CHAP. I. — DÉBORA ET BARAC
les fureurs; ils armaient le bras des Spartiates contre les Messéniens, leurs frères. N'importe. I! s'agit de la petite république lacddémonienne égorgeant la malheureuse Messénic. Gloire aux vain'* queurs et à leur poète boiteux! anatbème aux vaincus! Mnis si 1« peuple d'Israël, qui a reçu de Dieu la mission d'effacer du sol de Chanaan des cultes souillés de sang humain et de monstrueuses infamies, se permet dans ses chants d'allier la plus sublime poésie du sentiment national à l'expression la plus haute de fidélité à son Dieu ; si la haine de l'oppression arme le bras des femmes timides; si l'amour de la patrie, le respect des lois mosaïques, l'attachement à la tradition du Sinaï transforment les épouses et les mères d'Israël en héroïnes; si le souffle de l'inspiration divine, en passant dans leur sein, fait surgir une Débora; si l'on rencontre une Jeanne d'Arc dans l'histou^e de Juda, la philanthropie cosmopolite de nos jours s'effarouche et verse des larmes sur le sort des tyrans chananéens. Tout à l'heure on reprochait à Israël sa lâcheté, son mépris des ordres divins, son oubli complet des préceptes de Moïse, quand il s'alliait avec une race maudite. Maintenant que vingt années de servitude et d'oppression l'ont rappelé à ses devoirs, à la guerre sainte, aux victoires dont Jéhovah est le chef, on pousse des cris d'iiorreur contre la barbarie de ces esclaves révoltés qui ont le tort de préféi^er leur foi et leur indépendance nationales à l'idolâtrie et aux chaînes étrangères. Il faudrait pourtant en finir avec ces perpétuelles contradictions. « A côté du haut » élan patriotique et de l'enthousiasme religieux digne de la pro- » phétesse, dit M. Munk, nous remarquons les mouvements moins » nobles, mais bien naturels au cœur humain, au cœur d'une B femme. Voyez comme elle se plaît à faire l'éloge de la trahison » de Jaël, avec quelle sanglante ironie elle parle de la mère du » mallieureux général des Chananéens' 1 » Cette appréciation rend
' S. Munk, Palestine, pag. 234. Le caatique de Débora semble pourLaat avoir trouvé grftee devant M. E. Renan. Voici tout ce qu'il en dit : « Sou authen- » ticité a enlevé les suffrages des critiques les plus difficiles. » {Hùt. dêê langues sentit., pag. 122.)
loi HISTOIRE DE l'Église. — iv* époque. — ère des juges (I08O-IO8O).
bien tout le seutiment du libéralisme étroit et rétrospectif de l'école moderne; à ce titre, nous avons voulu la reproduire. Elle résume de longues controverses soulevées au sujet de Jaël par le pédantisme du xviii* siècle, et ne s'élève pas plus haut que lui. Voici donc une femme qui a vu, pendant ^^ngt ans, sa patrie opprimée sous la tyrannie la plus odieuse. Le cœur des vaillants frémissait dans l'impuissance en face de neuf cents cliars armés de faux prêts à moissonner, comme les épis dans la plaine, les bataillons qui se fussent levés pom* revendiquer l'indépeudancc nationale. Elle a vu, pendant vingt ans, conduire les jeunes vierges d'Israël au déshonneur et à la captivité dans le palais habité par Sisara. De sa tente, dressée dans la plaine voisine, elle a entendu les gémissements de l'innocence et les rires d'une soldatesque infâme. Elle a vu, aux fêtes d'Astarté, immoler l'honneur des vierges de Juda; aux fêtes de Baal et de Moloch, brûler sur les autels ardents les petits enfants arrachés aux mères d'Israël. Hier, l'armée des oppresseurs a traversé la plaine en poussant des cris anticipés de triomphe, elle allait exterminer au pied du lliabor une poignée d'Hébreux rebelles; chaque guerrier chananéen comptait déjà les captives que la victoire allait livrer à sa brutalité : Jaël a vu tout cela. Aujourd'hui le tyran vaincu cherclie un refuge sous la tente, où vingt ans de larmes cachées ont accumulé contre lui tant de haine. Jaël tue le tyran. Et l'on discute gravement sur la moraUté de l'acte vengeur! S'il s'agissait d'une femme d'Athènes, d'Argos ou de Rome, elle aurait sa statue couronnée de tleurs comme celles d'IIarmodius ou d'Aristogiton. Mais c'est une Juive, elle aimait sa patrie et son Dieu, la foi mosa'ique remplissait son cœur, le culte de Jéhovah élevait son âme, et lui inspirait l'horreur des crimes et des abominations de l'idolâtrie. Ou ne pariera done que de la « trahison de Jaël ' ! » Encore une fois, est-ce là de l'hi» toire? Le souffle de la vie passe-t-il à travers ces pauvretés élégiar»
* Voyez pour de plus longs dëtails; Introduction à l'Ecriture sainte, paf M. Gliire, toin. 111, pag. 162-166; Bergier, Dict. de Ihcolog., art. Jaèl; Jahn, iHiroduciio, pag. n, cap. Il, § 37.
qries, y retrouve-t-on l'énergie, l'ardeur, la virilité des premiers âges du monde, qu^on voudrait étouffer sous les langes étroits des races vieillies, dans l'absence de toute foi et de tout généreux amour! Ou bien si, appliquant à cette époque primitive les dogmes et la morale apportés au monde par Jésus-Christ, on se donne le droit de juger le peuple hébreu d'après les règles de la perfection chrétienne, reste-t-on davantage dans la vérité historique et dans la réalité des faits? Et nous faudra-t-il toujours retrouver sous nos pas cette perpétuité d'anachronismes décorée du nom de philosophie de l'histoire ?
§ VII. Gédéon( 1349).
40. Au sud-est de la Terre promise, sm^ la rive orientale du LegJnifafa.
^ fidèles réduits
Jourdain, les tribus madianites avaient conservé le souvenir de la en servitud»
parles
sanglante défaite qui leur avait été infligée, au temps de Moïse, Madianites par son lieutenant Phinées 2. Avec le temps elles s'étaient peu à peu relevées de ce désastre ; et quand les fils d'Israël, conspirant contre leur propre félicité, eurent, après les vingt années de paix qui suivirent la victoire de Débora, abandonné de nouveau le culte de Jéhovah, ces peuplades ennemies se ti'ouvèrent prêtes au signal du Seigneur, pour venir châtier le peuple coupable. Alliées aux races amalécites, les tribus de Madian traversèrent le Jourdain et imposèrent pendant sept années aux Hébreux la plus horrible servitude qu'ils eussent subie jusque-là. Leur système paraît avoir été à la fois une guerre de dépopulation et d'extermina tion complète
* Ou sait que le nom de Madianites était porté par deux peuplades voisine» de la Judée. La première habitait l'angle formé par la mer Rouge et le golfe Arabique. C'était celle de Jéthro, beau-père de Moïse. La seconde avait fixé ses tentes à côté de celles des Moabites, dans les plaiues situées h l'est du Jourdain. tl'2st de cette dernière dont il est question ici (Voir Bonfrerius, Commentar. in lihr. Judic, cap. vi, 1). Nous avons raconté la défaite des Madianites au temps de Moïse, tom. I de cette Histoire, pag. 724.
i56 niSTOIRE DE l'église. — IV* ÉPOQUE. ^ ÈRE DES JUGES (1580 1080).
sur les tribus méridionales qu'ils attaquaieijt. « Les fils ù'lsiz.^r pour échapper à la mort, furent contraints de se réfugier dans le cavernes des monUignes, dans les antres des rochers qui leur pa-laissaient le plus inaccessibles à leurs terribles ennemis. Ceux-ci d'ailleurs ne se contentaient pas d'imposer aux vaincus un tribut annuel, ils renouvelaient fréquemment leurs incursions à main armée, choisissant de préférence l'époque du printemps. Quand les malheureux Israélites avaient ensemencé leurs champs et qu'ils voyaient croître l'espoir des futures moissons, les fils de Madian et d'Amalec, suivis de toutes les peuplades hostiles de l'Arabie, apparaissaient comme une nuée de sauterelles, envahissant le territoire, dressant leurs tentes au milieu des campagnes, enlevant tous les troupeaux d'ânes, de bœufs et de moutons, qu'ils chassaient devant eux parmi les récoltes encore vertes, comme au sein d'une vaste prairie, et ne laissant ni une ûme vivante, ni \un épi debout dans les champs dévastés. Tout le territoire, depuis la mer Rouge jusqu'aux portes de Gaza, était ainsi ouvert à ces ravisseurs farouches, qui retournaient ensuite au désert, montés sur leurs chameaux, après avoir tout ruiné sur leur passage. Un cri de douleur s'éleva du sein des montagnes de Juda et de Siméon. Les fils d'Israël, humiliés sous la main de Madian, imploraient la clémence du Seigneur. Un prophète, envoyé par Jéhovah, se présenta devant eux et leur fît entendre sa parole : Voici ce que dit le Seigneur Dieu d'Israël : Je vous avais pris par la. main pour vous conduire hors de l'Kgypte et vous tirer de la maison de servitude. Je vous avais rendus vainqueurs des sujets du Pharaon et de tous les peuples enne^sia qui conspiraient pour votre ruine. Je les avais dispersée Ê01Î8 vos pas et je vous avais livré leur territoire. Alors je vous ai dit : Moi, Jéhovah votre Dieu, je vous l'ordonne : Brisez les idoles d<;s Auiorrhéens et ne craignez point leurs dieux. Ainsi je vous ai parlé, et vous n'avez point écouté ma voix. Vous portea aujouid'hui la peine de votre infidélité *. »
^Judic, cap. VI, i-11.
