‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 52 sur 103 · CHAP. V. — DENYS LE PETIT · texte numérisé non relu

CHAP. V. — DENYS LE PETIT

notre salut à nous-mêmes et celui des prêtres ou des évêques consacrés par nous. Dieu vous garde sain et sauf, frère bien-airaê. Donné le m des nones de février après le consulat du clarissime Mavortius * » (3 février 528).

15. L'usage de compter les années par consulat devait bientôt Eloge être remplacé par l'ère chrétienne dont nous nous servons aujour- Petit par d'hui. Cette grande réforme fut l'œuvre d'un moine scythe, venu en Italie sous le pontificat d'Hormisdas, à l'époque des controverses sur la proposition tliéologique unus de Trinitate passus est. Il s'appelait Dionysius (Aiovudto; Denis), et ajouta à son nom, soit par humilité, soit pour rappeler l'exiguité de sa taille, l'épithète d'Fxiguus (petit). On ne voit pas qu'il ait partagé l'obstination que saint Hormisdas reprochait à ses collègues. D'autres préoccupations , celles de la science véritable et du progrès des études ecclésiastiques, absorbaient son intelhgence. Il se fixa à Rome, dans un monastère de cette ville dont il devint sinon le supérieur, bien que le vénérable Bède lui donne le titre â'abbas romanus ^, au moins l'un des religieux les plus exemplaires et les plus illustres. Cassiodore se lia avec lui d'une étroite amitié ; il l'attira plus tard dans le monastère de Vi varia, en Calabre, où le chancelier de Théodoric et d'Amalasonthe voulut finir ses jours. Denys le Petit le précéda dans la tombe, et voici en quels termes Cassiodore fait son éloge : « L'Église catholique est toujours féconde en grands hommes et en saints. Elle en a produit un grand nombre de nos jours. Il faut compter aux premiers rangs le moine Dionysius, originaire de Scythie, mais vraiment romain par le cœur, le plus savant helléniste de notre époque, le plus saint des docteurs puisqu'il traduisait en

» S. Felic. IV, Epist. i; Patr. lat.,\c>m. LXV, col. H.

* Bed., De (emporum raiione, cap, XLV; Patr. lai., tom. XC, col. 492. D. Ceillier fait observer que la qualification de venerubilis abbas romanus, donnée dans ce passage à Denys le Petit, n'est pas une preuve qu'il ait été supérieur d'une communauté monastique. « On peut, dit-il, lui avoir donné ce nom ou cette qualité comme on la donnait en Orient aux simples moines, lorsqu'ils s'étaient rendus rccommandfibles par leurs vertus ou leur mérite; au lieu que ceux que nous appelons abbés et supérieurs étaient connus chez les Grecs et distingués par le titre à' archimandrites ou d'hégumènes. » (D. Ceillier, Hist. des aut. ecclés., tom. XVI, pag. 220.)

action tous les préceptes qu'il lisait dans les Livres saints. Il avait tellement étudié et approfondi le texte des Écritures, qu'aux diverses questions d'exégèse qui lui étaient adressées, il pouvait surle-champ fournir la réponse compétente. A Rome, nous étudiâmes ensemble la dialectique; j'eus le bonheur de l'avoir de longues années pour modèle et pour maître. Hélas, que n'ai-je mieux profité de ses exemples ! Une admirable simplicité s'alHait chez lui à la plus profonde sagesse ; il joignait l'humilité à la science ; il aimait à se taire, lui, le plus éloquent des hommes ; il se mettait au-dessous du dernier des serviteurs, lui, le plus capable de siéger au conseil des rois. Qu'il intercède maintenant pour nous, après avoir si longtemps mêlé ses supplications aux nôtres; et que ses mérites nous soient en aide, comme jadis sa prière nous protégeait ! A la solUcitation d'Etienne, évêque de Salone, il a traduit du grec en latin, avec la connaissance parfaite qu'il avait de ces deux langues, un recueil des canons ecclésiastiques dont l'Église romaine a consacré depuis le mérite, en l'adoptant pour son usage, qui est celui de la catholicité tout entière. On lui doit aussi de nombreuses versions des Pères grecs. Sa facilité de traduction était telle, qu'à livre ouvert il lisait un auteur grec et le récitait à haute voix en un latin exquis : de même pour un auteur latin, qu'il interprétait sur-le-champ en un grec du plus pur atticisme. Au naturel et à la facilité de sa parole, on aurait pu croire qu'il lisait un texte, au lieu d'improviser une version. Il serait long d'énumérer tous les mérites de cet homme de Dieu. La vocation religieuse, à laquelle il s'était donné sans réserve, ne lui inspirait aucun dédain pour la conversation et le commerce des séculiers. La pureté de son âme se maintenait immaculée dans ses rapports quotidiens avec les plus illustres dames romaines. Sa douceur était inaltérable, on la remarquait surtout lorsqu'il se trouvait en butte à des contradictions furieuses et à l'emportement de ses interlocuteurs. On le voyait souvent fondre en larmes, quand il entendait le bruit des fêtes du monde et les cris de joie de la foule. Il savait observer strictement la loi du jeûne au milieu des plus somptueux festins, sans que son abstinence eût l'air d'un reproche muet adressé aux convives. Il y était fort souvent appelé, parce qu'il

