CHAP. IV. — RETOUR DES BURGONDES A LA FOI CATHOLIQUE
ondes furieuses. Avant l'époque où il monta sur le siège indéfectible de la vérité, sa foi remportait de pareils triomphes. Devant lui la tempête se calmait et la sérénité renaissait sur les mers. Quelque chose d'analogue se produit parmi nous. La foi de Pierre inaugure ici un nouveau règne ; elle l'ouvre avec les mêmes clefs qui ouvrent le royaume des cieux. Le Testament Ancien nous parle du bois merveilleux avec lequel Moïse adoucit l'amertume des fontaines au désert '. Il nous raconte un prodige semblable, opéré par Elisée le prophète -. Mais aujourd'hui votre évêque, et pourtant il est bien loin d'approcher de ces grands hommes ! votre évêque, dis-je, peut se féliciter d'un événement non moins extraordinaire et non moins heureux. Que la prière change la nature des choses inanimées, c'est un prodige dans l'ordre physique. Mais convertir un être raisonnable, c'est un prodige dans l'ordre moral. La foule des païens idolâtres et des ariens hérétiques est frappée de stupeur. Les premiers s'indignent de voir abandonner la pluralité des dieux; les seconds gémissent de voir adorer un seul Dieu en trois personnes. Qu'ils cessent, les uns et les autres, leurs lamentations et leurs plaintes. Le Christ est la pierre fondamentale des sociétés et des empires; c'est lui qu'il faut adorer, et non les rochers, objets de la vénération des druides (Recognoscat nunc Christum pelram, quisquis hic dudi/m saxa veneratus esl). Livrons-nous donc à l'allégresse, en ce jour oii le sceptre refleurit dans une main<îatholique. Les oratoires, les temples des martyrs, les portiques sacrés vont reprendre leur splendeur primitive ; les villes reconnaîtront leurs patrons célestes, sous l'égide desquels les h>ourgades ellesmêmes deviennent des villes. C'est ainsi qu'autrefois la prison du pêcheur d'hommes, Pierre, resplendissait d'une lumière divine; ses chaînes, instrument de supplice, devenaient plus précieuses que l'or ou le diamant; l'ange ouvrait les portes du cachot et transformait en un temple immortel un séjour d'ignominie et de tortures ->. »
» Exod., XV, 23. Cf. tom. 1 de cette Histoire, pag, 571. — ^ IV Reg., iv, 41. Cf. tom. II de cette Histoire, pag. 637.
S. .\vit., Homiliar. fragment.; Pat. lat., tom. LIX, col. 293.
Piété de 7. Ces quelques fragments échappés au naufrage des siècles, et
Sigismond. ^
Les monas- sc rapportant peut-être a d autres circonstances que celle de la
tèrcs d'A-
ganneet de conversion du jcunc roi des Burgondes, suffisent cependant pour
Condat • t r -, t, r-, -, ...
(St-ciaude). nous douncr une idée de 1 éloquence de saint Avit, « orateur incomparable, dit Agobard, vif et ardent génie, exégète consommé, poète fécond '. d L'abjuration de Sigismond dut précéder de quelques années la mort de son père Gondebaud, survenue en 516. Elle eut pour conséquence immédiate de ramener toute la nation burgonde à la foi catholique. L'évêque de Vienne l'avait prédit autrefois à Gondebaud lui-même. A cette époque, les sujets se faisaient gloire d'imiter leur roi. Le principe de la souveraineté populaire n'était pas encore en usage. Sigismond se distingua tout d'abord par son zèle pour l'orthodoxie qu'il venait d'embrasser. Saint Avit le secondait de tous ses efforts. Il obtenait vers ce temps une parcelle de la vraie croix, qui lui fut envoyée de Jérusalem par le patriarche Elle ^. Le culte des reliques était particulièrement cher aux Burgondes. Sous ce rapport, l'arianisme ne semble pas avoir exercé sur leur esprit d'influence pernicieuse. Sigismond, encore arien , s'était adressé au pape Symmaque pour en obtenir quelques-uns de ces pieux trésors, dont Bome a toujours été la gardienne vigilante et la maternelle distributrice. La dévotion du nouveau roi catholique des Burgondes se montra surtout libérale envers le monastère d'Agaune, ot la mémoire du martyr chrétien saint Maurice, qui en était le patron. Les origines du monastère d'Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice-en-Valais, d'oii le pieux Séverin , comme nous l'avons dit précédemment, sortit un jour pour aller rendre la santé à Clovis, se rattachent aux plus anciens souvenirs de l'évangélisation des Gaules. L'un des sept premiers évêques envoyés dans ce pays, « le romain Austremoine, dit M. de Montalembert, avait placé au sein des forêts conservées et consacrées par la superstition druidique et au pied des volcans éteints de l'Auvergne, de nombreuses associations chrétiennes. Issoire fut
* S. Avit., Epist. xxin; tom. cit., col. 239. — - S. Avit., Epist. xxvii; tom. cit., col. 243.