41. Ces reproches mérités redoublaient la pénitence et le repen- rangeai
tir des fils d'Israël. L'heure de la miséricorde succéda à colle de la champ
d'Epm* justice. L'ange du Seigneur descendit à Ephra, petite ville de la
demi-tribu de Manassé, sur la rive occidentale du Jourdain. Il s'assit sous un chêne, dans le champ de Joas, fils d'Abiézer *. En ce moment un jeune homme battait des gerbes de blé dans le champ. C'était Gédéon, fds de Joas ; il se hûtait dans ce travail pour recueillir plus vite le grain et se soustraire par la fuite à l'invasion des fils de Madian. L'ange lui dit : Jéhovah est avec toi, vaillant scldat d'Israël!
— Si Jéhovah est avec nous, répondit Gédéon, dites-moi je vous prie, Seigneur, pourquoi nous gémissons sous le poids de tant de malheurs? Où sont les miracles de sa puissance? Nos pères nous ont raconté ceux des jours anciens; ils nous ont dit ; C'est Jéhovah qui nous a tirés de la servitude de l'Egypte. Mais aujourd'hui Jéhovah nous a abandonnés, et nous courbons la tête sous la main de fer de Madian! — L'ange jeta sur le jeune homme un long regard : Va , lui dit-il , garde ce fier courage . tu délivreras Israël de la main de fer de Madian, C'est moi qui t'en donne aujourd'hui la mission. -^ Seigneur, dit Gédéon, comment, je vous prie, pourrai-je délivrer Israël? Ma famille est la plus humble de toute la tribu de Manassé, et je suis le dernier dans la maison de mon père. — Je serai avec toi, répondit le Seigneur. Tu renverseras la multitude des Madianites comme s'ils n'étaient qu'un seul homme.
— Gédéon insista encore : Si j'ai trouvé grâce à vos yeux, dit-il, faites-moi connaître par un signe manifeste que vous êtes l'ange de Jéhovah. Permettez que jVaille préparer une offrande et que je revienne vous la présenter ici. — Va, lui dit l'ange, j'attendrai ton retour. — Gédéon courut à la maison paternelle, fit rôtir un chevreau, prit une mesure de farine, prépara des pains azymes qu'il fit cuire sous la cendre; posant ensuite le chevreau et les pains dans une corbeille qu'il mit sur sa tête, et portant à la main le vase
» La traduction de la Viilgate : Ad Joas patrem familice Ezri, semble s'éloijner du, sens de l'hébreu qui dit simplement : Joas Âbi ezri. Plusieurs commentateurs ont proposé la version que nous adoptons ici (Voir Boiifrer., Commenter, in libr. Judic, cap. vi, 1 1).
158 HISTOmE DE l'église. — IV ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (1380-1080).
rempli de la graisse de l'animal, il retourna au chêne d'Éphra. L'ange l'attendait. Le jeune homme lui offrit ces mets de l'hospitalité. — Dépose, lui dit l'ange, le chevreau et les pains azymes sur cette pierre. Arrose-les de la graisse que tu as apportée. — Gédéon ohéit. L'ange étendit sur les offrandes le bâton de voyageur qu'il tenait à la main, et en ce moment une flamme s'élauça des entrailles de la pierre et dévora le chevreau et les pains azymes. Gédéon épouvanté se retourna : l'ange avait disparu. Hélas! Seigneur mon Dieu, s'écria le jeune homme, malheur à moi : j'ai vu l'ange de Jéhovah; je l'ai contemplé face à face! — Une voix lui répondit : La paix soit avec toi! Ne crains rien, tu ne mourras pas. — Gédéon construisit en ce lieu un autel qui subsiste jusqu'à ce jour, et auquel il donna le nom de Jéhovah- S alom (Paix de Jébovali) *. »
42. Nous n'avons pas besoin d'insister sur les traits particuliers qui font de cette page biblique « une scène ravissante, » ainsi que l'appelle M. de Saulcy ^. Son authenticité est pour ainsi dire signée à chaque parole, tant les caractères y sont marqués du sceau de la vérité historique. Sous la fonue d'un voyageur fatigué de la route, le messager de Dieu s'assied sous le chêne d'Ephra, un bâton à la main. Gédéon le prend sans doute pour un de ses malheureux compatriotes fuyant l'invasion de Madian. Il n'interrompt pas son travail, l'arrivée de l'inconnu redouble au contraire son ardeur. L'ennemi s'approche, précédé des fugitifs que chasse devant lui son inhumanité. Au salut que lui adresse le voyageur, le jeune homme- répond par une explosion du plus fier sentiment national, mêlé à toute l'amertume que l'abandon du Seigneur répand dans son ûmo. Le regaid profond du voyageur et la solennité de sa parole, quand i\ donne à Gédéon sa mission libératrice, ébranlent le cœur du jeune Israélite. Il se trouble à la perspective des grandes choses qu'on lui annonce. Il compare son état actuel, son obscurité, sa faiblesse personnelle, celle de sa famille, celle de sa tribu, avec le rôle <{ue l'inconnu lui assigne. C'est Moïse tremblant devant le buisson
* Judic, cap. VI, 1 1-24. — * Diction, des antif. libl., art. Ephra, pag. 301.
CHAP. I. — GÉDÉGN (1349). ' 159
d'Horeb. Comme Moïse, il demandera des signes. Et quel est le rationaliste, placé dans les mêmes conditions, qui n'en demanderait pas ainsi, et davantage encore? Cependant le fugitif, l'inconnu, l'étranger, lui apparaît maintenant comme un prophète. Il se rappelle les lois de l'hospitalité, oubliées un instant sous l'impression de terreur que les Madianites ont jetée dans le pays. Il court à la maison paternelle. Il prépare le simple repas qu'il veut offrir à l'homme de Dieu. Il revient; mais la pierre d'Ephra s'enflamme comme le buisson ardent, un feu soudain consume les offrandes ; l'étranger a disparu, ce n'est plus un prophète qu'a vu Gédéon; c'est l'ange du Seigneur. Il le sait maintenant : et le cri des Israélites au Sinaï s'élance de sa poitrine : « Malheur à moi! j'ai comtemplé l'ange du Seigneur face à face! » Et, dans la plaine déserte, . ^ .:
de l'azur silencieux des airs la voix de Jéhovah lui répond : « Ne crains rien, tu ne mourras pas ! » Aux rationalistes qui voudraient ne voir dans cette narration qu'une fiction poétique , ou qui répètent avec M. Munk, que « tout le livre des Juges est enveloppé d'un » voile mythique ^ » nous pouvons nous contenter de répondre avec Rosenmuller^ que ce n'est point ainsi qu'on invente.
43. L'âme bouleversée par la vision céleste, Gédéon revint le Lemoiswii-
neur d'EphrS
son- à la maison paternelle. Il ne dit rien du trouble mystérieux qui brise l'autel
. . . des idoles
l'agitait. Ephra, sa patrie, est sur le chemin que l'mvasion madia- madianites. nite traverse deux fois chaque année. Pour s'assurer la bienveillance de ces déprédateurs sauvages, elle a élevé un autel aux dieux de Madian; c'est le gage de la fidéhté imposée par la terreur, mais c'est de plus, quoique trop souvent violée, une sauvegarde pour les malheureux captifs. Or Joas, le père de Gédéon, est précisément le prêtre des idoles madianites. Le jeune homme s'étend sur ea couche en proie à toutes les anxiétés qui surgissaient de cette
* S. Munk, Palestine, pag. 234, 235, note 1.
