CHAP. VI. — MONARCHIE FRANQUE
se tenaient debout entre une draperie intérieure et la toile qui formait la paroi extérieure de la tente. La toile extérieure ne tombait pas exactement jusqu'au sol, dans l'interstice on pouvait distinctement voir les pieds des soldats apostés. Clotaire, en descendant de cheval, remarqua cette particularité qui éveilla toute sa défiance. Au lieu d'entrer seul sous la tente de son frère, il s'y fit suivre par ses hommes d'armes. Le complot était déjoué. Thierry ne manifesta aucune émotion, il eut avec son frère une conversation fort gaie, et lui offrit en signe d'amitié un magnifique plateau d'argent massif. Clotaire l'accepta avec actions de grâces, prit congé, et revint à ses retranchements. » Mais Thierry était aussi avare que cruel. S'il lui en coûtait d'avoir vu partir son frère sain et sauf, il se reprochait non moins amèrement la perte de son vase précieux. « Donc, en s'entretenant avec ses familiers, il leur dit : J'ai regret à ce magnifique plateau d'argent, que j'ai perdu pour rien. — Puis s'adressant à son fils Théodebert : Va trouver ton oncle, lui dit-il. Caresse-le, et fais en sorte qu'il t'offre en présent le vase que je lui ai donné. — Le jeune prince se prêta à cette démarche, il y réussit au point de mériter les éloges de son père, passé maître en fait de fourberie *. Thierry revint dans ses états. Il envoya au malheureux Hermenefrid un message de paix, l'invitant à venir sans crainte signer un traité d'alliance. Le roi vaincu prêta l'oreille à ces propositions inespérées. Thierry le reçut avec les plus honorables démonstrations, et le combla de présents. Mais un jour qu'ils s'entretenaient tous deux au pied des remparts de Tolbiac, une pierre lancée du haut de la muraille atteignit Hermenefrid et retendit sans vie sur le sol. J'ignore par qui la pierre avait été lancée, ajoute Grégoire de Tours. Mais on affirme généralement que ce fut encore là une des ruses habituelles de Thierry (330) -. »
37. Pendant la guerre de Thuringe, le roi de Paris, Childebcrt, inyasion
. , de l'Arvernie
qui ne s'y était point associé, n avait pas néglige ses propres mté- par ciiiiderêts. Il eut occasion de manifester, lui aussi, les sentiments fraternels qu'il nourrissait dans son cœur. «Le bruit se répandit tout à coup,
* Talibus enim dolis Theudcricus multum callidus erat. — 2 Greg. Turon.j llist. Franc, lib. III, cap. vii et viii.
bert I.
PONTIIICAT DE SAINT AGAPIT I (533-536).
Clotilde la
Jeune. Eipé-
dition de
Childebert
en Septima-
nie. Défaite
et mort d'A-
malaric.
dit Grégoire de Tours, que Thierry venait d'être tué dans son expédition lointaine. Cette fausse nouvelle s'accrédita promptement et parvint jusque chez les Arvernes, soumis alors à la domination de Thierry. Le sénateur Arcadius, le même qui avait pris une part si odieuse dans le meurtre des fils de Glodomir, invita Childebert à s'emparer de cette province et s'y rendit le premier pour lui en faciliter la conquête, Childebert le suivit de près : il arriva au pied de la colline sur laquelle était bâtie la cité des Arvernes, aujourd'hui Clermont, par un temps de brouillard si épais qu'on ne distinguait rien à la distance d'un demi arpent *. Je voudrais cependant bien , disait-il , contempler cette Limagne arverne [arvernam Lemanem), qu'on dit si gracieuse et si riante ! — Mais Dieu ne lui accorda point cette joie. Les portes de la ville étaient fermées, et tout se préparait pour une vigoureuse résistance. Cependant Arcadius, dans l'intérieur de la cité, parvint à desceller les gonds de l'une des portes, et livra passage à Childebert. En ce moment, un messager arrivait à toute bride apportant la nouvelle que Thierry, vainqueur en Thuringe, se disposait à rentrer dans ses états ^. »
38. Childebert se hâta d'évacuer l'Arvernie , laissant toutefois pour la gouverner en son nom son confident Arcadius. Il dirigea son armée sur la Narbonnaise ^. La nouvelle expédition qu'il entreprenait avait un but avouable. Il allait délivrer sa sœur, Clotilde la Jeune , épouse infortunée d'Amalaric roi des Visigoths. (c Ce prince arien , dit Grégoire de Tours , maltraitait cruellement sa noble femme, en haine de la foi catholique qu'elle professait. Il arriva plusieurs fois que quand la pieuse reine se rendait à l'église, son mari apostait des gens qui la couvraient de boue
1 Ut nihil super duabus j'ugeri partibus discerni possit. — - Greg. Turon., Hist. Franc, lib. 111, cap. ix. — 3 Le texte de Grégoire de Tours porte ces mots : In Hispaniam dirigit. Mais, ainsi que le font observer D. Ruinart et Adrien de Valois, sous le nom à'Hispania il faut entendre la Seplimauie, alors soumise à la domination d'Amalaric roi des Visigoths d'Espagne. L'expédition dont parle saint Grégoire de Tours ue franchit donc point les Pyrénées. Amalaric résidait à Narbonue, capitale de la Septimanie. C'est là qu'il fut attaqué et mis à mort.
