‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 42 sur 103 · CHAP. IV. — BOÈCE · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — BOÈCE

avait cité les trois premiers vers de cette cpitaphc, relevés par lui clans un des manuscrits qui lui étaient tombes sous les yeux. Pithou, dans ses Poemata antiqua, en avait publié quatre, d'après un autre manuscrit portant de môme l'intitulé : Elpis uxor Boeiii. Enfin Ferretius ' en 1G72 découvrait l'épitaplie entière dans un des plus anciens manuscrits connus des œuvres de Boèce, et D. Gervaise ^ la reproduisait intégralement en 1715. Les traditions locales n'avaient pas attendu cette époque pour glorifier la mémoire d'Elpis. En 1543, les habitants de Messine plaçaient son buste en marbre dans la grande salle de leur hôtel-de-ville, entre les statues antiques d'Annibal, de Scipion l'Africain et de Cicéron. Jérôme de Raguse, auteur des Elogia Siculorum, étabhssait d'après les monuments qu'il avait alors sous les yeux, qu'Elpis était née à Messine, qu'elle était fille du fameux sénateur Festus Niger, dont le nom fut si étroitement mêlé aux luttes suscitées par le schisme de l'antipape Laurent, qu'elle mourut à Pavie durant un voyage fait avec Boèce son jeune époux, et qu'enfin sa sœur Faustina, mariée au patrice Tertullus, avait été mère de Placide, le disciple chéri de saint Benoît 3. Telles étaient les données recueillies jusque-là sur la première femme de Boèce, lorsque vers l'an 1720, en creusant les fondations de l'église du Gesu^ à Palerme, on mit à découvert un marbre antique sur lequel était gravée l'épitaphe complète d'Elpis absolument telle que D. Gervaise et Ferretius l'avaient intégralement reproduite, et renfermant les trois ou quatre vers cités autrefois par P. Pithou et Giraldus, en sorte que l'inscription tombale venait merveilleusement confirmer l'autorité des monuments écrits. Or, pour démontrer maintenant qu'Elpis, fille du sénateur Festus Niger et tante de saint Placide, ne fut pas la femme de Boèce, il faudrait supprimer les innombrables manuscrits où les deux hymnes de saint Pierre et de saint Paul sont cités comme l'œuvre d'Elpis, femme de Boèce ; il faudrait anéantir les recueils épigraphiques oii l'inscription

' Ferretius, Musœ lapidariœ antiquorum in marmoribus carmina, etc. Veron., 1672, in-fol. Cf. Burmann, Anthol. latin. — « D. Gervaise, Hist. de Boèce, liv. I; Patr. lai., tom. LXIV, col. 1421.

^ Hieron. Ragus^ Elogia Siculorum, pag. 103. Cf. Moreri, art. Elpis.

d'Elpis est reproduite avec la mention explicite de femme de Boèce ; il faudrait tenir pour non avenus les plus anciens manuscrits des œuvres de Boèce qui renferment comme un appendice naturel les deux hymnes de sa femme Elpis ; il faudrait détruire la statue d'Elpis à Messine ; effacer de la mémoire des habitants la tradition séculaire qui les fait compatriotes d'Elpis, première femme de Boèce; et quand toutes ces ruines amoncelées se dresseraient en face de la critique moderne, celle-ci devrait encore expliquer par quelle merveilleuse coïncidence la pierre tumulaire d'Elpis, découverte fortuitement en 1720 dans les substructions de Palerme, porterait exactement la même inscription que, depuis trois siècles, les érudits italiens avaient retrouvée dans les manuscrits épigraphiques sous le nom d'Elpis, femme de Boèce. Et comme si tant d'impossibilités matérielles ne suffisaient pas à déconcerter la critique moderne, il lui resterait à expUquer comment Boèce, qui devait bien savoir, lui, s'il avait eu, oui ou non, deux femmes, atteste positivement et écrit en toutes lettres, dans la Consolation philosophique, qu'il a eu deux beaux-pères aussi illustres l'un que l'autre : Quis non te felicissimum cum tanto splendore socerorum... prœdicaretK A moins donc de professer en histoire un système absolu de scepticisme, il faut convenir que le premier mariage de Boèce avec la sicilienne Elpis n'est pas une rêverie de commentateur. Historiquement, on ne saurait désirer pour un fait, d'ailleurs épisodique, une plus grande somme de témoignages. Il est vrai que de cet épisode

