CHAP. 17, — MORT DE SAINT ÉPIPHANB
le solitaire de Bethléem, agenouillé aux pieds de la grotte du Sauveur, sans autres communications avec les humains que celles de «a charité, de sa prière continuelle et de ses lettres brûlantes, avait d'autant moins de motifs pour suspecter la bonne foi du patriarche que dans une circonstance toute récente il avait fait personnellement l'expérience de la sincérité avec laquelle Théophile était revenu de ses sympathies anciennes eu faveur de l'origénisme. En iucune façon il ne pouvait trouver étrange qu'un certain nombiTe de religieux fussent restés, dans les montagnes de Nitrie, fidèles à une erreur qu'ils avaient très-réellement et pendant fort longtemps partagée. Rien donc de ce que lui mandait le patriarche ne pouvait éveiller le moindre soupçon dans son esprit. Enfin les communications étant alors aussi lentes qu'elles sont aujourd'hui rapides, aucune information contradictoire n'était venue détruire l'effet du message transmis d'Alexandrie à Bethléem. Jérôme ne fut pas seul trompé par les habiles manœuvres du patriarche. Saint Épiphane, dont le nom était si célèbre en Orient, tomba dans le même piège. Théophile lui écrivit une lettre conçue en ces termes ; « Dans le Testament ancien, le Seigneur disait à son prophète : « Je t'ai constitué au-dessus dea royaumes et des nations pour arracher et planter, pour édifier et détruire. » L'Église ùà Jésus-Christ a reçu une autorité semblable, afin que l'intégrité de son corps spirituel ne fût jamais entamée et que les mortels poisons de l'erreur ne pussent l'atteindre. C'est ainsi qu'en ce moment l'Église catholique, cette épouse immaculée du Christ, a frappé du glaive de la parole évangélique les serpents d'Origène qui sortaient de leurs cavernes. Elle a délivré les montagnes de Nitrie de la contagion. Déjà j'ai exposé succinctement le récit de cette dernière lutte, dans l'encycHque adressée par moi à tous les évêques *. C'est à vous maintenant, illustre et vénérable frère, vous dont le courage et ia vigilance nous ont précédés dans la défense de la foi, c'est à vous de nous soutenir de votre autorité dans le combat. Réunissez les évêques de Chypre, renouvelez les condam-
^ C'est-à-dire la lettre pascale dont nous avons parlé plus haut.
nations déjà portées contre rorigénisme. Adressez à l'évêqae de Constaiatiaople , à nous-même et aux autres prélats d'Orient à votrô ^hoix des lettres synodales, pour les inviter à prendre chacun dans leur diocèse des mesures semblables. De telle sorte qu'Origène et sa criminelle hérisie soient partout et simultanément frappés des foudres de l'Église. J'ai appris en effet que les champions de l'origénisme, les calomniateurs de la vraie foi, les moines Ammonius, Eusèbe et Eathyuie, plus acharnés que jamais dans leurs détestables erreurs, ont eu l'audace de se rendre à Constantinople pouj répandre leurs poisons dans la cité impériale et multiplier le nombre de leurs adhérents ou plutôt de leurs victimes» Hâtez-vous donc d'instruire de toute cette affaire les évêques d'Isaurie, de Pamphylie et des autres provinces voisines. Vous pourrez, si vous le jugez à propos, leur communiquer ma lettre. Agissons de concert, afin que, réunis dans un même esprit, nous livrions, par la puissance de notre divin Sauveur, ces hommes pervers à Satan, pour la mort de l'impiété qui les obsède. Par-dessus tout, je vous conjure, vénérable frère, de redoubler vos prières au Seigneur, afin que la victoire reste à son Église. Déjà l'expulsion de ces moines hérétiques a comblé de joie la cité d'Alexandrie et tous les fidèles de l'Egypte. »
22. Cette lettre était rédigée avec autant d'habileté que de perfidie. Épiphane n'en découvrit pas l'hypocrite duplicité. Le saint évêque de Salamine se hâta de convoquer tous ses suffragants et renouvela la condamnation des erreurs d'Origène. La lettre synodale fut adressée à saint Jean Chrysostome et à tous les évêques de l'Asie-Mineure. Saint Épiphane les priait de se réunir le plus tôt possible à Constantinople sous la présidence de leur métropolitain, pour sanctionner l'anathème prononcé contre l'origénisme. Théophile d'Alexandrie i>eçut la même invitation. II l'avait provoquée dans sa missive précédente. Pour lui, ce point était d'une importance extrême. L'invitation officielle d'Épipbane devenait une sorte de justification rétrospective des violences commises à Nitrie. Aussi l'astucieux patriarche s'empressa-t-il de réunir ses évêques de la Maréotide et ds l'Heptanomide. Il leur
CEAP. IV. — KÛftT DE SAlIiT ÉPIPIIAXE. 491
