‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 40 sur 103 · COAP. IV, — FUREURS ARIENNES DE THÉODORIC · texte numérisé non relu

COAP. IV, — FUREURS ARIENNES DE THÉODORIC

leur garde. L'hérésie la plus dangereuse serait celle d'un prince qui séparerait de lui une partie de ses sujets, uniquement parce qu'ils ne croient pas ce qu'il croit lui-même. » Justin répondait : « Je ne contrains personne à embrasser telle ou telle foi, je ne prétends en aucune façon gêner les consciences, surtout je ne me fais point persécuteur; mais je veux mettre un terme à la persécution subie jusqu'ici par les catholiques. Je suis le maître de choisir ceux par lesquels je veux être servi. Déclarer que j'userai de mon droit n'est pas une persécution. L'ordre public dans mon empire exige l'uniformité du culte extérieur; je l'établis, sans forcer mes sujets à croire ce que je crois moi-même *. d Le raisonnement de Justin avait été celui de Théodose et de Constantin-le-Grand. Il sera plus tard celui de Charlemagne. Intrinsèquement il est inattaquable. On remarquera d'ailleurs que, dans toute cette discussion entre les deux princes, les mesures de rigueur édictées contre les manichéens ne furent pas mises en question. Théodoric proscrivait les disciples de Manès en Italie, exactement comme Justin à Constantinople. M. du Roure prétend, il est vrai, que Théodoric commettait en cela « une erreur et une faute *. n Mais cette appréciation, conforme aux idées du libéralisme moderne , n'est pas justifiée en histoire. Les manichéens, nous l'avons vu, constituaient une affiliation secrète, également dangereuse pour la morale publique, la sécurité de l'État et la foi de l'Église.

21. L'échange de ces lettres entre les deux souverains remplit toute l'année 324. L'irritation de Théodoric allait croissant. « Après avoir fait détruire l'oratoire de Saint-Etienne dans le faubourg de Vérone, et raser l'autel dédié au premier martyr, il interdit absolument aux Romains le droit de porter des armes, pas même un couteau de poche 3, » Ces violences éloignèrent de la cour les plus vertueux personnages. Cassiodore se démit de toutes ses charges. Son poste de référendaire {referendarius) fut donné au comte Cyprianus, soldat de fortune qui avait jadis montré quelque valeur dans les guerres contre les Gépides et les Bulgares, mais dont

* Sigon., Imper. Occirl., lib. XVI. — « Du Roure, Hisf. de Théodoric, tom. II, ag. 133. — 3 Anonym. Vales., apud Amm. Marcell.. édit. de 1681, pag. 670.

Retraite (ie Cassiodore. Proscriptioa du sénateur Albinus. Eiil de Boèce.

248 PONTIFICAT DE SAIiNT JEAN I (523-526).

la cupidité, l'avarice et une ambition effrénée déshonoraient le caractère. Ce nouveau chancelier introduisit au prétoire royal une accusation de lèse-majesté contre le patrice romain Albinus, personnage consulaire , l'un des membres les plus illustres du sénat, l'ami du pape saint Jean I, de Boèce, de Symmaque, enfin de tout ce qu'il y avait de plus vénéré à Rome. « Le crime reproché à Albinas consistait, dit l'anonyme de Valois, en une correspondance secrète qu'il aurait entretenue avec l'empereur Justin, pour renverser le trône de Théodoric. Le noble vieillard comparut devant le tribunal, et nia énergiquement le fait. Boèce, qui avait alors le titre de maître des offices, prit courageusement sa défense, et s'adressant à Théodoric : L'accusation portée par Cyprianus est fausse, s'écria-t-il. Si Albinus est coupable, je le suis moi-même, et tout le sénat de Rome avec nous. Seigneur roij c'est une fausseté abominable ! — Le comte Cyprianus pâlit, à cette exclamation pleine d'une généreuse franchise. Il demeura quelque temps sans pouvoir articuler une parole. Enfin il déclara qu'Albinus et Boèce étaient complices du même crime, et qu'il produirait contre eux des témoins irrécusables '. » C'étaient de faux témoins que Cyprianus se proposait de faire comparaître. Il réussit à en recruter un certain nombre. Deux chefs goths, Conigast, aux déprédations duquel Boèce s'était opposé en diverses occurrences; Triguilla, l'intendant infidèle du domaine royal 2; trois romains, Basilius autrefois chassé du palais pour ses malversations, Gaudentius et Opilio également bannis de la cour pour leurs brigandages et menacés d'être marqués au front du stigmate infamant des voleurs ^ ; tels furent les accusateurs à gages produits

* Anonym. Vales., loc. cit.

- Qiioties ego Conigastum in imbecilUs cujusque fortunas impetum facientem obvius excepi! quolies Triguillam, regiœ prœpositum domus, ah incepta perpelratuque jam prorsus injuria dejeci! (Boet., De consol. philos., lib. I, cap. viii ; Pair, lut., toin. LXUl, col. 617.) Nous avons déjà fait observer que ce Triguilla semble le mêtue que l'anouyme de Valois désigne sous le uom de Triwanes. (Cf. u" 4 de ce chapitre.)