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avait l'art d'assaisonner les repas du grand monde par le sel de ses discours, véritables festins spirituels. S'il consentait lui-même à manger quelque chose, c'était toujours avec grande retenue et des mets les plus vulgaires. Il pratiquait ainsi l'abstinence dans ce qu'elle a de plus difficile, c'est-à-dire parmi les délicatesses et les raffinements du luxe. Enfin, c'était un catholique dans toute l'acception du mot : il était la règle et la tradition vivantes. En l'écoutant, on apprenait tout ce que les livres peuvent apprendre. Il s'est trouvé cependant des envieux qui ont osé calomnier cette illustre mémoire. Mais leur jalousie est impuissante contre la vérité. Le pieux docteur s'est endormi dans la paix de l'Église ; il a quitté ce siècle pervers pour les délices du royaume éternel '. »

16. Denys le Petit avait étudié soigneusement les règles du com- cycie pascal put ecclésiastique. Sa première œuvre fut un travail définitif sur ^ j>lm^ ^ la matière. Le Cycle dit de saint Cyrille, dont on se servait pour fixer chaque année la solennité pascale, avait été calculé pour une période de deux cent quarante-sept ans, commençant à l'avènement de Dioclétien (284) et devant se terminer en l'an 531, dont on était alors fort rapproché. Pour bien comprendre la manière dont on se servait de ce cycle, prenons par exemple l'année de l'élection de saint Félix IV. On ne la comptait point encore, comme nous faisons aujourd'hui, sous le chiffre 526 de notre ère. Mais se reportant au cycle de saint Cyrille, on comptait les années écoulées depuis l'année 284, ère des martyrs, et l'on disait l'an 242 après Dioclétien. <( Cette méthode, disait Denys le Petit, ne sert qu'à immortaliser un tyran. Au lieu donc de rappeler sans cesse la mémoire d'un persécuteur impie, nous avons daté les années du nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur et commencé notre cycle à son incarnation glorieuse. Ainsi resplendira à travers les siècles la divine origine de nos espérances, le salut du genre humain -. » Sous cette forme aussi simple que rationnelle, Denys le Petit composa un nouveau cycle que l'on peut regarder comme perpétuel, parce qu en effet

> Cassiod., De instit. divin, litterar., cap. xxiii; Patrol. lat., tom. LXX, col. 1138.

2 Dionys. Exig., Lib. de Pasch.; Patr. lat., tom. LXVII, col, 487.

le Petit.

