CDAP. I. — UNE INTERPOLATION DU LIBER PONTIFICALIS
jours, au temps du roi Théodoric. Il éleva sur la confession du bienheureux martyr Laurent un autel d'argent massif du poids de cent livres. En ce temps, plusieurs clercs et prêtres se séparèrent de sa communion, parce qu'il avait communiqué, sans concile préalable d'évêques, de prêtres ou de membres du clergé catholique, avec un diacre de Thessalonique nommé Photin, lequel était de la communion d'Acacius. Il voulait clandestinement réhabiliter Acacius [revocare Acacium) ; mais il ne put accomplir son dessein et fut frappé soudainement par la providence divine. En une ordination faite à Rome au mois de décembre, il imposa les mains à douze prêtres et seize évêques destinés à diverses églises. Il fut enseveli dans la basilique du bienheureux Pierre apôtre, le xiii des calendes de décembre (19 novembre 498). Après lui, le siège épiscopal demeura vacant quatre jours '. » Telle est cette notice du Liber Pontificalis. Elle déclare positivement que le souverain pontife dont elle parle fut schismatique, et que la main de Dieu le frappa d'une mort prématurée en punition de son crime. Evidemment si le bibliothécaire de l'église romaine, Anastase, qui publia au IX* siècle la première édition du Liber Pontificalis, eût été l'auteur de cet ouvrage, il n'y aurait pas inséré sans autre exphcation une note si outrageante pour un successeur légitime de saint Pierre, pour un pape dont la mémoire est elle-même couronnée de l'auréole que l'Église décerne aux saints. Anastase le Bibliothécaire a donc scrupuleusement conservé le texte du catalogue des pontifes romains, tel qu'il le rencontrait dans les manuscrits authentiques du Vatican. Il ne se préoccupa nullement d'effacer la mauvaise impression que devait produire au premier abord une pareille accusation sur des lecteurs étrangers à l'histoire de l'Église. De même qu'il avait précédemment respecté les interpolations ariennes de la notice de saint Liberius 2, il respecta encore l'interpolation eutychéenne de la notice de saint Anastase II. C'est qu'il comprenait que ces frauduleuses adjonctions faites au Liber Pontificalis d'après des
* Lib. Poniif., n° 52; Patr. laU, tom. CXXVIII, col. 440. — « Cf. tom. IX de cette Histoire, pag. 434-435.
d'Orient.
documents schismatiques, étaient autant de caractères d'authenticité intrinsèque pour l'ensemble même du catalogue traditionnel des souverains pontifes. Il savait d'ailleurs que la prétendue apostasie reprochée ici au pape saint Anastase II était une calomnie si facile à constater, qu'il devenait inutile de lui opposer une réfutation particulière. De fait, cette imputation injurieuse et gratuite n'a jamais eu l'honneur d'être invoquée par aucun des adversaires sérieux de la papauté. Malgré le passage célèbre du Dante, qui lui donna une notoriété maintenant immortelle dans la Divina commedia, elle est restée sans écho dans les controverses ultérieures et la Defensio declarationis cleri Gallicani ne la mentionne même pas. En effet, ainsi que le lecteur pourra bientôt s'en convaincre, elle représente simplement une interpolation apocryphe faite au Liber Poniifîcalis à la suite du schisme de quatre années qui livra Rome aux mains d'un antipape, après la mort de saint Anastase.
2. Au moment oîi ce pontife montait sur la chaire de saint Pierre, l'église d'Orient, nous l'avons dit, était plus que jamais agitée par les troubles de l'eutychianisme. L'injuste sentence prononcée contre Euphemius avait livré la chaire patriarcale de Constantinople au prêtre Macedonius, dont le despotisme impérial se promettait plus de complaisances. Mais le César de Constantinople n'était pas un homme facile à satisfaire. Ses prétentions devenaient exorbitantes et ses caprices de plus en plus tyranniques. Macedonius s'en aperçut bientôt à ses dépens : il ne devait pas tarder à être lui-même envoyé en exil. Le plan d'Anastase le Silentiaire était de telle nature, que la meilleure volonté des plus déterminés schismatiques se trouvait impuissante à le réaliser. Il consistait à exiger que le fameux Hénotique, objet de tant de controverses même en Orient, fût revêtu à Rome de l'approbation des souverains pontifes, et devînt pour toutes les églises occidentales une définition de foi et une règle absolue de conscience. Quelque absurde que nous paraisse aujourd'hui une telle visée, elle ne présentait pas le même caractère d'impossibilité pratique aux yeux des hommes d'état qui dirigeaient alors la chancellerie de Byzance. Théodoric, à peine entré en Italie, avant même d'avoir complété sa victoire par le meurtre