SRosenmûller a parfaitement compris toute la réalité saisissante de l'histoire de Gédéon. Habet autem hœc libri pars indicia summœ cum antiquitatis tum historicœ auctoriiatis perquàm luculenta. Quœ in illa narrata legimus eu tempurum illorum rationibus tum bene conveniunt , hominumque illius cetatis mores tam vivide et fideliter depingunt, ut a seriore quodam scriptore talia confingi potuisse nequaquam tt-edibile sit (Rosenmiiller, in librum Judicum Proœmium, pag, 7).
Jérobaal.
160 HISTOIRE DE l'église. —1V= ÉPOQUE. — Éll£ DES JUGES (15801080).
terrible siluation. « Le Seigneur lui apparaît dans le silence de Li nuit. Lève-toi, lui dit-il, choisis deux taureaux dans le troupeau de ton père; l'un d'eux devra avoir sept ans, le nombre des années de votre servitude sous le joug de Madian. Tu iras alors renverser l'autel de Bual, dont Joas, ton père, est le prêtre, et tu mettras le feu au bois profané qui l'entoure. Reviens alors à la pierre d'Ephra, cil le feu a consumé tes offrandes. Tu y dresseras un autel; immole ensuite la première victime sur la pierre consacrée, et attache la seconde sur un bûcher préparé comme pour un holocauste . — Gédéon prit avec lui dix de ses serviteurs, accomplit les ordres divins ; et il avait devancé l'aurore, car il craignait d'être surpris par son père ou par les habitants d'Ephra. Au matin, les Ephraïtes virent l'autel de Baal renversé, et le bois qui l'entourait consumé par s llammes. Ils aperçurent le taureau attaché sur le bûcher préc pour l'holocauste. Qui a fait tout cela ? demandaient-ils. — ils commencèrent avec précipitation une enquête. On vint leur .■ : C'est Gédéon, fils de Joas, qui a commis cet attentat. — , adressant alors à Joas : Amène-nous ton fils, lui dirent-ils. Qu'il , .cure en ce Heu même ! C'est lui qui a renversé l'autel de Baal, et mis le feu au bois sacré. — Êtes-vous donc les vengeurs en titre de Baal, répondit Joas, pour vous charger ainsi de combattre pour lui? S'il est dieu, qu'il nous le prouve. Que d'ici à vingt-quatre heures son ennemi soit foudroyé par son bras! Que Baal punisse ainsi lui-même celui qui a renversé son autel. — Joas ne livra point son fils; et depuis ce jour, Gédéon fut surnommé Jérobaal^ (voué à la vengeance de Baal). »
44. Mais ce que l'impuissante idole , intrépidement défiée par Joas, son prêtre, ne fit pas pour venger sa divinité outragée, l'armée de Madian et d'Amalec se préparait à l'entreprendre. L'acte de Gédéon n'était pas seulement aux yeux des Madianites un sacrilège, c'était une révolte. « La multitude ennemie ravageait en ce moment le territoire d'Issachar. A la nouvelle de la rébellion, Madian et Amalec, entraînant sous leurs étendards toutes les peuplades orien-
» Judic.f cap. VI, 25-32.
taies de la Palestine, vinrent camper dans la vallée de Jezraël*. Mais l'Esprit du Seigneur investit Gédéon. Au son de la trompette guerrière il convoqua autour de lui toute la famille d'Abiézer. Ses envoyés parcoururent la tribu de Manassé qui accourut tout ei\tière SOU& ses drapeaux. Des messages semblables furent adressés aux tribus septentrionales d'Aser, de Zabulon et de Neplitali, dont les guerriers vinrent aussi le joindre. Une armée formidable se trouvait réunie sous la main du moissonneur d'Epbra. Cependant, à la veille d^assumer l'immense responsabilité d'une pareille lutte, Gédéon veut convaincre ses guerriers de la réalité de sa mission divine. Jéhovah, mon Dieu, s'écrie-t-il, si vous voulez délivrer par mes mains le peuple d'Israël, comme vous me l'avez dit, voici cette toison de brebis que je place au milieu de l'aire drtns ce champ; si demain, à l'aurore, les gouttes de la rosée se sont suspendues aux poils de la laine, pendant que tout le reste du champ sera resté sans humidité, à ce signe je reconnaîtrai que vous m'avez réellement choisi pour le libérateur d'Israël.— En parlant ainsi,
1 « Le village de Zerayu, la Jézraël de l'Ecriture, dit M. de Suucy, est » placé sur un contrefort qui domine le Merdj-ebni-Aamer, j. laine ùe Jézraël » ou d'EzdraeloU; et qui se détache du Djebel-Nourys (tribu d'issachar). Nous » laissons à notre droite une sourco,, formant une petite mare, nommée EI- » Ayu-ei-Maïtih (la Source Morte), et au sud de laquelle se voient deux sar- » cophagcs servant d'auges. Nous longeons à gauche le village, et descen- » dant de l'autre côté du mamelon sur lequel est placé Zt^rayn, nous H nous arrêtons auprès d'un beau puits, évidemment très-antique, et nommé » Bir-Eçoued (le Puits Noir), probablement à cause des blocs de lave noire » qui en garnissent l'orifice. De là, nous avons directement au nord et à cinq » kilomètres, le village de Soulem, pays de la Suuaraite ; à lest se trouve le » village de Chattah. Celui-ci a pris la place d'une localité biblique. Nous » lisons en effet dans les Juges : Peu après, lorsque Gédéon, avec ses trois cents I) hommes, eut jeté la terreur dans le camp des Madianiles, ils s'enfuirent jusqu'à » Beit-Chatlah. Je ne doute pas que la Chattah moderne ne soit la Bsit- » Chattah de l'Ecriture. — Du temps des croisades, Jezraël fut appelé Parvum » Gerinum. Voici en effet ce que nous lisons dans Guillaume de Tyr (xsii, 26) : » Jezraheel, nunc autem vulgari appellatione dicitur Parvum Gerinum. Après » l'époque des croisades, la tradition de Jézraël et de Zerayu s'est perdue, et » ce n'est que depuis une quinzaine d'années que cette identité incontesta- » ble a été reconnue, pour ne plus se perdre^ très-probablement. » {Dict. des antiq. bibliq., art. Jezraël ^ pag. 417-420.)
162 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (lo80-1080),
il avait étendu la toison* sur le sol de l'aire. Le lendemain, k l'aurore, elle était toute ruisselante des gouttes de la rosée. Gédéon la pressa dans ses mains et remplit un vase de l'eau qu'il eu exprima. Le sol d'alentour était complètement sec. Seigneur, mon Dieu, s'écria-t-il encore, que votre courroux ne s'allume poiu contre moi, si j'insiste une seconde fois pour un nouveau miracle. Faites, je vous prie, que demain cette toison soit seule desséchée, pendant que le reste de la campagne sera couvert de la rosée du iriatin. — La nuit suivante. Dieu renouvela le prodige. A l'aurore, la toison était sèche, pendant que les champs d'alentour étaient tout humides de rosée ^. » • M.Mnnkei ^^- Ce double prodige effraie tellement M. Munk, qu'il le sup- '^Gédèonf^ prime complètement de son récit.; on dirait qu'il veut en effacer toute trace 3. Il a probablement entendu les clameurs des critiques rationalistes sur ce passage. Pourquoi, disent-ils, cette incroyable persistance d'incrédulité dans Gédéon? A quoi bon cette expérience deux fois renouvelée en sens contraire? Quelle puérilité dans le choix d'une toison, dont il plaît à Dieu de s'occuper? Quel esprit sérieux consentirait à accepter de telles fables? Répétées depuis deux siècles avec la même uniformité par la France de Voltaire et l'Allemagne protestante, ces inepties auront étourdi le juif moderne. Qu'il se rassure pourtant. 11 n'y a d'incroyable en tout ceci, que la légèreté des graves esprits qui acceptent de pareilles objections comme des difllcultés. Un moissonneur d'Epbra se hâte de recueillir le grain du champ paternel pour le soustraire, en fuyant dans les rochers, à l'invasion madianite. Certes ce n'est pas là un héros I Le lendemain ce cœur tremblant, cette âme timide, ce fugitif qui chercbait du regard le sentier de sa caverne dans la montagne, se lève, la trompette guerrière à la main. Il donne le signal des combats; il arme des bras jusque là tremblants, il distribue aux mains des esclaves l'épée qui doit reconquérir la liberté. Comment, en
« C'était peut-être celle dont il se servait comme de manteau pendant la nuit, selon la coutume de3 pasteurs. — > Judic, cap. vi, 33 ad uitim. — • 8. MuuK, Palestine, pag. 235.