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après sa rév^olution, toutes les nouvelles lunes et toutes les fêtes mobiles retombent au même jour du mois et de la semaine que dans la première année du cycle. L'ère chrétienne adoptée par Denys le Petit est maintenant en usage dans tout le monde civilisé. Nous avons eu déjà l'occasion de signaler l'erreur de calcul qui lui est généralement attribuée, et qui consiste à anticiper de quatre années la véritable date de l'Incarnation. Quoi qu'il en soit, son travail adressé l'an 526 aux primicerius et secimdicerius des notarii de l'église romaine, Bonifacius et Bonus ', fut adopté par les souverains pontifes et acquit bientôt une autorité universelle. Collection 17. Au triple point de vue historique, chronologique et astrono- ^ Denys mique, le cycle de Denys le Petit est, avec celui de Méthon, l'un des monuments les plus considérables des annales humaines. On peut dire qu'il assura au catholicisme la suprématie de la science et qu'il fut le point de départ des découvertes dont l'astronomie moderne se glorifie à bon droit. Cependant l'ami de Cassiodore travaillait dans le même temps à une œuvre non moins importante et dont les résultats furent peut-être plus féconds encore. L'évêque de Salone, Etienne et le diacre Laurent lui avaient demandé une traduction exacte des canons promulgués jusque-là par les conciles œcuméniques de Nicée, Gonstantinople, Ephèse et Chalcédoine, en y ajoutant, sous forme de corollaire ou appendice, tous les règlements ecclésiastiques d'une authenticité incontestable. Yoici en quels termes le savant abbé rend lui-même compte de son travail : (( Au seigneur et père vénéré l'évêque Etienne, Denys le Petit, salut dans le Seigneur. Depuis longtemps, notre très-cher frère Laurent, dans ses entretiens assidus et familiers, exhortait mon exiguïté [parvitatem nostram ^) à traduire du grec en latin les canons de l'Église. Il se plaignait de la confusion et du désordre qui

1 Dionys. Exig., Epist. Il; loc. cit., col. 23. Voici la suscription de cette lettre : Dominis a me plurimum venerandis Bonifacio primicerio notariorum, et Bono secundicerio Dionysius Exiguus salutem.

î Cette expression permettrait de conjecturer qu'en choisissant le surnom d'Exiguus Denys faisait acte de modestie chrétienne et non allusion comme on le croit généralement à l'exiguité de sa taille.

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régnaient dans la collection actuelle. Cependant, pour me déterminer à entreprendre ce travail, il a fallu que votre béatitude usât de l'autorité qu'elle exerce, au nom de Jésus-Christ lui-même, sur le troupeau qui lui est confié. Parmi les vertus éminentes dont vous faites rejaillir la splendeur sur l'Église de Dieu, on admire en vous le respect pour les règles ecclésiastiques promulguées parles conciles, et la sagesse avec laquelle vous gouvernez à la fois le clergé et le peuple. Au lieu de vous prêter au travers de notre époque, qui se montre beaucoup plus curieuse de savoir le bien que de le pratiquer, vous observez vous-même les règles que vous avez le devoir d'imposer aux autres. Ainsi, soutenu par la grâce divine, vous êtes vraiment le modèle de votre troupeau. Quelle n'est pas en effet l'autorité du précepte, quand celui qui commande le garde le premier, quand il appuie son gouvernement sur la discipline inviolable de l'Église, formulée par les pères pour servir de règle aux pasteurs, de direction aux fidèles, et à tous d'un moyen assuré pour obtenir la récompense éternelle ^ ! » Après cette dédicace préliminaire, Denys le Petit indique lui-même l'ordre qu'il a suivi dans son Codex canonum ecclesiasticorum. « J'ai placé en première ligne, dit-il, la traduction latine des canons dits Apostoliques. Je sais qu'un assez grand nombre de savants en contestent l'authenticité. Toutefois, comme ils ont servi de base à quelques constitutions pontificales ultérieurement promulguées, je n'ai pas cru devoir les omettre. Je rapporte ensuite les canons de Nicée , ceux qui furent rédigés antérieurement ou postérieurement à ce concile dans des synodes aujourd'hui reçus par l'univers catholique, enfin l'ensemble des décrets publiés par les quatre grands conciles jusqu'à celui de Chalcédoine, en y comprenant ceux de Sardique et des synodes africains. Chaque paragraphe est précédé d'un titre qui permet d'un seul coup d'œil d'en reconnaître l'objet et de le rattacher à une étude spéciale sur chaque point de la discipline ecclésiastique. » Cette

» Dionys. Exig., Coriex Carîon. ecc/e5ias/., praefat.; Patr. lai., tom. LXVII, col. 141.

