II. S
Juifs, la génc^ration contemporaine de Moïse et de Josué avait disparu dans l'intervalle; « elle avait été réunie à ses pères, comme dit l'Ecriture, et ceux qui vinrent ensuite n'avaient point combattu les combats du Seigneur, ils n'avaient pas été témoins des prodiges opérés par sa puissance en faveur d'Israël «. » Habitués aux douceurs de la paix, les fils trouvèrent les armes de leurs pères, trop pesantes pour leurs bras. Supérieurs en nombre aux races cbana' néennes, ils préférèrent les soumettre à leur joug comme tributaires, au devoir sacré de les proscrire. Manassé ^ agit ainsi; Ephi-a'ïm \ Zabulon \ Nepbtali ^ et Dan firent de même. Ce fut une faute, mais ce ne fut point, comme le prétendent les modernes îxégètes, un oubli complet de toute la loi mosaïque, une apostasie en masse de toute la nation juive, qui, à partir de ce jour, aurait vécu, agi, pensé, « comme si Moïse et sa législation n'eussent ja- » mais "existé «. » En vérité les rationalistes sont d'un rigorisme impitoyable pour les Hébreux. Depuis que ce peuple a reçu la loi, il ne doit plus pécher; ou bien, si on le trouve eu faute, c'est que pour lui, la loi n'a jamais existé, que Moïse est un mythe à ses yeux, et l'institution du Sinaï une fiible rétrospective. Ce raisonnement'est de la force de celui-ci : Des milliers de chrétiens ont violé pendant dix-huit siècles la loi de Jésus-Clirist; donc, à leurs yeux, Jésus-Clu ist et sa loi n'avaient jamais existé.
16 Le S'^isneur n'eut pas pour son peuple Tinexorable rigueur *G^"""l^ des rationalistes modernes. U connaît mieux la faiblesse du cœur fe?* humain, et sa justice est. toujours l'alliée de la miséricorde. « L'ange qui avait apparu autrefois à Josué dans les plaines de Galgala, vint de nouveau parler aux fils d'Israël de la part de Jéhovah : Je vous ai délivrés de la servitude égyptienne, dit-il, c'est moi qui vous ai introduits dans cette terre promise à vos aïcu.v, et j'ai lait avec vous un pacte qui doit durer à jamais. Cependant je vous avais expressément interdit de contracter des aliances avec les habitants de cette contrée, et je vous avais donné
* Judic, cap. H, 10. -*ILia., cap. i, 28. - " Ibid., cap. l, 29. - W^irf., cap.l, 80. — » Jiid., cap. I, 33. — • làid., cap. i, 35.
L'ampc du
l'ordre de les foire disparaître du milieu de vous. Ma défense et mes ordres n'ont point été respectés. Pourquoi avez-vous agi de la sorte? Maintenant, puisque vous l'avez voulu, je ne détruirai pas ces nations ennemies; elles demeureront près de vous comme une menace toujours vivante, et leurs cultes idolâtriques seront des pièges sans cesse ouverts sous vos pas pour votre ruine. — En entendant ces paroles, les fils d'Israël versèrent des larmes et élevèrent leurs voix suppliantes vers le trône de Jéliovab. Le lieu témoin de cette vision fut appelé le champ des Pleurs *. Le peuple immola des victimes de propitiation * à Jéliovali. » Il y a, ce nous semble, dans le repentir d'une nation entière qui consacre la mémoire de sa faute et de sa pénitence par le nom de champ des Pleurs, donné à la vallée qui les avait vu répandre, une idée diamétralement opposée à l'oubli de Jchovab et de la loi mosaïque, dont nous parle l'exégèse nouvelle ! « Rîaintenant qu'Israël a laissé passer l'beure des combats, voici, ajoute l'bistorien sacré, le nom des races étrangères que le Seigneur laissa subsister sur le sol de Ghanaan, pour servir dinstruction vivante à la génération qui n'avait point voulu de guerre, et pour que les suivantes eussent, dans l'avenir, l'occasion
1 Les commentateurs ne sont pas d'accord sur la situation du champ des Pleurs, en hébreu Bochim, et dans le grec des Septante «s/xa toû nX'jLvBuîivoç. Quelques-uns le placent daus la plaine de Silo. Josèphe, dont le témoignage est ici d'autant plus important qu'il représente la tradition nationale, indique la forêt et la vallée de Rapliaïm, au midi de Jérusalem, comme le théâtre de cet évéuemsDt. Cette opinion paraît la plus probable (Voir Bonfrer., in Judic. Commentar., cap. n, 1).
