CHAP. I. — ÉPISODE DE RUTH
jeunes filles qui vous servent! — Quand l'heure du repas sera venue, reprit Booz, asseyez-vous à nos côtés, vous partageriez le pain des moissonneurs , et le tremperez dans le vinaigrd avec eux. — Il en fut ainsi : à l'heure du repas, la jeune Moabite fut admise à le partager avec les ouvriers de Booz. On lui donna du blé rôti préparé pour les moissonneurs. Elle en manges, Oen mit de côté une portion qu'elle réservait pour sa belle-rai?'«. Slle recommença ensuite à glaner. Or Booz avait dit à ses serviteurs : Si la jeune Moabite vous demandait à moissonner avec vous, ne l'en empêchez point. Laissez aussi adroitement tomber des épis de vos gerbes, afin qu'elle puisse les recueillir sans scrupule, et gardezvous de lui faire la moindre peine. — Elle continua donc à glaner jusqu'au soir. Alors, une baguette à la main, elle battit les gerbes qu'elle avait amassées, recueillit le grain, et il se trouva un éphi d'orge qu'elle rapporta à Bethléem. Elle le fit voir à Noémi et lui présenta la nourriture qu'elle avait réservée pour elle. Où donc estu allée glaner aujourd'hui? demanda la veuve. Pour qui as-tu travaillé? Puisse la bénédiction du Seigneur reposer sur l'homme miséricordieux qui a eu pitié de toi ! — Ruth informa sa bellemère de tout ce qui s'était passé, et lui nomma Booz. Ah! s'écria Noémi, qu'il soit béni doublement! Il a gardé pour les morts la même bonté qu'il témoignait aux vivants! — Et, après un instant de silence, elle ajouta : Booz est notre parent. — Ruth continuant son récit : De plus, il m'a donné l'ordre, dit-elle, de me joindre à ses ouvriers jusqu'à ce que toute la moisson soit terminée. — Obéis, ma fille, reprit la veuve. Va moissonner avec les filles que Booz u prises à son service, et n'entre pas dans d'autres champs où tu pourrais être mal accueillie. — Ruth suivit ce conseil; elle se joignit aux servantes de Booz, et partagea leurs travaux jusqu'à ce que tous les orges et les blés fussent recueillis dans les greniers. » 29. « La Moabite revint alors près de Noémi, et reprit sa vie sédentaire. Mon enfant, lui dit la veuve, j'ai songé à assurer w"* repos de ta vie, et à faire ton bonheur. Booz, cet homme compatissant qui t'a permis de travailler avec ses filles de service dan»
140 histoire: de l'église. — iv» époque. — ère dés juges (1580-1080).
ses caiapagnes, est notre parent, notre Goël * {Redemptor uxoris). Je sais qu'aujourd'hui il s'est rendu à son aire pour vanner l'orge, et qu'il y passera la nuit *. Prépare-toi à l'aller joindre. Revêts les plus beaux ornements, fais couler des parfums sur ta chevelure et vas à l'aire de Booz. Tiens-toi à l'écart sans te montrer à ses yeux. Lorsqu'il aura pris son repas du soir et qu'il dormira sur sa couche de paille, couche-toi à ses pieds et attends. Lui-même te dira ce que tu dois faire ou espérer. — La jeune femme exécuta ponctuellement ces instructions. Booz, après le repas du soir, se retira sous un monceau de gerhes pour y passer la nuit. Il ne tarda pas à s'e!:dormir. La Moabite s'approcha doucement et s'étendit aux pieds du vieillard. La nuit était déjà avancée quand Booz se réveilla. Surpris de voir une femme étendue à ses pieds : Qui étesvous? s'écria-t-il. — Je suis, dit-elle, Ruth, votre servante. Étendez sur moi votre manteau 3, car vous êtes notre Goël. — Vous êtes bénie de Dieu, ma fille, reprit Booz, et cette dernière action de votre cœur efface toutes les autres. Vous n'avez point recherché la
' Nous avons indiqué (tom. I de cette Histoire, pag. 650), ce qu'était la loi du Lévirat. Quand un clief de famille mourait en Israël sans laisser d'enfants, le plus proche parent du mort était olligé d'épouser sa veuve, pour perpétuer une race qui, sans cela, se fût éteinte. On do^uait en ce cas au parent le nom tébrcu de Goël {Redemptor uxoris). La jeune Moabite ignorait vraisemulablemeut le sens de cette expression, et sa belle-mère dut, sans doute, le lui expliquer pour la préparer à la démarche qu'elle exigeait d'elle. Qu'il nous soit permis de rappeler ici au lecteur la prétention des rationalistes modernes qui nffirment que toute l'histoire juive jusqu'à Jopi.is n'oiïre pas de traces de l'organisation mosaïque. Il semble pourtant que Noémi, la pauvre veuve, soit assez instruite de la loi de .Moïse; et nous serions en droit de penser que peu de femmes savent en France les lois de leur pays aussi bieu que Noémi savait celles de Moïse (Voir pour la loi du lévirat : Levitic, cap. iviii, 1-18).
