CUAT. IV. — RETOUR DES BURGONDES A LA FOI CAIDOLIQUE
clination naturelle, Sigisraond crut devoir se remarier. L'histoire ne nous a point transmis le nom de sa nouvelle épouse. Mais celle-ci n'apporta que des malheurs au prince qui lui donnait une couronne. « Selon la coutume des marâtres, dit Grégoire de Tours, elle professait une haine implacable contre Sigéric, son beau-fils, et l'héritier présomptif du trône^ des Burgondes. Un jour de fête, le jeune prince la vit parée des ornements royaux qui avaient jadis été à l'usage de sa mère. Sigéric, dominé par un sentiment filial exagéré, ne put retenir sa colère. Est-ce à vous, lui dit-il, de porter les dépouilles d'une reine qui n'eût pas voulu de vous pour servante?— Cette injure fut un arrêt de mort pour le malheureux prince qui se l'était permise. La femme de Sigismond dit à son époux : Votre fils cherche à vous détrôner. Il a formé un complot pour vous mettre à mort. Son but est de se porter plus tard comme héritier de Théodoric , son grand-père , et de revendiquer le royaume d'Italie. Il comprend que, tant que vous vivrez, vous ne vous prêterez point à ses vues ambitieuses. Il ne peut s'élever que si vous tombez vous-même; voilà pourquoi il a juré votre perte. — Non moins astucieuse que vindicative, elle appuya cette calomnie de preuves imaginaires. Le roi se laissa persuader, et devint parricide. Le lendemain, à l'heure de midi, c'est-à-dire de la sieste, pendant que Sigéric après le repas dormait d'un profond sommeil, deux serviteurs lui passèrent une corde au cou, et le tirant violemment de son lit de repos, l'étranglèrent. L'ordre avait-il été donné par la marâtre, ou par Sigismond? Il est impossible de le savoir. Ce qui est certain, c'est quelemalheureuxroi vint se jeter en pleurant sur le corps inanimé de son fils, et le tint longtemps embrassé. Un vieillard, témoin de son désespoir, lui dit : C'est sur vousmême qu'il faut pleurer, puisqu'une dénonciation infâme vous a poussé au parricide. Votre fils était innocent; pleurez sur vous, non sur lui ! (523). Le malheureux roi ne tarda point à découvrir la perfidie de sa femme. L'horreur de son crime le poursuivait sans repos ni trêve. Il alla s'enfermer au monastère d'Agaune, pleurant jour et nuit, priant, jeûnant, multipliant les aumônes pour obtenir de Dieu le pardon. Ce fut alors, ajoute Grégoire de Tours, qu'il
236 PONTIFICAT DE SAI^T JEAN I (523-326). j
institua dans ce monastère la psalmodie perpétuelle '. » — La première idée de cette institution lui fut suggérée par une vision surnaturelle, que la Chronique d'Agaune raconte en ces termes : « Un jour, prosterné devant l'autel, Sigismond baignait le pavé de ses larmes. Un ange lui apparut et lui ordonna d'établir des chœurs de psalmodie qui représenteraient ici-bas les concerts de la mihce céleste. Le roi convoqua aussitôt une assemblée d'évêques et de pieux laïques pour les consulter à ce sujet. Bien qu'une institution de ce genre fût extraordinaire et jusque-là sans exemple, les évêques, inspirés par le Seigneur, s'accordèrent unanimement à l'approuver-. » Ce fragment de la Chronique d'Agaune, retrouvé par le Père Sirmond en 1671 et publié par lui pour la première fois dans l'appendice au iv^ volume de la Collection des Conciles, fixe péremptoirement à l'an 523, époque du meurtre de Sigéric, l'institution du Laus perennis et la date jusque-là controversée du procès-verbal dont nous avons reproduit plus haut la teneur.