* Judic, cap. n, 1-5. Voici comment M. Muuk expose le fai! qu'on vient de lire : « Un messager de Dieu, ou un prophète, se présenta pou montrer aux » Hébreux les conséquences de leur faiblesse. Le peuple reconi?'. ^a vérité » de tout ce que disait l'homme de Dieu; mais il ne pouvait plus re poudre à » son appel que par des larmes. » De bonne foi, est-ce là un résumé historique de ce passage? Qui ne croirait en lisant ces lignes de M. Muuk, que l'ange du Seigneur (car le texte est formel : Angélus Domini de Galgalis), vient donner l'ordre aux Hébreux de prendre les armes et de se lever en masse contre les Chauanéensî Cependant l'ange dit formellement le conlrair,^, ri annonce que le Seigneur ne veut plus détruire les ennemis qu'Israël a ménagés par une i&che condescendance, et qu'il les réserve, selon la fome du texte hébraïque, •■omme une épiue au pied des Ilôhreux, et un piège à liiur cu.'ur [S. ilauk, Palestine, \ ag. 227),
de s'exercer aiix armes et à la discipline militaire. Ce furent les cinq satrapies des Philistins sur la côte méridionale de la Méditerranée, les Sidoniens de la côte septentrionale, les Cbananéens et les lîévécns, depuis les monkignes du Liban et de l'Herraon, jusqu'à l'entrée d'Emath *, » sur les flancs escarpés de l'Ouad-el-Hammam, près du lac de Génésareth 2. Les Israélites devaient bientôt faire la triste expérience des malheurs qu'un tel voisinage ne manquei'ait pas d'attirer sur leur tête, lafeinrae ^"^ ' Eu attendant, ils allaient être obligés de tourner contre leurs rÊphralm. frèrcs , dans les horreurs d'une guerre civile 3, longue et désas- ^itanu"e ti'Guse, Ics armcs qu'ils n'avaient point employées contre les Cha- Cabaa. nauéens. (( Un Lévite, habitant le versant occidental des monts d'Ephraïm, avait épousé une jeune fille de Bethléem, dans la tribu de Juda. Soit inconstance, soit amour exagéré de la famille, l'épouse bethléémite abandonna bientôt la maison de son mari et revint cliez son père, où elle passa quatre mois, après lesquels le Lévite, résolu à renouer par ce témoignage de tendresse des liens si légèrement brisés, se mit en route pour Bethléem. Il était accompagné de son serviteur et emmenait deux ânes, l'un pour les provisions, l'autre pour servir de monture à la jeune femme qu'il comptait ramener avec lui. Tout réussit au gré de ses espérances : parfaitement accueilli par elle, il fut introduit dans la maison de son beau-père, qui l'embrassa en pleurant de joie, et le retint quatre jours près de lui, en lui prodiguant les marques de l'affection la plus franche et la plus cordiale. Le cinquième jour, le Lévite se prépara, dès l'aurore, à reprendre sa route. Son beau-père le retint encore : Consens du moins à prendre un dernier repas avec nous, et quand le jour sera plus avancé, tu partiras. — Le festin se prolongea plus qu'on n'avait pensé, et quand le jeune homme se leva enfin pour partir, emmenant avec lui sa femme et son servi-
j^ » JufJic, cap. m, 1-3. — 'Voir M. de Saulcy, Dict. desanliq. bibliq., pag. 298;
Relaod., l'alœst. illustr., pag. 202 et7y8. — ' L'épisode de la guerre contre lea Beujamiles, racoulé aux chapitres xix, xx et xxi du Livre des Juges, est rapporté par luus les commeutateurs à l'époque que nous lui assignons ici (Voir Boufrer., in Jud. Comment., cap. xix, 1).
leur, son beau-père lui dit : Vois maintenant; le jour est déjà avancé, le soir approche, diffère jusqu'à demain ton départ, et achevons ensemble cette dernière journée. Demain, dès l'aube, tu reprendras la route de ta demeure. — Ce conseil était sage *; la Lévite ne voulut pas le suivre, il s'obstina à se mettre en chemin. Vers la nuit, la petite caravane se trouvait en face de la citadelle chananéenne de Jébus. L'ombre commençait à descendre dans la plaine, le serviteur dit à son maître : Si vous m'en croyez, nous nous détournerons de la route pour monter à la ville des Jébuséens, et nous y passerons la nuit. — Non, répondit le Lévite, je ne mettrai point le pied dans une ville étrangère, qui n'appartient point aux fils d'Israël^. Allons jusqu'à Gabaa, nous y recevrons l'hospitalité; peut-être même pourrons - nous avancer jusqu'à Rama. — Les voyageurs continuèrent donc à marcher. Ils dépassèrent Jébus; le soleil avait disparu de l'horizon quand ils approchèrent de Gabaa, ville de la tribu de Benjamin : ils y entrèrent pour y passer la nuit. Parvenus à la grande place, ils s'assirent à terre, à la manière des Orientaux. Aucun des habitants ne leur offrit l'hospitahté ^. En ce moment, un vieillard qui reve-
* La route que le Lévite devait suivre de Bethléem à la montagne d'Ephraïm, en passant par Jérusalem, ne pouvait guère être de plus de six à huit lieues. En une journée il pouvait facilement franchir cette distance, sans être obligé de passer une nuit en chemin. Le conseil de son beau-père était donc infiniment plus sage.
» On voit combien ce Lévite attachait de prix à la stricte observation de la loi mosaïque, qui défendait aux Hébreux le contact avec les infidèles.
» Ainsi que le Lévite le dira lui-même, la petite caravane, campée au milieu de la place de Gabaa, avait ses provisions de voyage, pour la nourriture des hommes et des animaux. Le climat de l'Orient se prête d'ailleurs merveilleusement à ces campements nocturnes en plein air. Le Lévite n'alla point frapper aux portes des habitants de Gabaa pour leur demander un asile, comme il l'eût fait dans nos froides contrées de l'Occident. Mais la loi de l'hospitalité, sacrée chez tous les peuples de l'antiquité, et si parti^-ulièrement recommandée à chaque page de l'institution mosaïque, faisait un devoir d'aller au devant de l'étranger et de lui offrir un abri. C'est la violation de ce devoir par les habitants de Gabaa, ces fils de Jémini, ces fils de Bélial, que le texte sacré constate ici par ces paroles : Et nuUus eos recipere voluit hoê» pitio (Voir Bonfrer., in lib. Jud. Comment., cap. xix, 15).
118 nisTOiRE DE l'Église. — iv' époque. — ère des jugi^s (1580-1080).
nait de la campagne, après le travail de sa journde, traversa la place. Etranger lui-même, car il appartenait à la tribu d'Eplaraïrn, il était venu se fixer à Gabaa, au milieu des fils de Jémini (Benjamin). Ce vieillard aperçut les voyageurs campés sur la place ar milieu de leuis bagages déchargés. Il dit auLc^^te : D'où viens-tu"» et où vas-tu? — Nous venons, répondit-il, de Bethléem, dans la tribu (le Juda, et nous retournons dans notre pays, sur la montagne d'Ephraïm, avec l'intention de passer par Silo, au Tabernacle du Seigneur. Nul ne nous a offert l'hospitalité. Nous avons de la paille et du foin pour les animaux, du pain et du vin pour notre nourriture, il ne nous manqpie qu'un abri. — Que la paix soit avec vous! dit le vieillard. Je vous offrirai tout ce qui vous sera nécessaire. Fais-moi seulement la grâce de me suivre, et de ne pas camper ainsi sur cette place. — Le vieillard les introduisit donc dans sa demeure, et voulut lui-même fournir la nourriture pour les animaux; puis, ayant lavé les pieds de ses hôtes, il leur offrit le repas du soir. Ils étaient encore à table quand des clameurs furieuses retentirent au dehors. Quelques hommes de Gabaa, véritables fils de Bélial, assiégeaient la porte de la maison, et renouvelaient l'horrible scène de Sodome, au temps de Loth. Après une résistance héroïque de la part du vieillard et du Lévite, ces monstres s'emparèrent de la jeune Bethléémite, et assouvirent, en la couvrant d'outrages, leur infâme brutaUté. La nuit entière s'écoula au milieu de ces scènes d'horreur. Au point du jour, les cris avaient cessé, le Lévite ouvrit la porte, sa jeune épouse était couchée à terre, sans mouvement, les mains crispées sur le seuil qui n'avait pu la protéger. Il essaya de la rappeler à la vie. Lève-toi, lui dit-il. — Elle était morte '. »
Appel stix 18. « Dans sa douleur, le Lévite ne fit pas entendre une parole.
