CHAP. VU. — LORIGÉNISME ET LES TROIS CUAPITRES
àfxtiv ne pouvait manquer d'échauffer les têtes et d'armer les bras. 11 ne s'agissait en effet de rien moins que de la négation radicale du dogme chrétien, et du triomphe définitif des rêveries de la Gnose. Dans la donnée] des origénistes, la préexistence des âmes se rattachait à un système de rédemption fantastique. Créées avant l'univers visible à l'état d'intelligences pures, les âmes ont été tour à tour anges ou démons, suivant qu'elles sont restées fidèles à leur vocation première. Mais, prévaricatrices ou non, chacune d'elles vient animer le corps grossier des humains, celles-ci pour y trouver une réhabilitation, celles-là une épreuve. L'âme du Christ, préexistante aussi, avait été unie au Verbe longtemps avant l'incarnation : en sorte que le Verbe rédempteur doit revêtir successivement la nature des esprits dégradés, chérubin avec les chérubins, séraphin avec les séraphins, identique en un mot à chacun des chœurs des anges, afin de les racheter tous, comme il a fait pour l'humanité. Dans ces incarnations successives, qui ressemblent assez à celles du Bouddhisme, le Verbe souffre sans cesse ; il est constamment crucifié, et c'est au prix de ces expiations toujours renouvelées, qu'il doit enfin opérer la réhabilitation universelle, ou plutôt la « grande restitution des êtres créés, » selon l'expression même des origénistes, « Malheur, trois fois malheur à notre race orientale ! s'écriait le moine de Gaza saint Barsanuph, en entendant de la bouche d'un de ses disciples l'exposé de ces monstrueuses doctrines. Est-ce donc là, ajoutait-il, ce qui nous fait négliger l'étude sérieuse de l'Évangile? Faut-il voir le génie grec
décret. Mais le peuple de Constanliaople prétendit mal à propos que, le quatorzième de la lune étant UQ dimanche, cette fête devait être célébrée ce jour-là même. Il s'obstina en conséquence à placer le dimanche de la Sexagésime au 4 février, et à commencer le carême le lendemain, selon l'usage des Grecs. C'était prévenir de huit jours le temps prescrit pour l'abstinence. Aussi l'empereur ordonna-t-il de vendre de la viande pendant toute cette semaine, mais personne n'en voulut acheter; et comme le jour de Pàque ne fut cependant célébré que le 8 avril, selon la teneur de l'édit impérial, le peuple se plaignit de ce qu'on le faisait jeûner une semaine de trop. Peu s'en fallut qu'à ce sujet il ne prît les armrs. » (Lebeau, Hidt. du Bas-Empire, tom. X, pag. 306. Cf. Theophau., Chronographia ; Palrol. grœc., tom. CVIll, col. 494.;
506 PONTIFICAT DE YIGILIUS (537-555).
s'hébéter à ce point, et tomber sous l'anathème de l'Écriture : Vœ illis, qui reliquerunt vias rectas, ut amhularent in viis obliquis • ! Le ciel prend en horreur cette vaine curiosité des humains, et leurs discussions ébranlent la terre 2. » En efTet, le sang coula plus d'une fois pour ces controverses insensées. Deux patriarches d'Alexandrie, Théodose et Paulus, soupçonnés, le premier d'être hostile, le second d'être favorable à l'origénisme, furent successivement chassés de leur siège par le caprice populaire. Alliance 30. L'agitation gagna bientôt la Palestine et la Syrie. En vertu
u6s oriiré~
nistesavecies de l'alliance secrète et en quelque sorte instinctive que toutes les
fcutychésus.
Décret de crrcurs ont entre elles, les eutychéens, ou acéphales, étaient treOiigène. presque tous favorables à l'origénisme. L'évêque de Césarée en Gappadoce, Théodore, surnommé Ascidas (à<7xiSiov, petite outre), favori de l'impératrice et eutychéen obstiné, passait sa vie à la cour. Le pape lui reprochait plus tard de n'avoir jamais résidé une année entière dans son diocèse. Ce prélat intrigant veillait aux intérêts de la double secte qui lui était chère. Il gardait les avenues du trône, arrêtant au passage les plaintes adressées à Justinien par les victimes des origénistes. Cependant Pierre de Jérusalem réussit à déjouer sa vigilance. Dans une entrevue particulière avec l'empereur, il lui apprit la vérité. Justinien saisit avidement l'occasion d'étaler son érudition thcologiquo. Il composa un volumineux traité contre la doctrine du llepi àfx'^^» le publia sous forme de constitution impériale et en prescrivit l'exécution immédiate. Ce factum se terminait ainsi : « Les blasphèmes d'Origène sont monstrueux. Il convient donc de les flétrir par les anathématismes suivants. Si quelqu'un dit que les âmes humaines préexistent au corps, qu'elles étaient à l'origine des intelligences pures, lesquelles dégoûtées plus tard de la contemplation divine sont déchues de leur premier état, et qu'en punition de leur faute elles sont envoyées dans le corps d'un homme, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que l'âme de Notre-Seigneur préexista à son corps, et qu'elle était unie au Verbe de Dieu longtemps avant son incar-
* Jerem., XVIII, 15. — * Barsanuph., Doclrina ci'rca opiniones Origen.; Pair, grœc, tom. LXXXVI, col. 894.
CHAP. YII. — l'ORIGÉNISME ET LES TROIS CnAPITRES. 307
nation dans le sein de la Yierge, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que Dieu le Verbe s'est assimilé successivement aux divers ordres angéliques pour les racheter, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que nous ne ressusciterons pas dans la forme actuelle de nos corps, mais que nous serons transformés en des sphères lumineuses semblables à celles du firmament, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le ciel, le soleil, la lune, les étoiles et les eaux supérieures du firmament sont des êtres animés et pourvus de raison ', qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que dans les siècles à venir le Christ sera crucifié pour les démons, comme il le fut pour les hommes, qu'il soit anathème. Si quelqu'un dit que le supplice des démons et des réprouvés n'est que temporaire, et qu'il prendra fin à l'époque de la restitution ou réintégration universelle, qu'il soit anathème. Enfin anathème à Origène, surnommé Adamantinus (cœur de diamant), lequel a imaginé cette exécrable et perverse doctrine ; anathème à quiconque aurait l'audace de la soutenir ou de la défendre -. » Le décret impérial ne fit qu'accroître la division, les origénistes ne trouvant pas que Justinien fût une autorité compétente en matière de foi; ils raillaient ses prétentions théologiques et donnaient au César le surnom de Synodite. Ces plaisanteries irritèrent la vanité de l'auguste auteur. Un concile provincial, réuni par son ordre sous la présidence de Mennas de Constantinople, souscrivit ces ana~ thématismes. Tous les patriarches d'Orient furent contraints de faire de môme. La victoire resta à la force (343). Malheureusement pour Justinien, tout n'était pas irréprochable dans son édit. La doctrine du liEpt àpxwv, condamnable et déjà vingt fois condamnée, méritait bien les anathèmes du théologien couronné; mais de quel droit faire retomber sur Origène lui-même la responsabilité d'erreurs qu'il n'avait peut-être jamais partagées, et que des interpola-
* Généralement on suppose à Origène, ou du moins à l'auteur du Uepl àpxôjv, l'idée que le» astres sont habités. Telle n'était pas la donnée origénienne, et l'anathématisme de Justinien en fait foi. Pour l'auteur du llepl àpxûjv, le soleil, la lune, les astres, étaient eux-mêmes des puissances célestes animées et raisonnables. 'Et t(ç ),£Y£i oOpavov, xat yi),iov, xai ff£),:^vr,v, xal àirxÉpaç, y.al -joara xà ÛTJîpàva) twv oùpavwv È(j.'{yû/o'j; y.aî ),OY>.y.à: lîvai Tivaç ù'jvâjxs'.î, àva6rji;.a £7X0). — - Juàtiniau., Lib. contra Origenem; Patr. grœc, tom. LXXXVl, c. 990.
pitres.
308 PONTIFICAT DE VIGILIUS (537-533).
teurs hérétiques et posthumes accréditaient sous son nom? La question de foi était ici complètement distincte de celle de la personne. Justinien les confondait l'une et l'autre, ce ne fut pas la seule méprise qu'il commit en ce genre. Intrigues 31. L'évêquc culycliéen de Gésarée, l'intrigant Théodore, profita
de Théofior6
de césaréR. habilement de cette faute. Le concile de Chalcédoine, iy" œcumé-
Question des . ,,,.,,. ^ ,• i
trois cha- nique, avait laisse lui-même en suspens une question de personnes, en ne prononçant aucune condamnation, ni contre les écrits de Théodore de Mopsueste, ni contre la fameuse lettre de l'évêque d'Edesse, Ibas, au moine persan Maris, ni contre les opuscules d'une polémique si violente et si passionnée que Théodoret avait jadis opposés aux traités dogmatiques de saint Cyrille d'Alexandrie. Nous avons déjà fait connaître aux lecteurs la doctrine de Théodore de Mopsueste, ce père des deux hérésies pélagienne et nestorienne *. Nous avons reproduit in extenso la lettre d'Ibas -; enfin nous avons dit que, durant une période de près de dix années, Théodoret n'avait cessé d'attaquer la doctrine de saint Cyrille ^ et notamment les douze anathématismes ^ de ce patriarche contre Nestorius. Nous avons ajouté que cette partie des œuvres de l'évêque de Gyr est aujourd'hui perdue. En sorte que des trois fameux capifa, ou Ckapi(7'eSy laissés dans l'ombre par le concile de Chalcédoine, nous n'avons plus maintenant en entier que la lettre d'Ibas; puisque les écrits de Théodore de Mopsueste ne sont pas arrivés jusqu'à nous.