^ Nous pouvons ici nous rendre compte des procédés agricoles alors en usage. L'aire dans Inquelle sft faisait Ift vannage des grains, était située en plein air daii9 les ch.'imps. Tel était encore l'usage aux temps des Romains. Artam esse epoilet in ayro, sublimiori loco, quam perflare possit ventus (Varro, de lie rusl»C(5, 'ib. I cap. Li). Ou le retrouve de nos jours daus les contrées méridionales.
• Le manteau étendu est encore le symbole du mariage chez les juifs modern:s. Il se retrouve dans le voile étendu sur la tète des époux dans le» iDarii;,'(;s chrétiens.
CUAP I. — ÉPISODE DE RUTII (1551-1510). 141
jeunesse, vous avez obéi à la loi. Ne craignez point. Je remplirai les obligations que m'impose ]c nom que vous venez de prononcer. Tout le peuple qui habite les murs de cette ville rend liomujage à votre vertu. Je ne récuse donc pas ma parenté, mais je ne suis pas votre plus proche parent : ce titre appartient à un autre. Demain matin s'il déclare qu'il veut user de son droit et vous prendre pour épouse, il en sera ainsi. S'il refuse, vive Jéhovah ! je tiendrai ma promesse. Pi-enez garde cependant que personne ne s'aperçoive de votre présence ici. — Le vieillard remplit alors le manteau de la jeune femme de six mesures d'orge et la congédia. Ruth franchit avec son fardeau les portes de la ville, et revint près de Noémi. Elle lui raconta tout ce qui s'était passé et comment Booz avait dit en la quittant : Je ne veux pas que vous retourniez les mains vides près de votre belle-mère. Et Noémi, après avoir tout entendu, reprit : Attends avec confiance , ma chère enfant , nous verrons bientôt l'heureuse issue de cette affaire. Booz, dans sa loyauté, remplira tous ses engagements K »
30. « Dès l'aurore, Booz se rendit à la porte de Bethléem, et il Lejugemani s'assit. Le plus proche parent de la jeune étrangère étant venu à ^'Betuéea, passer, Booz l'appela par son nom et lui dit : Arrête-toi quelques instants, et viens t'asseoir ici. — Booz retint de même dix hommes choisis parmi les vieillards de la cité, et quand ils eurent pris place sur les sièges du jugement ^, Booz, s'adressant au parent de Ruth, lui dit : Noémi, la veuve qui revient du pays de Moab, se dispose à vendre une partie du champ d'Eliaielech, notre parent commun. J'ai voulu t'en avertir en présence des anciens du peuple. Si tu veux user du droit de parenté qui t'appartient, acquiers cet héritage, et deviens-en le légitime possesseur. Si ce marché ne te
* Rufh, cap. m integrnm.
* Nous avons ici tout le détail de l'organisation judiciaire dans les villes de Judée, à cette époque où se retrouvent encore tant de souvenirs dos mœurs patriarcales. Une affaire se présentait à la discussion. L'iuléres.-é réunissait le matin, à la porte de la ville, les juges, la partie et les témoins. Il exposait l'objet en litige. Les vieillards écoutaient les explications, prononçaient la sentence, terminaient le différend, et chacun se rendait à son labeur quotidien.