Jnerrenatio- U dép sa sur uu dcs âucs Ic corps de colle qu'il avait tant aimée,
nale contre .,,.11 t. , 1 t a • • 1
ta tribu fie sortit de la ville maudite et regagna sa demeure. La, saisissant un glaive, il coupa le cadavre en douze morceaux, qu'il envoya à
^Judic. caj.. XIX, 1-28.
B«DJaniin.
CHAP. I. — GOUVERNEMENT DES ANCIENS (1380-1 Oo4). 119
chacune des douze tribus d'Israël comme un sanglant témoignage. Une immense acclamation d'horreur répondit à cet envoi funèbre. Jamais, disait-on, a-ien de semblable ne s'était vu en Israël, depuis le jour où nos pères ont quitté l'Egypte ! Que toute la nation se rassemble pour juger le crime et punir les coupables ! — De tous les points de la Terre promise, de Dan à Bersabée et des champs de Galaad, les fils d'Israël se réunirent donc devant l'Eternel à Maspha '. Quatre cent mille hommes étaient sous les armes, entourant l'Arche d'alliance. Seule, la tribu de Benjamin était absente. Le Lévite, interrogé, raconta les faits dans leurs tragiques détails. Vous savez maintenant, ajouta-t-il, le forfait inouï qui vient de souiller votre territoire. Enfants d'Israël, rassemblés en ce lieu, vous l'avez entendu! voyez et jugez. — -La réponse fut unanime ; elle s'éleva de toute la foule comme la voix d'un seul homme. Aucun de nous, dirent-ils, ne retournera à ses tentes et ne remettra le pied sur le seuil de sa demeure, avant que la vengeance commune n'ait éclaté sur Gabaa , et que nous n'ayons égalé la punition au crime ! — Une députation reçut l'ordre de porter à la tribu de Benjamin les dernières résolutions de l'assemblée. Les envoyés s'acquittèrent de leur mission : Pourquoi, dirent-ils, une telle horreur commise au milieu de vous est-elle restée impunie? Livrez-nous les infâmes qui ont souillé la ville de Gabaa d'un tel forfait. Qu'ils meurent, et que l'opprobre d'Israël soit effacé dans leur sang! — Les Beujamites rejetèrent cette juste proposition. De toutes les villes de leur tiibu. ils se réunirent en armes pour secourir Gabaa et combattre les fds d'Israël. Vingt-cinq mille auxiliaires se joignirent de la sorte aux habitants de Gabaa, qui formaient à eux seuls un corps de sept cents hommes, les plus vaillants et les plus habiles guerriers de tout le peuple juif, La fronde était lem* arme favorite. Ils la maniaient indilïéremment de la main droite ou de la main gauche, et toujours avec une précision prodigieuse. La pierre lancée par eux allait couper un cheveu qu'ils
* Plaine immense, à côté de Silo. 11 y avait en Palestine plusieurs localité» qui portaient le nom de Maspha.
i20 HlSTOIRi: DE l'église. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (1380-1080).
ùuspendaienl comme but *. Avant de commencer les hostilités, les fils d'Israël consultèrent solennellement le Seigneur dans son Ta« bernacle à Silo. Quel sera, demandèrent-ils, notre guide et notre chef dans la guerre contre les enfants de Benjamin? — Le Seigneur répondit : Que Juda soit votre chef. — Pleine de confiance, l'armée se mit en marche, et vint camper sous les murs de GaMâ. Le lendemain les fils d'Israël se disposaient à en faire le siège, lorsqu'une vigoureuse sortie des Benjamites vint jeter le trouble et l'etiroi dans les rangs. Vingt miUe Israélites périrent sous leurs coups dans cette première journée. Dans leur consternation, les fils d'Israël revim^ent se prosterner devant l'Arche du Seigneur; ils passèrent la nuit dans la prière et les larmes, et interrogèrent de nouveau l'oracle divin. Faut-il continuer ou non la guerre contre les fils de Benjamin, nos frères? demaudaient-iis. — La réponse fut encore atiiimative : Marchez contre eux et engagez le combat, répondit le Seigneur. — Une nouvelle attaque contre Gab;ia eut donc heu avec la même ardeur que la veille , et le résultat en l'ut aussi désastreux. Dix-huit mille hommes tombèrent sous les coups éies Benjamites. L'armée d'Israël se réunit tout entière autom' du Tabernacle. Assis en plem^ant sous leurs tentes, les guerriers achevèrent cette journée dans le jeûne et la prière. Des holocaustes et des victimes pacifiques fm-ent oiièrts à Jéhovah, et, pour la troisième fois, le grand prêtre Phinées porta devant l'Arche d'alliance la demande du peuple : Devons-nous encore poursuivra la guerre contre les enfants de Benjamin, nos frères, ou faut-il renoncer au combat? — Marchez contre eux, répondit le Seigneur,
* La fronde, aux mains des peuples de l'antiquité, était une arme de précision, presque aussi sûre que le sont devenues les armes à feu daus les temps modernes. Le passage de Florus sur l'habileté des frondeurs des îles Baléares est uu lieu commun classique. Maires filios suos alio abo vesci non pitiuntur, qiiàrit eo queni fuudd dejecerunt (Florus., BelL Balearic, lib. 111). La pierre, ou la balle de plomb conique lancée par la fronde allait atteindre, comme nos balles actuelles, l'oiseau dans sa course rapide. Voici une citatiou de Phiioslrate, moins connue : Fundâ etiam adeo subiiliier jaculaniur Indi, ui emisso lapide aut glande, pueri extremos duntaxat capillos attingatU (PhiJoslr., Vit* Apollon., lib. 11, cap. xQ^