* « Le mot socerorum qu'on lit dans le texte, dit M. Judicis de Mirandol, a induit en erreur la plupart dos interprèles de Boèce, qui se sont en cons»?quence évertués à lui trouver deux femmes.... On devra faire attention que le mot socerorinn a une acception plus générale que le mot français correspondant, et qu'il est pris quelquefois pour désigner le père et la mère de l'un des époux. C'est ainsi que Virgile a dit :

Sœpius Andromache ferre incomilala solebat Ad soceros, et avo puerum Astyanncta trahebat.

(.Eneis, lib. II, v. 456, 457.)

M. Judicis de Mirandol n'a pas remarqué que si la plupart des interprètes de Boèce ont très-judicieusement et très-littéralement traduit le mot socerorum par son équivalent réel, c'est-à-dire dans le sens de la

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résulte une démonstration péremptoirc du christianisme de Boèce. Voici en effet les vers qu'Elpis, si prématurément enlevée à la tendresse de son illustre époux, avait composés elle-même, durant les dernières heures d'une maladie lente mais inexorable, et qu'elle prépara d'avance pour son tombeau : « On m'appelait Elpis. Mon enfance s'est écoulée sous le climat de la Sicile. L'amour que je portais à mon époux m'a fait quitter ma patrie. Loin de lui, le jour était triste, la nuit inquiète, l'heure pleine de larmes. Ensemble, nous étions non-seulement une seule chair, mais un seul esprit. Mon flambeau ne s'éteint pas, puisque je laisse après moi un tel époux. En lui, je me survivrai dans la meilleure partie de moi-même. Je repose maintenant sous les portiques sacrés qui ont recueilli l'étrangère ; j'ai comparu devant le trône du Juge éternel. Que nulle main n'ouvre mon sépulcre, excepté celle de mon époux, s'il lui plaît un jour d'unir ses ossements aux miens. Alors je serai la compagne du tombeau, comme je fus celle du lit nuptial : une même cendre unira ceux qui vécurent d'une même vie '. )>

pluralité des beaux-pères qu'aurait eus Boèce, ce n'était nullement que les interprètes voulussent « s'évertuer à trouver deux femmes » pour l'illustre philosophe. En prose, le mot socerorum signifie le pluriel de beau-père. Or, la phrase de Boèce est en prose. Les poètes ont des licences et le soceros de Virgile signifie très-réellement le beau -père et la belle-mère d'Andromaque auxquels cette épouse d'Hector conduisait chaque matin le jeune Astyanax. Mais, quand Boèce parle de la « splendeur éclatante de ses beaux-pères « tanto splendore socerorum, à qui voudrait-on faire croire qu'il parle à la fois de Symmaque, le chef du sénat, et de la femme de Symmaque, laquelle nonseulement nous est aujourd'hui inconnue, mais l'était jusqu'à un certain point même de son vivant, à une époque où les matrones romaines se tenaient au foyer domestique, le fuseau et la laine à la main, s'éclipsant devant la personnalité de leur époux ? Les interprètes de Boèce savaient ces choses, et voilà pourquoi ils ont traduit leur auteur au pied de la lettre. Maintenant, si Boèce n'avait pas été en premières noces marié à Elpis, combien ne serait-il pas étrange que n'ayant eu qu'un seul beau-père, il se fût servi par accident de l'expression la plus significative qu'on puisse imaginer pour nous faire croire qu'il en eut deux?

* Elpes dicta fui, siculœ regionis alumna.

