‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 48 sur 77 · XI · texte numérisé non relu

XI

402 PONTIFICAT DE SALM' K>i\OCE.NT 1 (i01-417J.

Phrygîe, le Pont; ce fut une enquête sur les évêques d'une moitié de l'empire d'Orient, faite de concert avec une cour synod&Ie qu'il présidait, enquête trop rapide malheureusement, car il accusait, jugeait, déposait, remplaçait, sur la seule renommée publique dans la plupart des cas. Or, il faisait tout cela en dehors de sa juridiction, et sans y être appelé par les villes et les églises. En moins de ^rois mois, treize évêques, quelques-uns disent quinze et même seize, furent jugés, cassés, remplacés par des successeurs qu'on leur envoyait tout ordonnés. Tout cela avait passé comme une tempête qui ébranlait jusqu'aux églises que son souffle n'avait point touchées. Une longue agitation suivit cette expédition, courageuse sans doute et inspirée par un zèle dévorant du bien, mais trop précipitée pour produire des fruits durables, et d'ailleurs, il faut bien le dire, faite en dehors des règles consacrées. L'évoque de Rome dont les empiétements sur les juridictions particulières des églises indignaient si fort les Orientaux, n'avait jamais rien exécuté de pareil à cette campagne ce Ghrysostome. On put se demander si, devant l'évêque de la nouvelle Rome, comme en face de celui de l'ancienne, il y aurait encore un peu de sauvegarde pour les autres, de liberté pour les clergés, de droit d'électioa pour les villes, dès que les décrets canoniques concernant les dépositions et les ordinations épiseopales pouvaient être ainsi mis sous les pieds au gré d'un homme, dès que la discipline des églises n'appartenait plus aux clergés et aux synodes provinciaux; l'empereur enfin put se demander si le droit du souverain dans la convocation des conciles et l'approbation des évêques était aboli. Il n'y avait pas eu d'autre souverain, d'autre juge disciplinaire, d'autre électeur pour un tiers des églises orientales que Ghrysostome assisté de cette cour synodale composée par lui-même. C'était l'omnipotence ecclésiastique dans l'empire. Quelque louables que soient les intentions d'un homme, quelle que soit la bonté des mesures qu'il prend sur lui d'exécuter, on ne fait jamais le bien tout seul, et pour qu'il soit accepté et fécond, il faut que tout ie monde approuve les formes suivant lesquelles il s'accomplit *. »

» M. A. Thierry, Chrytottome el Eudoxie, loc. citat.jpag. 309-310.

CHAP. III. — GOUVERNEMENT MÉiI,l,l-6UTAIN. 403

70. Ainsi parle la critique moderne. Un chapitre du tameuxiïîâhgus va renverser tout cet échafaudage d'énormités qu'on dirait ntassées à plaisir. Le diacre romain Théodore, dans son enquête officielle sur la vie de saint Chrysostome, pose cettb interrogation a l'évêque Palladius : a Mon père, avez-vous eu connaissance des faits qui se sont passés dans la province ecclésiastique d'Asie? On en a beaucoup et diversement parlé ici. — Je suis parfaitement au courant de tout ce qui s'est pas=é, répondit Palladius. — En avezvous été personnellement témoit? demanda Théodore. Ou bien ne connaissez -vous ces faits que parle rapport d'autrui? — J'ai assisté, dit l'évêque, à tous les jugements. La moindre particularité m'en est connue. — Alors, reprit le diacre, veuillez me raconter toute cette affaire dans son principe, son développement et ses conséquences. Le .libelle d'accusation rédigé par Théophile contre Jean Chrysostome accuse positivement ce dernier d'avoir, dans un véritable délire d'omnipotence, déposé seize évêques en unseul jour et de les avoir remplacés par ses créatures. — En écrivant contre Jean Chrysostome et en le calomniant ainsi, répondit Palladius, Théophile s'est montré digne de lui-même. Les évêques déposés en Asie par Chrysostome ne furent pas au nombre de seize. Il n'y en eut que six : pas un de plus, pas un de moins. En présence de Dieu qui m'entend et qui me jugera, je l'atteste. Comme nombre, voilà la vérité : quant aux faits, en voici le récit exa^t jusqu'à la minutie. En l'indiction treizième (mai 400), plusieurs évêques de la province d'Asie \inrent à Constantinople pour différentes affaires relatives à leurs diocèses, et y séjournèrent quelque temps. Je m'y trouvais moimême avec un certain nombre d'évêques de Scythie, tels que Théotime, le métropolitain de Thrace Ammon, celui de Galatie Arabianus. Un synode fut tenu, et nous y assistâmes tous. Or, un dimanche que nous étions réunis pour assister aux saints mystères et y participer en signe de communion unanime, Eusebius, évêque de Valentinopolis, remit à Jean qui présidait le synode une dénonciation canonique contre l'évêque d'Ephèse Antoninus, qui faisait même partie de notre assemblée. Les griefs articulés par Euseétaient au nombre de sept. II accusait le métropolitain d'Éphèse:?