demain je les ferai tomber en votre pouvoir. » Avec celte promesse de victoire, le Seigneur inspira aux chefs de la tribu de Juda les mesures propres à l'assurer. L'armée d'Israël fut partagée en trois corps; l'un reçut l'ordre de tourner Gabaa, en dérobant sa marcbe à l'ennemi, et de prendre position à foccident de la ville; le gros de l'armée fut massé au centre de là plaine du Palmier [Baal' Tliamar), à deux milles environ de Gabaa, dans la direction du nord-est; enfin un troisième détachement de dix mille hommes fut chargé d'engager le combat , avec ordre de se replier, dans une fuite simulée, par les deux routes de l'ouest et du nord-est, de façon à attirer les Benjamites dans les deux embuscades préparées. Tous ces mouvements stratégiques furent exécutés avec un éga\ succès *. Au mathi, les dix mille hommes désignés pour l'attaque se mirent en marche. « Les Benjamites sortirent de la ville et s'élancèrent à leur rencontre avec leur audace accoutumée. Une courte résistance les attendait; bientôt ils eurent fait tourner le dos à un adversaire qui ne demandait qu'à fuir, et ils se mirent à sa poursuite dans les deux directions prévues. Une victoire pareille aux deux précédentes leur semblait assurée. Sans défiance, ils s'engagèrent dans la route qui conduisait à Baal-Thamar. A mesure qu'ils s'éloignaient ainsi de la ville, le corps d'Israéhtes embusqué à l'occident s'élançait dans la cité abandonnée, s'en rendait maître, et, suivant le signal convenu, allumait un grand feu sur la hauteur pour avertir de sa victoire. Quand la colonne de fumée qui s'en élevait fut aperçue dans la plaine du Palmier^ les dix mille prétendus fuyards firent volte-face et repoussèrent les Benjamites; le gros de l'armée les enveloppait en même temps de toutes parts. La surprise, l'hésitation, le désordre furent bientôt à leur comble dans la troupe ennemie. Dix-huit mille des plus vaillants guerrier» de Benjamin tombèrent en ce lieu sous les coups des vainqueurs. Le reste essaya de s'ouvrir un passage à travers cette forêt d'ennemis, et de gagner les montagnes au sud de Gabaa. Cette tentative désespérée coûta la vie à cinq mille hommes , mais le chemin
* Cette disposition de l'armée d'Israël résulte clairement de la narraliOB biblique {Judic, cap. x^> 30-48). Voir Bonfrer., Commentar. in V. 33.
122 HISTOIRE DE l'Église. — iv' époque. — ère des juges (1380-1080).
de la fuite était ouvert. Deux mille six cents soldats, seuls survivants de toute l'armée rebelle, s'y précipitèrent. Les fils d'Israël les poursuivirent jusqu'au soir dans les sentiers de la montagne, et en tuèrent encore deux mille. La nuit mit fin au carnage, et le lendemain, les six cents fuyards échappés au massacre ayant dépassé les hauteurs de Jébus, se rallièrent sur le rocher de Remmon, au sud de Jérusalem *. » C'était le reste de toute la tribu de Benjamin.
La tribu de 19. « Lcs fils d'Israël vainqueurs passèrent au fil de l'épée tout ce men^X" qui était resté dans la cité de Gabaa ; et toutes les villes et bourgades **DeuiTdéT' de Benjamin furent dévorées par les flammes. Or, dès le commensŒs^mè cément de cette expédition, le peuple, réuni à Maspha, s'était enwnfèrvJ'rT gagé par un serment solennel. Nul d'entre nous, avait-il dit, ne BlnSmin. douncra ses filles en mariage aux enfants de Benjamin. — Quand, après la victoire, l'armée réunie devant TArche d'alli^mce à Silo eut offert des holocaustes et des victimes à Jéhovah, elle comprit l'indiscrétion de ce téméraire serment. Seigneur, Dieu d'Israël, disaient-ils en pleurant, faut-il qu'une pareille calamité afflige encore votre peuple! Une des douze tribus doit-elle donc disparaître de son sein? — Tous les sentiments fraternels en faveur de Benjamin se réveillaient dans les cœurs. Les souvenirs des patriarches revivaient avec une nouvelle énergie. C'en est fait, disait-on , une tribu est anéantie ! D'où prendront-ils des femmes pour perpétuer le sang de Benjamin? Nous sommes liés par notre serment! — Dans leur désespoir, ils se rappelèrent que la ville de Jabès-Galaad, au-delà du Jourdain, au sud-est du lac de Généza reth, avait pris parti pour les Benjamites, et, seule d'entre toutes les cites d'Israël, avait refusé de se rendre à Maspha avec le peu pie de Dieu. Cette révolte devait être vengée; mais on pouvait en tirer parti pour trouver des épouses aux Benjamites. Dix mille guerriers d'élite furent chargés d'aller exécuter la seîitence de proscription contre les coupables. Les habitants de Jabès-Galaad furent passés au fil de l'épée ; mais on réserva toutes les jeune»
*Judic.j cap. iix, 28 ad ultim.; cap. ix intcffrum.