une nuit, Je captif sans espoir s'est-il changé en un libérateur? Ceci est un miracle. Transformer subitement un cœur d'homme , est aussi prodigieux que de dire au rocher dressé sur les tlots : Jettetoi à la mer. Mais cette miraculeuse transfiguration d'un paysan Israélite, de Gédéon, fils de Joas, en un héros, n'était que le premier acte de la délivrance. A tous les soldats accourus des tribus de Manassé, d'Aser, de Zabulon et de Nephtali, qui se trouvaient en face d'un jeune Israélite sans expérience de la guerre, sans notoriété dans son propre pays, sans influence politique d'aucune sorte, il fallait bien la preuve que tel était le clief élu par Jéhovah pour marcher à leur tête; que cet obscur laboureur était le héros providentiel, et que le choix du Seigneur l'était réellement venu prendre dans cette chaumière, sous ce toit inconnu, au milieu de ces champs sans gloire. Est-ce que la renommée, Tinfluence, le sort des nations sont ainsi remis d'ordinaire à des mains obscures^ Est-ce que les multitudes obéissent ainsi de prime abord à un inconnu? Dans quelle histoire a-t-on vu cela? Il faut donc à ces soldats venus des tribus lointaines , le signe qui consacre leur chef, le miracle qui supplée à la précédente obscurité du héros. Ce signe sera pris dans l'ordre des phénomènes les plus familiers à une réunion de pasteurs, habitués à dormir eu plein air, sous le beau ciel de l'Orient. Je sais bien que cet ordre de phénomènes est parfaitement étranger aux génies rationalistes qui ont le bonheur d'iiabiter, en ce xix' siècle, les capitales de Berlin, Weimar ou Paris. Mais on pardonnera à Gédéon de s'en être fort peu préoccupé, dans sa petite bourgade d'Ephra, à l'est du Jourdain, sous le coup de l'oppression des Madianites. « Il sut, dit M. Munk, faire » partager son courage à toute la famille d'Abiézer ' » et aux tribus qui l'avaient rejoint. Cet euphémisme, plein de réticences, n'exphque rien. Qu'on me cite donc un jeune laboureur de la Brie ou de la Beauce, qui attirerait subitement toute l'armée fmuçaise autour de sa cabane, et devant qui nos généraux inchueraient leur expérience et leur illustre éoée. Non, non. Ce n'est point ainsi que se passent
i S. MuEkk, Palesth^, pag. 235.
164 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — iV ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (1580-1080).
les choses au sein de l'humanité. Au laboureur d'Ephra, qui ne pouvait faire parler sa réputation et sa gloire, il fallait un autre langage; celui que les multitudes comprennent dans tous les pays, à toutes les époques, sous tous les cieiix : la voix du miracle. U prend donc la toison de brebis qui le garantit de la û^aîcheur des nuits d'Orient, il l'étend sur le sol de Taire paternelle, en présence de tous ces hoiLûies qui viennent combattre avec lui, qui vont camper dans les champs, sous la rosée du ciel si abondante en Orient * ; et il sollicite de Dieu, par un signe qui sera compris de tous, la manifestation du choix providentiel. Une seule épreuve ne lui suffit pas. N'aurait-il pu , pendant une de ces nuits couvertes de nuages, où la rosée ne tombe point sur la terre, faire humecter par un habile complice, la peau de brebis, et simuler un miracle devant la foule crédule? Les rationalistes n'eussent pas manqué de le dire; et croient-ils que parmi la multitude réunie autour de Gédéon, il n'y eut pas un seul rationaliste? Le héros hébreu demande donc la contre-épreuve du prodige. Cette fois le stratagème sera impossible. Tous les guerriers campés dans la plaine sentironj bien la rosée du matin sur leurs vêtements; ils verront bien la toison sèche, dans l'aire qu'ils entourent, et dont ils auront surveillé l'approche. L'historien juif n'a donc pas à rougir du vdlus Gedeonis, et le catholique a le droit, même après les réclamations effarouchées du rationalisme moderne, de relire les admirables pages des saints Pères, sur la signification prophétique de la toison de Gédéon 2. GMéon'^^ 46. c( La nuit suivante, Gédéon le Jérobaal, à la tète de l'armée
1 « Nous l'avions si forte, dit Niebuhr, à Abuschahr, sur la côte de la Perse, » et dans l'île de Chœredsj, pendant les nuits de juillet, et surtout par le vent » faible du sud-est, que les couvertures de nos lits eu étaient uiouillëes le « matin. » (Niebuhr, Description de l'Arabie, toiu. 1, paf,'. 12, Paris 1779.) « La » rosée n'était pas moins abondante dans la Palestine en particulier, ajoute » M. Glaire, puisque les voyageurs lemarquenl que le malin la terre en est n pri^uie tiueii bumeclée que s'd était tombé de la pluie, et que les chemins n eu sont si gras, qu'on ne peut se souleuir. » (Kuyène Roger, Voyage de Syrie, liv. I, chap. H. — Glaire, Les Livres saints vetiyés, tom. Il, pag. 47.)
* S. Augustin, lib. rfe Uiiilate Ecclesiœ, cap. V; Origi-nes, Homilia 8; Hie- I nyni., Ej-i^tol. ad Paulimun \ Ambrosius, lib. de Viduis, et lib. de Spirilu .- udo, lu iircœuiio ; CUrysostom., in Psalmum Lxxiv.
israélile, sortit d'Ephra, remonta la rive occidentale du Jourdain iJezraei. et vint camper au milieu de la plaine de Bethsan, au bord de la scnéraai
'■ '■ Wadianite»
fontaine d'Harad. Il avait le camp madianite directement en face OrebetZeh de lui, au nord de la pluiue, dans la vallée de Jezraël. Le Seigneur dit à Gédéon : La troupe qui te suit est trop nombreuse : si le Madianite succombait sous ses coups, Israël s'en attribuerait toute la gloire, il oublierait ma protection, et dirait dans son orgueil : C'est mou propre courage qui m'a rendu la liberté. Adresse-toi donc à cette multitude; tu leur diras : S'il est quelqu'un parmi vous qui sente son cœur défaillir et trembler devant l'ennemi, qu'il se retire. Il est libre *. — Le guerrier rassembla ses troupes sur la montagne de Galaad, leur montra les tentes de Madian, et leur transmit la proposition de Jéliovab. Vingt-deux mille bommes le quittèrent, tant la vue du camp madianite les avait remplis d'eti'roi. Dix mille guerriers consentirent seuls àentamer'cette lutte formidable. — Cette multitude est encore trop nombreuse, dit le Seigneur à Gédéon. Descends jusqu'au pied de la montagne, au bord du torrent qui tombe des hauteurs de Gelboé. Tous les soldats qui s'agenouilleront pour boire, laisse-les de côté. Ne réserve avec toi que ceux qui se contenteront de puiser l'eau dans le creux de la main pour étancher leur soif, sans s'agenouiller sur la rive. — Trois cents hommes seulement remplirent la condition déterminée; tout le reste fléchit le genou pour se désaltérer aux eaux du torrent. Gédéon renvoya ces lâclies guerriers dans leurs demeures -. Avec les
* Ou se rappelle que la loi de Moïse ordonnait de faire cplte proclamation aux armées d'Israël, en face de l'ennemi {Deuter., xx, 8. Voir tom. 1 de cette Histoire, pag. 6*2).
* Nous suivons ici le sentiment de Bonfrerius, dont le commentaire nous semble ici, comme presque toujours, de lapins exacte viaisemijlauce. Intelligi débet, ici per luhernarula, i/uod Scripiurœ familiare est, dot/tus iidelligantur, non tenloria castrensia. Quu/Kjuam et illud verisimile sit illos rejectos, et iii domum suam abire Jussos non procul ed node r-ecessisse, et illâ ipnù nocte turbatis jam Madianilai'um casiris, exiyuis illis Gedeonis copiis multos in certanien reversos, et cum aliis, qui de nono uccesserunt, persécutas esse Madianitui, e(jsijne i/* dlorum numéro censeri, qui inf'ru y. 23 dicuntur fuisse persecuti Madian; cum enim hi arnds inslructi escient et in viciiio agerent, nernini magis in pjoniptu fuit hostibus i, iergo fugientibuf irtsisiere (Boufrer., Commentar. in libr. Judic, cap. 'vil, 7).