POMiriUAT i;t: i:.w.Nr iSM)ci^:,c 1 (4U1-417).

1' d'avoir converti en lingots les vases sacrés de son église, pour les donner à son fils ; 2* d'avoir transporté dazs sa saîle de bains la piscine de marbre du baptistère; 3° d'avoir construit one salle à manger avec les colonnes du portique cl 3 l'églisB; 4" de garder dans sa maison un serviteur convaincu d'un homicide; 5° d'avoir ■/endu les biens fonds légués à son église par Basilina, mère de "empereur Julien, et de s'en êtrf réservé le prix; 6" d'avoir rappelé près de lui sa femme qui vivait encore et dont il avait dû se séparer lors de son ordlnafion; 7"^ d'avoir un tarif combiné selon le revenu de chaque mense épiscopale, et de vendre les évêchés de sa province selon ce tarif simoniaque. Ceux qui ont fait avec lui ce trafic, dit Eusebius, vivent encore ; ils pourront l'attester. D'ailleurs, j'ai les preuves entre les mains. — Mon père, interrompit Théodore, de grâce, abrégez ces honteux détails. Est-il possible que de pareils scandales aient déshonoré l'épiscopat d'Orient ! — Hélas! reprit Palladius, pour mon malheur il m'a fallu vivre en un temps et en un pays où le sacerdoce se vendait comme une marchandise, si toutefois on peut décorer ce ministère simoniaque du nom de sacerdoce. Je voudrais ensevelir pour jamais dans le silence et l'oubli des abominations de ce genre. Mais puisque les calomniateurs de Chrysostome ont poussé à l'excès leur impudence, je suis contraint de tout dire. Ecoutez-moi donc patiemment et admirez la modération dont Jean Chrysostome fit preuve en cette circonstance. D'un ton calme et paternel, il dit à l'évêque accusateur : Eusebius, mon frère, 11 arrive souvent que dans la chaleur de la passion on articule dts griefs fort difficiles ensuite à prouver. Permettez donc que j'e vous prie de retirer votre requête contre notre frère Antoninus. S'il y a quelque à corriger dans sa conduite, le synode s'en occupera pacifiquement. — A ces mots, Eusebius éclata en récriminations pleines d'amertumes contre Ghr>~ sostome; il recommença à injurier Antoninus et déclara qu'il maintenait toutes ses accusations, se faisant fort de les prouver. Pour ne pas l'aigrir davantage, Jean s'abstint de toute observation. Mais se tournant vers Paul d'Héraclée, l'un des amis d'Eusebius, il le pria d'intervenir près des deux adversaires afm de ménager

CHAP. III. — GOUVERNEMENT MÉTilOPOtITAIN.

une réconciliation entre eux. Il leva ensuite la séance et entra dans l'église, car l'heure du sacrifice était venue. Après avoir splon la coutume souhaité la paix aux fidèles ', il s'assit avec les <iutres évêques. Mais en ce moment, devant tout le peuple et le clergé, Eusebius, tirant de son sein un autre exemplaire de son mémoire accusateur, vint le présenter à Chrysostome, l'adjurant au nom de ee qu'il y a de plus sacré, au nom même des augustes empereurs, de vouloir faire droit à sa requête. Il y avait dans son geste, son attitude et le ton de sa voix une exaltation telle que le peuple, ne sachant point ce dont il s'agissait, crut qu 'Eusebius menacé dans sa vie par l'empereur priait le bienheureux archevêque d'implorer sa grâce. De son côté, Jean, pour mettre fin à une scène que l'irritation d'Eusebius allait bientôt faire dégénérer en un scandale public, tendit la main et reçut l'acte d'accusation. On fit commencer alors les leçons ordinaires de la divine Ecriture, après quoi Jean pria l'évêque de Pissida, Pansophius, d'offrir à sa place les saints mystères. Il ne voulait pas monter lui-même à l'autel, dans le trouble où ces divers incidents avaient jeté son esprit, et se montrait fidèle à la parole de l'Evangile : « Quand tu portes ton offrande au Seigneur, si tu viens à te rappeler que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, va d'abord te réconcilier avec ton frère et tu reviendras ensuite faire ton sacrifice au Seigneur *. n Après la « synaxe m quand le peuple fut retiré, Chrysostome revint au baptistère, et s'y étant assis au milieu des évêques ses collègues, il manda l'accusateur Eusebius, et lui parla en ces termes : Je dois vous répéter, mon frère, l'observation que je vous ai déjà faite une première fois. Bien des gens, sous l'impression du ressentiment et de la colère, disent ou éorivent des allégations contre le prochain sans pouvoir ensuite les prouver. Veuillez donc y réfléchir sérieusement. Les faits que vous articulez contre Antoninus sont-ils à votre connaissance certaine? Il est temps encore pour vous de prendre un parti dans un sens

* C'est le P9X vobis doot te servent encore aujoard'hai les évôqseSt*» • Mattli,/ V, 23, 24.