filles, qui furent envoyées, au nombre de quatre cents, aux Benjamites réfugiés sur le rocher de Remmon : elles devinrent leurs épouses. Il restait encore à pourvoir deux cents de ces guerriers. A une fêle où les jeunes filles de Sicliem réunies avec leurs parents à Silo formaient des chœurs de danse, les deux cents Benjamites, cachés dans les vignes d'alentour, firent une irruption soudaine, et s'emparèrent chacun d'une épouse. Tel avait été le moyen concerté entre eux et les vieillards d'Israël pour éluder la rigueur du , serment. Si les pères ou les frères de ces jeunes filles, avaient dit les vieifiards, vous reprochent cette violence, et vous menacent de leur colère, nous interviendrons en votre faveur. Ayez pitié d'eux, leur dirons-nous. Ils vous avaient priés de leur donner vos filles, mais vous n'étiez pas libres de les leur accorder. Ce n'est point par un abus de la force, ou par le droit de la victoire, qu'ils ont voulu s'en rendre maîtres. La faute doit en être rejetée sur l'imprudence et la témérité de notre serment. — Toutes ces choses étant ainsi accomplies, les fils d'Israël, groupés par tribus et par familles, reprirent le chemin de leurs demeures ^ » La faute de Benjamin avait donné lieu à une manifestation nationale, dont le caractère est bien évidemment celui de l'attachement le plus sincère au culte de Jéhovah et à la loi de Moïse. La tragique histoire de la jeune Bethléémite mit ces sentiments en refief. Hélas! pourquoi ne le dirions-nous pas? Au sein de nos sociétés, si fières de leur moderne civilisation, un attentat contre les mœurs publiques n'est pas chose rare. Les plus horribles excès des passions humaines deviennent presque familiers à notre siècle, par leur répéfifion obstinée-. Nous n'avons pas le droit, philosophes de la
* Judic, cap. XXI lutegrum.
* Nous croyons que M. Muuk s'est beaucoup plus préoccupé de l'idéal que du réel, quaud il dit que tout cet épisode de l'histoire juive ue présente que « des actes indignes d'un peuple policé et vivant sous un gouvernement H régulier et sous des lois civilisatrices (S. Munk, Palestine, pag. 230). » Il est évident que si le Code pénal et la constitution française eussent été établis à Gabaa, quelques gendarmes et un tribunal composé de jurés auraient eu à [lunir les acteurs du crime, à moins que toute la tribu n'eût pris les armes j'U faveur des coupaLles, ce qui eut lieu par le fait. Eu ce cas, il y aurait eu
124 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES {i 08O-IO8G;*
dernière heure, quand nous soDimes environnés de spectacles de ce genre, de simuler une indignation vertueuse, parce qu'une seule fois, nous rencontrons un pareil forfait dans l'histoire des Hébreux; et, surtout, nous n'avons p?.s le droit de méconnaître la grandeur et la noblesse de ce mouvement d'une nation entière, qui se lève pour venger la sainteté des mœurs outragées, la majesté du- lien conjugal, la dignité d'une épouse, la faiblesse d'une femme. Eh! plut à Dieu que les sociétés modernes eussent conservé cette hor- * reur nationale pour le crime, et qu'elles se montrassent aussi zélées pour le maintien des lois de la morale et de l'honneur.! Dans l'effaceraent général des siècles de corruption et de décadence, on en arrive à n'avoir plus d'attendrissement que pour les criminels et de pitié que pour les scélérats. Chez les races jeunes et vigoureuses, le sentiment national est ardent et fier; mais s'il dépasse quelquefois le but, c'est toujours du côté de la justice qu'il excède. C'est en effet le caractère propre des résolutions populaires et des assemblées délibérantes, de subir, plus que toute autre forme de gouvernement, la pression des événements extérieurs, et de se jeter dans les extrémités les plus opposées au gré de l'opinion dominante. On a pu en faire la remarque dans le récit qui précède, et l'on comprend parfaitement le sens de cette parole de l'Ecriture, qui résume admirablement toute la portée poUtique de cet épisode : « En ce temps-là, il n'y avait point de roi en Israël, et cha- » cun faisait ce qui paraissait le plus juste à ses yeux '. » Enisode ^0. Les mêmes expressions se retrouvent trois fois encore dans
le texte sacré ^, pour caractériser un fait d'un autre genre, dont
émeute et peut-être révolution. Mais le Code pénal et la constitutioa française étaient inconnus chez les Hébreux en l'an 1400 avant Jésus-Christ, et nous ne voyons pas qu'il soit possible, à moins d'un énorme anachronisme, d'appliquer au fait en question une organisation qui n'existait pas encore.
. » Judic, cap. XXI, 24.
* Judic, cap. XVII, 6 et cap. xviii, 1-31. L'épisode de Michas et de VElohitn des Danites. que nous allons raconter (Judic, cap. xvu et xviii), doit être placé, dans l'ordre chronologique, avant l'époque de la prem:èr3 servitude des Hébreux, sous Chusan, et leur délivrance par le premier Juge Olhoniel (Voir Bonfrer., Cor/imea<ar. Judi-.., cap. xvu, 1).
Episoi
4e Michas.
l'appréciation a également donné lieu aux jugements les plus exagérés et les plus contradictoires. Voici la narration biblique : « Vers cette époque, vivait, sur la montagne d'Ephraïm, un Israélite nommé Micbas. Un jour, il dit à sa mère : Les onz'j cents sieles d'argent que vous aviez amassés pour accomplir un vœu, sont entse mes mains. Les voici. — Que Jéhovah bénisse mon fils! répondit la mère. J'ai consacré cet argent au Seigneur, et j'ai fuit vœu de l'employer à. un pieux usage. — Elle prit donc cet argent, et remit deux cents sieles à un ouvrier habile qui exécuta les ouvrages ûe sculpture et de fonte destinés à la maison de Micbas. Ce dernier prépara dans sa demeure un oratoire dédié au Seigneur ; il fit un éphod et des tliérapbim, consacra les mains d'un de ses fils, et l'institua prêtre de son oratoire. En ce temps-là, il n'y avait pas de roi en Israël, et chacun faisait ce qui paraissait juste à ses yeux. Or, Michas avait à Bethléem de Juda un jeune parent * qui était de la tribu de Lévi. Ce Lévite quitta sa patrie pour paicourir la Terre promise, et trouver un séjour qui lui procurerait plus d'avantages que la maison paternelle ne pouvait lui en offrir. Passant près de la montagne d'Ephraïm, il se détourna de sa route pour visiter Michas, son parent. Aux interrogations de ce dernier, il répondit : Je suis, comme vous le savez, un pauvre Lévite de Bethléem dans la tribu de Juda. Je voyage dans l'espoir de trouver un séjour plus avantageux pour moi que celui de la maison paternelle. — Reste avec moi, lui dit Michas, tu seras pour moi un père et un prclre. Je te donnerai, chaque année, dix sieles d'argent, deux manteaux, et te fournirai tout ce qui est nécessaire à la vie. — Le jeune Lévite accepta cette proposition; il demeura chez son parent, qui le traita comme son propre fils. Michas fut fidèle à ses engagements; et, dans la joie de cette heureuse rencontre, il s'écriait : Jéhovah me comblera de ses bénédictions! J'ai maintenant dans ma demeure Mil prêtre de la famille de Lévi ^ I — En ces jours donc où
* Aiasi que le fait observer le savant Bonfrerius, cette parenté d'un EphraK mite avec un membre de la tribu de Lévi ne pouvait être que par la ligaf maternp.lle (Boufrer. Commentar. //■'*• Judic, cap. xvu, 7).
