‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 5)Chapitre 78 sur 103 · CHAP. VII. — BELLUM GOTHICUM · texte numérisé non relu

CHAP. VII. — BELLUM GOTHICUM

Jeux fleuves, sans amener de résultat décisif. Le lendemain Béli- ^aire rentrait dans Rome, où Yitigès le suivit de près. Avant d'investir la ville, le roi des Goths envoya en parlementaire un officier, nommé Vacis. Monté sur son cheval de guerre, Vacis se tint à la porte Salaria : « Romains, dit-il, le temps est venu d'effacer la honte des trahisons précédentes. Chassez de vos murs ces Grecs perfides : ils ne vous apportent que la servitude. Rompez à jamais toute alliance avec une race dégénérée qui ne produit que des histrions, des mimes et des pirates I » Ce n'était point avec des paroles qu'on pouvait vaincre un général comme Bélisaire. Vitigès ne l'ignorait pas. Il fit donc investir la '\ille éternelle. Le siège commencé le 4 mai 537 ne fut levé que le 12 mars 338, après des prodiges de valeur inutilement accomplis de part et d'autre. La peste y mit fin. Le fléau se déclara d'abord dans l'enceinte de Rome, puis il envahit les Gotbs campés dans la plaine et fit de tels ravages sous leurs tentes que Vitigès fut contraint de se replier sur Ravenne. Auparavant il avait essayé de traiter avec Bélisaire. (( Je vous offre, lui disait-il, de vous laisser la Sicile : je comprends qu'elle vous soit nécessaire pour assurer vos possessions d'Afrique.

— Et moi, répliqua le généralissime, pour ne pas être en reste de bons procédés, je vous offre les îles Britanniques. Elles sont beaucoup plus grandes que la Sicile. — Mais, dit Vitigès, si j'ajoutais Naples et la Campanie? — La moindre parcelle des domaines de l'empereur ne peut être cédée, répondit Béhsaire. — Quoi ! pas même au prix d'un tribut annuel? — Non, pas même à ce prix.

— Dans ce cas, dit Vitigès, laissez-moi envoyer une ambassade à l'empereur lui-même, et en attendant sa réponse consentez à une trêve. » Cette dernière proposition fut agréée, on échangea réciproquement des otages, et une ambassade de négociateurs goths se rendit à Constantinople.

13. De son côté, Bélisaire pressait l'empereur de lui envoyer de Massacre

nouveaux renforts. L'eunuque Narsès, plus tard son rival, débar- '^dVrèjné de°

quait sur les côtes de l'Adriatique avec des forces considérables, Dépàn^de

trois mille vétérans, deux mille Hérules auxiliaires, mille Lango- ^^^qUIj^^ bardi (Lombards), peuplade campée en Pannonie et qui apprenait

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ainsi, pour ne plus l'oublier, le chemin de l'Italie. Bélisaire ne les avait point attendus pour reprendre, malgré la trêve et sans déclaration prédiable, le cours de ses expéditions victorieuses. L'évêque de Milan, Dacius, secondé par Réparât, frère du pape Vigilius, détermina les habitants de cette capitale à se soumettre au généralissime. Cette défection fut un coup de foudre pour Vitigès. La Ligurie et les importantes cités de Novare, Côme et Bergame menaçaient de secouer le joug des Goths. Il paraissait impossible de conjurer un tel désastre, après que l'arrivée de Narsès eut doublé les forces de l'armée grecque. Vitigès ne désespéra cependant pas de l'avenir. Les Burgondes, attirés par la perspective de piller les trésors d'une cité aussi riche et populeuse que Milan l'était alors, joignirent leurs troupes à celles des Goths et vinrent mettre le siège devant la ville. Bélisaire, occupé à soumettre les provinces méridionales, écrivit lettres sur lettres à l'eunuque Narsès pour le supplier de secourir la capitale de la Ligurie. Narsès n'en fit rien. Il nourrissait dès lors contre Bélisaire une de ces haines d'autant plus implacables qu'elles prennent leur source dans une jalousie honteuse et basse. Sous prétexte de ménager son corps d'armée, et de lui épargner trois ou quatre jours de marche, l'eunuque laissa les Burgondes et les Goths entrer victorieux à Milan. Procope assure que trois cent mille Italiens furent massacrés par les vainqueurs. Les femmes furent réduites en esclavage, et cédées aux Burgondes qui les emmenèrent par troupeaux au delà des Alpes. Le frère de Vigilius, Réparât, fut écartclé vif. Son corps fut ensuite coupé en morceaux et jeté en pâture aux chiens. L'évoque Dacius aurait eu le môme sort; un Burgonde lui sauva la vie, en le réclamant comme un de ses esclaves fugitifs. Dacius put ainsi se réfugier dans les Gaules, d'oii il passa ensuite à Gonstantinople (539). La fortune semblait sourire à Yitigôs. Sa négociation avec Justinien n'ayant abouti à aucun résultat sérieux, il en avait entamé une antre plus heureuse avec Chosroès, roi de Perse. Ce dernier promit de faire diversion en se jetant sur la Mésopotamie, et il tint parole. Cependant Bélisaire obtint le rappel de Narsès, et il eut lieu de s'en applaudir comme de la plus éclatante victoire. En

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effet, quelques mois après, la face des choses avait changé en Italie. Vitigès. renferme dans Ravenne avec sa femme Mathasonlhe, fut obligé de capituler (540), et Bclisaire le conduisit en triomphe à Constantinople. Justinien se montra généreux pour le roi vaincu. Il le créa patrice et lui assura une retraite opulente. Vitigès ne survécut que deux ans à sa défaite. Sa veuve, la petite-fille de Théodoric le Grand se remaria à un officier byzantin, et s'éteignit dans l'obscurité.