Ligne des 13. Sigismond, après cette fondation expiatoire et la pénitence
roid Francs •
contre qui l'avait précédée, revint à Lyon, (c Mais, dit Grégoire de Tours, la vengeance divine s'attachait à ses pas. La reine des Francs, Grotechildis, réunit Clodomir et ses autres enfants : Fils bienaimés, leur dit-elle, ne me faites pas repentir des doux soins que j'ai prodigués à votre enfance. Partagez, je vous prie, le ressentiment de votre mère. Jadis mes parents ont été mis à mort par un roi des Burgondes. L'heure est venue de les venger. — A ces mots, les trois princes sentirent l'indignation bouillonner dansleurs veines: ils partirent avec leur armée pour attaquer les Burgondes. » Telles sont les paroles de Grégoire de Tours, nous les avons reproduites, sans atténuer en rien l'odieux du rôle prêté ici à sainte Clotilde. « Mais, dit M. du Roure, si ce récit est vrai, encore n'estil pas vraisemblable. Chilpéric, père de Clotilde, reposait dans le tombeau depuis près de quarante ans. Si vindicative qu'on puisse supposer la reine des Francs, il est peu probable que sa fureur
* Greg. Turon., liist. Franc, lib. 111, cap. v ; Patr. lat., tom. LXXI, col. 214. — * Labb., ConciL, tom. IV, appeud., col. 1818.
Sigismond.
CHAP. lY. — RETOUR DES BURGONDES A LA FOI CATHOLIQUE. 237
endormie pendant toute la vie du meurtrier Gondebaud, son oncle et le seul coupable, jusqu'au point d'avoir permis à Clovis d'accepter une alliance avec lui en 507, se fût réveillée tout d'un coup en 523, avec une ardeur juvénile, contre Sigismond qui était étranger au meurtre de Chilpéric. Tout au plus pourrait-on croire que les fils de Clotilde mirent en avant cet ancien grief de leur mère, pour colorer aux yeux des peuples l'inique invasion d'un pays voisin et allié. Mais ce serait prêter à ce siècle de violences les ruses diplomatiques et les hypocrites ménagements de notre âge, mensonges dont ordinairement les rois barbares osaient du moins s'affranchir. Le plus sûr est de penser que Grégoire de Tours s'est trompé sur les vrais motifs de la guerre, et que, s'il a cru la justifier en la rattachant à la piété filiale, il s'est trompé deux fois. La cause réelle de cette guerre fut l'impétueuse avidité de Clodomir. Ce roi de vingt-neuf ans, l'enfant préféré de sa mère, l'aîné des trois frères qui se suivaient à une année d'intervalle les uns des autres, régnait à Orléans. C'était donc à lui que devait revenir la meilleure part des provinces burgondes, d'après la disposition de ses états. Il entraîna facilement ses frères puînés dans son entreprise, bien qu'ils y fussent moins intéressés que lui. Mais il n'obtint qu'un simple assentiment, accompagné de vaines promesses, de Thierry, roi de Metz, son frère consanguin, quoique celui-ci fût le seul des princes Francs qui eût un véritable motif de s'émouvoir contre Sigismond, à l'occasion du meurtre de Sigéric, puisqu'il avait épousé une sœur de la victime, fille de Sigismond et d'Ostrogotha. Clodomir pouvait, il faut l'avouer, croire la circonstance propice à ses vues. Le parricide commis par Sigismond avait dû révolter les Burgondes et soulever l'indignation de Théodoric, roi d'Italie, aïeul maternel du malheureux Sigéric. Dès lors, il n'y avait pas lieu d'attendre de ce côté une opposition bien sérieuse à l'invasion de la Burgondie. Toutefois Clodomir aurait dû s'assurer de ce côté avant d'agir ; il ne le fit point et n'écoutant que son ardeur irréfléchie, il se précipita sur les provinces burgondes à la tête des Francs coalisés '. »