CnAP. YI. — MONARCniE FRANQUE. 417
et d'immondices. Il en vint à cet excès de cruauté qu'il la frappait lui-même impitoyablement. Un jour, Childebert reçut un mouchoir teint du sang de la malheureuse victime. Amalaric, à l'approche des Francs, fit préparer un vaisseau pour s'enfuir en cas de danger *. Au dernier moment, et sur le point de mettre à la voile, il s'aperçut qu'on avait oublié dans son trésor une quantité de pierres précieuses. 11 crut avoir le temps de les aller prendre, et retourna à la ville. Mais l'armée de Childebert arrivant soudain lui coupa la retraite. Le roi goth se précipita vers l'église catholique, dans l'espoir de s'y mettre à couvert sous le droit d'asile. Déjà il atteignait le seuil de l'enceinte sacrée, lorsqu'un guerrier franc, qui l'avait reconnu, lui enfonça dans la poitrine le fer de sa lance. Childebert, vainqueur sans combat, s'empara du trésor royal des Yisigoths et eut la joie de rendre la liberté à sa sœur. Clotilde reprit avec l'armée le chemin de Paris; mais elle mourut en route. Ses restes furent transportés au tombeau de Clovis, dans la basilique de Saint- Pierre et Saint-Paul. Parmi les riches dépouilles du trésor de Narbonne, se trouvaient soixante calices, quinze patènes, vingt évangéliaires couverts de lames d'or pur, enrichies de pierres précieuses. Childebert ne voulut point qu'on les brisât pour la refonte. Il les fit distribuer aux églises et aux oratoires des saints, pour le ministère des autels ^. n L'expédition de Narbonne ne mit pas fin à la domination des Yisigoths en Septimanie. Theudis, brave guerrier qui avait administré l'État pendant la minorité d'Amalaric, lui fut donné pour successeur. Il répondit à la confiance de ses nouveaux sujets et recouvra bientôt la Narbonnaise, qui demeura jusqu'au viii'' siècle au pouvoir des goths d'Espagne. 39. Il ne paraît pas du reste que Childebert après avoir pillé le invasion de
^ la liurgnndie
lameux trésor de Narbonne, composé des dépouilles enlevées par parciiiide- Alaric I au sac de Rome, se soit préoccupé de maintenir le pays ciotaire. sous la royauté franque. Les guerres des fils de Clovis étaient moins des expéditions conquérantes que des courses au butin. «De retour
* Oq sait que l'étang de Bages, à 4 kilomètres S. de Narbonne, commu- S
nique avec la Méditerranée. — « Greg. Turon., Hist. Franc, lib. III, cap. x. P
XIY. 27
Thierry I
en Arvernie.
La relique de
saint Sym-
phoiien au
Castram
Tigernum.
Saint Julien
de Drivas.
à Paris, dit Grégoire de Tours, Childebert et Glotaire résolurent de tenter une invasion dans le royaume des Burgondes. Ils proposèrent au roi d'Austrasie d'y prendre part. Mais Thierry n'avait point oublié l'injuste agression faite en son absence chez les Arvernes. Il refusa nettement. Or, les guerriers d'Austrasie, qui voyaient échapper pour eux une occasion de pillage, se soulevèrent et dirent à Thierry : Si vous ne voulez point accompager vos frères, nous vous quittons, et nous les suivrons de préférence à vous. — J'ai mieux à vous offrir, répondit Thierry. Suivez-moi chez les Arvernes. Je vous mènerai là dans un pays oii vous trouverez en abondance de l'or et de l'argent, des troupeaux, des esclaves, des vêtements, des meubles précieux. Seulement ne me quittez pas. — Alléchés par cette perspective, les austrasiens jurèrent de lui rester fidèles. Thierry fit aussitôt ses préparatifs. Il recruta une armée formidable, en réitérant sans cesse la promesse de laisser les guerriers, après la victoire, piller tout le pays. De leur côté, Glotaire et Childebert emportèrent d'assaut la ville d'Augustodunum (Autun), soumirent toute la contrée, et chassèrent le roi Gondomar *. »
40. Gependant Thierry marchait sur le territoire des Arvernes. A son approche, le sénateur Arcadius, dont la trahison avait déjà attiré tant de désastres sur sa patrie, s'enfuit lâchement et se retira dans la cité des Bituriges (Bourges), qui faisait alors partie du royaume de Childebert. « Dès que les soldats austrasiens eurent mis le pied dans les fertiles plaines de la basse Auvergne, ils commencèrent, dit M. Aug. Thierry, leur œuvre de destruction. Les monastères, les églises furent rasés jusqu'au sol ^. On coupait par le pied les arbres à fruits; les maisons étaient dépouillées de fond en comble. Ceux des habitants que leur âge et leur force rendaient propres à être vendus comme esclaves , attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots de bagages oii leurs meubles étaient amoncelés. Les francs mirent le siège devant Clermont, dont la population voyait du haut de ses murs le pillage et l'in-
1 Greg. Turon., Hist. Franc, lib. Ill, cap. ii; Patr. lat., tom. LXXI, col. 230. ^ Greg. Turon,, Vit. S. Quintian., cap. n; Patr. lat., tom. LXXI, col. 1023.
CDAr. VI. — MONARCniE FRANQUE. 419
cendie des campagnes. L'évêque Quintianus (saint Quintien) partageait les fatigues et soutenait le courage des habitants. L'homme de Dieu faisait chaque nuit le tour des murailles, chantant des psaumes et implorant par le jeûne et les veilles l'aide et la protection du Seigneur. Malgré ses prières et leurs efforts, les défenseurs de Clermont ne purent tenir contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage ; la ville fut prise et saccagée. Obligé par crainte des habitants à tenir sa fuite secrète, Arcadius était parti seul, abandonnant à la merci des événements Placidina, sa mère, et Alcima, sa tante paternelle. Toutes deux furent dépouillées de leurs biens et exilées à Cadurcum (Cahors) '. » — « Thierry dans sa colère, dit Grégoire de Tours, voulait raser les murailles de Clermont et bannir le saint évêque ; mais Dieu, dans sa miséricorde, toucha le cœur du prince. Une nuit, pendant son sommeil, Thierry eut une vision effrayante. Il se lev4 plein d'épouvante, et seul, demi-nu, s'élança dans les rues de la cité. Il avait perdu le sens et n'avait plus conscience de ses actes. On eut beaucoup de peine à l'arrêter. Lorsqu'enfin ses officiers y parvinrent, ils lui conseillèrent de faire le signe de la croix. A partir de ce moment, Thierry recouvra sa tranquiUité d'esprit et parut doux et calme. Un des chefs francs, nommé Hilping, profita de ses favorables dispositions. Écoutez, très-glorieux roi, lui dit-il, le conseil de ma petitesse. Les murailles de cette ville sont très-fortes, elles sont flanquées de redoutables défenses. Je veux parler des oratoires des saints qui en garnissent le pourtour. De plus, l'évêque de ce lieu passe pour grand devant le Seigneur. N'exécutez pas votre projet, ne faites point injure à l'évêque, ne détruisez pas la ville. — Thierry accueillit ce conseil de clémence, et il donna immédiatement l'ordre de cesser toute espèce de pillage et de violences dans un rayon de sept milles autour de la cité. Tout le monde attribua cet heureux événement aux prières du saint évoque Quintianus. » — Cependant l'armée victorieuse s'était répandue par groupes dévastateurs dans l'Arvernie , multipliant
' Aug. Thierry, Lettres sur l'Hist. de France, pag. 93, édit. in-12.