44, Cassiodore fut plus heureux. Justinien offrit à ce grand Retraite de

Cassiodore.

homme des honneurs et des dignités à Constantinople. Mais le Monasière

. de Vivaria.

chancelier de Théodoric avait appris au rniheu des révolutions sociales dont il avait été si longtemps témoin, à se détacher du monde et à porter plus haut ses espérances. Au fond du golfe Syllacium (Squillacci), près de Reggio, dans la maison où il était né, il revint à soixante-dix ans fonder un double monastère. « A l'époque de son opulence, dit M. du Roure, Cassiodore s'était complu à creuser dans les rochers qui bordaient ce domaine de vastes viviers, oii des poissons de toute espèce pouvaient, suivant son expression, se croire libres au sein de la captivité. La rivière Pellena, qTii coulait non loin, avait été soumise dans son cours tranquille à Futilité du maître; les rives en avaient été ornées pour son agrément de prairies et d'ombrages. L'enceinte murée de l'héritage patrimonial s'était agrandie. On y avait enclos le mont Castellum, dont la situation reculée au fond des terres et les flancs escarpés offraient l'image du désert, sans en avoir l'épouvante. Des constructions de tout genre s'étaient élevées comme par enchantement dans cet asile privilégié, les unes contiguës et rassemblées en grand nombre, pourvues de bains, d'une riche bibhothèque, d'atehers de travail, de jardins, de fontaines et surtout de nombreux oratoires; ce fut le monastère de Vivaria: les autres isolées, austères, n'ayant pour toute richesse qu'une église ; ce fut le séjour des anachorètes da mont Castellum. Une règle plutôt laborieuse que sévère soumettait les religieux à deux chefs distincts. Vivaria consacré exclusivement aux cénobites, devait être comme le parvis du mont Castellum, où n'abordaient que les XIV. 31

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âmes déjà formées à la pénitence et à la contemplation par l'apprentissage des exercices, des études et des travaux de la vie commune. Le pieux fondateur ne voulut garder pour lui-même aucun privilège. Soumis comme les autres frères à la direction des deux abbés Chalcedonius et Géronce, il ne se distinguait que par une humilité plus profonde et une abnégation sans bornes. « Je ne suis pas venu, disait-il, chercher les honneurs au désert. J'ai repoussé loin de moi le fardeau des dignités qu'on me présentait encore à Ravenne. Déjà je commençais à savourer le miel des âmes, le psautier céleste '. » De même que saint Benoît au mont Cassin, le fondateur de Vivaria destinait ses religieux au service des pauvres, des infirmes, des voyageurs. Il voulait que l'étude de l'Écriture et des pères fût jointe au travail des mains, affectionnant surtout la transcription des manuscrits qui peut réunir les deux exercices. Il n'excluait d'ailleurs aucune partie essentielle, aucun monument utile des connaissances humaines 2. » Ses nombreux ouvrages sur toutes les branches de la science en sont la preuve. Le plus célîîbre est sans contredit VHistoria tn'parlita, ainsi nommée parce qu'elle est composée des trois ouvrages de Socrate, Sozomène et Théodoret. « Je les ai fondus ensemble, dit Cassiodore, eh conservant toutefois leurs qualités propres mais en élaguant les inutilités, les digressions, et parfois les erreurs ^. » L'ouvrage, divisé en douze livres, commence à Constantin le Grand et finit en 439 sous le règne de Théodose le Jeune. Il est la continuation de V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Cassiodore le fit suivre d'une Chronologie *, où les dates sont marquées depuis le commencement du monde jusqu'au consulat d'Eutharic et de Justin (519). Cassiodore fixe à 2242 ans la période antédiluvienne ; du déluge au règne de Ninus, il compte 899 ans ; de Ninus aux premiers rois du Latium 8o2 ans; des premiers rois latins à Romulus 457 ans; de Romulus aux deux premiers consuls Brutus et Tarquin 240 ans ; et

1 Cassiod., Exposit. Psalm., prœfat.; Pair, lut., tom. LXX, col. 9. — » Du Roure, Uist. de Théodoric, tom. II, pag. 441-443. — * Cassiod., Ilist. Tripartit., prœfat.; Patr. lat., tom. LXIX, col. 882. — * Cassiod., Chronic; Pair, lut., tom. LXIX, col. 1214.

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lie coux-ci au consulat d'Eutharic et de Justin 1031 ans; ce qui lui donnait, comme somme totale de l'âge du monde en 519, le chiffre de 3721 ans '. On voit que Cassiodore suivait la chronologie du texte hébreu pour la durée de l'époque antédiluvienne ^ Ses autres dates sont exactes , sauf la période écoulée depuis le déluge jusqu'à Ninus, qu'il écourte d'environ 300 ans. L'exactitude relative de cette chronologie suppose dans son auteur une merveilleuse érudition. Cassiodore avait fait des livres saints une étude approfondie. Son traité De instîtutione divinarum litterarum 3, est un véritable cours d'Écriture sainte qu'on lirait encore avec fruit de nos jours. Son Exposition sur les Psaumes '*, le Cantique des Cantiques^, les Actes ^, les Epîtres"^ des Apôtres, V Apocalypse^ nous offre le résumé de tout ce que les pères avaient écrit jusque-là sur le même sujet. « Sous sa plume nous retrouvons, dit le vénérable Bède, la fleur de l'enseignement des Ambroise, Hilaire, Augustin, Cyrille et Jean Chrysostome. Le sénateur, le chancelier de Théodoric, s'était transformé soudain en docteur de l'Église. Vieillard presque octogénaire , il se mit à apprendre l'hébreu sous la direction de quelques rabbins convertis à la foi ^. » Cassiodore prolongea jusqu'en 5G2 sa laborieuse carrière, et mourut à l'âge de cent ans, laissant une mémoire bénie et un nom que certains martyrologes ont inscrit au catalogue des saints.

