CHAP. I. — LA FRANCE CBRÉTIENNE
lions locales qui firent éclater son admirable douceur. Grégoire de Tours les a racontées; nous traduisons son récit, en regrettant qu'il n'ait pas circonstancié davantage les coupables manœuvres dont Sidoine Apollinaire fut victime; ni fait connaître le prétexte dont les rebelles durent se servir pour imposer leur domination au clergé et aux fidèles de l'Arvernie, et les empêcher de soustraire leur vénérable pasteur à un système d'hostilités persévérantes et criminelles dont le renouvellement serait, dans l'état de nos moeurs actuelles, absolument impossible. Quant à l'exactitude des renseignements, il ne saurait y avoir aucun doute, puisque Grégoire de Tours les avait puisés à la source la plus authentique, ayant passé son enfance et sa première jeunesse à Clermont même, dans le palais épiscopal de Gallus, son oncle, troisième successeur de Sidoine Apollinaire sur le siège de Clermont. « Saint Sidoine, dit-il, était doué d'une éloquence incomparable et d'un talent d'improvisation tel, qu'il pouvait sans préparation parler admirablement sur toutes sortes de sujets. Un jour, il avait été invité à officier pour la fête patronale, dans la basilique du monastère de Catabennum (Chantoin). Par méchanceté {nequiter), on fit disparaître le livre dans lequel se trouvait la messe du jour. Sidoine, sans autre ressource que sa mémoire, célébra l'office de la fête, chanta toutes les oraisons et commenta l'Évangile, comme s'il avait eu le livre sous les yeux. Les assistants en furent émerveillés, on eût dit qu'un ange, non un homme, officiait *. » Quel avait été le clerc assez audacieux pour faire disparaître méchamment le pontifical, ou missel, dont Sidoine Apollinaire devait se servir? Grégoire de Tours ne le nomme pas. Comment l'illustre évêque de Clermont conservait-il dans son entourage des hommes capables de recourir à des moyens tout à la fois si puérils et si ignobles? Grégoire de Tours ne le dit pas. Mais, selon la remarque des BoUandistes, cette espièglerie taquine et malveillante, si elle se fût bornée à cet unique épisode, n'aurait jamais été enregistrée par l'histoire ^. Elle se rattachait à tout un
' Greg. Turon., Hist. Franc, lib. Il, cap. xxii; Patr. lat., tom. LXXI, col. 217-218. — « Bolland., Ad. sanct., 23 august., col. 618.
ensemble de persécutions qui durent être préparées et accomplies sous l'influence arienne des rois Goths, et dont quelques prêtres indignes se firent les instruments. C'est du moins ce que nous sommes en droit de conclure de la suite du récit. « Pendant que Sidoine continuait à édifier son troupeau par l'exemple de ses vertus, reprend Grégoire de Tours, deux prêtres * s'insurgèrent contre son autorité, lui enlevèrent tout pouvoir sur les choses de l'église, laissant à peine au saint évêquè de quoi se nourrir et l'accablant d'outrages. Mais la clémence divine ne permit pas que ce forfait demeurât longtemps impuni. Un de ces misérables, indignes du nom de prêtre, dit un soir que le lendemain il chasserait l'évêque de l'église. Or, le lendemain, réveillé en sursaut par le signal des matines, il se leva plein de fureur contre l'homme de Dieu, songeant dans son âme à exécuter les menaces de la veille. Obligé de se retirer un instant à l'écart, il le fit : mais frappé d'une maladie soudaine, il expira. Cependant un serviteur l'attendait au dehors, avec un cierge allumé. Les heures s'écoulaient, déjà la lumière du jour commençait à poindre, lorsque l'autre prêtre, son satellite, inquiet de ne pas le voir paraître à l'église, lui dépêcha un messager chargé de lui dire : Venez, ne tardez pas davantage, si nous voulons mettre à exécution notre projet. — Ce message fut crié à haute voix par l'envoyé et demeura sans réponse. Le serviteur écarta alors la portière, et trouva le corps inanimé de son maître. Cette mort, semblable à celle d'Arius, jeta la consternation dans les esprits. On disait de toutes parts que nul hérésiarque ne saurait être plus coupable qu'un prêtre rebelle, persécutant le pasteur à qui les brebis du troupeau ont été confiées par Dieu luimême et s'arrogeant un pouvoir usurpé. L'effet fut tel que le bienheureux Sidoine fut rétabli dans son autorité pontificale. Cependant l'autre prêtre, son ennemi, continuait à exercer ses fonctions. Sur ces entrefaites, il advint que Sidoine tomba malade ; une fièvre mortelle l'avait saisi. Il pria les siens de le transporter à l'église :
' Grégoire de Tours ne nous donne point le nom de ces deux prêtres; les Bollandistes eux-mêmes semblent ne l'avoir pas connu. Cependant, le récent historien de saint Sidoine Apollinaire les désigne sous le vocable probablement traditionnel d'Honorius et d'Hermanchius. (Chaix, S. Sidoine Apollin., tom. II, pag. 366.)