' Quorum Basilius, olim regio minisierio depulsus, in delaiionem nosiri nominis, alieni oeris necessitate compulsus est. Opilionem vero, atque Gaudentium,

CnAP. IV. — FUREURS ARIENNES DE TIIÉODORIC. 249

par le comte Cyprianus. « Le roi Théodoric, ajoute l'anonyme de Yalois, prêta l'oreille aux mensonges de ces hommes tares, ennemis personnels de Boèce, et demeura sourd aux attestations contraires de tout le sénat romain. Albinus et Boèce furent condamnés sans avoir été ni entendus, ni confrontés avec leurs accusateurs. Boèce fut d'abord interné dans le baptistère de l'église de Ticinum (Pavie), et bientôt après exilé dans le territoire de Galvenzance '. » (525.)

22. Sur ces entrefaites, les messagers envoyés à Constantinople T^rd^i par le roi d'Italie rapportèrent les réponses de l'empereur. Loin de revenir sur son décret, Justin en pressait l'exécution et « rendait aux catholiques les églises autrefois possédées parles ariens-. » — « Qui n'a point vu, dit M. du Roure, l'éléphant insulté, ne saurait qu'à peine concevoir la fureur de Théodoric à la réception de cette nouvelle. Il voulait aller brûler Constantinople ; il voulait user de représailles et saisir toutes les églises d'Italie ; il assemblait indistinctement tous les catholiques de sa cour et leur parlait ainsi : « Est-ce là votre reconnaissance pour tant de services que je vous ai rendus? Est-il un prince de votre communion, je n'en excepte pas l'empereur lui-même, qui ait fait pour vous ce que j'ai fait depuis trente ans? Ne vous ai-je pas laissé toute la liberté que vous pouviez souhaiter? Qui a réprimé le schisme de l'antipape Laurent? Qui a délivré l'église romaine du joug de ses oppresseurs? {i Enfin qui a rétabli parmi vous la justice et la paix? N'est-ce pas à | moi seul que vous êtes redevables de tous ces avantages? Abuserat-on ainsi de ma bonté et de ma patience, en me prodiguant l'outrage, sans égard pour ma personne, èans respect pour l'autorité que Dieu m'a mise en main? J'en jure par le Dieu vivant, si l'empereur ne rétracte ses édits injustes, si je n'ai une prompte satis-

quum oh innumeras multiplicesque fraudes ire in exsilium regia censura decrevisset, quumque illi parère nolentes sacrarum sese œdium defensione tuerentur, compertumque id régi foret, edixit ut in intra prœscriplum diem Ravenna urbe décédèrent, notas insigniti frontibus pellerentur. (Boet., De consolât, philosoph., lib. I; Patr. lat., tom. LXIII, col. 620, 621.)

* Anonym. Vales., ap. Amm. Marcell.. pag. 670. — - Ecclesias arianorum catfiolicas consecrabat. {Lib. Pontif., Nolit. in Joann. I.)

faction, d'ici à un an il ne restera plus un seul catholique dans mes états. Je leur aurai fait à tous trancher la tête *. » Ambassade 23. Daus Cette explosion d'un roi septuagénaire, on ne reconnaît 3

lOrCcB u6 *

saint Jean I plus la sagessc, le calme, la mesure, la dignité, uni pendant un

à CoDstan- ' ^ l

tinopie. règne de trente années avaient valu à Théodoric le titre de Grand. « Il revint à Ravenne, dit l'anonyme de Yalois, résolu d'agir non plus en ami de l'Église, mais en persécuteur acharné. Oubliant les bienfaits qu'il avait reçus de Dieu, les grâces singulières dont il avait été l'objet, il tourna contre le ciel les armes qu'il devait à la bonté de la Providence. Il se flattait d'intimider l'empereur d'Orient par de nouvelles menaces. Dans ce but, il manda le pontife Jean, évêque du siège apostolique, et lui dit : Partez pour Constantinople. Allez trouver l'empereur Justin ; dites-lui qu'il ait à reconnaître pour orthodoxes et à traiter comme tels les ariens qualifiés par lui d'hérétiques ^. » — « Ce n'était plus là de la politique, ni même de la vengeance, dit excellemment M. du Roure, c'était de la démence commencée ^. » « Le pape Jean, continue l'anonyme de Valois, répondit : Je suis entre vos mains, ô roi. Faites vite, et décidez ce que vous voulez faire. Je ne transmettrai jamais un pareil message. Je ne tiendrai point à l'empereur le langage que vous désirez. En tout le reste, j'essaierai de vous le rendre favorable, et avec l'aide de Dieu j'espère y réussir. — Théodoric ne répondit rien. Du ton de la plus vive colère, il ordonna de préparer un navire sur lequel il fit monter le pontife, ainsi que l'évêque de Ravenne Ecclesius, Eusèbe de Fœneste (Fano) , Sabinus de Campanie et deux autres, en compagnie de quatre sénateurs, Théodore, ïmportunus et les deux Agapitus'*. » — « Or, dit le Liber Pond'ficalis, le pape Jean souffrait alors d'une maladie qui lui ôtait toutes ses forces. En montant sur le navire, il pleura ^. » — « Mais, reprend le chroniqueur anonyme, Dieu, qui n'abandonne jamais ses fidèles serviteurs, veillait sur le pontife, et la traversée fut heureuse ^. n (525.)

* Du Roure, Hist. de Théodoric, tom. II, pag. 145, 146.

2 Anonyin. Vales., pag. 670. — » Hist. de Théodoric, tom. II, pag. 147. — * Anonym. Vales., pag. 671. — •' Lib. Pontif. ; Pair, lut., tom. CXXVIII, col. 513. — 6 AnoQym. Vales., pag. 671.

cnAr. IV. — BOÈCE. 231

§ IV. Boècc.