OU dans l'autre. Nous ne refusons pas de recevoir votre accusation, si vous croyez pouvoir la soutenir. Nous ne la retiendrons pas si vous croyez devoir l'abandonner. Avant donc que la lecture officielle de votre mémoire ait été faite au syn :)de eL enregistrée dans les actes, vous êtes entièrement libre. Quand ces formalités auront été accomplies, vous ne le serez plus, et votre caractère épiscopal aura donné à Taccusalion une gravité telle qu'il ne vous jera plus loisible d'en arrêter le cuurs *. ■— Ainsi interpellé, Euse- Dius persista dans son appel. Oa lut alors otïicieliementle mémoire, lent les sept principaux chef- t-laïent ceus que j'ai déjà cités. Après cette lecture, les plus ancieas des évêques dirent à Jean ; Bien que chacun des griefs articules dans ce réquisitoire constitue une impiété manifeste et une violation flagrante des lois ecclésiastiques, il conviendrait, ce semble, pour ne pas procéder légèrement en matière si grave, de commencer l'enquête par le point le plus important, et d'examiner d'abord cet horrible reproche de simonie qui vient d'être dénoncé. Si ce grief capital se trouvait par malheur vérifié, ce serait une présomption qui entraînerait la probabilité de tous les autres, puisque l'Ecriture nous apprend que « Tavarice est la racine de tous les maux -. » 11 est évident en effet qu'un évêque capable de trafiquer des dons célestes et de vendre à prix d'argent l'onction de l'Esprit-SainL, n'aurait pas eu la moindre scrupule pour s'approprier les vases précieux, ies colonnes de marbre et les domaines de l'Eglise. — Jean se tournant vers l'accusé, lui dit : Antoninus, mon frère, que répondez-vous h itoutes ces charges? — Aatoninus nia tout. C'était fort naturel, et l'on ne pouvait guère espérer qu'il avouât de primeaboi'd des faits qui le couvraient de conTusion. Ceux defe évêques présents qui étaient désiiTués parle mémoire accasateur comme ayant versé entre les

' !-'can ferons observer dès mainteu.-înt, et snns préjuilics ds ce que ooni» en dir<j;is plus loiu, i\y-'- Cliry.-n.^louîe, en loule i-pU<} aff.iiie, moatra une crinnni??ance proforid^ ilu îroit «junaKiiie ea vi--'i:enr de son Icmp». L^i crltiiiiie tiioiierii*" est ?e»lp coupable en cette mn^Ière d'aoe icrnoracoe vraiiEsnt prodigiaiise. Nous ie déini.iulreroQs.

' l liinoVu, VI, iO.

,. ; , ; ^ ;;;. — UU b V EKN EMEKÏ MÉTROPOUTAIN. MÏ!

mai"" «i' Aîitoninus le prix auquel il avait taxé leur ordination, nièrent de. même. Cependant l'enquête se continua jusgu à la huitième heure (une heure et demie de l'après-midi) : *:lle amena de graves révélations. On dut alors se préoccuper de l-.iudition des témoins subalternes, lesquels auraient pu voir de leurs yeux verser entre les mains d'Antoninus les sommes réclamées par celui-ci. ?»iais ces témoins n'étaient pas à Constantinople. La difficulté était grande pour les y faire venir de si loin. Chrysostome offrit alors de se rendre en personne sur les lieux, afin de recueillir juridiquement les témoignages. Cette proposition effraya Antoninus, qui connaissait l'incorruptible intégrité de Chrysostome. Il avait conscience de ses fautes et il se voyait perdu si l'enquête était dirigée par un évêque inaccessible à la vénalité et à la corruption. Bans cette perplexité, il eut recours h quelques patriciens dont il administrait les domaines à Ephèse, et les supplia d'obtenir de la cour un rescrit impérial qui défendrait à l'archevêque de sortir de Byzance. Les événements politiques étaient alors tels que cet ordre fut promptement donné. L'empereur Arcadius, dans un message au bienheureux Jean, lui disait : Il serait vraiment déraisonnable, que vous, notre évêqne, vous à qui est confié le soin de nos âmes, vous quittiez cette ville en un temps si plein d'anxiétés et de troubles. Il serait bien plus simple ou de faire venir ici les témoins que vous voulez interroger dans la province d'Asie, ou de nommer une commission d'évêques qui feraient ce voyage k votre place. — Le trouble et les anxiétés auxquels l'empereur faisait allusion étaient causés par la rébellion de Gaïnas et l'invasion des troupes barbares que ce général amenait de Thrace. Chrysostome se rendit aux représentations impériales. De concert avec la cour d'une part et le synode del'autre,!! fut convenu que l'archevêque nequitterait point Conslanlinople, mais qu'il resterait cependant chargé de suivre la cause engagée et de surveillerrenquéteà laquellecnallait canoniquement procéder. Cette enquête fut confiée par les pères du synode à trois évêques : Syncletius, métropolitain de Tr^janopolis; Hesychius, évêque de Parium, et moi, Palladius, évoque 4'Helenopolis. La commission synodale que nous reçûmes en eetta

