‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 7 sur 103 · CHAP. I. — LA FRANCE CURÉTIENNE · texte numérisé non relu

CHAP. I. — LA FRANCE CURÉTIENNE

ne leur permettait pas de la voir. Clovis eut alors recours à un stratagème qu'un noble gallo-romain, Aurelianus, se chargea de faire réussir. Ce dernier se déguisa sous les haillons d'un mendiant, une besace sur l'épaule, et partit seul pour la ville de Janua (Genève) oii se trouvait alors Gondebaud. Il portait l'anneau royal que Clovis lui avait confié. Clotilde et sa sœur Sedcleuba exerçaient en vierges chrétiennes le devoir de l'hospitalité. Le mendiant fut accueilli par elles, et Clotilde lui lava les pieds, selon l'usage, avant de lui servir à manger. Aurelianus lui dit tout bas : J'ai un secret à vous communiquer. — Parlez, répondit-elle. — Clovis, le roi des Francs m'a envoyé vers vous, dit Aurelianus. Il désire, si telle est la volonté de Dieu, vous faire monter avec lui sur son trône et vous prendre pour épouse. Yoici l'anneau royal qu'il m'a chargé de vous remettre, comme preuve authentique de ma mission. — Clotilde le reçut avec joie et dit à. l'envoyé : Il n'est pas permis à une chrétienne d'épouser un païen. Si pourtant les desseins de Dieu préparent cette union, s'il veut se servir de moi pour amener le roi des Francs à le connaître, je serai heureuse d'accomplir sa volonté *. Recevez, je vous prie, pour récompense de votre service ces cent solidi. Voici mon anneau. Retournez promptement près de votre maître et dites-lui de ma part que, s'il veut m'épouser, il envoie de suite des ambassadeurs pour en faire la demande à Gondebaud, mon oncle. Les députés devront conclure sans délai la négociation et agir avec célérité. Aredius, le conseiller du roi mon oncle, n'est pas encore de retour de Constantinople -. Il faut profiter de cette circonstance, car je soupçonne qu'il serait contraire à notre projet. — Aurehanus repartit aussitôt, toujours dans son costume de mendiant. Durant le trajet, il fit rencontre d'un pauvre qui voulut s'atta-

* Celte première partie de la réponse de Clotilde ne se trouve point dans le récit de Frédégaire ; mais elle a été reproduite par Aimoin daus son Histoire des Francs. (Cf. Aimoin, Hist. Franc, lib. I, cap. xm; Pair, lat., tom. CXXXIX, toi. 652.)

* Aredius, ministre et conseiller de Gondebaud, avait été député par ce prince en Orient près de l'empereur Anastase. Cette particularité, qui se rattache à tout un ensemble de politique dont nous avons parlé précédemment, est, à notre avis, une preuve de la véracité du récit de Frédégaire.

cher à ses pas. Arrivé près de la ville d'Orléans, proche du lieu où il avait ses domaines, Aurelianus ' s'endormit le soir en pleine sécurité, comptant être à la dernière étape de son voyage. Mais, à son réveil, il eut la douleur de voir que son compagnon de route l'avait dévalisé, emportant la besace dans laquelle se trouvaient les cent solidi offerts par Clotilde et l'anneau de cette jeune princesse. Au désespoir de ce contre-temps, Aurelianus courut dans sa maison, se fit reconnaître de ses gens et les envoya dans toutes les directions à la poursuite du voleur. On l'atteignit bientôt; il n'avait pas encore eu le temps de se débarrasser du fruit de son larcin. Aurelianus le tint trois jours en prison, le faisant passer chaque jour une fois parles verges, puis le remit en liberté. Cependant il avait rendu compte à Clovis de tous les détails de son voyage '. Il fut aussitôt chargé de retourner, non plus comme mendiant, dit Aimoin, mais comme ambassadeur, près de Gondebaud, pour exiger au nom du roi des Francs la remise immédiate de sa fiancée qu'il détenait injustement. L'échange des deux anneaux entre les futurs conjoints donnait en effet à Clotilde le titre de fiancée. Celle-ci le savait. En conséquence elle avait eu soin de déposer secrètement, et à l'insu de son oncle, l'anneau de Clovis parmi les autres bijoux du trésor royal. Aurelianus arrivé près de Gondebaud, qui ignorait tous ces détails, lui dit: «Le roi des Francs m'envoie réclamer près de vous sa fiancée que vous retenez à votre cour. — Quelle est cette fiancée? répondit Gondebaud. Est-ce que vous venez ici dans un but hostile, et pour jouer le rôle d'un espion? Prenez garde que je ne vous fasse chasser honteusement de mes états! — La fiancée de Clovis mon maître, dit Aurelianus, est votre nièce Clotilde. Le roi des Francs a échangé avec elle son

* Il se pourrai L que le vocable d'Aurelianus, donné par Frédégaire au faux mendiant, soit plutôt une épilhète qu'un nom propre, et que dans la pensée de l'annaliste il ait signifié un des patriciens de la cité d'Orléans dans le territoire de laquelle il avalises domaines. Ce n'est là toutefois qu'une simple conjecture, et nous avons dû conserver dans ce récit le nom traditionnel d'Aurelianus, tel que toutes les chroniques l'ont reproduit.

« Fredegar., Hist. Franc, epitomata, cap. xvni; Patrol. lat., tom. LXXI, col. 584.

