OFFERT ET IT. PC. LAMPADI ET ORESTIS VV. CC
- Circumdatum gemmis prasinis et albis.
faite à Rome, au mois de décembre, le pape Jean ordonna quinze prêtres et vingt et un évêques destinés à diverses églises. Il fut enseveli dans la basilique du bienheureux Pierre apôtre. Après lui, le siège épiscopal demeura vacant pendant sept jours ^ » Lettre 13, Cette noticc du Liber Ponfifîcalis, ne fait pas la moindre allu-
d'Amala- ... ' . ' ^
sonthe. Nou- siou au famcux diacre Vigilius, désigné deux ans auparavant au
veaux empiétements des choix du clergé et du peuple romain par Boniface II. Elle ne men-
rois goths
surieséiec- tionue pas non plus les manœuvres ambitieuses qui s'étaient pro-
lions pontificales, duites durant la vacance du siège, dans le but de capter les suffrages et d'influencer les électeurs. Nous ne savons si Vigilius prit une part active à ces manœuvres, mais un document authentique nous apprend que des transactions simoniaques eurent lieu, et que des scènes déplorables scandalisèrent toute la ville de Rome. Le premier acte de Jean II, aussitôt son élévation au siège de saint Pierre, fut d'envoyer à Ravenne le defensor de l'Église pour se plaindre de ces troubles, dont la politique des rois Goths et leur prétention à s'immiscer dans les élections pontificales étaient la véritable cause. Cette démarche du pape, fort bien accueillie en apparence, aboutit en définitive à un nouvel empiétement de la cour de Ravenne. Voici la réponse qu'au nom de son jeune fils, Athalaric, la régente adressait au pontife. « Le defensor de l'église romaine s'est présenté à notre audience, et nous a retracé en pleurant le tableau des désordres survenus durant la vacance du siège. Des ambitieux ne mettant point de bornes à leur infernale convoitise, multipliant les promesses simoniaques, ont pillé le trésor des pauvres pour solder leurs complices. Ils ont poussé leur audace sacrilège jusqu'à mettre les vases sacrés aux enchères publiques. Plus cet attentat est l'évoltant, plus il est de notre devoir de le réprimer, et d'en prévenir le retour. Votre Sciinteté saura donc que nous avons pris des mesures pour renouveler le sénatus-consulte rendu au temps du très-saint pape Boniface, et condamnant ces excès. Nous voulons le faire appliquer dans l'élection de tous les patriarches et métropolitains. Quiconque directement ou par
1 Lib. Potitif., Not. Lvni in Joan. II; Patr. lat., tom. CX.XV1II, col. 543.
CUAT. VI.
intermédiaire aura fait des dons, promesses ou engagements, dans le but de se faire élire érêque, sera déclaré indigne du suffrage, et les tribunaux compétents le poursuivront comme sacrilège *. » Si le conseil de légence se fût borné à cette prescription, qui sanctionnait les règles canoniques antérieures, l'Église n'aurait pu que s'en applaudir. Mais immédiatement après, la lettre royale stipulait une odieuse usurpation. «Il convient, disait-elle, de poser de justes limites au delà desquelles il ne sera point permis d'aller. En conséquence, lorsqu'il s'agira d'une élection au souverain pontificat , les lettres de consentement délivrées par nous seront fixées à une taxe de trois mille soiidi. Les autres patriarches en paieront deux mille. Ces sommes seront employées à des usages de charité, et réparties entre les pauvres de notre ville de Ravenne -. » — Voilà où en étaient arrivés les gens du fisc au service des rois goths. La destination charitable des sommes ainsi extorquées ne saurait légitimer un pareil abus. Sefigure-t-on saint Pierre payant un droit à Tibère César, le jour oii le Sauveur remit au prince des apôtres les clefs qui ouvrent le royaume des cieux? Cependant le tarif royal, inscrit sur des tables de marbre, fut scellé à la porte du Vatican. Pour éviter de plus grands désastres, il fallait subir la loi des vainqueurs, c'est-à-dire le caprice d'ariens barbares, dont les exigences étaient surexcitées à la fois par l'esprit de secte, la dureté native et l'orgueil de la conquête. L'Église lutta patiemment contre ces prétentions abusives, sans les sanctionner jamais. Si l'on était tenté d'invoquer les précédents despotiques des rois goths, comme justification du système qui cherche à subordonner le pouvoir spirituel des papes à l'autorité civile des princes, il faudrait d'abord admettre que la force peut prescrire et se substituer au droit.
14. Amalasonthe n'eut d'ailleurs pas à se féliciter longtemps de la tyrannie légale qu'elle voulait faire peser sur les pontifes romains. A l'intérieur, de sourdes révoltes; à l'extérieur, des com-
SeufOet d'nne mère à
son fils.
Education d'Athalaric.
» Joan. Il, Epist. Athalaric; Pafr. lut., tom. LXVI, col. 1. — « Joan, II, Epist. Athalaric; Pair, lut., tom. LXVI, col. 2.
380 PONTIFICAT DE JEAN II (o32-o3o).
plications terribles menaçaient son trône. Les prévisions de Théodoric ne devaient pas tarder à se réaliser pour elle et à briser dans sa main le sceptre des Amales. Cette princesse ne manquait pourtant ni d'énergie, ni de prudence; mais les événements furent plus forts qu'elle. Ainsi qu'il arrive trop souvent aux époques de grandes commotions sociales, ce fut non par ses défauts mais par ses qualités mêmes qu'elle échoua. Initiée aux lettres et à la civilisation romaines au point de mériter les éloges de Cassiodore, elle avait tout naturellement voulu dans l'éducation d'Athalaric, son fils et son unique héritier, faire prédominer l'élément romain. « L'enfant royal, dit Procope, fut confié à un ludi-magislei^ (professeur de belles-lettres), qui avait la direction générale des études, et auquel on adjoignit trois des plus illustres guerriers de la race des Goths. Ceux-ci devaient former Athalaric au métier des armes, si cher aux nations barbares. Cependant les exercices littéraires jouaient un grand rôle dans la distribution des heures du jeune prince, et cela déplut à ses futurs sujets. Un jour, il arriva qu'Amalasonthe, ayant à punir son fils de quelques actes de paresse ou d'insubordination , lui donna un soufflet. On sait qu'en pareil cas la main d'une mère n'est jamais trop lourde. Cependant l'enfant jeta les hauts cris et courut verser ses larmes dans le sein de ses familiers. L'affaire du soufflet maternel prit des proportions inouïes. Une députation de Goths, choisis parmi les plus considérables, se rendit près d'Amalasonthe. «Votre fils, notre maître,' lui dirent-ils, n'est pas élevé en roi. L'étude des lettres n'est propre qu'à faire des lâches. Théodoric n'aimait pas que les jeunes Goths y fussent adonnés. Quiconque a tremblé sous la férule d'un ludimagister, disait-il, ne saura jamais braver la pointe des épées. Renvoyez donc ces vieillards et ces lettrés qui entourent le jeune prince. Donnez-lui des compagnons de son âge, choisis parmi nos propres enfants ; qu'il sache commander des armées, c'est le seul art qui mène à la gloire '. » Il fallut en passer par là, et subir la loi de la barbarie. Athalaric ne pleura plus; il n'eut plus
' Procop.^ De bclUgothic, lib. I.
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de maîtres ; mais à quinze ans il était déjà perverti et sa corruption précoce devait le conduire au tombeau. Cette révolution de palais avait eu pour instigateur occulte un autre débauché, le fameux Thcodat, cousin-germain d'Amalasonthe, que ses vices avaient fait écarter du trône par Tbéodoric *. Non content de fomenter au sein des Goths tous les germes de révolte, son ambition haineuse et vindicative allait créer au loin des inimitiés à la régente. Il entretenait avec l'empereur d'Orient, Justinien, une négociation secrète dont nous verrons bientôt les funestes effets pour la royauté des Amales.