')ccasion portait que nous devrions nous rendre à Hypsepia, cite centrale de la province d'Asie, pour y entendre les témoins désigné"» et que si dans les deux mois qui suivraient la notification 3e ''yRt ordre l'aecusé ou l'accusateur se refusait à coraparaîtro pour la confrontation avec les témoins, la commission, sous la présidence du métropolitain Syncletius aurait le pouvoir de prononcer une sentence définitive. Nous partîmes donc, Syncletius et moi. Hesychius tombé malade sur les entrefaites ne put nous accompagner, soit que son indisposition fût réelle, soit qu'elle ne fût que simulée ; car il passait à tort ou à raison pour être intimement lié avec Antoninus. Quoi qu'il en soit, en arrivant à Smyrne, nous adressâmes nos lettres de convocation aux deux partis, leur fixant un rendez- vous à Hypsepia dans un délai de soixante jours, au terme même de notre commission synodale. Mais dans l'intervalle l'accusateur et l'accusé s'étaient réconciliés. De l'argent avait été donné et reçu; des serments avaient été échangés de part et d'autre. Eusebius et Antoninus étaient redevenus plus amis que jamais. Cependant ils se présentèrent tous deux à Hypsepia, mais dans l'espoir de lasser la patience des juges. En effet, ils n'amenèrent ni l'un ni l'autre aucun de leurs témoins, sous prétexte, disaient-ils, que ces témoins étaient alors en voyage. Les commissaires appelèrent devant eux l'accusateur et lui dirent : Combien de temps vous faudra-t-il encore pour réunir vos témoins? — Or, on était au fort de l'été : la chaleur était insupportalile. Eusebius, comptant que les juges se lasseraient de prolonger leur séjour dans ce climat torride, demanda quarante jours de nouveau délai. Ils lui furent accordés. Eusebius signa l'engagement écrit de revenir avec ses témoins dans l'intervalle fixé, se soumettant d'avance, s'il y manquait, à toutes les peines édictées par les canons •. Après avoir souscrit cette promesse, il partit d IJypœpia, comme pour aller à la recherche de ses témoins. Mais

' Les lois canoniques alors en vigueur, et mieux conauea par Palladjus que par la critique moderne, statuaient qu'un évêque qui aurait iccusé cacniiifuseineut l'un île ses collèf;iies serait puni des mêmes peines ecclé- •iusliques encourues pour les griefs fauBsemeot articulés contre l'aceusé.

ClIAJ'. III. — GOUVERNEMENT MÉTROPOUTAIN, 409

en réalité il retourna clandestinement à Gunstantinople et s'y tint caché. Cependant les commissaires, fidèles à leur mandat, demeurèrent à leur poste. A l'expiration du quarantième jour, Eusebius» n'avait point reparu. En conséquence, les juges écrivirent une circulaire à tous les évêques de la province d'Asie pour les informer qu'Eusebius était ou déserteur de la cause ou calomniateur avéré. Après cette notification, les commissaires crurent devoir séjourner encore un mois à Hypœpia dans l'espoir d'y voir enfin comparaître les témoins : ce fut inutilement. Ils prirent enfin le parti de revenir à Constantinople. Là, ils eurent occasion de rencontrer Eusebius et lui reprochèrent le scandale de sa conduite. Celui-ci s'excusa sur sa mauvaise santé qui l'avait contraint, disait-il, de suspendre ses investigations, et il promit de nouveau de réunir le plus tôt possible ses témoins. Ce n'était qu'une défaite. Mais le temps s'é« coulait. La providence de Dieu permit alors qu'Antoninus mourût à Ephèse. L'accusation portée contre lui devenait caduque '. »

