‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 23 sur 103 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

publiquement l'acte de réunion, écrit tout entier de la main du patriarche. « Nous adhérons, disait-il, à tous les aates des quatre conciles œcuméniques de Nicée, de Gonstantinople, d'Éphèse et de Ghalcédoine. Nous anathématisons tous les hérétiques, principalement Nestorius, jadis évêque de Gonstantinople, condamné au concile d'Éphèse par le bienheureux pape saint Célestin. Nous anathématisons Eutychès et Dioscore, évêques d'Alexandrie, condamnés au saint concile de Ghalcédoine. Nous joignons dans la même condamnation le parricide Timothée, surnommé Élure, et son disciple Pierre Monge d'Alexandrie. Nous anathématisons pareillement Acacius, autrefois évêque de Gonstantinople, devenu leur complice et leur partisan. Soumis en toutes choses à l'autorité du siège apostolique, nous espérons demeurer inviolablement attachés à la communion de la chaire de saint Pierre , véritable et solide fondement de l'Église, centre de l'unité, gardienne de la foi, source d'autorité *. » Quand le patriarche souscrivit, en présence de l'assemblée des fidèles, cet acte solennel, gage de paix après tant d'orages, des larmes coulèrent de tous les yeux; une immense acclamation en l'honneur du pape Hormisdas et de l'empereur Justin retentit sous les voûtes de la basilique. Les légats envoyèrent à Rome deux exemplaires du formulaire souscrit par le patriarche, l'un en grec et l'autre en latin. Les noms d'Acacius, de Zenon et d'Anastase furent effacés des diptyques. Ainsi fut terminé le schisme eutychéen de Gonstantinople : il avait duré trente-cinq ans, depuis la condamnation d'Acacius (519).

Proposition 9. Un pareil événement répandit la joie la plus vive dans tout Unui'^de l'univcrs catholique. Le pape saint Hormisdas y fut d'autant plus

Tilfes^"^' sensible qu'il avait fait plus d'efforts pour le préparer. Gependant le formulaire de réunion ne fut pas reçu dans toutes les églises d'Orient avec la même facilité. Dorothée, le patriarche scandaleux de Thessalonique, refusa de le souscrire. Le légat envoyé pour le lui présenter courut les plus grands périls et faillit être massacré par le peuple. L'empereur Justin se montra fort irrité de cet atten-

* S. Hormisd., Joann. Constantinop. Ubellus; Pair, lat., tom. LXIII, col. 443.

CnAP. III. — FIN DU SCHISME d'ORIENT. 179

tat et préparait une répression sévère. Mais le souverain pontife voulut qu'on usât d'indulgence. Il écrivit à ses députés près la cour de Constantinople : « Vous devez faire en sorte que nul ne se convertisse à la foi catholique sans connaissance de cause, et ne puisse se plaindre qu'on l'oblige à professer une foi dont il n'est pas convaincu. Puis donc que l'évoque de Thessalonique n'a pas voulu recevoir vos instructions, demandez que l'empereur l'envoie à Rome, pour conférer avec nous et y trouver la solution de ses difficultés. S'il ne veut pas s'instruire, il prouvera sa mauvaise foi en résistant à la volonté de Dieu et aux ordres du prince '. » La miséricordieuse intervention du pape fut couronnée de succès. Dorothée, après quelques mois de réflexion, finit par se soumettre. Saint Hormisdas chargea le patriarche de Constantinople de terminer cette affaire. Il remit également à son examen un différend survenu entre quelques moines de Scythie et les légats. Il s'agissait de cette proposition : a Un de la Trinité a souffert, » que les moines Scythes voulaient faire entrer dans leur profession de foi. Ces paroles pouvaient être entendues dans le sens orthodoxe, mais les catholiques auraient voulu que l'on y substituât celles-ci : « Une des personnes de la Trinité a souffert, » comme indiquant mieux la distinction des hypostases dans l'unité de substance. La prudence de l'Église romaine s'accommodait peu de ces discussions, où les mots jouaient un si grand rôle. Voici comment le pape parle des moines de Scythie, venus depuis à Rome pour cette affaire : « Nous voulions les guérir par [notre patience; mais ils sont trop accoutumés aux disputes, trop amoureux de nouveautés, trop attachés au sens propre. Ils traitent d'hérétiques tous ceux d'une opinion contraire à la leur. Exercés à la calomnie, ils suscitent partout des troubles et des séditions ; nous n'avons pu les contenir ni par les avertissements, ni par la douceur, ni par l'autorité *. » Hormisdas se contenta de blâmer leur opiniâtreté, sans toutefois condamner intrinsèquement la proposition qu'ils défendaient avec tant de chaleur, et que nous verrons admise plus tard par Jean II.