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la première de ses fondations, en même temps que le lieu de sa propre retraite et le thc'uitrc de son martyre. On sait l'histoire de son successeur Urbicus, et de cette fatale nuit où l'épouse qu'il avait quittée pour devenir évêque, vint réclamer sa place dans le lit du pontife déshonoré '. Éloigné de son siège à la suite de ce scandale, il trouva dans un de ces nouveaux monastères un asile et une tombe qui lui fut commune avec sa femme et la fille qui leur était née. La plupart des villes et des villages modernes de l'Auvergne doivent leur origine à des communautés ^ qui se formèrent à travers les invasions du v° et du vi*' siècle, et oii les Arvernes catholiques, dont Sidoine ApoUinaire nous a dépeint la civilisation un peu efféminée, cherchaient un refuge contre la persécution arienne et contre les calamités dont ils étaient les trop dociles victimes. Il y en eut un, fondé vers 525, qui reçut le nom de monastère Arverne, comme si toute la nationalité du pays s'y fût réfugiée. Les anachorètes et les stylites même y apparurent comme dans les déserts de la Mésopotamie et comme dans le pays de Trêves, où Grégoire de Tours rencontra un moine lombard qui avait longtemps vécu sur le haut d'une colonne d'où il prêchait aux populations, en bravant les intempéries d'un ciel moins clément que celui de l'Orient ^. Au monastère de Randan, ce même Grégoire connut un prêtre qui vivait debout et qui en avait les pieds tout malades '*. De là, il alla rendre hommage de loin à un religieux nommé Caluppa, qui passait sa vie dans une caverne au haut d'un des pics du Cantal, en proie aux extases et aux tentations diaboliques. Des pâtres avaient vu un jour de très-loin un vieillard age-
» Greg. Tur., Hist. Franc, Ml). I, cap. xxxix; Patr. lat., tom. LXXI, col. ISl.
* u Entre autres Issoire, Randan, Brioude, Thiers, Corabronde, Mauriac, Menât, Ebreuil, etc. On consultera avec fruit, sur les commencements de l'ordre monastique en Auvergne, un bon ouvrage de M. Branche, VAuvergne au moyen âge, dont le tome !«'' seul a paru et est exclusivement consacré aux monastères de cette province. » (Note de M. de Montalembert, Moines d'Occident, tom. [, pag. 255.)
' « Voir l'histoire de Wulflaïch, racontée par Grégoire de Tours, Hist. Franc, vin, 15, et traduite par M. Guizot, Hist. de la civilisation en France, leçon 14. » (Note de M. de Montalembert.)