15. Cependant la monarchie des Goths ne s'était pas éteinte Avènement

. . , , ^ deTotila.

avec Vitigès. Cette nation belliqueuse ne voulait pas mourir. Le départ de Bélisaire et ses expéditions lointaines, d'abord en Orient contre Chosroès (541-542), puis en Afrique contre le tyran Gontharis ^^ (543), permirent aux anciens généraux de Vitigès de relever

iCassiod., Chronic; Pair, lat., lom. LXIX, col. 1248. — - Cf. tom. 1 de cette Histoire, pag. 260. — ^ Pair, lat., tom. LXX, col. 1105. — * Ibid., col. \. — » Ibid., col. 1055. — e Ibid., col. 1381. — ' Ibid., col. 1322. — « Ibid., Lol. 1405. — 9 Venerab. Beda, In Exdrum, lib. Il, cap. vli; Pair, lat., t. XCI, ool. 849.

'" Nous avons sujet de nous étonner du silence gardé par les historiens modernes sur la seconde expédition de Bélisaire eu Afrique. Le Liber Pontificalis la mentionne en termes exprès; c'est peut-être le motif qui en a fait saspacter la réalité. Mais nous avons un autre témoignage non suspect dans

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leur drapeau vaincu. Ildebald avec quelques milliers d'hommes se fortifia dans Vérone, et prit le titre de roi. Une insulte faite à la femme d'un officier goth lui valut la mort. L'époux offensé le poignarda dans un festin (341). Eraric, un chef ruge, se fit proclamer à sa place, moins dans l'espoir de régner que dans la pensée de vendre prochainement à Justinien sa couronne éphémère. L'opulence dont jouissait Vitigès en Orient avait tenté sa cupidité. Il s'empressa de faire partir pour Constantinople une ambassade chargée de négocier cette honteuse transaction. Mais il n'en vit pas le retour. Les Goths indignés le mirent à mort (542), et portèrent sa tête sanglante au neveu d'Ildcbald, Totila, gouverneur de Tarvisium (Trévise.) « Vous voyez comment nous savons punir les traîtres ! dirent-ils à Totila. Régnez sur nous, et faites revivre les jours glorieux de Théodoric le Grand. »

16. Totila était digne de cette marque de confiance. Héros barbare, il avait l'audace, la prévoyance, la bravoure de sa race. Ajoutons qu'il en avait aussi la cruauté. Il accepta la couronne, et jura de mourir plutôt que de la déshonorer. Quelques jours après son avènement, il taillait en pièces l'armée orientale sous les murs de Plaisance. Cet éclatant succès lui amena des milliers de volontaires heureux de vaincre ou de mourir avec lui. La force numérique était passée de son côté, il en profita habilement. Pendant que ses généraux Bleda, Roderic et Viliarius devaient soumettre les villes du nord de l'Italie, lui-même à la tête d'une armée formidable, se jota dans le midi de la péninsule. Son plan consistait à isoler Rome, pour concentrer plus tard toutes ses forces victorieuses sur cette capitale du monde. On vit alors, disent les auteurs contemporains, une série de désastres tels que la mémoire des hommes n'en avait pas connus : les campagnes dévastées, les villes livrées au pillage, les édifices rasés jusqu'au sol, les habitants passés au fil de Tépée, partout l'épouvante, le sang, la mort. A Lucques, un saint évêque

Vlliston'a Miscellanea de Paul Diacre qui s'exprime ainsi : Belisarius ut Africain attigit, Guntharith sub dolo pacis illico peremit, residuosque Vandalorum reipublicœ j'ugo substravit. Victor exinde Rotnam venit. (Paulus Diacon., Hist. Miscellan., 1. XVI; Pair, lat., tom. XCV, col. 987.)

CIIAP. YII. — BELLUM GOTniCUM. 48^

afj'icain, Regulus, eut la tête tranchée '. Saint Félix eut le mémo sortàPise-. Cerbonius (saint Gerboney) ^, évêque de Populonium, aujourd'hui Massa, fut exposé dans l'arène à un ours furieux. Son ciime était d'avoir donné l'hospitalité à quelques soldats romains poursuivis par les goths. L'ours respecta l'homme de Dieu, et Totila cette fois ne voulut pas se montrer plus cruel que les bêtes féroces elles-mêmes. A Pérouse, il saisit le saint évêque Herculanus, le fit traîner sur les remparts et ordonna qu'on découpât dans sa chair vive une lanière de peau, depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds. Le bourreau recula devant une pareille horreur; il décapita d'abord le saint, et n'accomplit la mutilation exigée que sur un cadavre "*. Cependant le Seigneur allait changer en agneau le lion terrible. Durant sa marche sur la ville de Naples, Totila entendit parler de l'illustre Benoît, le fondateur du mont Cassin. « Il lui prit fantaisie, dit saint Grégoire le Grand, d'essayer si la renommée qui attribuait au solitaire un esprit prophétique ne se trompait point. A quelque distance du monastère, il fit revêtir des insignes royaux un de ses officiers nommé Rig, lui donna sa propre escorte et l'envoya au mont Cassin. En apercevant le faux prince, Benoît lui dit : Quittez ces pompeux ornements, mon fils. Ils ne vous appartiennent point. — L'officier se jeta à terre, épouvanté d'avoir voulu tromper un tel homme. Ni lui, ni aucun des siens n'osa même approcher de l'abbé, et tout le cortège s'en retourna au plus vite près du roi, pour lui annoncer combien ils avaient été promptement découverts. Alors Totila se mit luimême à gravir la montagne monastique, mais lorsqu'il fut arrivé et qu'il vit de loin Benoît qui l'attendait assis, le vainqueur des Romains, le maître de l'Itahe eut peur. Il n'osa pas avancer et se prosterna tout de son long devant le serviteur du Christ. Benoît lui dit par trois fois : Levez-vous. — Comme il s'obstinait à rester prosterné, l'homme de Dieu quitta son siège et vint lui-même le relever. L'entretien s'engagea alors; Benoît lui repro-