71. Rien dans tout ce récit d'un témoin oculaire, d'un évêque qui avait pris une part si directe et si importante à ces procédures ecclésiastiques, ne justifie les reproches adressés à l'administration métropolitaine de saint Jean Chrysostome par la critique moderne. Mais peut-être allons-nous bientôt découvrir quelques traces des monstruosités et des violences dont l'illustre archevêque se serait rendu coupable. Les événements poUtiques dont la gravité avait retenu Chrysostome dans sa ville épiscopale s'étaient dénoués par la défaite et la mort de Gainas. Sans doute, dans son ardeur d'inquisition, dans sa soif d'omnipotence, Chrysostome, libre enfin de parcourir la province d'Asie en redresseur de torts et en justicier farouche, va oriçaniser la fameuse cour synodale que M. A. Thierry nous représente comme un instrument de vengeance et de terreur. Continuons à entendre Palladius. « Après la mort d'Antoninus, dit-il, les évêques de la province, réunis à Éphèse avec le clergé, les magistrats et le peuple de la ville,

' Paliad., DicUog. de Vila Chrysost., c&p.m^ sxiv; Pair, grœc, tom. XLVIL mL 47-5».

adressèrent à Chrysostome une lettre pressante où ils le conjuraient de prendre en pitié la situation de leur église. Depuis trop longtemps, lui disaiGat-ils, nous avons été gouvernés d'une manière déplorable et contrairement à toutes les règles canoniques. Noua supplions donc vot^s révérence * de venir au milieu de nous poui reconstituer l'P^glise d'Éphèse et réparer les ruines qu'elle a subies tantôt de la part des Ariens, tantôt de la part d'évêques qui, malgré leur avarice et leur tyrannie, osaient se dire catholiques. Déjà, comme des loups autour d'une proie, de nouveaux mercenaires se disposent à usurper, en l'achetant par un trafic simoniaque, le trône épiscopal à peine vacant, n — Au moment 011 Chrysostome reçut ce message, on était en plein hiver. Le bienheureux était lui-même fort souffrant. Mais la pensée du lamentable état où se trouvait le diocèse d'Asie, le désir de pourvoir aux besoins d'une église si intéressante et si malheureuse, lui rendirent des forces. Il prit congé de ses bien-aimés fidèles et s'embarqua pourApamée'. Assailli à la sortie du port par une tempête furieuse, le navire fut poussé près du promontoire de Tiiton. Les matelots réussirent à trouver une rade où l'on put jeter l'ancre et attendre le retour du calme. Mais le vaisseau n'avait pas été pourvu de vivres. Deux jours s'écoulèrent donc sans nourriture ; et quand enfin le bienheureux put aborder à Apamée, il était à jeun, ainsi que ses compagnons de voyage, depuis trois jours. D'après ses ordres, j'étais venu l'attendre dans cette ville avec les évèques Paul et Gyrinus. Tous quatre nous fîmes la route à pied et arrivâmes à Éphèse 3, Un concile de plus de soixante-dix évêques y

* Aujourd'hui encore, les catholiques donnent aux évêques ce titre de Revcrendissimus déjà en usage à l'époque de saint Jeau Chrysostome.

2 On sait que le nom d'Apamée fat commun à plusieurs cités de l'Asiw Celle dont il est question ici était Aoamée de Bilbynie, l'ancienne Myrlsea. appelée aujourd'hui par les Turcs Moudania. Elle était située sur la côte méridionale de la Propoulide, près de Pruse, capitale de la Bithyaie. La traversée de Coustanliuople à Apamée ne devait pas, en temps oriiinaire, demander plus de douze heures.

» D'Apamée à Ephèse, par terre, la route est d'au moins soixante lieues. Nous avons déjà mis ce fait en regard de la paralysie des membres inférieur» du corps, dont la critique moderne gratifie saint Jeau Chrysostome.