15. Les circonstances favorisaient ces intrigues. On se rappelle Meurtre
. 1 i A T /~i d'Amalafrède
que le roi des Vandales, Hudéric, en montant sur le trône de Car- rein.; des thage, avait enfermé dans un cachot la malheureuse veuve de iiiidéric. Thrasamond, Amalafrède, sœur de Théodoric le Grand. Tant que le roi d'Italie vécut, Hildéric n'osa pas pousser plus loin sa vengeance. La mort de Théodoric lui laissait le champ libre, il en profita pour faire étrangler son auguste captive, et il manda impudemment à la cour d'Italie que l'ex-reine Amalafrède venait de succomber à une maladie soudaine. Amalasonthe ne pouvait laisser un pareil crime impuni. Une ambassade partit aussitôt pour Carthage avec une lettre pleine de menaces. « Il nous est dur, disait la régente ^, d'avoir à imputer à des parents autrefois si chers un attentat qui remplit notre cœur d'une trop juste indignation. On nous apprend que la pieuse Amalafrède, votre ancienne reine, l'honneur de notre sang, a souffert chez vous une mort violente. Si celte princesse leur paraissait dangereuse, les Vandales devaient nous la renvoyer honorablement, eux qui jadis nous l'avaient demandée avec tant d'instances. La tuer, était un parricide. Que pouvait entreprendre une femme contre la succession légitime de vos princes? Elle était comme votre mère, puisque vous étiez entré, elle vivante, dans son héritage. Toute la nation des Goths se sent outragée. Nous vous envoyons des ambassadeurs pour éclaircir ce mystère
' Cf. pag. 20") de ce volume. — 2 Cassiodor., Va7-iar., lib. IX, Epist. 1; Pair, lat., tom. LXIX, col. 765,
Hildéric détrôné.
Usurpation (le Gélimer.
Insurrection en Orient.
d'iniquité. Jusfcifîez-vous, si vous le pouvez; sinon, avouez votre crime. Mais que la chose s'explique. Soyez innocent ou coupable. Si vous dédaignez de nous répondre, comptez que toute paix sera rompue entre nous et que la vengeance divine saura vous atteindre. Le Seigneur a dit : « J'entends la voi.x du sang fraternel ^ )) — La réponse d'Hildéric ne fat sans doute point satisfaisante. Amalasonthe donna l'ordre de préparer une flotte et de lever une armée qui devaient prendre la route de Carthage. Mais une nouvelle révolution en Afrique rendit ces armements inutiles. 16. Aux termes de la loi édictée par Genséric pour la succession des rois vandales, Hildéric devait à sa mort être remplacé par Gélimer, le plus âgé alors des princes de sa famille. Gélimer, homme d'action , peu scrupuleux dans le choix des moyens, et pressé de régner, n'attendit pas qu'Hildéric, déjà très-avancé en âge, lui laissât l'accès libre à la couronne. Il se saisit du roi, le jeta dans un cachot, fit crever les yeux au généralissime Oamer, et monta sans remords sur un trône usurpé (530). Le meurtre d'Amalafrède trouvait ainsi un vengeur inattendu; Amalasonthe ne donna pas suite à l'expédition projetée. Mais l'usurpateur n'en fut pas plus heureux. Justinien, l'ami et l'allié d'Hildéric, intervint avec chaleur. Il adressa à Gélimer l'ordre d'avoir à lui remettre sur-le-champ le royal captif, s'il ne voulait attirer sur lui les armes de l'empire. La réponse fut digne d'un vandale. « Je n'ai point usurpé le trône, disait Gélimer. Hildéric a révolté contre lui tous ses sujets. Ceux-ci l'ont détrôné. La loi m'appelait à recueillir sa succession; je l'ai fait. Je règne chez moi, régnez chez vous, et ne vous mêlez pas de mes affaires. Si vous rompez l'alliance, vous me trouverez prêt. Souvenez-vous de l'empereur Léon, de Basilisque, et des aventures de Zenon ^. n L'insolence d'un pareil langage s'expliquerait difficilement de la part de Gélimer, trop fin politique pour se compromettre par une bravade inutile, si nous n'ajoutions qu'en ce moment la fortune de Justinien paraissait elle-même chancelante. Gélimer, exactement informé de la situation, crut n'avoir rien à craindre de lui. Engagé
* Gènes. j iv, 10. — ^ Procop., De bell. gothic, lib. I.
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dans une guerre interminable avec les Perses, mal servi par de vieux généraux qui paralysaient tous les efforts de Bélisaire et épuisaient sans résultat les hommes et l'argent, Justinien avait encore à lutter contre des révoltes sans cesse renaissantes. Alexandrie était toujours en proie aux factions hérétiques qui se disputaient la souveraineté. Le peuple se passionnait pour la question de savoir si le corps de Jésus-Christ avait été ou non corruptible. Les moines eutychéens entretenaient l'esprit public dans ces subtilités dignes du génie oriental. « Si le corps de Jésus-Christ n'était point corruptible, disaient les uns, il faut nier la réalité de la passion, et donner au Sauveur, ainsi que font les manichéens, un corps imaginaire et fantastique. » — « Le corps de Jésus-Christ a toujours été incorruptible, répondaient les autres. Soutenir le contraire, serait admettre une distinction entre Jésus-Christ luimême et le Verbe de Dieu. » Pour sortir de cette alternative, il y avait un moyen fort simple, c'était d'embrasser la doctrine catholique et de reconnaître avec l'Église deux natures en Jésus-Christ. Mais l'esprit d'erreur ne cède jamais. Les deux partis des corrupticoles et des incorrupticoles se livraient donc une guerre acharnée. En 531, ils soulevèrent à Antioche une émeute sanglante. A la même époque, les Samaritains de Palestine, irrités des édits de Justinien en faveur du catholicisme, prirent les armes au nombre de cinquante mille, s'emparèrent de Néapohs (Naplouse), tuèrent l'évêque , incendièrent les églises , massacrèrent la population chrétienne. Un chef de brigands, nommé JuUen, se mit à leur tête; organisa le meurtre et le pillage dans toute la contrée. Il fallut près d'un an de combats héroïques pour dompter la rébellion. Enfin, dans une rencontre décisive près de Naplouse, Julien resta sur le champ de bataille avec vingt mille des siens. Les autres furent faits prisonniers et vendus comme esclaves en Perse et en Ethiopie. Justinien se réservait de punir sévèrement la Palestine de sa révolte. Les populations épouvantées firent plaider leur cause par l'illustre Sabas, la merveille du désert. Ce saint vieillard était âgé de quatre-vingt-treize ans, lorsqu'il partit pour Constantinople. L'empereur envoya au-devant de lui une de ses galères, sur laquelle
le patriarche Épiphane alla le recevoir. Justinien l'accueillit comme un ange de paix. A sa prière, il pardonna aux coupables. « Mon père, ajouta-t-il, vous avez fondé un grand nombre de monastères dans les solitudes de la Palestine ; demandez-moi pour eux des revenus qui puissent assurer leur subsistance. — Non, répondit le solitaire. Les moines n'ont pas besoin de la munificence impériale. Leur héritage, en cette vie comme en l'autre, est le Dieu qui nourrissait Israël au désert, qui faisait pleuvoir chaque matin la manne du ciel dans la solitude. Il nous suffit, auguste César, que vous remettiez aux fidèles de Palestine les impôts de la dernière guerre, et que vous garantissiez leur territoire contre les incursions des tribus nomades. » L'empereur, touché de ce désintéressement, fît droit à la requête. Sabas revint mourir au milieu de ses disciples bien-aimés, terminant sa longue carrière par cet acte de charité envers ses compatriotes (5 décembre 531.) impopuia- 17. Cependant une fermentation sourde agitait les esprits à nien. Anté- Constantinoplc. L'impopularité de Théodora rejaillissait sur Jusl'impératrice tinicn, et lui Créait des difficultés de plus en plus sérieuses. Pour faire comprendre à quel point Théodora était l'objet du mépris public, il est nécessaire de revenir brièvement sur l'origine de cette aventurière, jetée par le caprice d'une aveugle passion sur le premier trône du monde. A l'époque de l'empereur Anastase, on avait vu arriver à Constantinople un saltimbanque, originaire de l'île de Chypre , nommé Acacius. Il venait avec sa femme et ses trois filles Comito, Anastasie et Théodora chercher fortune dans les cirques impériaux. On le fit belluaire de l'amphithéâtre, ce qui lui valut bientôt le surnom populaire de « Maître des ours. » A sa mort, il laissa sa famille dans la plus profonde misère. La veuve se remaria, et demanda pour son nouveau conjoint, à titre de survivance, le poste du premier. Un jour elle parut au milieu du cirque, tenant par la main ses trois filles, et présenta sa requête aux spectateurs. Des sifflets l'accueillirent : la populace de Byzance se trouvait, paraît-il, en mauvaise humeur; de toutes parts on cria d'éloigner ces mendiantes qui troublaient la joie du spectacle. Théodora n'avait encore
