CHAP. I. — LA FRANCE CHRETIENNE
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elle adoptait pour cri de joie racclamation monarchique : Noël! Noël ! Saint Avit, dont nous venons de citer les nobles paroles, avait eu pour aïeul l'empereur arverne Avitus. Il était fils du sénateur Hesychius, qui fut lui-même élevé sur le siège épiscopal de Vienne à la mort de saint Mamert. Après le court pontificat d'Hesychius, les suffrages du clergé et du peuple appelèrent le fils à succéder au père. Avit joignait à l'illustration de la naissance celles du talent et de la sainteté. Nous le verrons bientôt devenir le Rémi des Burgondes et convertir ce peuple arien à la foi catholique. Outre une correspondance étendue et intéressante, il nous reste de saint Avit cinq poëmes historiques sur la création, la chute de l'homme, son expulsion du paradis terrestre, le déluge, le passage de la mer Rouge et enfin un éloge en vers de la virginité. Les trois premiers forment une épopée complète qu'on pourrait appeler le Paradis perdu, et qui révèlent un véritable génie poétique '.
19. Le baptême de Clovis fut signalé par la liberté rendue aux captifs de Tolbiac, Cet incident, mentionné dans la lettre de saint Avit, a laissé une trace dans les négociations de Théodoric le Grand. Ce prince se préoccupait du sort des Alamanni vaincus. Quelques-uns d'entre eux s'étaient réfugiés sur les frontières d'Itahe et invoquaient sa protection. Il craignait des représailles sanglantes et des vengeances malheureusement trop communes chez les races barbares. Clovis lui avait fait demander un joueur de harpe capable de charmer les oreilles des Francs, durant les festins où l'on chantait la gloire des guerriers et les exploits des ancêtres. L'Italie était la terre classique des arts. Théodoric profita de cette occasion pour faire entendre à son terrible beau-frère des conseils de modération et de sagesse. Il fallait d'abord trouver un artiste. Théodoric confia ce soin au patrice Boèce. Nous avons encore la lettre qu'il lui adressa à ce sujet. « Le roi des Francs, dit-il, a entendu vanter la musique de nos festins. Il me demande instamment un joueur de harpe. Je lui ai promis de le satisfaire, et je compte sur vous pour cela. Votre érudition vraiment universelle ne dédaigne pas la science musicale. Votre génie considère la musique comme un
* S. Avit. Vienn,, Opéra omnia; Pair, lat., t. LIX, col. 192 et sqq.
Le joueur de harpe italien demandé à Théodoric
par Clovis.
Lettre de
Théodoric à Boèce.
écho de l'harmonie des mondes. Merveilleuse puissance d'une langue qui, avec cinq tons pleins, sait exprimer tous les sentiments ! C'est ainsi que la miséricorde divine, en répandant la beauté sur tous ses ouvrages, a su les renfermer dans les lois d'une simplicité toujours féconde. Depuis Orphée jusqu'aux sirènes d'Ulysse, toute l'antiquité a célébré la puissance de la musique. Mais, pour imiter le sage roi d'Ithaque et fermer nos oreilles à ces fables, nous aimons à parler du divin Psalterium véritablement tombé du ciel, dont les chants répétés dans tout l'univers furent composés pour le salut des âmes, pour calmer les fureurs d'un roi insensé et pour célébrer les louanges du Dieu très-haut. Voilà le véritable prodige que le monde admire et croit, c'est que la harpe de David mettait en fuite le démon et commandait aux puissances du mal. Trois fois, au son de cette harpe, le roi Saûl recouvra la plénitude de son esprit honteusement obsédé par l'ennemi intérieur. Les païens ont exprimé à leur manière que la musique est un don du ciel, quand ils ont placé la Lyre au nombre des constellations célestes. Ils faisaient de l'harmonie un des éléments de la félicité des héros, dans les Champs-Elysées. Heureux s'ils eussent repoi'té la cause de la béatitude céleste non à des sons impuissants, mais au Créateur luimême, dans le sein de Dieu, là où règne la joie sans fin, l'éternité sans monotonie, la