XIV. K
Symmaque prouvât juridiquement son innocence, ou qu'il fût déposé, si, après une discussion en règle, les accusations portées contre lui étaient reconnues véritables. Les partisans de Symmaque rendirent alors, en faveur de leur pontife, tous les décrets qu'ils jugèrent convenables. Puis, voyant l'agitation et le trouble croître chaque jour au sein de Rome, ils retournèrent dans leurs diocèses. Ainsi abandonnée aux violences et à la tyrannie de Symmaque, la partie saine du clergé et du sénat, qui refusait de communiquer avec lui, eut recours à Théodoric et envoya une ambassade à Ravenne pour demander que Laurent fût mis en possession du siège de Rome, auquel il avait été légitimement élu. Les canons, en effet, ne permettent pas qu'un pontife quitte l'église pour laquelle il a été sacré. S'il en a été éloigné par des raisons de force majeure, on doit s'efforcer par tous les moyens possibles de l'y rétablir. Laurent revint donc dans la ville éternelle. Il gouverna l'Église romaine près de quatre ans *. Ce n'est point ici le lieu de raconter les guerres civiles et les meurtres qui ensanglantèrent cette période. Les deux partis se déchiraient avec fureur, invoquant tour à tour l'appui de Théodoric. Enfin, Symmaque ayant député près du roi d'Italie un diacre alexandrin, nommé Dioscore, pour se plaindre du tort que lui faisait Laurent en s'emparant des églises de Rome, le roi
se laissa fléchir. Il donna l'ordre au patrice F ^ de remettre
toutes les basiliques romaines à Symmaque, et de reconnaître ce dernier comme souverain pontife. Pour ne pas prolonger une lutte sanglante, Laurent prit spontanément le parti de se sacrifier. Il se retira à la campagne, en un py^œdium appartenant à ce même
* Dans ces quatre années, l'auteur comprend toute la période qui s'étend depuis l'élection de l'antipape (28 novembre 498) jusqu'à l'extinction définitive du schisme (502).
2 II y a encore ici une lacune dans le texte. Le nom du patrice a disparu. Mais il est facile de le suppléer. Ce fut certainement le patrice Festus, l'exambassadeur à Constantinople,qui avait jusque-là si énergiquement soutenu le parti de l'antipape. En effet, trois ligues plus loin son nom se retrouve en toutes lettres : In prœdiis nicmorali patricii Festi. La mention iriemorati ne peut se rapporter qu'à notre lacune actuelle, le nom de Festus ne se retrouvant nulle part ailleurs dans le récit qu'on vient de lire.
CHAT. II. — L ANTIPAPE LAURENT
patrice Festus, et acheva sa vie dans une admirable abstinence. Symmaque demeura vainqueur, mais déshonoré. Son infamie était notoire. Toute la ville a parlé de la malheureuse qui se nommait Conditaria *. De plus, Symmaque vendait à prix d'argent les ordinations. Le schisme se prolongea ainsi jusqu'à sa mort dans l'Église romaine -. »
7. Grâce à ce libelle diffamatoire , inopinément retrouvé dans synode
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le manuscrit de Vérone, nous possédons la contre-partie de la l'anyoo, deu-
-I r -1 T\ • /> 7- ± • ' • xième sous
notice du Libe)' Pontificalis, et nous connaissons positivement la na- symmaque. ture des accusations calomnieuses dirigées contre saint Symmaque. neiie de Au point de vue chronologique et historique, les faits se déroulent Rome, dans l'un et l'autre récit selon le même ordre, pour aboutir au même dénoûment. Le lecteur aura déjà remarqué que les griefs articulés contre Symmaque, dans le fragment de Vérone, n'obtiennent jamais la confirmation d'une enquête publique, ni d'un jugement quelconque. L'auteur est obligé, malgré ses tendances manifestement hostiles, de laisser la question indécise. « Si l'accusation est fausse, l'innocence de Symmaque sera déclarée; sinon, l'on déposera Symmaque. » Mais il était question de faits précis, sur lesquels les témoignages étaient faciles à recueillir, en l'absence même de l'accusé. Les adversaires ne réussirent donc pas à trouver une preuve juridique. Autrement, dans l'état d'exaspération oii se trouvaient les esprits, cette preuve n'eût pas manqué d'êtie compendieusement détaillée et offerte à la malignité publique. La triple articulation de mauvaises mœurs, de dilapidation de biens ecclésiastiques et de simonie, resta donc à l'état de ces rumeurs calomnieuses dont les factions, à toutes les époques, se servent comme d'une arme empoisonnée. Le nom d'une misérable, inscrit à la fin du récit schismatique, est une pâture jetée à la crédulité populaire et aux amateurs de scandale. Rien ne manque à la mise en scène des adversaires de Symmaque, mais tous leurs efforts se dissipent
' Par cette insinuation, l'auteur schismatique veut faire planer sur la mémoire de saint Symmaque les plus odieux et les plus injustes soupçons.
^Fragment, ex codice Veronensi a Francise. Bianchini editum; Patr. lut., lom. CXXVIII, col. 1423-1426.
devant la vérité. Pendant que les schismatiques, sous la direction sacrilège de Pierre d'Altinum, osaient citer le pape à leur tribunal, la majorité des évêques, au nombre de cent quinze, proclamait le droit de Syramaque et anathématisait Pierre d'Altinum ainsi que l'antipape Laurent. Le Liber Pontificalis affirme positivement le fait, mentionné aussi par le fragment de Vérone •. Nous n'avons plus les actes de ce concile, le second qui fut tenu dans l'affaire du schisme, et dont Baronius, Labbe, les Bollandistes, et dans ces derniers temps l'illustre archéologue romain, M. de Rossi, ont démontré victorieusement l'authenticité mal à propos contestée par le P. Pagi ^. Ce concile, dont le fragment de Vérone indique la tenue immédiatement après les fêtes pascales de l'an 500, ne rendit pas la paix à la malheureuse église de Rome. Il produisit cependant un résultat favorable sur l'esprit de Théodoric. Dans les instructions que ce prince avait données à Pierre d'Altinum, en le nommant visiteur du siège apostohque, se trouvait la recommandation formelle de se concerter avec Symmaque et de chercher ensemble les moyens de rétablir l'ordre ^. Pierre n'en tint aucun compte, il arriva à Rome en ennemi, et se posa de prime abord comme le champion de l'antipape. Cette attitude déplut au roi, qui voulut enfin se rendre lui-même sur les lieux, dans le double but de calmer les esprits par sa présence et de faire enfin accepter l'autorité pontificale de Symmaque. Théodoric, depuis huit ans qu'il avait ceint la couronne d'Italie, n'avait pas encore paru dans la vieille capitale de l'Occident. Il se mit en route vers la fin de septembre de l'an 500. « De Ravenne à Rome,
1 Beatus Symmachus congregavit episcopos centum quindecim et facta synodo purgatur a crimine et damna tur Fetrus Altinus invasor sedis apostolicœ et Laurentius Nucerijius qui vivo Syir.macho episcopo sedem rjus pervaserunt. {Lib. Pontif. Symmach., loc. cit.) De son côté, le manuscrit de Vérone s'exprime ainsi : Episcopi cuni vidèrent magis ac magis studùi divisionis aiigeri quce sibi utilia visa sunt pro Symmachi persona constituunt ; et sic Vrbem in summa confusione derelinquuîit.
- Baron., Annal, écoles., ad. aun. 500; Bolland. , Ad. sanct. , 19 jul.; De Rossi, Inscript, christianœ urbis Romœ, tom. I, pag. 413; Pagi, Critic. Baron., ad ann. 501). — ^ Nous verrons ce fait établi dans l'apologétique composé par EuQodius en faveur de saint Symmaque à la suite du quatrième concile.
CHAP. II. — L ANTIPAPE LAURENT
dit M. du Roure, ce ne fut pour ainsi dire qu'une marche triomphale. A peu de distance de la ville, il rencontra une multitude innombrable, transportée d'enthousiasme, faisant retentir l'air d'acclamations. En dehors de la porte Flaminienne, par laquelle il entra, se présentèrent à lui le pape Symmaque à la tête de son clergé, les magistrats et le corps sénatorial conduit par Boèce, qui le présidait en qualité de préfet de Rome. Quel cortège pour un prince barbare que les Anicius, les Faustus, les Symmaque, les Albin, Liberius, Marcellus, Asterius, Gemellus, Festus-Niger, Venantius, Probinus, Basihus, Félix, Opilio, enfin tout ce qui, dans l'ancien patriciat, avait échappé aux empereurs et au temps ! 11 s'en montra digne. Il se rendit d'abord à la basilique de Saint-Pierre; c'était annoncer deux choses : Tune que les calhohques seraient en paix sous son sceptre; l'autre qu'il reconnaissait la légitimité du pontife Symmaque. Ensuite il traversa la ville et monta au Capitole où le sénat était rassemblé. Il en reçut les hommages par l'organe de Boèce, dont le panégyrique fit revivre les traditions de l'antique éloquence •. Il prit la parole à son tour, et dans un discours plein d'urbanité, qui suffirait pour faire tomber labanale imputation d'ignorance tant de fois reproduite contre sa mémoire, il enchanta l'assemblée, en exposant les règles de justice paternelle dont il voulait faire la base de son administration, et en confirmant à la ville tous les privilèges dont elle avait joui antérieurement. De là, reconduit au palais de la Palme d'Or, il harangua le peuple et fit le serment solennel de respecter les sages lois des empereurs. Cette promesse fut gravée sur des tables d'airain. Un festin que Boèce lui offrit au nom du sénat, et où fut conviée l'élite des Romains, couronna la journée ^. n
8. Parmi les rangs pressés de la foule qui acclamait Théodoric, se trouvait un moine africain, dont le nom devait bientôt briller d'un éclat immortel. C'était Fulgentius (saint Fulgence). Né à Carthage, d'une famille patricienne ruinée d'abord par Genséric, et plus tard rétablie dans ses domaines par les rois vandales, Ful-
Saint FnlgenceàRome.