• Judtç.f cap. xvu integr.
126 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (lo80-1080).
Israël était sans roi, ia tribu de Dan, resserrée parles Amorrliéens • dans une ré^on montagneuse, n'avait pu encore se mettre en possession du territoire qui lui avait été assig-né. Les fils de Dan choisirent cinq de leurs plus vaillants guerriers, et les chargèrent de parcourir, dans un voyage d'exploration, toutes les frontières de la Terre promise, pour y trouver une contrée favorable à l'établissement d'une colonie. Ces envoyés prirent leur route par la chaîne de montagnes qui partage la Palestine dans sa longueur, probablement pour é\iter la rencontre des Chananéens, qui se maintenaient encore dans les vallées. Ils arrivèrent un soir à la maison de Michas, et y reçurent l'hospitalité. Ils connaissaient le jeune Lévite de Betliléem. En le retrouvant sous ce toit étranger, ils lui dirent: Qui vous a amené ici? Qu'y faites-vous et pourquoi avez- vous quitté votre patrie? — Le Lévite leur raconta son histoire, et leur apprit que Michas l'avait retenu chez lui pour y exercer les fonctions sacerdotales. Ils le prièrent alors de consulter le Seigneur sur l'issue du voyage qu'ils entreprenaient. Le Lévite y consentit et leur transmit cette réponse : Allez en paix. Jéliovah vous accompagne et sa bénédiction couronnera votre entreprise, — Les envoyés continuèrent donc leur voyage , se dirigeant vers le nord de la Palestine. Ils parvinrent jusqu'aux pieds de l'Anti-Liban, dans la tribu de Nephtah, et arrivèrent à la ville sîdonienne de Lais, aux sources du Jourdain. La population calme et tranquille vivait en sécurité, confiante dans la protection bien plus nominale que réelle des Sidoniens, dont elle était séparée par un long intervalle. D'ailleurs, les Nephtalites étaient trop faibles pour l'attaquer, et la laissaient jouir en paix de ses richesses. Les cinq explorateurs, pleinement renseignés sur tous ces faits, revinrent à leurs frères de la tribu de Dan, et rendirent compte de leur mission. — Venez, disaient-ils. Allons les attaquer. Le territoire est d'une fertilité et d'une richesse admirables. Ne perdons pas de temps; nous pourrons nous en rendre maîtres, sans coup férir. Les habitants vivent dans la sécurité la plus complète, au milieu d'une vaste contrée, isolée d€
• Juiliv., cap. I, U,
CHÂP. I. — GOUVERNEMENT DES ANCIENS (1580-1S54). v^
tout secours. Venez, le Seigneur nous mettra en possession d'un pays abondant, qui produit toutes les richesses de la terre. — Leurs paroles furent accueillies favorablement. Six cents guerriers se réunirent en armes, des villes de Saraa et d'Esthaol, et se mirent en marche sous leur direction. La première halte fut à Cariathiarim, à quelques milles de Jérusalem, dans l;i tribu de Juda Le lendemain, la colonne expéditionnaire venait camper sur la montagne d'Ephraïm, à une petite distance de la maison de Michas. Les cinq explorateurs dirent aux guerriers leurs frères : Il y a dans cette demeure un autel, avec l'éphod, les théraphim et la statue. "Voyez ce que vous voulez faire. — En parlant ainsi ils se dirigeaient vers la maison de Michas. Bientôt ils y entrèrent, et les six cents hommes se tenaient à la porte, les armes à la main. Le Lévite était seul; les guides le saluèi-ent avec des paroles de paix, et s'étant introduits dans le sanctuaire, ils enlevèrent la statue, l'éphod et les théraphim. Que faites-vous? s'écria le prêtre. — Taisez-vous, répondirent-ils. Mcllcz le doigt sur votre bouche, et suivez-nous. Vous serez notre prêtre et notre père. Ne préférez-vous pas l'honneur de devenir le prêtre d'une tribu tout entière en Israël, aux modestes fonctions que vous remphssez ici près de Michas? — Le Lévite se décida promptement; il prit lui-même les objets sacrés dans ses mains, et suivit les étrangers. La troupe se remit aussitôt en marche; on fît passer en avant les troupeaux et les bagages, les femmes et les enfants, pour être en mesure de repousser l'agression qu'on prévoyait. Elle ne se fit pas longtemps at- V.ndre. Michas, aussitôt que la disparition du Lévite lui avait été connue, avait rassemblé tous ses serviteurs, et s'était mis à la poursuite des étrangers. Que veux-tu? lui dirent les Danites, et pourquoi ces cris? — Mon Elohim, que j'ai fait faire moi-même, le prêtre qui le servait, tout ce que j'ai de plus cher au monde, vous me l'enlevez; et vous me demandez encore : Que veux-tu? — La petite troupe de Michas n'était pas en mesure de soutenir la lutte. Les ravisseurs le lui firent comprendre : Prends garde , lui direntils, d'exciter davantage notre colère par tes clameurs. Si nous tournées nos armes contre toi, tu périras, et toute ta maison subira 1«
128 msToiuE DE l'église. — r\'' épocue. — ère des juges (] 580-1080).