1 Cf. tom. XII de cette Histoire, pag. 281-283, et tom. XIII, p. 12-14. Théodore de Mopsueste, condisciple de saiut Jean Chrysostome et converti par lui (Cf. tom. XI de cette Histoire, pag. 100), était né vers 350 à Antioche, et mort en 428, vingt-trois ans avant le concile œcuménique de Chalcédoine tenu en 451. Il avait, comme nous l'avons dit précédemment, laissé une quantité prodigieuse d'ouvrages, puisque les contemporains en portent le nomhre à di.î mille, sans doute en comprenant dans ce chiffre tous les sermons et discours de circonstance. Il ne nous en reste aujourd'hui que des fragments détachés, reproduits au tom. LXVI de la i'atrot)gie grecque. Comme doctrine, la perte de ces écrits n'est guère regrettable; comme style, elle le serait encore moins, s'il faut en croire Photius, qui les aiipelle « un fatras aussi ennuyeux que prolixe. » (Phot., MyriobibL, cod. xxviii; Pair, grcec, tom. CIII, col. 71.)
2 Cf. tom. XIII de cette Histoire, pag. 221, 228. — » Tom. XIII de cette Histoire, pag. 139. — * Le lecteur trouvera reproduits intégralement les douze anathématismes de saint Cyrille, tom. XIII de cette Histoire, pag. 48.
CHAP. VU. — l'ORIGÉNISME et les trois CnAPITRES. 509
Pour bien comprendre rintérôt que les eutychéens avaient à soulever une nouvelle controverse à propos de trois auteurs morts depuis si longtemps, il faut se rappeler que le concile de Chalcédoine avait réhabilité et admis à sa communion Théodoret de Cyr et Ibas d'Edesse, tous deux sincèrement revenus à la foi catholique '. Le concile n'avait pas jugé h propos de leur infliger une note infamante, à propos d'ouvrages publiés par eux à l'époque où ils étaient encore engagés dans l'erreur nestorienne. La rétractation et le désaveu des auteurs eux-mêmes suffisaient certes à tenir le public en garde contre le danger de pareils écrits. A plus forte raison, le concile de Chalcédoine ne s'occupa-t-il point des ouvrages de Théodore de Mopsueste, lequel était mort depuis vingt-cinq ans et dont l'influence sur la double erreur de Nestorius et de Pelage, bien que réelle, était cependant restée occulte, et n'avait jamais dépassé le cercle étroit de l'intimité, les relations familières de maître à disciple. Etait-ce à dire que le concile de Chalcédoine eût approuvé les œuvres de Théodore de Mopsueste, d'Ibas et de Théodoret de Cyr, dans ce qu'elles renfermaient de favorable aux erreurs de Pelage et de Nestorius? Non sans doute, puisque ce concile avait formellement condamné le pélagianisme et le nestorianisme. Mais les eutychéens trouvaient un intérêt personnel à reveiller cette question, u Théodore de Mopsueste, disaient-ils, fut de son temps un antagoniste d'Origène. Théodore de Mopsueste est l'auteur d'ouvrages évidemment hérétiques. Cependant le concile de Chalcédoine ne l'a pas condamné. Appelons un anathème posthume sur la mémoire de Théodore de Mopsueste ; ce sera du même coup nous venger de la candamnation récemment portée contre l'origénisme et affaiblir l'autorité du concile de Chalcédoine. » Ils raisonnaient de même par rapport à la lettre d'Ibas et aux traités nestoriens de Théodoret. (' Quand on verra, disaient-ils, que le concile de Chalcédoine a réhabilité ces deux auteurs, malgré l'hétérodoxie de leurs ouvrages, on cessera de respecter les décisions de cette assemblée. » Ce plan stratégique une fois adopté, l'évêque de Césarée écrivit officiellement à l'empereur pour lui signaler le danger que faisaient courir
1 Cf. tom. Xlll de cette Histoire, pag. 304.
510 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-5oo).
à la foi catholique les œuvres de Théodore de Mopsueste, d'Ibas et de Théodoret. « Les nestoriens, dit-il, en abusent pour propager leurs erreurs. Ils s'appuient sur l'autorité du concile de Chalcédoine qui a réhabilité Ibas et Théodoret. Aussi, un grand nombre d'orthodoxes se montrent peu disposés à admettre un concile qui a favorisé à ce point le nestorianisme. Auguste empereur, c'est à vous qu'il appartient de calmer leurs justes scrupules. Vous aurez la gloire de pacifier l'Église, en proscrivant les trois Chapitres. » Edit 32. Justinien ne soupçonna pas un instant le piège. Il ne décou-
contreks" vHt pas, SOUS le zèle apparent pour l'orthodoxie dont se masquait "pitres'."'' l'évêque eutychéen, l'intention secrète de détruire l'autorité du et résistances, concile de Chalcédoine. Enchanté seulement de l'occasion qui s'offrait de déployer ses connaissances théologiques, il se mit à l'œuvre. « Durant plusieurs mois, dit Procope, on le vit entouré d'évêques , passant les jours et les nuits à discuter avec eux les plus subtiles difficultés des mystères chrétiens. » De ce long travail préliminaire sortit une « Confession de la vraie foi contre les trois Chapitres. » Elle fut publiée sous forme de décret impérial, et adressée à toutes les églises du monde (514). En voici le début : « Au nom de Dieu le Père, de son Fils unique Jésus-Christ Notre- Seigneur et du Saint-Esprit, l'empereur César, ami du Christ, Justinien, alamannique, gothique, francique, germanique, tzanique, alanique, vandalique, africain, pieux, heureux, illustre, vainqueur, triomphateur, toujours vénérable, auguste, à toute l'assemblée de la cathohque et apostohque Église. — Persuadé que rien n'est plus propre à attirer sur le monde la grâce et la miséricorde divines que l'union de tous les chrétiens dans une même foi pure et immaculée, nous avons jugé nécessaire de couper court aux divers sujets de dissension et de scandale, en exposant dans cet édit la véritable doctrine enseignée par notre mère la sainte Église de Dieu *. » Ce fier préambule ressemblait assez à une ridicule bravade. Car enfin Justinien n'avait vaincu ni les germains, ni les francs, ni les alains, ni les tzanes, ni les alamanni. BéHsaire, en
1 Justiûian., Confess. rectœ fidei contra tria capitula; Pair, grœc, t. LXXXVI, col. 990.
coAr. \ii. — l'origénisme et les trois chapitres. 511
son nom, avait réellement triomphé plus d'une fois des bataillons vandales ou goths, et l'on comprend que l'empereur ait pu avoir un certain droit à prendre les deux titres de Vandalique et de Gothique. Mais tous les autres étaient une véritable usurpation, qui devait peu disposer les fidèles de la Gaule, de la Germanie et des diverses contrées étrangères, à reconnaître en matière de foi Tautorité d'un monarque si vaniteux. Ces prétentions à l'omnipotence territoriale étaient dérisoires. Mais que dire d'un empereur échangeant l'épée de César contre la plume d'un théologien, se transformant en docteur infaillible de l'Eglise, et rédigeant le catéchisme en décrets? La nouvelle thèse impériale formait un véritable volume. Justinien y exposait sa croyance sur la Trinité, l'incarnation, la rédemption. Il analysait les principaux traités de saint Cyrille contre Nestorius, les canons des quatre conciles œcuméniques de Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine, déclarant que foi leur est due ainsi qu'à l'Évangile. Passant ensuite à l'examen des œuvres de Théodore de Mopsueste, d'Ibas et de Théodoret, il en relevait compendieusement les erreurs et les condamnait en ces termes : « Si quelqu'un défend Théodore de Mopsueste et ne l'anathématise pas, lui, ses écrits et ses sectateurs, qu'il soit anathème. — Si quelqu'un défend les écrits composés par Théodoret en faveur de Nestorius contre les douze propositions de saint Cyrille, et ne les anathématise point ; qu'il soit anathème. — Si quelqu'un défend la lettre impie adressée par Ibas à l'hérétique Maris, s'il prétend la soutenir en tout ou en partie, qu'il soit anathème '. » — « Et maintenant après cette profession de la foi véritable et cette condamnation solennelle des hérétiques, ajoutait-il, quiconque oserait épiloguer sur des mots, des syllabes, des noms propres, comme si c'étaient là les bases de notre croyance, quiconque ne se rallierait pas à notre doctrine, sera livré à la sentence de notre grand Dieu et Sauveur au jour du jugement -. » — A la lecture de ce décret impérial, on se demanda si Justinien ne s'imaginait pas que c'était à Tibère César, non à saint
• Justinian., Confess. rect. fidei; Pair, grœc, tom. LXXXVI, col. 1018. — * Id., ibid., col. 1036.
512 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-Oo5).