' Nous n'avons plus le panégyrique prononcé à cette occasion par Boèce. « Du Roure, Hist. de Théodoric, tom. I, pag. 424.
gence s'était arraché jeune encore à la tendresse de sa mère, et renonçant au monde, avait pris l'habit monastique. Lors de la sanglante persécution d'Hunéric ', il avait confessé la foi au milieu des tortures. Cruellement flagellé par l'ordre d'un prêtre arien, il dut peut-être la vie au caractère sacerdotal de ce misérable, qui n'osant le faire décapiter, l'abandonna sur la voie publique , complètement nu et baigné de sang. Échappé aux mains de ce bourreau, Fulgence parvint à gagner le littoral, et s'embarqua sur un navire qui le conduisit à Syracuse. Son dessein était de se rendre plus tard en Egypte, pour s'enfermer dans l'un des monastères de la Thébaïde, dont il avait lu les récits merveilleux. La Providence en disposa autrement. Syracuse avait alors pour évêque un homme de Dieu, le vénérable Eulalius, qui accueillit avec une bonté paternelle le jeune confesseur, et lui donna l'hospitalité dans sa maison. Lorsqu'il eut appris son projet de retraite en Egypte : (( Vous avez raison, mon fils, lui dit-il, d'aspirer à une perfection toujours plus haute. Mais vous n'ignorez pas que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ^. Or, les régions où vous allez vous fixer sont en ce moment séparées de la communion du bienheureux Pierre. Tous ces moines de Nitrie et de Scété, dont la vie est d'ailleurs si édifiante, vous ne pourrez, sans devenir schismutique, communiquer avec eux. Renoncez donc à ce desseiug mon fils, et ne vous exposez pas au danger de perdre la foi véritable. Moi aussi, avant qu'on eût chargé mon indignité du fardeau de l'épiscopat, j'avais longtemps nourri la pensée d'aller dans ces monastères célèbres m'engager au service du Seigneur. La considération que je vous expose m'empêcha seule de réaliser ce projet. » Fulgence suivit le conseil du saint évêque; il demeura à Syracuse et se consacra au service des pauvres et des étrangers. (( Quelques années après , dit son biographe , ayant trouvé une occasion favorable, il s'embarqua pour visiter Rome, cette tête du monde [caput mundi), comme l'appellent les auteurs profanes, expression beaucoup plus juste dans la bouche des chrétiens pour
' Cf. tom. XII! rie cette Histoire, p. 162 et suiv. — « Hebr., xi, 6.
CIIAP. II. — l'antipape LAURENT. 71
lesquels Rome est véritablement le centre de la foi catholique. Durant son séjour, le roi Théodoric fit son entrée dans la ville, au milieu des acclamations du sénat et du peuple. Fulgence, depuis longtemps crucifié au monde, avait déjà visité les oratoires des martyrs et salué tous les serviteurs de Dieu auxquels il était recommandé, lorsqu'il assista, sous les portiques de la Palme d'Or, aux fêtes de l'entrée royale. 11 entendit les discours prononcés par Théodoric, il contempla dans leur splendeur les rangs pressés de la noblesse et de la curie, il fut témoin des pompes du siècle dans toute leur gloire. Ce grand spectacle des magnificences de la terre ne détournait pas son cœur de la contemplation des choses du ciel. Frères, dit-il à ceux qui l'entouraient, quelle ne doit pas être la beauté de la Jérusalem céleste, puisque la Rome de la terre est déjà si éclatante ! Si le siècle présent offre à l'ambition de ses admirateurs tant de luxe et de jouissances, quels honneurs, quelle gloire, quelle paix sont réservés aux saints dans la contemplation de la vérité ' ! )> L'humble religieux put retourner bientôt en Afrique, où Thrasamond laissait une certaine liberté aux catholiques. Le roi Théodoric demeura six mois à Rome. Ce fut une période de tranquillité et de calme relatifs, au milieu du schisme qui divisait l'Église.
9. Au début de l'année 301 , Théodoric remit les faisceaux du con- Synode sulat entre les mains de Faustus Avienus, ce défenseur courageux l'ansoi.troides droits de Symmaque, dont le Liber Pontificalis mentionne le Symmaque.
Pr6rnièrG
nom avec tant d'éloges. Un pareil choix était significatif. Il blessa session. profondément les partisans de l'antipape, lesquels redoublaient d'intrigues et d'efforts pour maintenir et faire prévaloir leur créature. Sous l'influence du nouveau consul, ami de Gassiodore et de Boèce, Théodoric déclara qu'il ne voulait nullement intervenir dans une question purement ecclésiastique. Tout ce qu'on put obtenir de lui, c'est qu'il prêterait les mains à la réunion d'un concile où tous les évêques d'Itahe seraient invités, afin de rendre la paix à l'église de Rome. Encore ne voulut-il point prendre l'initiative de la
* S. Fulgent., Vita ab ejus discipulo conscripta; Pair. lat. , tom. LXV, col. 150.
convocation, disant qu'elle appartenait de droit au pape. Cette noble délicatesse, de la part d'un roi arien, ne ressemblait guère aux traditions usurpatrices de Constance ou de Valens. Symmaque, plus que personne, désirait la réunion d'une pareille assemblée. Il pria donc le roi d'expédier des lettres d'invitation à tous les évêques d'Italie, ainsi qu'aux métropolitains des Gaules et d'Espagne. Le concile s'ouvrit le x des calendes de novembre, sous le consulat de Rufus Magnus et de Faustus Avienus (25 octobre 501). Nous en avons encore les actes. Voici leur teneur. « Le saint synode, convoqué dans la ville de Rome par ordre du très-glorieux roi Théodoric, a dit : Les évêques de Ligurie, de l'Emilie et de la Vénétie, en se rendant à Rome, ont eu l'occasion de passer par Ravenne et de s'entretenir avec le prince. Ils lui ont respectueusement demandé le motif qui l'avait déterminé à faire venir de contrées si lointaines tant de vieillards âgés et infirmes. Le très-pieux roi leur répondit qu'il avait pris cette mesure pour le bien de l'Église, dans le but d'éclaircir les accusations horribles portées contre le pape Symmaque. — Les évêques, profitant de cette ouverture, lui représentèrent que, malgré les attaques dont il était l'objet, Symmaque seul avait le droit de convoquer un concile, en vertu de son siège et de son principat qui sont ceux du bienheureux Pierre lui-même, conformément à l'institution de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les quatre conciles généraux ont reconnu ce privilège du siège apostolique et son autorité sur toutes les autres églises, de telle sorte que le pontife de ce siège ne peut jamais être soumis au jugement de ses inférieurs. — Le très-puissant roi accueillit favorablement ces observations; il déclara aux évêques qu'il s'était assuré du consentement de Symmaque pour la convocation du concile et qu'il en avait les preuves écrites. Le roi voulut bien alors, dans sa bonté, leur montrer les lettres pontificales, datées de Rome, qu'il avait entre les mains : elles attestaient que tout s'était fait de concert avec le pape. Après ce rapport fait au vénérable synode réuni par la miséricorde divine dans la basilique Julienne, le saint pape Symmaque entra lui-même dans l'assemblée. Ayant prisplaccsur son trône, il rendit grâces à la clémence du roi qui avait exaucé ses prières en
CHAP. 11. — l'antipape LAURENT. 73
procurant la tenue de cette assemblée. Dès lors, tous les scrupules furent dissipés, et la légitimité du concile cessa d'être mise en question. Le pontife déclara qu'il approuvait par son autorité apostolique, selon les règles des saints canons, la réunion présente. Il espérait, ajouta-t-il, que cette déclaration suffirait pour arrêter l'intrusion sacrilège du visiteur appelé à Rome sur la demande de quelques clercs et laïques factieux, contre toutes les lois et traditions ecclésiastiques. Le pape termina en disant que si le vénérable concile commençait par le rétablir dans la plénitude de l'autorité qui lui appartenait et dans la possession des églises dont il avait été injustement spolié, il ne refuserait pas de laisser examiner sa cause et de répondre aux accusations portées contre lui. — La proposition de Symmaque fut approuvée par tous les pères. Mais, comme il s'agissait d'exercer dans Rome un acte d'autorité coercitive en chassant les schismatiques des églises qu'ils occupaient, le concile ne voulut rien entreprendre sans en avoir référé au roi d'Italie. Les légats qui lui furent envoyés, remplirent mal leur mission. Ils revinrent porteurs d'une lettre de Théodoric enjoignant de procéder avant tout à la confrontation du pontife avec ses accusateurs. Jusquelà, le roi s'opposait absolument à ce qu'on changeât rien à l'état des basiliques romaines. Le pape Symmaque ne fit point d'objection à cet ordre royal ' . »
10. « Une seconde session, continuent les actes, s'ouvrit dans Seconde la basilique Sessorienne, dite de Sainte-Croix de Jérusalem. Quelques évêques furent d'avis de recevoir et d'examiner synodalement l'acte d'accusation dressé par les ennemis de Symmaque. Leur motion fut adoptée, comme un moyen d'apaiser les violences et les séditions que les partisans de l'antipape faisaient chaque jour éclater dans la ville. Or, ce mémoire renfermait deux prétentions manifestement contraires à la vérité et au droit. D'une part, il affirmait que les crimes reprochés au pontife avaient été juridiquement prouvés au tribunal du roi Théodoric, tandis que ce prince, consulté à ce sujet, déclara qu'il n'en était rien. Je n'eusse pas, dit-il, remis la cause au jugement des évêques, si ma conscience juridiquement
1 Labbe, Colleci. Concil., tom. IV, col. 1323.
sessiOD.