24. Pendant que le navire qui portait le chef de l'Éfflise s'éloi- ^°^<^^ <î' '*

•^ ^ critique mo-

ffnait des côtes d'Italie et faisait voile pour l'Orient, Boèce, dans «îerue. Ab-

*-' . sence préten-

son exil de Ticinum, écrivait les premières pages de l'œuvre qui, , ^".^ "'e

'■ i u j. 7 témoignages

sous le titre de Consolation philosophique, a rendu son nom im- contemporains en famortel. Boèce fut-il chrétien? Telle est la question préliminaire veurduchris-

^ tianisme de

qu'il nous faut éclaircir, en ce siècle de scepticisme historique ou Boèce. les traditions les mieux fondées sont parfois l'objet des plus vives attaques. Si l'on eût posé cette interrogation à saint Thomas d'Aquin * et à Bossuet -, leur génie se fût révolté d'un doute pareil. Encore aujourd'hui, le peuple de Pavie, fidèle au culte du martyr Boèce, l'honore chaque année, le 23 octobre, par une solennité publique.

' Saint Thomas d'Aquia, dans sa Somme théologique, invoque à chaque page les témoignages chrétiens de Boèce. (Cf. Summ. theolog., 1 p., q. 10, a. 1 ; q. 29, etc.)

2 L'édition de Boèce ad usum Belphini, par P. Cally, de Caen, fut publiée d'après le conseil du duc de Montausier et de Bossuet, chargé? tous deux de l'éducation du fils de Louis XIV. Voici en quels termes l'éditeur s'exprime à ce sujet : Commeniariorttm in Consolationem philosophicam vitia optime animaclvertit vir ut gente, sic rloclrina omnique génère virtutum prœstantissimus, Carolus Sanctu-Maureus , Montauserii dux, serenissimi Delphini moderntor, et pro singulari sua in rébus principum consulcndis prudentia, œgre tulit fada prudentisîimi illius aulici, cujus consiliis quandiu usus est rex Theodericus, tandiu vitam oplimo imperntore dignam egit, ohscurioribus verbis velata latere. Idipsum elium novit illustrissimus Ecclesiœ princeps Jacobus Benignus Bossuetius, Condomensis episcopus, ejusdem serenissimi Delphini prœceptor, et pro eximia sua in divinis myaleriis sapientia doluit, cogitala sapientissimi illius theologi, que docente humana libertas cum divina providentia conciliatur, compressiori quodam disserendi modo occultata ignorari. Nous n'avons rien trouvé, dans les œuvres complètes du grand évêque de Meaux, qui puisse justifier par un texte formel l'appréciation donnée ici par l'éditeur du De onsolatione. Mais nous ne l'eu croyons pas moins véritable, et nous y joignons volontiers la mention suivante d'un nom moins célèbre que celui de Bossuet, mais considérable cependant dans le domaine de la science ]i\?,iOTiq\ie. Id quoque vidit clarissimus vir Petrus Daniel Huetius, nostrœ quondam Cadomensis academiœ alumnus ; cujus etiam opéra idem serenissimus princeps ad lilterarum et sapientiœ siudia utitur... Illa, inquam, prœclara Galliœ nostrœ lumina improiam hanc querebantur Boetii sortem. (Boet., De consolât, philosophiœ, edebat Petrus Caîlyus ad usum Delphini, 1679, Praefat., n° 2; Patr. lat., tom. LXiU, col. 553.)

252 PONTIFICAT DE SAINT JEAN I (o23-o26).

Jusqu'à ces derniers temps, la science acceptait sur ce point le témoignage de la tradition, et M. Cousin disait de Boèce : a II peut être considéré au moyen âge comme le lien entre le passé et les temps nouveaux. Chrétien et latin, il traduisit de la philosophie grecque et latine ce qui pouvait servir à polir et à façonner un peu la rude enfance du christianisme barbare. Aussi l'étude de Boèce devint-elle aisément universelle, et elle fut longtemps utile pour aiguiser, assouplir, fortifier la pensée et lui imprimer l'habitude de la rigueur et de la précision '. » Sans méconnaître l'influence philosophique de Boèce, la critique moderne s'est évertuée à lui ravir ses deux plus beaux titres de gloire, celui de chrétien et celui de martyr. Dans un mémoire à l'Académie des Inscriptions et Belleslettres intitulé : De l'origine des traditions sur le christianisme de Boèce, M. Ch. Jourdain s'exprime ainsi : « Boèce a-t-il été le fervent chrétien que l'histoire ecclésiastique nous représente? Est-il l'auteur des ouvrages de théologie qui portent son nom? Sa foi religieuse a-t-elle contribué aux persécutions dont il fut victime? Il y a plusieurs années, M. V. Le Clerc posait déjà ces questions, et il les tranchait par la négative dans une série de leçons dont le souvenir est encore vivant chez ceux qui les ont entendues. Mais c'est en Allemagne surtout que l'opinion commune a trouvé de nombreux contradicteurs. Arnold, Shlosser, lland et bien d'autres, l'ont si fortement combattue, que, malgré l'habileté de ses défenseurs, dont les derniers sont MM. Baur, Suttner et Schenkl, elle a perdu beaucoup de terrain 2. » Les motifs sur lesquels s'appuie la moderne critique pour conclure que Boèce, loin d'avoir été un martyr, ne fut pas même baptisé, sont de deux sortes : extrinsèques et intrinsèques. Sous le premier chef, M. Jourdain inscrit les assertions suivantes : « Aucun des auteurs contemporains avec lesquels Boèce fut en relation, de son vivant, n'a laissé soupçonner dans sa correspondance avec lui que Boèce pût être chrétien. Ainsi

1 Cousin, Introd. aux œuvres d'Abélard.

2 Ch. Jourdain, De Vorigine des tradilions sur le christianisme de Boèce. Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des inscriptions et Belleslettres, Ife série, tom. VI, 1860, pag. 331.