Pierre, que Jésus-Christ avait remis les clefs qui ouvrent ou ferment le royaume des cieux. Depuis les plus mauvais jours de Constance et de Valens, on n'avait pas eu d'exemple d'un empiétement si monstrueux du pouvoir civil sur l'autorité doctrinale de l'Église. Ce fut donc de toutes parts un cri d'indignation et d'horreur. « Quoi ! disait-on, la chambre des eunuques va-t-elle remplacer les conciles? L'empereur va-t-il se faire pape? » L'apocrisiaire du saint-siége à Constantinople, le diacre Etienne, protesta contre cette innovation. Le patriarche Mennas imita d'abord sa courageuse résistance, mais bientôt il céda aux menaces et souscrivit le décret. Sa faiblesse devait avoir les plus fâcheuses conséquences. Pour se justifier aux yeux du légat apostolique, il affirma n'avoir donné sa signature que sous la réserve de l'approbation ultérieure du pape. Mais une telle réserve en pareille circonstance n'avait pas grande valeur. Justinien n'en tint aucun compte ; il présenta aux évêques d'Orient la signature de Mennas comme la justification absolue de son édit. Ceux qui refusèrent de le souscrire furent en butte à tous les genres de persécution. Un certain nombre fut envoyé en exil. Dacius, archevêque de Milan, et cinq ou six autres évêques italiens chassés de leurs sièges par les Goths et réfugiés alors à Constantinople, se réunirent au diacre Etienne et se séparèrent de la communion de Mennas. Pierre de Jérusalem, dans un synode, déclara qu'il ne recevrait point un décret si injurieux au concile de Chalcédoine. L'arrivée d'un fonctionnaire impérial chargé d'exiler le patriarche s'il maintenait sa résistance, fit tomber cette généreuse ardeur, et Pierre de Jérusalem souscrivit comme les autres. Zoïle d'Alexandrie, Ephrem d'Antioche, cédèrent de même à la violence. La plupart cependant envoyaient au diacre Etienne des protestations secrètes, qu'ils le priaient de faire parvenir au souverain pontife.
Arrivée du 33. Le désordrc était au comble. Théodore de Césarée, l'auteur "'ù'^consfàn-* de tant de troubles, s'applaudissait du résultat de ses manœuvres. Mort'dfiThé- Justinicu s'irHtait de plus en plus. Il ne comprenait rien à tout ce tumulte ; il relisait sans cesse son édit, le trouvant d'une orthodoxie irréprochable ; il accusait le légat et le pape lui-même d'une igno-
CHAP. YII. — l'ORIGÉNISME ET LES TROIS COAriTRES. 513
rance sauvage (àypotV.o-j; {([xà; èy.a)iaaiiLEv) *. Aveuglé par son amourpropre d'auteur, il persistait à confondre une question de personnes avec une question de foi. Aucun catholique ne songeait à professer les erreurs posthumes de Théodore de Mopsueste, ni celles qu'avaient soutenues Ibas et Théodoret à l'époque où tous deux suivaient encore le parti de Nestorius. Mais, d'une part, Théodore de Mopsueste était mort longtemps avant les débats du nestorianisme. Si répréhensibles que fussent ses ouvrages, on pouvait les condamner sans anathématiser rétrospectivement sa personne. D'autre part, Ibas et Théodoret avaient été réhabilités par le concile de Chalcédoine. Les anathématiser sans faire la réserve expresse que leurs erreurs rétractées depuis par eux avaient été solennellement effacées, c'était directement attenter à l'autorité du concile de Chalcédoine, et fournir des armes aux eutychéens acharnés contre les décisions de cette assemblée. Enfin, prononcer sur ces choses essentiellement ecclésiastiques sans le concours de l'Église, sans même que le pape eût été consulté, c'était un sacrilège abus de pouvoir non moins qu'une immixtion ridicule. Justinien crut tout concilier en faisant venir le pape Vigilius à Constantinople. La voix du pontife pouvait seule désormais calmer les esprits et fixer une véritable règle de conscience. Dans son empressement, l'empereur eût voulu abréger les lenteurs du voyage. Il pressentait que Vigilius ne se prêterait pas volontiers à une démarche tyranniquement exigée, dont on se flattait d'abuser avec plus de tyrannie encore. Voilà pourquoi les ordres donnés au scribo Anthemius avaient été si rigoureux. Quoi qu'il en soit, Vigilius, transporté soudain au milieu de cette effervescence des passions soulevées, suivit une ligne de conduite à la fois modérée et sage, dont Bossuet a dit : Mihi persiiusum est omnia à Vigilio optimo consilio esse gesta. « A mon avis, la conduite de Vigilius en toute cette affaire fut d'une prudence admirable -. » ir commença par anathématiser les eutychéens, ou acéphales. En même temps, il re-
1 i\isi\n\:iXi.,Epist. advcrsus impium Theoclcrum Mopsuest. propugnanles ; Pair, fjrœc, tom. LXXXVF, col. 1043.— ^ Bo&suet, Defcns. declarationis cleri gallic, lib. VU, cap, XX, édit. Vives, tom. XXII, pag. 48.
514 PONTIFICAT DE YIGILIUS (o37-5oo).
fusa d'admettre à sa communion le patriarche Mennas jusqu'à ce qu'il eût rétracté publiquement la signature donnée au décret impérial. Cette double sentence frappait également et Justinien et l'impératrice Théodora, l'une dans ses sympathies pour l'eutychianisme, l'autre dans son chef-d'œuvre théologique. Ce fut alors qu'eut lieu entre le pontife et les augustes époux, la scène de violence rappelée par le Liber Pontipcalis, « Ce ne sont pas des princes chrétiens que je trouve à Constantinople ! s'écria Vigilius. C'est un nouveau Dioclétien et une nouvelle Eleutheria *. » Un courtisan frappa le pontife au visage, comme autrefois les valets de Caïphe souffletèrent Jésus. Théodora se promettait sans doute une vengeance plus cruelle encore. Le temps lui manqua. Soudainement atteinte d'une hoiTible maladie, un cancer au sein, elle expira dans des souffrances atroces (juin 548).
La question 34. La mort de l'impératrice ne détourna qu'un instant Justinien e^ ceîi'e diTia de SCS préoccupatious théologiques. Il accablait le pape de récri- ^wn'du'pape minations et d'instances. Vigilius lui répétait sans cesse que la '^""^' question de foi était distincte de celle des personnes; qu'on ne pouvait les confondre sans attaquer directement le concile de Chalcédoine, et par conséquent inaugurer dans l'Église un véritable schisme. L'empereur répondait que les ouvrages incriminés de Théodore de Mopsueste, Ibas et Théodoret étaient intrinsèquement condamnables et que dès lors il fallait les condamner. « Oui, disait Vigilius, lorsque ces ouvrages auront été l'objet d'un examen canonique, on les condamnera s'ils sont répréhensibles. Mais il faudra toujours réserver la question de personnes, puisque ces personnes sont mortes, l'une avant même le concile de Chalcédoine, et les deux autres depuis que le concile les avait réhabilitées. » Une distinction, qui nous paraît aujourd'hui si équitable, n'entrait point dans l'esprit de Justinien. Toute sa pénétration échouait devant cette pierre d'achoppement. A''igilius réunit les évèques qui se trouvaient alors à Constantinople au nombre de soixante-dix, examina avec eux sous le point de vue doctrinal les
< Cf. no 6 de ce chapitre.
CHAP. VII. — l'ORIGÉNISME ET LES TROIS CUAPITRES. 515
trois Chapitres, et rendit une sentence appelée Judicntum, dans laquelle il les condamnait solennellement, mais toutes réserves faites sur la question de personnes, et « sauf l'autorité en toutes choses du concile de Chalcédoine : Salvâ in omnibus rêver eut iâ synodi Chalcedonensis. » — « Désormais, ajoutait le pape, il ne saurait plus y avoir de confusion. Les livres que nous proscrivons renferment manifestement des erreurs déjà vingt fois condamnées. Mais leurs auteurs sont morts, l'un avant le concile de Chalcédoine, les deux autres après s'être rétractés et après avoir obtenu de ce concile leur réhabilitation. Qu'on cesse donc une querelle désormais inutile et sans but. Nous défendons de renouveler à l'avenir la controverse des trois Chapitres, et enjoignons à tous les fidèles de s'en tenir à notre présente décision, qui est celle du siège apostolique '. » A la suite de cette mesure, et comme un miséricordieux corollaire, le pape ajoutait que tout le passé devait être oublié. Il rétablissait dans sa communion le patriarche Mennas et les signataires du décret impérial (Il avril 349).
