CIIAP. III. — SAINT BENOIT A SUBIACO
IG. «L'un d'entre eux, pauvre d'esprit, reprend saint Grégoire le Grand, mais d'une force physique extraordinaire, était venu se mettre à la disposition de Benoît pour apprendre le chemin du salut. L'homme de Dieu l'accueillit avec une tendresse paternelle. Un jour il lui fit donner une longue et lourde sape, dontlegoth devait se servir pour couper le taillis épais d'un terrain situé sur les bords du lac, et destiné dans la pensée de Benoît à devenir un jardin. Le goth se mit à l'œuvre avec ardeur ; il eut bientôt déblayé la plus grande partie de l'emplacement. Il était arrivé aux bords du lac et continuait à saper vigoureusement, lorsque le fer se détacha du manche et alla tomber au milieu de l'eau. La profondeur était telle en cet endroit qu'il n'y avait pas moyen de songer à retirer l'instrument. Le pauvre ouvrier courut éploré et tremblant près du jeune Maurus, s'accusa de cet accident comme d'une faute énorme, et demanda qu'on voulût bien lui imposer une rigoureuse pénitence. Benoît, informé aussitôt par son disciple, se rendit près du lac, et se fit montrer l'endroit où était tombé le fer. Prenant alors le manche que le goth tenait toujours à la main, il le plongea dans l'eau. Quelques instants après on vit le fer remonter à la surface et venir s'adapter de lui-même au manche de la sape. Voici ton instrument, dit Benoît en le remettant à l'ouvrier. Travaille et console-toi *. » — « Paroles symboliques, ajoute M. de Montalembert, oij l'on aime à voir comme un abrégé des préceptes et des exemples prodigués par l'ordre monastique à tant de générations des races conquérantes : Ecce labora -. » Le travail manuel ne fut vraisemblablement pas celui qui coûta le plus d'efforts aux barbares convertis et devenus les disciples de Benoît. L'étude, la prière, la contemplation durent apparaître à ces natures ardentes comme un joug beaucoup plus pénible. Ainsi, Pompeïanus, l'un des douze abbés que Benoît avait établis dans les monastères de Subiaco, vint exposer au saint homme l'impossibilité absolue oii se trouvait l'un des frères de rester à l'oraison. Ni les réprimandes ni les menaces
Les moioes goths.
* S. Greg.Magn., Dialog., lib. II, cap. vi. — ^ Les moines d'Occident, lom. Il, pag. 15.
n'avaient réussi. Pendant que les autres religieux priaient, le rebelle sortait et allait travailler des mains. J'irai dans votre monastère, répondit Benoît, et j'espère remédier à ce désordre. — Il s'y rendit en effet dès le lendemain, et présida lui-même les exercices. Après la psalmodie accoutumée, quand on commença l'oraison, Benoît vit sortir le religieux qu'on lui avait désigné. En le considérant avec attention, il remarqua à ses côtés une forme aérienne ressemblant à un petit enfant au visage noir. Cet enfant avait l'air de tirer le moine par le pan de sa robe. Après l'oraison, Benoît demanda à l'abbé et au jeune Maurus s'ils avaient eu la même vision, lorsque le religieux avait quitté l'oratoire. Sur leur réponse négative, il ajouta : Prions pour que pieu rende ce phénomène visible à vos yeux. — Deux jours s'écoulèrent; le religieux continuait de sortir après la psalmodie. Maurus vit alors le spectre, mais l'abbé
I n'obtint pas la même faveur. Benoît, en quittant l'oratoire, ren- |1 contra sur son chemin le moine rebelle ; il le frappa du bâton qu'il
tenait à la main , et comme si cette correction fût tombée sur l'esprit du mal lui-même, le religieux n'éprouva plus, à partir de ce moment, aucune peine à faire l'oraison ^ » La source H. (( Parmi les douze monastères qui entouraient la grotte de
miraculeuse. ^ °
Subiaco, continue saint Grégoire le Grand, trois avaient été établis
sur les points culminants de la montagne, au sommet des roches
les plus escarpées. Les frères, obligés de descendre chaque jour
» au lac pour puiser de l'eau, exécutaient ce labeur quotidien au prix
J • des plus rudes fatigues, exposant sans cesse leur vie sur les pentes
II des précipices. Ils vinrent trouver le serviteur de Dieu : Il nous 1 est trop pénible de descendre chaque jour au lac, dirent-ils. Ne lil vaudrait-il pas mieux choisir un autre emplacement pour nos moi s nastères? — L'homme de Dieu les consola avec bonté, et répondit 1 qu'il aviserait. La nuit suivante, il gravit la montagne, suivi de 1 Placide, ce jeune enfant dont j'ai parlé précédemment. Arrivé au ej sommet du rocher, à proximité des trois monastères, il s'agenouilla I et pria le Seigneur. Son oraison dura longtemps. Quand il se re-
' S. Greg, Magn., Dialog., lib. II, cap. iv.