même soil! — ^liclias désespéré reprit le chemin de sa demeure. Les six cents guerriers, emmenant avec eux le Lévite et son autel, arrivèrent à Lais, sans que le peuple sidonien eût été prévenu de leur approche. Il ne leur fut pas difficile de se rendre maîtres d'une cité ainsi oitaquée à l'improviste. La population fut passée au fil de l'épco, avaiTt que personne ne pût venir à son secours, et. la ville fut livrée aux flammes. Les vainqueurs fondèrent en ce lieu me cité nouvelle , à laquelle ils donnèrent le nom de Dan , leur aïeul. Us y établirent l'oratoire enlevé à la maison de Michas, et le Lévite de Bethléem, Jonathas, fils de Gersom et petit-fils de Manasse '. Ses descendants lui succédèrent dans les fonctions sacerdotales, et l'Eloliim de Michas demeura en ce lieu, jusqu'aux jours où les Philistins s'emparèrent du pays, prirent l'Arche du Seigneur, et réduisirent les Hébreux en captivité. En ces jours, il n'y avait point de roi en Isi-aël^. » Appréciation 21. M. Muuk fait suivre le récit de cet incident d'une apprécia- '"^ ^ tiou sommaiie que nous reproduisons : « On voit, dit-il, par ce ré- » cit, que la loi de Moïse conservée dans le sanctuaire de Siloh res- » tait sans infiuence sur le peuple, qui méconnaissait entièrement t son esprit. » Ainsi la veuve qui consacre à Jéhovah une somme considérable d'argent^ fruit de ses économies; le fils qui, dans une pensée de désintéressement complet, s'associe au vœu de sa mère; la famille qui se place par la construction d'un oratoire domestique sous la protection spéciale du Seigneur; le patcrfannUas qui accueille, con)me l'envoyé du Ciel, le prêtre de la race de Lén, et qui s'écrie : « C'( st maintenant que Jéhovah me comblera de ses » bénédictions, puisque j'abrite un prêtre sous mon toit! » toutes ces idées, tssenliellement théocratiques, sont la preuve que «la B loi de Moïse restait oubliée dans le sanctuaire de Silo ! » Les envoyés de la tiibu de Dan, qui consultent le Seigneur sur le sort de leur expédition; les six cents guerriers qui attachent un toi prix ^ 66 mettre sous la direction d'un prêtre; qui violent les droits de
* C'est ainsi que le texte hébraïque donne ce nom,, qui a été traduit, dao* la Vultrate, par celui de Moïse. — « Judic.» cap. xvni iutegr.
l'hospitalité par un sentiment excessif, il est vrai, mais par cela même plus accusé, de pieuse confiance en Jéhovah; qui consacrent leur nouvelle patrie sous l'invocation de ce nom sacré, tout cela est la preuve que « la loi de Moise était restée sans intluence sur » le peuple! » Non! Non! C'est se tromper et tromper les autres que tenir un pareil langage. Qu'on dise, si l'on veut, que trop profondément attachés à toutes les formes du culte mosaïque, cette famille et ce peuple, en reproduisant un oratoire domestique qui leur rappelait le Tabernacle de Silo, s'exposaient à violer le principe de l'unité du culte, et l'on aura dit la vérité. Riais confondre ces choses avec l'idolûtde la plus grossière ; ne voir dans tout cela que l'oubli simultané de toute la nation juive , qui foule aux pieds la loi du Sinaï, c'est abuser des privilèges que s'arroge la moderne philosophie de l'histoire. En supposant qu'il y eût dans le fait même une véritable idolâtrie, la faute ne devrait en somme retomber que sur une famille isolée de la montagne d'Ephraïm, et plus tard sur un village de six cents hommes à la frontière de la Palestine. Et de quel droit, en ce cas, faire retomber sur un peuple entier l'égarement d'une famille ou d'un seul village? Mais il n'y eut poifflt dans l'histoire de Michas d'idolâtrie proprement dite. Le texte biblfque ne la flétrit pas de ce nom; il insiste seulement, et il y reviftnt à trois reprises, sur le caractère isolé des manifestation» pieuses ou des expéditions militaires, qu'aucune direction supé rieure ne contrôlait encore, parce qu'il « n'y avait point de roi en Israël. » C'est toute la conclusion que l'écrivain sacré tire de cet épisode, et c'est la seule que nous ayons légitimement le droit de constater après lui. Quand l'auteur du Livre des Juges veut articuler contre le peuple de Dieu le reproche d'idolâtrie, il ne procède point avec de semblables réticences, et l'on n'a pas besoin de faire violence à sa parole pour retrouver les traces du crime dont il accuse sa nation. Nous allons en avoir la preuve.
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§ III. Othoniel (1554).