vision divine source intarissable d'un bonheur toujours nouveau ! C'est en Dieu seul qu'est la véritable immortalité, la seule joie parfaite ; de même que sans lui nulle créature ne subsiste, aucune ne saurait être heureuse sans lui. Mais c'est trop m'écarter de mon sujet. Quel que soit le plaisir que j'éprouve à m'entretenir de ces graves pensées avec un homme si compétent, je termine ma digression et recommande de nouveau à votre sagesse le choix d'un joueur de harpe. Il aura chez les Francs une mission qui ne manque pas d'analogie avec celle d'Orphée, s'il peut adoucir par ses chants le cœur farouche d'une nation païenne *. » Nous avons pris plaisir à citer cette lettre de
1 Cassiodor., Vari'arum, lib. II; Epist. xl; Pair, lut., tom. LXIX, col. 370-573, pass. Voici le texte des passages de la missive royale dont nous avons donné la traduction : Cum rex Francorum, convivii nostri fama pelledus, a nobis citha-
CnAP. I. — LA FRANCE CHRETIENNE.
Théodoric au patrice Boèce, en un temps où il est de mode de soutenir que Boèce, dont le nom a été inscrit au catalogue des saints, vécut et mourut dans le paganisme. De bonne foi, si le chancelier de Théodoric, Cassiodore, qui rédigea cette lettre au nom de son maître, l'eût adressée à un païen, est-ce là le langage qu'il lui aurait tenu? Quoi qu'il en soit, le joueur de harpe destiné au roi des Francs se mit en route quelques semaines après la bataille de Tolbiac. Ce ne fut pas ce nouvel Orphée qui subjugua « le cœur farouche des païens » nos aïeux. Le baptême de Clovis était résolu et vraisemblablement accompli avant son arrivée.
20. Théodoric l'ignorait encore. Voici la lettre que ses ambassadeurs portaient à son royal beau-frère, en même temps qu'ils conduisaient dans les Gaules le chanteur italien. « L'alliance que j'ai contractée avec vous m'est aussi chère que glorieuse. Je me félicite des nouveaux triomphes que la généreuse nation des Francs vient
rœdum magnis precibus expeliisset, sola ratione complendum esse promisimus quod te eruditionis musicœ peritum esse noveramus. Adjacet enim vobis doctum eligere, qui disciplinam ipsam in arduo coUocatam potuistis attingere. Quid enim illa prœstantius, quœ cœli machinam sonora dulcedine, et nalurœ convenientiam ubique dispersant, virtutis suœ gratia comprehendit?... Hoc totum inier homines quinque tonis ngitur... MiseraHo quippe divina localiter sparsit gratiam, dum omnia sua valde fecit esse laudanda... Hinc Orpheus mutis animalibus efficaciter imper avit... Sirenas in miraculum contasse curiosa prodit aniiquiias, quibus solus Ithacus evasit... Verum ut et nos talia exemplo sapientis llhaci transeamus , loquamur de illo lapso e cœlo Psalterio, quod vir toto orbe cantabilis ita modulatum pro animœ sospitate composuit ut his hymnis et mentis vulnera sanarentur et Divinitatis singularis gratia conquiratur. En quod sœculum miretur et credat : pepulit Davidica lyra diabolum; sonus spiritibus imperavit : et canente cithara ter rex in libertaie.m rediit qiiam internas inimicus turpiter possidebat... Persuadentes cœlestem esse musicam, quando lyrœ formam comprehendere jiotuenmt inter sidéra coUocatam... Dicunt enim debere crcdi ut beatifudo cœlestis illius oblectationibus perfruatur... Bene quidem arbitrati, si causam cœlestis beatiiudinis non in sonis sed in Creatore posuissent : ubi vcraciter sine fine gaudium est, sine aliquo tœdio matiens semper œternitas; et inspectio sola Divinitatis e/ficit ut beatius nihil esse possit. Hœc veraciter perenniiatem prœstat, hœc jucunditates accumulât : et sicut prœter ipsam creatura non exsiat, ita sine ipsa incommutabilem lœtitiam habcre non prœvalei. Sed quoniam nobis facta est voluptuosa digressio [quia semper gratum est de docirina colloqui cum peritis), citharœdum, quem a nobis diximus postulatum, sapientia vestra eligat prœsenti tempore meliorem : facturas aliquid Orphei cum dulci sono gentilium fera corda domuerit.