ClIAP. I. — UNE INTERPOLATION DU LIBER PONTIFICALIS. O
d'Odoacre, s'était empressé d'expédier à Zenon, qui vivait encore, un patricien originaire de Sicile, Festus Niger, chargé d'en obtenir l'investiture officielle du royaume d'Italie, avec la restitution du sceptre, de la pourpre et autres ornements impériaux qu'Odoacre avait jadis renvoyés en Orient (491). La négociation retardée d'abord par la mort de Zenon, l'avènement d'Anastase le Silentiaire, la révolte de Longin et l'incertitude de la guerre d'Isaurie, prit un caractère plus tranché après la victoire décisive de Glaudiopohs. Longin fut ordonné prêtre de force, et le patriarche schismatique d'Alexandrie l'enrôla dans son clergé. Ainsi débarrassé d'un rival redoutable, Anastase le Silentiaire daigna enfin déclarer à l'envoyé de Théodoric les conditions auquelles il entendait subordonner l'investiture qui lui était demandée. Ces conditions n'avaient aucun rapport avec la politique proprement dite ; elles ressortaient exclusivement du domaine de la théologie. L'empereur byzantin exigeait de Théodoric l'engagement formel de faire souscrire aux évêques d'Italie et adopter par les églises d'Occident la profession de foi de THénotique. Il ne se dissimulait pas l'objection très-plausible que Théodoric pouvait faire à ce sujet, savoir que le pontife romain, chef suprême de l'Église universelle, ne serait pas si facile à séduire ni à briser qu'un évêque de Constantinople, plus ou moins à la merci du caprice impérial. Mais il se fiait à l'habileté de Théodoric, et au besoin à sa puissance victorieuse, pour triompher de tous les obstacles. La prétention de ce César de bas-empire nous semble aujourd'hui une dérision et une véritable folie. Quand toutes les armées dont il disposait en Orient avaient peine à y maintenir l'Hénotique comme loi de l'état, il était souverainement ridicule d'imaginer que la seule influence du nom impérial d'Anastase suffirait à imposer l'édit de Zenon dans toutes les provinces d'Occident, 011 les empereurs de Constantinople ne possédaient plus un pouce de terre. Cependant les illusions de la chancellerie byzantine s'expliquaient dans une certaine mesure par les relations que les diverses dynasties barbares établies en Espagne, dans les Gaules, en Italie, ne cessaient d'entretenir avec la cour de Constantinople. L'empire romain tombé conservait parmi les populations occiden-
taies le prestige de la majesté et de la puissance se survivant à ellesmêmes. Les rois des Francs Ghildéric et Clovis s'adressaient à l'empereur d'Orient pour en obtenir le titre de patrice.Les rois vandales, successeurs de Genséric à Cartilage, faisaient de même. Odoacre, pas plus que Théodoric, n'avait négligé ce moyen d'influence. Les rois burgondes envoyaient des ambassadeurs à la cour de Constantinople *. Ils s'excusaient de ne pouvoir en personne faire acte de foi et hommage aux glorieux Césars, u dont la splendeur, disaient-ils, éclaire le monde ^. » Es empruntaient la plume des évêques, afin que leurs protestations de fidélité et d'amour écrites en beau latin ne parussent point trop barbares aux lettrés d'Orient. Nous avons encore deux épîtres de ce genre, rédigées par saint Avit de Vienne au nom de Sigismond, fils de Gondebaud ^, et adressées à l'empereur Anastase. En présence de ces manifestations vraiment unanimes du sentiment public , on conçoit jusqu'à un certain point l'illusion du Silentiaire. Il s'exagérait la valeur réelle de son pouvoir, et se croyait encore à l'époque où le caprice d'un Constance ou d'un Valons dictait des professions de foi. L'ambassadeur de Théodoric, Festus Niger, revint en Italie vers la fin de Tannée 496, et fit connaître au roi l'ultimatum impérial. « Théodoric n'eut garde, dit un de ses récents historiens *, de rien promettre à l'égard de l'édit d'union. Il était alors fort éloigné de raffiner en théologie, et sa qualité d'arien lui servait de raison pour ne point s'engager, quand même il n'aurait pas été disposé à l'invoquer comme prétexte. Toutefois, pour ne pas heurter de front une obstination sénile que rien ne pouvait vaincre, il renvoya Festus à Constantinople, sans doute en lui donnant pour instructions d'assurer l'empereur que l'église romaine serait laissée parfaitement libre d'accepter THénotique ; du moins le jugeonsnous ainsi d'après la conduite que le négociateur romain tint plus tard dans l'afl'aire de l'anti-papc Laurent. »
* S. Avit. Vienn., Epist. Vlli; Pair. laU, tom. LIX, col. 227, — » Id.. Epist. LXix, col. 276. — 3 id., Epist. lxix et Lxxxiv.
* Du Rourfl, Hist. de Théodoric le Grand, tom. 1, pag. 285.