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était réuni. Les prélats de Lydie, de Phrygie, de Carie, étaient accourus spontanément, à la nouvelle de l'arrivée du célèbre métropolitain. Tous voulaient le contempler et l'entendre *. » On nous permettra d'mterrotnpre un instant le récit dsPalladiuspour faire remarquer cet empressement des évêquea d'Asie autour de Chrysostome. Il est vrai que leur admiration sympathique pour 'illustre docteur s'accorde assez peu avec l'effroyable tyrannie que la critique moderne reproche à ce dernier. Mais enfin, on aime à rencontrer de temps en temps sur le grand chemin de l'histoire des sentiments qui honorent l'humanité. Or , n'en dt^pîaise à la critique moderne, si un génie tel que Chrysostome fût passé sur la terre sans y avoir excité, ne fût-ce qu'une fois, des transports d'enthousiasme, il faudrait prendre en pitic la nature humaine. Grâces à Dieu, si les talents supérieurs font naître l'envie et soulèvent contre eux des jalousies d'autant plus acharnées qu'elles sont plus mesquines, ils ont aussi le glorieux privilège de conquérir l'admiration des âmes désintéressées. Et celles-ci sont toujours en plus grand nombre, précisément parce qu'en homme illustre n'est un objet d'envie que pour ceux qui ont eu l'occasion de le connaître personnellement, tandis que l'immense multitude qui ne connaît de lui que son nom ou ses œuvres n'a aucune raison d'amour-propre ni de jalousie individuelle pour le dénigrer. 11 en fut ainsi ce saint Jean Chrysostome. Ce n'est pas seul^^raent Palladios qui Tatteste. Au moment où Chrysostome arrivait à Ëphèse. H aurait pu voir, parmi la foule qui le saluait de ses acclamations et Sft prosternait Bur ses pas, un jeune homme âgé de ving-t ans à peine, dont l'œil ému contemplait avec ravissement ce grand spectacle d'un peuple entier agenouillé devantun saint. Ce jeune homme, alors mconnu, 3 evait lui-même léguer son nom à l'immortalité. C'était le futur historien de l'Église, le futur évêque de Cjt, Théodore!. Llmpres- Mon produite sur radolb.:cent, à cet inainnî; solennel, ae fat pas îtérile» Plus tard, il écrivit en cinq livres malheureusement perdus pour nous ia vie du grand archevêque de Constantinople. Un jour

* Pallalïos, loo. cit., cap. xiv versus finem.

PONTIFICAT Z)E S.U>;t INNUCKaT I (i0i-4i7).

peut-être quelque palimpseste enfoui dans un recoin de nos bibliothèques publiques restituera à la science de rav<»nir ce trésor dont nous ne saurions trop déplorer .^a perte. Pour le moment, nous ne possédons de cette œuvre importante qu'une analyse assez coorte, et quelques fragments textuels insérés dans le Mt/ro" biblon de Photius. Or, l'un de ces fragments est ainsi conçu ; « Il faudrait ie génie de Cbrysostome pour le louer dignement. Prononcer son nom, c'esi avoir dit tout ce qui peut se concevoir de grand sur la terre. L'antique Éphèse le vit, ce nouveau Jean, elle le vit, et se souvenant du Boanergès de l'Évangile, elle crut que le disciple bien-aimé du Sauveur était ressuscité pour entrer una seconde fois dans ses murs ^ 1 »

72. « Cependant, continue Paîladius, au moment ov. le concile allait ouvrir ses séances, Eusebius se présenta devant les pères et, dans un long discours, demanda h être admis à notre communion. Bien qa'Antoninas fût mort, il s'offrait à produire enfin lestf'moins si longtemps introuvables et à administrer la preuve nue six évêques de la province d'Asie avaient réelîemenL luvneté à prix d'argent l'ordination simoniaque que leur avait conféi-ée le défunt métropolitain. On repoussa d'abord ses îustances. Vous avez été une première fois convaincu soit de calomnie soit de désertion de la cause, ce qui revient au même, lui disait-on. Nous ne saurions aujourd'hui vous entendre, ni tous admettre à la communion. — Se Jetant alors aux genoux des pères, il les suppliait en disant : Il est vrai que la cause est pendante depuis deux années. Maïs dès cette époque , le commencement d'enquête poursuivie alors avait déjà laissé entrevoir des faits d'une gravité extrême. On différa le jugement définitif afin de pouvoir recueillir la déposition des témoins. Aujourd'hui je vous amène ces témoins, et je supplie votre charité de vouloir bien les entendre, Auconinus, le simoniaque qui a vendu les ordinations et qui en a touché îe prix, ebt mort. Mais les évèques qui ont acheté de lui leur dignité, et qui

» Theodorst. apud Photium, Bibliotheca, cod. ccuaui; Pair, grac.^ l. CIVj col. 232, 233.