» Bolland.. Act. S. ReguL, 1 septemb. — 2 lOid., Act. S. Felic, eod. die. — "^ Ibid., Act. S. Cerbonii, 10 octob. Cf. Greg. MagD., Dialog., lib. III, cap. xi ; Pair, lai., tom. LXXVII^ col. 238. — * Act. S. Herculan., 7 qov.

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cha tout ce qu'il y avait à blâmer dans sa vie et lui prédit tout ce qui devait lui arriver dans l'avenir. Vous avez fait beaucoup de mal, dit-il; vous en faites encore beaucoup et tous les jours. Il est temps de cesser vos iniquités. Vous entrerez à Rome, vous passerez la mer, vous régnerez neuf ans, et le dixième vous mourrez. — Le roi, profondément effrayé, se recommanda à ses prières et se retira. Mais il emportait dans son âme le trait vengeur et salutaire : à partir de ce moment sa nature de barbare fut transformée '. )) Prise 17. Naples ressentit la première les effets d'une clémence qui

Totiia. étonnait les Gotns, et a laquelle le païen Procope avoue lui-même ne rien comprendre ^. Dix ans auparavant, lors de la prise de Naples par Bélisaire, toute la population avait été massacrée. Au moment oii Totiia vint l'assiéger, cette ville était défendue par un général grec, Conon, vaillant guerrier, déterminé à s'ensevelir sous les murs de la place plutôt que de se rendre. Il avait inspiré son ardeur aux soldats, aussi la résistance fut héroïque. Durant trois mois, les assiégés luttèrent contre les assauts extérieurs et contre les tortures de la faim. Cependant Justinien avait annoncé une flotte chargée de munitions et de vivres. La flotte n'arrivait point. Un jour enfin on signala le convoi impatiemment attendu. Mais les Goths, montés sur de simples barques, vinrent l'attaquer à l'abordage et s'en emparèrent sans coup férir. Le général Demefrius qui le commandait fut fait prisonnier. Dès lors, Conon et les Napolitains affamés n'hésitaient plus à se rendre que dans la crainte de trouver un vainqueur impitoyable. Totiia sentit la nécessité de prévenir leur désespoir. Par son ordre , le captif Demetrius fut conduit au pied des remparts et lut une proclamation dans laquelle le roi goth promettait de traiter les Napolitains comme ses enfants, et accordait au général grec et à ses troupes la vie et la liberté. Sur cette assurance , les portes furent ouvertes. Totiia tint parole.

' S. Greg. Magn., Dialog., lib. II, cap. xiv-xv; Pair, lat., tom. LXVI, col. 160-162. Cf. M. de Montalembert, Hisf. des moines d'Occident, tom. II, pag. 32-33. — * Benignitns quœ illi nec barbaro nec hosti satis convenit. (Procop., De bell. Gothic, lib. I, cap. m.)

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A'oyant les affamés se précipiter trop avidement sur les vivres qu'on leur distribuait et craignant qu'ils ne s'étouffassent, il plaça des gardes aux portes et fit donner d'abord des rations légères qu'on augmenta graduellement jusqu'à ce que le danger fût passé. Conon et ses soldats demeurèrent libres. Gomme la saison trop avancée ne permettait pas de les embarquer, Totila les fit escorter par terre jusqu'à Rome. Il punit de mort un de ses plus braves officiers qui avait outragé une jeune fille, et donna à celle-ci tous les biens de son ravisseur. « Ce n'est pas la cruauté qui m'emporte ; c'est votre bien seul qui me détermine, dit-il à ses guerriers. La clémence ne saurait jamais s'exercer au mépris des lois. A l'époque de Théodat, nous avions la richesse, la puissance, la prospérité : un crime fut commis, et Dieu nous a châtiés. Maintenant, fléchi par nos longues et dures expiations, ce Dieu se montre plus favorable. Sachons conserver son appui, et honorer nos victoires par la vertu. La force ne gagne pas seule les batailles ; les mœurs des combattants font la fortune de la guerre ^ » (543.)

18. Ce langage, que Procope met dans la bouche de Totila, ho- La peste

decinquante-

norcrait tout autre souverain qu'un barbare. La conversion opérée deux ans. par saint Benoît était complète. On ne sait d'ailleurs ce que fût devenue l'Italie si le roi des Goths eût persisté dans son programme de dévastation et de massacres. En effet l'année 543, date de la prise de Naples, marque le commencement de la fameuse peste dite Inguinaria qui dura cinquante-deux ans, et moissonna presque les deux tiers de la population humaine, sévissant tour à tour sur les divers points du monde habité. Rome en fut la première victime. Le Liber Pontifîcalis y fait allusion, lorsqu'il rappelle les clameurs de la populace contre le pape Vigilius : Mortalitas tecum! Ce n'était pas la dernière fois que les multitudes furieuses devaient rendre leurs chefs responsables des fléaux envoyés par le ciel. La situation de Rome fut vraiment terrible. La peste y engendra bientôt la famine, et, pour comble de maux, Totila annonçait l'intention de venir l'assiéger. Vigilius se multiplia pour subvenir à tant de désastres.