166 niSTOIRE DE l'lCLISE. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE DES JLGES (1380-1080).
trois cents qui lui rn?t;iient il attendit la nuit, caché dans lo icpli de la montagne. I.o camp madianite était à leurs pieds dans la vallée. Le soir, quand le soleil eut disparu h l'horizon, le Soigneur dit à Gédéon : Celte nuit même je livrerai entre tes mains lo ciimp madianite. Va toi-même en faire le tour; si tu crains d'y aller seul, emmène avec toi Phara, ton jeune serviteur. Quand tu auras entendu de la bouche liiéme de tes ennemis l'expression de leurs terreurs et de leur etlVoi, tu reprendras toi-même courage et tu n'hésiteras plus à fondre sur eux comme sur une proie. — Gédéon, suivi de son serviteur, descendit donc pour cette exploration nocturne. Les troupes de Madian et d'Amalec, éparses dans la plaine, ressemblaient à une nuée de sauterelles qui l'eussent envahie. De longues files de chameaux, dispersées au hasard au milieu de cette multitude, augmentaient encore le désordre. Tous les soldats s'étaient étendus à terre pour dormir. Gédéon en entendit deux qui s'entretenaient à demi-voix. 11 prêta Toreille h leur conversation. L'un d'eux disait : Je viens d'avoir un songe. Il me semblait voir descendre de la montagne de Galaad quelque chose qui avait la forme d'un pain dorge cuit sous la cendre. En roulant de rochers en rochers, cet objet étrange continua sa course jusqu'à notre camp. 11 heurta une tente qui s'ébranla sous son choc et fut renversée en un clin d'œil. — Son compagnon lui répondait : C'est le glaive de Gédéon, fils de Joas, le guerrier d'Israël. Il va fondre sur nous. Le Seigneur a livré entre ses mains la puissance de Madian. — En entendant ces paroles, Gédéon adressa du fond du cœur des actions de grâces à Jéhovah : il s'empressa de retourner au campement où il avait laissé les soldats d'Israël : Levez-vous, leur ditil, le Seigneur a livré entre nos mains le camp des Madianites. — 11 divisa sa petite troupe en trois escouades de cent hommes chacune, leur mit à *ous dans la main droite une trompette, et dans la gauche une lampe allumée, enfermée dans un vase de terre cuite . Suivez-moi, dit-il alors, et faites tout ce que vous me verrez fai^re. Aussitôt que j'aurai sonné de la trompette, répétez tous à la fois le même son autour du camp madianite. Brisez les vases de terre qui dissimulent la lumière de vos lampes, poussez tous en-
semble le même cri : Jêhovak et GédéonI — Après leur avoir ainsi domié ses instructions, les trois cents Israélites se mirent en marche, de manière à entourer le camp des ennemis. C'était l'iicure i delà troisième veille; on venait de relever les premières senti- ;'nelles de leur garde; tout dormait sous les tentes madianites. Soudain le son des trompettes éclate de toutes parts; les feux des lampes de Gédéon entourent le camp, comme les torches d'une armée innombrable ; et le cri de guerre mille fois répété : Jéhomh o.t Gédéon, se mêle au bruit des trompettes et à l'éclat sinistre des feux. Une panique générale s'empare des Madianites. Pour ouvrir un chemin plus prompt à leur fuite, ils s'égorgent les uns les autres. Leur glaive devient l'auxiliaire de celui d'Israël. Une colonne immense de fuyards se précipite dans la direction de Beit-Chaltah et d'Abelmehula , dans les plaines de Tebbath. Tous les guerriers de Nephtali, Aser et Manassé, ralliés par les cris de victoire , poursuivent les vaincus et jonchent les routes de leurs cadavres. Cependant des messagers expédiés par Gédéon sur toute la chaîne des monts d'Ephraïm, appelèrent sous les armes les tribus voisines. Etablissez-vous, leur faisait dire le chef hébreu, sur toute la rive du Jourdain depuis Bethbera ' jusqu'au lac Séméchon, pour fermer la retraite aux ennemis. —La tribu d'Ephraïm se leva en masse pour exécuter ce mouvement stratégique. Deux puissants chefs de Madian, Oreb et Zeb , tombèrent sous les coups des Ephraïmites. Leurs têtes, gages sanglants de victoire, furent portées à Gédéon, au moment où il venait déjà de franchir le Jourdain, à la poursuite des vaincus *. »
■ 47. «En déposant ces trophées devant le héros, les guerriers T„v,sonde« d'Ephraïm lui dirent : Pourquoi ne nous avez-vous pas appelés au '"socoth.*^ combat que vous méditiez contre les ennemis d'Israël? — Leur fierté s'indignait à la pensée qu'on eût dédaigné leur concours. Gédéon comprit ce sentiment d'orgueil national, et le respecta. Eh quoi! répondit-il, ai-je rien fait qui puisse être comparé aux ex-
i Au nord de Bethsan (Scythopolis) sur 1» rive occidentale du Jourdaia, * Judic, cap. vu integrum.
ploits qui viennent de couronner vos armes? Une grappe d'Ephraïm n'est-elle pas cent fois meilleure que toutes les vendanges d'Abiézer? ï.e Seigneur a livré entre vos mains les deux plus puissants princes de Madian, Oreb et Zeb. Qu'ai-je fait qui se puisse égaler à votre victoire? — Par ces douces paroles, le cbef hébreu calma le ressentiment des Ephraïmites. La tribu de Gad ne lui prêta pus un concours aussi dévoué. Au moment où il venait de franchir le Jourdain avec ses trois cents hommes, il s'arrêta à Socoth. La fatigue et l'épuisement ne lui permettaient plus de continuer sa course et de poursuivre les Madianites. Il dit aux habitants de Socoth : Donnez, je vous prie, du pain à mes soldats. Ils tombent en défaillance. Aussitôt qu'ils auront réparé leurs' forces, nous reprendrons notre route à la poursuite des deux rois de Madian, Zébéé et Salmana. — Vraiment, lui répondirent les chefs de Socoth, il semble
j que tu tiennes dans ta main ces deux puissants rois! Es-tu déjà
vainqueur pour nous imposer tes ordres? — Indigné de leur lâcheté, le héros répondit à cette ironie par une sévère, mais juste menace : Le jour oîi le Seigneur aura livré entre mes mains Zébéé et Salmana, s'écria-t-il, je ferai déchirer votre cliair sanglante avec les épines de vos solitudes! — Traversant donc cette ville inhospi-
I taUèrc, il arriva au pied de la tour de Phanuel. Les Israélites qui la
gardaient refusèrent de lui en ouvrir les portes, et répondirent à toutes ses propositions avec la même insolence que les habitants de Socoth. Gédéon se contenta de dire : Quand je reviendrai à la tête de mon armée victorieuse, je raserai celte tour. — Il tint
^ parole *. »
|i paniiiondcs 48. « Lcs dcux rois madianites s'étaient retirés précipitamment
goroih. Mort EU nord de la tribu de Gad, à travers les plaines de Jegbaa et de
Saiœana. Nobé *, duus le pays de Galaad, sur le territoire de Manassé. Se
i; > Ju Uc, cap. vm, 1-9.
;i * « il y a eu, dit M. de Saulcy, deux villes du nom de Nobé : l'uL^e, ville
» sacerdotale, dout il est fait mention avec Anatbolb parmi les villes de Ben- !, • jamiu (lisdras, xi, 32j. Ce fut là que l'Arche fut trausporlée. S. Jérôme la
^ • place près de Lydda ou Diospolis. L'autre appelée Cbauath, daus le pays
|, • de Galaad, qui fut prise par Nobé, de la tribu de Manassé, lequel lui donna
CHAP. I. — GfDÉON (i;Vi9).