Lettre
de Théodoric à Clovis,
après la bataille de Tolbiac.
de remporter sous vos ordres contre les Alamanni. Leur rébellion a été comprimée par votre main victorieuse. Je comprends la nécessité de punir les auteurs de cette révolte, mais vous n'oublierez pas que la modération est la plus belle prérogative de la victoire. Épargnez donc les restes dispersés de ce peuple. Il en est qui se sont réfugiés sur mon territoire ; ils invoquent ma protection, faites-leur grâce. Votre triomphe est vraiment mémorable. Les Alamanni, jusque-là indomptés, en sont réduits à vous demander à genoux de leur laisser la vie. Qu'il vous suffise d'avoir en un seul combat vu périr leur roi et anéantir leur armée ; qu'il vous suffise d'avoir fait passer par le fer ou réduit en servitude toute leur nation. Croyez-en mon expérience ; les guerres qui m'ont été le plus profitables sont celles où j'ai montré le plus de clémence. Celui-là seul vaincra toujours qui saura rester dans un juste tempérament. Une rigueur excessive éloigne les caresses de la prospérité. Laissez-vous toucher, je vous prie, par mes conseils; les autres rois de l'Occident m'ont souvent donné ce témoignage de confiance. En cédant à mes prières, vous pouvez, de votre côté, avoir la certitude que je ne manquerai pas d'agir dans vos intérêts. Les ambassadeurs que j'envoie à votre excellence vous entretiendront plus en détail. Votre prospérité fait notre gloire ; chacun de vos progrès est un triomphe pour l'Italie. Le joueur de harpe que vous avez témoigné le désir d'avoir à votre cour accompagne mes envoyés. Puisse-t-il, par sa voix et sa mélodie, obtenir quelque succès près de vous, en chantant vos exploits M » Le conseil de Théodoric ne fut pas moins goûté que son chanteur. L'Italie avait alors le privilège d'étonner le monde barbare par ses productions merveilleuses. Pendant que Clovis demandait à Théodoric un joueur de harpe, Gondebaud sollicitait une de ces horloges hydrauliques que savait fabriquer Boèce. Le patrice romain, héritier de la science d'Archimède aussi bien que de celle d'Aristote, d'Euclide ou d'Orphée, se prêtait à tout ce qu'on exigeait de son talent. « C'est ainsi, lui disait Théodoric, que les nations étrangères com-