éclairée, avait obtenu la preuve des griefs allégués par les accusateurs. — D'autre part, les adversaires de Syrumaque voulaient que les esclaves cités par eux à la charge du pontife fussent entendus, et que leur déposition eût une valeur juridique. Or, les règlements ecclésiastiques défendent de baser une accusation exclusivement sur le témoignage de personnes déclarées par la loi civile incapables de déposer juridiquement. Malgré cette illégalité, le pontife Symmaque se rendit au concile, afin d'y répondre aux articulations de ses ennemis. Mais, durant le trajet, il fut assailli par les factieux qui blessèrent les prêtres et les clercs de son escorte, et les eussent tous massacrés aveclui, sansle concours du comte Aligernetdesmajordomesroyaux Gudila et Védéulf, qui vinrent avec une force armée l'arracher aux mains'de ces furieux et le reconduire dans l'enceinte de la basilique du bienheureux apôtre Pierre. En présence de ces désordres, et au milieu de la conflagration des esprits, ajoutent les pères, nous ne vîmes d'autre parti à prendre que d'en appeler de tant de forfaits à la justice de Dieu, et à la conscience du souverain que la Providence a élevé sur le trône d'Italie. Nous adressâmes donc au très-clément Théodoric la relation exacte des événements, lui demandant sil trouvait convenable, après la tentative d'assassinat dont le pontife Symmaque avait failli devenir la victime , de voir continuer l'enquête commencée. De son côté , Symmaque nous avait fait dire qu'en humiliant à ce point la dignité apostoUque, il avait moins tenu compte des canons que du bien de l'Église ; qu'il avait affronté sans crainte les poignards levés contre sa personne , parce qu'il se sentait fort de son innocence; qu'enfin il s'en remettait à la décision royale pour faire justice d'hommes rebelles qui n'obéissaient plus ni aux canons ecclésiastiques, ni aux lois civiles. Le très-sérénissime roi, inspiré sans doute par FEsprit de Dieu, nous répondit qu'il remettait au jugement du concile toute la suite de l'affaire, soit qu'on jugeât ou non à propos de poursuivre l'examen juridique de la cause. Il n'entendait, disait-il, se mêler en rien d'une afl"aire purement ecclésiastique, et il la remettait tout entière à la décision des évêques. Son seul désir était de voir la paix rétablie enfin au sein de la ville et du clergé de Rome. Ce message fut
cnAP. II.
l'antipape Laurent.
reçu par nous avec actions de grâces, et nous remerciâmes le Seigneur d'avoir donné un tel prince à l'Italie. D'un commun accord, il fut convenu que nous emploierions désormais toute notre influence à ramener les schismatiques sous le joug du pontife légitime. Nous conjurâmes le sénat d'envoyer une députation au prince, pour le supplier de donner des ordres en ce sens. Nos exhortations ne furent point écoutées. Les partisans de l'antipape nous accusaient d'apostasie, ils nous reprochaient d'ouvrir la porte à tous les crimes, tandis qu'en réalité nous travaillions à fermer l'ère des massacres et des émeutes, en chassant le loup de la bergerie, en rétablissant dans ses droits le véritable pasteur, en rendant au successeur de Pierre la plénitude du pouvoir qui lui appartient. Nous invoquions l'autorité du prince, lequel donnait lui-même l'exemple à tous ses sujets, en remettant le jugement définitif à l'arbitrage du concile. Enfin, prenant le Seigneur à témoin de la sincérité et de la droiture de nos intentions, après avoir mûrement pesé les besoins de l'Église et les nécessités des circonstances, après avoir, avec l'assistance du secours divin, examiné jusqu'au fond les détails les plus secrets de cette cause , nous avons rendu la sentence suivante : Autant que la prudence et la perspicacité humaines peuvent découvrir la vérité, dont la connaissance parfaite est le privilège de Dieu seul, nous déclarons le pape Symmaque, pontife du siège apostolique, innocent des griefs articulés contre lui. Le peuple chrétien doit refuser toute créance à ces récits calomnieux, reconnaître Symmaque comme le seul pape légitime, et recevoir les saints mystères dans toutes les églises de Rome uniquement de sa main, ou par l'intermédiaire de ministres nommés par lui. Nous n'avons rien découvert de fondé dans les accusations présentées par ses adversaires. En conséquence, et conformément aux décrets royaux qui nous donnent ce pouvoir, nous statuons que toutes les basiUques qui lui ont été enlevées soit à l'intérieur, soit à l'extérieur de Rome, rentreront sous sa juridiction. Nous exhortons l'universalité des fidèles à ne reconnaître d'autre communion que la sienne. Quiconque s'écarterait (ce
qu'à Dieu ne plaise!) de cette ligne de conduite, encourrait la malédiction du ciel. Quant aux clercs qui, dans ces temps de troubles, ont abandonné le véritable pontife et embrassé le parti du schisme, ils doivent retourner à leur évêque et pasteur. Symmaque les traitera avec miséricorde, et daignera leur pardonner le passé. Notre Seigneur et Rédempteur, Jésus-Christ, dont il est le vicaire, se réjouira de retrouver les brebis égarées et de presser l'enfant prodigue sur son cœur patei"nel. Ceux des clercs qui, aprèslapromulgation de notre sentence, continueraientàcélébrerlesaintsacrifice, en quelque église de Rome que ce puisse être, sans une autorisation du pontife Symmaque, seront soumis aux censures décernées par les canons contre les schismatiques déclarés. » Ce décret synodal fut souscrit par soixante-quinze évêques, sous la présidence du métropolitain de Milan, qui le signa le premier en ces termes : « Moi Laurent, évêque de l'église de Mediolanum, j'ai souscrit ce présent statut, dressé en synode, par lequel nous remettons à Dieu seul toute la cause '. » Synode H. L'année suivante, un quatrième concile, tenu le 6 novembre
l'an 502, qua. 502, daus la basiliquc de Saint-Pierre, composé de quatre-vingt-un
trième sous , ^ , i • »» iii- r.
Symmaque. cvequcs, trcntc-cmq prêtres et quatre diacres, confirma ce jugepro%noTo ment et prononça en dernier ressort sur la valeur de la prétendue Pavie loi d'Odoacre et du préfet Basilius, invoquée par les schismatiques dans leur révolte contre Symmaque. Nous avons précédemment reproduit les actes de cette assemblée-. Théodoric, convaincu enfin de la mauvaise foi de l'antipape Laurent, donna des ordres pour l'éloigner de Rome. C'était écarter le principal élément de trouble. Cependant, les esprits égarés ne se rendirent pas encore. Le concile chargea le diacre de Pavie Ennodius de publier une réfutation complète des calomnies débitées contre Symmaque. Cette production du disciple de saint Épiphane nous a été conservée. Elle est écrite en un style peut-être trop recherché, souvent même obscur, mais avec une verve et parfois une ironie indignée qui nous font comprendre ce que la lutte conservait d'empoi'tement et d'ardeur. Les schisma-
1 Labbe, Collect. Concil., tom. IV, col. 1323-1327. — - Cf. tom. XIII de cette Histoire, pag. 495-499.
Ennodins.
COAP. II. — l'antipape LAURENT. 77
tiques avaient répondu à la sentence du concile par un libelle intitulé : Adversus synodum absolutionis incongruœ. L'apologie composée par Ennodius est une réponse énergique à ce pamphlet, a Ils disent, écrivait le saint diacre, que, malgré l'autorité royale, tous les évoques n'ont pas pris part à la délibération, et que dès lors le jugement n'étant pas universel devient nul de plein droit. Esclaves de Satan, ministres de l'enfer sont sans doute ceux qui ne voulurent point prendre part à des délibérations publiques auxquelles on les appela chaque jour ! Qui n'a vu les longues angoisses du vénérable pape, les outrages poussés au point de compromettre sa vie, lorsqu'il réclamait un jugement qu'on différait toujours ! Vous ne voulez pas, dites-vous, qu'on vous appelle les ennemis du pontife romain. En accusant juridiquement Symmaque, vous prétendez n'agir que d'après les intentions du roi d'Italie. Et pourtant vous refusez d'obéir aux ordres formels, positifs, précis du pieux Théodoric. Il a reconnu, avec tout le concile, la fausseté des accusations portées contre Symmaque. Vous dites que l'on a violé dans la sentence synodale le précepte de l'Apôtre, en légitimant la communion de l'adultère. Et moi je vous réponds par l'imprécation de David : « Tu voyais un voleur et tu courais te joindre à lui '. » Depuis quand suffit-il qu'une calomnie soit lancée dans le public par la malignité d'un ennemi pour que l'innocent soit opprimé? Est-ce en vain que le prophète a dit : « Le Seigneur entrera en jugement avec les vieillards qui trompent et pervertissent son peuple? Malheur à eux I Leur péché sera puni avec la rigueur qui atteignit les villes coupables^. » Vous incidentez sur la légitimité du concile lui-même. Il a, dites-vous, été convoqué par l'autorité royale, laquelle n'a jamais eu et ne peut avoir un droit de ce genre. Mais n'avez-vous donc pas lu les actes de cette assemblée, alors que les évêques firent en personne au roi Théodoric la même observation? Le prince répondit qu'avant de les réunir il s'était assuré du consentement du pape. Mais, ajoutez-vous, le pape dont il est question n'avait pas lui-même le pouvoir de donner cette autorisation, puisqu'il s'agissait précisé-
' Ptalm. XLix, 18. — 2 Isa., ni, 9-14.