croyant à l'abri d'nri coup de main, « Zébéé et Salmana, avec les quinze raille hommes qui les avaient suivis dans la déroute, s'étaient arrêtés dans leur fuite. Echappés au massacre qui venait dans cette journée d'atteindre cent vingt mille guerriers, ils avaient besoin de repos. Le campement madianite fut bientôt endormi. Gédéon profita de leur sécurité, il fondit sur eux à l'improviste, au milieu de la Duit. Les soldats épouvantés s'enfuirent dans toutes les directions. Zébéé et Salmana donnaient eux-mêmes l'exemple. Mais ils furent atteints par Gédéon qui les fit prisonniers. Cette victoire avait été prompte. Le soleil n'était pas encore levé lorsque le héros d'Israël reprenait la route du Jourdain, à la tète de son armée triomphante. Chemin faisant, il rencontra un jeune homme de Socoth, et lui demanda les noms des anciens et des chefs de cette ville. On écrivit, sous la dictée de ce jeune homme, les noms de sûixante-dix-sept d'entre eux. Arrivé sous les murs de la ville inhospitalière, Gédéon les fit amener en sa présence : Voici, leur dit-il, Zébéé et Salmana, au nom de qui vous m'avez outragé. Vraiment, disiez-vous, il semble que tu tiennes déjà dans ta main ces deux puissants rois. Es-tu déjà vainqueur pour nous imposer tes ordres, et nous forcer à donner des vivres à ces atîamés qui te suivent? Aujourd'hui je suis vainqueur, Zébéé et Salmana sont mes captifs! — Il les livra ensuite à ses soldats qui les flagellèrent avec des verges d'épines coupées dans la campagne. La tour de Phanuel fut emportée d'assaut; les guerriers qui la défendaient furent pas^ ses au fil de l'épée, et l'édifice rasé jusqu'aux fondements. — Les captifs madianites, Zébéé et Salmana, avaient assisté à ces deux exécutions. L'heure du châtiment était venue pour eux. Gédéon les fit comparaître devant lui : Quels étaient les Israélites que vous avez livrés au dernier suppUce sur la montagne du Thabor? leur demanda-t-il. — Ils étaient comme toi, riches et puissants, répondirent-ils avec une insolente fierté. L'un d'eux surtout semblait le fils d'un roi! — Malheureux, reprit Gédéon, c'étaient mes frères,
» soa nom de Nobé (Nomb., xxxn, 42). » i^Dict. des antiq. bibliq., pag. 610.) Ce fut dans cette dernière que la petite armée de Zébéé et de Salmana vint camper après la déroute de Jezraël.
170 HISTOIRE DE l'Église. — iv* époque. — ère des juges (1580-1080).
Authenticité
du récit biblique de la victoire de Gédéon.
le même sein maternel nous avait allaités. Vive Jébovah ! si vous aviez usé envers eux de miséricorde et de clémence» j'en jure par le Seigneur, je vous aurais fait grâce aujourd'hui. — S'adressant alors à Jétber, son fils aîné : Lève-toi, lui dit-il, et tue ces deux hommes. — Jéther ne lira point son épée, il demeurait interdit, car c'était encore un enfant. Zébéé et Salmana dirent à Gédéon : Viens donc nous tuer toi-même. Un enfant n'a pas la force d'un homme? — Cette audacieuse parole s'éteignit sur leurs lèvres avec leur dernier soupir. Gédéon s'était élancé l'épée à la main, et avait rais à mort Zébéé et Salmana. Les croissants d'or et les ornements attachés au cou des chameaux des deux rois madianitcs furent conservés par Gédéon comme le trophée de sa victoire *. »
49. Il nous paraît inutile de nous arrêter aux objections du xviii* siècle, sur l'invraisemblance des moyens et l'improbabilité de la victoire de Gédéon. Les rationalistes modernes en font euxmêmes bon marché. « Des stratagèmes de ce genre, dit M. Munk, » sont rapportés aussi par les anciens auteurs profanes. Annibal » employa la ruse des torches (Tite-Live , tom. XXII , cap. xvi et » xvii); Marius celle des trompettes et des cris de guerre (Salluste, » Jufjui'thd, cap. xcvi) ^. » M. Munk aurait pu allonger singuUèrement cette liste, et la faire suivre d'un grand nombre de faits analogues fournis par l'histoire moderne ^. Mais toutes ces preuves
1 Judk., cap. VIII, 10-21. « L'usage d'orner le cou des chameaux n'est pas » perdu; et dans la Syrie, quand ou reucoutre de ces animaux liarnacliés, » ou est ù peu près assuré d'avance qu'où leur verra un collier. Celui-ci » est frcqueiuoieut formé de files d'une petite coquille blanche du genre des » porcelaines, et qui sert de monnaie sous le nom de coucri, sur toute la côte )) occideutale d'Afrique. Je ne puis aftirmer positivement que j'aie rencontré 1) des chameaux portant suspendu à leur collier un croissant de cuivre, je Il crois ci'jieuduiit Ijieu me le rappeler. Ce que tout le monde sait aussi bien )) que moi, c'est que l'usage de ces croissants de cuivre s'est conservé dans le Il l)«-ruachemenl militaire de la cavalerie moderne. » (De Saulcy, Dict. do^'nntiq. il) /./., pag. 441. J Le mot hébreu traduit daus la Vulgatspar iullas, siguilie ea eTet lunulas (croissants). Voir Uonfrer., Comment, in litrum Judic, cap. VJii, 22.
* S. Munk, Palestine, pag. 236, note 2.
» Voir eu particulier l'épisode de l'histoire d'Arabie, raconté par Niebuhr (De'icription de l'Arabie, tom. . I, pag. 153-155) , et cité par Al. l'abbé Glaire {Livra uiinls vengés, tom. II, pag. 51-52).
CIIAP. I. — GÉDÉON (1349).
extrinsèques sont parfaitement inutiles en présence même du te. biblique. II suflit de le lire pour rester pleinement convaincu de réalité des faits qu'il raconte. Aussi l'exégèse actuelle, pleinement convaincue de la vraisemblance du récit, en a-t-elle profité pour supprimer entièrement l'intervention divine dans cette histoire. Voici comment elle procède : « Gédéon, dit M. Munk, fit assembler >) ses troupes sur une hauteur, au midi du camp ennemi, près » d'une source appelée Harod. Aimant mieux compter sur l'enf) thousiasme des guerriers que sur le grand nombre qui n'eût fait D qu'embarrasser la marche , il renvoya tous ceux dont le courage » était douteux. Dix mille hommes avides de combattre restèrent » avec lui; mais Gédéon voulut d'abord employer un stratagème » pour lequel il ne lui fallait qu'un petit nombre d'hommes déter- » minés. Les troupes s'étant rendues au ruisseau pour boire, Gé- » déon remarqua un certain nombre d'hommes qui ne se donnaient B pas le temps de boire à leur aise, et qui prenaient à la hâte quel- » ques gorgées d'eau puisée avec leurs mains. Gédéon crut recon- » naître à ce signe ceux qui étaient le plus impatients de combattre ; » ils étaient au nombre de trois cents, et ce fut avec eux que Gé- » déon voulut essayer son stratagème, en renvoyant pour le mo- » ment, tout le reste des troupes. Dans la nuit, il se hasarda lui- Bmême, avec son écuyer Pourah, jusqu'aux avant -postes de » l'ennemi. Là, il entendit un homme raconter un songe qu'il avait » eu, el que son interlocuteur interpréta en faveur de Gédéon qui ») viendrait détruire le camp des Madianites. Cet incident confirma » Gédéon dans son projet *. » Le reste de la narration continue d'après le même système. Gédéon veut, Gédéon remarque^ Gédéon croit reconnaître, Gédéon agit, et Jéhovah a complètement disparu. Cela s'appelle humaniser la Bible, et « faire de l'histoire d'Israël » une histoire comme une autre. » Malheureusement pour les rationalistes, le récit qu'ils veulent substituer au texte biblique par ce moyen aussi simple qu'infidèle, n'est plus une histoire, c'est une absurdité. A qui fera-t-on croire que Gédéon, en face de cent
* S. Muuk, Palestine, pag. 235.