* S. Greg. Turon., Hist. Franc, lib. IV, cap. xxxii.
nouille sur un sommet, les bras levés vers le ciel. Ils avaient révélé son existence sans pouvoir l'aborder, car, même quand les évêques venaient le visiter, cet austère solitaire ne leur permettait que d'approcher du pied de son rocher, tandis que lui, à genoux sur le rebord de sa grotte, recevait d'en haut leurs paroles et leur bénédiction '. Bien avant cette récente végétation du grand arbre monastique et pendant toute sa durée, un nouveau foyer de vie religieuse s'était allumé à l'extrémité orientale de la Gaule, sur ces monts du Jura qui la séparent de l'Helvétie, et au cœur de la province Séquanaise, qui, après avoir été le théâtre des premiers exploits de César en deçà des Alpes, allait devenir la Thébaïde des Gaules. Un Séquanais nommé Romain, élevé au monastère d'Ainay près Lyon, quitta à trente-cinq ans la maison paternelle (425), emportant avec lui la Vie des pères du désert, quelques semences de légumes et des outils, s'enfonça dans les hautes montagnes et les forêts inhabitées qui dominent son pays natal, rencontra enfin un emplacement resserré entre trois sommets escarpés, au confluent de deux ruisseaux, et y établit, sous le nom de Condat (aujourd'hui Saint-Claude), un monastère destiné à devenir l'un des plus célèbres de l'Occident. Il y trouvait une terre assez peu propre à la culture, mais qui était, à cause de son accès difficile, au premier occupant^. Il s'abrita d'abord sous un -énorme sapin, dont les épais rameaux lui représentaient le palmier qui servait de tente à l'ermite Paul dans le désert d'Egypte ; puis se mit à prier, à lire, et à planter ses légumes, avec la certitude d'être protégé contre les curieux et les importuns par la roideur extrême des sentiers qui traversaient ces précipices, et aussi par ces amas d'arbres abattus
1 S. Greg. Turon., Vit. Pair., cap. ii.
2 « Ce droit du premier occupant se prolongea sur les hauteurs du Jura pendant tout le moyen âge, et fut reconnu comme ancienne coutume dans une charte de 1126. (GuiUdume, Hist. de Salms. lom. l, preuves, pag. 36.) La chronique en vers, reproduite par Mabillon [Annal, bénédictin., tom. 1, app., no 3), s'inspirant évidemment d'idées plus modernes, dit que la forêt du Jura, située entre le Rhône et l'Ain, n'appartenait qu'à l'empire et n'était comprise dans aucun royaume. » (Note de M. de Moutalembert, Mornes d'Occident, tom. I, ])ag. 257.)
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et entrelacés qu'on appelle chablis, tels qu'on en rencontre souvent dans les bois de sapins non encore soumis à une exploitation régulière. Sa solitude n'était troublée que par les bêtes fauves, et de temps à autre par quelque hardi chasseur *. Cependant il y fut rejoint par son frère Lupicin et d'autres, en si grand nombre qu'il leur fallut bientôt s'étendre et créer de nouveaux établissements dans les environs ^. Les deux frères gouvernaient en commun ces monastères, et maintenaient non sans peine l'ordre et la discipline au milieu de cette multitude croissante de novices, contre laquelle protestait un vieux moine qui se plaignait qu'on ne lui laissait plus même la place de se coucher. Les femmes, comme toujours, ne voulurent pas rester en arrière, et sur une roche voisine, suspendue comme un nid au bord d'un précipice ^, la sœur des deux abbés gouvernait cent cinq vierges si sévèrement cloîtrées, qu'une fois entrées au couvent, nul ne pouvait les entretenir, si ce n'est pendant le trajet de leur corps du lit de mort au cimetière. Pendant les dernières années de Romain (450-4G0), on vint lui présenter un enfant de sept ans, qui devait un jour le remplacer et donner pendant plusieurs siècles son nom à Condat *.
1 Porrectis in orbitam ramis densissimam abietem, quœ.... velut quondam palma Paulum, texit ista discipulum. Congeries arborum caducarum.... Nullo, nisi ferarum et raro venantium fruerelur aspectu. {Vit. S. Romani, ap., Act. SS., Bolland., 28 febr., pag. 741.) — Cf. Vie des saints Francs-Comtois, par les professeurs du collège Saint-François-Xavier; Besançon, 1855, excellent recueil, le meilleur qui ait paru dans ce genre depuis la renaissance des études catholiques. (Note de M. de Moutalembert, tom. cit., pag. 258.)