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Cassiodorc et Ennodius de Pavie, dont les lettres nous ont été conservées, ne disent rien de semblable. Il est vrai que Cassiodore, en chargeant Boèce de choisir un musicien pour la cour de Clovis, lui écrivit quelques phrases pompeuses sur les effets divins de la lyre de David, et sur les nouvelles victoires que la douce puissance du chant allait remporter, comme au temps d'Orphée, sur des cœurs barbares et païens. Ces expressions, bien que mêlées de beaucoup de réminiscences mythologiques, supposent sans doute chez celui qui les employait une semence chrétienne ; mais prouvent-elles que cette semence eût fructifié chez celui à qui elles étaient adressées ' ? Cassiodore, d'ailleurs, nous a laissé une liste des ouvrages de Boèce. Les traités théologiques attribués à ce dernier n'y figurent point. Ennodius , en plusieurs passages , loue les grandes qualités de Boèce, son talent précoce, son assiduité au travail, une érudition assez vaste pour embrasser la sagesse des grecs et celle des latins ; mais, nous ne lisons nulle part dans cette correspondance que Boèce eût allié aux études profanes la méditation des vérités divines. Ennodius ne parle pas de sa religion et ne le loue jamais sur ce point; il n'emploie même pas avec lui la formule chrétienne : vale in Christo, dont il se sert avec d'autres, par exemple avec Symmaque^. » — « Isidore de Séville, qui mourut en 636, ce grand évêque si profondément versé dans toutes les branches de la science religieuse, auteur d'une encyclopédie qui, sous le titre modeste d'Ffymologiœ , résume tout le savoir de l'époque, Isidore de Séville ne fait pas figurer Boèce dans son catalogue des écrivains ecclésiastiques. Même silence chez Ildefonse de Tolède. — Grégoire de Tours ne parle pas de la disgrâce de Boèce, bien qu'en son livre De la gloire des martyrs il s'étende sur la persécution ordonnée par Théodoric contre les catholiques d'Italie. Saint Grégoire le Grand n'en parle pas davantage dans ses Dialogues. La disgrâce de Boèce est attribuée par Procope aux délations de gens envieux et à des motifs purement politiques.

1 Ch. Jourdain, De l'origine des traditions sur le christianisme de Boèce, pag. 340. — 2 Id., ibid., pag. 338.

Le chroniqueur Marius la mentionne sans explication, sous l'année 524 ^ » — « Cependant voici que, vers l'an 725, le roi des Lombards, Luitprand, élève à Boèce un mausolée à Pavie, dans l'église de Saint-Pierre-au-ciel-d'or, fondée depuis peu. C'est ce mausolée aujourd'hui détruit, que Dante avait visité et dont il est question dans ces vers de la Divina Commedia, par lesquels le poète salue l'âme sainte de Boèce, qui dévoila les mensonges du monde aux hommes attentifs à sa voix :

L'anima santa che 7 mondo fallace Fa manifesto a chi di lei ben ode ". »

Substitution 25. « Nous vcnous de marquer, je crois, ajoute M. Jourdain, imaglnéTpar l'époquc précisc oij la tradition du christianisme de Boèce a pris

'modèrue.^ naissaucc en Italie, et de là s'est répandue dans toute l'Europe. Mais comment cette tradition a-t-elle pu se former? Quel motif poussa Luitprand à élever un tombeau dans une église chrétienne, près du maître-autel, en l'honneur d'un personnage illustre sans doute, mais qui ne se recommandait jusque-là que par des titres purement profanes? Ce motif fut, autant qu'on peut le supposer, une confusion de personnes dont je crois avoir découvert l'origine 3. » La découverte de M. Ch. Jourdain se réduit à une série de conjectures qu'il formule ainsi : « Dans le cours du vi'' siècle, le nom de Boèce était assez commun. Il fut porté par un évêque de Cahors, qui assistait en 506 au concile d'Agde, et en 511 à celui d'Orléans ; par un évêque de Carpentras, qui souscrivit en 584 au concile de Valence ; par un évêque de Maguelonnc, qui délégua l'archidiacre Genesius pour le représenter en 589 au concile do Tolède, et enfin par un évoque d'Afrique de la province de Bysacène, exilé vers Tan 504 en Sardaigne avec saint Fulgence. » Ce dernier paraît à M. Ch. Jourdain devoir être le véritable auteur des traités théolo-

* Ch. Jourdain^ De l'origine des Irad. sur le christianisme de Boèce, pag. 341 et 343.

* Dante, Divin. Commed., Parad., x, v. 124 ; Ch. Jourdain, ibid., pag. 345. 3 Id., ibid., pag. 347.

