CHAP. I. — PREMIERS TRAVAUX DE SAINT AUGUSTIN
comme saint Augustin. « Après un long silence, Monique rep^'it : Mon fils, je ne sens plus rien qui m'attache désormais à b ïie! Que ferais-je encore ici-bas, quand j'ai rompu avec toutes les espérances du siècle? Le seul lien qui me retenait à la terre, c'était de TOUS voir, avant de mourir, chrétien catholique. Dieu a comble me© désirs et mes espérances. Aujourd'hui, vous méprisez pour lui toutes les félicités humaines, vous êtes un fervent serviteur de Jésus-Christ, Je n'ai plus rien à faire en ce monde ! — A ces paroles, continue saint Augustin, je ne me souviens plus quelle fut ma réponse. Cinq jours après, ma mère s'alita avec la fièvre. Elle fut prise d'une défaillance, nous accourûmes autour de son lit. Quand elle eut repris ses sens, elle nous regarda, mon frère et moi, et comme une personne qui s'éveille d'un songe : Où étais-je donc? demanda-t-elle. — • Puis, fixant sur nous un regard où brillait tout son amour : C'est ici, dit-elle, que vous déposerez dans une sépulture chrétienne le corps de votre mère. — Je fondais en larmes sans pouvoir parler. Mon frère lui répondit que Dieu ne permettrait pas qu'elle mourût sur one terre étrangère et que nous aurions la joie de la ramener dans notre patrie. Le regardant alors avec une sorte d'indignation et s'adressant à moi : Voyez, dit-elle, combien ses espérances sont encore mondaines! — Quelques instants après, elle nous dit à tous deux: C'est ici que vous déposerez mon corps. Où que ce soit, il importe peu ; seulement partout où vous serez, souvenez-vous de moi à l'autel du Seigneur. — Après avoir ainsi parlé, elle retomba dans une crise plus violente, et ne rouvrît plus la bouche. Et moi, dans ma douleur, je songeais, ô mon Dieu, à tous les préparatifs que je lui avais vu faire en Afrique, dans la prévision d'être inhumée un jour dans le même sépulcre que son époux. Puis, je me rappelais cette conversation suprême à notre fenêtre ; enfin un mot qu'elle avail prononcé naguère, devant quelques-uns de nos amis, me revenait à la mémoire. On parlait de la mnrt et du regret qu'on poavaii éprouver à mourir loin de sa patrie. Elle avait dit : Nnlle part oïl n'est loin de Dieu. Je ne m'inquiète guère d'un lieu p* jà que d'uD autre. Le Seigneur saura bien où me prendre pour me ressusciter eidernier jour ! — Donc, le neuvième jour de sa maladie, la cinquanî»^^
sixième année de son âge et la trente-troisième du mien , cette âme sainte et pure fut délivrée des liens du corps. Je lui fermai les yeux, la uouleur me déchirait les entrailles et je versais un torrent de larmes. Par un effort suprême de volonté, jy refoulai cette émotion, et j'en vins à commandera mes yeux de rester secs ; mais dans cette lutte, je souffrais intérieurement des tortures. Adéodat, mon fils, se jeta en pleurant sur le corps de ma mère. Il poussait des sanglots à fendre l'âme; nous le retînmes, et à force de raisonnements, nous le fîmes taire. Cet incident me rendit à moi-même du courage. Nous comprenions qu'une telle mort ne devait point être accompagnée de lamentations ni de pleurs. Il n'est permis de se désoler ainsi qu'à ceux qui n'ont pas la foi, ou pour des défunts qui ne laissent point d'espérance. Or, ma mère n'était pas morte sans espérance, ou plutôt, elle venait de naître à la véritable vie, et cette pensée, appuyée sur des motifs certains, devait ras-' surer notre foi *. >»
A. « Evodius prit le livre des Psaumes. Il se mita réciter le chant triomphal : Misericordiam et judicium cantabo tibi, Domine. Il lisait rai verset et nous reprenions le suivant. Cependant les trères elles religieuses ' étaient venus préparer les funérailles. Pendant que s'accomplissaient les dispositions suprêmes, je m'étais retiré décemment à l'écart, m'entretenant avec mes amis, m'efforçant de vaincre ma douleur, au point qu'un étranger, ignorant ce qui se passait, aurait pu croire que j'étais calme. Mais, ô mon Dieu, vous dont l'oreille entend tous les soupirs du cœur, vous savez combien il m'en coûta pour réprimer les transports de mon affliction! De temps en temps, je sentais la douleur bouillonner dans mon âme; je ne la laissais point s'épancher en larmes, ni même se traduire par une altération quelconque du visage; mais vous savez, ô mon Dieu, ce que souffrait mon cœur! Enfin quand le cercueil fut porté au tbmbeau, nous allâmes et revînmes sans avoir versé de %imes. Pendant que j'unissais mes prières au safiifice de notre Réw^mptioa qui fut offert pour elle ; pendant que, selon la coutume de
^ Confess., lib. IX, cap. XI, xii. — • Religiosœ fœminœ.