33. C'était bien là en effet le dernier mot de la question doctri- Réclamations nale, et nul depuis ne lui a fait faire un pas en avant. Mais les es- etenOccident prits étaient tellement échauffés que le Judicatum de Vigilius ne le Judicatum satisfit personne. Chose singulière! Les deux premiers dissidents furent les diacres romains Sebastianus et Rusticus. Ce dernier était le propre neveu du pape. Son oncle lui avait fait lire plusieurs fois le rescrit, avant d'en adopter la teneur définitive. Il l'avait complètement approuvé, de même que Sebastianus, et tous deux le transcrivirent de leur main pour en adresser les exemplaires aux métropolitains d'Orient et d'Occident. Sebastianus fit plus encore. En lisant l'acte pontifical devant le clergé et le peuple réunis à Sainte- Sophie, il alla jusqu'à dire que ce « jugement était celui du ciel même. » Cependant quelques semaines après, Rusticus et lui, cédant peut-être à l'influence des eunuques de la cour, firent
' Nous n'avons plus le texte intégral du Judicatum. Il fut anéanti dans des circonstances que le lecteur remarquera plus loin. L'analyse sommaire que nous en donnons est empruntée aux histoires contemporaines de Théophaae, de Facundus d'Hermias, du diacre Liberatus et de Victor de Tunnone.
pontifical.
ol6 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-ooo).
volte-face et écrivirent en leur nom une contre-lettre aux évêques, pour flétrir ce qu'ils appelaient « la grande trahison du pape Vigilius. » Nous avons encore, sous le titre de Disputatio contra Acephalos *, un traité en forme de dialogue, oii Rusticus cherche à démontrer que l'autorité du concile de Chalcédoine suffisait seule pour terminer la controverse, et que la condamnation doctrinale des trois Chapitres était sinon abusive au moins inopportune. On comprend l'effet produit sur le monde catholique par cette résistance émanée de la famille même du pontife. Les protestations se succédèrent rapidement. La plus éclatante fut celle de Facundus d'Hermias "^ , un évêque africain, non moins célèbre par sa vertu que par son éloquence. Il était alors réfugié à Constantinople, à la suite des invasions et des émeutes de sa province. Fidèle à l'autorité du concile de Chalcédoine, il avait rejeté avec horreur le décret de Justinien. Dès cette époque, il travaillait à une apologie des trois Chapitres. Soit prudence, soit crainte, il ne pubha point alors son livre. Mais quand le Judicutum pontifical eut paru, il intervint à son tour, n'épargnant à Vigilius ni les reproches, ni les outrages ^. La Gaule elle-même ressentit le contre-coup de l'agitation universelle. Le bruit s'y répandit que le pape Vigilius, à son arrivée à Constantinople, avait déserté la cause de la foi, et sacrifié l'autorité du concile de Chalcédoine. Dans une lettre adressée à Aurelianus d'Arles, le pape proteste contre ces perfides insinuations, a Non, dit-il, je ne me suis pas écarté un seul instant de la foi orthodoxe, telle que les quatre conciles œcuméniques de Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine l'ont proclamée. La foi du bienheureux Cyrille d'Alexandrie, celle de notre prédécesseur Léon d'illustre mémoire, n'a jamais cessé d'être la nôtre. Nous avons condamné des écrits condamnables ; nous avons réprouvé des erreurs déjà flétries avant nous; mais nous avons soigneusement réservé la question de personnes et l'autorité du concile de Chalcédoine. Il vous appartient donc, à vous, frère bien-
1 Rusticus, Disputât, contr. Aceph.; Patr. lat., tom. LXVII, col. H67. — - llermias était un évêché africaiE de la Byzacèue. — ^ Facuud. Hermian., Defensio irium capitulorum; Patr. lat., tom. LXVII, col. 527-852.
cnAP. VII. — l'origénisme et les trois chapitres. 317
aimé, en votre qualité de vicaire apostolique dans les Gaules, de prémunir les évêques et les fidèles de votre pays contre les fausses nouvelles, contre les lettres apocryphes et autres rumeurs calomnieuses qui pourraient arriver jusqu'à eux. « Notre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, tourne autour de nous, cherchant qui dévorer *. » J'emploie donc les expressions mêmes du docteur des Gentils, saint Paul : « Je vous supplie, frères, de vous tenir en garde contre ceux qui sèment la dissension et fomentent les troubles au sein de l'Église ^. d Lorsque notre fils et seigneur, le très-clément Justinien, jugera à propos, avec l'aide de Dieu qui tient dans sa main le cœur des rois, de nous rendre, ainsi qu'il l'a promis, la liberté de revenir en Occident, nous vous enverrons un légat qui vous instruira de toute notre conduite. Pour le moment, notre fils, le prêtre Anastase, que nous chargeons de cette lettre, vous donnera les explications nécessaires. Nous vous prions en attendant, d'intervenir près du glorieux roi Childebert, notre fils, en faveur de la malheureuse Italie. Nous souhaitons qu'il écrive au roi des Goths pour le conjurer d'épargner la ville de Rome, et de cesser la persécution contre l'Église ^. » Dans une lettre à Valentinien, évêque de Tomi en Scythie, Vigilius renouvelait les mêmes protestations contre les calomnies dont le Judicatum était l'objet ^. Enfin, par un décret solennel qu'il hésita longtemps à publier, « parce que, dit-il, son cœur ne pouvait renoncer à une dernière espérance, » le pape excommunia nominativement son neveu Husticus et le diacre Sebastianus ^
36. Mais si le Judicatum pontifical éveillait les défiances des Proposition catholiques d'Orient et d'Occident, par la crainte mal fondée '^œcumé"'^^ qu'il n'affaiblît l'autorité du concile de Chalcédoine, nul ne s'en montrait plus mécontent que Justinien lui-même, précisément à cause de la réserve judicieusement formulée par Vigilius : Salvà in omnibus reverentiâ synodi Chalcedoiunsis. Cette clause exaspérait l'empereur. Il eût souhaité une ratification pure et simple
' I Petr., V, 8. — « Kom., x\l, 17, — ^ Vigil., Episf. ad Aurelian. Arelat.; Patr. lut., t. LXIX, col. 40. — * Vigil., Epist. ad Valentiniun., tom. cit., col. 51. — 5 Vigilius, Epist. ad Rustic. et Sébastian., tom. cit., col. 43.
Dique.
518 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-Oo5).
de son fameux décret. Le Judicatum lui donnait raison pour le fond, mais il voulait avoir raison même dans la forme. Cette folle obstination le poussa à des extrémités tellement en dehors de son caractère, qu'on ne saurait s'empêcher d'y reconnaître la main occulte de Théodore de Gésarée, son mauvais génie. Yigilius épuisait tous les moyens de conciliation, et les voyait échouer l'un après l'autre. Il mit en avant l'idée d'un concile œcuménique oii les évêques grecs et latins, réunis sous sa présidence, jugeraient en dernier ressort. « Les évêques de la langue latine ont vu dans la condamnation des trois Chapitres, disait-il à l'empereur, une atteinte portée au concile de Chalcédoine. De votre côté, vous n'admettez pas la réserve qui sauvegarde l'autorité de cette illustre assemblée. Convoquez donc à la fois les évêques d'Orient et ceux d'Occident, ou du moins les principaux métropolitains de ces deux parties du monde. Vous nous laisserez pleine et entière liberté de délibérer canoniquement, et la sentence solennelle terminera ces discussions trop orageuses. » Justinien agréa cette proposition. Au moment oii elle lui fut faite, en présence du patriarche Mennas, de l'archevêque de Milan Dacius, et de plusieurs autres évêques grecs et latins, il s'écria : « Voici qui mettra fin à tous les débats. Qu'on expédie les lettres de convocation pour le futur concile. » Le pape, profitant de cette disposition favorable, ajouta : « Puisque le jugement définitif est renvoyé au futur concile œcuménique, il convient dès maintenant d'interdire toute discussion sur la matière. De part et d'autre, on devra donc suspendre les débats. Pour ma part, j'observerai fidèlement cette réserve. Le Judicatum que j'ai porté précédemment vous déplaît. Rendez-moi l'exemplaire que vous avez entre les mains. Je l'anéantirai et il n'y aura plus d'autre sentence que celle de tous les évêques réunis sous ma présidence. » Justinien accepta ; il promit de rester de son côté dans la môme réserve , et rendit l'exemplaire du Judicatum qui fut anéanti. C'est grâce à cette circonstance que le texte n'en a point été conservé jusqu'à nous (351).
CHAP. VII. — l'ORIGÉNISME ET LES TROIS CHAPITRES. 519
37. Le pape, fidèle à sa promesse, s'abstint complètement, dans Nouvelles
. . 1.1 intrigues.
l'attente du procham concile, de rien préjuger sur la question. Il Déposition de
^ , . . . , . . Ttiéodore de
n'en fut pas de même de Justmien. Circonvenu par les mtrigues césarée. de l'évêque de Césarce, ce prince ordonnait enquête sur enquête pour savoir si le nom de Théodore de Mopsueste avait été maintenu dans les diptyques de cette ville. Un synode de huit évêques, sous la présidence de Jean d'Anazarbe (Justinianopolis), se réunit en vertu d'une lettre spéciale de l'empereur •, à l'effet d'éclaircir ce point de fait. Une autre épître impériale était adressée pour cet objet à Cosmas évêque de Mopsueste, afin qu'il eût à présenter les diptyques de son église à l'examen de ses collègues *. Le résultat des investigations fut équivoque. Les archivistes produisirent les anciens exemplaires des diptyques. Sur les uns on trouvait le nom de Théodore, « mais, disaient les archivistes, nous ignorons en quel temps ce Théodore a vécu. » Sur d'autres exemplaires, à la place du nom de Théodore on lisait celui de Cyrille. « Or, reprenaient les archivistes, nous n'avons jamais entendu dire que l'église de Mopsueste ait eu un évêque de ce nom. » Le synode d'Anazarbe, sans se préoccuper d'éclaircir la difficulté historique, envoya le procès-verbal à Justinien, lui laissant le soin d'en user comme ill'entendrait. Le but des eutychéens était d'empêcher à tout prix la réunion du futur concile. En jetant l'empereur dans ces recherches archéologiques, ils espéraient le faire manquer à sa promesse d'abstention, et l'amener à reprendre un rôle agressif. Théodore de Césarée qui conduisait toute cette manœuvre, eut la joie de la voir réussir. Justinien, interprétant à son avantage l'enquête d'Anazarbe, écrivit une nouvelle lettre ' pour en publier le résultat. Cette lettre fut lue au palais par l'évêque de Césarée, en présence de Vigilius. En vain, le pape protesta contre la violation flagrante des conventions arrêtées
' Nous avons encore la lettre de l'empereur Justinien ordonnant à Jean d'Anazarbe de réunir tous les évêques de sa province en synode, el de se faire représenter les diptyques de l'église de Mopsueste, à l'effet de savoir si le nom de Théodore s'y trouvait encore, ou à quelle époque il aurait pu en être effacé. (Justinian., Epist. adJonn. Anaz.; Pair, lat., tom. LXIX, col. 119.)