1 Cassiodor., Variarum, lib. II, Epist. XLI ; Patr. lut., tom. LXIX, col. 574.
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prendront notre supériorité. En trouvant chez nous des inventions qui leur semblent des merveilles, elles s'habitueront à nous emprunter les doctrines sérieuses qui sont le fondement de la civilisation '. »
21. Clovis avait trente ans, lorsqu'il se releva chrétien des fonts ciovis du baptême. La fougue de son caractère, l'ardeur de son naturel clémence enbarbare ne disparurent sans doute point comme par enchantement gins. sous l'action de la grâce régénératrice, mais elles furent considérablement affaibhes ; et l'on peut dire qu'il était vraiment un homme nouveau, quand, revêtu de la robe blanche des néophytes, il sortit de la basilique de Reims. Les écrivains rationalistes, qui rejettent à priori le miracle, trouvent ici que le miracle ne fut point assez complet. Ils se montrent sérieusement scandalisés de rencontrer encore dans l'histoire du nouveau roi chétien des actes politiques qui ne réalisent pas l'idéal d'un prince constitutionnel, patient, débonnaire, inoffensif, tel qu'on le rêve de nos jours. Ces scrupules du rationalisme moderne, outre qu'ils sont souverainement ridicules, accusent une prodigieuse ignorance de la nature humaine. Les hommes, de même que les sociétés, diffèrent à tous les âges. L'éducation chrétienne des Francs ne fut pas l'œuvre d'un jour. [1 fallut à l'Église près de trois siècles pour faire pénétrer dans les mœurs des races nouvelles la loi de l'indissolubilité du mariage et celle de la douceur évangélique. Encore aujourd'hui, l'Église lutte contre le préjugé national du duel, et n'a pu triompher de ce reste de barbarie transmis avec le sang de génération en génération. Ce qui étonne l'historien impartial, ce n'est point ce que la grâce du sacrement n'a pas produit en un jour, c'est ce qu'elle a fait réellement. « Quelque temps après son baptême, dit Hincmar, Clovis eut à juger un homme puissant (prœpotens), nommé Eulogius, accusé d'un crime de lèse-majesté. Les griefs articulés contre le coupable furent tellement prouvés qu'EuIogius, désespérant de sa vie, courut se réfugier dans la basilique de Sainte-Marie de Reims.
' Cassiod., Variar., lib. I; Epist. XLV Theodork. ad Boetium; tom. cit., col 539-541.
ClovisàParis.
Expédition de Clovis à Verdun. Clémence royale.
L'évêque Rémi alla trouver le roi et en obtint immédiatement grâce entière pour cet infortuné. Eulogius avoua son crime, vendit tous ses biens , les distribua aux pauvres et prit l'habit monastique. Il avait parmi ses domaines le territoire de Sparnacum (Épernay) et voulut en faire hommage à Rémi. Mais l'homme de Dieu refusa ce don gratuit. Il ne consentit à en prendre possession, au nom de son église, qu'après l'avoir payé sa valeur vénale, laissant ainsi à tous les évêques un bel exemple de charité et de désintéressement *. » 2^2. « La ville de Paris, dit Aimoin, ouvrit ses portes au roi chrétien des Francs. Clovis quitta Soissons, et vint étabhr à Lutèce le siège de son empire. Paris devint sa résidence ordinaire; il y resta jusqu'à la fin de ses jours, se montrant sans cesse l'appui de la religion et le soutien de la justice -. » Ce fut alors que s'étabhrent entre Clotilde, Clovis, Rémi et la vierge Genovefa des relations dont le souvenir traditionnel s'est perpétué jusqu'à nos jours et que tous les hagiographes ont attestées. Le fils de Childéric devenu chrétien avait une vénération filiale pour la sainte patronne des Parisii, ainsi qu'on la nommait dès lors. Il lui accorda plus d'une fois la grâce qu'elle solhcitait pour les captifs, et recommandait à ses prières le succès de ses diverses expéditions. « Les habitants de Viridunum (Verdun), dit Aimoin, se révoltèrent contre Clovis. A la tête de son armée, il vint assiéger la ville. Déjà les béliers ébranlaient le pied des remparts, quand la cité tout entière prit le parti de se rendre. On supplia le vénérable archiprêtre Euspicius d'aller porter au roi des paroles de paix, afin d'obtenir le pardon des rebelles ^. » Un pareil message aurait dû naturellement être confié à l'évêque. « Mais, dit Hugues de Flavigny, la chaire épiscopale de Verdun était vacante par la mort de saint Firmin. La population, privée de son pasteur dans un danger si imminent, choisit le prêtre Euspicius comme le plus capable par son mérite, sa vertu et son éloquence, de fléchir le courroux du roi des Francs. Il se rendit près de Clovis et se prosterna devant lui. Le
' Hincmar., Vit. S. Remig., cap. XLViii; Pair, lat., tom. CXXV, col. 1165.— * Aimoin^ Hist. Franc, lib. I, cap. xvi ; Patr. lat., tom. CXXXIX, col. 635. — 3 Id., ibid., cap. xvii.