> Procop., De bell. Gothic, lib. III.

en Italie.

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Il alla en personne chercher des convois de blé en Sicile, pour les amener à Rome. D'un autre côté, il envoyait à Justinien les messages les plus pressants pour implorer du secours. Mais la guerre de Perse , la révolte de l'Afrique, absorbaient les forces de l'empire. La peste et la famine eurent tout le temps d'accomplir leur œuvre. Totila ne se pressait d'ailleurs point d'approcher d'un foyer de corruption. Il passa les années 544 et 343 à soumettre l'Italie méridionale ; ce ne fut qu'au printemps de 346 qu'il parut sous les murs de Rome. A son approche, le pape Vigilius partit encore une fois pour la Sicile, afin de presser l'arrivée des renforts annoncés de Constantinople. En son absence, il laissait aux Romains son archidiacre Pelage, qui déploya dans ces tristes circonstances une héroïque charité.

Prédiction 19. Lorsqu'on apprit en Italie le dessein du roi des Goths, ce fut sur Rome, un cffroi général. La ruine de Rome eût été comme le signal de de Béiisaire l'écroulemcnt du monde. De toutes parts on accourait à saint Benoît, pour le consulter sur l'imminence du péril. « Un jour, dit saint Grégoire le Grand, l'évêque de Canusium (Canossa) s'entretenait avec l'homme de Dieu des projets du roi des Goths et de son départ pour la ville éternelle. Il la détruira jusqu'aux fondements, dit l'évêque, et nul pied d'homme n'en foulera plus le sol. — Non, répondit Benoît. Rome ne sera jamais détruite par les nations. Battue par les calamités, les séditions, les tremblements de terre, elle s'affaissera sur elle-même comme un arbre qui sèche sur pied *. » La prédiction de saint Benoît, dans sa première partie du moins, s'est jusqu'ici toujours vérifiée. Totila se fit précéder à Rome d'une proclamation adressée aux sénateurs. « Pourquoi, disait-il,

1 Voici les paroles de .saint Benoît : 'II tûv 'Pwfjiaiwv TiéXt; une èôvdjv ô-j [lii xaTa).u6Y)(7£Tat, à),X' àvàyxatç xe xal xapaj^aïi; xai (7£i(7(i.oïç oaXeuOeîaa xaxriaeTai Itp' éaunov : Romanu civilas a gentibus nutiquam deslruetur, sed cnlamilatibus, et seditionibus, ac terrœ molibus agitata in semetiijsa marcescet. (S. Greg. Magn., Dialog., Il, cap. xv; Pair, lai., tom. LXVI, col. ICI.) Ce { assage de saint Grégoire le Grand prouve que l'illustre fondateur du mont Cassiu vivait encore en S-iG, époque du siège de Rome, par Totila. C'est donc à tort, croyonsnous, que la plupart des historiens et M- de Moutalembert lui-même le font mourir en 543. (Cf. Mornes d'Occident, tom. II, pag. 40.)

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avcz-vous trahi les Goths? Ne vous souvenait-il plus des bienfaits de Théodoric et d'Amalasonthe ? Comparez la douceur de leur gouvernement avec la cruauté de celui des Grecs. Le logothète Alexandre, cet homme que par mépris vous avez surnommé le Cisorius \ valait-il donc mieux que le chancelier Cassiodore? Ce n'est ni la présomption de la jeunesse , ni l'arrogance barbare qui me dictent ce langage. Non, je reconnais que ce n'est pas notre bras qui a vaincu les Byzantins. C'est Dieu seul. Ne soyez donc pas assez insensés pour souffrir l'insolence de ces tyrans, lorsque le ciel lui-même veut vous en délivrer 2. » Cette lettre, habilement rédigée, était de nature à impressionner les esprits. Malgré les efforts de Bessas qui commandait alors la garnison impériale, elle fut affichée sur les murs de quelques édifices et lue par toute la population. Bessas se vengea en chassant de Rome les ariens qui purent être découverts. Une foule d'habitants les suivirent pour se dérober, eux et leurs familles, aux horreurs du siège. Enfin la place fut investie. Totila, manquant de navires, ne put intercepter les communications par le Tibre et la mer. Cette circonstance pouvait sauver Rome, d'autant que le pape Vigilius venait enfin d'obtenir le retour de Bélisaire. Ce grand général, vainqueur en Afrique, mit à la voile et vint aborder avec trois mille hommes à Pola, sur la côte d'Istrie. D'un coup d'œil il mesura le danger de la situation, et comprit qu'il était dupe de manœuvres indignes. Ce n'était pas une poignée de soldats, mais une véritable armée qu'il eût fallu pour entrer en ligne contre les Goths. L'eunuque Narsès, qui dominait dans les conseils de Byzance, lui avait ménagé cette position fausse dont il ne pouvait se tirer que par une défaite éclatante ou une honteuse retraite. Indigné, il écrivit à Justinien : « Je suis revenu ici sans hommes, sans chevaux, sans argent, sans armes. Vous n'ignorez pas, très-puissant empereur, qu'il faut tout cela pour faire la guerre. Les troupes, n'étant pas payées

' Cisorius, rogneur de monnaies. Le logothète Alexandre envoyé par Justinien pour organiser en Italie la perception de l'impôt, s'était fait exécrer par ses concussions, sa cruauté, ses rapines.