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que huit ans, toutefois elle ne perdit jamais le souvenir de cette mortification, et devait plus tard en tirer une cruelle vengeance. En attendant, il fallait vivre. «Les trois enfants devinrent jeunes filles, dit M. Poujoulat; leur mère les voua successivement à l'infamie. On les vit sur les tréteaux des carrefours. Gomito jouait de la flûte; Anastasie dansait et chantait, Théodora excellait dans la pantomime. Théodora n'était pas Phryné captivant un Praxitèle, ni Aspasie réunissant dans sa maison d'Athènes les orateurs et les poètes. Elle ne ressemblait à ces femmes tristement célèbres que par sa beauté et la dégradation du vice. Elle se jeta tête baissée dans les plus cyniques et les plus vulgaires débordements. Hécébolus, gouverneur de la Pentapole africaine, l'emmena dans sa province. Il la chassa bientôt. Elle se dirigea vers Alexandrie, où elle vécut quelque temps de son ignoble métier. La future souveraine de l'Orient sentit les étreintes de la misère et de la faim dans la cité de Cléopâtre. Un songe lui rendit l'espérance. Couchée sur un grabat, dormant au bruit de la mer égyptienne, Théodora dans son sommeil vit un puissant monarque qui lui tendait la main et déposait à ses pieds une couronne. La fille du maître des ours crut se réveiller impératrice. Elle quitta promptement Alexandrie, et s'embarqua pour Constantinople à bord d'un navire marchand qui apportait du blé à la Corne d'or. A son retour, Théodora changea de rôle, et joua la femme vertueuse. Enfermée dans une maisonnette d'un quartier isolé, elle filait du lin, Usait des livres de piété, étudiait les belles-lettres et la politique. Son beau rêve d'Alexandrie lui revenait toujours. Elle connaissait le général Justinien et le considérait comme la réalisation de ce rêve. L'adroite courtisane attira dans son humble demeure l'héritier présomptif de l'empire. Justinien conçut pour elle une passion qui ne finit qu'avec sa vie. Une loi de Constantin interdisait aux dignitaires de l'empire la faculté d'épouser des comédiennes, ou des femmes de mauvaise vie. La loi fut révoquée, et le mariage de Justinien avec Théodora fut solennellement célébré à Constantinople, au grand scandale de la cité tout entière (mai 527). La mère de Justinien, Vigilantia, en mourut de cha- XIV. 25
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grin. Durant sa vie déréglée, Théodora avait eu des enfants. L'un d'eux, Jean l'Arabe, était fils d'un soldat gaulois dont le nom n'a pas été retenu par l'histoire. Le soldat, effrayé de l'élévation de la comédienne, s'exila prudemment. Il mourut bientôt et confia à l'enfant le secret de sa naissance. Moins prudent que son père, Jean l'Arabe se hâta de venir à Constantinople. Il avait environ quinze ans. Cet âge ne connaît pas le soupçon. Théodora lui prodigua les plus tendres caresses. Le jeune homme versa des larmes de joie, en retrouvant sa mère. La nuit suivante, il fut étranglé par des assassins qui demeurèrent inconnus. On jeta son cadavre au Bosphore, et le souvenir importun des orgies passées sembla évanoui pour la fille du maître des ours '. » Emeute 18. Avec de pareils antécédents et une telle façon de les faire
Verts et" des oublicr , OU conçoit les sentiments de mépris, d'indignation, Conttanti- d'horrcur, dont l'impératrice était l'objet. Malheureusement pour °°^ "■ Justinien , cette femme redoublait d'arrogance en proportion de son ignominie. Il se produisit alors une de ces émeutes que l'expérience moderne nous a rendues familières, mais dont l'antiquité n'avait pas eu jusque-là d'exemple. Le 13 janvier 532, la cour assistait aux jeux du cirque. Les deux factions bleue et verte, la première ouvertement favorisée par l'empereur, la seconde par l'impératrice, en vinrent aux mains. Les Bleus hurlaient dans l'arène contre la fille du maître des ours, c'est ainsi qu'ils nommaient Théodora, en lui montrant le poing. Les Verts n'épargnaient pas davantage l'empereur. « Plût à Dieu, disaient-ils, que Sabatius ne fût jamais né! Il ne nous aurait pas laissé un pareil tyran. » Sabatius était le père de Justinien. Quel que fût le droit d'insolence des cochers du cirque, leurs clameurs dépassaient la mesure. On interrompit les jeux ; le préfet de la ville, Eudémon, incarcéra les plus mutins. Quatre d'entre eux furent décapités sur-le-champ; trois autres furent traînés à un gibet où ils devaient être pendus. On commença l'exécution : elle réussit pour le premier; mais aux suivants, la corde rompit par deux fois. Or, l'un des patients
' M. Poujoulat, Ilist. de Conslaniinopîe, tom. I, pag. 1C4-170.
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était de la faction bleue, l'autre de la faction verte. Cette sorte d'équilibre entre les victimes réunit les Verts et les Bleus dans un même sentiment de compassion. La multitude des spectateurs se joignit à eux, et tous ensemble ils coururent au palais demander la grâce des condamnés. A grands cris, la foule appelait l'empereur, invoquant sa clémence. Si l'on eût alors cédé au mouvenient populaire, l'émeute était finie. Mais entre Justinien et ses sujets, la fille du maître des ours interposa sa vengeance. Justinien ne parut pas. Il se tint renfermé, invisible, muet. Les deux condamnés, profitant de l'émotion générale, s'étaient jetés dans un monastère voisin. On les déguisa; une barque leur fit traverser le détroit, et ils se réfugièrent dans l'église de Saint- Laurent qui jouissait du droit d'asile. Tout cela s'était exécuté en quelques minutes, avec la rapidité en quelque sorte électrique dont les émeutes ont d'ordinaire le privilège. Lassée d'attendre inutilement aux portes du palais une réponse qu'on ne voulait pas donner, la foule se rua sur la maison du préfet Eudémon. Celui-ci eut l'imprudence d'opposer la force armée au flot des envahisseurs. En un clin d'œil, les soldats furent mis en pièces; mille bras lancèrent des torches enflammées sur les toitures de l'édifice, et le feu gagna les maisons voisines. La foule protégeait l'incendie qu'elle avait allumé ; les deux tiers de la ville brûlèrent comme pour un feu de joie. Ce fut un immense désastre. La basilique de Sainte-Sophie, l'Augustéon, le palais du sénat, le prétoire, le dépôt des archives et des registres publics, les colonnades constantiniennes de Chalcé, les thermes de Zeuxippe, les hôpitaux, les églises, neuf quartiers remphs de maisons particulières, furent anéantis. A la lueur de l'incendie, au fracas des édifices qui s'écroulaient, au milieu des lamentations désespérées des victimes, la foule poussait des cris d'allégresse et de triomphe. Nixa! Nîxa! Victoirel Victoire! répétaient cent mille bouches. Trois jours entiers se passèrent dans ces horreurs. On brûlait, on pillait, on massacrait les partisans de la cour, on traînait leurs cadavres à travers les ruines fumantes pour les jeter au Bosphore. Toujours renfermé dans le palais, sous la protection de cinq à six mille pré-