328 PONTIFICAT DE SAINT FÉLIX IV (o26-o30).

modeste préface mise en tête de son œuvre par Denys le Petit, est loin de donner une idée complète de tout ce que renferme sa précieuse collection. En dehors de cette énumération sommaire , son recueil embrasse les décrets des divers conciles d'Ancyre, Néocésarée, Gangres, Antioche et Laodicée. C'était la tradition tout entière réunie en un seul faisceau, opposant sa concordance parfaite et son harmonieuse unité aux efforts des schismes et des erreurs eutychéenne et arienne; c'était pour la législation de l'Église l'œuvre de concentration exécutée sous les ordres de Justinien pour le droit

18. L'illustre canoniste ne devait pas s'en tenir là. Les décrets de foi, les règles disciplinaires promulgués par l'Église dans ses assemblées solennelles, dans ses grandes assises qui reviennent à de rares intervalles et qu'on nomme les conciles généraux, sont appliqués chaque jour, interprétés, maintenus, exécutés sous l'action incessante des souverains pontifes. Denys le Petit fut donc tout naturellement amené à réunir en une collection parallèle les décrétales des papes. Voici comment il rend compte de ce nouveau travail : « Au vénérable seigneur Julien, prêtre du titre de Sainte- Anastasie, Denys le Petit. Dans son zèle pour tout ce qui tient à la discipline ecclésiastique, votre sainteté m'a souvent engagé à réunir en corps d'ouvrage les constitutions anciennes, émanées du siège apostolique. Je les ai recherchées avec soin, et je publie toutes celles que j'ai pu retrouver, en les divisant par articles avec titres spéciaux selon les divers sujets qui y sont traités. J'ai suivi pour ce travail la méthode déjà employée, avec votre approbation, dans le recueil des canons de l'Église grecque. C'est pour moi un devoir de reconnaissance de vous dédier cette œuvre nouvelle, à vous dont la charité le dispute à la science. Quel est en effet dans cette ville de Rome, l'étranger, le voyageur, le pèlerin du Christ, qui n'ait reçu de vous la plus touchante hospitalité? Il ne vous suffit pas d'étudier et de connaître les règles canoniques, vous les pratiquez avec une perfection que notre siècle admire et qui servira d'exemple à la postérité. Formé à la perfection par le bienheureux pape Gélase, qu'il ne me fut point donné de voir sur cette

CnAP. V. — SAINT BENOIT AU MONT CASSIN. 329

terre, vous rac faites comprendre par la sainteté du disciple es que fut devant Dieu le mérite de ce maître éminent '. » La collection des décrétales commence au pape Siricius, l'an 385, et se termine au pontificat d'Anastase II en 498. Elle est loin d'être complète. Denys le Petit en faisait lui-même l'observation dans sa préface. « Je n'ai inscrit, dit-il, que les constitutions pontificales dont j'ai pu me procurer des copies. » Ainsi Denys le Petit ne prétendait point rejeter comme manquant d'authenticité les décrets pontificaux antérieurs, par cela seul qu'il ne les insérait pas dans sa collection. Il ne prétendait pas davantage qu'avant Siricius les pontifes romains n'eussent pas encore publié de constitutions. La preuve, c'est que la lettre du pape Siricius à l'évêque de Tarragone, par laquelle s'ouvre le recueil, débute par une citation de saint Damase, prédécesseur immédiat de Siricius ^. Les lacunes de son œuvre tiennent donc uniquement à l'insuffisance des matériaux que Denys le Petit eut entre les mains. Pour n'en citer qu'un exemple, parmi les décrétales de saint Léon le Grand il en omet plusieurs fort célèbres et fort importantes. Tout cela n'a point empêché la critique des xvi^ et xvii® siècles de conclure que toutes les lettres pontificales des premiers papes sont fausses, parce qu'elles ne figurent point dans le recueil de Denys le Petit. Ce raisonnement ressemblerait assez à celui-ci : h UHùtoirc ecclésiastique de Fleury ne parle pas des peintures liturgiques des catacombes : donc ces peintures, découvertes récemment par M. de Rossi, ne sont point authentiques. » Quoi qu'il en soit, la double collection des canons et des décrétales de Denys le Petit fut le premier recueil canonique dont l'autorité ait été universellement reconnue dans l'Église ; elle forme la base du monument qui s'appelle le Corpus Juris. A ce propos, il n'est pas sans intérêt de noter que l'œuvre de Denys le Petit eut l'honneur d'être reçue sans conteste dans les Gaules.