2 Procop., De hel. Gothic, lib. 111.

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depuis plus de trois ans, ont passé à l'ennemi. Si vous n'avez voulu qu'envoyer Bélisaire en Italie, soyez content : Bélisaire est en Italie. Si vous prétendez qu'il soit vainqueur, donnez-lui ses anciens soldats ; faites-les accompagner des bataillons auxiliaires d'Hérules et de Huns ; enfin ajoutez l'argent nécessaire pour leur solde '. »

Siège et 20. Cette noble lettre demeura sans réponse. Bélisaire ne reçut

prise deRomc • , • i .^

par Totiia. ni argent ni nommes; il ne resta cependant point inactif. De concert avec le pape Vigilius, il réussit à former un grand convoi de vivres qu'il fit partir pour Rome avec une escorte imposante. Mais Totiia, au moyen d'un pont de bateaux fortement reliés par des chaînes et dominés sur chaque rive par une tour remplie de soldats, parvint à intercepter la flottille, fit prisonniers tous les hommes qui la conduisaient et s'empara de la cargaison. Cependant la famine était horrible dans la ville assiégée. Le diacre Pelage dépensa noblement tous les trésors de l'égUse, vendit les vases précieux pour acheter au poids de l'or des sacs de blé qu'au péril de leur vie les paysans de la campagne romaine apportaient parles aqueducs souterrains. Triste et insuffisante ressource, qui disparaissait chaque matin au milieu de la détresse générale. Un jour cinq petits enfants, entourant leur père, lui demandaient un morceau de pain. Suivez-moi, leur dit ce malheureux. — Il les conduisit sur le pont Milvius, et là, s'enveloppant le visage de son manteau, il se précipita dans le Tibre. Le peuple, témoin de cet acte de désespoir, entoura les généraux et les força d'entrer en pourparlers avec Totiia. D'une voix unanime, le diacre Pelage fut désigné pour cette mission de paix. Le roi des Goths l'accueillit avec honneur, mais il se montra inflexible sur les conditions. « Ceux qui ont porté les armes contre moi, dit-il, seront mis à mort. Je raserai les murs de Rome. » Pelage aurait volontiers sacrifié les remparts, mais il ne pouvait sacrifier les habitants. Tous ses eff'orts échouèrent contre l'obstination du roi goth. En prenant congé, il lui dit : «Je renonce à vous fléchir; mais Dieu se laissera

1 Procop., De lell. Gothic, lib. III.

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toucher par mes prières. Ce grand Dieu sait punir ceux qui repoussent les suppliants. » Il rentra flans la ville, et la perspective des rigueurs de ïotila redoubla l'énergie de la défense. Mais le 17 décembre 546, quatre transfuges indiquèrent aux assiégeants un point des remparts, près de la porte Asinaria (aujourd'hui San- Giovanni) , dont l'escalade était facilement praticable. Durant la nuit, un détachement envoyé par Totila, pénétra dans la ville et ouvrit la porte à l'armée, qui vint en bon ordre et au bruit des trompettes se ranger près de la basilique de Saint-Jean de Latran. Le roi des Goths voulait par ce bruit inusité avertir les habitants de se réfugier dans les éghses, afin de prévenir un affreux massacre. En effet, les citoyens épouvantés gagnèrent de toutes parts les lieux d'asile, pendant que les généraux Bessas et Conon, avec ce qui leur restait de troupes , s'enfuyaient par toutes les autres issues. On conseillait à Totila de les poursuivre : « Laissezles, dit-il. La fuite de l'ennemi est le plus beau triomphe du vainqueur. » Le jour venu, traversant les rues désertes, il s'achemina vers la basilique de Saint-Pierre. Elle était remplie de réfugiés. A la porte, il trouva le diacre Pelage qui vint à sa rencontre, tenant ouvert dans ses mains le livre sacré des Évangiles, a Seigneur roi , dit le diacre , épargnez des malheureux qui ne demandent qu'à devenir vos sujets fidèles. — Vous voilà encore une fois suppliant! s'écria le vainqueur. — Il le faut bien, répondit Pelage, puisque le Seigneur nous a mis en votre pouvoir. Mais n'abusez pas de votre triomphe, » Ému de cette parole, le roi pénétra dans l'intérieur de la basilique, y fit sa'prière, et promit de se montrer clément. Il ne put toutefois refuser aux soldats goths quelques jours de pillage, mais la vie des habitants fut épargnée. On conduisit au monarque l'infortunée Rusticiana, veuve de Boèce. Les Goths l'avaient reconnue sous les haillons de mendiante qui la couvraient, occupée à quêter près des A^ainqueurs du pain pour les pauvres et pour elle-même. « C'est elle, disait-on, qui a fait abattre les statues de Théodoric le Grand ! » On voulait l'égorger. <c En supposant que cette femme soit coupable, répondit Totila, il faut avouer qu'elle n'a que trop sujet de détester la mémoire de

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Tliéodoric, le meurtrier de son père et de son mari. Qu'on la laisse en paix. » Le vainqueur se rendit ensuite au sénat. Les patriciens, profitant de la clémence du monarque, s'étaient pour la plupart enfuis avec leurs familles. La population en masse les avait imités. Le diacre Pelage se trouva à la curie, et ce fut lui qui, à la tête du clergé romain, porta la parole. Il retraça avec une éloquence si pathétique le tableau des malheurs de Rome, que Totila ne put retenir ses larmes. Une amnistie générale fut proclamée et les fugitifs eurent la faculté de rentrer danslavihe (décembre 546). Retour 21. Cependant, pour être durable, la paix devait être ratifiée