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anneau. Fixez donc vous-même le jour et le lieu oii la remise solennelle de la princesse sera faite à son royal époux. — Gondebaud de plus en plus étonné prit conseil des grands de sa cour. Tous craignaient qu'un refus n'attirât sur les provinces burgondes les armes de Clovis. Voici l'avis qu'ils donnèrent au roi : Qu'on interroge la jeune fille ; qu'on sache d'elle s'il est vrai qu'elle ait reçu l'anneau de Clovis et consenti à l'épouser. Dans le cas où le fait serait véritable et qu'elle ait réellement échangé les présents de fiançailles, il faudra la remettre sans délai aux ambassadeurs du roi des Francs, plutôt que de nous exposer à une guerre désastreuse. — Clotilde fut donc mandée ; elle déclara avoir réellement reçu l'anneau de Clovis, le fit voir à son oncle et ajouta qu'elle deviendrait volontiers l'épouse du roi des Francs *. » Aurelianus fut rappelé : « Il s'empressa, dit Frédégaire, d'offrir à Gondebaud un sou et un denier, gage usité des alliances matrimoniales chez les Francs. On convint que Clotilde partirait immédiatement pour aller rejoindre Clovis, et que les deux époux reviendraient ensemble célébrer solennellement leurs noces à Cabillonum (Ghâlon-sur-Saône), où Gondebaud voulait préparer des fêtes magnifiques. Les ambassadeurs francs reçurent Clotilde des mains du roi des Burgondes. Elle prit place sur une basterne, chariot couvert, traîné par des bœufs ^. » Le roi burgonde, ajoute Aimoin, s'était d'abord refusé à fournir une dot à sa nièce. Mais, cédant aux observations d'Aurelianus, il revint sur cette première détermination et lui fit une part dans le trésor royal. Clovis récompensa plus tard le zèle et l'intelligence de son ambassadeur, en lui donnant le castrum Meledunum (Melun) et le commandement de tout le territoire voisin -*. Clotilde se mit donc en route avec son cortège, et prit congé de son oncle. « Mais ayant appris, continue Frédégaire, que l'on parlait du prochain retour d'Aredius, elle dit aux ambassadeurs francs : Si vous tenez à me remettre saine et sauve entre les mains du roi votre maître, ce n'est point sur une basterne que nous devons voyager. Donnez-

• Aimoia, Hist. Franc, lib. I, cap. xiv; Pair, lat., tom. CXXXIX, col. 6o2, 653. — 5 Fredeg., llist. Franc, cap. xvili; tom. cit., col. 585. — * Aimoin, Hist. Franc, cap. XIV; tom. cit., cul. 633.

moi un bon cheval, et hâtons-nous de sortir du territoire des Burgondes. Autrement nous serons arrêtés en route. — Les Francs ne demandaient pas mieux, et la jeune fiancée, montée sur un coursier rapide, précipita sa marche. Aredius venait en effet de débarquer à Marseille, et, galopant jour et nuit, arrivait à la cour de Gondebaud. Vous savez, lui dit le prince, que je viens de contracter une alliance avec les Francs, etque j'ai donné ma nièce Clotilde pour épouse à leur roi. — Une alliance! s'écria le ministre burgonde; dites plutôt que vous venez de préluder à une guerre qui ne finira jamais. 0 mon maître ! ne vous souvient-il plus que le père de Clotilde, votre frère Ghilpéric, a succombé sous votre glaive ; que la mère de Clotilde a été jetée une pierre au cou dans le Rhône, et que les deux frères de Clotilde ont eu la tête tranchée par votre ordre? Croyez-moi, si elle en a jamais le pouvoir, elle vengera la fin tragique de ses parents. Envoyez une armée à sa poursuite : qu'on la ramène de force. On viendra plus facilement à bout d'une querelle vidée une bonne fois avec Clovis que d'un ressentiment qui s'éternisera entre les Francs et les Burgondes, sous l'influence de la nouvelle reine. — Gondebaud goûta cet avis. Il expédia sur-le-champ une bande de cavaliers pour arrêter Clotilde, et la lui ramener avec les trésors déposés dans la basterne royale. Mais il était trop tard. Clotilde touchait déjà aux frontières des deux états. Informée de la poursuite dont elle était l'objet, elle en fit donner immédiatement avis à Clovis, qui l'attendait à Villariacum (Villery), sur le territoire des Tricasses (Troyes) *, lui demandant ce qu'il y avait à faire et lui proposant de se défendre par la force contre l'injuste violence dont elle était l'objet. Clovis

* Villariacum, Villery est une des sept communes de la paroisse de Saint- Jean de Bonneval, à seize kilomètres de Troyes. Cette identification de lieu avait déjà été proposée, en 1754, dans une dissertation de l'abbé Trasse, reproduite par le Mercure de France, n° d'avril. En ces derniers temps, le travail de l'abbé Trasse a été réédité avec de nombreuses annotations par M. l'abbé Douge sous ce titre : Première entrevue de Clovis I, roi des Francs, et de Clotilde sa femme au village de Villery (Troyes, 1854, in-S»), Au congrès archéologique tenu à Troyes l'année précédente, M. Douge avait émis le vœu de voir élever uu monunent commémoratif en l'iionneur de sainte Clotilde, à Villery.

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