* Justinian., Epist. ad Coam. Mopsuest., ibid. — ^ Justinian., Epist. advers, Iheodor. Mopsuest. propugnatores ; Pair, grœc, tom. LXXXVI, col. 1042.
520 PONTIFICAT DE YIGILIUS (o37-OOo).
de part et d'autre. Le lendemain, Théodore de Césarée affichait lui-même aux portes des principales églises de Constantinople le rescrit impérial (14 juillet 531). Il se terminait par l'ordre d'effacer des diptyques sacrés le nom des auteurs des trois Chapitres et de leurs adhérents. A cet acte d'insolence de l'évêque de Césarée, VigiHus répondit par une sentence de déposition. Nous en avons encore le texte qui fut souscrit par Dacius de Milan, Jean de Marsique, Zachée de Scylla, Valentinus de Sylva-Candida, Florentins de Matellica, JuHen de Singidon, Romulus de Numance, Dominique de Calliopolis, Primasius d'Adrumètc, Verecundus de Luna, Etienne de Rimini, Paschasius d'Alaternum (Alatri) et Jordanes de Crotone. « Vous Théodore, jadis évêque de Césarée en Cappadoce, disait le pape, jamais depuis votre ordination vous n'avez résidé une seule année dans votre ville épiscopale. Instigateur de tous les troubles qui désolent l'Église, vous êtes resté dans cette capitale de Constantinople pour y semer la division et la zizanie. Enfin, comblant la mesure de vos excès, vous venez d'enfreindre le serment que vous aviez fait entre mes mains. Sans attendre la réunion du futur concile, vous avez publié et affiché un nouveau libelle sur les controverses présentes. Il est temps de mettre un terme à vos attentats multipliés. En vertu de l'autorité du bienheureux apôtre Pierre, dont je suis malgré mon indignité le légitime successeur, je vous déclare, vous Théodore, jadis évoque de Césarée en Cappadoce, déposé de toute dignité épiscopale ou sacerdotale, et séparé de la communion catholique '. » (14 août 531.) Violences 38. Cet acte de vigueur irrita tellement Justinien que ce liSs.'Retrfue piince ordouua immédiatement d'aller saisir Vigilius et de le jeter ChaicXine. daus un cachot. Heureusement Dacius de Milan, et les autres évêques dévoués au pontife avaient prévu l'orage. Le pape s'était réfugié avec eux dans l'église de Saint-Pierre, qui jouissait du droit d'asile. On vint en informer l'empereur. « Mort ou vif, s'écria Justinien, qu'on s'en empare ! » et il envoya un préteur à la tête d'une troupe de soldats cerner la basihque. On vit alors à
1 Vigil., Fragment, deposil. Theodor. Cœsarea in Cappadoc. episc; Pair, lat., toin. LXIX, col. CO.
cnAP. VII. — l'origénisme et les trois chafitres. 521
Constantinople une scène de barbarie telle que Rome, envahie par les Goths, n'en avait point eu de semblable. L'épée nue à la main, les gardes prétoriennes entrèrent dans la basilique. Le pontife éperdu se précipita sur les colonnes de l'autel et les tint étroitement embrassées. Les évoques, les prêtres, les diacres, les clercs furent renversés par la soldatesque, traînés par les cheveux et emmenés captifs. Vigilius, de ses mains convulsives, serrait tellement les colonnes sacrées qu'il les ébranla. En ce moment, les satellites impériaux se ruèrent sur le pontife, le tirant par la barbe et les cheveux, l'accablant d'outrages. « Vous pouvez me réduire en captivité, s'écriait le pontife, mais vous n'enchaînerez pas le bienheureux apôtre Pierre ! » Cependant quelques-unes des colonnes de l'autel se rompirent. Le pape allait être écrasé sous les débris. A ce spectacle de brutalité sauvage, le peuple et quelques soldats même intervinrent : le préteur, craignant une sédition, fit retirer sa troupe. Justinien, prévenu du mouvement populaire, se hâta de faire porter au pontife l'expression de ses regrets pour ce qu'il appelait un malentendu. Il lui promettait que sa personne et sa vie seraient à l'avenir mieux protégées. Les mêmes assurances étaient données à Dacius, qui avait en cette circonstance partagé tous les périls du pape. Sur la foi de ces protestations réitérées, Vigilius consentit à quitter la basilique, et rentra au palais de Placidie, où jusque-là il avait eu sa résidence. Mais il s'y vit bientôt retenu dans une étroite captivité. Des gardes se tenaient à chaque issue, et empêchaient toute communication avec le pontife. L'avant-veille de Noël (23 décembre ool), Vigilius, au péril de sa vie, réussit à s'évader durant la nuit. Il franchit la muraille de clôture sans être aperçu par les sentinelles, monta sur une petite barque qui le conduisit à Ghalcédoine, oii il se réfugia dans la basilique de Sainte-Euphémie ^ Dacius et quelques autres évêques fidèles vinrent bientôt l'y rejoindre.
* Le lecteur se rappellera ce que nous avons dit précédemment, au sujet de la notice du Liber Ponlificalis relative au pape Vigilius. L'auteur de cette notice confond la basilique de Saint-Pierre da Constantiuople avec celle de Sainte-Euphémie de Ghalcédoine. 11 attribue à. l'impérairice Théodora des
PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-5oo).
Soumission des eutychéens. Retour
du pape à Constan-
tinople.
39. Les scènes de violence, les outrages dont le pape était victime, produisirent dans le monde catholique une impression d'horreur contre Justinien. Ce prince entretenait à cette époque des relations suivies avec le roi mérovingien Théodebert, dans le but de s'assurer son alliance contre Totila et les Goths d'Itahe. Des ambassadeurs francs, envoyés à Constantinople pour cette négociation, furent chargés de faire cesser la persécution dirigée contre le pontife, et de s'exprimer nettement à l'empereur sur ce triste sujet K Justinien n'avait pas attendu leur arrivée pour essayer de calmer les justes ressentiments du pape et le déterminer à revenir à Constantinople. Le dimanche des calendes de février (l^' février 552), six des plus illustres personnages de la cour reçurent l'ordre de se transporter à Chalcédoine ; c'étaient Bélisaire, le vainqueur des Vandales et des Goths, l'ex-consul Cethegus, Pierre maître des milices, le curopalate Justin et le questeur Marcellinus. Ils se présentèrent devant le pontife, le conjurant de rentrer à Constantinople, et s'offrant de jurer sur les saints Évangiles qu'on n'attenterait plus à sa liberté. « Ce n'est point par des considérations de sécurité personnelle que je suis venu me réfugier dans cette basihque de Sainte-Euphémie, répondit le pape. J'ai voulu mettre fin au scandale qui afflige la catholicité. Je n'ai donc pas besoin du serment que vous me proposez. Si le très-pieux empereur est déterminé à imiter l'exemple de son oncle Justin d'heureuse mémoire, s'il rend la paix à l'Église, je quitterai immédiatement cet asile et je retournerai à Constantinople. Autrement, non. » Les envoyés impériaux ne purent obtenir d'autre réponse. Quatre jours après, une encyclique datée des nones de février (5 février 532) et adressée par le pontife à l'Église universelle {ad universam Fcdesiam), portait à la connaissance de tous les
faits qui sont uniquement à la charge de Justinien. Enfin il commet involontairement toutes les inexactitudes de détail qu'un historien tel qu'Anastase le Bibliothécaire aurait évitées, mais dans lesquelles un romain, contemporain de Vigilius, sans communications aucunes avec l'Orient, devait nécessairement tomber.
* Epistola legaiis Francorum Constantinopolim proficiscentibus ab Italiœ clericis directa ; Pair, lat., tom. LXIX, col. 114.
caAP. VII. — l'origénisme et les trois cnAriTRES. 523
évêques et de tous les fidèles la série des lamentables événements dont Byzance venait d'être le théâtre. « C'est au bienheureux Pierre apôtre que Jésus-Christ a confié le ministère pastoral, disait Vigilius. C'est à Pierre et à ses successeurs qu'il appartient de « paître les brebis, » de condamner les erreurs, de frapper avec les armes spirituelles, et de maintenir l'intégrité de la vraie foi. Nous ne faillirons point à ce devoir de notre charge. Aucune considération ne saurait nous en détourner. Le soin de nos parents, de nos proches, de nos amis, toute la puissance du très-pieux empereur lui-même, ne nous empêcheront pas de sauver notre âme, fût-ce en nous dévouant à la mort *. » Étonnés de la fermeté de Vigilius, l'évêque de Césarée et les autres eutychéens se virent dans la nécessité de faire un acte de soumission. Peut-être y furent-ils contraints par l'empereur lui-môme, désireux de mettre fin à^un éclat qui nuisait aux desseins de sa politique extérieure. Quoi qu'il en soit, un acte de soumission absolue au pape, à son autorité doctrinale et administrative, fut rédigé par le patriarche Mennas. Tous les évêques présents à Constantinople , Théodore de Césarée lui-même, le souscrivirent. « Nous déclarons nul et non avenu, disaient-ils, le dernier formulaire concernant les trois Chapitres, rédigé en opposition avec les ordres de votre béatitude. Nous déplorons les outrages faits à votre personne et au siège apostolique. Bien que nous soyions personnellement étrangers à ces violences, nous en demandons pardon à votre béatitude, comme si nous les avions commises nous-mêmes. Ceux d'entre nous que votre béatitude a naguère suspendus et même séparés de sa communion, implorent votre clémence. Enfin nous jurons de n'avoir d'autre foi que celle des quatre conciles œcuméniques, jadis présidés parles légats du saint-siége ^. » Cet acte fut apporté au pape et lu publiquement par les signataires eux-mêmes dans la basilique de Sainte-Euphémie. Vigilius accepta ces protestations, rétablit Théodore de Césarée dans la communion du saint-siége et consentit à revenir à Constantinople (mai 552).