' Dionys. Exig., Collect. décret, poniif. roman., prsefat.; Pa^r. /û<., t. LXVII, col. 231. Le reste de la lettre de Denys le Petit au prêtre Julien est consacré à l'éloge de saint Gélase I. Nous en avons reproduit les termes, totu. XIII de cette Histoire, pag. 612.

* Dionys. E\\g., Collect. décret., Epist. i; Patr. lat., tom. cit., col. 231.

PONTIFICAT DE SAINT FÉLIX lY (326-530).

Charlemagne l'avait rapportée de Rome; Gratien l'avait fondue en entier dans son fameux Décret. Or les gallicans par la bouche de Fleury faisaient en 1690 la déclaration suivante : « Nous recevons premièrement tout l'ancien corps des canons de l'Église romaine apporté par Charlemagne, mais depuis oublié pendant longtemps; les canons recueillis par Gratien autant qu'ils ont autorité par euxmêmes. Nous recevons aussi les décrétales non-seulement des cinq livres de Grégoire IX, mais plusieurs du Sexte et des Clémentines '. » Nous ne savons si les modernes gallicans consentiraient à signer la déclaration de Fleury. En tout cas, elle est de nature à appeler l'attention sur le recueil de Denys le Petit, et à provoquer l'étude trop négligée de nos jours du droit canonique.

§ su. Saint Benoît au IMont Cassin.

19. Durant le pontificat de saint Félix IV, le patriarche des moines d'Occident , saint Benoît , poursuivait au Mont-Cassin l'œuvre féconde qu'il avait commencée à Subiaco, et confirmait par des prodiges sans nombre la divinité de sa mission. La date précise de son arrivée sur cette montagne à jamais célèbre, que l'ordre bénédictin révère comme son second berceau, n'a point jusqu'ici été fixée d'une manière définitive. L'année 529 adoptée généralement, ne cadre point avec les données hagiographiques plus anciennes. Selon nous, il faudrait pour rester dans une limite rigoureusement historique, reporter à l'année 524 l'exode de saint Benoît et son départ de Subiaco. Voici le passage des actes de saint Placide qui a donné lieu à l'erreur chronologique que nous signalons. « Après avoir béni les frères de Subiaco, le patriarche s'éloigna. Or, on était à l'an de l'incarnation du Seigneur 329, sous le règne de l'empereur Justin -. » Telles sont les paroles de l'hagiographe, lequel se désigne lui-même dans la préface de son

' Fleury, Institut, au droit ecdés., chap. XXV.

- Anno dominiccB i/icarnationis quingentesimo vigesimo nono, iemporibus Justijii monocratoris. (Bolland., Ad. S. Piacid.,^ octob., col. 117.)

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œuvre sous le nom de Gordien, et se donne comme un disciple de saint Benoît et contemporain de saint Placide. Les Bollandistes qui ont reproduit ces actes ont sagement fait observer que l'œuvre génuine de Gordien ne devait ni ne pouvait mentionner en 329 une date empruntée à l'ère chrétienne, puisque cette ère, bien que formulée déjà par Denys le Petit, ne fut définitivement en usage que cinquante ans plus tard. Nous sommes complètement de leur avis, et nous croyons que les actes primitifs de saint Placide ont subi à une époque postérieure des retouches, des interpolations, des changements partiels, qui, sans altérer la vérité intrinsèque du ^