ment de juger s'il était réellement le pape. Et moi je vous réponds : Symmaque, à tort ou à raison, était considéré alors comme le vicaire de saint Pierre. Le roi s'entend avec lui pour rassembler les évêques. Le pape demande cette convocation, le roi l'accorde. Quelle garantie pouvez-vous exiger de plus, pour légitimer la tenue du concile? Empêcherez- vous le médecin suprême, c'est-à-dire le pape, de chercher un remède aux maux de l'Église? Empêcherezvous un roi chargé de maintenir l'ordre dans ses états de pourvoir aux mesures de pacification et de concorde? Vous n'admettrez jamais, dites-vous, que, parmi les privilèges conférés par le Seigneur au bienheureux Pierre et à ses successeurs, se trouve celui de l'impeccabilité personnelle. Libre à vous de penser à ce sujet comme vous l'entendrez. Pour nous, nous croyons que le bienheureux Pierre a eu le mérite et la gloire d'une merveilleuse innocence, nous croyons que ce privilège, qui fut pour lui la récompense de son mérite, il l'obtient pour ses successeurs par sa prière et sa perpétuelle assistance. Et quelle sainteté ne suppose pas le fait d'être élevé à ce comble de la dignité ecclésiastique ! Si la vertu pouvait manquer à ceux qui y sont promus, les mérites de leurs prédécesseurs la leur obtiendraient. Le siège apostolique est tel qu'on n'y appelle que les mérites éclatants, ou qu'il fait éclater les mérites de ceux qui y sont appelés. Mais un de vos arguments, le plus perfide à la fois et le plus injuste, est celui-ci : Les évêques du concile ont eu raison de dire que le pontife du siège apostolique ne saurait être jugé par ses inférieurs. Pourquoi donc Symmaque avait-il consenti à répondre devant le concile aux accusations dont il était l'objet? — C'est là ce que vous osez reprocher au vénérable pape qui s'abaisse pour vous sauver, qui s'humilie pour rétablir la paix, qui se sacrifie pour racheter vos âmes! En vérité, je ne puis que répéter le mot du prophète : « La cognée se retournera-t-elle contre la main qui la dirige, la dent de la scie contre l'ouvrier qui l'emploie? » Vous essayez ensuite d'incriminer la conduite des archevêques de Milan et de Ravenne, lesquels, dites-vous, croyaient si peu à l'innocence du vénérable Symmaque qu'à leur arrivée à Rome ils auraient d'abord évité tout rapport de communion avec lui. Sur ce fait.
CHAP, II. — l'antipape LAURENT. 79
la ville tout entière peut vous opposer le démenti le plus formel. Tous les fidèles ont assisté aux sacrifices de la messe célébrés dans cette ville par les métropolitains de Ravcnne et de Milan. Ces deux illustres évoques ont-ils omis une seule fois de prononcer dans les prières le nom de Symraaque? Ont-ils une seule fois imité votre silence schismatique, et porté à l'autel des oblations découronnées, dont la mémoire du pontife suprême fiât absente? Il est vrai que, pour éviter tout soupçon de connivence et ôter aux passions déjà si ardentes un nouveau prétexte de fureur, ils ont cru devoir, jusqu'à l'ouverture du concile, s'abstenir de rapports personnels avec le pontife persécuté : mais la communion de leurs âmes avec la sienne, loin de l'éviter, ils la proclamaient ! Vous prétendez encore que nous avons outragé la puissance de notre roi Théodoric, en condamnant et en faisant sortir de Rome le visiteur qu'il avait envoyé au siège apostolique. Certes, il vous conviendrait fort de joindre une accusation de lèse-majesté à toutes celles que vous amoncelez contre le concile ! Mais la réalité ne se prête pas aux calculs de votre haine. Quand le roi consentit, sur les instances réitérées de quelques-uns de vos partisans , à passer par-dessus toutes les règles canoniques en envoyant ici un visiteur, il le fit uniquement dans un but de pacification. Afin qu'on ne pût s'y méprendre , il donna à ce visiteur des instructions précises, auxquelles ce dernier avait l'ordre de se conformer rigoureusement. Il lui était enjoint, aussitôt son arrivée dans cette ville, de se rendre à la basilique de Saint-Pierre et de s'entendre avec le pontife Symmaque pour exécuter, au nom du roi lui-même, toutes les mesures que le pape indiquerait [faciens de sacerdotis voto régis imperium) *, Qui n'aurait pensé qu'un évêque se fût empressé d'obéir à un ordre pareil, quand il eût été de son devoir d'agir de la sorte, même si le roi le lui eût défendu? Le visiteur devait donc saluer d'abord le pape; il devait lui exprimer, au nom de Théodoric, les vues de ce prince par rapport à la réunion d'un concile, où la cause pourrait être
* Nous avons mentiouné plus haut (n" 8 de ce chapitre) ces remarquables instructions données par Théodoric à l'évêque d'AUiûum, lorsqu'il l'envoyait remplir à Rome les fonctions de visiteur du siège apostolique.
canoniquement examinée. Comme il était question d'entendre les dépositions des esclaves cités par les adversaires de Symmaque, il devait promettre au nom du roi que ces esclaves ne seraient point soumis à la torture, que leurs témoignages seraient recueillis par le futur synode non comme des preuves juridiques, ce que les lois civiles et les canons défendent également, mais uniquement comme supplément d'instruction. Je le demande. Le prince pouvait-il mieux témoigner de son respect pour les règles canoniques, tout en se prêtant à la mesure extra-canonique que vous sollicitiez? Cependant vous n'avez pas plus respecté l'ordre du roi de la terre que celui du roi des cieux; vous avez outragé avec une fureur doublement sacrilège et le Christ et Théodoric. L'évêque d'Altinum, enveloppé dans le réseau de vos intrigues, au lieu d'accomplir un message de paix, se fit l'instrument de vos vengeances. Il ne songea même pas à visiter la basilique du bienheureux apôtre. Il passa sans y mettre le pied devant ces limina sacrés, que, de tous les points de l'univers, les fidèles viennent baiser au prix de tant de fatigues et de si longs voyages. Direz-vous qu'on fait tort à l'âme glorieuse de Pierre, si l'on prétend restreindre la puissance de son intercession au lieu oîi sont renfermées ses reliques? Je sais aussi bien que vous que les saints entendent partout la prière de ceux qui les invoquent : mais on ne saurait nier qu'il y a des grâces plus spéciales attachées à leur invocation au lieu même où ils ont souffert le martyre, et d'où ils se sont élancés vers la couronne des cieux. La multitude de guérisons opérées chaque jour au tombeau de saint Pierre en est la preuve. Vous n'avez cependant pas permis à votre visiteur d'accomplir ce devoir de piété. A vos yeux, il se fût compromis en vénérant les reliques du prince des apôtres. Il a donc manqué à tous les devoirs de sa mission. Vous cherchez à le justifier en disant : Le pape nomme des visiteurs pour les autres évêques, il est juste qu'il soit lui-môme soumis à la loi qu'il a faite. Je réponds à ce sophisme par la vérité canonique. Dieu a voulu que, dans le gouvernement de l'Église, toutes les autres causes fussent terminées par une sentence rendue par des hommes; mais le pontife du siège
CHAP. II
L ANTIPAPE LAURENT
apostolique ne peut être jugé par personne. Le Seigneur a réservé les successeurs du bienheureux Pierre à son propre jugement ; et ne craignez pas que la conscience d'un souverain pontife soit mise à l'aise par ce privilège. Sa responsabilité au contraire est d'autant plus formidable qu'elle relève uniquement d'un pareil tribunal. Mais, dites-vous, tous les évoques sont également soumis au jugement de Dieu, ce qui ne les empêche pas d'être jugés encore parle pape. Pourquoi une exception en faveur des souverains pontifes? C'est parce que le Seigneur s'adressait à eux seuls quand il disait au premier d'entre eux : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église *. » C'est encore à Pierre seul qu'il a dit : « Ce que tu lieras sur la terre sera lié au ciel 2. » Voilà pourquoi tous les saints, tous les pontifes, tous les pères ont exalté d'une voix unanime la prérogative du siège apostolique, vénéré dans l'univers entier et partout considéré comme le chef auguste dont les autres sont membres, en sorte qu'on peut lui appliquer la parole du prophète : « Si cette majesté est humiliée, à qui aurez-vous recours, et que deviendra la gloire d'Israël ^? » Je ne relèverai pas en détail chacun de vos chefs d'accusation. Ils sont de telle nature qu'on ne peut seulement les transcrire. A Dieu ne plaise que nous les transmettions, même en les réfutant, aux oreilles de la postérité ! C'est ici qu'il convient d'appliquer la règle de saint Paul : Inanes quœstiones devita'^. De ces propositions que vous énoncez sans pudeur, les unes sont d'abominables inventions, d'autres des récits calomnieux, des propos dénaturés, travestis de leur véritable sens, pour être livrés à la malignité publique. Dans toute cette moisson il ne se trouve que de l'ivraie, pas une seule gerbe que le Père de famille puisse recueillir pour ses greniers. Tout sera jeté au feu et dévoré par la flamme. Que s'il m'était donné, ô mes frères et mes pères, de faire pénétrer dans vos cœurs une parole de concorde et de paix, je mettrais sous vos yeux cette noble cité romaine, la mère et la maîtresse du monde. Elle vous apparaîtrait les yeux baignés de larmes, montrant les blessures dont le schisme a déchiré ses flancs.
* Matth., XVI, 18. — 2 Ibid., 19. — s Isa., x, 3.
'■' II Timoth., II, 23.