* VJgil., Encyclica ad univers, ecc'es.; Pair, lat., tom. LXIX, col. 53-59. — * Professio fidei fada ad Sanclœ Euphemiœ templum; Patr. lat., tom. LXIX, col. C7.
tinople.
524 PONTIFICAT DE YIGILIUS (537-555).
Mort 40. La mort du patriarche Mennas, survenue quelques mois
de Mennas. ^ \ r» i t
S. Eutychins, apres (25 août 552), fit oublier pour un mstant la controverse des de Conaan- tvois Chapitres. Malgré certains actes de faiblesse, généreusement expiés d'ailleurs, Mennas laissait une réputation de sainteté que l'Église a consacrée *. « Un jour qu'il officiait dans la basilique de Sainte-Sophie, les patenœ, sur lesquelles les diacres présentaient aux fidèles le corps du Seigneur, demeurèrent, après la distribution eucharistique, chargées de nombreuses parcelles qui n'avaient point été consommées. C'était la coutume en pareil cas d'appeler les petits enfants des écoles voisines, et de leur distribuer le pain des anges ^. Les diacres agirent donc ainsi. Or, parmi cette troupe innocente se trouva l'enfant d'un verrier juif. Il reçut la communion avec ferveur, et resta comme les autres aux prières de l'action de grâces. De retour à la maison paternelle, le juif, qui s'y trouvait seul, lui demanda pourquoi il rentrait plus tard qu'à l'ordinaire. L'enfant raconta ce qui venait de se passer. Dans sa fureur, ce père dénaturé le saisit, lui attacha les pieds et les mains, et le jeta dans le foyer incandescent de la verrerie. Le soir venu, la mère, ne trouvant point son fils, l'appelait avec des cris désespérés. Enfin une voix lui répondit de la fournaise; elle se pencha et aperçut l'enfant debout au milieu des flammes, plein de santé et de vie. On accourut en foule, on retira du brasier ce nouvel Azarias, et comme on lui demandait qui l'avait ainsi préservé, il répondit : Je voyais une femme vêtue de pourpre jeter de l'eau sur les charbons ardents. Elle me donnait à manger quand j'avais faim. — L'empereur, informé du miracle, voulut être le parrain de cet enfant, qui reçut le baptême avec sa mère et devint lecteur. Le père refusa obstinément d'embrasser le christianisme et Justinien le fit empaler comme meurtrier de son fils ^. » Mennas fut
* MarUjr. rom.^ 25 angust.
2 Cette coutume subsistait eacore au xiv<= siècle dans l'dglise de Constautinoplc, et Nicéphore Calliste témoigne avoir souvent ainsi reçu l'eucharistie dans sa première enfance. (Nie. Call., Hist. eccles., lib. XVII, cap. xxv; Pair, grœc, tom. CXLVIl, col. 279.)
3 Bolland., Act. S. Mennœ, 25 august.
CnAr. VII. — II'' CONCILE DE CONSTANTINOPLE V^ ŒCUMÉNIQUE. 525
remplacé sur le siège de Constantinople par le prêtre Eutychius, qui devait continuer les exemples de vertu de son prédécesseur. Le nouveau patriarche fut sacré le jour de l'Epiphanie (6 janvier 553), et remit aussitôt entre les mains du pape une profession de foi explicite, où il jurait de vivre et de mourir dans la communion du saint-siége. u Dans la communauté de sentiments qui règne entre nous, ajoutait Eutychius, il ne reste plus qu'à terminer l'affaire des lï'ois Chapitres. Nous prions donc votre béatitude de vouloir bien présider le concile où cette question sera discutée. Là, en présence des saints évangiles, en toute gravité et mansuétude, d'un commun accord, les trois Chapitres seront l'objet d'un examen attentif. La décision sera prise en conformité avec l'enseignement des quatre conciles œcuméniques. Ainsi, par la grâce de Dieu, la paix et la concorde renaîtront dans l'Église *. » Dès le lendemain Yigilius répondait à ce message , en félicitant avec effusion le nouveau patriarche. « Nous sommes prêt, disait-il, à répondre aux vœux de votre fraternité. Sous notre présidence, la question des trois Chapitres sera examinée en concile, avec la maturité et la mansuétude qui conviennent au caractère sacerdotal. En présence d'une assemblée régulière, toutes les règles canoniques observées, les saints évangiles sous les yeux, nous ouvrirons les délibérations avec nos frères les évêques, et la sentence sera conforme à la doctrine des précédents conciles généraux, dont l'autorité doit demeurer inébranlable -. » (7 janvier 553.)
§ V. lie Concile de Cons<antiiiople \<^ «ecuniénîf|ue.
41. En acceptant la présidence du futur concile, Yigilius n'était Conventions pas sans inquiétudes. Cinq années de demi-captivité remplies de etjustini^n
, . • 1 <• 1 r ,■ 1 .1 en vue dn fn
promesses toujours violées, de persécutions, de serments hypo- tur concile. crites, de perfidies, de trahisons, lui avaient appris à connaître le génie oriental. Il eût souhaité que le concile se tînt en Italie, ou du
> Epist. Eutychii ad Vigil.; Patr. lat., tom. LXIX, col. 64.— * Vigil., Epist. ad Eutych.; Pair, lat., tom. cit., col. 65.
526 PONTIFICAT DE VIGILIDS (o37-5oo).
moins en Sicile, loin de la pression tyrannique de Byzance et des prélats de cour. « Là, disait-il, les évêques africains pourraient se rendre sans difficulté. Ceux des provinces occidentales s'y trouveraient en nombre suffisant. Les deux langues, latine et grecque, compteraient un chiffre égal, et la décision ne serait pas livrée à un seul parti. » En effet, le pape songeait surtout à calmer les scrupules des évêques d'Occident, lesquels, dans l'affaire des ù'ois Chapitres^ ne voyaient qu'une manœuA're eutychéenne tendant à décréditer le concile de Chalcédoine, Justinien, réconcilié en apparence avec le souverain pontife, affectait d'entrer dans ces raisons. Mais il faisait remarquer que l'Italie et même la Sicile, alors occupées par les Goths, n'offraient aucune sécurité. Cette observation était juste et le pontife l'admit. Cependant il tint ferme dans la résolution de n'ouvrir le concile qu'autant que les évêques occidentaux y seraient en nombre à peu près égal à ceux d'Orient. A moins de démasquer trop ouvertement sa partialité, l'empereur ne pouvait refuser une proposition aussi équitable. De part et d'autre les choses furent donc ainsi convenues, et la fête de Pâques, qui cette année tombait le 20 avril, fut célébrée avec une magnificence inouïe par le pape en personne. Justinien 42. Mais l'empereur, sans plus de délais et sans attendre les Occi- ^'°me?sei'/°' dcutaux, fit ouvrir le concile le -4 mai 553, dans le secretarium (sacrisrence du°con- tic) de la basifiquc constantinienne. Cent cinquante-et-un évêques, *^r.iuse'dè'ir tous, à l'exccption de cinq Africains, appartenant à l'éghse grecque, presii er. ^,^ trouvèrent réunis. La présidence fut donnée aa'patriarche Eutychius, et la première collatio ou conférence * fut ouverte. Ni le pape, ni ses légats, ni aucun des douze ou quatorze évêques d'Italie alors à Constantinople, n'étaient présents. Le caractère d'œcuménicité manquait donc essentiellement à l'assemblée ; c'est peut-être pour ce motif qu'au lieu de se réunir dans la basilique même de Sainte-
1 Contrairement aux usages des précédents conciles, les réunions de celuici au lieu de s'appeler sessions portent dans les Actes le titre de Collationes (Conférences). Peut-être, en l'absence du souverain pontife et de ses légats, ne voulait-on point employer un terme exclusivement réservé aux conciles œcuméniques.
