CHAP. III. — SAINT BENOIT A SUBIACO
pour une vie de plaisir et de luxe, s'emparait de son imagination. Dans cette lutte terrible, Benoît se sentait à demi vaincu. Tout à coup un éclair de la grâce le fit rentrer en lui-même. Se dépouillant de la toison qui lui couvrait les épaules, il se roula dans un buisson de ronces et d'orties. Les épines pénétraient profondément dans sa chair nue. Il prolongea plusieurs heures ce supplice, enfin il se releva meurtri et ensanglanté ; mais les ardeurs cuisantes de ses plaies avaient éteint le feu de la concupiscence. Depuis ce jour, ainsi qu'il le racontait plus tard à ses disciples, Benoît ne sentit plus l'aiguillon de la chair. Victorieux du démon et de lui-même, il fut dès lors un maître consommé dans l'art de la vertu. Des milliers de disciples, renonçant au monde, vinrent se mettre sous sa direction *. n
14. « Non loin de Subiaco, se trouvait un monastère dont l'abbé Le monas-
. a rv, T , . • 1 . < . f T ^ère de Vico-
vmt a mourir *. Tous les religieux de cette communauté se rendi- Varo. rent près du vénérable Benoît, et le conjurèrent avec les plus vives instances de se mettre à leur tête. L'homme de Dieu refusa longtemps. Vous ne pourrez, leur disait-il, vous accommoder à l'austérité de mes mœurs. Cette prédiction ne devait que trop se réaliser; mais les religieux, persistant dans leur premier dessein, finirent par vaincre les répugnances du saint reclus. Il prit donc le gouvernement du monastère et y introduisit aussitôt la régularité et la discipline. Il ne fut plus permis comme autrefois aux religieux de sortir sans la permission du supérieur et sans de graves motifs. Cette réforme mécontenta les frères; ils se reprochaient chaque jour d'avoir choisi pour abbé un homme d'un caractère si dur et si inflexible. L'irritation ne fit que croître avec le temps : renoncer à des habitudes invétérées, se plier à une règle nouvelle, parut impossible à ces malheureux. Il y en eut qui poussèrent le ressentiment jusqu'au crime ; ils mêlèrent du poison dans le verre d'eau rougie qu'on servait au bienheureux abbé. Or, Benoît étant venu au réfectoire, commença, selon la coutume, par la prière et traça le
• S. Greg. Magn., Dialog., lib. II, cap. ii. — * Ce monastère était situé à Vico-Varo (le Varia d'Horace), à quelques milles de Subiaco.
signe de la croix sur la table. En ce moment, le verre contenant le liquide empoisonné se brisa en mille morceaux, comme s'il eût été frappé d'un coup de pierre. L'homme de Dieu comprit que le signe de vie avait fait éclater le vase de mort. Il jeta sur les coupables un regard plein d'une angélique mansuétude et leur dit : Frères, que le Dieu tout-puissant vous fasse miséricorde ! Pourquoi en avoir agi de la sorte avec moi ? Ne vous avais-je pas prédit que vos mœurs ne s'accorderaient point avec les miennes? Allez, et choisissezvous un père qui puisse vous convenir. Désormais, je ne saurais être votre supérieur. — Ayant ainsi parlé, il reprit le chemin de sa chère solitude, pour y habiter avec lui-même sous l'œil de Dieu *. » Saint Placide 15. a Ses vertus et la renommée de ses miracles lui amenèrent
et S. Maur.
une foule de nouveaux disciples qui sollicitaient l'honneur de se consacrer sous sa direction au service du Seigneur. Il se vit contraint de fonder dans le voisinage de sa retraite douze monastères, peuplés chacun de douze religieux, avec un abbé choisi par lui-même. Il en retint quelques-uns près de lui, estimant qu'ils avaient plus spécialement besoin de sa présence. Ce fut alors que les nobles et les patriciens de Rome commencèrent à accourir à Subiaco; ils amenaient leurs enfants et confiaient à l'homme de Dieu le soin de leur éducation. Equitius remit ainsi entre les mains de Benoît son fils Maurus (saint Maur), adolescent de bonne espérance, qui devint plus tard le coadjuteur de son vénérable maître. En même temps, le patrice Tertullus amenait son fils Placide, encore enfant ^. » — « Laïques et clercs, romains et barbares, vainqueurs et vaincus, I dit M. de Montalembert, affluaient également à la grotte sainte.
il Pendant que le célèbre Théodoric, à la tête de ses goths jusqu'alors
llii invincibles, dominait l'Italie, d'autres goths venaient chercher la
foi, la pénitence et la discipline monastique sous les lois de Benoît. A sa voix, ils s'armaient de la faux et de la cognée, et employaient leur robuste énergie à extirper les broussailles et à défoncer le sol que le désert avait reconquis depuis Néron ^. »
' S. Greg. Magn., Dialog., lib. II, cap. m. — ' S. Greg. Magn., Diaîog., lib. II, cap. III, ad fin. — ^ jyj. je Montalembert, Les moines d'Occident, tom. Il, pag. 14.