472 niSTOIRE DE l'église. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (1580-1080).
vingt mille Rladianiles, dont le camp est sous ses yeux, et qu'il apeiçoit des hauteurs de Galaad, épars dans la plaine, à ses pieds, épiou^f.' le besoin de diminuer sa propre armée de vingt-deux mille hommes, dont il se sépare tout à coup. Ils « embarrassaient » sa marche! » dit-on. Mais il n'avait plus de marche à faire. Il était eu face de l'ennemi. Un petit ruisseau descendu de la montagne était la seule barrière qui séparât les deux camps. Si lesguerriers d'Israël avaient été un obstacle à sa course rapide, c'était pendant la journée précédente où Gédéon avait dû franchir la distance qui séparait la ville d'Ephrades campagnes de Jezraël. Maintenant que cette route a été heureusement fournie, maintenant qu'il n'y a plus d'étapes militaires à organiser, maintenani que \'avant-garde Israélite touche les avant-postes de Madian, voilà que Gédéon s'aperçoit tout à coup que vingt-deux mille hommes « embarrasseraient sa marche! » 0 rationalistes! Et cette précieuse remarque, celte haute théorie stratégique se révèlent soudain à l'esprit du héros hébreu, quand, en vue des forces ennemies, il peut se rendre compte qu'il n'a que trente-deux mille hommes à opposer aux cent vingt mille guerriers de Madian. Voyez-vous Napoléon congédiant quarante mille soldats de son campement, la veille de la balaille d'Austerhlz, sous prétexte qu'ils embarrassent sa marche! Ce n'est pas tout, Gédéon «qui voulait d'abord emu ployer un stratagème pour lequel il ne lui fallait qu'un petit s nombre d'hommes déterminés, » trouve encore le moyen de réduire sa troupe à trois cents soldats, et renvoie les neuf mille sept cents autres. Mais posez le problème au dernier caporal de n'importe quelle armée, il vous dira que la façon dont vous faites agir le chef hébreu est une véritable folie. Tous les jours, sur l'échiquier qu'on nomme un champ de balaille, on essaie des stratagèmes de guerre, on détache des colonnes d'expédition chargées d'opérer isoiément et de tromper par d'habiles feintes l'attention, de l'ennemi. Mais on se garde bien pour cela de congédier le gros de l'armée comme une réserve inutile. Voyez-vous Louis XV licenciant toutes ses troupes la veille de la balaille de Fontenoy, pour De garder que la batterie d'artillerie qui décida de la victoire, sous
la direction du duc de Richelieu ! Voilà pourtant les absurdités que les rationalistes modernes voudraient fièrement substituer à l'histoire vraie de la Bible. Eh! que ne diraient-ils pas si le texte hibli- ^\le contenait réellement toutes les fables qu'ils lui prê\îiat! Mais la Bible ne parle point ainsi. Jéhovah a déclaré qu'il voulait se réserver à lui seul l'honneur de la victoire, de peur qu'Israël, dans son orgueil, ne s'écrie : C'est à mon courage que je dois ma liberté. Jéhovah qui a choisi le chef, qui l'a pris parmi les moissonneurs d'Ephra, qui lui a imposé sa mission, malgré toutes les répugnances du jeune Israélite, qui l'a sacré aux yeux de ses guerriers par le signe deux fois constaté du miracle; Jéhovah le dirige seul: c'est Jéhovah qui veut, qui ordonne, qui désigne le nombre de guerriers, qui le restreint une première fois, qui le réduit une seconde, qui envoie Gédéon et son serviteur Phara explorer les avant-postes ennemis. Jéhovah enfm est tout dans la Bible, et son intervention puissante éclaire et justifie l'ensemble et les détails de la narration. Jéhovah n'est plus rien dans le récit imaginé par les rationalistes, et son absence environne leur narration de ténèbres inextricables et en fait un véritable chaos.
50. « Après tant d'exploits, les fils d'Israël, rassemblés de toutes Gédéo» les tribus, dirent à Gédéon : Soyez maintenant notre roi. Vous courona». régnerez sur nous, vous, votre fils et son fils, de génération en génération , parce que vous nous avez délivrés de la main de fer de Madian ! — Non, répondit le héros, je ne régnerai point sur vous, ni moi, ni mon fils. C'est Jéhovah qui continuera à être votre roi M » Ce généreux refus, s'il était tombé des lèvies d'Epaminondas ou d'un Scipion quelconque, serait classique dans nos écoles ; mais un héros juif qui refuse une couronne ne saurait obtenir tant d'honneur. « Gédéoa, écrit toujours M. Munk , sentit probable- B ment que l'esprit d'unité ne pénétrait pas encore toutes les » tribus, et que, en acceptant la couronne de la main d'un parti, il » ne ferait qu'augmenter la désunion et le désordre; il refusa donc ^.» Ainsi, voilà le héros transformé en un chef sans courage qui recule
^Judie., cap. vni, 22, 23. — « S. Munk, Palestine, pag. 237.
de GedéuD.
174 HISTOIRE DE l'Église. — iv* époque. — ère des jdges (1380-1080).
devant une difficulté, et son refus n'est qu'une lâclielé politique. Cependant le texte de la Bible, non seulement ne parle point d'une inOuence de parti dans la proposition d'une couronne faite à Gédéon ; il dit précisément le contraire : Omnes viri Israël^. Pourquoi donc l'exég^'^se rationaliste qui ne veut pas traduire tout ce que contient la Bible, se permet-elle d'y ajouter ce qui n'y est pas? Toutes ces suppressions et additions ne trompeionlplus personne. Lassés enfin d'un parti-pris d'analyses aussi fautives, les lecteurs voudront avoir soûs les yeux le texte vrai, dans son intègre simplicité, et comme la Bible est dans toutes les mains, ce jour-là les rationalistes auron perdu tous leurs frais d'invention rétrospective. L'ephod ^1- " Gédéon dit aux Israélites : En récompense de la victoire,
^Morr* j*-' "6 yoxx% demande qu'une grâce. Remettez entre mes mains les pendants d'oreilles que vous avez arrachés aux ennemis vaincus (Les fils d'Ismaël avaient la coutume de porter des bijoux d'or de ce genre). — Nous vous les donnons de grand cœur, répondirent les guerriers. Ils étendirent alors un manteau à terre, et chaque soldat vint y déposer les bijoux de cette sorte, qu'il avait eus pour sa part de butin. Leur poids total s'éleva à mille sept cents sicles d'or, sans y comprendre les ornements précieux, les colliers et les étoiles de pourpre dont se servaient les princes de Madian, et sans y comprendre non plus les colliers d'or suspendus au cou des chameaux. Gédéon, avec l'offrande de l'armée, fit un riche Ephod-,
1 Judic, cap. VIII, 22.
* Au sujet de cet Ephod, qui a'était, d'après le sentiment commun de presque tous les interprètes, « autre chose qu'un vêlement de diÊliuclion, rehaussé » de perles et d'or, dont Gédéon, en qualité de Juge et de premier magistra » de la nation, avait dessein de se servir dans les assemblées publiques, et » dans les grandes cérémonies » (Derruyer, Uist. du peuple de Dieu, tom. III, pag. 218; Bergier, Z>jd. de Iheol., arl. Ephod; lionkcr., Comment, in libr. Judic, cap. VIII, 27; Gornel. à Lapid., ibid.), voici !a bienveillante interprétation da M. Michel Nicolas : « Gédéou; dit-il, bâtit, il est vrai, à Ophra, un aulel h » Jéliovah; mais bientôt après, il établit au même lieu un culte idolAtrique. » (Etudes criiiq. sur la Bible, pag. 225, 226.) Ce lésumé est court, mais éuergi» que. .«loins nerveux que le nouvel exégèle, mais non moins hostile, M. Muuh distille un peu plus longuement son iudigualion. « Par cet attentat Uagranl » contre la loi de Moïse, dit-il, Gédéon établit une nouvelle concurrence très- » dangereuse pour le sanctuaire de Siloh, seul autorisé par la loi. L'oracle
qu'il déposa dans sa ville natale d'Eplira. Ce fut plus ta"^d un sujet de désastreuses calamités pour le peuple d'Israël, et pou'* toute la famille de Gédéon un principe de ruine*. Cependant les Madianites humiliés sous la main du peuple juif ne relevèrent plus jamais la tête, et la Terre promise se reposa dans la paix durant les quarante années que Gédéon la gouverna. L'illustre fils de Joas, le Jérobaal, revint couvert de gloire, habiter la maison paternelle. De ses nombreuses femmes, il eut soixante-dix enfants, parmi lesquels un fils,
» d'Ophra eut une très-grande vogue, et Gédéon rentré en apparence dans la D vie privée, exerçait peut-être par son Ephod, une influence bien plus >• grande que celle que iui aurait donnée la souveraineté. » Qui ne croirait en I sant ces lignes du savant Israélite, que le cliemin d'Ephra, « cette concurrence si dangereuse pour le sanctuaire de Siloh, » et qui acquit en peu ie temps « une très-grande vogue, » va être envahi dans la suite de l'histoire juive par des multitudes d'idolâtres pèlerins? Or, le nom d'Ephra ne se retrouve plus dans toute la Bible, après ce verset 5* du ix^ chapitre desJuges^ Nous nous trompons : ou le lit une fois encore au verset 17^, livre 1 des Bois, chap. xiii. c Les Pliilistins, dit ce verset, s'avançaient en trois groupes i l'un suivait la route d'Ephra pour se rendre au territoire de Suai. » Après cette dernière indication géographique, il n'est plus question de la «dange- » reuse concurrence au tabernacle de Siloh » ni de « la très-grande vogue » dont jouissait Eplira. Où donc le docte membre de l'Institut a-t-il trouvé tout cela? Probableiueut à la même source où il a appris que « Gédéou était » rentré en apparence dans la vie privée. » Quoique cette source nous soit inconnue, nous nous permettrons de n'en tenir aucun compte. Car la Bible, loiû d'autoriser à croire que Gédéon fût « rentré en apparence dans la vie » privée, » dit formellement que Gédéon gouverna le peuple hébreu pendant quuinnte ans ; Pev quadraginta annos, quitus Gedeon prafuit. C'est-à-dire que Gédéon, en refusant la couronne et le titre de roi, avait continué comme Othoniel à servir sa patrie avec le titre modeste de Juge. Voilà ce qu'on Bavait depuis longtemps, et ce que tous les « peut-être » de l'exégèse rationaliste ne feront pas si tôt oublier {Jiidic, cap. viii, 28).