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giques connus sous le nom de Boèce. La ressemblance de nom se prête à cette conjecture; la nature des sujets traités convient à un évèque ; enfin, les loisirs de l'exil laissaient au proscrit tout le temps de se livrer à la composition. On peut donc fort bien supposer que ce Boethus, car c'est ainsi qu'il est constamment nommé par les éditeurs des œuvres de saint Fulgence *, sera mort en Sardaigne avant l'époque oîi les évêques exilés rappelés par Hildéric purent rentrer dans leur patrie. Il faudra supposer encore qu'on lui ait donné la sépulture près des reliques de saint Augustin à Cagliari, et qu'on ait eu le soin d'inscrire sur son tombeau le nom de Boethus, mais sans y joindre la mention de son titre d'évêque. Une fois admises toutes ces hypothèses préliminaires, il devient assez facile de conjecturer que Luitprand, ayant transféré de Cagliari à Pavie les reliques de saint Augustin, en 723, aura également trouvé le corps du confesseur Boethus. Il est vrai que les chroniqueurs nous ont transmis la liste de ceux des évêques africains morts en exil, et confesseurs de la foi, dont les reliques furent transférées par Luitprand à Pavie, en même temps que celles de saint Augustin. Le nom de Boethus n'y figure pas; mais on peut conjecturer qu'il aura été omis par inadvertance. Il faut donc suppléer à cet oubli et supposer encore, i" que le vocable de Boethus, lu sur le tombeau ouvert en Sardaigne, en 723, aura été transformé en celui de Boetius ; 2° que nul ne se sera étonné de découvrir à Cagliari le corps du philosophe Boèce décapité ùTicinum (Pavie) ; 3" que la notoriété publique de cette mort si fameuse aura fait place immédiatement à une croyance tout opposée ; 4° enfin que l'on sera tombé subitement d'accord pour vénérer comme saints et authentiques les restes du philosophe Boèce, trouvés parmi les tombeaux de six évêques africains morts en Sardaigne. Il faut ajouter que les chroniqueurs contemporains de Luitprand distinguent soigneusement entre les reliques transférées de Cagliari, et « le corps du philosophe Severinus Boetius, homme de Dieu; corpus Severini

'Un évêque africain, du nom de Boethus, est en ftffet mentionné trois fois dans les œuvres de saint Fulgence, Epist. xv, xvi et xvii; Patr. lat., t. LXV, col. 435, 443 et 451.

de Boèce.

Boetii philosophie viri Dei, » inhumé à Pavie même, et décoré d'un superbe mausolée élevé en son honneur par le roi des Lombards. Mais c'est une nouvelle inadvertance à mettre sur le compte des chroniqueurs.

Prétendu 26. Le lectcur se demandera peut-être pourquoi ces efforts

paganisme de t,i i ■> i •

la Consola- d'éruditiou et cette surcharge d hypothèses. C est que la cri-

tion philoso- . .„ . .

plaque tique modcme croit avoir des motifs intrinsèques établissant péremptoirement que Boèce ne fut jamais chrétien, et que les œuvres théologiques connues sous son nom ne peuvent pas être sorties de sa plume. « Quand on parcourt les ouvrages les plus authentiques de Boèce, dit M. Jourdain, on est étonné de n'y découvrir aucun vestige des croyances pour lesquelles, dit-on, il serait mort. Je ne parle pas seulement de ses commentaires sur VOrganum d'Aristote, ni de ses écrits mathématiques dont le sujet ne se prêtait pas à l'effusion du sentiment religieux; mais que dire de la Consolation de la philosophie? C'est bien là l'œuvre suprême de l'écrivain, la dernière confidence de son génie et pour ainsi dire son testament. A quelle heure et dans quel ouvrage aura-t-il épanché son âme et donné un libre cours à ses plus intimes convictions, si ce n'est dans ces pages qu'il écrivit sous les fers, un pied déjà dans la tombe? S'il a été sincèrement chrétien, n'a-t-il pas dû proclamer sa foi, lorsqu'il dissertait sur la justice de Dieu, au moment de comparaître devant elle? Boèce ne cherche pas à cacher le flambeau où s'allument ses suprêmes espérances. Ce n'est pas la religion, l'Évangile d'une main et la croix de l'autre, qui vient le trouver dans son cachot, c'est la philosophie ; c'est elle qui l'enseigne, l'exhorte et le console. Les exemples qu'elle lui met sous les yeux sont ceux des sages qui ont souffert et qui sont morts pour la vérité : Socrate, Anaxagore, Zenon, Sénèque, Soranus. Elle lui parle familièrement comme à un de ses élèves qu'elle a nourri de son lait, nosti'o quondam lacté nulritus, ou comme à un hôte au foyer de qui elle s'est assise. Il révère en elle la maîtresse de toutes les vertus, omnium magislra virtutum; il lui reconnaît une origine céleste, e siipcro cardine delapsa. Supposez un disciple des anciens qui n'a pas encore été touché par la grâce, aurait-il employé des