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bientôt une multitude d'hommes, de femmes, d'enfants l'entoura, fondant en pleurs. Pourquoi, disaient-ils, nous abandonnez-vous, pasteur bien-aimé? A qui laisserez- vous vos fils orphelins? Qui saura, comme vous, nous distribuer le sel de la sagesse, et nous inspirer la crainte du Seigneur? — Ainsi parlait cette population éplorée. Le saint évêque, inspiré par l'Esprit de Dieu, répondit : Ne craignez pas, peuple chéri, voici mon frère Aprunculus; il me survivra, c'est lui qui sera votre évêque. — Ces mots furent prononcés par le moribond avec une expression telle qu'on le crut en extase. Ce furent ses dernières paroles, et il expira (23 août '). Le prêtre rebelle n'attendit pas un instant pour se remettre en possession des biens de l'église, comme s'il eût déjà été proclamé évêque. Dieu s'est enfin déclaré, disait-il. Il a jugé entre Sidoine et moi, et proclamé la justice de ma cause. — Il parcourut la ville dans un appareil fastueux, et convoqua pour le dimanche suivant tous les citoyens à un repas dans la maison de l'église. Le festin eut lieu, et sans respect pour les prêtres plus âgés, il se mit à la première place *. L'échanson en lui présentant la coupe, lui dit : Maître, cette nuit j'ai eu un songe que je raconterai, si vous m'en donnez la permission. — Le prêtre fit un signe d'acquiescement et l'échanson continua en ces termes : Il me semblait voir, dans un magnifique palais, un trône sur lequel était assis un personnage qui l'emportait en puissance sur tous les autres. Il était escorté d'un grand nombre de prêtres vêtus de blanc ; une multitude innombrable se pressait autour de lui. Comme je contemplais cette scène imposante, j'aperçus de loin le bienheureux Sidoine dominant la foule, et accusant juridiquement ce prêtre, votre intime ami, que la mort
* L'année précise de la mort de saint Sidoine Apollinaire n'a pu encore être fixée. Les historiens varient d'opinion à ce sujet. Savaron indique l'année 484; Tiiiemont et les auteurs de l'Histoire littéraire de France prolongent la vie du grand évêque de Clermont jusqu'à l'an 48S.
* Despectisque senioribus, primus recumbit in toro. Cette expression de l'annaliste laisserait supposer que les gallo-romains de cette époque avaient encore conservé l'usage des lits {torus) pour le repas. Ce luxe était, en tout cas, fort éloigné de la modestie cléricale, et les Constitutions apostoliques avaient formellement réclamé contre un tel abus.
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enleva récemment. Le prêtre fut condamné ; le juge souverain le fit enchaîner et jeter au fond d'un cachot. Après qu'on l'eut emmené, le bienheureux Sidoine reprit la parole et vous accusa vousmême d'avoir été complice de ce malheureux. Le juge demanda s'il y avait dans l'assistance quelqu'un qui vous connût, et qui pût vous transmettre une citation au tribunal. Je me cachai alors tout tremblant et me dissimulai derrière les spectateurs, dans la crainte qu'on ne révélât mes relations avec vous et qu'on ne me chargeât du message. Pendant que je cherchais ainsi à me dérober aux regards, tous les autres assistants disparurent et je me trouvai seul en face du juge. Il m'appela, je m'approchai ; mais l'éclat qui l'environnait et ma frayeur étaient tels, que je chancelais à chaque pas. Ne crains rien, mon enfant, dit-il; va dire de ma part à ce prêtre : Vous avez à comparaître au tribunal oîi Sidoine vous a cité. — Voilà le message dont le souverain juge m'a chargé pour vous, ajouta l'échanson. Ne tardez pas à y répondre, car le roi en terminant m'a dit : Si tu n'accomplis pas ta mission, tu mourras cruellement. — A peine l'échanson avait-il cessé de parler, que la coupe échappa aux mains du prêtre, lequel rendit soudain l'esprit. On l'enleva du lit du festin pour le porter au tombeau. Son âme était allée en enfer rejoindre celle de son complice. La mort d'Arius avait été réservée au premier, celle de Simon le Mage au second. Cependant, comme la terreur du nom des Francs se joignait au désir de les voir régner sur cette contrée, Aprunculus, l'évêque exilé de Divio, fut désigné par les suffrages du clergé et du peuple. Il prit donc possession du siège épiscopal des Arvernes, ainsi que l'avait prédit Sidoine Apollinaire *. »
1 Greg. Turon., Hist. Franc, lib. II, cap. xxii, xxin; Patr. lat., tom. cit., col. 217-220. Saint Sidoine laissait plusieurs enfants, douL l'un, nommé Apollinaire, monta sur le siège épiscopal de Clermont vers l'an 515. Oa connaît une tille de Sidoine, appelée Alcima, et l'un de ses petits-fils, le sénateur Arcadius, qui joua plus tard un rôle dans la tragédie de Clotaire et de Childebert contre leurs neveux. Diverses familles nobles de l'Auvergne, entre autres celles de Moutboissier et de Polignac, ont la prétention de faire remonter leur origine jusqu'à saint Sidoine Apollinaire. On conçoit la difficulté de prouver une pareille filiation, mais le fait même de le prétendre prouve