Elle vous dirait ; J'étais brillante et régénérée ; les idoles renversées avaient fait place aux temples du Dieu vivant ; le génie de Rome transformé par le Christ était encore le maître du monde. Des milliers d'enfants, accourus de tous les points de l'univers, se pressaient pour vénérer la chaire sacrée de la confession apostolique {ad sellam gestatoriam confessionis apostolicœ) ^ Mère féconde, je nourrissais des générations sans cesse renaissantes et les préparais à l'éternité. Quelle dent de vipère a empoisonné soudain les fruits que je portais en ce siècle d'or? Quel est l'ennemi qui s'est glissé clandestinement dans mon héritage, et le dévaste sous la trompeuse apparence d'un pasteur? Je ne reconnais plus la race glorieuse de mes premiers enfants. Il est pourtant quelques nobles âmes parmi celles qui se sont laissées entraîner dans cette tourmente. J'aime à les discerner de la foule des pervers. Elles ont conservé la splendeur de la vertu , même au milieu des criminels qui les ont séduites. On peut leur reprocher une crédulité excessive; mais on ne saurait leur faire un crime d'une faute qui n'est pas la leur. Elles n'ont péché qu'en s'associant au péché d'autrui. Je ne désespère point d'elles. Mais vous, race des carrefours, dont la grossièreté native n'est que trop conforme à la corruption endurcie, vous qui cherchez l'impunité pour vos vices dans le désordre et la confusion dont vous êtes les auteurs, je vous connais et je vous stigmatise ! Jamais vos lèvres n'ont prononcé d'autres paroles que celles du blasphème et de l'impiété. Fidèles à votre origine, vous avez l'horreur du juste. De quels antres ténébreux, de quelles cavernes êtes-vous sortis, pour vous montrer au grand jour et combattre dans cette lutte? Qui jamais avait vu votre visage, avant les scènes séditieuses de ces derniers temps? L'ombre et la nuit s'étendent sur votre berceau. Le désordre est votre élément. Retournez dans les ténèbres de votre origine. Laissez-nous jouir en paix delà lumière. Par votre retraite, ou par votre pénitence, rendez enfin la paix à l'Église -. »
* Le lecteur remarquera ici l'une des plus anciennes mentions de la sedes gestatoria des souverains pontifes. — ^Ennod., Libell, apologetic. pro synodo, pass.; Patr. lat., tom. LXIII, col. 183-208.
CHAP. II. — L ANTIPAPE LAUKENT
{2. Cette vigoureuse apologie reçut l'approbation la plus complète du v^ synode romain, tenu l'année suivante (503) dans la basilique de Saint-Pierre, et composé de deux cent dix-huit évoques. « Réunis en la présence du Seigneur, disent les actes, après que les pères eurent pris séance devant la confession du bienheureux Pierre prince des apôtres, le saint synode a dit : Un livre a été composé d'après notre ordre par le diacre Ennodius, pour réfuter les calomnies dont notre iv'' concile, tenu l'an dernier au portique de la Palme *, a été l'objet. Nous demandons qu'il en soit fait solennellement ici lecture. — Quand cette lecture fut achevée, le saint synode dit : L'apologie d'Ennodius sera transcrite intégralement dans les actes synodaux. Nous en approuvons et confirmons tout le contenu, déclarant que l'auteur y a exprimé la vérité telle qu'il convient de la croire et de la transmettre aux siècles futurs. Nous voulions que foi soit ajoutée au livre d'Ennodius absolument comme à nos autres actes synodaux, avec lesquels il est en conformité parfaite. — Le très-bienheureux pape Symmaque prit alors la parole et dit : Qu'il soit fait selon votre volonté unanimement manifestée. D'après le jugement que vous venez de rendre, le livre d'Ennodius sera inséré dans les actes apostoliques et en partagera l'autorité. — Lesévêques accueillirent ces paroles par l'acclamation trois fois répétée : Qu'il soit fait ainsi ! Nous vous en prions. — Puis évêques et prêtres ajoutèrent : Nous demandons qu'on prononce l'anathème contre les calomniateurs sacrilèges qui ont osé citer le pape Symmaque à leur tribunal, et formuler contre lui un acte de déposition. Nous demandons qu'on étende l'anathème à ceux qui ont insulté notre synode et écrit contre son autorité des libelles outrageants. — Après cette proposition, huit fois de suite ils s'écrièrent : Christ, exaucez-nous ! Longue vie au pape Symmaque ! dix fois : Qu'il ait les années de Pierre, comme il en a le siège ! douze fois : Qu'il soit fait ainsi, nous vous en prions ^ ! — Quand les acclama-
' On avait donné au synode précédent le nom de Palmaris, parce qu'il s'était tenu près du portique de Saint-Pierre, dans un édifice bâti sur l'emplacement de la tribune impériale où jadis Néron distribuait des palmes et des couronnes aux vainqueurs du cirque.
* Exaudi Çhriste! Symmacho papœ vita! Cujus sedem et annos! Ut fiai l'ogamus!
Synodo romain de l'an 503, cinquième sous Symmaque.
Fin du schisme.
tions eurent cessé, Symmaque, l'évêque de l'Église catholique romaine, dit : Votre fraternité, vénérables pères, n'a cessé, avec un zèle plein d'amour, de piété et de vigilance, au prix des plus rudes travaux et des plus périlleux efforts, de défendre la cause de l'Église et de soutenir le siège apostolique, ce siège établi sur la confession immuable de Pierre, auquel, malgré notre indignité, le Seigneur a voulu nous promouvoir. Pendant que notre faiblesse était en butte aux attaques les plus cruelles, vous avez déployé un courage viril contre les révoltés et les calomniateurs, qui déchiraient notre réputation et attaquaient notre personne. Vous avez opposé une invincible résistance à ces perturbateurs, ennemis de toute paix, dont le cœur est sans cesse aiguillonné par l'esprit de division et de trouble. Mais aujourd'hui qu'avec l'aide de Dieu le succès a couronné votre patience, en ce moment où la tranquillité est rétablie dans l'Église de Jésus-Christ, je vous demande d'user de miséricorde envers nos persécuteurs. Au point de vue strict du droit, ils ont mérité l'ana thème; mais au nom de la charité il convient de leur appliquer le précepte de Notre- Seigneur qui nous enjoint de pardonner à nos frères, si nous voulons que le Père céleste nous pardonne à nous-mêmes. Couvrons-les donc du voile de l'indulgence et de l'oubli. Afin de prévenir le retour des attentats qui ont affligé l'Église et désolé ce siège apostolique, il suffira de renouveler en les confirmant les décrets solennels antérieurement édictés contre les schismatiques, les persécuteurs des évêques, les intrus, les usurpateurs de titres, dignités et possessions ecclésiastiques. Si ces mesures, bien aimés frères, vous paraissent dans votre prudence propres à confirmer et à maintenir la paix dont nous jouissons, veuillez exprimer en toute franchise votre avis. — Le synode acquiesça unanimement à cette miséricordieuse proposition, et adopta le décret suivant : Appuyés sur la tradition et l'autorité de tous les saints pères, dont nous confirmons les règlements, nous flétrissons et condamnons les persécutions contre l'évêque, les tentatives de schisme ou de dévastation contre l'Église, les violences contre les serviteurs de Dieu, de quelque part qu'elles viennent, à quelque époque qu'elles se pro-
CHAP. II
duisent, soit de nos jours, soit dans les siècles futurs. Quiconque aurait l'audace de les renouveler, s'il est clerc, sera déposé ; s'il est religieux, ou laïque, excommunié, et s'il persévérait dans sa rébellion, frappé d'anathème. On récompensera par des honneurs ceux qui porteront à la connaissance de l'Église les complots isolés ou publics qui pourraient se tramer contre les pontifes. Les auteurs de ces conspirations seront passibles de l'exil et de la confiscation de leurs biens '. »
13. L'admirable mansuétude du pontife porta ses fruits. La grande majorité des schismatiques, abjurant de trop longues erreurs, profita du pardon qui lui était si généreusement offert. Voici en quels termes un diacre de l'église romaine, Gœlius Joannes, formulait sa rétractation : « Ayant eu le malheur de me séparer de la communion catholique, je reconnais aujourd'hui ma faute, et j'implore de votre béatitude la grâce d'une réhabilitation. Je souscris à la sentence d'anathème prononcée par le vénérable synode contre Pierre d'Altinum et l'antipape Laurent. Si jamais il m'arrivait de retomber dans de semblables égarements, je me soumets d'avance à toutes les censures de l'Église. Ainsi rédigé et souscrit de ma main, le xiv des calendes d'octobre, sous le consulat du clarissime Messala (18 septembre 306 ^). »
Rétractatio:!
flu diacre
Cœliu3
Joannes.
§ II. Églises des Gaules.
14. Le schisme était terminé. Malgré sa violence et la perturbation qu'il avait jetée dans Rome, on peut dire que par ses excès mêmes il avait contribué davantage à mettre en relief le caractère auguste et la prééminence incontestée du souverain pontificat. Amis et ennemis de Symmaque s'accordaient pour reconnaître la maxime que nous avons déjà rencontrée au temps de saint Marcellin : « Le pape juge tous les évêques et ne peut être jugé par personne. » Ce sentiment était unanime en Occident, et les Gaules l'exprimèrent dans un monument que nous avons encore et
Lettre de
saint Avit aa
sénat
romain.