1 S. Hormisd., Epist., Patr. lat., tom. LXIII, col. 467. "^ S. Hormisd., Epist.; ibid., col. 491.

180 PONTIFICAT DE SAINT HORMISDAS (ol4-523).

Pendant que les ordres monastiques de l'Orient, dégénérés de leurs vertus primitives, devenaient un danger permanent pour l'Église et l'État, Dieu faisait surgir en Italie le patriarche des moines d'Occident.

§ II. Saint Benoit à Subîaco.

Subiaco. jQ. « A cinquante milles à l'ouest de Rome, dit M. de Monta-

lembert, dans un massif de montagnes oîi l'Anio creuse la gorge profonde qui sépare la Sabine du pays autrefois habité par les Èques et les Herniques, le voyageur, en remontant le cours de cette rivière, arrive à une sorte de bassin qui s'élargit entre deux énormes parois de rochers et d'oîi une onde fraîche et transparente tombe de chute en chute jusqu'à un lieu nommé Subiaco. Ce site grandiose et pittoresque avait attiré l'attention de Néron. Il y fit retenir les eaux de l'Anio par des digues et construire, au-dessous de ces lacs artificiels, des bains avec une villa délicieuse qui tira de sa position le nom de Sublaqueum , et dont on voit encore les restes informes. Il y résida quelquefois. Un jour, au milieu d'une fête, la coupe qu'il portait à ses lèvres fut frappée de la foudre *, et ce présage avait rempli d'une terreur inaccoutumée l'âme du misérable. Le ciel avait marqué ce lieu à la fois du sceau de ses vengeances et de ses miséricordes. Quatre siècles après Néron et lorsque la soHtude et le silence eurent remplacé depuis longtemps les orgies impériales -, ce fut là qu'un jeune patricien, fuyant les délices et les dangers de Rome, alla chercher un refuge et la solitude avec Dieu. On l'avait baptisé sous le nom de Benedictus, bien dit ou béni, dont nous avons fait Benoît. Il sortait de cette illustre maison des Anicius, qui avait déjà donné tant de ses enfants à la vie monastique ^. Il était par sa mère le dernier rejeton des sei-

1 Tacit, Annal., lib. XIV, cap. xxn. (Not. de M, de Montai.)

2 Nibby, Topografia dei contorni di Roma; Zanuccelli, Dissertai, sopra l'origine di Subiaco, 1851. (Not. de M. de Montai.)

^ On se rappelle que la gens Anicia avait été, à l'époque de saint Jérôme, l'une des familles patriciennes dont les membres donnèrent en plus grand nombre l'exemple du renoncement au monde et du dévouement monastique.

CflAP. III. — SAINT BENOIT A SUBIACO. 181

gneurs de Nursie, ville de la Sabine, où il naquit en 480. Il avait à peine quatorze ans, quand il résolut de renoncer à la fortune, à la science, à sa famille, et au bonheur de ce monde *. »

11. Voici en quels termes saint Grégoire le Grand, issu lui- Vocation et même de la famille Anicia, raconte la vocation de Benoît et ses s. Benoit' débuts dans la vie solitaire^. « Vraiment béni par la grâce, Benoît justifia pleinement son nom. Dès sa plus tendre enfance, il avait la maturité et la sagesse des vieillards. La vertu chez lui dépassait la mesure de l'âge ; il semblait un exilé sur la terre. Libre de jouir de tout, il n'usa de sa liberté que pour répudier dans sa fleur un monde qui lui semblait aride et désert. Sa famille, l'une des plus considérables de Nursie, l'envoya suivre à Rome le cours ordinaire des études libérales. Il ^^t autour de lui ses compagnons se livrer à l'entraînement des plaisirs, et ce spectacle, loin de l'entraîner au vice, le disposa à retirer brusquement le pied d'un

' M. de Montalembert, Les moines d'Occident, tom, II, pag. 7, 8.