fil ratifier solennellement en sv-node le? décrets du concile de Chypre contre l'origénisme. Mais à Constantinople il ce s'agissait nullement de cette question théologique, à laquelle saint Épiphane attachait un si grand prix. Saint Épiphane, dans son îie de Chypre, ignorait complètement ce qui s'était passé à Nitrie et à Scété. Le nom des grands-frères Dioscore, Ammonius, Eusèbe et Sulhyme, ne lui était connu que par la dénonciation calomnieuse dont le patriarche s'était hâté de prendre près de lui finitiative. Saioi Épiphane fat donc non-seulement étonné mais scandalisé de l'indifférence avec laquelle Chrysostome accueillît la communication qu'il lui avait faite, la prière qu'il lui avait adressée de prendre des mesures contre une dangereuse hérésie, dont l'éclat avait si fort agité la Palestine et l'Egypte quelques années auparavant. Ea réalité, saint Chrysostome n'avait nullement à s'occuper de cette question. Un concile auquel les légats du pape devaient assister était convoqué régulièrement à Constantinople, pour l'examen des griefs bien autremonÉ sérieux reprochés à Théophile. C'était dans ce concile que la question de l'origénisme devait être discutée s'il y avait lieu et si le patriarche d'Alexandrie réussissaiî à transformer en une controverse do3raatique les excès, les violences et les crimes dont il était personnellement accusé. Chrysostome ne réunit donc point de synode spécial; il ne le devait pas. Mais, à distance et loin du théâtre principal des événements, saint Épiphane ne pouvait deviner les motifs d'une pareille abstention. Théophile s'empressa de mander au saint évêque de Chypre que Chrysostome avait pris définitivement r&ttit«de d'un défenseur énergique de l'hérésie origénienne. « Un coni;ile va se réunir à Constantinople pour discuter cette grande controverse, lui disait-il. J'y conduirai tous les évêques d'Egypte. Venez-y vous-même e>t ajoutez k lit gloire qui couronne déjà vos cheveux blancs celle d'avcir porté le dernier coup à la plus pernicieuse erreur de notre siècle. »
23. Théophile n'était psj fourbe à demi. La façon dont il îransformait en une machine de guerre contre Chrysostome uij Boncîle réuni pour le juger lui-même, est un vrai chef-d'œuvre de perfidie. Les contemporains les mieux placés pour tout savoir y turent pris
PONTIFICAT DE SAINT INNOCEKT l (401-4i7).
et!x-rr!i?mes. C'est ainsi que SozomcDe, en face àe ce concile tout à coup réuni à Gonstantiaople, s'exprime en ces teroies : «Les courtisans ennemis de Chrysostouie et leiS quelques membres du clergé hyzantin qui partageaient leurs sentiments de haine, ea voyant Théophile décidé à user de toute son influence pour faire déposer le saint archevêque, s'employèrent do leur mieux pour réunir un concile et y faire arriver le plus grand nombre possible d'évêques *.» Cette appréciation de Sozomène prouve évidemment que l'historien ignorait toute la négociation antérieurement échangée entre Arcadius et le saint siège. Elle prouve de plus l'admirable réserve de Chrysostome, lequel, dans l'espoir d'éviter aa scandale public, avait gardé lui-même sur les déportements de Théophile le secret qu'il avait d'abord voulu imposer aux Grands-Frères. La lutte engagée entre la fourberie du patriarche égyptien et la magnanimité de Chrysostome était donc fort inégale. Théophile semait partout le mensonge et la calomnie. Chrysostome, d'un mot, aurait pu confondre tant d'audace. Mais ce mot aurait été la divulgation d'une infamie qui déshonorait l'épiscopat, ei Chrysostome garda le silence. « Soufîrir et ne jamais faire souÊfrir, » telle était sa maxime; il y resta fidèle jusqu'à la mort.
24. «Le patriarche d'Alexandrie, continue Sozomène, écrivit donc de nouveau au métropolitain de Chypre en le pressant de partir immédiatement pour Constantinople. Saint Épiphane s'embarqua sur-le-champ, et vint aborder au point du jour dans le port de l'Hebdomon^— Il entra dans la basilique théodosienne de Saint-Jean- Baptiste, y célébra les saints mystères et y conféra l'ordination à un diacre ^. — Cependant Chrysostome avait envoyé à sa rencontre le clergé métropolitain pour inviter le saint évêque à descendre dans les bâtiments contigus à la basilique des Douze-Apôtres, oii on lui avaij ijréparé un logement. Mais, prévenu par les instructions de Théophile et croyant avoir affaire à un hérétique notoire, Épiphane refusa nettement ei se rendit dans une maison particulière.
« Sozom., Hist. ecdes., lib. VIII, cap. xiv. -. « Id., ibid. — • Socrat, BUU\ tetles., lib. VI, cap. xii.