» Labbe, Colkct. Concil., tom. IV, col. 1364-1367, pass. — 2 Labbe, ConciL, tom. IV, col. 1401.
qui est l'une des plus belles pages de nos annales ecclésiastiques. Lorsqu'on apprit au delà des Alpes qu'un concile d'Italie avait prononcé une sentence dans l'affaire de SjTnmaque, tous les évêques s'émurent et chargèrent saint Avit, métropolitain de Vienne, de présenter par écrit leurs protestations. La lettre de saint Avit est adressée au consulaire Faustus et au sénateur Symmaque, futur beau-père de Boèce. « La situation de l'église romaine est telle, disait-il, que j'aurais vivement désiré pouvoir en personne faire le voyage d'Italie ; mais les circonstances s'y opposent ; je veux du moins porter à votre connaissance les sentiments de l'épiscopat des Gaules, afin qu'il en soit tenu compte dans une délibération qui intéresse toute la catholicité. Les divisions politiques de notre patrie n'ont pas davantage permis aux évêques mes frères de se rendre au concile; cependant j'ai eu soin de les consulter tous isolément et de recueillir leur avis. Il est unanime et j'ai reçu d'eux la mission de vous l'exposer dans cette lettre. Nos alarmes furent vives et profondes à la nouvelle du schisme de Rome, car nous sentions que l'épiscopat, dont nous sommes membres, est gravement compromis quand son chef est ainsi attaqué. C'est alors que nous avons reçu d'Italie le décret porté par le concile de Rome au sujet du pape Symmaque. Il n'est pas aisé de comprendre en vertu de quel principe un supérieur peut être jugé par ses inférieurs. L'apôtre nous fait un précepte de ne pas recevoir légèrement d'accusation contre un simple prêtre; de quel droit a-t-on pu en recevoir contre le prince de l'Église universelle? Le concile l'a bien entrevu dans son décret, en déclinant jusqu'à un certain point sa compétence dans une cause qu'il avait consenti presque témérairement à examiner. Je vous en conjure donc, en ma double qualité d'évêque et de sénateur romain, employez pour le bien de la religion le pouvoir que Dieu vous a donné; n'aimez pas moins, dans l'église romaine, la chaire de saint Pierre, que vous n'aimez dans Rome la capitale du monde. Si les évêques sont en quelques points repréhensibles, on peut les réformer; mais si le pape est mis en question, ce n'est plus un évêque seul, c'est l'épiscopat tout entier qui péri-
sèle.
CnAP. II. — ÉGLISES DES GAULES. 87
dite. Vous n'ignorez pas au milieu de quelle tempête d'hérésies nous conduisons, en ce moment, le vaisseau de la foi ; si vous craignez comme nous ces orages, il faut que vous travailliez avec nous à défendre votre pilote. Quand des matelots insensés se révoltent contre celui qui tient le gouvernail, serait-il prudent de céder à leur fureur, en les exposant au danger pour les punir? Ce n'est pas au troupeau à demander compte au pasteur ; le jugement appartient à Dieu '. » Cette magnifique lettre est encore moins honorable pour le pape Symmaque que pour les évoques des Gaules, au nom desquels elle fut écrite (303).
13. Le catholicisme reprenait chaque iour une influence prépon- Guerre des
^ "^ . Francs contre
dérante dans cette contrée, depuis la conversion de Clovis. Le roi les Bnrdes Francs poursuivait avec ardeur son plan d'unité monarchique. dcGodégi- Gondebaud, roi des Burgondes, se trouvait le plus exposé à ses coups, et par le voisinage des deux frontières, et par le récent épisode du mariage de Clotilde d'abord consenti de bo.nne grâce, puis subitement ensanglanté. ((Or,dit Grégoire de Tours, Gondebaud faisait en ce moment la guerre à son frère Godégisèle 2. Ces deux princes étaient ariens, ainsi que leurs peuples. Godégisèle, en apprenant les victoires de Clovis, lui envoya secrètement des ambassadeurs pour lui dire : Si vous m'aidez à combattre mon frère et que je parvienne avec votre secours soit à le mettre à mort dans une bataille, soit à le déposséder de son royaume, je vous paierai chaque année tel tribut dont il vous plaira de fixer la somme. — Clovis prêta l'oreille à cette proposition et promit de seconder Godégisèle. A l'époque fixée, il se mit à la tête de ses troupes et marcha contre Gondebaud. A cette nouvelle, le roi des Burgondes, ignorant la ruse de son frère, ne songea qu'à se réconcilier avec ce dernier et lui envoya dire : Viens à mon aide. Les Francs s'avan-
'S. Avit. Vienn., Epist. xxxi; Patr. lat., tom. LIX, col. 258, 249.
' Godégisèle régaaitsur les contrées qui forineal actuellement la Suisse et la Savoie; sa capitalo était Genève. Grégoire de Tours ne nous apprend point le sujet du différend survenu entre les deux frères. Il est probable que Godégisèle revendiquait un agrandissement de territoire. Le partage, en effet, était fort inégal entre lui et Gondebaud, dont le royaume s'étendait depuis Lyon jusqu'à Marseille, sur les plus riches provinces de la Gaule.
cent contre nous et vont s'emparer de tous nos états. Oublions nos querelles et réunissons-nous contre l'ennemi commun, si nous vou- m
Ions éviter le sort des autres peuples que leurs divisions intestines 1
ont livrés à la merci des Francs. — Godégisèle répondit en ces i
termes : Je vais partir avec mes soldats, pour t'amener le secours que tu demandes. — Trois armées se virent bientôt en présence : celle de Gondebaud renfermée dans le castrum de Divio (Dijon), celle de Clovis qui s'avançait contre cette place du côté du nord, et celle de Godégisèle arrivant du midi. Les deux dernières ayant fait leur jonction sur les bords de l'Oscara (Ouche), attaquèrent les troupes de Gondebaud, qui furent écrasées. Comprenant enfin la trahison de son frère, Gondebaud s'enfuit à la hâte et descendant le cours du Rhône, courut se réfugier dans la ville d'Avenio (Avignon). Godégisèle victorieux livra à Clovis une partie de la Burgondie, et vint se fixer triomphant à Vienne, comme s'il eût déjà été maître absolu de tout le royaume (500). Clovis poursuivit sa marche sur Avenio, résolu d'arracher à Gondebaud ce dernier asile avec la vie. Celui-ci, livré au désespoir, ne sachant quel parti prendre, se croyait perdu. Il disait à son conseiller intime, le fameux Aredius, aussi habile que brave : Le danger est partout, et je ne vois plus de ressources. Ces barbares s'acharnent à notre poursuite : ils ont juré de me mettre à mort pour s'emparer de tout le pays. — Il me semble, répondit Aredius, qu'il y a encore un moyen de salut. Il faut à tout prix adoucir la férocité de cet homme (Clovis). Si vous le trouvez bon, je vais jouer le rôle de transfuge, et j'irai dans son camp lui offrir mes services. Une fois admis dans ses conseils, je saurai bien le détourner de ses projets de vengeance. Ayez soin seulement de vous prêter à tous les arrangements et de consentir à toutes les propositions qui vous seront adressées de sa part. Quand Dieu vous aura rétabli dans votre ancienne prospérité, vous reprendrez toute votre liberté d'action. — Gondebaud saisit avidement cette ouverture. Aredius prit congé de lui et se rendit au camp de Clovis. Très-pieux roi, lui dit-il, votre humble serviteur vient se mettre à la disposition de votre puissance. J'ai quitté pour jamais ce misérable Gondebaud. Si vous
daignez jeter un regard favorable sur moi, vous n'aurez pas de sujet plus fidèle, ni plus dévoué. — Clovis l'accueillit sans hésitation et le retint à ses côtés ; c'est qu'en effet Aredius était un conteur admirable , un conseiller prudent, juste dans ses appréciations, fidèle à tous ses devoirs. Clovis mit le siège devant Avenio. Api^ès plusieurs mois perdus en assauts inutiles, l'armée des Francs commençait à se décourager. Un jour Aredius dit au roi des Francs : Votre sollicitude n'a pas besoin de mes avis, je lui soumettrai pourtant une observation qui m'est inspirée par le zèle et le dévouement le plus sincère. Pourquoi consumer vos meilleures forces à l'attaque d'une ville imprenable? Vous dévastez les campagnes, les prairies, les bois, les oliviers, les vignes; vous tarissez pour de longues années la fertilité du territoire, sans atteindre votre ennemi. Un tribut annuel imposé à toute cette contrée vous serait mille fois plus avantageux. Envoyez à Gondebaud l'ordre de se soumettre, à condition de vous payer tel subside qui pourra vous convenir. S'il accepte, le pays conservera sa fécondité et versera entre vos mains la plus riche part de ses revenus. S'il refuse, vous serez libre d'agir comme vous voudrez. — L'avis fut agréé, et le roi des Francs traita avec Gondebaud. Celui-ci promit tout ce qu'on voulut, paya une année d'avance, et Clovis se retira avec son armée. Le roi Burgonde ainsi délivré réunit de nouvelles troupes, et vint attaquer son frère Godégisèle dans la cité de Vienne. La famine se fit bientôt sentir parmi les assiégés. Godégisèle jeta dehors toutes les bouches inutiles, c'est-à-dire les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes considérés comme impropres au service militaire. Au nombre de ces derniers se trouva par hasard un ouvrier qui avait la charge d'entretenir en bon état les aqueducs de la ville. Indigné du traitement qu'on lui infligeait, il se fit présenter à Gondebaud, et lui indiqua le moyen de pénétrer dans Vienne par les conduits souterrains de l'aqueduc. Une escouade de soldats armés de leviers de fer le suivit par cette route. L'orifice de l'aqueduc débouchant dans l'intérieur de la ville était fermé par une énorme pierre de taille. On la descella au moyen des leviers, et les soldats pénétrèrent dans la cité. Fondant à l'improviste sur les archers qui
couvraient les remparts, ils les massacrèrent, puis, sonnant de la trompette pour avertir les assiégeants, ils leur ouvrirent les portes. Dans le désordre et la confusion de cette surprise, la population de la ville se trouvait resserrée entre deux armées ennemies. Godégisèle se réfugia dans une église arienne, oîi il fut massacré avec l'évêque hérétique. Une troupe d'auxiliaires Francs qui lui avait été donnée par Glovis se réfugia dans une tour fortifiée. Gondebaud donna ordre de les respecter, leur laissa la vie et les envoya à Tolosa (Toulouse), dans les états d'Alaric, roi des Visigotlis. Du reste tous les sénateurs, tous les habitants qui avaient suivi le parti de Godégisèle, furent mis à mort. Gondebaud rétablit sa domination sur la Burgondie, et le premier acte de son nouveau pouvoir fut d'édicter un code de lois plus douces, qui défendait à ses sujets d'opprimer comme auparavant les gallo-romains *. » (500.) Loi de 16. Le code mentionné par Grégoire de Tours n'est autre que la
Gondebaud,
dite loi législation fameuse qui, sous le nom de loi Gambette, devait mar-
Gombette.