22. Quarante ans s'étaient écoulés depuis la mort de Josué. « La génération qui l'avait aidé dans la conquête de la lerre promise avait été réunie à ses pères , et celle qui lui succédait n'avait pas été témoin des prodiges opérés par la puissance de Jéhovali *. Alors les fils d'Israël se livrèrent aux désordres sous les yeux du Seigneur, et portèrent leurs serviles hommages aux autels de Baal. Ils abandonnèrent le Dieu de leurs ancêtres, le Dieu qui les avait tirés de la terre d'Egypte, et suivirent les di\inités étrangères, les idoles des peuples de Chanaan. Ils leur portaient leur adoration et leur culte sacrilège et bravaient le courroux de Jéhovah pour aller téTarieation servir Baal et Astaroth. Le Seigneur, dans sa juste colère, les livra f vpenpie comme une proie aux mains des ravisseurs ; l'ennemi les réduisait en esclavage et les vendait aux peuplades phéniciennes des frontières de la Palestine. Sans force pour résister à ces incursions hostiles, ils subissaient toutes ces calamités, et partout où leurs pas se dirigeaient, ils rencontraient la main du Seigneur armée contre eux. Ainsi s'accomplissaient les menaces et les terribles serments de Jéhovah. L'affliction d'Israël fut bientôt portée au
* Des esprits étroits et superficiels ne manquent jamais de crier au scandale, toutes les fois que le peuple d'Israël, après une ou deux générations, retombe dans le crime idolâtrique. 11 faut convenir que ces criliquef chagrins n'ont guère étudié l'histoire, au point de vue de la fidélité populaire et de sa stabilité. Est-ce qu'ils n'ont pas appris le sort de Charles I^"' roi d'Angleterre, mourant sur un échafaud dressé par la génération même qui avait élevé Jacques l", son père, sur le trône de la Grande-Bretagne? N'avous-nous plus le souvenir du second successeur de Louis XIV, tombé sous les coups d'une génération qui n'avait pas connu le grand roi? Si nous trouvons parmi les nations modernes cet esprit d'infidélité et d'oubli à l'égard de priuce» dont le pouvoir était visible, dout la majesté extérieure relevait le prestige et augmontait l'influence, pourquoi nous étonner que la royaulé invisible de Jéhovah et sa puissance aieut été contestées? Hélas! tant d'intelligences cultivées se refusent encore aujourd'hui à reconnaître l'autorité du Dieu vivant, ett-il si incroyable que le peuple juif soit tombé quelquefois dans des révoltes semblables 1
CHAP. I. — OTHOMEL (1554). 131
comble. Le Seigneur suscita alors des Sophetim {Judkes) qui brisèrent les chaînes des captifs. Mais le peuple ne restait pas longtemps docile à leur voix. Il retournait bientôt prostituer son encens à des dieux étrangers et se prosterner devant leurs idoles. La voie dans laquelle avaient marché leurs pères semblait trop dure aux pieds de ces ingrats. Parfaitement instruits des préceptes du Seigneur *, ils faisaient tout le contraire. Pendant l'intervalle occupé par la domination des Sophetim, la justice et la fidélité reprenaient leur cours ; Dieu se laissait fléchir ; dans sa miséricorde, il écoutait les gémissements des affligés et détournait de son peuple la dévasta4ion et le carnage. Mais, à la mort du Juge, le flot de l'iniquité débordait de nouveau, les enfants d'Israël enchérissaient sur les crimes de leurs pères; les cultes les plus abominables retrouvaient des adorateurs, et les autels des idoles se relevaient de toutes parts. Il en fut ainsi pendant toute celte époque; ils n'abdiquèrent jamais définitivement les inventions de leur impiété, et reprirent sans cesse le rude chemin du crime, auquel ils s'étaient accoutumés. Voilà pourquoi le courroux du Seigneur sévit contre eux; voilà pourquoi \\ porta cette terrible sentence : Ce peuple a outragé la sainteté de l'alliance que j'avais contractée avez ses aïeux; il a méprisé ma parole et mes lois. Je ne chasserai point les races ennemies que Josué laissait en mourant sur le sol de la Terre promise. Elles seront entre mes mains l'instrument de ma justice et l'école vivante de la discipline d'Israël, pour éprouver s'il veut ou non marcher dans les voies du Seigneur et garder mes commandements, à l'exemple de ses pères ^. »
23. Tel est le jugement de l'écrivain sacré sur la période des caractèr»
"* ° '- pi-dominant
Juges. Les modernes rationalistes n'avaient qu'à le traduire pour ^\ la période
'-' -a r- des Juge».
1 Audientes mandala Domini, omnîa fecere conlruria {Judic, cap. ii, 17). Ce n'était donc point parce que la loi du Sinaï, l'institution mosaïque et les préceijtes de Jéliovah étaient inconnus et oubliés, ainsi que le prétend l'exégèse moderne, c'était par l'instinct coupable et la pente naturelle à la corruption que les Israélites étaient amenés à se livrer ainsi à tous les dég^dres et à toutes les infamies des cultes idolâtriques.
^ Judic., cap. II, 10 ad ultim.
432 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉFOQUE. — ÈRE DES JUGES (lo8O-1080).
rester clans la vérilé liistorique et dans la légitime appréciation des faits. Ici tous les détails, toutes les nuanaes, tous les caractères nous apparaissent dans un relief saisissant de réalité. La dure et rude intelligence de la nation juive, assouplie par Moïse et enchaînée par Josué, demeure près de quarante ans soumise à Jéhovah. Quel progrès depuis le Sinaï, où quarante jours de fidélité lui avaient paru trop longs! Mais le naturel de ce peuple, qui doit lasser le temps même et user les siècles sur sa tête inflexible, reparaît alors avec son indocilité et son impatience du joug. Les peuplades ennemies sont chargées de la vengeance de Jéhovah. Mais le Dieu qui punit est toujours le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Le Philistin, rhabitant de Sidon, le Chananéen auxquels le Seigneur permet la victoire, n'apporteront pas une guerre d'extermination sur le sol de la Terre promise. Ils se borneront à des incursions partielles, à des razzias pareilles à celles des Arabes de nos jours: tradidit eos in manus diripientium. Ces expéditions seront des courses de pillards, non des conquêtes définitives. Les fils d'Israël emmenés par le torrent seront vendus comme esclaves, et iront porter parmi les tribus étrangères le deuil de la patiie, de la famille et de la liberté. La présence de l'ennemi à toutes les frontières et dans l'intérieur même de la Palestine, sur presque tous les points du sol, permettra la prompte répression des infidélités de chaque tribu; car, suivant la remarque de tous les commentateurs, les difFérentes captivités dont nous allons racont^^r l'histoire, ne s'étendirent pas simultanément à la totalité du peuple hébreu. Elles correspondaient, comme châtiment, à l'étendue du crime, et demeuraient partielles comme lui. Si l'on veut d'ailleurs, au point de vue purement pohtique, se rendre un compte exact de cette situation, voici ce qui se passait. Une tribu juive, une ville, une contrée, voisine des Phihstins, des Amorrhéens ou des Phéniciens, commençait à nouer dos relations avec l'ennemi. Des alliances étaient ménagées entre les deux races; les cultes licencieux du Baal ou de l'Astarté de Sidon attiraient bientôt le Juif au sein des fêles ou au pied des autels de la volupté. L'ennemi n'a-