420 PONTIFICAT DE SAINT AGAPIT I (53o-o36).
le pillage, l'incendie, les massacres. Le castrum Tigernum, aujourd'hui Thiers, fut livré aux flammes. « Or, dit Grégoire de Tours, il y avait à Tigernum une église construite en bois, dans laquelle on conservait une précieuse relique. A l'époque oîi Symphorien fut décapité pour la foi à Augustodunum, un chrétien recueillit sur le lieu du supplice trois petites pierres teintes du sang du martyr. Ce pieux trésor était déposé dans une châsse d'argent, sous l'autel de Tigernum. Quand les soldats de Thierry eurent mis le feu à la cité, la petite église fut bientôt atteinte et dévorée avec les autres maisons. Les habitants pleuraient. Si du moins, disaient-ils, nous avions pu sauver les bienheureuses reliques ! — Comme ils se lamentaient ainsi, le toit de l'église s'écroula et tout ne fut bientôt qu'un immense brasier. Mais soudain le vent se leva du nord avec une violence extraordinaire, dispersant les charbons embrasés et les cendres ardentes. Au milieu des flammes, on vit apparaître la châsse d'argent absolument intacte et radieuse comme un astre. Rien de ce qu'elle contenait à l'intérieur n'avait été endommagé. Ce miracle fut constaté par la population tout entière. Un incendie capable de mettre en fusion des miniers de livres non pas d'argent, mais de fer, avait respecté une châsse pesant à peine une livre '. )> — « D'autres pillards arrivèrent au vicus Brivatensis (Brioude) , ou une foule d'arvernes se tenaient avec leurs trésors dans l'église de Saint-Julien. Les soldats austrasiens trouvèrent les portes de la basilique soigneusement fermées. L'un d'eux réussit à pénétrer dans l'intérieur par une fenêtre dont il brisa le vitrage ^. La fenêtre était située derrière le maître-autel. Les assiégés ne remarquèrent point l'eff'raction et le soldat parvint sans être reconnu jusqu'à la porte principale, qu'il ouvrit à ses compagnons. En un instant la basilique fut envahie; les francs, après
1 Greg. Turon., Vit. S. Quintian., cap. ii.
- Unus e/fradam ceu fur vitream fenestram iiigreditur. Ce texte prouve péremptoiremeat que l'usage des vitres était dès cette époque assez commun dans la Gaule. On peut le rapprocher d'un autre passage où Grégoire de Tours parle formellement des fours employés pour la fabrication du verre, et d'un vol de vitraux commis dans l'église d'iciodorum (Issoire). Cf. De glor. martyr., lib. I, cap. LIX.
CnAr. VI. — MONARCHIE FRANQUE. 421
s'en être partagé les trésors, emmenèrent les habitants en captivité. Tout à coup quelques-uns de ces pillards sacrilèges furent saisis d'une possession démoniaque. Dans des convulsions effroyables, ils se déchiraient les membres avec les dents, et s'écriaient : Saint martyr, pourquoi nous torturez-vous? — Le soldat qui avait escaladé la basilique fut tué par le feu du ciel au milieu de ses compagnons. Ceux-ci recouvrirent son corps d'un tumulus de pierres. Mais la foudre tomba sur le tumulus, dispersa les pierres amoncelées, et le cadavre maudit demeura sans sépulture. Thierry fit restituer à la basilique tous ses trésors et mettre les captifs en liberté *. »
41. Le castriim LovoloAitrum (Volorre) fut assiégé par les austra- LeCastrum
Lovolautrum
siens. Cette forteresse était dans une situation inexpugnable; ja- (Voiorre.) mais les soldats de Thierry ne s'en fussent rendus maîtres, sans une trahison qui eut lieu dans les circonstances suivantes. A l'époque oïl le saint évêque Quintianus fut transféré du siège des Ruthènes (Rodez) à celui de Clermont, il y avait dans cette dernière ville un prêtre récemment promu au sacerdoce, et qui avait exercé auparavant le métier de fondeur d'airain. Il se nommait Proculus. Ce prêtre abreuva d'outrages le saint évêque. Renouvelant pour lui les persécutions que Sidoine Apollinaire avait eues à subir, il enleva au bienheureux Quintianus l'administration des biens de l'église, lui laissant à peine de quoi suffire à son modeste entretien. Les choses demeurèrent en cet état jusqu'à ce que les principaux citoyens de Clermont, révoltés de la cruauté de Proculus, le chassèrent de la ville et rétablirent l'évêque dans le libre exercice de son ministère pastoral. Le prêtre se retira au castrum Lovolautrum. Cependant l'évêque n'avait point oublié les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Comme autrefois saint Paul à propos d'Alexander, il répétait souvent : « Proculus, le fondeur d'airain, m'a fait beaucoup de mal, mais le Seigneur le récompensera selon ses œuvres -. d
> Greg. Turon., De glor. martyr., lib. [, cap. LU; Patr. lut., tom. LXXI, col. 754.
ï II Timoth., IV, 14; Greg. Turon., Vit. S. Quintian., cap. l; Patr. lut., tom. LXXI, col. 1023.
Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les soldats de Thierry, désespérant d'emporter d'assaut le castrum Lovolautrian, prirent le parti de lever le siège, et se retirèrent. Les habitants, au comble de la joie, célébraient leur délivrîmce par des chants d'allégresse. Suivant la parole de l'Apôtre, « ils disaient : Paix et sécurité! mais la mort vint soudainement les saisir '. » Un serviteur de Proculus alla trouver les ennemis, convint avec eux du prix de la trahison qu'il leu^ proposait, et la nuit suivante leur ouvrit les portes de la ville. Le prêtre était-il complice? Nous ne le savons : ce qu'il y a de certain c'est qu'il fut massacré au pied de l'autel. Les habitants furent les uns passés au fil de l'épée, les autres réduits en servitude 2. Dévasta- 42. A Iciodorum (Issoire), un monastère célèbre fut réduit en
vernie. ' solitudc, sclon l'exprcssion des contemporains. Le château de Meriolacum (Merliac) résista longtemps ; c'était un lieu naturellement fort, entouré de rochers à pic, et renfermant dans ses murs plusieurs sources dont l'eau s'échappait en ruisseau par l'une des portes. Les Francs perdaient déjà l'espoir de prendre la place, lorsque le hasard fit tomber entre leurs mains cinquante hommes de la garnison, qui étaient sortis pour aller aux provisions. Ils les amenèrent au pied des remparts, les mains liées derrière le dos et firent signe qu'on les mettrait à mort sur l'heure, si le château n'était rendu. La pitié pour des compatriotes et des parents détermina les défenseurs de Merliac à ouvrir leurs portes et à payer rançon. C'est avec des paroles touchantes que les historiens de l'époque décrivent la désolation de l'Arvernie. «Tout ce qu'il y avait d'hommes illustres par leur rang ou leurs richesses se trouvaient réduits au pain de l'aumône, obligés d'aller hors du pays mendier ou vivre de salaire. Rien ne fut laissé aux habitants, si ce n'est la terre que les Barbares ne pouvaient emporter ^. » — « Enfin, dit Grégoire de Tours, le roi des Francs quitta pour n'y plus revenir, cette province désolée, en y laissant pour la gouverner en son nom son parent Sigisvald *. d De longues files de chariots et de prison-
1 I Thess., I, 5. — « Greg. Turon., Vit. S. Quintian., cap. Il; Hist. Franc, lib. III, cap. XIII. — 5 Hug. Flav., Chronic. Virdun.,L 1; Pair, lai., tom. CL[V, col. 114. — '' Greg. Turoa., Hist. Franc, lib. III, cap. xiii.
CUAP. YI. — UAGIOGRAPHIE DES GAULES.
niers, escortés par des soldats, prirent la route du Nord. Des gens de tout état, clercs et laïques, étaient ainsi emmenés à la suite des bagages ; et l'on remarquait surtout un grand nombre d'enfants et de jeunes gens des deux sexes, que les Francs mettaient à l'enchère dans tous les lieux où ils passaient '. La plupart de ces captifs suivirent l'armée jusqu'aux bords de la Moselle et du Rhin. Beaucoup de prêtres et de clercs, emmenés comme les autres, furent répartis entre les égUses de ce pays; car le roi qui venait d'incendier les basihques et les monastères de l'Auvergne, voulait que chez lui le service divin se fit de la manière la plus convenable -.
§ III. naglographie des Gaaies.
43. Parmi ces clercs déportés, se trouvaient deux adolescents de Le jeune
clerc arverne
noble race, Gallus et Fidolus, qui devaient ajouter à l'illustration Gaiius (saint de leur nefissance la couronne de la sainteté. « Gallus, dit Grégoire ciermont). de Tours, avait de bonne heure manifesté des sentiments extraordinaires de piété. Son père était le sénateur Georgius ; sa mère Leocadia descendait de Vettius Epagathus, ce martyr de Lugdunum dont V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe a raconté la confession glorieuse ^. Dans toutes les Gaules il n'existait rien de plus noble et de plus généreux que cette famille. » Nous avertissons ici le lecteur que Grégoire de Tours devait être parfaitement renseigné sur cette généalogie, car elle était la sienne propre. Georgius et Leocadia eurent un autre fils, nommé Florentius, qui fut le père de notre historien. « Lorsque Gallus fut en âge d'être marié, reprend le chroniqueur, son père rechercha pour lui la main d'une patricienne de l'Arvernie. Mais le jeune homme avait dans son cœur renoncé au monde. Il quitta la maison paternelle, accompagné d'un serviteur de son âge qu'il avait mis dans sa confidence, et
* Hug. Flav., Chronic, loc. cit. — ^ Aug. Thierry, Lettres sur l'Hist. de France, pag. 95-96. - ^ Euseb., Hist. eccles., lib. V, cap. i; Pair, grœc, tom. XX, col. 411. Cf. tom. VII de cette Histoire, p. 343.
vint frapper à la porte du monastère de Cronona (Cournon), à six milles de la capitale des Arvernes. Se jetant aux genoux de l'abbé, il le supplia de lui couper les cheveux. Qui êtes-vous? demanda l'abbé. Quels sont vos parents? — Je me nomme Gallus, répondit-il. Je suis arverne. Mon père est le sénateur Georgius. — Mon fils, reprit l'abbé, votre désir est louable. Mais il convient auparavant d'obtenir l'autorisation du sénateur votre père. — Un message fut dirigé au patricien. En apprenant la résolution de son fils, Georgius s'écria : C'était mon premier-né; voilà pourquoi je me préoccupais de lui trouver une épouse. Mais puisque le Seigneur en décide autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne. — Il vint trouver le fugitif et lui dit : Mon enfant, accomplissez le dessein que Dieu vous inspire. — Gallus fut donc engagé dans la cléricature. Il édifiait tous les religieux par son innocence, sa gravité, sa douceur. Il avait une trèsbelle voix, et chantait la psalmodie sainte avec un charme vraiment céleste. Un jour le bienheureux évêque Quintianus, dans une visite au monastère, eut occasion de l'entendre. Il en fut tellement touché qu'il emmena avec lui le jeune clerc et ne voulut plus s'en séparer. Le peuple arverne partagea bientôt les sympathies de son évêque pour le noble adolescent. Ce fut alors que se produisit la terrible invasion de l'Arvernie, et Gallus fut emmené par les vainqueurs. Mais le roi Thierry prit en affection le jeune clerc ; il en vint à le chérir comme son propre fils. La reine lui témoignait le même amour, moins encore pour le charme de sa voix que pour l'admirable pureté de sa vie. Les autres clercs, ses compagnons d'exil, furent tous attachés à l'église de Trêves, oii le roi voulut qu'ils exerçassent les fonctions de leur ordre. Seul, le bienheureux Gallus demeura à la cour; Thierry s'en faisait accompagner dans tous ses voyages. Durant un séjour dans la cité d'Agrippine (Cologne), Gallus, qui venait d'être promu à l'ordre du diaconat, faillit être victime de son zèle pour la vraie foi et le nom de Jésus- Christ. Près de la ville, se trouvait un fanum (temple païen) où les idolâtres de la contrée venaient en foule accomplir leurs libations. Sous prétexte de sacrifices, ils se gorgeaient de viandes et de
CnAP. VI. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES. 425
boissons jusqu'à en vomir {usque ad vomitum). Le temple était richement décoré; aux pieds de l'idole, les malades déposaient des figurines de cire représentant les diverses parties du corps dont ils souffraient, et ils imploraient du dieu muet leur guérison. Le bienheureux Gallus, accompagné d'un seul clerc, choisit un instant oii le temple était vide, et y mit le feu. A la lueur des flammes, les païens accoururent, l'épée à la main. Gallus se sauva au palais. Il y fut suivi par la troupe furieuse, qui demandait à grands cris sa mort. Le roi dut intervenir : à force de douces paroles, il réussit à calmer l'émeute. En racontant depuis cet épisode de sa jeunesse , Gallus avait coutume de dire : Hélas ! pourquoi me suis-je enfui alors? J'ai lâchement perdu la gloire du martyre *. »
44. Peut-être à la suite de cette circonstance, le jeune clerc fut- Mort de
s. Quintien.