Quant procul a patria conjugis egit amor, Quo siîte mœsta dies, nox anxia, flebiiis hora; Nec solum caro. sed spiritus unus erat.

PONTIFICAT DE SAINT JEAN I (o23-o26).

Boèce, 30. Ainsi, deux fois marié, deux fois Boèce choisit pour épouses

de la famille de ferveutes chrétiennes. Elpis, la première, en le précédant au chrétien de « trôue du Juge étemel, n en choisissant le lieu de sa sépulture

naissance. , ,. r i #• ■ ,11 . , .

« sous les portiques sacres, » déclare qu elle « se survivra en lui par la meilleure partie d'elle-même, » elle emporte l'espérance que leur union brisée ici-bas, se prolongera dans la communauté du sépulcre. Rusticiana, la seconde, se distingue par son héroïque détachement des biens de la terre et une infatigable charité. Boèce distribue, comme elle, ses biens aux pauvres avec une charité qui ne se lasse jamais, qui ne distingue pas entre l'indigène et l'étranger. Jusqu'ici, tous les faits recueillis de sources diverses confirment amplement le titre de catholicus vir, donné à l'illustre philosophe par Paul Diacre. Mais ce n'est pas tout; l'œil de l'historien peut pénétrer plus profondément encore dans les particularités qui se rattachent à la naissance et à la foi héréditaire du grand homme connu dans l'antiquité sous les noms d'Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius. Chacun de ces cognomina représente une lignée d'ancêtres tous chrétiens et catholiques dans l'illustre famille dos Anicii, « la première, dit Prudence, qui inclina sous la loi du Christ la hache consulaire de l'Ausonie, et déposa les faisceaux de Brutus sur la tombe des martyrs '. )) Le quadrisaïcul de Boèce était ce fier chré-

Lux mea non clausa est, Inli rémanente marilo,

Majorique nnimœ parte superstes ero.

Porticihus sacris jam nunc peregrina quiesco,

Judicis œterni testificata thronum.

Neu qua tiïanus bustum violet, nisi forte jugalis

Hœc ileriun cupiat jungere rnembra suii ; Ut thalami iumulique cornes nec morte revellar,

Et socios vilœ nectat ulerque cinis.

(Moreri, art. Elpis; Patr. lat., tom. LXIV, col. 1421.)

Fertur enim ante alios generosus Anicius urbis Illustrasse caput. Sic se Roma inclyta j'actai. Quin et Olybriaci gentisque et nominis hceres, Ahjectis f astis, palmata insignis ab aula, Martyris ante fores Bruti submiitere fasces Ambit, et Ausoniam Christo inclinare securim. (Prudent., Contr. Symmaelu,\ïh. 1, v, 532; Patr. lat., tom. LX, col. 164.

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tien Anicius Petronius Probus, mari de l'héroïque Faltonia Proba que l'invasion de Rome par Alaric ne put faire trembler, et dont le tombeau, décoré des emblèmes de la foi du Christ, est aujourd'hui le plus bel ornement du musée chrétien du Latran '. Le trisaïeul de Boèce fut Anicius Probus dont le diacre Paulin, dans la « Vie de saint Ambroise, » nous apprend que la réputation était si éclatante, que deux princes persans firent le voyage de Rome uniquement pour avoir le bonheur de le connaître -. Une fille d'Anicius Probus épousa le bisaïeul de Boèce, Manlius Theodorus, l'ami de saint Augustin, qui lui dédia son livre de Beata vita ^ Le surnom de Manlius Torquatus passa ainsi avec le sang dans la famille de Boèce, dont l'aïeul, Severinus, et le père également nommé Boetius, se

* Nous avons précédemment parlé de Faltonia Proba (tom. XII de cette Histoire, pag. 75). Voici l'inscription qui se lit sur le tombeau des deux époux :

Sublimes quisguis tumuli miraberis arces,

Dicas, quanius erat qui Probus hic siius est? Consulibus procvis, soce^oque exconsule major,

Quod geminns consul reddidit ipse domos. Prafectus quartum ioto dilectus in orbe,

Sed fnma emensus quicquid in orbe hominum. est. Mtcrnos heu, Roma, tibi qui posceret annos,

Cur non vota tui vixit ad usque boni?