toriens d'une fidélité de plus en plus suspecte, Justinien comprenait enfin sa faute et la déplorait. Mais la réparer n'était pas facile. Deux hommes de cœur, les patrices Constantiolus et Basilide, tentèrent un suprême effort. Sans escorte, ils sortirent du palais et se présentèrent résolument aux séditieux. Que demandez- vous? direntils. L'empereur est prêt à vous satisfaire. — Dans tous les temps et dans tous les pays, une insurrection ne manque jamais d'exigences sanglantes. La foule demanda la tête de Tribonien, ce jurisconsulte dont le nom attaché à la rédaction du code est demeuré immortel. A tort ou à raison, le questeur Tribonien, qui faisait de si belles lois, passait pour vendre la justice. Avec cette tête illustre, la foule réclamait encore celle du préfet de la ville, Eudémon; celle du préfet du prétoire , Jean de Cappadoce ; enfin celle du capitaine des gardes, Calepodius. Justinien, et l'on ne peut que le féliciter, n'en accorda aucune. Il se contenta de destituer immédiatement ces quatre personnages, et les remplaça par des noms moins impopulaires. Cette mesure n'arrêta pas l'émeute. On voulait non plus un changement de ministres, mais le renversement de l'empereur. Les rebelles prononcèrent la déposition de Justinien et coururent à la maison de Probus, neveu d'Anastase, pour lui offrir le sceptre. Probus avait eu le temps de se dérober par la fuite à ce périlleux honneur. Sa maison fut incendiée, et les révoltés, s'emparant d'Hypatius, autre neveu d'Anastase, le traînèrent malgré lui à l'hippodrome. On le hissa sur le piédestal de la statue de Constantin le Grand : il fut acclamé avec des applaudissements frénétiques. Une femme du peuple, arrachant son collier d'or, le posa sur le front du nouveau César, en guise de diadème. A cette nouvelle, la garde impériale, sortant enfin de son immobihté, vint attaquer l'hippodrome ; mais elle fut taillée en pièces. Justinien eut un moment de courage sublime. Entouré de ses derniers défenseurs, il paz^ut lui-même, tête nue, tenant sur sa poitrine le livre sacré des Évangiles, et harangua la foule victorieuse. « Par les saints Evangiles de Jésus-Christ Notre-Seigneur, dit-il, je jure qu'il n'y a dans mon cœur que des sentiments d'amour pour vous et pour le peuple que Dieu m'a confié. Rentrez dans le devoir. Nul
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ne sera recherché pour les événements de ces derniers jours; j'en fais le serment. D'ailleurs, il n'y a ici qu'un coupable, c'est moi. Mes péchés m'ont attiré ce malheur, en fermant trop longtemps mes oreilles à vos plaintes légitimes. Maintenant vos vœux sont accomplis. Jean de Cappadoce, Eudémon, Tribonien, Calepodius viennent de partir pour l'exil. » Le peuple ne répondit que par des cris de mort. A bas Justinien! Ilypatius auguste! Longues années à Hypatius ! hurlèrent toutes les voix, Justinien allait être mis en pièces. Les soldats le couvrirent de leurs corps, et le ramenèrent au palais où il rentra désespéré. La rage populaire n'ayant pu atteindre sa personne, se tourna contre ses statues. Elles furent toutes renversées, a.vec celles de Théodora, et jetées dans les flammes de l'incendie qui brûlait encore. Justinien fit embarquer le trésor impérial à bord d'un navire, et annonça le projet de quitter Constantinople. Il voulait gagner la Thrace et se réfugier à Héraclée. Théodora vraiment souveraine, en ce moment où les hommes eux-mêmes perdaient la tête , s'écria : « Qu'allez-vous faire? Il n'est pas nécessaire de vivre, la mort est inévitable; mais il est nécessaire de ne pas survivre à son honneur. Souvenez-vous que le trône est le seul tombeau digne d'un roi. » L'intrépidité de l'ancienne courtisane sauva l'empereur. Bélisaire revenait des frontières de Perse, mandé quelques semaines auparavant comme par un pressentiment secret de Justinien. A la nouvelle des événements de Constantinople, le général avait hâté sa marche. En chemin, il réunit les garnisons des cités voisines, et parut soudainement avec ce renfort inespéré. Il tomba sur les séditieux au moment où, réunis dans le cirque, ils acclamaient la fortune du nouveau césar Hypatius. Toute la population était entassée sur les gradins de l'amphithéâtre. Le massacre fut horrible. On évalue à trente mille le nombre des victimes. Les cadavres s'élevaient dans l'arène à la hauteur des premières galeries. L'issue par laquelle on les transporta dans un cimetière voisin de la ville, reçut le nom de a porte des Morts, » et le conserva jusqu'à la chute du Bas-Empire. Justinien était vainqueur; la fille du maître des ours était vengée.
Projets 19. Ces luttes sanglantes n'avaient pas duré moins de dix iours.
d'expédition
contre Géii- Gélimer pouvait supposer avec assez de vraisemblance qu'elles
mer. i - / • m i • .
rendraient impossible une intervention armée de Justinien en Afrique. Ce fut le contraire qui arriva. La réaction à Constantinople fut toute au profit du pouvoir impérial. Sur les débris d'une capitale aux trois quarts réduite en cendres, la populace byzantine passa de la folie aux regrets, des regrets à une volonté énergique de réparer le désastre. Sainte-Sophie fut relevée avec une magnificence jusque-là inconnue ; trente autres églises se construisirent comme par enchantement; les édifices publics, les palais, les maisons particulières furent bientôt réparés. Une fièvre de restauration succédait à une fièvre de destruction. Sur ces entrefaites, le vieux roi de Perse, Cabade, cet irréconciliable ennemi de Byzance, vint à mourir, laissant le trône au jeune Ghosroès. Celui-ci, au début d'un règne nouveau, prêta l'oreille à des propositions de paix. Une alliance fut conclue au prix énorme de cent livres d'or, payées par Justinien. Si lourde et si peu glorieuse qu'elle fût, l'empereur ne la trouva cependant pas trop chère, au gré des espérances qu'il rêvait alors. Il avait repris l'ancienne politique des souverains de Constantinople; il se flattait de reconquérir non-seulement l'Afrique , mais l'empire romain d'Occident luimême. La Providence semblait favoriser ses gigantesques projets, en lui donnant pour les exécuter deux grands généraux : Bélisaire, que nous venons de voir à l'œuvre, et le fameux Narsès, eunuque persan, qui avait déserté les drapeaux de Cabade pour venir illustrer les aigles romaines. « Comment, disait l'empereur, rester sourd à la voix de ces généreux confesseurs africains, auxquels les Vandales ont arraché la langue jusqu'à la racine, et qui, par un prodige inouï, conservent l'usage de la parole? Ils nous prêchent tous les jours en cette ville de Constantinople oii ils sont réfugiés. Ils nous invitent à prendre en main une cause dont Dieu lui-même se montre si évidemment le défenseur '. » Toutefois,
' Cf. Evagr. Scholastic, Hist. eccL, lib. IV, cap. xiv; Pat. grœc, t. LXXXVI, col. 2728. Ce miracle attesté ici par Justinien a été enregistré par le païen Procope, aussi bien que par l'historien chrétien Théophane. Son authenti-
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le conseil impérial ne partageait pas la confiance du prince. Jean de Cappadoce , dans une séance mémorable, exposa les raisons qui s'opposaient à une pareille entreprise : l'épuisement des finances, les hasards d'une expédition lointaine, le mauvais état de la flotte, l'impossibilité de ravitailler l'armée au milieu des sables africains, lorsque surtout on n'avait aucune base d'opération ni en Italie ni sur les côtes de Sicile, enfin l'état des esprits prêts à se soulever à la moindre nouvelle d'un échec quelconque. Toutes ces raisons étaient sans nul doute fort graves. Mais Jean de Cappadoce oubliait qu'après de longues dissensions civiles, un peuple généreux a besoin de la gloire des armes. Le dernier argument n'était pas fondé, en ce sens que le jour oii l'honneur de Constantinople serait engagé dans une guerre d'ailleurs parfaitement légitime contre les Vandales, un revers, loin d'ébranler le trône de Justinien, aurait fait sortir de terre des légions de défenseurs. Nous ne savons si l'on fit valoir ces motifs dans le conseil de l'empire; toujours est-il que le projet fut un instant abondonné. « Or, dit Procope, un ministre de la religion des chrétiens, de l'ordre de ceux qu'ils nomment évêques, arriva d'Orient, disant qu'il avait une communication importante à faire à Justinien. Admis à l'audience du prince, il raconta que dans une vision Dieu lui avait ordonné de faire le voyage de Constantinople. Va trouver l'empereur, avait dit cette vision; reproche-lui d'avoir oublié la mission qu'il a reçue. C'est à lui qu'est réservé l'honneur de délivrer l'Afrique de la tyrannie des Vandales ariens. Je combattrai avec ses légions, et la victoire est assurée à ses drapeaux *. »
20. Précisément à la môme époque, le gouverneur africain de Béiisaire
lîAi j r-i 1 • 1 1 ^" Afrique.