il obligé de quitter la Germanie, pour se soustraire à la vengeance des Gaiius évêque
^ ^ '-^ , . deClcrmont.
idolâtres. Grégoire de Tours ne s explique pas sur ce point. Il continue son récit en ces termes : a Gallus se trouvait à Clermont, quand le bienheureux évêque Quintianus, rappelé par le Seigneur, émigra de ce siècle. La vieillesse de ce grand serviteur de Dieu avait rappelé celle de Moïse. La dernière année de son épiscopat, une longue sécheresse désola l'Arvernie. Le troisième jour des Rogations, au moment où la procession conduite par le saint homme à travers la campagne desséchée allait rentrer dans la ville, les habitants dirent à Quintianus : Bienheureux pontife , imposez vous-même l'antienne. Nous avons la confiance que le Seigneur, touché par la prière de votre sainteté, daignera nous accorder la pluie tant désirée. — Quintianus étendit à terre son cilice, et se prosterna sur le sol. Il demeura longtemps en prière, versant une grande abondance de larmes. Puis, se relevant, il chanta les premières paroles de l'antienne : Si clauso cœlo, etc. Tout le peuple continua cette prière empruntée à Salomon : u Quand le ciel fermé refusera la pluie à cause des péchés du peuple, s'ils viennent à se convertir et
• Greg. Turon., Vit. S. Galli episcopi, cap. i et ii ; Patr. lat. , tom. LXXI, col. 1029-1031.
426 PONTIFICAT DE SAINT AGAPIT I (o35-o36).
à implorer votre miséricorde, exaucez-les, Seigneur; pardonnez leurs offenses, et faites tomber la pluie sur cette terre dont vous les avez mis en possession *. » Pendant que toutes les voix chantaient ainsi en grande dévotion, le ciel s'obscurcit tout à coup et se couvrit de nuages. Avant que la procession eût atteint la porte de la ville, une pluie bienfaisante tombait sur la contrée, et le peuple reconnaissant bénissait le saint évêque. La mort de Quintianus fut un deuil pour toute la cité. On disait de lui qu'il accueillait la penula du pauvre avec la même révérence que la toge du sénateur. Il fut enseveli dans la basilique de Saint-Étienne , au côté gauche de l'autel, et des miracles qui continuent encore aujourd'hui, ajoute Grégoire de Tours, éclatèrent bientôt sur sa tombe -. Or, le soir même, les principaux citoyens arvernes se rendirent à la maison du prêtre Impetratus, oncle du jeune Gallus, chez lequel celui-ci était logé. Ils déploraient la mort du saint pontife ; ils cherchaient qui l'on pourrait lui donner pour successeur, et parlaient d'envoyer un message à ce sujet au roi Thierry. Leur entretien se prolongea longtemps ; enfin ils se retirèrent. Gallus, présent à leur conférence, n'avait pas ouvert la bouche. Il se mit au lit. Tout à coup l'Esprit-Saint fit irruption dans son âme, il s'écria : A quoi bon toutes ces agitations? Le Seigneur veut que je sois évêque de cette ville ! — Un clerc qui l'entendit, attribuant cette parole à un mouvement d'orgueil, s'approcha et le poussa sur l'angle du lit avec une violence telle qu'il lui arracha un cri de douleur. — Tu viendras au-devant de moi , quand j'entrerai en évêque dans cette ville, lui dit Gallus. Tu m'amèneras le cheval tout sellé de mon prédécesseur. Garde-toi d'y manquer, si tu veux éviter la vengeance du ciel ! — Le lendemain matin, Impetratus dit à son neveu : Écoutez-moi, mon fils, et suivez mon conseil. Partez sans délai, allez trouver le roi, informez-le de ce qui se passe. Si le Seigneur lui inspire la pensée de vous désigner pour i'épiscopat, nous rendrons à Dieu de grandes
Ml Paraiïp., vi, 26, 27. — « Greg. Turon., Vit. S. Quintian., cap. iv; tom. cit., col. 1023.
Cn.vr. VI. — HAGIOGRAPHIE DES GAULES. 427
actions de grâces; sinon, vous aurez bien mérité de celui qui sera (51u. — Gallus se mit en route. A son arrivée à Trêves, le saint évéque de cette ville, Aprunculus *, venait aussi de passer à Dieu. Le clergé demandait à Thierry que Gallus fût promu au siège de Trêves. Cherchez-en un autre, répondit le roi. Je destine le diacre Gallus à une autre église. — On élut donc Nicetius (saint Nicet). Cependant quelques clercs arvernes, poussés par le conseil d'hommes intrigants et brouillons , arrivèrent à Trêves avec de magnifiques présents, pour obtenir que le roi fit tomber son choix sur l'un d'entre eux. Car dès lors on voyait poindre ce germe de simonie qui désole le champ de l'Église. Les rois commençaient à vendre l'épiscopat et les clercs à l'acheter. La proposition des ambitieux arvernes fut rejetée par Thierry. Gallus reçut l'ordination sacerdotale, et le roi voulut donner un festin oii il convoqua tous les grands de sa cour en l'honneur du futur évêque. A ce propos, Gallus avait coutume de dire que son évêché ne lui avait pas coûté cher. Tous les frais s'étaient bornés pour lui à un tiers d'as {triantem), donné au cuisinier du roi, le jour du banquet. Thierry fit escorter Gallus à Clermont par deux évêques. A son approche, Viventius, le clerc qui l'avait accusé d'ambition, se présenta à sa rencontre, tenant par la bride le cheval du bienheureux Quintianus. Gallus lui dit en riant : Je ne souffre plus de mon point de côté. — Tous les habitants, au chant des psaumes et avec des transports d'allégresse, le conduisirent à l'église oii il reçut la consécration épiscopale. L'humilité et la charité du nouveau pontife eurent bientôt conquis les cœurs. C'était surtout par la patience qu'il se distinguait au-dessus de tous les hommes. Un prêtre s'emporta jusqu'à le frapper à la tête; le saint se contenta de le regarder d'un œil plein de compassion, et ne lui fit pas même un reproche. Une autre fois, le prêtre Evodius, de race sénatoriale, avait osé injurier l'homme de Dieu. Il eut bientôt regret de sa faute, et courut se jeter aux pieds du saint, en pleine place publique, implorant de lui son