* « La première de ces colonies fut Lauconne, à une lieue de Condat, qui est devenue le village actuel de Saint-Lupicin. Une autre donna naissance, selon l'opinion la plus probable, à l'abbaye de Romaiu-Moutier, au delà du Jura, vers le lac Léman. » (Noie de M. de Montalembert, tom. cit., pag. 258.)
' « Cet emplacement est aujourd'hui occupé par l'église de Saint-Romain- ,j
de-Roche, où reposent les reliques du saint fondateur de Condat. » (M. de ,
Montalembert, note, tom. cit., pag. 259.)
* « Condat porta le nom de Saint-Eugende ou Saint-Oyand jusqu'au
xn* siècle, et même dans certains actes publics, jusqu'au xvi«. C'est sous ce ;
nom que saint Bernard recommande cette abbaye à Eugène III. (Epist. i,
ccxci.) » Elle prit ensuite le nom de Saint-Claude, en mémoire d'un autre 5*.
abbé, qui, vers l'an 688, quitta le siège archiépiscopal de Besançon pour se ti
retirer dans le monastère de Saint-Oyand, où ses vertus le firent peu de h temps après élever à la dignité abbatiale. '
Eugende, quatrième abbé, s'occupa surtout de faire fleurir l'enseigneuaeiit dans sa communauté. On y enseignait avec succès les lettres grecques et latines, non-seulement aux futurs religieux, mais à des jeunes gens destinés à rentrer dans le monde, et Coudât devint la première école de la Séquanie, et l'une des plus célèbres de la Gaule. L'étude des orateurs anciens ' s'y mêlait à la transcription des manuscrits, sous la direction de Viventiole, l'ami du célèbre saint Avit, évêque de Vienne. Ces travaux intellectuels n'entraînaient pas l'abandon du travail manuel, et Viventiole envoyait à son ami une chaise en buis fabriquée de ses propres mains, et qui indique les commencements de cette précieuse industrie qui subsiste encore, après quatorze siècles, dans les montagnes du Jura. Avit lui répondit gracieusement : « Je vous souhaite une chaire en retour du siège que vous m'envoyez ; » et le présage fat accompli, puisque Viventiole devint métropolitain de Lyon dans les premières années du vi'^ siècle et sur la désignation d'Avit. Lorsque Sigismond, après avoir renoncé à l'arianisme et rendu la liberté à l'Église dans son royaume, voulut relever de ses ruines le monastère d'Agaune, ce fut à Condat en même temps qu'à Lérins qu'il demanda des religieux pour le peupler. Le sanctuaire d'Agaune s'élevait à l'entrée du principal passage des Alpes, dans un des plus beaux paysages du monde, là oii le Rhône, après avoir fourni la première étape de sa course, s'échappe des gorges du Valais pour aller précipiter ses eaux bourbeuses dans le limpide azur du lac de Genève. Il était destiné à honorer l'emplacement du martyre de saint Maurice et de la légion thébéenne, qui s'étaient arrêtés là et avaient mieux aimé y être égorgés que d'aller massacrer les chrétiens engagés dans la grande insurrection nationale des Bagaudes contre l'effroyable oppression de la fiscalité et de la conscription romaines -. Leurs reliques y furent recueillies et
* Prœter lalinis voîuminibus ciiam grœca facunda. [Vit. S. Eugendi, cap. m.) De priscis oratoribus quos discipulis merilo traditis. (S. Avit., Epist. Lxxi. ) Note de M. de Montalembert.
^ Act. SS., Bollacd., 22 sept., pag. 336-347. Rettberg , Kirchengeichichte Deutscfilands, tona. I, pag, 96. Ce dernier auteur a fort justement caractérisé