LA FRANCE CHRETIENNE
donna l'ordre aux soldats francs qui escortaient sa fiancée de ravager et de brûler sur un rayon de deux lieues le pays burgonde qui leur restait à traverser. Ils le firent et Clotilde gagna Yillariacum sans avoir été atteinte parles cavaliers de Gondebaud. En abordant son royal époux, elle s'agenouilla et dit : Je vous rends grâces, Dieu tout-puissant, de ce que j'ai vu un commencement de vengeance s'exercer contre le meurtrier de mon père, de ma mère et de mes frères * ! » (494)
H. Cette exclamation de Clotilde, citée par Frédégaire, reproduite par Aimoin, passée traditionnellement dans tous les récits de nos chroniqueurs nationaux, fait gémir les modernes rationalistes. Ils la trouvent sanguinaire, impie, antichrétienne. Les hagiographes, de leur côté, s'en montrent scandalisés et ne peuvent y croire. Il en est qui vont jusqu'à reléguer tout le récit des fiançailles de Clotilde parmi les légendes apocryphes. Nous ne comprenons ni la susceptibilité délicate des premiers, ni le scandale des seconds, et, de même que Baronius, nous croyons à la véracité de Frédégaire. Toute chrétienne que fût Clotilde, elle n'en était pas moins la malheureuse victime des fureurs de Gondebaud. Le meurtre de sa royale famille, accompli de sang-froid par un prince barbare qui ne croyait pas acheter trop cher un accroissement de territoire au prix d'un fratricide, n'était pas seulement une de ces injures domestiques et personnelles que l'offensé peut pardonner devant Dieu, c'était un de ces crime» monstrueux dont on subit de force les conséquences, sans jamais sanctionner les droits politiques que le criminel cherche à en tirer à son profit. Telle était la situation de Clotilde, quand son oncle lança des cavaliers à sa poursuite. De quel droit Gondebaud prétendait-il appuyer ce nouvel acte de violence? Quelle autorité pouvait-il légitimement revendiquer sur une nièce qu'il avait lui-même faite orpheline? Et d'autre part, quand il armait des soldats pour la lui ramener, ce n'était plus seulement à elle qu'il déclarait la guerre, mais au roi des Francs dont elle était devenue officiellement l'épouse par un traité solennel , garanti de part et d'autre entre deux rois, à la face de
• Fredegar., Hist. Franc, cap. xviii, xïx;Patr. îat., tom. LXXI, col. 584, 583.
Un scrupule (les rationalistes modernes.
leurs peuples. Aussi Clovis n'hésita point à repousser la force par la force ; ce fut lui qui ordonna de commencer les représailles pour garantir la liberté de la jeune reine des Francs. Clotilde lui en avait transmis le conseil ; l'historien le dit, nous le croyons sans peine. Elle eut raison d'agir ainsi. Les rois ont le devoir de faire respecter vis-à-vis d'eux la justice, en résistant à la violence de leurs ennemis. La faiblesse et l'indulgence passive sont des défauts, non des vertus, chez les souverains.
Baptême 12. Lcs noccs royales ne pouvaient plus être célébrées à Cabil-
gomer. lonum, sclou quc Gondebaud l'avait proposé avant la levée de boubaptêrae cliers Conseillée par Aredius. Elles le furent à Soissons, oii Clovis conduisit sa jeune épouse. « Il se montra plein de tendresse pour elle, dit Grégoire de Tours, bien qu'il eût déjà à cette époque une concubine qui lui avait donné un fils, nommé Theuderic (Thierry). Clotilde devint mère ; elle voulait faire baptiser son premier-né et redoublait d'instances près de son époux. Les dieux que vous adorez ne sont rien , disait-elle ; ils sont impuissants à se soutenir euxmêmes et à protéger les autres. Que peut en effet une sculpture de pierre, de bois, ou de bronze? Les noms mêmes qu'ils portent sont des noms d'hommes, dont on connaît l'histoire plus ou moins scandaleuse. Il en est qui ont pratiqué les arts magiques, c'est-à-dire qu'ils furent les instruments du pouvoir démoniaque, bien loin de représenter en quoi que ce soit la puissance et la bonté divines. Un seul Dieu est digne de vos adorations, c'est celui qui a créé le monde, qui le gouverne par sa providence, distribuant la vie à tout ce qui se meut, respire, végète ou subsiste aux cieux, sur la terre et dans la profondeur des mers. — Ainsi parlait Clotilde. Mais le cœur du roi demeura inflexible. Ce sont, au contraire, nos dieux qui ont tout créé et qui gouvernent le monde, répondait Clovis. Il est manifeste que le vôtre n'a aucune puissance ; il n'est même pas de la race divine *. — La pieuse reine obtint cependant ce qu'elle
' L'idée polythéiste des Francs, comme celle des Romains, des Grecs, des Perses, des Assyriens et des Égyptiens était toujours la même. Le véritable dieu était celui qui conduisait ses adorateurs à la victoire. Tel est le sens de l'objection de Clovis. Pour lui, le Christ était un vaincu qui ne savait pas
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souhaitait. Il lui fut permis de présenter son enfant au baptême. Par son ordre, l'église fut décorée de guirlandes et de riches tentures : Clotilde espérait attirer par cette magnificence un cœur rebelle à ses exhortations. L'enfant reçut au baptême le nom d'Ingomer, mais il mourut avant d'avoir quitté les vêtements blancs *, Outré de douleur, le roi accablait Clotilde de reproches. Si l'enfant eût été consacré à mes dieux, disait-il, il vivrait encore. Baptisé au nom du vôtre, il devait infailliblement mourir. — La pieuse mère répondait : Je rends grâces au Dieu tout-puissant, créateur et souverain maître du monde, d'avoir choisi mon premier-né pour l'appeler dans son royaume. La douleur que me cause sa perte est consolée par la certitude qu'il est au ciel, oii Dieu reçoit les enfants morts dans l'innocence du baptême. — Elle eut un second fils, qui fut également baptisé et reçut le nom de Chlodomer (Glodomir). Quelque temps après son baptême, il tomba malade. Glovis disait: Il en sera de celui-ci comme de son frère. Le nom de votre Christ lui portera malheur, et il mourra. — Mais la reine pria avec ferveur et Dieu rendit la santé à l'enfant -. »
13. « Cependant, continue Grégoire de Tours, Clotilde ne cessait Bataille de presser son époux, lui montrant la nécessité de reconnaître le vrai Dieu et d'abandonner le culte des idoles. Mais elle ne pouvait rien gagner sur son esprit. Une guerre éclata entre les Alamanni et les Francs. Glovis fut alors contraint par les événements à faire ce qu'il avait toujours refusé jusque-là. Au moment où les deux
protéger ses serviteurs. 11 n'était même pas de la race des dieux, c'est-à-dire • de la famille belliqueuse d'Odiû, et Ton ne racontait de lui aucun exploit militaire.