Nunc cum sex denos mensis suspenderet annos,

Dilectœ e gremio mptus in œthrn Probœ.

Sed periisse Probum meritis pro talibus absit

Credas, Roma, tuum! Vivit et astra tenet, Virtutis, fidei, pietotis, honoris amicus,

Parcus opum nulli, largus at ipse fuit. Solamen tanti conjunx iamen optim.a luctus

Hoc Proba sortita est, jungat ut uvna pares. Fœlix! heu nimium fœlix, dum viia maneret,

Digno juncta viro, digna simul tumulo.

2 S. Ambros., Vita a Paulin, scripta; Patr lat., tom. XIV, col. 36.

s S. August., De Beat. Vit.; Patr. lat., tom. XXXIl, col. 938. — Is Theodorus, cui Manlio prœnomen fuisse in Retractatione Augustinus indicat, non videtur esse alius ab eo cvjus meminit in lib. XVIIl de Civitafe Dei, c. LIV : qui videlicet consulatum gessit anno Christi 339 et alla prœclara munera sub divertis imperatoribus egregie sustinuit ; unde illum Claudianus panegyrico in ejus consulatum edito carminé plurimum commendat. (Praefat. Bénédictin. De beata vita, ibid.)

distinguèrent l'un et l'autre par leur attachement à la foi chrétienne *. Et maintenant, que signifient les réserves de la critique moderne au sujet de quelques familles sénatoriales qui n'avaient pas encore, au vi° siècle, embrassé la foi de Jésus-Christ? « Si le portrait que nous traçons de lui est exact, dit M. Ch. Jourdain, on s'étonnera que Boèce ait occupé les premières charges de l'État, malgré les lois édictées contre ceux qui ne partageaient pas la foi du prince. Mais, au vi" siècle de notre ère, le culte de la philosophie n'impliquait pas nécessairement la profession ostensible du paganisme. Boèce a pu vivre par la pensée et par le cœur dans l'antiquité, il a pu admirer et commenter les philosophes, sans être, au sens propre du mot, un païen. Au reste, les lois des empereurs contre l'ancien culte admettaient bien des tempéraments, à la faveur desquels ses derniers adhérents conservaient en fait une latitude qui n'était pas sans doute la liberté et la sécurité, mais qui permettait la considération et l'influence ^. » Toutes ces conjectures de la critique moderne s'évanouissent devant le fait avéré, notoire, incontestable, que Boèce appartenait par la naissance à une famille dont tous les membres, depuis trois siècles, étaient ostensiblement et héroïquement chrétiens.

Lechristia- 31. La Critique moderne n'est guère plus heureuse quand elle Boèce.prouvé iusinuc que les lettres adressées à Boèce par Ennodius évoque de «spoDdlnce Pavie et par Cassiodore, ne laissent pas soupçonner dans leur ^^^dore!*' ' illustre correspondant le moindre sentiment de foi chrétienne. Nous avons déjà reproduit l'une des deux lettres de Cassiodore au gendre de Symmaque ^. Le lecteur se rappellera sans doute ces expressions décisives : Miseratio divina localiler sparsit gratiam^ dum oninia sua valde fecil esse laudanda... Loquamur de illo Inpso e cœlo Psalterio, quod vir toto orbe cantabilis ita modulatum pro animœ sospitate composuit ut his hyinnis et mentis vulnera sanarentur et Divini-

' Pour tout ce qui concerne la généalogie de Boèce, cf. Vailin., Anic.Manl. Sever. Boethii Consol. philos., Lugdun. Batavor, Uack, 1671, in-i2, praiiat. * M. Cb. Jourdain, De l'origine du christianisme de Boèce, vol. cit., pag. 358. 3 Cf. pag. 41-43 de ce volume.