quer une période nouvelle de civilisation chez les Burgondes. Gondebaud, dans sa lutte fratricide avec Godégisèle et dans ses relations de plus en plus difficiles avec Clovis, comprit que le parti galloromain, jusque-là dédaigné et opprimé par les vainqueurs, était le seul point d'appui sérieux sur lequel il pouvait asseoir avec quelque chance de durée sa domination fort compromise. Trente-deux comités, ou comtes de la Burgondie, dont le préambule officiel nous a conservé la nomenclature, rédigèrent donc le nouveau code divisé en quatre-vingt-neuf titres, et suivi de deux suppléments, le premier contenant vingt titres et le second treize articles. La disposition capitale de toute la loi se trouve dans la clause qui exige, pour la validité de n'importe quelle sentence, la présence simultanée d'un juge romain et d'un comte burgonde : ISullam causam absente altero judice vel Rornanns cornes vel Burgondio judlcare prœsumat -. « Le Burgonde et le Romain, dit un autre article, jouiront des mêmes droits ^. » La pensée de protéger
* S. Greg. Turon., Hist. Franc, lib. II, cap. xxxii, xxxiii; Pair, lat., tom. LXXI, col. 227-230. — « Prolog, leges Gondobadœ. — » Tit. X, § 1.
l'honneur et la dignité des familles gallo-romaines contre les vexations et les injustices de la race conquérante se manifeste par toute une série de dispositions spéciales, u Si une jeune romaine s'est unie à un burgonde sans l'aveu ou à l'insu de ses parents, qu'elle sache qu'elle ne recueillera rien de l'héritage patrimonial*.» — « Si un burgonde ingenuus (homme libre) s'est introduit pour chercher querelle dans la maison d'un romain, qu'il paie six solidi au maître de la maison, et douze autres solidi à titre d'amende. Il en sera de même réciproquement, si un romain a cherché querelle à un burgonde^. » — a Si un étranger, voyageant pour ses affaires privées , arrive à la maison d'un burgonde , lui demandant l'hospitalité et que le burgonde, pour se soustraire à ce devoir fraternel, lui indique la maison d'un romain, le burgonde paiera trois solidi h celui dont il aura indiqué la demeure, et trois autres solidi à titre d'amende ^. » — Les précautions les plus minutieuses étaient stipulées pour que le galloromain ne pût être soustrait à la juridiction de ses juges naturels, qui devaient instruire l'affaire et prononcer la sentence selon les règles du droit romain ^. La vénalité de la justice est l'objet de répressions sévères. « C'est par le maintien delà justice, dit Gondebaud, qu'on se rend digne de la faveur divine, et qu'on assure la durée des empires. Nous avons donc, de concert avec les comtes et les grands de notre royaume, réglé toutes choses de sorte que l'intégrité et la justice des juges repoussent tout présent, toute voie de corruption. Les fonctionnaires et magistrats doivent, à compter de ce jour, tenir la balance égale entre le burgonde et le romain. Que personne désormais n'espère ou n'ose, dans un jugement ou une affaire, recevoir quoi que ce soit de l'une des parties à titre de don ou d'avantage, mais que la partie qui a la justice de son côté l'obtienne, et que pour cela l'intégrité du juge suffise. Nous croyons devoir nous imposer à nousmême cette condition, afin que personne, sous quelque prétexte
* Lex Gondobnda, tit. xii, § 5. — * Ibid., tit. xv, § 1. — ' Ibid., tit. xxxvii, § 6. — * Lex Gondobada, prolog.
que ce puisse être, n'ose tenter notre intégrité par des sollicitations ou des offrandes, repoussant ainsi de notre personne, par amour de la justice, ce que dans l'étendue de notre royaume nous interdisons à tous les juges. Notre fisc ne doit non plus rien prétendre au delà des amendes édictées par la présente loi. Que les grands, les comtes, les conseillers, les domestici et majoi^es (maires) de notre maison, les chanceliers et les comtes des cités et des campagnes, tantburgondes que romains, ainsi que tous les juges délégués, même en temps de guerre, sachent donc qu'ils ne doivent rien recevoir pour les causes traitées ou jugées devant eux, et qu'ils ne doivent non plus rien demander aux parties à titre de promesse ou de récompense. Les parties ne doivent pas non plus être forcées de composer avec le juge, de manière à ce que celui-ci en reçoive quelque chose. Que si l'un des juges ou fonctionnaires ci-dessus nommés se laisse corrompre, et malgré nos lois, est convaincu d'avoir reçu une récompense pour une affaire ou un jugement, quand même la sentence rendue par lui serait intrinsèquement juste, nous voulons, pour l'exemple de tous, que, si le crime est prouvé, il soit puni de mort, de telle sorte cependant que la faute de celui qui est convaincu de vénalité, ayant été punie sur lui-même, ne prive pas de son patrimoine ses enfants ou héritiers légitimes. Le crime de vénalité étant interdit sous les mêmes peines, nous ordonnons, comme l'ont fait nos ancêtres, de juger entre romains suivant les lois romaines. Nos officiers recevront par écrit la forme et la teneur des lois suivant lesquelles ils doivent juger, afin que personne ne puisse arguer d'ignorance *. n Cette stipulation par laquelle Gondebaud s'engageait à fournir à tous ses comtes, magistrats et juges burgondes un texte officiel qui leur permettrait de juger entre romains suivant les lois romaines, est importante. Elle fut religieusement exécutée. Par l'ordre du roi, le jurisconsulte romain, Papianus, composa, sous le litre de Liôer responsorum, un nouveau résumé du code Théodosien combiné en vue du plus grand rapprochement possible entre
* Lex Gondobada, prolog.
CnAP. II. — ÉGLISES DES GAULES. 93
les deux législations. Le texte de Papianus devint donc, parallèlement avec la loi Gorabette, le code simultané des gallo-romains soumis aux burgondcs, et devait avec le temps se substituer complètement à celle-ci. Les principes généraux de l'un et de l'autre étaient à peu près les mêmes. La loi romaine déclarait les femmes inhabiles à succéder au trône; les Burgondes professaient la même doctrine et retendaient non-seulement à la puissance royale mais aux domaines provenant de la munificence du roi. « Ces sortes de biens, dit la loi Gombette, passeront sans partage aux enfants mâles des donataires, pour être perpétués dans leurs familles. » C'était là une véritable institution de majorats, dont l'utilité civile et politique était alors évidente. Il fallait à la fois attacher au sol une race jusque-là disposée aux aventures de la vie nomade, et assurer sa prépondérance sur le territoire que la conquête lui avait assigné. Voilà pourquoi les titulaires d'un fief [feodwn], ou alleu (alodium), dû à la munificence royale, n'ont en aucun cas la faculté de l'aliéner ni de le vendre à un étranger. Tout au plus ils pourront le rétrocéder à leur hôte romain {secus hospes romanus), c'està-dire au gallo-romain dont le conquérant burgonde avait partagé les fonds par moitié. Mais pour qu'une aliénation ou vente de ce genre fût autorisée, il fallait que le vendeur d'un côté, et l'acheteur de l'autre, fournissent la preuve que chacun d'eux possédait d'autres domaines sur le territoire burgonde. L'influence chrétienne se laisse déjà saisir, quoique d'une façon encore trèsindécise, dans la loi Gombette. Ainsi, le législateur fait effort pour réagir contre la facilité avec laquelle les barbares s'affranchissaient du lien conjugal. « Le mari ne pourra divorcer que dans l'un des ' trois cas prouvés qui suivent : l'adultère, les maléfices, la violation des tombeaux. Le mari qui abandonnera sa femme sans avoir établi contre elle qu'elle s'est rendue coupable de l'un de ces trois crimes, perdra son droit sur ses enfants. La femme qui abandonnera son mari sans cause légitime sera étouff'ée dans la boue. Le mari qui chassera de même sa femme sera tenu de lui procurer un autre époux apportant un bien égal, et il paiera en outre douze soHdi d'amende. » Il y a loin de ces prescriptions, les unes étranges, les
autres cruelles, à une notion saine et complète du dogme chrétien de l'indissolubilité du mariage ; mais il faut tenir compte de l'élément païen encore mêlé dans une notable proportion , chez les Burgondes, à l'arianisme officiel. Pour les païens, des restrictions de ce genre à la liberté absolue dont ils avaient joui jusque-là devaient paraître déjà fort incommodes, et sans doute ils les trouvèrent gênantes. La condition de l'esclave, des pauvres, de la femme et des enfants, d'ordinaire si maltraités chez les barbares, reçut aussi des adoucissements. L'esclave affranchi ne pourra plus être privé de la liberté par son maître pour de légères offenses ; il faudra un jugement fondé sur sévices graves, et l'action juridique se poursuivra selon les règles (romaines) employées à l'égard des affranchis. — « Ceux qui n'ont pas de bois pourront librement aller en couper dans les forêts. » — « La vierge qui se consacre au Seigneur aura sa part dans la succession paternelle. Si une femme burgonde, après la mort de son mari, passe, comme il arrive, à de secondes ou à de troisièmes noces, et si elle a des fils de chaque mariage, qu'elle possède en usufruit tant qu'elle vivra le icittemon (donation nuptiale *) ; mais, après sa mort, chacun des fils reprendra ce que son père avait donné à sa mère ; en aucun cas, la femme n'aura droit de donner, vendre ou aliéner le ivùtemon, de manière à en frustrer ses enfants. » Cette prescription était littéralement empruntée au code Théodosicn ^. Il en est de même delà suivante : « Les donations et testaments faits parmi notre peuple seront valables lorsque cinq ou sept témoins y auront apposé, comme ils le sauront faire, leur sceau ou souscription ^. » La pénalité, tout en conservant encore des formes évidemment barbares, commence dans la loi Gombette à discerner entre le crime et le délit. Ainsi le tvehrgild, ou composition pécuniaire, est aboli pour le meurtre volontaire. « Quiconque aura tué un sujet du roi ne
' Oa sait que chez les peuples de race germanique la dot était fournie non par 1.x femme, mais par le mari. Doiem non uxor marito, sed uxori maritus offert. (Tacit., De moribus Germanorum.)