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expressions plus fortes? — Quel sincère enthousiasme Boèce laisse paraître pour Aristote, pour Platon qu'il appelle à deux reprises noster Plato ! Cesse-t-il de les suivre, il ne les quitte que pour s'attacher aux Alexandrins, à Plotin, à Proclus, dont la trace est facile à reconnaître dans plusieurs passages. Sans doute, il se rencontre souvent avec le christianisme, parce que la philosophie de Platon est, comme on l'a dit, la préface de l'Évangile; mais quand cette philosophie s'éloigne en quelque point de Torthodoxie, il n'en témoigne nul souci et se montre fidèle à l'antiquité, même en ses erreurs. Il admet, par exemple, l'éternité des âmes et considère l'existence actuelle comme la déchéance et peut-être l'expiation d'une vie antérieure, opinion condamnée par la croyance de l'Église *. Dès le x'' siècle, un moine de Corbie, nommé Bruno, regrettait déjà que Boèce eût fait la part moins large aux vérités chrétiennes qu'aux dogmes des platoniciens. Jean de Salisbury, cet esprit délicat, grand admirateur de l'antiquité classique, tout en rendant hommage au génie du philosophe, avoue également que son ouvrage n'exprime pas le Verbe incarné : liber ille Verbum non exprimit incarnatum, et qu'il s'adresse à ceux qui font profession de suivre la raison -. »

' M. Ch. Jourdain prête ici gratuitement à Boèce le système de la métempsycose. Le philosophe chrétien est innocent de cette imputation. Voici ses paroles : Humanns vero animas liheriores quidem esse necesse est, quum se in mentis divinœ speculatione conservant : minus vero. quum dilabuniur ad corpora, minusque eiiam quum terrenis artuhus colligantur. (Boet., Consolât, philos., 1. V, pros. 2; Patr. lat., tom. LXIII, col. 836.) Boèce, dans ce passage, fait allusion non pas au système de la transmigration pythagoricienne, mais à la prée.\istence des âmes, ce qui est bien différent. Or, l'erreur origénieune de la préexistence des âmes ne fut définitivement condamnée par l'Église qu'en 5^Z, au lie concile de Constantinople, V^ œcuménique, un quart de siècle après la mort de Boèce.

* Cb. Jourdain., loc. cit., pag. 334. Nous devons rétablir ici le texte entier de Jean de Salisbury, dont M. Ch. Jourdain s'autorise un peu à contre-sens. Jean de Salisbury, en effet, croyait au christianisme de Boèce. Voici ses paroles : Licet ille liber Verbum non exprimat incarnatum, tamen ajjud eos qui ratione nituntur non mediocris auctoritatis est, cum ûd reprimendum qnemlibet exulceratœ mentis dolorem congrua cuique medicamenta conficiat. Nec Judœus quidem, nec Grœcus sub prœlextu religionis rnedicinœ declinel usum, cum sapientibus in fide et in perfidia desipientibus sic vividœ rationis confectio proficiat ar- XIY. 17

Témoignages 27. Ainsi, d'une part, absence complète de témoignages en faveur rains''en fa- du christianisme de Boèce jusqu'à l'époque de Luitprand (725); tianisme de l'autre, impossibilité absolue qu'un chrétien ait pu écrire la Ponti peaux. Consolatioii de la philosophie : telles sont les deux propositions somde Valois, maircs de la critique moderne. En les empruntant à M. Jourdain, nous ne prétendons pas en faire retomber la responsabilité sur lui seul. Les auteurs allemands dont il cite les noms ont poussé plus loin encore les objections de détail. Nous acceptons le débat, tel qu'il est soulevé, avec un sentiment vrai de reconnaissance pour les investigations sérieuses qu'il suppose. Mais nous devons déclarer aussi que les divers savants qui répudient le christianisme de Boèce, ont procédé par voie d'induction abstraite. Aucun d'eux n'a paru se douter que les monuments historiques avaient ici leur valeur. Nul n'en a parlé. Or, ces monuments sont nombreux, concordants, de sources et de rédactions diverses, à l'abri de tout soupçon de connivence ou de partialité. Ces monuments, nous avons le droit, non moins que le devoir, de les mettre en lumière, de les confronter avec les témoignages des auteurs contemporains de Boèce, lesquels ne sont pas aussi muets sur cette question que la moderne critique semble le croire. En première ligne, il convient de rappeler la mention expresse et formelle du Liber Pontificalis^ dans la notice du pape saint Jean I : Theodoricus, rex hœreticus, lenuît duos senatores prœclaros et exconsules Symmachum et Boetium, et occidit interficiens gladio '. Le temps n'est plus oii l'on attribuait à Anastase le Bibliothécaire, au ix*' siècle, la rédaction du Liber Ponli/icalis. Il est aujourd'hui scientifiquement démontré - que ce catalogue officiel des souverains pontifes constituait véritablement les diptyques sacrés de l'Église romaine, et que la notice de chaque

lificiosa, ut nuUa rcligio quod miscet abominari audeai, nisi quis rntionis expers est. (Joan. Saresberiens., Polycratici, lib. VII, cap. xv; Pat. lat., tom. CXCIX, col. 672.) Jeau de Salisbury croyait doue que Boèce, dans le plan qu'il s'était tracé, avait à dessein omis l'expression explicite des dogmes cbrétiens, pour atteindre plus sûrement le but ultérieur qu'il se proposait et dont nous parlerons bientôt.

» Lib. Ponlif., Joannes I; Pair, lat., tom. CXXVlll, col. 515. — * Cf. Bianchini, Deantiq. Roman, poniif. cataloy.; Patr. lat,, tom. CXXVII, col. 233-314.