1 Du Roure, Hisi. de Théodoric, tom. II, pag. 111-115.
Défaite 14. Dans une bataille décisive contre Sigismond et son frère
parcfodomir. Gondomar, Clodomir fut vainqueur. Gondomar réussit à gagner de s^igismo^nd les Alpes et se déroba à toutes les poursuites. Il n'en fut pas de même de Sigismond. « Retiré d'abord, dit la Chronique d'Agaune, sur la montagne de Versalli ', le malheureux prince y vécut quelque temps en ermite, comme autrefois le prophète Élie. Cependant toute la Burgondie s'était soumise aux Francs, moins par inclination que par force. La tête du pieux roi fut mise à prix. Sigismond, couvert d'un habit de moine, les cheveux rasés, crut pouvoir échapper à tous les périls. Il continuait dans sa retraite de Versalli une vie de mortification et de pénitence, lorsqu'un jour il reçut la visite de deux ou trois de ses anciens officiers. Ceux-ci affichaient l'amour le plus ardent pour leur royal maître; ils s'offrirent à le conduire sain et sauf au monastère d'Agaune, oîi le prince pourrait, disaient-ils, près du tombeau des saints martyrs, attendre en sécurité des temps meilleurs. Sigismond accepta. Mais en arrivant aux portes du monastère d'Agaune, ces traîtres, nouveaux Judas, enchaînèrent leur souverain, et le livrèrent à une escouade de Francs, qui se mit aussitôt en marche avec l'auguste captif, et se dirigea vers Orléans oîi se trouvait alors le roi Clodomir. La femme de Sigismond et leurs deux jeunes fils Gisald et Gondebaud étaient déjà au pouvoir des Francs. Tous ensemble ils furent présentés à Clodomir, qui les fît jeter dans un obscur cachot -. » Gondomar, 13. Ils uc devaient pas y rester longtemps. Le roi d'Italie, Théosf"fsmo*iKi, doric, n'avait pu voir d'un œil indifférent les événements dont la la Bu?-ond'ie. Burgondic était le théâtre. Le retour de Sigismond et de ses sujets à la foi catholique était de nature à déplaire à un prince qui se considérait comme le protecteur officiel de l'arianisme en Occident. On ne voit pas cependant que Théodoric ait rien fait pour s'opposer à cette grande mesure. Mais le meurtre de Sigéric, son petitfils, et l'invasion franque qui suivit de près, le déterminèrent à
1 Les Bollandistes n'ont pu retrouver l'identification de cette localité. Nous n'avons pas été plus heureux nous-même. — ^ BoUand., Act., 1 maii. Sur l'emplacement de ce cachot, on éleva depuis à Orléans une chapelle en l'honneur de saint Sigismond, au lieu dit Campus Roseus (Camp-Rosier).
CUAr. IV. — RETOUR DES BURGONDES A LA FOI CATHOLIQUE. 239
intervenir. Conciliant à la fois les vues de sa politique avec la vengeance de l'affront sanglant fait à sa famille, il laissa d'abord écraser Sigismond par le roi d'Orléans, se réservant plus tard de protéger la Burgondie, dont le maintien comme royauté indépendante le garantissait du contact immédiat avec la turbulente nation des Francs. « Jamais, dit M. du Roure, on ne trouvera le roi d'Italie hors de ces sages voies, si ce n'est dans la dernière année de son règne, alors que, n'ayant plus qu'une pensée ou plutôt une passion furieuse, celle de soutenir l'arianisme par la force, il se montra disposé à laisser accabler la Burgondie, en haine des évêques catholiques de cette contrée K » Pour le moment, Théodoric se borna à envoyer un corps d'armée au pied des Alpes, sous la conduite de Tolonic, l'un de ses plus habiles généraux, avec ordre de se mettre en relations avec le fugitif Gondomar, frère du vaincu, et de l'aider à reconquérir le royaume burgonde. Le signal de l'insurrection contre les Francs fut donné sur toutes les montagnes. Gondomar, acclamé avec enthousiasme, eut bientôt chassé les garnisons insuffisantes laissées par Clodomir dans les principales cités, et fit son entrée triomphale à Lyon et à Vienne (524).