1 lie de Sardajgne, Godas, envoyait à Byzance un message par le- Extinction
. . de la monar-
quel il annonçait que, lassé de servir les rois vandales, il venait ^cMe des de refuser à Géhmer le tribut annuel. En conséquence, il sollicitait la protection de Justinien et offrait d'annexer la Sardaigne à l'empire. D'un autre côté, on apprenait que la province de Tripoli,
cité est tellement incontestable que Grotius lui-même ne fait point difficulté de la reconnaître dans ses Prolégomènes de l'histoire des Goths. ' Procop., De bell. vandal., lib. 1, cap. x.
Vandales.
sous les ordres d'un sénateur de race romaine, Pudentius, venait de se soulever et de secouer le joug des Vandales, Justinien n'hésita plus. Au mois de juin 533, Bélisaire, accompagné de son fidèle secrétaire Procope qui nous a conservé le récit de l'expédition, faisait voile pour l'Afrique. La flotte se composait de cinquante bateaux de transport chargés de munitions, et de quatre-vingtdouze navires de guerre, portant dix mille fantassins et six mille cavaliers. Bélisaire n'avait pas voulu d'une armée plus nombreuse ; il comptait moins sur le nombre que sur la valeur et la bonne direction des troupes. Le patriarche Épiphane bénit solennellement les vaisseaux, à l'instant du départ. La régente d'Italie, Amalasonthe, prévenue que l'expédition relâcherait en Sicile, n'y mit point d'obstacle, et selon l'itinéraire indiqué, Bélisaire put se ravitailler à Syracuse. Cependant Gélimer était dans la plus complète sécurité. Mal servi par ses espions, il ignorait le départ de l'armée byzantine, et venait d'envoyer la sienne à Cagliari, pour châtier Godas et reconquérir la Sardaigne. Bélisaire débarqua sans coup férir à Caput-vada, non loin de la petite Syrte, à cinq jours de marche de Carthage. Gélimer,* à cette nouvelle, fit poignarder le malheureux Hildéric. Ce crime ne remédiait à rien. « Trois mois après, Bélisaire avait conquis l'Afrique, tué quarante mille Vandales, anéanti pour jamais cette nation autrefois si redoutable, terrassé l'hérésie et fait triompher le catholicisme dans la patrie de saint Augustin. Gélimer s'était courageusement défendu. Il se réfugia, couvert de blessures, avec une poignée de soldats, sur le rocher de Palma en Numidie. Il y tint six semaines contre les assauts de Pharas, chef d'un corps de Huns au service de l'empire. Sa nourriture durant ce temps consista en quelques poignées d'avoine et d'orge grossièrement piles et cuits sous la cendre. Un jour, Pharas le pressait de se rendre et lui promettait au nom de Bélisaire la clémence de l'empereur. «Laissez-moi dans ce désert, répondit le Vandale. Je ne demande que trois choses : une éponge pour laver mes blessures, du pain pour me nourrir, et un luth pour chanter mes malheurs. » Cependant, vaincu par la faim, il se hvra sans condition à Bélisaire. On le vit à Constan-
tinople suivre à pied le cortège triomphal du généralissime. Des soldats romains portaient les armes et les drapeaux des vaincus, la vaisselle d'argent massif de Gélimer, son trône d'or, sa couronne, le char de parade de la reine des Vandales, les vases du temple de Jérusalem *. C'étaient les dépouilles de Rome, de la Grèce et de Carthage, pillées quelques années auparavant par Genséric. De temps en temps le roi captif, en contemplant cette pompe dont son humiliation faisait le plus bel ornement, s'écriait : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité! » Ajoutons que Bélisaire refusa de monter sur un magnifique quadrige qui lui avait été préparé. «Mes soldats, dit-il, ont aussi bien que moi conquis l'Afrique; je marcherai à pied comme eux. » Le dernier roi vandale fut amené en face de Justinien. On voulut le faire prosterner à la manière orientale, mais il s'y refusa obstinément. Bélisaire, le prenant dlors par la main, lui dit : «Je vous prie, seigneur, saluez avec moi l'empereur Justinien. » Et s'approchant l'un et l'autre, ils inclinèrent la tête devant César. Le roi se tournant alors vers Bélisaire : « Je vous rends grâces, lui dit-il, du rayon de joie que vous venez de faire luire sur mon âme, en ce jour de deuil. Puissiez-vous, à l'époque de l'adversité, rencontrer de même un consolateur -! » Ce vœu ne devait pas se réaliser (534).
21. La conquête de l'Afrique était un événement d'une portée Coociie de
, . . . , Carthago
immense. Dès l'an 534, un concile se tenait dans l'ancienne mé- Justinianœa.
tropole des Vandales, et les évêques ajoutaient au nom classique
de Carthage celui de Justinianœa. Quand cette auguste assemblée
se réunit pour la première fois dans la grande basilique, sous
la présidence de Reparatus, le souvenir des malheurs passés, la
joie d'une délivrance aussi prompte qu'inattendue, firent couler
des torrents de larmes. Le Te Deum, ce chant solennel d'actions
de grâces, fut redit par toutes les voix dans la patrie de saint
Augustin, son auteur. On lut ensuite les canons du concile de
* Evagrius nous apprend que Justinien renvoya à l'église de Jérusalem les vases provenant du temple juif. (Evagr., Hist. eccl., lib. IV, cap. xvii; Pair, grœc, t. LXXXVI, ip pars, col. 2736.)
* Poujoulat, Hist. de Conslaniinople, tom. I, pag. 177-180.
Nicée établissant la vérité catholique contre les erreurs d'Arius, et l'on proposa la question de savoir comment il faudrait traiter les évoques ariens convertis à l'orthodoxie. L'avis du concile était de les admettre seulement à la communion laïque. Toutefois, avant de rien déterminer, il fut convenu de soumettre ce point à la décision du siège apostolique. Une lettre collective fut donc adressée au pape Jean ; elle portait deux cent dix-sept signatures épiscopales. a Nous avons repris, disent les pères, l'antique coutume interrompue depuis un siècle d'esclavage et d'oppression. Réunis de toutes les provinces africaines dans cette basihque de Carthago Jiistinianœa, nous consacrons de nouveau au Seigneur les prémices renaissantes d'une église autrefois ruinée par le tyran Genséric. La basilique de Faustus, où nous sommes en ce moment assemblés, est enrichie des reliques d'une foule de martyrs immolés durant la dernière persécution. Là oîi nos pères semaient dans les larmes, nous moissonnons aujourd'hui dans la joie. Votre béatitude comprendra les sentiments qui débordent de notre âme. Les prières des martyrs ont été exaucées. Nous adressons au Dieu tout-puissant nos actions de grâces unanimes. C'est lui qui, sans aucun mérite de notre part, prenant pitié de pécheurs tels que nous, nous accorde la consolation de voir maintenant des milliers d'hérétiques abjurer entre nos mains et nous demander l'antidote de la foi. Mais avant de les admettre à la communion, nous vous supplions de nous transmettre les règles de l'église romaine usitées en pareil cas. Il s'agit d'évêques et de prêtres ariens à réconciUer ; il s'agit d'enfants baptisés dans l'arianisme et qui se présentent aujourd'hui pour la cléricature. Dicteznous une règle de conduite. Le pays tout entier attend votre décision '. » — La réponse vint en effet, mais elle fut rédigée par saint Agapit, successeur de Jean II mort dans l'intervalle. Les évoques et prêtres convertis de l'arianisme ne pouvaient être maintenus dans leurs fonctions : un revenu suffisant devait leur être assigné sur les biens de chaque église. Il n'était point permis
1 Joao. II, Epist. A fric, episc; Pair, lat., t. LXVJ, col. 25-26.
CnAP. VI. — PONTIFICAT DE JEAN II. 395
d'élever aux ordres sacrés les convertis de l'arianisme, de peur d'exposer le saceixloce catholique au danger d'être plus tard envahi par des sectaires *.