142 IIISTOIRE DE L EGLISE. — IV"' ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (lo80-i 080).
convient pas., dis-le moi, pour que je sache ce que j'auiai k faire. 11 n'y a point d'autres parents que toi qui es le premier, el moi qui suis le second. — J'achèterai le champ d'Ehmélech, répondit le Beriiléémile. — Mais, ajouta Booz, après que tu auras acquis le champ de Noémi, tu devras épouser Ruth, la Moabite, veuve du fils d'ÉUmélech, pour faire revivre dans son héritage le nom de notre parent. — En ce cas, répondit le Bethléémite, j'abandonne mon droit de parenté, car je ne dois pas ruiner ma propre famille. Usez donc vous-même de mon privilège. Je déclare ici que j'y renonce librement en votre faveur. — Or, c'était la coutume en Israël que l'homme qui faisait une renonciation solennelle détachât la sandale de ses pieds et la remit à celui qu'il voulait investir de son droit '. Booz dit au Bethléémite : Détache les sandales de tes pieds. — Il le fit. S'adressant alors aux anciens et à tout le peuple qui les entourait : Vous êtes témoins, dit Booz, que j'ai été aujourd'hui mis en possession de l'héritage d'Élimélech et de ses fils Chélion et Mahalon, je puis le recevoir des mains de Noémi, je suis autorisé à prendre pour épouse Ruth la Moabite , veuve de Mahalon , pour ressusciter le nom de mon parent dans son héritage, et ne pas laisser éteindre sa mémoire au milieu de sa famille, de ses frères et du peuple d'Israël : vous en êtes tous témoins ! — Oui, s'écrièrent d'une voix unanime et les vieillards et le peuple, nous en sommes témoins. Que Jéhovah bénisse la jeune épouse qui entre dans ta demeure, comme il bénit autrefois Rachel et Lia, les aïeules d'Israël. Qu'elle soit le modèle des femmes vertueuses en Éphrata, et que son nom soit à jamais illustre à Bethléem! Que ta postérité se multiphe comme celle de Juda et de Thamar, sous la protection du Seigneur! — Ruth la Moabite devint ainsi l'heureuse épouse de Booz. Dieu lui accorda la joie d'être mère : elle donna le jour à un fils. Les femmes de Bethléem disaient à Noémi : Béni soit le Seigneur, qui relève aiîjourd'hui en Israël le nom de ton époux. Il console tes longues douleurs et te donne un soutien dans ta vieillesse. Un enfant est né de la belle-
* Voir la consécration légale ae cet usage antique ; Deuter., cap. xxv 9.
CHAP. I. — ÉPISODE DE RITII (Ioo4-lol0). 115
fille qui a pour toi tant d'amour. Sept fils nés de ton sein ne vaudraient pas pour toi le cœur de Ruth ! — Noémi prit l'enfant dans ses bras, et ne voulut pas laisser à d'autres mains le bonheur d'en prendre soin. Aussi disait-on : C'est le fils de Noémi! — Il fut nommé ObecI {Aviœ solatio^, la joie de l'aïeule). Obed fat lui-même l'aïeul 2 de Jessé ou Isaï, père de David ^. »
31. Telle est cette touchante histoire. Les tableaux les plus van- coacl«*oii. tés des poëmes homériques nont rien qui lui soit comparable. Quelle douce et patriarcale autorité dans le père de famille qui salue ses moissonneurs au milieu des champs par ces paroles : «Que Jéhovah soit avec vous! » Quel respectueux et saint dévouement dans la réponse des serviteurs : a Qu'il vous comble de ses bénédictions ! » Comprendra -t- on enfin qu'entre les maîtres et les ouvriers, ces deux termes d'un redoutable problème dont la solution a tant agité notre siècle, il en faut un troisième qui seul peut les unir, Dieu? Hélas! c'est précisément celui que le rationalisme moderne travaille intelligemment à supprimer. Ou ne veut plus que des vertus humaines. L'amour de la patrie, la tendresse dans les familles, la dignité des cheveux blancs, le respect des lois, l'union entre toutes les classes de la société, on trouve tout cela en action dans l'histoire de Ruth, et on ne se refuse point à l'admirer. Mais on ne veut pas dire avec la Moabite : « Yolre Dieu sera mou Dieu; » avec Noémi : a Que le Seigneur vous soit miséricordieux autant que vous avez été bonne pour mes chers enfants et pour moi; » avec Booz : « Que Jéhovah soit avec vous; » avec le peuple de Bethléem : « Que le Seigneur rende votre jeune épouse le modèle des femmes vertueuses en Ephrata. » On rougirait surtout des coutumes surannées des aïeux, et nul n'aurait le courage de dire avec Booz, en présence de toute une ville assemblée : « Détache la sandale de ton pied. » Cependant la vertu n'est point une plante à génésalioi!»
» C'est l'interprétation de Josèphe, de Cornélius à Lapide, et de presque tous les commentateurs.
* On pense qu'il y a une lacune de quelques anneaux dans la généalogie de David, et que cette lacune doit se placer entre Obed et Isaï ou Jessé (Voir IHsseriation sur la généalogie de David, Bible de Vence). — » Ruth, cap. iv, 1-17.