CHAP. ni. — GOUVEKNEMENT JlêTSOPOLITATN. 413

û «nt versé le prix entre ses mains, lui ont survéea. — Après nûre délibération, les pères du concile déclarèrent qu'on Tirocéde- •ait à l'examen de la cause. On commença donc par donner lecture les procès'verbaux du synode de Constantinople relatifs à cette iffaire. Ensuite on introduisit d'un côté les témoins, de l'autre les ;ix évoques accusés d'avoir acheté leur ordination à prix d'argent» nterrogés les premiers, ces évêques nièrent formellement le pgete simoniaque. Mais les dépositions des témoins furent accablantes. Des laïques, des prêtres qui avaient été mis dans ces honteuses confidences, des femmes même, vinrent déposer en spécifiant le chiffre et la nature des sommes ou des présents remis au consécrateur, avec les circonstances les plus détaillées de temps efc de lieu dans lesquelles ce trafic s'était exécuté. En présence de ces révélations terribles, les accusés entrèrent dans la voie des aveux. Oui, dirent-ils, nous en convenons. Nous avons payé pour être ordonnés. Mais nous étions de bonne foi. Nous croyions que telle était la coutume. On nous avait dit que les sommes versées par nous étaient destinées au fisc impérial en compensation des immunités de curie que le gouvernement accorde aux évêques. Maintenant donc, nous vous en supplions, conservez - nous dans notre charge, si cela est possible. Sinon, faites du moins que les sommes versées pour notre ordination nous soient restituées, car pour les parfaire certains d'entre nous ont dû aliéner tout leur patrimoine et tous les bijoux de leurs femmes '. » — Pour comprendre le sens exact de la circonstance atténuante invoquée ici par les accusés, il faut savoir que les charges et taxes municipales appelées par les Romains du bas empire charges ou impôts de curie (curiœ), étaient devenues, dès la fin du IV* siècle et en Orient surtout, tellemeat onéreuses que pour les éviter on convoitait ardemment toutes les places ou conditions avec lesquelles ces charges étaient incompatibles. Depuis Constantin le Grand, les évêques jouissaient sous ce rapport du droit d'immunité dont les prêtres païens avaient toujours eu le privilège. Telle est la portée réelle de l'excuse présentée au concile

; ^ Palkd.f loG. cit., eap. zv.

414 PONTIFICAT DE SAIKT INKOCEÎiT I (401-4175.

d'Éphèse par les prélats simoniaques. En tout état de causerie seul éacncé d'un pareil moyen de défense prouvait, s'ils étaient dt l^onnfe roi, leur profonde ignorance du droit canonique et civil dt leur temps. Ils rejetaient implicitement toute la faute sur Antoninus lequel était mort et ne pouvait par conséquent plus les contredire lis l'accusaient de les avoir trompés sur la véritable situation des choses, de leur avoir présenté le fait comme une coutume établie dans l'Église, et de leur avoir persuadé que les sommes auxquelles J il avait taxé leur ordination étaient destinées à payer au fisc impérial la compensation des immunités ecclésiastiques dont leur titre épiscopal devait bientôt les faire jouir. Mais, d'une part, les lois de Constantin le Grand, renouvelées par Théodose, étaient entre les mains de quiconque savait lire. Or ces lois exemptaient, sans rémunération préalable, tous les évoques des charges curiales. D'autre part, les règles canoniques formulées par tant de conciles antérieurs et si énergiquement prohibitives de toute simonie directe ou indirecte, apparente ou occulte, réelle ou déguisée, étaient d'une notoriété universelle pour tous les cleics tant soit peu instruits. L'ignorance de ces malheureux était donc évidente, en supposant chez eux la bonne foi derrière laquelle ils se retranchaient; et si Ton n'admettait pas pour eux cette bonne foi absolue, leur conduite prenait un caractère cVtnfamîe réellement abominable. 73. Quoi qu'il en soit, après l'aveu des accuses, le concile n'avait plus qu'à prononcer la sentence. Chrysostorae engagea les pères à ne point se préoccuper des conséquences que leur jugement pourrait entraîner pour les coupables, au point de vue dta charges civiles. C'est Palladius qui nous apprend c«y détail. Nous continuons à traduire son récit. « Quant à ce qui est jes charges de curie, dit lo bienheureux archevêque ', ne vous en inquiétez pas. Avec l'aide de Dieu, je les en délivrerai. Je présenterai à ce sujet une requête à l'empereur, et j'ai tout lieu d'espérer qu'il daignera l'accueillir favorablement. Pour vous, il vous suffira d'ordonner que les

'Palladius, loc. citât., cap. xv. La déposition des acoufës devait les faire rentrer dans la catégorie de ceux qui se trouvaienl léfalemeut souuiii aux ebarges de curie. Cette situation préoccupait tout naturellement 1m père».

CHAP. m. — GOUVERNEMENT METUOPOLIÏAIN.