22. Saint Fulgence n'assistait point au concile de Jmtinianœa. Mort de L'illustre évêque était mort l'année précédente (533), peu après le rappel des exilés par le roi Hildéric. « La joie de le revoir, dit son biographe, fut telle que tout le peuple de Carthage était dans les rues, aux balcons, aux fenêtres, sur les toits, pour contempler le visage du nouvel Augustin. Lorsque les navires abordèrent au port, la multitude, retenant son haleine, considérait tous les évoques à mesure qu'ils débarquaient. Enfin on signala Fulgence. Alors de toutes les poitrines s'éleva une clameur qui retentit jusqu'aux cieux. Chacun voulait être le premier à le saluer, à en être reconnu, à incliner le front sous sa main bénissante. Ceux qui avaient senti sur leur tête l'extrémité de ses doigts, ceux qui avaient touché la frange de son manteau, ceux mêmes qui n'avaient pu que de loin apercevoir sa figure vénérable, étaient un objet d'envie. Au chant des psaumes, on le conduisit à la basilique de Saint-Agilée. La foule, impatiente de l'approcher, faillit étouffer l'homme de Dieu. Des jeunes gens vigoureux et robustes formèrent autour de lui un cercle, en se donnant les mains, pour lui permettre de respirer. Durant le trajet, une pluie torrentielle vint à tomber; nul n'y fit attention. Il fallut que Fulgence, pour satisfaire la pieuse avidité du peuple, parcourût processionnellement toutes les rues de la ville. La réception fut la même dans la province de Byzacène. On venait à la rencontre du saint évêque avec des flambeaux et des torches allumés. Son éloquence n'avait point vieilli , et quand il devait prêcher , ce n'était pas un auditoire, mais des populations entières qui accouraient pour recueillir sa parole. Dans les derniers mois qui précédèrent sa mort, le bienheureux crut devoir interrompre ses fonctions pastorales. Retiré au monastère de Chilmi, fondé par ses soins dans l'île de Circina, il se livra aux austérités et à la pénitence des plus rudes ana-
' S. Agap. I, Epist. u; Pair, lat., tom. LXYI, col. 43-44.
396 PONTIFICAT DE JEAN II (o32-53o).
chorètes. L'heure de sa délivrance approchait. Une fièvre ardente le saisit, elle dura soixante-dix jours. Au plus fort de ses douleurs, le bienheureux répétait sans cesse la même parole : Seigneur, donnez-moi maintenant la patience, et plus tard faites-moi miséricorde. — Les médecins lui conseillèrent l'usage des eaux thermales. Croyez-vous, répondit-il, qu'elles empêcheront de mourir un mortel parvenu au terme de sa course? — Sur le point d'expirer, il appela tous les clercs et les religieux. Frères, leur dit-il, s'il m'est arrivé par un zèle malentendu de causer à qui que ce soit du chagrin et de la peine, je vous en demande pardon. Si j'ai été parfois trop sévère, priez le Seigneur afin qu'il ne m'impute point ce péché. — En parlant ainsi, des larmes coulaient sur les joues du saint vieillard. Tous les assistants tombèrent à genoux : Non, lui dirent-ils, vous avez toujours été bon, toujours affable, toujours miséricordieux, toujours attentif au salut de tous et au bonheur de chacun en particulier. — S'il en est ainsi, reprit Fulgence, je n'ai plus qu'un vœu à exprimer. Puisse le Seigneur vous donner un pasteur digne de lui ! — Il appela ensuite l'économe de l'église et lui ordonna de distribuer aux pauvres toutes les sommes qu'il avait entre les mains. Il nomma les uns après les autres et sans oublier personne, dans l'ordre où il voulait que cette distribution fût faite, les veuves, les orphelins, les étrangers, les indigents dont il avait toujours secouru la détresse. Il se souvint des clercs dont la situation intéressait sa charité, et pourvut à leurs besoins. Son visage était d'une angélique sérénité. De sa main étendue, il bénissait tous ceux qui venaient se prosterner au pied de sa couche. Jusqu'au dernier moment, il conserva le libre usage de ses facultés. Enfin, le dernier jour des calendes de janvier (1" janvier 533), vers huit heures du soir, il remit entre les mains du Seigneur son âme bienheureuse '. » Ainsi mourait, sur le sol de la patrie, l'un des plus célèbres docteurs africains. Un an après, les Vandales ariens étaient chassés de Carthage et l'on pouvait croire que le catholicisme régnerait désormais immortel sur la terre
' S. Fulgent., Vita a quodarn ejus discipulo conscripta, cap. xxix; Patr. lat., tom. LXV, col. 145-149.
CIIAP. Vî. — rONTIFICAT DE JEAN II.
féconde qui avait produit les Tertullien, les Cyprien, les Augustin. Et cependant, un siècle et demi plus tard, l'Afrique cessait d'être chrétienne. Les reliques de saint Fulgence, emportées par les catholiques proscrits, furent alors amenées dans les Gaules (714) et déposées dans la cité des Bituriges (Bourges), en attendant les jours lointains où la croix triomphante devait reparaître en Afrique avec le drapeau de la France.
23. L'extinction de la monarchie vandale substituait Justinien à Lesambastous les droits des successeurs de Genséric. La forteresse de Lily- de jnstinien bée, sur la côte de Sicile, entrait pour une part dans les fruits de Jean'iT.^ la conquête. Cependant Amalasonthe avait cru pouvoir s'emparer de cette place, moins importante en elle-même que par l'avantage de sa situation maritime qui en faisait comme la clef de l'Afrique. Il y avait là un casus belli dont Justinien voulut profiter pour l'exécution de ses grancls projets. Une ambassade solennelle partit de Bysance pour l'Italie. Elle avait un double objet, l'un religieux, l'autre politique. Les deux évoques, Hypatius d'Éphèse et Demetrius de Phihppes furent chargés de traiter avec le pape Jean II , pendant que le sénateur Théodore, qui les accompagnait, devrait entrer officiellement en rapport avec la cour de Ravenne. On a dit que Justinien, en affectant de rendre au souverain pontife cet hommage solennel, prétendait surtout « engager de plus en plus le sénat, le clergé romain et son chef dans les voies de retour à la domination orientale. Il ne faut pas douter, ajoute-ton, que l'empereur n'eût appuyé ces insinuations de tous les moyens de séduction que son trésor lui fournissait *. » Si telle fut un instant la pensée secrète de Justinien, le cours des événements rendit cette démarche superflue, et fournit à l'empereur d'Orient des motifs plus légitimes et plus avouables d'intervention en Italie. Voici la teneur de la lettre impériale adressée au pape. « Justinien, victorieux, pieux, heureux, illustre, triomphateur, toujours auguste, à Jean, très-saint archevêque et patriarche de la grande Home. — Nous voulons rendre honneur au siège apostolique et à