16. Clodomir, à cette nouvelle, bondit comme un tigre blessé. Il .'\ias9acre n avait rien tait pour prévenir un tel revers, ou plutôt il avait tout et de sa fafait pour le précipiter. Au lieu de retourner, après sa première et Clodomir^ facile victoire, dans son palais d'Orléans, il aurait dû de sa personne s'a°iDt Avit,° surveiller sa nouvelle conquête, et contenir par sa présence les sujets '' "'^'
que le sort des armes avait domptés sans les soumettre. Si quelqu'un était coupable, c'était donc lui. Cependant il fit retomber tout le poids de sa colère sur d'innocentes victimes. « Dans sa fureur, dit Grégoire de Tours, il donna l'ordre de tuer Sigismond, son captif. Le bienheureux Avit, successeur de saint Mesmin dans le gouvernement du monastère de Micy, ayant entendu cette sentence inique, s'écria : Au nom du Dieu tout-puissant, revenez sur cet ordre cruel. Ne faites point périr des innocents. Si vous écoutez ma voix, qui est celle de la justice, le Seigneur sera avec vous dans votre expédition, et vous
' Hist. de Théodoric, tom. II, pag. 117.
accordera la victoire. Sinon, vous tomberez entre les mains de vos ennemis, et l'on vous traitera, vous et vos enfants, comme vous aurez traité Sigismond et ses fils. — Clodomir répondit par des injures à ce prophétique avertissement. Beau conseil que vous me donnez là ! s'écria-t-il. Quelle folie ne serait-ce pas de laisser des ennemis derrière moi, pendant que je vais en combattre d'autres ! Ceux-ci se réuniraient aux guerriers burgondes pour m'attaquer à la fois et me perdre. Commençons d'abord par nous débarrasser de ceux que nous avons sous la main; la victoire contre les autres n'en sera que plus facile. — Il fit aussitôt décapiter Sigismond, sa femme et ses deux fils(l" mai 524), au lieu dit Co/î/mna*, près d'Orléans, et par son ordre on jeta leurs corps dans un puits ^,)) qui porta d'abord le nom de puits saint Sigismond, et plus tard par contraction Saint-Simon. — (c Les corps des illustres victimes, disent les actes d'Agaune, restèrent trois ans dans l'eau stagnante et fangeuse de ce puits. Déjà les reliques du saint roi étaient l'objet d'un culte public, et chaque nuit de pieuses mains venaient allumer une lampe en ce lieu. Après trois années, le vénérable Hymnemondus, abbé d'Agaune, fut averti par un ange de faire la translation de ces restes dans son monastère, et de leur donner la sépulture près des martyrs de la légion thébéenne. L'abbé ne savait comment exécuter un tel ordre, car il n'avait aucune relation avec les rois Francs. Il s'adressa à un noble burgonde, Ansemundus, qui avait été jadis l'un des plus dévoués serviteurs de la famille royale. Celui-ci fit parvenir la pieuse supplique au prince franc, Théodebert, qui s'empressa de donner l'autorisation désirée. L'abbé et quelques religieux d'Agaune se rendirent donc à Orléans. On procéda à l'extraction des corps, qui se trouvèrent dans un état de conservation parfaite. Leur translation jusqu'au monastère d'Agaune se fit au chant de la psalmodie instituée par le pieux Sigismond. L'abbé leur donna la sépultui'c dans l'église de Saint-Jean l'Évangéliste. Depuis ce jour, les pèlerins ne cessent de vénérer les reliques du saint roi, et de nombreux miracles ont lieu sur son tombeau ^. »
* Cette localité se nomme aujourd'hui Saint-Péravy-la-Colombe, à 4 lieues N.-O. d'Orléans. — ^ Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. vi; Putr. lut., tom. LXXl, col. 246. — 3 BoUand., Ad. S. Sigismund., 1 mail.