« Cf. Cod. Theodos., lib. 111, lit. viii, 1. 3. — s Cf. Cod. Theodos., lib. IV, lit. IV, 1. 1.
pourra plus se racheter, mais il sera puni de mort. » La composition n'est admise que pour riiomicide perpétré en cas de légitime défense. La loi Gombette punit de mort l'adultère, l'esclave qui aura déshonoré une jeune fille, et le juif qui aura frappé un prêtre. Cette pénalité terrible s'explique par la nécessité de maintenir, d'une part, le respect des mœurs, et de l'autre, celui du caractère sacerdotal, au milieu d'une société pleine de passions fougueuses, de convoitises ou de haines ardentes. C'est probablement pour la même raison que le législateur applique encore la peine de mort au rapt d'un esclave, au vol d'un cheval, d'un bœuf, d'une vache. Cette rigueur excessive suppose chez les barbares l'absence presque complète du respect de la propriété d'autrui, sans pourtant justifier la loi elle-même qui dégénère atrocement et se fait draconienne. Il faut en dire autant de la prescription bizarrement sauvage qui condamne le voleur d'un épervier de chasse à se laisser manger sur le corps par l'oiseau six onces de chair, ou à payer six solidi. Enfin le duel était consacré comme une sorte de jugement de Dieu entre les parties qui refusaient soit de prêter le serment, soit de le recevoir. Vainement saint Avit protesta contre cette disposition anti chrétienne; elle fut maintenue et passa tellement dans les mœurs des Burgondes que saint Agobard de Lyon et Hincmar de Reims, au ix^ siècle, la signalaient encore comme un des abus résultant de la loi Gombette. Et pourtant cette loi constituait en somme un progrès véritable sur le passé ; elle méritait, au moment de sa promulgation, l'éloge qu'en a fait saint Grégoire de Tours (502).
17. Gondebaud lui dut vraisemblablement la conservation de sa monarchie. Clovis, en effet, après le meurtre de Godégisèle, ne recevant plus les subsides qui lui avaient été promis par le traité d'Avignon, reprit les armes et se ligua avec son redoutable beaufrère Théodoric, roi d'Italie, pour accabler un prince trois fois fratricide et deux fois parjure *. Les troupes italiennes s'avan-
* Gondebaud avait successivement mis à mort ses trois frères Chilpéric, père de sainte Clotilde, Gondomar et Godégisèle. Une première fois, il s'était parjuré vis-à-vis du roi des Francs, en faisant poursuivre sa nièce, après
Traité de paix entre les Francs et les Burgondes.
Entrevue de Gondebaud et de saint A-vit à Sarbiniacum.
cèrent sur les Alpes, pendant que les Francs infligeaient aux Burgondes une sanglante défaite. La médiation de Théodoric et sans doute l'intervention des gallo-romains arrêtèrent seules les progrès de Glovis, qui se contenta de la cession du castrum de Divio (Dijon), et exigea des garanties pour le paiement exact du tribut. Gondebaud sentait l'infériorité que son arianisme officiel lui donnait vis-à-vis des populations catholiques de la Gaule, en présence de la race franque. Tous les évêques, dans leurs relations quotidiennes avec ce prince, revenaient sans cesse sur ce point. Nous avons un monument authentique qui nous fait trèsbien comprendre la situation, et nous le reproduisons en entier, parce qu'il est l'un des plus intéressants pour notre histoire nationale. C'est le procès-verbal d'une conférence tenue en présence de Gondebaud, l'an 499', entre les évêques catholiques et les prélats ariens. Voici cette pièce. « Le Seigneur qui veille sans cesse sur son Église, inspirait alors merveilleusement le cœur du vénérable Rémi, et lui suggérait les mesures les plus salutaires pour le peuple entier des Gaules. Ses miracles et sa parole convertissaient des multitudes de païens, qui renversaient leurs temples, et foulaient aux pieds les idoles. Par son influence, les évêques de la Burgondie se préoccupaient du moyen de détruire l'erreur arienne, et de ramener toutes les Gaules à l'unité de la foi. Afin de pouvoir se concerter à ce sujet sans exciter aucun soupçon , Etienne, évêque de Lugdunum, écrivit à un grand nombre de ses collègues et les invita à la fête de saint Just (2 septembre 499 ^), laquelle attirait chaque année un concours immense de pèlerins, à cause
l'avoir solennelleraent accordée pour épouse à Clovis ; une seconde fois en refusant le tribut annuel formellement stipulé par le traité d'Avignon.
1 C'est à tort selon nous que M. du Heure, dans son histoire de Théodoric, a remplacé cette date par celle de l'an 501. Barouius, Labbe, Mansi, de même que tous nos historiens nationaux, sont d'accord pour fixer cette conférence à l'an 499. Ils ont incontestablement raison, puisque Gondebaud y fait allusion à la ligue secrètement conclue entre Clovis et Godégisèle. Or, en 501, Godégisèle avait péri dans le sac de Vienne, et n'inquiétait plus la puissance de Gondebaud, son frère et son meurtrier.
2 Nous avons vu précédemment un récit de la fête de saint Just par Sidoine Apollinaire. (Cf. tora. XIII de cette Histoire, pag. 406 et suiv.)
des miracles qui s'y opéraient par l'intercession du glorieux martyr. Avit de Vienne, ^Eonius d'Arles, les évêques de Massilia (Marseille) et de Valence, avec plusieurs autres de leurs collègues, se rendirent à cette invitation. Arrivé à Lyon, Etienne les conduisit à Sarbiniacum (Savigny * ?) où se trouvait alors le roi Gondebaud, afin de le saluer. Les ariens, qui étaient en grand nombre à la cour, usèrent de toute leur influence pour les empêcher d'être admis à l'audience royale, mais le Seigneur déjoua leurs intrigues. Gondebaud voulut les recevoir. Avit ^ prit la parole, bien qu'il ne fût ni par l'âge ni par la dignité hiérarchique le premier des évêques présents ; mais tous lui déféraient cet honneur par respect pour son mérite et ses vertus. Si votre excellence, dit-il au roi, veut procurer la paix de l'Église, nous sommes prêts à démontrer par les textes de l'Évangile et des apôtres la vérité
1 Nous reproduisons l'identification donnée parFJeury et jusqu'ici adoptée. Savigny, bourgade de seize cenls habitants, dans le département du Rhône eut au moyen âge une abbaye célèbre, qui jouissait des droits régalien?. Elle est située à cinq lieues O.-N.-O. de Lyon, dans le canton de l'Arbresle. Nous ne dissimulerons pas toutefois que cette identification nous paraît peu satisfaisante, et ne se prête nullement aux conditions du récit. En effet quelques lignes plus loin, le narrateur, après avoir raconté la première entrevue des évêques catholiques avec Gondebaud à Sarbiniacum, dit que le lendemain ce prince revint à Lyon par la Saône : Crastina die, rex per Sagonam rediens ad urbcm. Or, Savigny est aussi loin de Lyon que de la Saône dans l'intérieur des terres, et il est absolunieut impossible d'imaginer une combinaison topographique pour s'embarquer sur la Saône h Savigny. Nous inclinons à croire que le Sarbiniacum du chroniqueur est Albigny, petit village sur la Saône, à 11 kilomètres au nord de Lyon. Il doit son nom à Septimius Albinus, compétiteur de Sévère à l'empire. La bataille où fut tué Albinus eut lieu en cet endroit; l'on y retrouve encore les restes d'un camp retranché, qui, à l'époque de Gondebaud, devait être une villa gallo-romaine. On aura d'abord écrit S. Âlbiniacum ; puis, par transformation populaire, Sarbiniacum.
' Le texte porte domnus Avitus, de même qu'en parlant de saint Rémi il le nomme domnus Remigius. C'est la preuve que ce procès-verbal fut rédigé, peu après la célèbre entrevue, par un auteur contemporain. Nous ferons observer également que, pour la première fois, il offre l'exemple du domnus, abréviatien de dominus, qui est passé depuis en usage et s'est traduit dans notre langue par le dom, affecté plus particulièrement chez nous aux Bénédictins, et donné en Italie et en Espagne à tous les membres du clergé séculier et régulier, ou même comme titre d'honneur à certains laïques. Le bréviaire a retenu cette locution dans la Jubé, damne, benedicere.