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9. En même temps que Sidoine mourait à Clermont, Perpetuus, Mort de
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éveque de Tours, s endormait en paix dans le Seigneur, après un de Tours et pontificat de trente années. L'illustre Lupus de Troyes les avait phaneévêque précédés tous deux au ciel. Saint Epiphane de Pavie, que ses ambassades près des rois gotlis et burgondes avaient rendu cher à toutes les Gaules, tomba lui-même victime d'un dernier acte de dévouement, (c A peine revenu, dit son biographe, dans sa chère Ligurie, après l'heureux succès de sa mission à la cour de Gondebaud, il dut partir pour Ravenne, afin d'obtenir de Théodoric un adoucissement aux charges dont les officiers du fisc accablaient ses diocésains. On était en hiver; le Pô débordé inondait la plaine, le saint évêque affronta héroïquement tous les dangers d'un pareil voyage. Sa présence inopinée à la cour de Ravenne émut le prince ; ses larmes achevèrent de l'attendrir. Il lui parla avec son éloquence accoutumée et termina sa requête par ces mots : Le meilleur trésor d'un souverain c'est la richesse de ses sujets ; accordez à la Ligurie l'exemption de tous les impôts durant une année, pour la dédommager des pertes qu'elle vient de subir. — Les dépenses du trésor sont tellement considérables, répondit Théodoric, les frais d'administration tellement lourds, qu'une pareille requête présentée par tout autre serait repoussée ; mais il ne sera pas dit que votre intervention ait été inutile. On ne saurait refuser une grâce, quand vous daignez la solliciter. J'accorde à la Ligurie la remise des deux tiers de l'impôt de cette année. L'autre tiers sera perçu par le fisc, c'est une nécessité dans la situation actuelle. — Le saint évêque remercia vivement le roi de cette faveur, et prit congé de lui. Hélas ! c'était pour la dernière fois. Pressé de faire connaître l'heureuse nouvelle à ses compatriotes, il quitta Ravenne, malgré la neige qui tombait à gros flocons et couvrait toute la campagne. A Parme, il fut pris d'un accès de toux qui ne le quitta plus ; il n'en continua pas moins son voyage, recevant avec son affabilité ordinaire et bénissant les populations pressées sur son passage. En apercevant les murs de la cité de Pavie, il éprouva une joie telle qu'on
combien la mémoire du grand évêque de Clermont a laissé de traces dans les récits traditionuels de l'Arverûie.
l'eût pu croire guéri. La ville entière se porta à sa rencontre, avec une allégresse inexprimable. Mais la joie fut courte, et les larmes coulèrent de tous les yeux quand, le lendemain, on apprit que le bienheureux était dangereusement malade. La foule entourait sa maison dans une morne stupeur. Les médecins n'avaient aucune parole rassurante ; on accusait leur impéritie ; la perspective de perdre ce grand homme semblait la ruine de toute la province. Pour lui, il ne cessait de redire la parole de l'Apôtre : Milii vivere Christus est, et mori lucrum *. Son visage était calme et radieux; on l'entendait murmurer les versets de David : Misericordias tuas, Domine, in œternum caniabo ^. In generatione et progenie annuntiabo veritatem tuam in ore meo ^. Enfin il prononça lentement ces paroles : (( Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains; » et son âme s'envola, au milieu de ces saints cantiques, dans la patrie céleste (21 janvier 497). Il avait cinquante-huit ans et en avait passé trente dans le ministère épiscopal ■*. » Le prêtre Maximus fut choisi pour lui succéder. Le diacre Ennodius, biographe et disciple de saint Épiphane, qui devait dix ans plus tard s'asseoir lui-même sur le siège de Pavie, s'arracha en pleurant à ces lieux qui lui rappelaient des souvenirs si doux et maintenant si amers. Il vint à Rome, où nous le verrons bientôt combattre énergiquement le schisme qui suivit la mort du pape saint Anastase II. Ennodius était né à Arles, d'une noble famille gallo-romaine alliée à celles des Faustus et des Avienus. Il fit tourner ces relations de parenté au service de l'Église et devint l'ami de Cassiodore, de Symmaque et de Boèce, ces illustres chrétiens que le choix de Thôodoric appela au gouvernement de l'Italie et qui firent la gloire de son règne, jusqu'à l'époque oii, changeant de conduite et de mœurs, ce prince devint le bourreau de ses plus nobles serviteurs.
Mariage 10. Cependant le jeune roi des Francs poursuivait toujours son
(le Clovis et • , -, • ,., -, ^ t ^ -, r-,-, • ••
do sainte projet de mariage avec la niece de Gondebaud. « Glovis envoyait de fréquentes ambassades chez les Burgondes, dit Frédégaire, dans l'espoir que ses envoyés pourraient rencontrer Clotilde. Mais on
1 Philipp., I, 21. — * Psalm. Lxxxviii, 1. — » Psalm. xxx, 6. — * Eaaod., Vit. S. Epiphan. Ticin.; Pair. lat.. tom. LXIII, col. 236-238.