CnAP. lY. — RETOUR DES BURGONDES A LA FOI CATHOLIQUE. 241
17. A l't'-poque de cette translation, la prophétie du saint abbé Défaite de Micy s'était déjà en partie réalisée. Clodomir avait cessé de ciodomir au vivre. « Ce prince, dit Grégoire de Tours, avait de nouveau solli- vézoroQces. cité sans pouvoir l'obtenir la coopération de son frère Thierry, qui persista à demeurer étranger à cette expédition. Réduit à ses seules forces, Clodomir pénétra résolument sur le territoire burgonde et joignit l'armée de Gondomar à Yirontia (Vézeronces •). L'impétuosité des Francs fut telle, qu'au premier choc les troupes de Gondomar se débandèrent et prirent la fuite. Clodomir les poursuivit avec ardeur et se laissa entraîner avec quelques compagnons en avant du gros de son armée. Les fuyards le reconnurent de loin à sa chevelure flottante, symbole de la royauté chez les Francs, et lui tendirent un piège. Feignant de se rendre, ils s'arrêtèrent en criant : Venez, venez, nous sommes prêts à vous faire notre soumission. — Clodomir sans défiance se jeta dans leurs rangs, et tomba aussitôt percé de mille coups. Les Burgondes lui tranchèrent la tête, et l'élevant au haut d'une pique montrèrent ce sanglant trophée aux Francs. La victoire de ces derniers se changeait en défaite. Leur armée se retira, et Gondomar resta maître du royaume de Burgondie. La mort de Clodomir n'était que le premier signal des malheurs qui devaient successivement frapper toute sa famille. Ce prince laissait une veuve, nommée Guntheuca. Clotaire l'épousa de force, et s'empara de tous les états de son frère. Les trois fils de Clodomir, enfants encore en bas âge, furent recueillis par leur aïeule maternelle, sainte Clotilde, qui les éleva dans sa retraite au tombeau de Saint-Martin de Tours ^. i) Innocentes victimes, que devait plus tard atteindre la fureur ambitieuse de Clotaire, leur beau-père, leur oncle, leur spoliateur et leur bourreau î La bataille de Vézeronces (o24) rétablit l'autonomie du royaume burgonde sous la domination de Gondomar. Le nouveau roi dut payer à Théodoric l'appui qu'il en avait reçu. Le général italien Tolonic prit, au nom de son maître, possession définitive des ter-
i Vézeronces est aujourd'hui une bourgade de l'Isère, à 2 lieues N. de la Tour-du-Pin. — « Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. vi ; tom. cit. Cf. Agathias, Hist. Justin., lib. I.
XIY. 16
litoires de Genève , Apt , Carpentias , CaAaillon , Tricastinum (Saint-Paul-Trois-Châteaux) et Orange.
§ III. Forenrs arîennefs de Théodoric.
Mort de jg. Si, de ce côté, la politique du roi d'Italie avait obtenu un
Thrasamond, ' ...
roi des succès, la lévolution qui réduisit en captivité sa sœur Amalafrède,
Vandales. .