ClIAP. YII. — ir CONCILE DE CONSTANTINOPLE, V" ŒCUMÉNIQUE. 527
Sophie, on s'était confiné dans le sea^etarium ^ et qu'on adopta le terme plus modeste de conférences et non de sessions. Quoi qu'il en soit, lorsque les pères eurent pris place, le diacre Diodore, primicier des notaril, se leva et dit : « L'illustre silentiaire Théodore, envoyé par le très-pieux et très-chrétien empereur, est à la porte du secrdarium. Il demande à être introduit dans votre glorieuse assemblée. — Le très-saint patriarche de Constantinople, Eutychius répondit : Qu'il entre. — On introduisit le dignitaire impérial. Le très-saint patriarche d'Alexandrie, Apollonius, lui demanda : Pour quel motif votre magnificence vient-elle au milieu de nous? ^ — J'apporte, répondit Théodore, un message de notre maître, le très-pieux et très-chrétien empereur. — Il remit en même temps une lettre de Justinien dont le diacre Etienne, notaire et archiviste du concile {notarius et instrumentarius), donna immédiatement lecture. » La missive de Justinien était à la fois un ordre aux évêques de procéder à l'examen des trois Chapitres^ et un acte d'accusation contre le pape Vigilius. « Nos pères, les empereurs pieux et orthodoxes, disait Justinien, ont toujours pris soin d'éteindre à leur naissance les hérésies et les schismes, en procurant la réunion des conciles qui les ont successivement anathématisés. A leur exemple, nous vous avons convoqués dans cette capitale pour condamner la doctrine impie des trois Chapitres. Le très-religieux Yigilius, pape de l'antique Rome, les a déjà par trois ou quatre fois frappés d'anathème. Son sentiment sur ce point est donc manifeste. Il lui a donné récemment un nouvel éclat, d'abord par l'excommunication prononcée contre les diacres Rusticus et Sebastianus, puis par ses lettres à Valentinien de Tomi, et à Aurelianus, métropolitain d'Arles, la première église des Gaules. Vigilius avait dans le principe consenti à présider votre assemblée ; mais au dernier moment il s'y est refusé, malgré toutes nos prières et nos instances. Il s'est contenté de dire qu'il publierait plus tard son sentiment sur l'objet de la controverse. Son abstention ne doit nuire qu'à lui-même. Quand celui qui est interrogé sur sa foi diffère de répondre, il renonce implicitement au droit de confesser la vérité. En pareille matière, il n'y a ni premier ni second. Quiconque se montre le mieux disposé à répondre est
528 PONTIFICAT DE VIGILIUS (537-355).
le plus agréable à Dieu *. Que le Seigneur vous conserve de longues années, saints et très-religieux pères. Donné à Constantinople , le IV des noues de mai, la dix-septième année de notre règne auguste » (4 mai 353). Quand cette lecture fut terminée, les trois évêques Etienne, Georges et Damianus -, représentants du patriarche de Jérusalem, dirent : Maintenant que l'illustre Théodore a rempli la mission du très-pieux empereur, il lui est loisible de se retirer. — Après le départ du silentiaire, le saint synode délibéra, et d'un commun avis adopta la résolution suivante : D'après la teneur même du message impérial, il est constant que des communications ont été échangées au sujet de ce présent concile avec le très-saint Vigilius, pape de l'antique Rome. Nous croyons qu'il est avant tout nécessaire d'en prendre connaissance et de donner lecture des pièces officielles qui y sont relatives. — Le notaire et archiviste Etienne lut donc d'abord la profession de foi adressée par le patriarche Eutychius au pape et la réponse de celui-ci ^. Après cette lecture, le saint synode délibéra de nouveau et dit :
1 Singulière aberration du théologien couronné! Justinien, dans sa fougueuse impatience, effaçait de l'Évangile les divines paroles : Tu es Petrus et super hanc pelram œdificabo Ecclesiam meam. La primauté apostolique appartenait selon lui au plus téméraire; elle passait à quiconque se mettait eu avant pour parler des matières de foi. A ce compte, l'indigne évêque de Césarée, Théodore Ascidas, eût réellement été le chef de l'Église universelle. On remarquera le silence absolu et par conséquent improbateur gardé par les pères au sujet de cette communication. Aucune parole de remerciement ne fut adressée au messager impérial, qui dut se retirer aussitôt après la lecture.
2 Etienne était évêque de Raphia, Georges de Tibériade, Damianus de Sosuza en Palestine. Eustocbius, successeur de Pierre de Jérusalem, n'avait pu se rendre au concile. Un schisme, provoqué par les dissensions des Proiociisles et des Isnchristes (cf. n» 29 de ce chapitre), le retenait dans son diocèse. 11 avait donné sa procuration aux trois évêques que nous venons de nommer. C'est ainsi qu'après le patriarche de Constantinople, président du concile, après le patriarche d'Alexandrie, Apollinaire, les trois représentants du patriarche de Jérusalem prennent la parole. Cet incident nous laisse supposer que dans les conciles des premiers siècles, on observait d'ordinaire le rang hiérarchique pour le tour de parole.
3 Nous avons donné l'analyse de ces deux pièces quelques pages plus haut, n" 40.
CIIAr. Yll. — II* CONCILE DE CONSTANTINOPLE V*" CECUMÉNIQUE. 529
Bien que, selon la teneur de la lettre impériale, des supplications aient été déjà adressées au pape de l'antique Rome, le très-religieux Vigilius, pour le déterminer à se joindre à nous, il est de notre devoir de lui adresser directement nos prières, afin qu'il vienne, de concert avec nous, imposer la formule définitive de foi dans la question des trois Chapitres. — On choisit donc dix-neuf évêques , à la tête desquels furent placés les trois patriarches Eutychius de Constantinople, Apollinaire d'Alexandrie et Domninus de Théopolis (Antioche), Ils se rendirent près du bienheureux pape Vigihus. A leur retour, ils firent connaître le résultat de leur mission en ces termes : Introduits près du très-saint pape de l'antique Rome, nous avons prié sa béatitude de venir présider notre concile, ainsi qu'elle l'avait promis antérieurement. Nous lui avons donné communication de la lettre du sérénissime empereur, qui nous demande une décision sur l'affaire des trois Chapitres. Le très-bienheureux pape nous a répondu que , dans son état actuel d'infirmité, il lui était impossible de se rendre à nos vœux. Il nous a promis de nous faire connaître demain sa résolution définitive. En conséquence , nous devons proroger nos séances jusqu'à ce que le pape ait donné son avis *. »
43. Dès ce moment on pouvait apprécier la sagesse avec laquelle Eutychius dirigeait cette assemblée dans les circonstances les plus délicates qui se soient peut-être jamais rencontrées. Malgré les récriminations de la lettre impériale, Eutychius ne veut rien faire sans l'avis du souverain pontife; il recourt à son autorité, il s'adresse respectueusement à sa personne, il attend sa détermination. «Le viii des ides de mai (8 mai 553), reprennent les actes, les pères se réunirent de nouveau dans le secy^etarium, et quand ils eurent pris place, l'archidiacre et primicier Diodore s'exprima en ces termes : Le saint synode n'a point oublié la promesse du très-bienheureux pape de l'antique Rome, lorsque, il y a deux jours, les patriarches de Constantinople, d'Alexandrie et d'Antiochc, accompagnés de dix-sept évêques, sont allés prier sa béatitude de
lie Conférence. Nouvelles instances au pape; nonveau refus.
1 Labbe, Concil. Constantin., Collât. 1; tom. V, col. 416-429.
530 PONTIFICAT DE YIGILIUS (337-555).
vouloir bien faire connaître sa décision, — Après ces paroles de Diodore, l'assemblée fit la motion suivante : Pour procéder par ordre, il conviendrait de lire d'abord le procès-verbal de la précédente séance. — On fit cette lecture ; puis l'archidiacre Diodore reprit : Le très-religieux synode prie les saints patriarches qui, depuis, sont retournés près du très-bienheureux pape Vigilius, de vouloir bien faire connaître à l'assemblée le résultat de leur mission. — Eutychiusde Constantinople, se levant alors, dit : Selon la promesse que le très-bienheureux pape de l'antique Rome nous avait faite précédemment, nous nous sommes présentés avant-hier (6 mai) à son audience, le priant de venir présider notre réunion, afin de définir la question des trois Chapitres. Il a répondu qu'il lui était impossible de le faire en l'absence des évêques d'Occident; mais qu'il rédigerait par écrit sa sentence et qu'il la communiquerait au très-pieux empereur. — Nous insistâmes en disant : Votre béatitude se souvient qu'elle a daigné nous promettre par écrit de présider en personne le concile. Nous sommes unis de communion avec vous, il ne serait pas juste de différer davantage pour attendre les occidentaux. Dans les quatre précédents conciles œcuméniques, on comptait à peine deux ou trois évêques d'Occident. Aujourd'hui votre béatitude est présente; dès maintenant, quelques évêques d'Italie, d'Afrique et d'Illyrie sont arrivés. Rien ne s'oppose donc à ce qu'il soit passé outre. Le très-pieux empereur exige que la cause soit promptement définie. Nous lui en avons tous fait la promesse. Si votre béatitude croit devoir persister dans son refus, nous n'en poursuivrons pas moins nos réunions. Il ne serait pas juste, en effet, de scandaliser le peuple fidèle et d'offenser l'empereur chrétien par de plus longs délais. • — Le pape maintint sa première réponse, et nous prîmes congé, en le prévenant que nous allions informer le très-pieux empereur du résultat de cette entrevue. Nous le fîmes en effet, et son auguste sérénité prit la résolution d'envoyer au bienheureux pape quelques-uns des dignitaires de la cour, avec un certain nombre d'évêques, pour renouveler les mêmes instances. — L'archidiacre Diodore, prenant ensuite la parole, dit : Selon l'intention qu'il avait manifestée, le
CnAr. VIL — II" CONCILE DE CONSTANTINOPLE V° OECUMÉNIQUE. 531
très-pieux empereur a député hier près du très-religieux pape les illustres patrices Pierre, Constantin, Liberius et Patricius, accompagnés de douze évêques. Les illustres patrices sont présents. Le saint synode les prie de rendre compte de leur mission. — Le questeur Constantin, l'un d'eux, se leva et dit : Précédemment déjà, le 1" jour de mai présent mois, je fus envoyé par le trèspieux empereur notre maître, avec les glorieux patrices Bélisaire, Cethegus et Rufin, près du très-bienheureux pape. Hier, j'y suis retourné avec les personnages illustres dont on vient de citer les noms. L'objet de notre mission était le même. Le très-pieux empereur priait le pape de présider l'assemblée, afin que l'affaire des trois Chapif7'es, discutée en commun , avec pleine et entière liberté des suffrages, reçût enfin une solution. Le pape a fait la réponse que vous connaissez, et de plus il nous a demandé quelque temps afin de rédiger sa décision doctrinale. Nous lui avons fait observer que déjà plusieurs fois, par écrit et verbalement, il avait condamné les trois Chapitres. Ce que désire le très-pieux empereur, ajoutâmesnous, c'est votre présence au concile. Votre béatitude a déjà adressé plusieurs fois au très-pieux empereur la demande d'un délai suffisant pour rédiger une sentence. Sa majesté a répondu qu'elle vous laisserait non-seulement le temps que vous demandiez, mais un plus long encore, à la condition que vous vous joindriez aux trèsbienheureux patriarches et aux révérendissimes évêques, pour discuter en commun la question. Si votre béatitude, a dit l'empereur, persiste à vouloir nous faire connaître isolement sa décision, je n'en suis pas moins dans la nécessité de laisser délibérer les évoques convoqués expressément pour cet objet. Nous ne pouvons souffrir que la confusion et le désordre se perpétuent dans l'Église. Les hérétiques vont sans cesse répétant que les évêques enseignent le nestorianisme. — Malgré toutes ces raisons, le très-bienheureux Vigilius a persisté dans son refus. Il a promis de nouveau de rédiger seul une décision, et de la transmettre au très-pieux empereur. » — Après la déposition du fonctionnaire impérial, on entendit celle des évêques qui l'avaient accompagné et qui reproduisirent les mêmes faits. « Les très-glorieux patrices se retirèrent alors, conti-