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tatis singulan's gratia conquiralur. En quod sŒculum miretvr et credat : pepulit Davidica lyra diabolum; sonvs spiritibus imperavit ; et canente citharâ ter rex in Hbertatem rediif, quam internus inimicus turpiter possidebat... Sed quoniam facla est voluptuosa digressio [quia semper gratum est de doctrina colloqui cum peritis] cithardœum, etc. '. A qui persuadera-t-on jamais que de semblables paroles pussent être adressées à un homme qui n'était pas chrétien? Si Boèce eût été le philosophe spéculatif, le païen mitigé de la critique moderne, qu'aurait-il compris au psalterium descendu du ciel, à la lyre de David qui chassait le diable, commandait aux mauvais esprits, rendait trois fois de suite la raison au malheureux Satil et le délivrait de l'obsession de l'ennemi intérieur? Lorsque Cassiodore dit à Boèce, en parlant de ces merveilles : « Voilà les miracles que le monde doit vénérer et croire ! » à moins d'avoir l'intention de lui adresser une injure écrite, il fallait bien que Cassiodore ne doutât point du christianisme de son illustre correspondant. Et la preuve qu'il n'en doutait pas, c'est qu'il ajoute : « Je me suis laissé entraîner au plaisir de faire cette digression, parce qu'il est toujours agréable de parler de la doctrine avec les doctes; semper gratum est de doctrina colloqui cum peritis. » A moins de supposer que Cassiodore ne savait pas à qui il écrivait, ou qu'il parlait à Boèce en énigmes, il faut convenir que Boèce partageait la foi de Cassiodore, c'est-àdire que Boèce était chrétien.

32. « Mais, dit la critique moderne, Ennodius ne parle pas de Le génie

!• • 1 -n •> 11 • • ' • -1 ) ^'^ Boèce ap-

la religion de Boece et ne le loue jamais sur ce point; il n em- précié par

1 • A l'ip 11. 17 1 • r^i • Ennodius et

ploie même pas avec lui la formule chrétienne, Vale in Cnristo, Cassiodore. dont il se sert avec d'autres, par exemple avec Symmaque ^. » Cette nouvelle assertion est encore moins triomphante que les autres. Écartons tout d'abord la formule Vole in Chinsto que le lecteur pourrait croire familière à Ennodius, Nous possédons deux cent quatre-vingt-dix-sept épîtres d'Ennodius. La formule Vale in Christo ne s'y trouve que deux fois dans une lettre

« Cassiod., Var., lib. II, Epist. xi; Pair, lai., tom. LXIX, col. 570-373. * M. Ch. Jourdain, loc, jam cit.

au patrice Symmaque et dans une autre au prêtre Adéodat', en sorte que si l'on devait juger du christianisme des correspondants d'Ennodius par cette formule, il se trouverait que les papes Symmaque et Hormisdas, par exemple, auxquels l'évêque de Pavie écrivait assez fréquemment, n'eussent pas été chrétiens, car les billets qu'il leur adresse se terminent d'ordinaire sans salutation aucune, et d'autres fois par le simple mot vale. Ce point préliminaire ainsi dégagé, nous n'avons qu'à traduire quelquesunes des lettres adressées par Ennodius à Boèce, et le lecteur jugera. «Vous daignez, dit l'évêque de Pavie à Boèce, louer en moi quelques vertus, vous le plus accompli des hommes, vous qui dès votre adolescence, sans rien perdre des grâces de la jeunesse, avez atteint la perfection des vieillards, vous dont le génie a dévoré tous les obstacles, vous dont les jeux sont la lecture et l'étude, et qui faites vos délices de ce qui coûte aux autres tant de sueurs. Entre vos mains, le flambeau de l'antiquité rayonne d'un double éclat. Au seuil de la vie, vous avez surabondamment tout ce que les anciens réussissent à peine à acquérir au terme de leur carrière. Vous me feriez presque attacher du prix à ma correspondance, en exprimant vous-même le premier le désir d'en entretenir une avec moi. Grâces soient rendues à Dieu, qui dans les desseins secrets de sa Providence s'est servi de l'affection qu'un de vos proches veut bien professer à mon égard, pour faire naître la vôtre^. » Telle est la première des sept épîtres du recueil d'Ennodius adressées à Boèce. Celui-ci n'avait guère, à cette époque, qu'une