Avènement peine dcs Vandales d'Afrique, fut un coup de foudre pour ce
d Hildéric. '■
Captivité d' A- princc. On se rappelle que Thrasamond, ce persécuteur arien, avait
malairède, ■■• x x x / x /
sœur de épousé la sŒur de Théodoric. Au printemps de l'an 323, Thrasa-
Théodoric. ^
mond, enveloppé dans une marche à travers le désert par un chef des Maures de Tripoli, nommé Cabaon, avait essuyé une sanglante défaite. Cabaon, en sa quaUté d'indigène africain, ne pouvait supporter la domination vandale. CathoHque, ou peut-être affichant ce drapeau pour mieux couvrir ses projets de vengeance, il s'annonçait comme un ennemi déclaré des ariens. A la tête d'une armée composée d'arabes et de cavaliers numides, il marcha sur Carthage, en donnant aux siens pour consigne de relever partout sur leur passage les églises et les institutions catholiques. Thrasamond s'élança à sa rencontre; la bataille eut lieu après une marche fatigante dans des sables brûlants. Son armée fut mise en pièces ; il rentra presque seul à Carthage, et mourut de désespoir (mai 523), après un règne de vingt-sept ans. Les règles ordinaires de succession, adoptées dans les autres états, eussent appelé au trône le fils du roi défunt. Mais le fondateur de la monarchie vandale, Genséric, sans doute dans l'intention de prévenir les désordres qui accompagnent trop souvent les régences, avait établi cette loi bizarre que l'héritier présomptif de la couronne serait toujours le prince le plus âgé de la famille royale. En conséquence, le fils de Thrasamond et d'Amalafrède se vit écarté du trône par son oncle paternel, Hildéric, qui fut proclamé roi des Vandales. Amalafrède, à la tête de six mille goths qui formaient sa garde personnelle et appuyé par un corps de troupes byzacènes sous les ordres d'un chef énergique, nommé Antala, crut pouvoir revendiquer les droits de son fils, et protester contre l'avènement d'IIildéric. Cette courageuse résistance n'aboutit qu'à un nouveau désastre.
CUAP. IV. — FUREURS ARIENNES DE TnÉODORIC. 243
La reine fut réduite en captivité, après avoir vu massacrer sous ses yeux ses partisans les plus fidèles. « La captivité de sa sœur et le massacre des goths auxiliaires, dit M. du Roure, causèrent à Théodoric une indignation inexprimable. Il fit savoir aussitôt à Hildéric que, dès ce jour, il renonçait à toute alliance avec lui, le menaçant d'ailleurs de sa colère s'il osait attenter aux jours d'Amalafrède *. » Tout porte à croire que le puissant roi d'Italie ne se fût pas borné à ces démonstrations, plus retentissantes qu'efficaces. Mais Hildéric venait de prendre une mesure qui rendait son nom populaire dans tout l'Occident. Le premier acte de ce prince avait été de rappeler les évêques catholiques bannis en Sardaigne, et de leur rendre les églises confisquées par les ariens. Saint Fulgence et ses vénérables compagnons d'exil reprirent donc la route de leur patrie. La joie des Romains et celle du pape saint Jean I fut grande, à la nouvelle de ce changement subit et inespéré. On disait qu'Hildéric lui-même inclinait personnellement vers le catholicisme. Sa mère, l'ex-impératrice Eudoxie, veuve d'abord de Valentinien III puis de l'empereur éphémère Petronius Maximus, enlevée de Rome en 455 par Genséric et mariée de force au fils de ce conquérant, était catholique. Les souvenirs d'enfance du nouveau roi des Vandales le rattachaient donc à la foi véritable. De plus, d'anciennes relations d'hospitalité, cimentées par une affection solide, l'unissaient à Justinien, neveu de l'empereur d'Orient Justin le Vieux. A peine monté sur le trône, Hildéric renoua ses rapports avec la cour cathohque de Byzance. Un tel ensemble de situations ne permettait pas à Théodoric de songer à une expédition contre Carthage. Procope explique l'inaction du roi d'Italie en cette circonstance par le manque de vaisseaux de transport. Mais les lettres officielles de Cassiodore attestent au contraire que la flotte italienne était alors des plus considérables et des mieux approvisionnées. Ce ne furent donc pas les ressources matérielles qui manquèrent à Théodoric ; l'opinion publique seule lui fit défaut. Mais s'il fut contraint de céder pour le moment devant elle,
' Hist. de Théodoric, tom. II, pag. 123.