récit, ont cependant fait perdre à certains détails leur authenticité réelle. Ainsi l'empereur Justin ne régnait plus en o29, ce prince mourut le 1^'' août 327. Mais au vii^ ou viii® siècle, époque où vraisemblablement furent remaniés les actes de saint Placide, la chronologie était loin d'avoir atteint la précision que les modernes lui ont donnée. Une erreur de deux années était alors chose à peine appréciable. Ce qu'il faut retenir des actes de saint Placide, c'est que l'empereur Justin régnait encore au moment où saint Benoît quittait Subiaco. Par conséquent la date de 329 pour la fondation du Mont-Cassin est évidemment trop tardive, et c'est à tort qu'on l'a maintenue jusqu'ici. D'autres détails sur lesquels nous aurons bientôt à insister nous permettront de fixer vers la fin de l'an 324 la date approximative de l'arrivée de saint Benoît au Mont-Cassin.

20. « Sorti de Subiaco, continuent les actes, l'homme de Dieu se L'ermite rendit à la ville d'Alaterna (Alatri), où il reçut l'hospitalité dans le monastère du saint martyr Sébastien *, dirigé alors par le diacre Servandus. Le lendemain, prenant congé du pieux diacre, Benoît, accompagné de ses deux disciples Placide et Maurus, arriva près de la cité de Verula (Veroli), en un lieu appelé par les habitants Auréola. L'Esprit-Saint lui fit connaître qu'en ce lieu s'élèverait plus tard un monastère de sa congrégation. Il traça lui-même sur

^ Saint Grégoire le Grand (Dialog., lib. H, cap. xxxv ; Patr. lat., tom. LXVI, col. 196) nous apprend que le monastère de saint Sébastien d'Alatri avait été fondé vers cette époque par les libéralités du patrice Liberius.

le sol désert l'emplacement de la future église, recommandant à ses disciples Placide et Maurus de veiller à ce qu'elle fût édifiée en ce lieu-même et consacrée sous le vocable du martyr du Christ saint Erasme *. Continuant ensuite sa route, l'homme de Dieu se dirigea vers le Mont-Cassin. Les chemins qu'il parcourait lui étaient inconnus. Souvent à un carrefour où deux ou trois routes se croisaient à travers les montagnes boisées, les anges lui apparaissaient pour le diriger. Or, comme il approchait du terme de son voyage, un pieux ermite, nommé Martin, qui vivait depuis longtemps dans cette solitude, eut une révélation divine. L'ange du Seigneur lui ordonnait de quitter ces lieux, oii un autre serviteur du Christ allait s'établir :

His tu parce locis ; aller amicus adesi.

L'ermite obéit et s'éloigna aussitôt, sans même avoir la curiosité de faire connaissance avec le successeur que Dieu lui envoyait. Il se retira dans les profondeurs du mont Massique -, où il termina saintement ses jours ^. »

ucastrum 21, Voici en quels termes M. de Montalembert décrit la solitude du Mont-Cassin où le patriarche allait planter de nouveau sa tente. « Sans s'éloigner, dit-il, de la région montueuse qui s'étend sur le versant occidental de l'Apennin, Benoît se dirigea vers le midi en longeant les Abruzzes, et pénétra dans cette Terre de Labour, dont le nom semble convenir naturellement au sol destiné à être le berceau des hommes les plus laborieux que le monde ait connus.

* Saint Erasme, martyr à Formiee (aujourd'hui Mola), en Campanie, est honoré le 2 juin. Le monastère dont saint Benoît avait prédit l'érection, fut eu efl'et construit quelques années après, et devint l'une des premières colonies des religieux du mont Cassin.

* Le mont Massique, dont il est ici question, est situé en Campanie, près de l'ancien Forum Claudii, appelé plus tard Carinum, et aujourd'hui Carinola, à 2't kilom. N.-O. de Capoue.

5 L'ermite du mont Massique, saint Martin, est mentionné au martyrologe le 24 octobre. Saint Grégoire le Grand {Dialog., lib, 111, cap. xvi; Pair, lat., lom. LXXVll, col. 257) nous a laissé un tableau touchant de ses austérités et de ses vertus. Cf. Bolland., Ad. S. Placidi, loc. cit.

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