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pape y fut ajoutée immédiatement après sa mort, c'est-à-dire au moment où la mémoire des événements était encore, pour ainsi parler, toute fraîche. Mais l'Église romaine n'était pas la seule qui conservât dans ses archives la tradition historique des papes. Comme chefs de l'Église universelle, gardiens, selon l'expression de saint Irénée, du dépôt de la foi catholique, les souverains pontifes appartenaient à la catholicité tout entière. Aussi trouvet-on en grand nombre, dans les églises particuHères, des catalogues de papes dont la rédaction toute locale n'a de commun avec le Liber Pontificalis proprement dit que le récit des mêmes faits. Celui de Vérone s'exprime ainsi : « L'édit de l'empereur Justin souleva la colère du roi Théodoric. Ce prince arien menaçait d'exterminer tous les catholiques d'Italie Il fit jeter en prison les

deux sénateurs Boèce et Symmaque : par son ordre, ils eurent la tête tranchée, et l'on cacha leurs corps : Iratus rex Theodoricus christianos voluit Italiœ perdere.... lenuit duos senatores Boetium et Symmachum patricium, quos gladio interfecit et abscondi prœcepit *. » Cette concordance entre deux catalogues pontificaux, rédigés l'un à Rome après la mort du pape saint Jean I, Tautre à Vérone, c'està-dire dans une cité qui partageait avec Ravenne les faveurs de Théodoric et où l'on devait être parfaitement renseigné sur les événements, ne laisse pas douter que le supplice de Boèce et de Symmaque n'ait été un véritable martyre. A quoi bon soustraire leurs corps et les cacher, s'il se fût agi simplement de condamnés politiques? Pourquoi rattacher leur exécution à la fureur arienne du roi d'Italie et à sa haine contre les catholiques, si Boèce et Symmaque n'eussent pas même été chrétiens? Le catholicisme de Symmaque ne saurait être sérieusement mis en question. Il est attesté par le culte pubhc rendu à sa mémoire -, par la mention expresse du Liber Pontipcalis ^, et par une apparition miraculeuse dont saint Grégoire le Grand nous a conservé le récit *. Tout le

' Cntal. rom. poniif. e cudice capituli Veron.; Pat. lat., tom. CXXVIII, col. 1116. — * Saint Symmaque est honoré le 27 mai. Cf. Bolland., Act. sanct. — 3 Lib. Pontif., not. in Joan. /. — "► S. Greg. Magn., Dialog., lib. IV, cap. xxx Pair, lat., tom. LXXVU, col. 368.

monde convient que Symmaque fut mis à mort par Théodoric en haine de la foi catholique. Mais Symmaque était le beau-père de Boèce ; l'accusation portée contre l'un fut exactement la même que celle portée contre l'autre. Or cette accusation n'est plus pour nous restée à l'état vague et mystérieux où elle se trouvait avant la découverte et la publication de l'anonyme de Valois. Nous ne saurions trop nous étonner du silence que les modernes critiques gardent sur cette chronique contemporaine de Boèce et de Symmaque. Elle tranche définitivement la question en nous apprenant que les sénateurs Albinus , Boèce et Symmaque étaient accusés uniquement d'avoir entretenu une correspondance secrète avec l'empereur Justin dans un sens défavorable aux projets de Théodoric, au moment oii ce dernier, irrité des mesures prises en Orient contre les ariens, voulait les faire révoquer sous peine d'exterminer lui-même les catholiques d'Italie. Mais, en vérité, si Boèce, Albinus et Symmaque tous trois ensemble, ou l'un des trois seulement, eussent été païens, l'accusation aurait complètement manqué de base. Comment un païen aurait-il eu l'idée de prendre parti entre les catholiques et les ariens, au risque de se compromettre dans des démêlés oii la politique du roi d'Italie s'affirmait si nettement hostile aux orthodoxes? Un païen se fût tenu à l'écart. Catholiques ou ariens lui eussent été souverainement indifférents et il aurait joui en silence du spectacle de leurs divisions, sans s'exposer à tomber sous les coups des uns ou des autres. L'anonyme de Yalois complète, en le confirmant, le témoignage plus bref du Liber Pont ificalis. C'est donc très-réellement en haine de la foi que Boèce et Symmaque furent décapités; c'est ce qu'affirmera nettement plus tard VHistoria Miscella de Paul Diacre en ces termes : « Dans sa rage impie, Théodoric tua par le glaive l'ex-consul et patrice Symmaque, ainsi que l'ex-consul Boèce, ces deux héros de la foi catholique : Viros catholicos '. »

Témoignage 28. Si nous ne nous trompons, ces témoignages presque tous rrocope! antérieurs à la prétendue illusion de Luitprand en 723, ne se

1 Paul Diac, Hist. Miscell.. lib. lY; Pair, lai., tom. XCV, col. 978.

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prêtent guère aux hypothèses de la critique moderne. Mais ils ne sont pas les seuls. Voici comment un auteur païen, Procope, également contemporain des événements, s'exprime dans son livre De bello gothico : « Symmaque et son gendre Boèce, tous deux de la plus illustre naissance , tous deux hommes consulaires , tenaient le premier rang dans le sénat de Rome. Ils professaient la philosophie, et nul ne leur fut supérieur dans la pratique de la justice. Ils consacraient leurs biens au service des pauvres, indigènes ou étrangers. Leur réputation s'étendait au loin. Elle leur attira la haine d'hommes jaloux et envieux, dont les calomnies eurent une déplorable influence sur l'esprit du roi Théodoric. Ce prince admit la délation des sycophantes qui accusaient Symmaque et Boèce de tramer un complot. Il les fit mettre à mort et confisqua leurs domaines •. » Qu'on veuille bien peser la force et la portée des expressions employées ici par le païen Procope. A ses yeux, Symmaque et Boèce ne sont pas seulement unis par l'affinité qui résulte de beau-père à gendre, mais par l'étude et la profession d'une même et commune philosophie : âiAçw te çt/,o(7o:ptav àTxrjaavtc. Pour un païen, la religion de Jésus-Christ n'était rien autre chose qu'un mode nouveau d'investigation philosophique. Mais ce qui caractérise ici d'une façon péremptoire la foi chrétienne, c'est l'exercice de la charité, vertu inconnue au paganisme, laquelle portait SjTiimaque et Boèce à distribuer leurs biens aux pauvres, sans distinction d'indigènes ou d'étrangers. Qu'on ne dise pas que Symmaque et Boèce auraient pu emprunter à l'Évangile la pratique de cette vertu, sans embrasser le reste de la foi évangélique. D'une part, très-certainement Symmaque était chrétien. Le fameux Vale in C/irislo, par lequel Ennodius termine les lettres qu'il lui