à Rome, par Justinicu. Le roi des Goths envoya à Constantinople le diacre Pelage et le défenseur de l'Église romaine Théodose. La lettre dont ils étaient chargés pour l'empereur était conçue en ces termes : (( Très-puissant prince, je crois superflu de vous entretenir des événements accomplis en Italie ; vous devez en être informé. Je vous envoie des ambassadeurs pour vous offrir la paix. Souvenezvous d'Anastase et de Théodoric. Leur alliance a été féconde en bienfaits pour l'univers entier. Si vous agréez mes propositions, je me plairai à vous donner le titre de père, et vous n'aurez pas de plus fidèles alliés que les Goths. Sinon, je raserai la ville de Rome, j'anéantirai le sénat, et ne laisserai pas un homme vivant dans vos provinces d'Illyrie '. » Peut-être Justinien trouva-t-il le ton de ce message trop impertinent pour le prendre au sérieux. Il répondit froidement : « C'est à notre généralissime Bélisaire de régler les affaires d'Italie. » Lorsqu'après un voyage de trois mois, les deux ambassadeurs rapportèrent cet outrageant refus, Totila mit le feu au Capitole, incendia les palais delà Voie sacrée et du mont Aventin, démantela les fortifications, dispersa les habitants dans les villages delà Campanie, et se mit en marche pour Ravenne. Bélisaire rentra quelques semaines après, avec le pape Vigilius, au milieu de CCS débris fumants (juin o47). « A peine, dit Procope, cinq ou six cents malheureux, décharnés, mourant de faim, se traînaient dans les rues désertes. » Rome n'avait point été détruite, mais horriblement mutilée. On dit que Totila, vers cette époque, ayant fait demander

> Procop., De Ml. Gothic, lib. III.

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en mariage la fille de Théodebert, reçut cette fière réponse : « Ma fille n'épousera jamais qu'un roi. Vous ne l'êtes plus, depuis que vous avez ruiné la capitale du monde. » Tant la majesté de Rome imposait encore de respect à l'imagination des barbares ! Bélisaire n'avait pas à sa disposition plus d'un millier d'hommes, lorsqu'il reprit possession des ruines abandonnées par Totila. Il trouva des ressources dans son génie. Il fit à la bâte fermer les brèches avec des pierres entassées les unes sur les autres, sans ciment ni mortier ; en dehors on les protégea par une forte palissade. En vingt-cinq jours la nouvelle enceinte fut achevée ; les habitants revinrent dans leurs maisons ; la prévoyance de Bélisaire leur assura des provisions et des vivres dont ils manquaient depuis si longtemps, A cette nouvelle, les Goths forcèrent Totila de rebrousser chemin. Ils lui reprochaient ses demi-mesures. « Rome était entre vos mains, lui disaient-ils. Il fallait ou la garder, ou n'y pas laisser pierre sur pierre. » Ce n'était point l'avis de Totila. Pour son compte, il se souciait assez peu de la guerre de siège. Après quelques assauts vigoureusement repoussés par Bélisaire, il fit comprendre à ses farouches compagnons que Rome, déjà trois fois dévastée et pillée par eux, ne valait pas la peine d'un regret, a Assurons-nous du reste de l'Italie, dit-il, et les pieux paHssadés qui entourent Rome tomberont d'eux-mêmes sous les pas de nos chevaux. » Son avis prévalut, et l'armée se dirigea sur les fertiles plaines de Tarente.

22. Les événements devaient bientôt justifier la prévision de To- Départ tda. Bélisaire redoublait d instances près de Justinien pour obtenir pour cons-

. . . tantinople.

des subsides qu on lui refusait toujours, ou du moins qu'on lui en- Rappel

. . de Bélisaire.

voyait par détachements isoles, avec une parcimonie désespérante. Aussitôt que les Goths se furent éloignés, il fit un dernier effort. Sa femme Antonina devait partir pour Constantinople, afin d'exposer à l'empereur le véritable état de l'Italie. Si le prince refusait les secours trop longtemps demandés, Antonina remettrait entre les mains impériales la démission de son époux. Sur ces entrefaites, on vit arriver à Rome le sci-ibo Anthcmius, chargé par l'impératrice d'arrêter le pape et de le transporter à Constantinople. Telles étaient en effet les préoccupations exclusives

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de la cour de Byzance. Pendant que l'Italie abandonnée aux barbares se débattait dans les horreurs d'une sanglante agonie, Justinien et Théodora présidaient des synodes, discutaient sur l'origénisme, élaboraient des constitutions dogmatiques, révisaient le concile de Clialcédoine, et agitaient laborieusement la question de savoir s'il fallait ou non anathématiser la mémoire de Théodore de Mopsueste, d'Ibas et de Théodoret. Ces trois derniers noms étaient pour eux les trois têtes [tria capita) qu'il fallait abattre à tout prix. L'Orient tout entier s'enflamma pour la querelle des bois Chapitres, car tel fut le nom qui resta en définitive à la controverse. Irritée du courage avec lequel Yigilius, comme pape, refusait de ratifier les engagements souscrits, comme simple diacre, dans l'affaire du patriarche Antliimos, Théodora espérait par la captivité triompher des résistances du pontife. Anthemius devait se saisir de la personne du pape en quelque lieu qu'il pût le rencontrer, sauf la basilique de Saint-Pierre dont l'impératrice n'osa point autoriser la violation. Le Liber Ponti/ïcalis nous a déjà appris comment l'émissaire impérial accomplit sa mission. Vraisemblablement le scribo avait ameuté d'avance la populace romaine contre l'auguste prisonnier. C'est ce qui nous explique d'une part les dénonciations calomnieuses, les prétendus griefs de violences homicides articulés contre Vigilius ; et d'autre part, les injures et les vociférations outrageantes dont il fut poursuivi jusque sur le vaisseau qui l'entraînait loin de Rome, où il ne devait plus rentrer vivant. La femme de Béhsaire partit quelques jours après pour Constantinople ; elle fut assez mal accueillie par Justinien. « Si votre époux est las de combattre, lui fut-il répondu, il peut quitter l'Italie. » Le héros, à cette nouvelle, s'embarqua pour l'Orient et revint attendre dans une condition privée la disgrâce qui devait, en oGo, terminer sa vie. Totila put donc, comme il l'avait prédit, rentrer sans coup férir dans la ville éternelle. Cette fois, il en respecta l'antique majesté. Les murs, les palais, les basiliques furent reconstruits par ses soins ; il rappela les habitants dispersés et réunit de nouveau le sénat, cette auguste curie sans laquelle il semblait encore qu'il n'y eût pas de Rome possible. Durant quatre années, les plus belles