532 PONTIFICAT DE VIGILIUS (537-555).
nuent les actes, et le saint synode délibéra. » L'absence des évêques occidentaux était le seul motif qui empêchait le pape de présider le concile. Or, il se trouvait à Constantinople, outre l'archevêque de Milan Dacius, sept évêques de la langue latine, un d'Afrique et les six autres d'Illyrie. Les pères convinrent de leur adresser à chacun individuellement une députation pour les prier de se réunir à eux. Mais ils répondirent tous qu'ils ne viendraient qu'avec le pape : Papa non prœsente, non venio. Les envoyés rapportèrent successivement ces paroles à l'assemblée. « Le saint synode dit alors : Il nous semble que des évêques ne devraient pas refuser ainsi au trèspieux empereur le concours qu'il leur demande. L'apôtre saint Pierre a dit : Oportet nos paratos esse ad satisfactionem omni poscenti nos rationem de nostra sainte *. Quoi qu'il en soit, avec l'aide de Dieu, nous nous réunirons demain pour continuer notre œuvre ^. » iiic con- 44, Le lendemain, en effet (9 mai 553), la troisième conférence
férence. Lee
ture (le la eut licu, mais uniquement pour donner lecture de la profession de
profession de
foi. foi par laquelle les pères reconnaissaient l'autorité des quatre conciles généraux et celle des docteurs de l'Église, en particulier saint Athanase, saint Hilaire, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Augustin, ?aint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Léon, saint Proclus. Après la formule du serment, l'assemblée se prorogea de quelques jours, afin de se préparer à la discussion des trois Chapitrées ^. Il était évident que le pape ne reviendrait point sur sa détermination. Il ne le devait ni ne le pouvait. Les évêques d'Occident, représentant une moitié du monde catholique, étaient absents. Dès le principe, ils avaient nettement saisi l'intrigue des eutychéens qui voulaient, à propos des trois Chapitres dont personne ne songeait à défendre les erreurs, attaquer indirectement l'autorité du concile de Chalcédoine. Leur présence au concile n'était donc pas seulement une question de justice, mais une question de bonne foi. Justinien, après avoir promis de les attendre, exigeait maintenant qu'on se passât d'eux.
1 I Pfitr., III. — * Labbe, Concil., tom. V, col. 429434. — » Labbe, tbid., col. 434, 435.
CUAP. YII. — II" CONCILE DE CONSTANTINOPLE V'= lECUMÉNIQUE. 533
Le souverain pontife, père commun de la catholicité, gardien des droits de l'une et de l'autre Église, pouvait-il sacrifier les Latins aux Grecs, ou réciproquement? La réponse n'est pas douteuse. Il devait donc faire ce qu'il fit, et, là encore, « il usa, comme dit Bossuet, du plus sage conseil : Optimo usus est consilio. » De son côté, Eutycliius, dirigeant une assemblée d'évêques dont le pape refusait la présidence , apporta dans l'accomplissement de sa difficile mission une prudence et une modération admirables. Entre Justinien qui déclamait sans mesure contre le souverain pontife; entre les acéphales qui poursuivaient avec Théodore de Césarée , leur chef, une campagne savamment combinée entre les alarmes de l'Église latine et la précipitation des orientaux malheureusement trop habitués à jouer avec les réunions synodales, le patriarche sut tenir le gouvernail d'une main ferme, et quand le concile eut terminé son œuvre, il se trouva qu'il avait jugé, prononcé, défini exactement comme le pape ^'igilius jugea , prononça et définit luimême. Cette situation, à coup sûr l'une des plus intéressantes de l'histoire de l'Église, mérite d'être attentivement étudiée. Le pape, officiellement informé que le concile, pour obéir aux ordres de l'empereur, continuerait à se réunir, ne s'y opposa en aucune façon. Dès lors, il l'autorisait, mais avec la réserve expresse qu'en l'absence des évêques d'Occident l'assemblée synodale ne saurait avoir aucun caractère d'œcuménicité, ni par conséquent être présidée par le successeur de saint Pierre, pontife suprême et de l'Orient et de l'Occident. Tel est bien, en réalité, le sens dans lequel fut comprise l'abstention de Vigilius, puisque les pères de Constantinople, obligés de continuer leurs séances, ne prirent nulle part le titre de concile œcuménique. Les procès-verbaux de chaque séance en font foi. Ils commencent tous par ces paroles significatives : Considentibus in secretaiio venerabilibus episcopis hujus i^egiœ civitalis ', Nulle part on n'y trouve, comme à Chalcédoine, à Ephèse ou à Nicée, les paroles sacramentelles : Suv£).0ovc7r,; àyîa; -/.ai o'.xouiievtxTjç ouvoSo-j : Conveniente sancta et œcumenica synodo^. Justi-
1 Labbe, ConciL, tom. V, pag. 416. — - Labbe, ConciL, tora. IV, pag. 77.
534 PONTIFICAT DE VIGILIUS (o37-55o).
nien voulait avoir l'avis des évêques d'Orient; les évêques d'Orient le donnèrent; le pape n'y fit aucune difficulté; mais les évêques d'Orient ne pouvaient parler qu'au nom de leur église grecque : l'assentiment du pape et des évêques d'Occident était réservé. En sorte que, pendant toute sa durée, le concile n'était point œcuménique; ce titre et ce caractère ne lui furent attribués plus tard qu'après la confirmation implicite donnée à ses actes par le souverain pontife Vigilius.
ive con- 43. La quatrième conférence s'ouvrit le 12 mai 533. Après la men des Iccture du procès-verbal, le saint synode dit : « Il convient de pro- Théodore de céder enfin à la discussion si longtemps différée des écrits de Théodore de Mopsueste, de la lettre d'Ibas et des opuscules nestoriens de Théodoret. Deux questions, l'une de foi, l'autre de personne, ont été soulevées à l'occasion de Théodore de Mopsueste. Elles seront traitées séparément. — Les notarii dirent : Nous avons sous la main les extraits de Théodore de Mopsueste, relevés textuellement de ses œuvres complètes. — Lisez-les, dirent les pères. — Le diacre et notarius Callonyme se leva et fit cette lecture. » Elle comprenait soixante et onze propositions, empruntées aux principaux ouvrages de Théodore de Mopsueste, aujourd'hui perdus : Libri contra Apollinarem ; Commentaria in Joannem ; Commentaria in actus Aposlolorum ; in Lucam; in Matthœum; Libri de Incarnatione^ etc. Outie des opinions singulières, telles que le prétendu défaut d'authenticité du livre de Job et du Cantique des cantiques, l'auteur niait formellement la consubstantialité du Verbe et la divinité de Jésus- Christ. L'IIomme-Dieu n'était pour lui que le temple ou l'image de la divinité, a C'est une folie, disait-il, de prendre au pied de la lettre l'expression que l'Érangéliste met sur les lèvres de Notre-Seigneur : Accipite Spiritwn Sanctum *. Jésus-Christ n'avait pas le pouvoir d'envoyer le Saint-Esprit, ni de le communiquer par son insufflation aux apôtres. La preuve qu'il ne leur donnait point alors le Saint- Esprit, c'est qu'avant son ascension, il leur recommanda « de rester à Jérusalem, et d'y attendre l'effusion promise de l'Esprit-
' Joan., XX, 22.