1 Saint Aprunculus est honoré le 22 avril.
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pardon. Gallus le releva avec bonté et lui dit : N'outragez plus les pontifes du Seigneur. Vous-même, un jour, vous saurez ce que cette dignité a de terrible et d'amer. — En effet, Evodius fut plus tard élu pour le siège de Gabalum (Mende). Mais au moment oii la cérémonie de sa consécration allait commencer, le peuple de la ville se souleva contre lui. Échappé sain et sauf des mains de la multitude, il disparut, et acheva le reste de sa vie dans le rang du sacerdoce. Durant vingt-sept années d'épiscopat, Gallus renouvela à Clermont les merveilles opérées jadis à Autissiodorum (Auxerre) par le grand thaumaturge saint Germain. Au milieu d'un incendie qui menaçait de dévorer toute la ville, l'homme de Dieu, après s'être prosterné devant l'autel de la basilique, prit à la main le livre des Évangiles et se jeta au milieu des flammes, qui s'éteignirent aussitôt. Un tremblement de terre ébranla plus tard la cité. Gallus pria, et l'on n'eut pas une seule victime à déplorer. Une affreuse contagion, la peste dite inguina7v'a, sévit sur toutes les provinces voisines. Arles en particulier fut décimée. Gallus passait les jours et les nuits en prières, suppliant le Seigneur d'épargner son peuple. Un ange lui apparut et lui dit : Tes vœux sont exaucés. Ne crains rien, le fléau ne s'arrêtera point ici. Quant à toi, dans huit ans ton pèlerinage sera accompli, et tu émigreras vers le Seigneur. — La double prédiction se vérifia. Clermont fut épargnée. Mais à huit ans de là, le saint évêque fut pris d'une fièvre tellement violente que ses cheveux et sa barbe tombèrent. Sachant que sa dernière heure approchait, il réunit les fidèles et leur distribua la communion. Trois jours après, un dimanche, au lever de l'aurore, comme on chantait les matines à l'église, le malade demanda où l'on en était de la divine psalmodie. On lui dit qu'on entonnait le Benedictus. Il le récita lui-môme à haute voix, prononça distinctement V alléluia et le capitule, puis il dit : Adieu, frères bien-aimés! et étendant les mains, il rendit son âme au Seigneur. Il était dans la soixante-cinquième année de son âge. La population tout entière le pleura dans une douleur inexprimable. On vit jusqu'à des Juifs se presser autour de son corps inanimé, des lampes à la main. Malheur à nous ! disait la foule. Nous n'aurons jamais le
CHAr. VI.
nAGIOGRAPniE DES GAULES.
bonheur de retrouver un pareil évoque ! — Son corps resta quatre jours exposé au milieu de la basilique, en attendant l'arrivée des évoques de la province convoqués pour les funérailles. Pendant cet intervalle, on entoura le corps de branches de feuillage et de mottes de gazon vert, pour entretenir la fraîcheur autour de ces dépouilles précieuses. Après les obsèques, une pieuse vierge, nommée Mcratina, recueillit une de ces mottes desséchées, l'arrosa, et eut la joie de la voir revivre. Or, tous les malades recouvraient la santé en mangeant quelques brins de cette herbe miraculeuse K »
45. Au nombre des clercs arvernes emmenés en captivité avec le jeune Gallus par l'armée victorieuse de Thierry, se trouvait un adolescent de race sénatoriale, nommé Fidolus (saint Phal). «Déjà engagé dans la cléricature, disent les actes, l'enfant pleurait quand Troyps Ayen- 11 lui fallut quitter sa famille et sa patrie, mêlé à la foule des cap- Aventin). tifs que d'impitoyables soldats traînaient en exil. On arriva ainsi jusqu'à la ville des Tricasses (Troyes). C'était là que Dieu voulait rendre au jeune Fidolus, avec la liberté, une patrie nouvelle. Dans ce pays vivait alors un vénérable abbé, du nom d'Aventinus (saint Aventin), Au milieu des frères réunis en congrégation sainte, il s'appliquait assidûment au service divin dans un monastère ^. »
Le captif arverne Fidolus (saint Phal) et l'économe de l'é-
1 Greg. Turon.j VU. S. Gall. episc. ; Pair, lai., tom. LXXI^, col. 1029-1036. On célèbre la fête de saint Gai de Clermont le 1" juillet.