9iA
PONTIFICAT DE SAINT JEAN I (o23-o26).
ses ressentiments grandirent à proportion. Son petit-fils, Sigéric, mis à mort par un prince que les catholiques vénéraient comme un saint ; sa sœur Amalafrède, prisonnière d'un roi vandale que les catholiques acclamaient, lui firent prendre en horreur le catholicisme qu'il avait jusque-là respecté. Comme si des événements d'une nature essentiellement politique, et auxquels le principe religieux était étranger, avaient eu le moindre rapport avec une question de théologie. Mais les plus nobles caractères ont de ces aberrations. La personnalité aveugle trop souvent l'intelligence et transforme un héros en tyran. Théodoric devait en fournir une preuve non moins triste qu'éclatante.
Edii de 19. L'empereur Justin le Vieux crut devoir couronner l'œuvre
Justin contre d'unificatiou rehgieuse qui faisait la gloire de son règne, et préved'OHent"*^^ nir le retour des dissensions théologiques dont l'Orient avait tant
représafiies souffcrt, par unc mcsurc empruntée à la législation théodosienne.
^^^ ric.° °" L'édit qu'il porta en ce sens ne fut en effet qu'une reproduction de vingt décrets antérieurs, et non pas, comme le disent certains auteurs modernes, une innovation despotique sans précédents et sans exemple dans l'histoire. Voici le sommaire de la constitution de Justin, tel que nous l'a conservé le Corpus juris civilis : « Les manichéens seront expulsés de l'empire, et s'ils résistent punis de mort. Les hérétiques (sous ce nom nous comprenons tous ceux qui ne sont point orthodoxes), les païens, les Juifs, les Samaritains, sont déclarés inhabiles aux magistratures et aux charges ; ils ne pourront être appelés aux fonctions de juges, de défenseurs des cités, de sénateurs. Nous voulons par là leur ôter le pouvoir de tyranniser nos sujets, et de juger les cathohques et les évoques. Ils ne pourront non plus servir dans nos armées, à moins qu'ils ne soient fils de légionnaires. Dans ce cas seulement, ils resteront à leur poste, se soumettant d'ailleurs aux règles de la disciphne militaire, et évitant de molester les orthodoxes ou d'intenter contre eux des poui-suites publiques ou privées. Toute action judiciaire de ce genre sera considérée comme nulle et de nul effet ; les contrevenants seront punis d'une amende de vingt livres ; même peine pour les juges qui leur auraient prêté leur concours; s'il
CIIAP. lY. — FUREURS ARIENNES DE TUÉODORIC. 24S
s'agissait d'un gouverneur de province, l'amende serait de cinquante livres. Nous exceptons cependant de cette mesure les Goths fédérés, et ceux de cette nation qu'il plairait à l'empereur d'appeler aux charges publiques '. » — Tel était en substance le fameux cdit de Justin. Il souleva dans l'âme de Thcodoric une colère que M. du Roure, son récent historien, partage et cherche à justifier. (( Qui pouvait, dit-il, se méprendre sur la portée d'une semblable persécution dirigée contre les ariens? Certes ce n'était pas le roi d'Italie. Quel temps choisissait-on pour les frapper? Celui ou les ariens étaient plus tranquilles et plus rares, chez les Grecs du moins, qu'ils n'avaient jamais été. Ils n'étaient désormais nombreux que chez les barbares auxiliaires, notamment chez les Goths qu'on daignait pour la forme excepter de la persécution. Du reste, quels troubles nouveaux avaient-ils excités ? Pouvait-on leur imputer les hérésies de Nestorius et d'Eutychès, que l'édit d'ailleurs ne mentionnait pas? Loin d'avoir été coupables du schisme de l'Hénotique, quels obstacles avaient-ils apportés à sa solution? N'était-ce pas au contraire lui, Théodoric, leur patron officiel, qui avait le plus contribué en Occident à ramener la paix de l'Église? Et de quelle manière procédait-on à cet acte inique et funeste? Sans préparalion, sans pourparlers, sans adoucissements, comme s'il se fût agi de préserver l'état d'un imminent péril. Avait-on seulement prévenu le roi d'Italie d'une telle mesure, des motifs urgents qui la commandaient, des dangers d'un retard ou d'un tempérament quelconque ? Cependant on n'ignorait pas sa pensée, et les conve-