1 Obiit in albis ; c'est-à-dire dans la première semaine qui suivit le baptême. On sait que, pendant huit jours, les nouveaux baptisés portaient les habits blancs qu'ils avaient reçus au sortir de l'eau régénératrice. Le baptême d'Ingomer eut lieu à Soissons. L'évêque de cette ville était alors Principius, frère aîné de saint Rémi. Les historiens soissonnais en concluent que ce fut lui qui baptisa Ingomer et plus tard son frère Glodomir. Mais saint Rémi, dans son testament que nous avons encore, déclare avoir baptisé luimême toute la famille royale. (Cf. S. Remig., Test., ap. Flodoard,, //w<. eccles. Bemens., lib. I, cap. xviii; Patr. lut., tom. CXXXV, col. 66-67. j
* Greg. Turon., Hist. Franc, lib. II, cap. xxix; Pair, lut., tom. LXXI, col. 224-225.
armées étaient aux prises, les troupes franques furent repoussées en tel désordre que les bataillons, refoulés les uns sur les autres, se donnaient mutuellement la mort. A ce spectacle, Glovis ne put retenir ses larmes. Le cœur brisé, il leva les yeux au ciel, en s'écriant ' : Jésus-Christ, vous que Glotilde appelle le Fils du Dieu vivant, s'il est vrai que vous protégez ceux qui vous invoquent et donnez la victoire à vos serviteurs, j'implore votre assistance. Si vous me faites triompher de mes ennemis, si vous étendez sur moi cette puissance dont votre peuple reconnaît l'efficacité, je jure de croire en vous et de me faire baptiser en votre nom. J'ai prié mes dieux, ils ne m'ont point écouté. J'en ai la preuve. A vous de m'arracher au péril ! — A peine eut-il parlé ainsi que le combat changea de face. Les Francs reprirent une ardeur nouvelle. Bientôt les Alamanni plièrent et se mirent en pleine déroute. Leur roi fut tué ^. Les vaincus implorèrent alors la clémence du roi des Francs. Faites cesser le massacre, lui dirent-ils. Nous sommes prêts à reconnaître
* Hincnaar, dans sa Vie de saint Rémi, signale en cet endroit la présence et l'intervention d'Aurelianus.. qui dit à Clovis : Domitic mi rex,crede modo Deum cœli guem domina mea regina prœdicat, et dahit iibi ipse rex regum et Deus cœli atque tei^rœ victoriam. (Hincmar., Vit. S. Eemig., cap. xxxiv ; Patr. lat., t. CXXV, col. H52.)
2 Le lieu où fut livrée la bataille contre les Alamanni n'est pas indiqué en cet endroit du récit de saint Grégoire de Tours, dont nous reproduisons fidèlement les paroles. Mais, huit chapitres plus loin, Grégoire de Tours racontant la bataille de Veuille, fait allusion au combat livré par Clovis contre les Alamanni, et parle de Sigebert, prince allié des Francs, surnommé le Boiteux parce qu'il avait reçu au genou une blessure sous les murailles de Tolbiac, dans le combat contre les Alamanni. IJic Sigibertus, pugnans contra Alamannos, apud Tulbiaccnse oppidum, percus.ms in geniculo claudicabat. (Greg. Turon., Hist. Franc, lib. H, cap. xxxvii ; Patr. lat., tom. LXXI,col. 233.) En rapprochant ces deux passages, la tradition a fixé le nom de Tolbiac (Zulpik près de Juliers) comme celui du combat décisif du roi des Francs contre les Alamanni. Cependant nous avons sous les yeux un Mémoire de M. Ravenez (Paris, Lecoffre, 1855) où, sous le titre de : Clovis était-il à Tolbiac? l'auteur s'efforce de prouver que le nom traditionnel de Tolbiac est absolument sans valeur, et que la célèbre bataille connue sous ce vocable dut être livrée près à'Argenloratum (Strasbourg). Cette opiuion déjà énoncée par les Bollandistes [Act. Sonet. Febr., tom. I, pag. 790), n'a point prévalu. Nous ne croyons pas uous-même devoir l'admettre, et, jusqu'à plus ample informé, nous conservons l'identification traditionnelle.