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ce lieu, le corps resta déposé devant la tombe ouverte où il allait être enseveli, je ne pleurai point! Mais toute cette journée je fus en proie k une douleur indicible. Je vous suppliais, ô mon Dieu, d'en adoucir l'amertume, et vous ne le fîtes pas! Sans doatcj voue.. vouliez me faire comprendre, par cette épreuve solenneL-d, quelle est, même pour les âmes régénérées, la force et la puissanct der sentiments humains. La nuit venue, j'essayai de dormir, mais je m'éveillai bientôt. Seul dans l'obscurité, je murmurais ces ve^^s de votre serviteur Ambroise ; « Dieu, créateur de toutes choses, maître du ciel, vous qui décorez le jour de sa radieuse lumière, et la nuit des grâces du repos, vous avez voulu, dans votre bonté paternelle, que le sommeil réparât nos membres pour un nouveau travail, qu'il soulageât nos âmes fatiguées et chassât les chagrins cuisants M » En repassant dans mon esprit cette sainte mélodie, je ;pensaisàvotre servante, ma pieuse mère; je me rappelais les conversations où elle parlait de vous en termes si tendres et où elle dirigeait mon âme dans les sentiers de la justice et de la vérité. Hélas! je l'avais perdue! A cette pensée, je pleurai seul devant jVous seul, et mes larmes coulèrent en abondance . »
5. Tel était Augustin, le digne fils de sainte Monique, la glorieuse conquête de saint Ambroise. Le grand docteur de Milan avait dit un jour : « Il faut qu'un évêque ait deux choses largement ouvertes : le cœur et la main : le cœur pour aimer ses frères, la main pour les soulager. » A ce compte, Augustin avait les deux qualités vraiment épisoopales. Il y joignait un génie aussi large que son cœur lui-même. Après la mort de sainte Monique, il demeura quelques mois à Rome, près du tombeau de sa mère. Ce temps ne fut pas perdu pour l'Église. Préoccupé des dangereuses séductions manichéennes auxquelles il venait d'échapper p^r un miracle de la grâce divine, il écrivit les deux traités parallèles, intitulés : De la Morale catholique et de la Morale du manichéen. Il les fit bientôt suivie d'un ouvrage plus considérable encore, celni du Libre Arbitre^ où il traite à fond la question de l'origine du mal, ea
* Hym. Ambros., Deus a-eator omnium.
opposition avec le dualisme de Manès, et résout les objections les plus spécieuses tirées de l'existence du mal physique et moral contre la providence et la bonté divines. Dans ce dernier ouvrage, était écrite d'avance la condamnation des Pelagiens, secte éclose plus tard du fatalisme manichéen. Quand saint Augustin, toujours accompagné de ses amis Alypius, Nebridius etEvodius, se décida enfin à quitter le sol de l'Italie, où il laissait le corps de sa pieuse mère, il avait déjà formé le dessein de renoncer au monde et de vivre dans la discipline monastique. C'était à cette dernière formule que s'arrêtaient alors toutes les grandes intelligences chrétiennes, Basile avait inauguré en Asie la règle basilienne ; le fils de sainte Monique allait instituer en Afrique la règle de saint Augustin. Pour qui veut réfléchir sérieusement aux leçons de l'histoire, ce phénomène ne saurait passer inaperçu. A Gésarée et à Carthage, aussi bien qu'à Tours et en Palestine, les génies du iv* siècle, qu'ils se nomment Basile ou Grégoire, Augustin ou Jérôme, Martin ou Epiphane, n'avaient qu'un but : établir des communautés religieuses, semer sur toute la surface du monde des essaims de religieux voués à la charité, au dévouement, au travail, à la mortification, à la prière. De nos jours, à une époque oii l'on a voulu successivement tuer par te glaive, énerver par la corruption, lasser par le formalisme, étouffer même, au jiom de la liberté, les ordres monastiques, nous les voyons se relever plus brillants que jamais sous l'auréole du înartyre, en dépit du sensualisme passé dans les mœurs, malgré îes fourches caudines des légir^lations rationalistes, sans égard pour les protestations du libéralisme révolutionnaire ! Grande leçon pour les hommes d'état! Les sociétés ont besoin, un besoin absolu de perfection religieuse. Notre civilisation , quoi qu'on fasse, est baptisée. Elle porte l'empreinte indélébile, "victorieuse, indomptable du doigt ùe Jésus-Christ. On ne sait pas assez, parmi nous, calculer l'immense dilatation que le coup de lance porté au cœur du crucifié divin a pit)duile dans les entrailles de l'humanité. Il ne suffit pins à un baptisé, même apostat, des jouissances terrestres, du bien-être matériel, du comfbrt ! Cela pouvait être bon pour les païens, et encore ! Mais cela