- Tamen patriœ prœeledus a Deo, ad dominandum sibi in Trecassina urbe prœdeslinatione Domini ad ipsum manifestum est pervertisse. .. Eodem itaque tempore, memorabilis vir Aventinus abbas eo in loco cum suis fratribus , in congregatione sancta , divinis culiibus in monasterio assidue consistebat. (Bolland., Act. S. FidoL, 16 maii.) Les hagiographes locaux, tels que Camuzat, Desguerrois et d'autres plus modernes, ne nous paraissent pas avoir suffisamment remarqué la précision de ces paroles. Ils ont tous placé la scène de la délivrance de Fidolus dans un prétendu monastère que saint Aventin aurait fondé, soit à Isle-au-Mont, soit à Aventin d'Oze, deux localités situées à 10 kilomètres S.-E. de Ja ville. Mais les actes de Fidolus ne permettent pas cette interprétation. Ils désignent formellement la ville de Troyes : in Irecasiina urbe. D'autre part, il est constant que saint Aventin ne fonda aucun monastère. Ses actes authentiques nous apprennent qu'après avoir exercé à Troyes l'office d'économe de l'église sous l'évêquc saint Camélien, il obtint de ce dernier l'autorisation de quitter sa charge pour se livrer à la
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Lui aussi, jeune encore, il avait quitté sa patrie terrestre, la cité des Bituriges (Bourges) où il était né d'une famille obscure, parentibus medioctibus, disent ses actes. L'exil ne lui avait pas été imposé par un farouche vainqueur. L'attrait seul de la grâce l'avait amené aux pieds du bienheureux Lupus, et il était arrivé, fervent prosélyte, dans la ville de Troyes [Tricassina civïtate proselytus adveniens). «L'esprit de Dieu était avec lui; il tenait son âme dans l'humilité, la charité et la prière ; sa prudence était grande, sa charité très-bienveillante, sa sagesse ingénieuse et féconde en ressources. Le mot de David se réalisa pour lui : Dieu choisit ce pauvre pour l'élever du fumier et le placer avec les princes de son peuple *. » Tant que vécut le bienheureux Lupus, le jeune biturige remplit près de lui les humbles fonctions de serviteur '. Après la mort du grand évêque, saint Camélien voulut récoùipenser le mérite du pieux Aventinus en lui confiant la charge d'économe de l'église. Dans son humilité, Aventinus résista d'abord; mais les
vie anachorétique. Ce fut alors qu'il se retira dans la forêt voisine, au lieu dit Snint-Aveniin d'Oze ou lès-Verrières. Là, il vécut dans une retraite absolue. A la fin de sa vie seulement, un compagnon unique de solitude vint se mettre sous sa direction et reçut son dernier soupir. Impossible dès lors de faire concorder le récit de la délivrance de Fidolus avec la réclusion solitaire de saint Aventin dans l'ermitage où celui-ci se renferma pour terminer ses jours. Il nous paraît donc que « la congrégation sainte » où, d'après les actes de Fidolus, Aventin, « au milieu des frères, s'appliquait assidûment au service de Dieu, » doit s'entendre du monastère ou colleg'um épiscopal fondé à Troyes par saint Loup, et soigneusement conservé par les évêques ses successeurs. La fonction « d'économe de l'église, » qui lui fut |confiée par Camélien, emportait naturellement la présidence de ce monastère. Voilà pourquoi, d'une part, les actes donnent à Aventin le titre d'abbé. Voilà pourquoi, d'autre part, Aventin avait à sa disposition les sommes d'argent nécessaires pour racheter non-seulement le jeune Fidolus, mais encore, ainsi que nous le dirons bientôt, un certain nombre d'autres captifs. Anachorète dans les forêts qui couvraient alors toute cette contrée, Aventin n'aurait eu que ses vertus à offrir aux soldats d'Austrasie, at ceux-ci voulaient de l'or. Il faut donc, sauf meilleur avis, s'en tenir au texte précis des actes et placer dans la ville même de Troyes, au monastère de Saint-Loup, la délivrance du jeune Fidolus.
' Bolland., Act. S. Aventin., 4 feb. ; Psalm., cxii, 7-8. — * Lupo untistiti famulabatur Aventinus quidam religiosus. (Greg. TuroD., De glor. confessor., cap. LXViii; Patr. lut., tom. LXXI, col. 877.)
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suffrages du clergé et du peuple étaient unanimes. L'évêque maintint sa décision et le modeste serviteur se soumit. « Son administration fut bénie de Dieu, ajoutent les actes. Jamais les pauvres, les veuves, les orphelins n'avaient été si abondamment secourus. A mesure qu'Aventinus puisait dans les celliers de l'église pour leur nourriture, les provisions se multipliaient sous sa main. C'est ainsi qu'un tonneau de cent bouteilles de vin, dans lequel chaque jour il prenait pour la table des pauvres, demeura plusieurs années sans subir de diminution '. » Tel était le libérateur qui attendait au passage le jeune captif Fidolus. « Dans les jours qui précédèrent l'arrivée àTroyes des bandes austrasiennes, Aventinus eut une vision céleste. L'ange du Seigneur lui recommandait un enfant exilé, du nom de Fidolus, lequel viendrait bientôt, traîné en esclavage par des soldats. Tu rachèteras ce captif, disait l'ange, et tu le recueilleras dans ce monastère dont il deviendra l'une des gloires. — Plusieurs fois cette vision se renouvela, et Aventinus ne savait encore comment elle se réaliserait. Enfin, il vit venir l'avant-garde de l'armée d'Austrasie, qui passa devant la porte du monastère. Les prisonniers étaient en tête. Aventinus s'adressant aux soldats, leur dit : N'avez-vous point, parmi les captifs, un adolescent du nom de Fidolus? — Seigneur abbé, répondirent-ils, nous avons en effet un prisonnier de ce nom. Voulezvous le racheter pour votre église? — L'homme de Dieu compta douze nummi d'or aux soldats, qui lui remirent Fidolus. L'enfant se jeta dans ses bras comme dans ceux d'un père, et dès ce jour il n'eut plus d'autre ambition que celle de servir et d'imiter son protecteur ^. » (( Or, dit Grégoire de Tours, quelques autres prisonniers, témoins de la charité d'Aventinus, échappèrent à leurs gardiens, et vinrent se réfugier près de lui. Leur maître les réclamait impérieusement ; Aventinus offrit de payer leur rançon. Non, répondit le guerrier franc. Je ne veux pas emporter si loin une somme qu'on pourrait me dérober en route. Engagez-vous à me la faire remettre dans mon pays, et je vous renverrai aussitôt les
1 Bolland., Act. S. Aventin., !oc. cit. — ' Bolland., Act. S. Fidol., 16 maii.
prisonniers auxquels vous vous intéressez. — L'abbé mit sa main dans la main du soldat, les conventions furent ainsi solennellement ratifiées, et l'austrasien continuant sa route emmena les captifs. Aventinus lui fit religieusement parvenir la somme fixée. Mais le parjure guerrier, après l'avoir reçue, garda les esclaves. A quelques jours de là, il ressentit une vive douleur à la main droite, cette main déloyale qu'il avait mise dans celle d'Aventinus. Une violente inflammation se déclara, elle envahit le coude, le bras, le corps tout entier, et le malheureux expira dans des souffrances horribles. Sa veuve ne consentit pas davantage à rendre la liberté aux captifs. Elle fut atteinte elle-même d'une maladie soudaine et suivit de près son mari au tombeau '. » Retraite 46. a Fidolus s'attacha tellement à son libérateur, continuent les
et mort de S.