ClIAP. I. — LA FRANCE CURETIENNE.
roi le releva avec bonté et lui dit de parler sans crainte. 0 le plus noble et le plus pieux des rois, dit Euspicius, votre magnanimité est connue dans tout l'univers. C'est à elle que je m'adresse pour que vous daigniez écouter la prière de mes concitoyens et leur faire miséricorde. Il s'est trouvé parmi nous quelques fauteurs de troubles; ils ont entraîné une multitude inexpérimentée. Nous sommes coupables et nous le confessons devant vous. Mais, au nom de Jésus-Christ le Dieu de miséricorde et de clémence, je vous supplie de pardonner la faute en faveur du repentir et d'étendre sur le passé un voile d'oubli. Votre victoire n'en sera que plus complète ; vous aurez en effet triomphé non-seulement des passions rebelles, mais de votre propre ressentiment. Vous aurez la gloire de la clémence, sans que votre triomphe ait fait couler de sang. — Le roi écouta en silence ces paroles pleines d'une gravité douce et solennelle ; son cœur touché par une grâce divine s'attendrit. Le pardon fut accordé. L'homme de Dieu prit alors Clovis par la main : ils s'avancèrent ensemble vers la cité, dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir. Le clergé vint processionnellement au-devant du roi, et l'escorta, au chant des hymnes sacrés, dans la basilique de Verdun ^ Deux jours après, Clovis manda Euspicius et lui dit : Maintenant que vous avez sauvé cette ville, il est juste que vous consentiez à en devenir évêque. — Mais l'humble archiprêtre s'excusa sur son grand âge et refusa la charge pastorale. L'élection épiscopale fut faite en présence du roi par le clergé et le peuple. Les suffrages se portèrent sur un neveu d'Euspicius, le prêtre Vitonus, (saint Vannes) qui continua les traditions apostoliques de saint Firmin 2. » Euspicius avait deux autres neveux, également consacrés au Seigneur dans le ministère sacerdotal. L'un se nommait Lupus ; il fut
* A l'époque de Louis XIII, quand la cité de Verdun rentra définitivement sous la souveraineté de la France, le chapitre fit placer dans la cathédrale un tableau commémoratif de la première prise de possession par Clovis. On y lisait les vers suivants :
Hic poplitem flexit Clodovœus,
Primus regum christianissimus.
^ Hugo Flaviniac, Chronic, lib. 1; Patr. M., tom. CLIV, col. 111-113.
royal.
quelque temps après appelé parles vœux des populations sur le siège épiscopal de Troyes, oii il fît revivre les souvenirs de son illustre homonyme et prédécesseur. L'autre, nommé Maximinus, ne voulut point se séparer de son oncle, et devint le bâton de sa vieillesse. Saint Eus- 23. H le suivit à la cour de Clovis, car ce prince, frappé de la
picius et saint
Maxitrinus sainteté extraordinaire du vénérable archiprêtre, l'emmena avec
à Miciaoum.