1 Du Roure, Hisl. de Théodoric, lom. Il, pag. 295.
votre béatitude, pour laquelle nous avons toujours professé une vénération filiale. C'est donc un devoir pour nous de communiquer à votre sainteté tous les faits qui intéressent l'état des églises. Nous n'avons jamais eu d'autre désir que celui de faire régner l'unité de foi dans la communion avec le siège de Pierre ; nous ne souffrirons jamais d'innovations en matières ecclésiastiques, sans en référer à votre sainteté qui est le chef de toutes les églises : quœ caput est omnium ecclesiarum. Or, des infidèles viennent de s'élever, véritables apostats de la foi catholique, lesquels refusent de reconnaître que Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, né du Saint-Esprit et de Marie mère de Dieu toujours vierge, crucifié et mort pour nous, soit un de la sainte et substantielle Trinité ; ils refusent de l'adorer conjointement avec le Père et l'Esprit-Saint ; ils refusent de le croire consubstantiel à nous selon l'humanité et consubstantiel au Père selon la divinité. Le patriarche de Constantinople vous adresse en même temps que moi des lettres où il expose plus longuement les nouvelles erreurs. Nous prions donc votre sainteté de vouloir bien prononcer son jugement doctrinal contre ces novateurs impies. Notre amour pour vous, notre dévouement au siège apostolique ne pourront que s'accroître, quand tous les évêques, éclairés par votre parole, prêcheront partout aux fidèles la même et invariable doctrine *. » L'empereur ajoutait à cette lettre une profession de foi explicite , où il déclarait sa ferme résolution de maintenir dans leur intégrité les décisions des quatre conciles œcuméniques de Nicée, Constantinople, Ephèse et Chalcédoine. Erreurs 2.4. L'crrcur signalée par Justinien faisait alors des progrès con-
'^o'rtiSode' sidérables en Orient, et menaçait d'y rallumer les germes assoupis ïtiÔnŒ' t^e l'eutychianisme. Une conférence qui dura trois jours entiers fut 'pnS'ufest tenue à Constantinople sans réussir à calmer les esprits. Les acémètes, les plus considérés des moines byzantins, avaient embrassé la nouvelle hérésie et la soutenaient opiniâtrement. Ils prétendaient que la sainte Vierge n'est pas véritablement mère de Dieu, et qu'on ne peut pas dire qu'un de la Trinité a souffert : Unus de
» Joan. II, Epist. Justin: Pair, lat., tom. LXVI, col. 14-17.
CllAP. YI. — PONTIFICAT DE JEAN II. 399
Trinitate passus esl. On se souvient que cette proposition, adoptée au temps de saint Hormisdas par quelques moines scythes qui voulaient l'imposer comme un article de foi, avait dès lors donné naissance à la controverse. Hormisdas s'était contenté de blâmer fortement le zèle intempestif et la turbulence des moines scythes, qui soulevaient, au moyen de cette proposition, de dangereuses querelles ; mais il n'avait point prononcé sur le fond de la question. L'insistance des moines scythes poussa dans un excès contraire les acomètes. Ceux-ci soutinrent que Jésus-Christ n'était pas un de la Trinité, parce qu'autrement il n'aurait pu souffrir les tourments de la passion. Dès lors le titre de mère de Dieu ne pouvait être donné à la sainte Vierge. C'était là une hérésie formelle. Jean II n'épargna rien pour ramener les acémètes à une doctrine plus exacte. Mais n'ayant pu y réussir, il les déclara exclus de sa communion et de celle de toute l'Église catholique. Il écrivit à Justinien pour lui notifier cette sentence. Avant d'être portée à Constantinople , la lettre pontificale fut communiquée au sénat de Rome, qui exprima officiellement le désir d'en prendre connaissance. Un soupçon politique se cachait, suivant toute probabiHté, sous la démarche des sénateurs. Ils purent se convaincre que leur défiance était mal fondée. Le rescrit de Jean II était complètement étranger à la politique. En voici la substance : « L'empereur nous a mandé qu'il s'est élevé trois questions en Orient, savoir : si Jésus-Christ peut être nommé un de la Trinité; s'il a réellement souffert en sa chair , la divinité demeurant impassible ; si la sainte Vierge doit être nommée proprement et véritablement mère de Dieu. Nous avons répondu affirmativement sur ces trois points, et nous avons approuvé la foi de l'empereur, conforme en tout à l'Écriture sainte, aux sentiments des pères et à la tradition catholique. » Le pape cite, à l'appui de cette doctrine, un grand nombre de textes empruntés aux canons des conciles, et aux docteurs les plus célèbres; enfin il déclare que les acémètes sont évidemment tombés dans l'erreur nestorienne et ont justement encouru l'excommunication qui les a frappés '. L'empereur Justinien inséra la
' Joan. II, Eijist. ad Justinian., Eyist. ad sénat.; Pair, lai., t. LXVI,col. 17-24.
PONTIFICAT DE JEAN II (532-53o)
Le sénateur
byzantin
Théodore et
la régente
AmalasoDtbe
réponse du pape, comme une loi de l'empii-e, dans la seconde édition de son Code publiée en 534.
23. La négociation du sénateur Théodore avec la cour de Ravenne se poursuivait parallèlement à celle des évêques d'Éphèse et de Philippesà Rome. Le patrice byzantin avait ordre de présenter officiellement à la régente Amalasonthe les réclamations impériales au sujet de la forteresse de Lilybée, mais il devait se mettre secrètement en rapport avec l'ambitieux Théodat, l'entretenir dans ses idées de révolte et lui offrir le concours de Justinien. Cette tactique était évidemment fort peu loyale. Les événements la rendirent plus tard inutile. Il n'était bruit à Ravenne que d'une conspiration ourdie contre Amalasonthe, et heureusement déjouée par le courage vraiment viril de cette reine. Son fils Athalaric, affranchi, comme nous l'avons vu, du joug de ses gouverneurs, livré à une troupe de jeunes débauchés qui lui communiquaient tous leurs vices, parlait hautement du projet de se débarrasser de sa mère. Trois officiers goths nouèrent une conjuration, et fixèrent un jour 011 la régente devait être poignardée. Amalasonthe, avertie à temps, prévint les rebelles en les faisant mettre à mort. Cet acte de vigueur rétablissait l'ordre pour un instant, mais ne garantissait pas l'avenir. L'attentat parricide, manqué une première fois, pouvait se renouveler. Amalasonthe dépêcha en secret un message à Constantinople, pour s'assurer, le cas échéant, un refuge près de Justinien. En même temps, elle faisait embarquer le trésor royal, pesant quarante mille livres d'or, sur un navire qui devait gagner Epidamne, le Dyrrachium des Romains, aujourd'hui Durazzo, sur la côte Illyrienne. Justinien accueillit avec empressement la proposition de la régente. Déjà en relations avec Théodat, maintenant protecteur d'Amalasonthe elle-même, sans que ni celle-ci ni celui-là eussent le moindre soupçon de cette double trame, il tenait véritablement dans sa main le sort des Goths. Le sénateur Théodore, arrivé sur ces entrefaites à la cour de Ravenne, obtint sans difficulté la cession de Lilybée. Le but officiel de son ambassade était atteint d'avance. Quant à Théodat, il se montrait toujours disposé à céder l'Italie méridionale, en retour de la cou-
ronne dont Justinien l'aiderait à ceindre sa tête. Honteux marché, où l'arahition, la perfidie le disputent à la bassesse d'âme et aux cupides instincts ! Informé de cette situation par le retour de Théodore, Justinien fit partir pour Ravenne un nouvel ambassadeur, l'illyrien Pierre, né à Thessalonique, oi'ateur habile, homme délié, aux formes douces et insinuantes , tel enfin qu'il le fallait pour acheter une conscience disposée à se vendre.