144 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV« ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (lSÔO-1080).
spontanée qui croisse d'elle-même au sein de l'humanité. C'est une fleur tiansplantée du ciel, qui a besoin pour éclore ici-bas du rayon de Dieu. Loin de ce soleil divin, roi des intelligences et des cœurs, l'amour de la patrie devient une lutte à main armée contre la patrie ; la tendresse dans les familles se change en une haine implacable entre les fils d'un même père ; la dignité dos cheveux blancs se traduit par l'abandon de la vieillesse et par un jargon lugubre d'égalité qui met le petit-fils au même rang que l'aïeul; au respect' des lois se substituent le mépris de toutes les lois et l'invasion de tous les crimes; l'union entre les classes de la société est remplacée par la guerre sociale. Le thermomètre infaillible de la grandeur ou de la décadence des nations, c'est l'amour ou l'oubU de Dieu. Cela fut vrai dans toutes les civilisations antiques, même chez les païens, où l'idée religieuse, quoique dénaturée , était pourtant préservatrice. Cela fut vrai à Jérusalem aussi bien qu'à Athènes ou à Rome, et le rationalisme moderne, avec un peu de bonne foi, pourrait reconnaître que ses efforts sont restés impuissauts contre ce grand principe.
§ Jf. Aoà et Samgar (149G).
Ai>d met à 32. L'histoire du peuple d'Israël, dans ses fréquentes vicissitudes, wideMoab. nous otfre sans cesse la preuve de celte vérité. A la mort d'Othoniel, a les Hébreux oubUèrent le Seigneur, et se livrèrent, sous ses yeux, aux désordres et aux crimes. Jéhovah fortifia contre eux Eglou, roi de Moab. Ce prince fit alliance avec les tribus d'Ammon et d'Amalec, réunit leurs forces aux siennes, franchit le Jourdain à leur tête, et s'empara de la ville des Palmes (Jéricho) et de son territoire. Sa tyrannie pesa dix-huit ans sur le midi de la Palestine. Touché enfin des prières et des larmes de son peuple, le Seigneur lui suscita un libérateur. Ce fut Aod, fils de Géra, de la tribu de Lcnjamin. Comme tous ses compatriotes, Aod, vaillant guerrier, savait faire usage des armes indifféremment de la main gauche ou de la main droite. Il forma le despcin d'utiliser cette circonstance, et de rendre la hberté à son pays par la mort du tyran.
CHAP. I. — AOD ET SAMGAR fl496).
Les fils d'Israël l'adjoignirent à la députation chargée de porter chaque année à Jéricho le tribut imposé par Eglon. Aod s'était fait faire un poignard, à la lame tranchante des deux côtés, de la longueur de la main. Il le cacha sous son manteau, du côté droit. Les députés remirent au roi de Moab l'argent ([u'ila avaient apporté. Us se retirèrent ensuite pour aller à Galgala, où Eglon avait établi le culte de ses fausses divinités. Acd les suivit; mais là, il fe\int sur ses pas, rentra à Jéricho, et se présentant de nouveau devant Eglon: Grand roi, dit-il, j'ai à vous entretenir en secret d'une affaire importante. — Eglon fit un signe, et tous les ofBciers de la cour se retirèrent. Rien n'avait excité leur défiance; l'Israélite semblait désarmé. Demeuré seul avec le roi, dans l'appartement d'été, Aod s'approcha du prince qui était assis sur son trône. Grand roi, lui dit-il-, je vous apporte un oracle divin prononcé à Galgala. — Eglon se leva, par respect pour la parole sacrée qu'il allait entendre. Aod, la main droite étendue comme pour soutenir Eglon, qui était extrêmement gros, passa la main gauche sous son manteau, saisit le poignard et l'enfonça dans le sein du tyran, avec une telle vigueur, que la garde elle-même resta engagée sous les chairs et la graisse entr'ouvertes. Sans retirer l'arme meurtrière, il la laissa dans la plaie sanglante, ferma à Tintérieur toutes les portes de l'appartement royal, et sortit, sans affectation, par le portique de la terrasse extérieure. Les officiers moabites, voyant son audience terminée, voulurent rentrer près de leur maître; mais trouvant les portes fermées à l'intérieur, ils dirent : Peut-être le roi veut-il demeurer seul, ou se livrer au repos dans son appartement d'été. — Ils attendirent longtemps encore; puis, l'inijuiétude les gagnant, ils se hasardèrent à frapper à la porte; nul ne vint ouvrir; enfin ils entrèrent, et virent le corps de leur maître étendu Bans vie, et baigné dans son san^*. » Le Porsenna d'iaraël avait trouvé son Mutins Scévola. ^
33. a Pendant ces hésitations, Aod avait eu le temps de ftiir, sans
» iwiic.f cap. ni, 12-26.