Diplôme lui à SOU départ de Verdun. Ce fut sans doute dans ce voyage que le roi des Francs, fidèle à la recommandation de saint Avit, et voulant attester aux yeux des peuples de la Germanie l'ardeur et la sincérité de sa foi nouvelle, fit jeter les fondements de la cathédrale d'Argentoratum (Strasbourg). Au retour, Clovis établit Euspicius et Maximinus son neveu dans la solitude de Miciacum (Mici), près de la ville des Aureliani (Orléans). Le diplôme royal d'investiture fut rédigé en présence d'Eusèbe, évêque d'Orléans. L'authenticité en a été reconnue par Mabillon. Il était conçu en ces termes : « Clovis, roi des Francs, homme illustre ', à vous, vénérable vieillard Euspicius et à votre neveu Maximinus, pour que vous et vos successeurs invoquiez par vos prières la miséricorde divine sur nous, notre chère épouse et nos enfants, nous concédons et octroyons, par la sainte confarreaiio ' et la tradition de l'anneau, la terre de Miciacum et tout ce qui appartient à notre fisc entre les deux rivières, avec la forêt de chênes, les saules et les deux moulins surlaLigeris et le Ligeretum (Loire et Loiret), le tout exempt de tribut, de péage, de droits de navigation. Et vous, Eusèbe, père saint, évêque de la religion catholique, ayez soin delà vieillesse d'Euspicius et protégez Maximinus, son neveu. Défendez-les, eux et leurs possessions situées dans votre diocèse, contre toute injure et agression. L'affection royale doit couvrir ceux qu'elle honore d'un privilège d'immu-
1 Vir inluster, cette qualificatioa était celle que la chancellerie impériale donnait alors aux préfets du prétoire.
2 Per sanctam confarreationem et nnnulum tradimus. C'est-à-dire, comme l'expliquent les glossaires, par la participation commune aux mystères sacrés, consaa'orum communione . Pour l'anneau, ou sait que les Francs mettaient l'acheteur ou le donataire en possession par la tradition d'un anneau, d'une motte de terre, d'un fétu de paille, ou de tout autre objet qui se trouvait sous la main.
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nité. Nous faisons la même recommandation à tous les autres évêques catholiques. Vous donc, Euspicius et Maximinus, cessez de vous considérer comme des étrangers sur la terre des Francs. Adoptez-la pour votre patrie ; fixez-vous pour jamais au milieu de ces possessions dont la donation vous est faite par nous, au nom de la sainte, indivisible, égale et consubstantielle Trinité. Qu'il soit fait que ainsi moi, Clovis, l'ai voulu. Moi, Eusèbe, évêque, j'ai souscrit '. )) Saint Euspicius mourut quelque temps après. Maximinus lui ferma les yeux et lui succéda dans le gouvernement du monastère. Mici devait plus tard prendre le nom de son second abbé, et s'appeler Saint-Maximin, puis par transformation populaire Saint-Mesmin ^.
24. Tous ces actes de Clovis portent manifestement l'empreinte Mort de la grâce baptismale et de la régénération chrétienne. Son âme Lettre de avait été pénétrée d'un souffle de clémence et de douceur inconnu à ciovis. jusque-là à l'impétueuse nature des Francs. Les conseils de modération que Théodoric osait à peine formuler naguère au roi païen, Clovis les acceptait maintenant de la bouche des évêques, ou des prêtres, et s'y montrait docile. La mort de sa sœur Alboflède , survenue à cette époque, le ploagea dans une amère tristesse. La lettre que saint Rémi lui écrivit à cette occasion nous permet d'apprécier les sentiments qui remplissaient le cœur du roi trèschrétien, a Je ne puis, disait le grand évêque, que joindre mes larmes aux vôtres, en ce moment oîi le Seigneur vient de rappeler à lui votre sœur de glorieuse mémoire. Il est pourtant une pensée qui doit nous consoler, c'est qu'en sortant de ce monde elle nous laisse des vertus à honorer, plutôt que des larmes à répandre. Sa vie fut telle qu'on peut croire que Dieu a pris pour la couronner au ciel cette vierge qui s'était consacrée à lui sur la terre. Elle est toujours vivante pour votre foi, bien qu'elle ait disparu à vos regards. Le Christ a comblé pour elle la mesure des bénédictions. Elle s'est présentée à lui avec les roses et les parfums de la virginité, pour recevoir un diadème éternel. Ne pleurons donc pas, quand
* Clodovaei, Diploma cœnobii Miciac; Patr. laL, tom. LXXI^ col. II08. Cf. Mabill., De re diplomatka, lib. VI, p. 483, edit. Neapol. 1789, — 2 C'est aujourd'hui le petit séminaire du diocèse d'Orléans.