1 Voici la formule finale de la lettre à Symmaque, le beau-père de Boèce et le futur martyr : Vale in Christo nostro, Romance gcntis noliiliias, et me jam ut clieniem et famulum pro morum et naiurœ luce dignare. (Edd., Epist. xxv, lib. VII ; Pair, lai., tom. LXIll, col. 127.) La conclusiou de la lettre au prêtre Adéodat porte ces mots : Nunc in Christo valele, mi domine, et scntire me deprecationis vestrœ munera prosperis indicaie. (Eunod., Epist. xxxvi, lib. VI ; Patrol. lat., tom. cit., col. 113.)

2 Tu in me, emendatissime hominum, dignaris prœdicare virtutes, quem in annis puerilibus, sine œtatis prœjudicio, industria fecit antiquum; qui per diligentiam impies omne quod cogitur; oui inter vitœ exordia ludus est lectionis assiduitas, et deliciœ sudor alienus; in cujus manibus dupUcato igné rutilât, qua veteres face fulserunt. Nam quodvix majoribus circa extremiiatem vitœ contigit, hoc tibi

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vingtaine d'années. Par une merveille de précocité qui devait se renouveler pour Pascal, Boèce était réellement tel qu'Ennodius nous le dépeint, c'est-à-dire un prodige. Qu'on en juge par les paroles officielles que lui adressait Cassiodore, au nom de Théodoric son maître, en lui demandant pour le roi des Burgondes une de ces horloges hydrauliques qui faisaient alors l'admiration du monde et dont la science moderne n'a pas retrouvé jusqu'à ce jour le secret. « Vous avez, lui disait Cassiodore, puisé l'érudition et surpris le secret des arts à leur source même. Loin des rives du Tibre, vous êtes allé vous asseoir aux écoles d'Athènes, et porter la toge parmi les rangs pressés des philosophes vêtus du pallium, dans le but de conquérir pour Rome les sciences de la Grèce, Vous avez sondé les profondeurs de la philosophie spéculative ; vous avez embrassé les diverses branches de la science pratique ; vous avez rapporté aux descendants de Romulus tout ce qui fut inventé de plus extraordinaire par les fils de Cécrops. Grâce à vos traduc; tions, Pythagore le musicien, Ptoicmée l'astronome, sont devenus italiens. Le mathématicien Nicomaque, le géomètre Euclide parlent une langue comprise par les enfants de l'Ausonie. Le théologue Platon, le logicien Aristote, discutent dans l'idiome des Quirites. Vous avez rendu aux Siciliens leur grand mécanicien Archimède, en le faisant parler latin. Les sciences, les arts que par mille génies la Grèce féconde avait enfantés, Rome en jouit maintenant, et le doit à vous seul. A la lumière de votre génie, la science de tant d'auteurs s'est réduite en pratique : des merveilles que nous aurions jugées impossibles se réalisent sous nos yeux. Nous voyons l'eau s'élancer des entrailles du sol, pour retomber en cascades bouillonnantes '; le feu courir par un système

abundat in limine. Vere dedisH prelium loquacilati meœ, dum desideraniem coltoquta primus aggrederis. Deo gratins, qui occuUis ilinerihus de propinqui vos necessarin affedione commovif. (Enuod., Epist. ad Boet., xiii, lib. VU ; Patr. lut,, tom. LXUI, col. 120.)

' On pourrait croire ici que Boèce avait connu les puits artésiens, ou du moins appliqué, longtemps avant Torricelli, Galilée, Bernouilli et Euler. les lois de l'hydrodynamique.

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