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de son règne (549-533), « Totila v6cut au milieu des Romains, selon l'expression du Liber Pontificalis, comme un père avec ses enfants. »

§ II. Mort de saint Benoit.

23. Le patriarche des moines d'Occident venait de mourir. Le mont Placée comme à mi-chemin entre les deux invasions des Goths la guerre. de Totila et des Grecs de Justinien, la chère et sainte fondation de Benoît avait été jusque-là respectée. Ce n'est pas que le monastère n'eût beaucoup à souffrir durant ces luttes acharnées. En 339, la famine sévit cruellement au mont Gassin. Un jour Benoît avait fait distribuer tout ce qui restait de provisions. A l'heure du repas des frères, il ne se trouva plus que cinq pains d'orge. Ils se les partagèrent sans murmure, mais d'un air attristé et inquiet. L'homme de Dieu comprit leur pensée. « Pourquoi, dit-il, vous défier de la Providence? Aujourd'hui vous n'avez pas assez de vivres, demain vous en aurez trop. » Le lendemain on trouva à la porte de l'abbaye deux cents boisseaux de farine, que des mains charitables mais inconnues y avaient déposés durant la nuit'. — Un officier goth nommé Zalla, arien fanatique, courait le pays, massacrant tous les prêtres et religieux qui lui tombaient sous la main, spoliant et torturant le peuple des campagnes. Un paysan, épuisé par la flagellation que l'impitoyable goth lui faisait subir pour le forcer à déclarer où il avait caché son argent, finit par répondre qu'il l'avait remis entre les mains du serviteur de Dieu, Benoît. Zalla n'eut pas plutôt entendu cette parole qu'il enchaîna le malheureux, et, le poussant devant son cheval, prit la route du mont Cassin. Quand ils arrivèrent, Benoît, assis à la porte de sa cellule, lisait attentivement, et ne détourna pas môme les yeux de son codex. « Lève-toi, lève-toi ! » cria le barbare en descendant de cheval, « et rends-moi ce que cet homme t'a donné. » Benoît jeta un regard de mépris sur son farouche interlocuteur, puis se tournant vers le paysan enchaîné, il le considéra d'un air plein d'attendrissement et de compassion. Soudain les fers que ce malheureux

' S. Greg. Magn., Dialog., lib, II, cap. xxi; Patr. lat., tom. LXVI, col. 171.

s. Benoît.

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portait aux pieds et aux mains se détachèrent d'eux-mêmes. Zalla épouvanté se prosterna, tremblant, le front dans la poussière. Benoît le reprit doucement de ses excès, lui fit donner l'hospitalité et le renvoya converti K Vers cette époque, un noble romain Théoprobus, que ses exhortations avaient ramené à Dieu, et avec lequel il entretenait des relations d'étroite et sainte amitié, entra dans la cellule de Benoît et le trouva fondant en larmes. Il se tint à l'écart, respectant la douleur du patriarche. Enfin il rompit le silence et lui demanda la cause de cette extraordinaire affliction. « Tout ce monastère que j'ai bâti, répondit le saint, tout ce que j'ai préparé pour les religieux mes frères, a été par un secret jugement de Dieu livré aux païens. C'est à peine si j'ai pu obtenir grâce pour leur vie ^. » Moins de quarante ans après, la destruction du mont Cassin par les Lombards devait tristement justifier cette prédiction. Martyre 24. Déjà le bcrccau de la famille bénédictine n'était plus cir-

Discours ,1e' conscrit par les murailles du mont Gassin. « Dans la région oii Cassiodore, le ministre romain de la royauté gothique, achevait sa glorieuse carrière, mais au dehà du Phare qui offrait sans doute alors comme aujourd'hui, dit M, de Montalembert, le spectacle d'une nature enchanteresse, des enfants de saint Benoît avaient pénétré. Son disciple chéri, le fils du riche sénateur qui avait si généreusement doté la communauté naissante de Subiaco, le jeune Placide avait porté jusqu'en Sicile le nom et la règle de son maître. Il y avait été envoyé pour récupérer les dix-huit domaines situés dans cette île, que son père avait donnés à l'abbé et aux religieux du mont Cassin et dont une gestion infidèle leur dérobait les produits. Il y resta et établit vers l'an 534, à Messine, le premier monastère bénédictin qui fut créé hors de l'Italie. Placide y réunit une trentaine de religieux, mais fut trop tôt interrompu dans son œuvre de colonisation religieuse. Il périt avec deux de ses frères et sa jeune sœur Flavia, torturés et égorgés par une bande de pirates encore païens qui vinrent ravager les côtes de la Sicile, et, comme nous le verrons si souvent pour tant d'autres bourreaux,

1 S. Greg. Magn., Dialog. ,\ih. II, cap. xxxi; tom. cit., col. 190.— -S. Greg. Magn., ibid., cap. xvii; tom. cit., col. 168.

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