20. Mais à son arrivée les choses avaient encore une fois Mort changé de face. Le navire chargé du trésor royal était revenu Théodat ' d'Epidamne. Athalaric, émancipé avant l'âge et corrompu aussitôt trône. qu'émancipé, avait porté la peine de ses désordres. Il venait de mourir à dix-huit ans, de la consomption du vice (2 octobre 534). Comme mère, Amalasonthe n'avait guère à regretter sa perte, comme reine , elle dut la ressentir profondément. Entreprendre de régner seule, les Goths ne le lui eussent pas permis. Abandonner l'Italie à Justinien, une fille du grand Théodoric ne le pouvait sans insulter à la mémoire de son père. Partager le trône avec un prince du sang des Amales était l'unique parti à prendre. Mais, de cette race royale, la seule à qui les Goths voulussent obéir, il ne restait que Théodat, l'indigne neveu de Théodoric le Grand, l'ennemi personnel d'Amalasonthe , le concussionnaire infâme de l'Etrurie, le traître qui venait de vendre sa patrie et sa conscience à l'étranger. Théodat était marié, Gudelina sa femme détestait non moins que lui la régente. Cependant Amalasonthe n'hésita point à sacrifier ses ressentiments personnels à la raison d'État. Cassiodore, . son fidèle conseiller, approuva cette résolution. Tous deux ils crurent à la possibilité d'une transformation dans la nature profondément vicieuse de Théodat. Ils se flattaient de voir les défauts du prétendant se changer en vertus dans l'ambitieux couronné. La reine le manda et lui dit : « Vous êtes le plus proche parent de mon père , mais vous n'ignorez pas que l'opinion des Goths et des Romains vous était depuis longtemps hostile. Jusqu'ici j'ai usé avec vous de sévérité. Je le devais pour vous-même. Il fallait effacer par de justes réparations les torts que vous vous étiez donnés aux yeux des peuples; il fallait écarter la pensée que, si jamais vous XIV. 26
PONTIFICAT DE JEAN II (o32-53û).
Lettre de Coasiodore au pape.
Meurtre d'Amalasonthe par Théodat.
parveniez au trône, votre joug serait pour eux insupportable. Mon but est atteint. Je vous offre de régner avec moi ; mais à la condition que vous vous engagerez par serment à me laisser la direction des affaires. Répondez-moi sur-le-champ ^ » Théodat se confondit en hypocrites actions de grâces, il jura solennellement ce qu'on voulut, et le lendemain on célébrait à Ravenne les fêtes de son couronnement. Le même jour, il écrivait à Justinien en ces termes : (( La bonté divine m'a fait une faveur spéciale, très-pieux empereur, en m'assurant d'avance de votre bienveillant intérêt par l'alliance qui vous unit depuis longtemps à ma très-excellente dame et sœur Amalasonthe. J'ai la certitude de ne pas démériter dans l'avenir, appuyé sur le jugement de cette noble reine, dont la sagesse brille d'une si vive lumière , dont la prudence maintient l'État dans un ordre admirable , dont la fermeté garantit à tous le maintien des traités réciproques. En m'associant à ses royales sollicitudes, elle m'a imposé la loi bien douce à mon cœur de seconder ses desseins pacifiques, et de cultiver dans votre alliance la plus glorieuse des amitiés qui se puisse rencontrer sur la terre. Daignez donc recevoir avec bonté ces premiers témoignages de mes affectueux sentiments, et joindre votre approbation au choix fait de ma personne par ma très-excellente dame et sœur. Votre suffrage, si j'ai le bonheur de l'obtenir, ne m'aura pas moins fait roi que le sien -. »
27. A la lecture d'une pareille lettre, on pouvait croire que le Théodat des mauvais jours s'était changé en un roi plein de reconnaissance, de piété, de mansuétude. Il joua son nouveau rôle avec une fourberie consommée, écoutant les conseils d'Amalasonthe, affectant un vif amour pour le peuple, un zèle ardent pour la justice. « Je dois l'exemple de l'ordre et de la discipline, écrivait-il à ses intendants. Simple particulier, j'ai pu soutenir mes droits avec chaleur, aujourd'hui je suis disposé à en relâcher beaucoup. Un bon prince n'a d'autres intérêts que ceux de son
1 Procop., De bell. gothic, lib. I. — * Cassiodor., Var., lib. X, Epist. n Pair, lai., tom. LXIX, col. 797.
CnAP. VI. — PONTIFICAT DE JEAN II. 403
peuple, l'État est son domaine, tous ses sujets sont privilégiés à ses yeux *. » Cassiodore applaudissait à ces heureuses dispositions. Il venait d'être élevé à la première dignité du royaume, celle de préfet du prétoire. Voici en quels termes, le lendemain de sa promotion, il écrivait au pape Jean II : « J'ai recours à votre intercession, très-bienheureux père, afin que Dieu nous affermisse dans la prospérité que nous devons sans doute à vos saintes prières. C'est à elles seules, non à nos faibles mérites que je rapporte la félicité présente. Redoublez donc vos supplications en faveur de nos rois. Puisse le Roi du ciel leur accorder une longue vie ! Puisse-t-il abattre les ennemis du nom romain, nous maintenir en paix, ouvrir pour nous les greniers de son abondance ; enfin puisse-t-il me donner à moi-même, votre humble fils, l'esprit de sagesse, la vigueur de l'âme, la rectitude du conseil, le discernement de la vérité, l'amour de la justice, afin que les peuples reconnaissent dans leur nouveau juge un véritable enfant de l'Église catholique. Ne laissez pas retomber sur moi seul, je vous en supplie, le poids de l'administration d'une cité dont vous êtes spécialement le pasteur et le père. Des sommets oii le Christ vous a élevé pour diriger son troupeau dans la voie du salut, votre œil aperçoit de plus loin les dangers et les écueils. Bien que votre autorité soit surtout spirituelle, il vous serait impossible de négliger entièrement le côté temporel. L'homme est composé d'un corps et d'une âme ; la sollicitude d'un bon père ne saurait disjoindre ce qui est inséparable. Ne me ménagez pas les conseils. Je n'ai qu'un seul désir : faire le bien. Pour être devenu le juge du palais {judex palaiinus), je n'ai pas cessé d'être votre disciple. Un gouvernement n'est sage qu'à la condition de suivre les enseignements dont le dépôt vous est confié. Le siège apostolique, vénéré dans tout l'univers, doit protéger d'une manière plus spéciale ceux qui, plus rapprochés de lui, vivent en quelque sorte sous son aile. En qualité de gouverneur de l'Italie, j'ai droit dans une certaine mesure à une plus grande bienveillance de votre part ^. » Ainsi parlait Cassiodore, dans les derniers
1 Cassiodor., Far., lib. X, Epist. v; tom. cit., col. 801. — 2 Joan. H, Epist. Cassiod.; Pair, lai., tom. LXVI, col. 13.
Mort du pape Jean II.
Déposition de Contumeliosus
jours de l'année 534. Au mois d'avril 535, Amalasontlie, arrêtée durant la nuit par ordre de Théodat, était transportée à Vulsinium, île déserte du lac Bolsena, en Etrurie. Elle y fut étranglée quelques jours après, et Théodat régna seul.
28. A la môme date (27 avril 335), le pape Jean II terminait à Rome son court pontificat. Le dernier acte de son administration pastorale fut une sentence de déposition portée contre un évêque indigne, Contumeliosus de Regii (Riez) dans les Gaules. Ce prélat fut accusé de plusieurs crimes qui se trouvèrent malheureusement trop vrais, et dont le détail ne nous a point été conservé par l'histoire. Saint Césaire d'Arles et les autres évêques de la province romaine instruisirent son procès, et en envoyèrent les actes au souverain pontife. Jean II rendit son jugement dans cette triste cause. Contumeliosus fut déposé de l'épiscopat : il devait être enfermé dans un monastère pour y faire pénitence le reste de ses jours. Le pape déléguait en même temps à saint Césaire le droit de nommer un évêque visiteur, poui administrer le diocèse de Riez jusqu'à la mort du titulaire. Contumeliosus appela de cette décision, et prétendit que les informations transmises au saint-siége étaient erronées. L'affaire fut donc examinée une seconde fois à Rome sous le pontificat du successeur de Jean II, saint Agapit, qui renouvela et confirma la première sentence.
§ I. Administration pontificale.
Notice de S. Agapit I
d'après le Liber Pon-
tificalis.
29. « Agapitus, né à Rome, fils du prêtre Gordien, était clerc de l'église de Saint-Jean et Saint-Pierre, dit le Libe7' Pontificalis. Il siégea onze mois et dix-huit jours. Au début de son pontificat, il réunit le clergé et le peuple dans la basilique vaticane, et brûla publiquement la sentence d'anathème portée irrégulièrement par Boniface II contre Dioscore, Cet acte fit disparaître les dernières traces des anciennes inimitiés. Agapitus fut envoyé par le roi des Goths, Théodat, en ambassade à Constantinople près de l'empe-