Aventin. actes, qu'il ne faisait plus un pas que sur son ordre et pour lui complaire. Son cœur s'affermit dans la componction et l'obéissance; il écoutait la parole des anciens, exécutait tous leurs ordres, mettait en pratique tous leurs conseils. De son côté, Aventinus qui l'avait d'abord aimé comme un fils, en le voyant grandir dans la vertu, le considérait non plus comme un captif racheté de ses mains, mais comme son maître dans les voies spirituelles. Peu à peu les frères, témoins de l'humilité, du zèle, de la dévotion du jeune arverne, s'habituèrent à le considérer comme le prévôt du monastère et lui obéissaient spontanément. A cette époque , Aventin disparut tout à coup de la cellule abbatiale qu'il occupait -. » — Depuis longtemps , il sollicitait saint Camélien d'accepter sa démission et de le laisser s'enfoncer dans quelque solitude pour y mener la vie érémitique. L'évêque s'était toujours
1 Greg. Turon., De glor. confessor., cap. LViii.
2 Eodcm itaque tempore, Aventino abbate ipsius cellulœ discedcnte. (Bolland., Act. S. FidoL, loc. cit.) C'est encore ici uue expression caractéristique que les hagiographes locaux ne semblent point avoir comprise. Ils l'interprètent tous dans le sens qu'elle signifierait la mort de saint Aventin. Mais les Bollandistes, avec leur érudition ordinaire, ont signalé cette erreur. Ils maintiennent la leçon f/wcet/e/z/e, au lieu de decedente ; et ils ajoutent; Constat enim ex Aventini vita eum in sua anachoresi obiisse, ideoque verosimilius est vivenii adhuc suffectum esse sanctum Fidolum in monasterio.
cnAr, Yi. — nAGioGRApniE des gaules. 433
opposé à ce pieux désir. Mais le miracle de la multiplication du vin dans le cellier du monastère étant venu par hasard à se découvrir, Camélicn n'osa plus résister aux prières du serviteur de Dieu. Aventinus se construisit d'abord un abri de chaume près d'un oratoire voisin de la ville, et y demeura quelques mois. La foule des pèlerins qui ne tardèrent pas à y accourir efïraya son humilité; il se retira à sept milles de Troyes, dans une île couverte de forêts, environnée comme d'une ceinture par la Seine et la petite rivière d'Oze. Il apporta dans cette solitude un pain, quelques instruments aratoires, des graines de légumes, un peu de sel, de l'orge et du millet. La méditation des Écritures , le chant des psaumes et le travail des mains devaient se partager sa vie. Une petite cellule de branchages entrelacés lui servit de demeure. Une tunique de peau, véritable cilice aux poils hérissés, une ceinture de cuir, un capuchon de laine, des sandales grossières formaient son vêtement. Une fois tous les trois jours il rompait un pain d'orge trempé dans l'eau, et le mangeait avec les racines et les légumes qu'il avait cultivés de ses mains. Les hôtes de la forêt, les oiseaux, les bêtes sauvages étaient ses seuls visiteurs. Une nuit, le solitaire entendit à la porte de son ermitage un rugissement féroce et des coups violemment frappés par un animal furieux. Seigneur, s'écria l'ermite, vous ne laisserez point mon âme descendre dans l'enfer, vous serez mon protecteur et mon salut M — Il continua à prier, récitant les psaumes de David. Aussitôt le crépuscule qui précède l'aurore et sépare les ténèbres profondes des premières lueurs du matin, l'homme de Dieu ouvrit la porte de sa cellule. Un ours entra, la tête et les oreilles basses, il paraissait fatigué et souffrant; doux comme un agneau, il se coucha aux pieds du saint et se mit à les lécher. En même temps, il étendait douloureusement l'une de ses pattes, dans laquelle un éclat de bois s'était enfoncé. Le solitaire fit tiédir de l'eau, humecta la tumeur, détacha le corps étranger; puis, entourant la plaie d'un linge, il traça sur l'animal le signe de la croix. L'ours sembla, d'un œil reconnaissant, remercier
1 Psalm. XV, 10.
son charitable médecin. Il rentra dans la forêt, s'enfonça dans les vastes solitudes et ne reparut plus depuis. Les oiseaux venaient chaque jour à la fenêtre de la cellule. L'homme de Dieu étendait la main et ils becquetaient sans crainte les miettes de pain ou les graines qu'il leur offrait. Le bienheureux ermite avait retrouvé la domination primitive d'Adam sur les animaux. Il les aimait et les protégeait. Sur la fin de sa vie, un moine vint se fixer auprès de lui pour soulager sa vieillesse. Ce moine prenait quelquefois de petits poissons, et les apportait vivants dans un vase plein d'eau. Aventin les rejetait à la rivière en disant : Allez, petites créatures du grand Roi. Reprenez votre liberté et continuez à vivre de la vie qu'il vous a donnée. — La cellule du pieux ermite avait fini par être découverte. Les malades y accouraient en foule et y recouvraient la santé spirituelle et corporelle. Aventin mourut comblé de bénédictions et de grâces vers l'an 540, et sa mémoire vit toujours dans le pays illustré par sa sainteté et ses miracles '. Fidoins 47. Lorsque saint Aventin quitta le monastère de Troyes, pour
si2CCGss6iir de
s. Aventin. sc consacrcr à la vie érémitique, les frères, d'un commun accord, élurent à sa place son disciple Fidolus. Dans cette haute dignité, l'ancien captif arverne se montra un modèle de mortification , d'humilité, de douceur. Son oraison était continuelle. Trois pains lui suffisaient pour tout un carême. Avec le temps, son jeûne devint encore plus rigoureux. Une année, le troisième pain était encore intact à la cœna Domini (jeudi saint). Il avait coutume de mêler de la cendre à l'eau qui lui servait do boisson. Comme son maître Aventin, il eut le don des miracles. On lui présenta un jour deux aveugles, sur lesquels il fit le signe de la croix; à l'instant on vit tomber de leurs yeux des globules de sang, pareils à des écailles, et l'infirmité disparut. — Un enfant, nommé Octavianus, était entièrement perclus. Ses jambes refusaient de se mouvoir. Les parents désolés vinrent le déposer aux pieds du saint prêtre. Fidolus le porta lui-môme sur la natte qui lui servait de couche. Il passa deux jours en prières. La troisième nuit, le Sei-
1 Bolland., Act. S. Aventin., 4 febr.
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