^ Manichœi undique expelluntor, et capite puniuntor. Reliqui auiem hœretici {hœreticus est omnis non orthodoxus) et Grœci [seu Pagani) etJudœi, et Samaritœ prohibentur magistratum gerere, et dignitutem halere, aut jus dicere, aut defensores, aut patres civitatum fieri [ne habeunt licentiam vexare, aut judicare Christianos aut Episcopos). Item militare quoque prohibentur, prœterquam si ex génère cohortalinorum sunt : hi enim manent, onera quidem sustinenies : non offendentes autcm, neque in orthodoxes quid exequentes in publias, vel privatis causis. Qui autem tentaverit quid liorum facere, prœterquam quod factum pro infecto crit, dabit etiam 20 libra:;, et qui publias ipsos descriptionibus inserere conati fuerint, etiam 20, et prassides quinquaginta. Excipiuntur Gotthi, qui fiunt fœderati, et aliter prout imperatori visum fuerit, honorantur, (Cod. Justinian,, lib. I^ lit. V, leg. 12.)
nances impérieuses de son rang. On pouvait aisément prévoir ce qui arriva en effet, c'est-à-dire que les opprimés, le regardant à bon droit comme leur protecteur naturel, s'adresseraient à lui pour en obtenir garantie ou refuge. Etait-ce donc qu'on dédaignait sa puissance ou qu'on la voulait amoindi^ir, sinon même en commencer la ruine, en le rendant la fable ou l'horreur d'une partie de ses sujets * ? »
Véritable 20. Ce clialeurcux plaidoyer, inspiré à un historien d'ailleurs fort
caractère de
l'édit de Jus- gravc par uu onthousiasmc rétrospectif pour son héros, est visible-
tin. Corres- ^
pondance ment cxageré. Le texte de l'édit ne se prête nullement a 1 mterpré-
de Théodoric ... .
avec rem- tatiou QO irato qu'en fit Théodoric, et que M. du Roure répète après sujet. lui. Les ariens n'y sont pas nommés une seule fois ; non plus d'ailleurs que les nestoriens, les eutychéens ou les acéphales. Tous ensemble sont compris sous la dénomination générale d'hérétiques, c'est-à-dire non orthodoxes. Évidemment donc ce nétait pas contre les ariens en particulier que la constitution impériale était dirigée. Les ariens, ainsi que le fait très-sagement observer M. du Roure, se trouvaient en petit nombre en Orient. Le décret de Justin a surtout pour but de faire cesser les vexations, les outrages, les persécutions, dont les catholiques de son empire avaient souffert depuis trente ans. Or, ces persécutions n'avaient point été le fait des ariens, mais celui des disciples de Nestorius et d'Eutychès, que l'édit frappait directement, en flétrissant leurs outrages. Quant à l'insinuation de mauvaise foi qui n'aurait excepté que pour la forme les Goths auxiliaires, le texte est tellement formel qu'il est impossible de l'admettre : Excipiiintur Gotthi, qui fiunt fœderati, et aliter, prout imperatori visum fuerit, honorantur. Enfin le décret ne mérite nullement les qualifications de cruel, d'inique et de violemment persécuteur. Nous en avons un témoignage précis dans la correspondance qui s'engagea entre Théodoric et l'empereur à ce sujet. « Prétendre dominer sur les esprits, disait Théodoric, c'est usurper les droits de la divinité. La puissance des plus grands souverains se borne à la police extérieure. Ils ne sont en droit de punir que les perturbateurs de l'ordre public, lequel est placé sous
> Hist. de Théodoric, tom. H, pag. 133-136.