sommes versées jadis par les accusés leur soient rendues par 'es héritiers d'AntûLinus. — Lo concile adopta cette proposition. * porta un décret qui obligeait en conscience les héritiers Jq métropolitain Bimoniaque à la restitution posthume. Statuant ensuite sur le sort des accusés, le concile les déposa de leur dignité épiscopaîe, tout en leur conservant le privilège d'être admis à la communion dans le anctuaire avec le clergé. Les considérants qui motivaient la sentence portaient que, si l'on n'agissait point ainsi, on tomberait bientôt dans l'abus des prêtres égyptiens ou juifs, lesquels vendent et achètent publiquement le ministère sacerdotal. On dit en effet que chaque année le grand prêtre actuel des Hébreux, celui qu'ils nomment leur patriarche, est obligé ds verser un tribut considérable aux mains des chefs de la synagogue afin d'obtenir leurs suffrages. Il «n est de même du chef delà religion idolâtrique, en Egypte, et ainsi se vérifie la parole du prophète : Sacerdotes ejus cum mimeribus respimdt'ùunl, et prophetœ ejus cum pecunia vaticinabrmtur '. De tous ces actes du concile d'Éphèse, ajoutait Palladias, nous avons entre le? mains les procès-verbaux signés de la main des pères. Théophile (l'Alexandrie a donc menti quand il disait que Jean Chrysostome avait en un seul jour, de sa propre autorité, déposé seize évêques. Chrysostome a'en a pas déposé un seul. C'est un concile réguher, composé de soixante-dix évêques, qui a porté une sentence canonique contre six prélats seulement. Cette sentence n'a point été rendue à l'improviste ni en un seul jour, comme le disait Théophile, mais après deux ans d'enquête, de discussion publique et de sérieuses informations. D'ailleurs, les coupables eux-mêmes acquiescèrent à leur propre condamnation et en reconnurent la légitimité. L'un d'eux accepta même la charge de défenseur officiel de la cité )ù il avait été évêque 2. On les remplaça sur leur siège épiscopal ^ar des clercs qui n'avaient jamais été mariés, et dont la vie

*Mich., m, W. — ' 'Eva eÇ àuTwv ly.St/.wv 5T;aO(7twv Yevs'cÔat TrpaYiiiTwv (Pal-

., lûc. cit.). Cette fonction de délenseur des intérêts publics du municipe,

perpétua jusque daus le moyen âge, où nous retrouverons les voués, ou

voués [,:dvocali), défeuseurs officiels des droits des cités et des monastères.

J'est ainsi que les institutions survivent à l'époque qui les ont vuea naîtra

A que le présent est toBJours solidaire du passé.

et la f^ûctrine ûîuient irréprochables ^ Le diacre Héiaelide, ancien conta w;o de Nitrie, bomine d'une science et d'une veri'j éminentes, Teçul, fui canoniquemenL élu pour lesiégo métropolitain d'Éphèse, et îci consécration épiscopaie en présence de tous les pères. »

74. Ainsi s'exprime PalladiuS, Qi, il est le seul écrivain connu qui nous ait transmis le détail des événements relatifs à la déposition des évêques simoniaques d'Asie. Où donc la critique moderne a-t-elle trouvé la moindre trace de cette « fameuse cour synodale » présidée par Chrysostome, et promenant les injustices, les violences et la terreur dans toutes les églises d'Orient? Nous lie cesserons de le demander à la critique moderne. Elle ne prendra vraisemblablement péis la peine de nous répondre. C'est son usage. Elle croit encope qu'il suffit de calomnier pour qu'il en reste quelque chose. Mais les temps sont changés. A force de tout attaquer en religion et en histoire, nous en sommes venus à tout examiner en histoire et en religion. Désormais l'affirmation individuelle ne signifie plus rien, si elle n'est accompagnée de mreuves péremptoires. Or, de toutes les affirmations de la critique aioderne, aucune n'est restée debout. Chrysostome avait, dit-on, « jugé, cassé et remplacé arbitrairement en trois mois, treize, quinze, seize évêques. » Il se trouve que dans ces trois mois Chrysostome n'a jugé, cassé, ni remplacé aucun évêque. C'est un concile régulièrement assemblé, solennellement tenu, canoniquement présidé, et composé de soixante-dix membres, qui a déposé selon toutes les formes du droit ecclésiastique non pas treize, quinze, ni seize évêques, mais six prélats atteints et convaincus de simonie, avouant eux-mêmes leur faute et reconnaissant la justice et la modération de la aentence qui les frappait. 11 of. trouve que non-seule-

(1) On évitait pour l'avenir les scandales de IVidministration d'Anloninus. Ce métropolitain, d'après le récit d-î Palladius, avait été marié avant son ordination. Obligé de se séparer de sa f'iiune pour èlre admisaux ordres, il l'avait rappelé prés de Ini aussitôt qii'^ son titre éplscopal l'avait placé telli'nient au-dessus des critiques subalternes qu'il s'était cru le pouvoir de foub-r impunément aux pieds les rè.ules les plus sacrées du droit canoïiique. Les (H èques simoniaques ordonnés par lui étaient dans le même cas. i)uis(|u'ils avouaient, au concile dÉ'iibése, qu'il leur avait fallu engager les bijoux de leurs fenanes pour payer la taxe entre les mains d'Anloninus.

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