' Ivjiaayo; y.aî BofT'.or, ô tO'jto'j yaîxSpôç, s'jTtaTpCoat [j.àv tô àvÉy.aOiv r,^Ty-|V . IIpwTw ôè [io-j),ïi; Tûv Pw[iat(i)v xal O^dcxw ÈYSvéffOr.v • àjxyo) ts ç'.),050cpîav à'7y.r,'javTE, y.di oixatoaûvr,; âîîiixsÀr'jajAÉvw oyocvoç r|i7<70v • îtoXi-ùv tî xat ÇÉvwv ypriixairt tyiv aTtopîav laaaiJLîvto, xal oô^rjC £7:1 |i.£YX x'^p^OTavre, âvSpa; èç çOovov toù; TrixpoiiTo'j; ÈTTTJYXYcTTiV. Oî; Oï) ij"jxo^avToûi7'. GîoSÉpi/o; àvaTïctirOîi;, àrs vîwrspot; ■KÇi(i.y\i.a.rny ^TZ^'-?^''^'''^*? f"' âv5p£ TO'JTO) IxTEivs, xal Ta y pri(iaTa Èç tô or^u.ô'jioy àvàypaTTTa èîToirjTa-o. (Procop. Caesar., De bell. gothic, lib. 1, cap. j, edit, Venet., 1729, )Q-fol., pag. 3.)

adresse \ en est une preuve que M. Ch. Jourdain ne songe pas à contester. D'autre part, Procope ne distingue nullement entre le système philosophique de Boèce et celui de Symmaque. Il ne distingue pas davantage entre la charité de l'un et la bienfaisance philanthropique de l'autre. Dans le beau-père et le gendre, il signale la môme doctrine et la même vertu : 'A1J.9M te cpiXoaoçtav àaxYjcavTs, xai Sixaioauvvi; im[iù,riG(x\iéwoi. Ce témoignage est d'autant plus grave, qu'émané d'un auteur païen, il est moins suspect de connivence et de partialité. Si Boèce eût professé une autre foi religieuse que celle de son illustre beau-pèie, s'il eût partagé le paganisme de Procope, à qui fera-t-on croire que ce dernier eût omis de le dire? En constatant les vertus et la bienfaisance de Boèce, égales à celles de Symmaque , un auteur païen n'aurait pas manqué de noter en faveur de son coreligionnaire ce fait, que la bienfaisance du gendre païen s'élevait à la hauteur de la charité du beau-père catholique. Plus loin, le nom de Boèce se retrouve encore sous la plume de Procope. « La veuve de Boèce, fille de Symmaque, dit-

1 Saint Ennodius, évêque de Pavie, termine en effet l'une de ses lettres au patrice Symmaque par ces paroles significatives : Vale in Christo nostro, Romance gentis nohilitas, et me jam ut clientem et famulum pro morum et naturce luce dignare. (Ennod., lib. VII, Epist. xxv; Patr. lat., tom. LXDI, col. 127.) Vraisemblablement, M. Judicis de Mirandol ne connaissait pas ce texte, lorsqu'il écrivait les lignes suivantes : « Dira-t-on que Symmaque, le citoyen .lustère, le romain des anciens âges, ne pouvait être capable, dans un intérêt d'ambition, d'exposer sa fille au danger de renier le Cbrist entre les bras d'un époux païen? Mais il faudrait d'abord établir que Symmaque luimême n'était pas païe:i. Or, rien n'est plus hypothétique que I3 christianisme de Symmaque. La foi au Christ, n'était pas, tant s'en faut, une tradition de sa maison : on sait avec quelle ardeur son aïeul Symmaque, le grand pontife, défendit la cause du polythéisme, et avec quelle hardiesse il réclama des empereurs Valeotinien 11 et Théodosc le rétablissement de l'autel de la Victoire ; en sorte que le père de Rusticiaua aurait été le premier chrétien de sa famille. Une telle conversion, si mortifiante pour le paganisme, si glorieuse pour la religion nouvelle, aurait fait quelque bruit dans le monde romain. Or, les écrivains de l'époque contemporaine ne disent mot de la conversion de Symmaque, et ce n'e^t que trois siècles plus tard qu'un historien, Paul Diacre, lui donne le titre de chrétien. Quelle confiance peut-on avoir dans un témoignage aussi peu éclairé, surtout aussi tardif? Nous ne pouvons considérer comme un témoignage quasi contemporain, en faveur du christianisme de Symmaque, un passage singulier d'un des dialogues

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