* Pour répondre aux préoccupations du rationalisme moderne, qui se laisse d'ordinaire effaroucher par le surnaturel, nous croyons devoir reproduire ici les paroles de M. Alph. Dantier, dans son ouvrage couronné par l'Académie française et intitulé : Les Monastères bénédic'ins d'Italie. (Paris, Didier, 1867). « Dans l'immense recueil renfermant les Actes des saints, dit M. Dantier, la vie de saint Benoît tient une place à part et doit être distinguée des autres récits hagiographiques. Par un privilège dont ses vertus et la haute mission qu'il remplit le rendaient bien digne, le fondateur de l'ordre bénédictin eut pour premier biographe le pape saint Grégoire le Grand. Moine lui-même, avant d'être élevé au saint-siége, ce pontife, qui avait autrefois pratiqué la règle bénédictine, s'était initié sous l'empire de cette loi aux qualités éminentes qu'il montra dans le gouvernement de l'Église. Tandis qu'il habitait le monastère de Saint- André, que lui-même avait fondé à Rome, il avait pu recueillir des premiers disciples de saint Benoît les traits principaux de celui qu'ils appelaient leur vénérable père. Comme il était né quatre ans avant la mort de l'abbé du Mont-Cassin (saint Benoît mourut le 21 mars 543 — saint Grégoire le Grand naquit en 539), les récits formant la biographie de ce personnage n'avaient encore subi aucune des altérations si fréquentes dans ce genre de composition. Ils avaient gardé, au contraire, ce caractère de poétique simplicité que nous appellerons la fleur première de la légende. » (Dantier, Monast. bénédict., tom. 1, pag. 142.) Le lecteur chrétien comprendra facilementque nous ayions voulu respecter nous-même cette «fleur première » d'authenticité hagiographique, en traduisant dans son intégrité le texte de Paint Grégoire le Grand.

monde où il faisait le premier pas. Il ne voulait plus même de la science, dès qu'il fallait l'acheter au péril de son âme. Renonçant donc aux études, abandonnant la maison et la fortune paternelle, n'ayant d'autre préoccupation que celle de plaire à Dieu, il résolut d'embrasser la vie monastique. Un jour il disparut, cet ignorant qui possédait la vraie science , cet illettré dont la sagesse véritable illuminait l'esprit et le cœur. Je n'ai pu, ajoute saint Grégoire le Grand, recueillir tout le détail de ses actions, mais le peu que j'en vais dire m'a été certifié par quatre de ses disciples : le révérendissime Constantin, son premier successeur; Valentinien, qui gouverna de longues années le monastère de Latran; Simplicius, troisième abbé du Mont-Cassin, et Honorât, qui en ce moment encore régit cette communauté. Lorsque Benoît eut pris la résolution de s'ensevelir dans la solitude, il ne s'ouvrit de son dessein qu'à sa nourrice. Cette femme, qui l'aimait d'une tendresse toute maternelle, voulut le suivre. Benoît vint donc avec elle au petit village d'Enfida *, près de Subiaco, passant ses journées dans l'église du bienheureux Pierre apôtre, et vivant dans la plus stricte pauvreté. Un jour, la nourrice emprunta un tamis afin de passer le blé qu'elle venait de broyer pour le repas du soir. Le frôle instrument vint à tomber de ses mains et se rompit en deux. La pauvre femme, qui n'avait aucun moyen de réparer l'accident, se mit à fondre en larmes. Benoît prit les deux fragments, les rapprocha i l'un de l'autre, pria le Seigneur, et, consolant sa nourrice, lui | rendit le tamis tellement intact qu'on n'y remarquait pas même la trace d'une brisure. Ce miracle fut bientôt connu de tous les habitants. Le tamis fut suspendu au-dessus de la porte de l'église, et il y est resté jusqu'à l'époque de l'invasion des Lombards. L'éclat de | ce "miracle épouvanta la modestie de Benoît. Ce n'étaient pas des j hommages qu"il cherchait en ce monde, mais des austérités et des 5 opprobres 2. » ^'

u Sacro- |2. (( Il Quitta furtivement sa nourrice, et courut chercher une ■■>

Speco. ^ ' ,:

1 Aujourd'hui AËde, à deux milles de Subiaco.

2 S. Greg. Magn., Dialoff., lib. II; Prolog., Pair, lat., t. LXVI, col. 126-127.

CnAP. III. — SAINT BENOIT A SUBIACO. 183

retraite inconnue dans le désert de Subiaco [Sublacus). On donne ce nom à une vallée sauvage, située à cinquante milles de Rome. Les eaux abondantes et limpides qui y jaillissent forment d'abord UQ lac assez étendu, puis donnent naissance à une rivière. Chemin faisant, Benoît fut rencontré par un moine nommé Romanus (saint Romain) qui lui demanda où il allait. L'adolescent lui fit part de sa résolution, le moine l'aida à l'exécuter et lui promit le secret. Benoît s'enferma dans une grotte de la montagne, où il passa trois ans inconnu aux hommes. Romanus habitait un monastère voisin sous la direction du vénérable Adéodat; il faisait chaque jour sur ses propres repas une modeste réserve de pain qu'il mettait à la disposition du reclus. Or, la grotte choisie par Benoît au flanc du rocher était d'un accès tellement difficile que le moine n'aurait pu y arriver, dans les courts instants qu'il lui fallait dérober à la vigilance de ses supérieurs. Mais sa cellule se trouvait perpendiculairement au-dessus de la grotte. Au moyen d'une longue corde il faisait glisser la modeste provision; une petite clochette suspendue à l'extrémité de la corde avertissait le solitaire, qui venait ainsi recevoir un pain en quelque sorte descendu du ciel. Des accidents survinrent : un jour, une pierre lancée par une main inconnue, brisa la clochette. L'industrie de Romanus et sa charité ne se découragèrent pas. Cependant l'heure vint où le Seigneur tout-puissant voulait mettre un terme aux privations de Romanus, et faire éclater comme une merveilleuse lumière la sainteté de Benoît. A quelque distance de Subiaco, vivait un saint prêtre auquel une vision divine révéla le mystère. On était à la solennité pascale, et le prêtre avait préparé le repas qu'il devait faire en ce saint jour. Le Seigneur lui apparut et lui dit : Tu vas manger des mets succulents, pendant que non loin d'ici, dans une grotte de Subiaco, mon serviteur souffre les tortures de la faim ! — Le prêtre, emportant avec lui ce qu'il avait préparé, se dirigea vers la grotte. A travers les aspérités du rocher, les précipices, les torrents qui descendaient de la montagne, il parvint jusqu'au lieu indiqué et se vit en face du reclus. Après avoir fait ensemble une prière, les deux serviteurs de Dieu s'assirent et parlèrent des choses du ciel. Enfin

le prêtre dit à Benoît : Levez-vous, mon frère, et mangez les provisions que je vous apporte, car aujourd'hui c'est la Pâque. — Oui, je vois bien, dit Benoît, que c'est vraiment la Pâque [Phase, transitus, passage), puisque le Seigneur mon Dieu vous a fait passer près de moi. — Benoît répondait de la sorte parce que, dans son isolement absolu, il ignorait réellement que ce jour fût celui de la solennité pascale. Le prêtre lui en renouvela l'assurance : C'est vraiment aujourd'hui Tanniversaire de la résurrection du Seigneur, dit-il. Rompez le jeûne, le Seigneur m'a envoyé partager avec vous le festin pascal. — Bénissant Dieu, ils prirent ensemble leur réfection et le prêtre retourna à son église. A la même époque, des pâtres aperçurent de loin le reclus à travers les broussailles qui fermaient l'entrée de sa caverne. Comme il portait une tunique de peaux, ils le prirent pour quelque bête sauvage et se dirigèrent avec précaution vers la grotte. Pleins d'admiration pour le serviteur de Dieu, ils écoutèrent avec respect sa parole et revinrent chaque jour l'entendre. Un grand nombre d'entre eux se convertirent et vécurent dans la pratique des œuvres de piété. Le nom de Benoît se répandit bientôt dans toute la contrée ; on venait avec empressement à sa grotte ; on apportait au solitaire des aliments corporels et l'on recevait en échange les aliments spirituels de l'immortalité *. » Tentation 13. « Le tentateur essaya d'ébranler la vocation du jeune reclus.

de s. Benoit. . "^ "^ . .

Un jour que Benoît était seul dans sa grotte, un petit oiseau noir, *de la forme de ceux que nous appelons merula (merle), se mita voltiger autour de sa tête : il s'approcha de son visage et s'y arrêta avec tant d'insistance que l'homme de Dieu aurait pu le prendre facilement à la main ; mais un signe de croix mit en fuite l'oiseau de ténèbres. Or en ce moment, une tentation, la plus violente que le saint eût encore éprouvée, s'empara de son âme. L'image d'une jeune fille qu'il avait vue autrefois se présenta devant lui. L'esprit du mal la lui mettait sans cesse sous les yeux. En même temps, le feu des passions bouillonnait dans le cœur du solitaire; l'idée de quitter ce désert affreux , d'échanger tant d'austérités et de mortifications

' S. Greg. Magn.j Dialog., lib, II, cap. i; loc. cit., col. 130.

Page 1