1 Cette dernière parole mal interprétée a fourni aux sophismes de l'école rationaliste moderne la seule conjecture sur laquelle ils puissent s'appuyer. Les Septante, plus fidèles au texte hébreu que la Vulgate,ont traduit ainsi ce passage : Post eum (Gedeonem) formcati sunt filii Israël. Ce qui signifie qu'après la mort de Gédéun, les Hébreux se détournèrent encore des voies de la justice, et s'engagèrent dans les intrigues déplorables, qui aboutirent à la sanglante tragédie qu'on lira plus loin, et à l'extinction totile de la famille du ibérateur. Mais les exégètes modernes se sont bien gardés de signait . cette Snadverlauce de la tranuction de la Vulgate. Ils ont pour maxime de rejeter Ja Vulgate toutes les fois qu'elle contredit leur système, et de l'adopter toutes les fois qu'elle prête le flanc à une objection nouvelle. La Vulgate traduit
176 uiSTOiRE DE l'Église. — iv* époque. — ère des juges (1580-1080).
nommé Abimélecb, né d'une servante sichimite. Parvenu à une heureuse vieillesse, Gédéon mourut, et fut enseveli dans le tombeau de Joas, son père, à Ephra d'Abiézer. »
Tradition» 52. Le surnouî de Jérobaal, donné au libéraleur héôreu, a laissé Kénicienne dans l'hisloirc profane un souvenir recueilli par un philoso-
batiJaif. pbe ueopl.itonicien du m* siècle de notre oie, et qu il n est pas sans intérêt de noter en passant *. Porpbyre, dans son Traité contre les .chrétiens, prétendait établir le synchronisuie de Gédcoyi avec le
donc par : In eo [Ephod)fornicati sunt filii Israël. Ce qui signifierait que l'Ephod de Gédéon devint pour les Hébreux un sujet d'iibomiiiables dissensions. Mais, en admettant cette traduction, comme nous lt> faisons uous-même, les rationalistes n'y gagnent rien. L'Ephod devint la caute de la ruine de toute la famille de Gédéon. Or, le chapitre suivant nous expose suffisanimeut cette histoire. L'ambition d'Abimélech, fils et frère dénaturé, vint ressusciter à son profit le titre de roi, si noblement répudié par son père. Alimélech veut posséder seul l'Ephod, signe de l'autorité, symbole de la puissance. Il égorge tous ses frères, il excite les passions populaires, et leur i;\( he la bride, pour 6e créer un parti puissant et soutenir son usurpation Qu'est-ce que tout cela a de commun avec une prétendue concurrence créée à Ephra par Gédéon, contrôle tabernacle de Silohî (VoirBonfrer., Comment, in libr.Judic, cap. vin, 27; Cornel. à Lapid., ibid., etc.)
1 Voici le texte entier de Porphyre, tel que nous l'a transmis Eusèbe, dans êon Apoloijétique. Nous le reproduisons dans son inlégnlé, parce que, suivant l'ordinaire, les discussions auxquelles il a donné lieu, sont beaucoup plus connues que le passage lui-même. D'ailleurs il est nu des rares fragments qui soient parvenus jusqu'à nous du célèbre Traité contre les chrétiens, de Porphyre. Fiâiei Toivuv h tù TeTapTÛ TÎf xa6' iu&v a^vrutvii: 6 Tlof^Cpiot ^ijutsarn otiiToJc Tait ' « Ïs-Topil (Tê Tst -ffefî 'lovJiiùy àX))959-raT«, ot/ «ai Toit -ôrrojc xet; Tolc B ô\ôua.!rn aiiiâiy ik ovfjt.tovi'TH'Ta. 'S.a.y^uyik^'jt h Bji^lhj', (/>.MÇ'ùr ik ÙTTOUiîi/jt.xTct » iratfi 'li/iîyf JtXsu ToD Itpiaç 6fet/ 'llVûD, iç, 'Af ïXfa?,» tu ^^itimI BMpuTÎaiv Ttiv Jj-Topîat? U àraSii;, i-n' wfiïou xati tÛi nAt' aÙTO» i^fi3L(nSii TÎiç àxti^ti^t mafiJ'ix^»- O' ^* » liù^ai ypiyoi xai irpo Tâv Tooixîï 'n'i'rr'K.uTt ^fOiZi, itai «■;(■« (Tsv to/ç Mot/riotç iXnv^ikl^oijni, » àf a» tSv ^on'ixDf ^:t<n\(ui hai'oX'^' /xhitouai. ^nyx'-^ik^mi «Ti, o )t«T« t'ai imi i> *oi»(;tû-v (T/iJiJtTov çi>.ax>i9àç -nâtTiV th 'TTXXa.iky ij^ofmy en râi xatT* ■ttÔX/v utio/xï»- )) i/àTav Kïi T»» t» Toîc n:ol( ktAy^upây ovi:ty^yà>i Kti <rjyyik-^<i(, «Tri 'S.tfÂifkunti u T-J^oï» TMC 'ArTVfiuy jSatsriÂi/oç. » TaÛTat o Uof^ypio- (Euscb. CJEsar., Préparât. Evnnqelica, lib. X, cap. ix). Voici la traduction litiiie de ce passage, donnée dai;s l'édition d'Eu^sèbe des Bénédictins : I>orpli;/rius igiiur libro sui adversum nos O'icris quarto, hune m modum , verhis omnino tnlidem loquitur : « Porro m » scribendà, inquit, rerum Judaïcarum historiâ, veritotit amantissimus est Sanchoa nintho ille Benjtius, quippe qui commentarios cum eonun xive locis, sive nominibus a maxime congrucides, ab Hierombalo Jevonis dci sacerdute acceperit : qui suant a historiam Abelbalo Benjtiorum régi nuncuputam, cum illi ipsi, tum iis etiam.
CHAP. I. — USURPATION d'ABIMÉLECH, FILS DE GÉDÉON (1309). 177
premier et le plus ancien des écrivains profanes, le Phénicien Sanchoniatlion. « Ce dernier, disait-il, nous a laissé sur les annales » juives des documents parfaitement exacts, et sous le point de vue » géograpliique, et sous le point de vue historique. Il les tenait de » Jérombal, prêtre du dieu Jévo.— Or, l'époque de Sanchoniatlion » est certainement antérieure à celle du siège de Troie ; elle se rap- » proche du temps de Moïse, car Sanchoniathon llorlssait sous le » règne assyrien de Sémiramis. » La science s'est emparée du nom de Jérombal, prêtre du dieu Jévo, et a cru y reconnaître le Jerobaal de l'Ecriture, prêtre du Dieu Jéhovah. Mais, ainsi que le fait observer très-judicieusement M. Séguier de Saint-Brisson , rien n'est moins prouvé que l'exactitude de ce rapprochement par analogie; et d'autres extraits de Sanchoniathon reportent la date de cet écrivain à une époque postérieure à celle de Gédéon*. Il nous sullît d'avoir en ce peu de mots exposé l'état actuel de cette controverse, qui n'est pas encore terminée, et qui d'ailleurs ne touche que tort indirectement l'histoh-e juive.
§ VIEI. L'surpation d'Abiniélech, fils de Gédéon (f S09).
53. La mort de Gédéon fut le signal d'une réaction d'impiété et 'Nouvelles
, prév irioa-
d'idolâtrie parmi le peuple juif. « Les fils d'Israël se détournèrent ti .'.s il. encore une lois de la fidélité au Seigneur. Ils retournèrent aux fêtes iiiipui'esdeBaal, oubliant Jéhovah, le Dieu qui les avait déhvrés de Iciiis ennemis; ils contractèrent une alliance sacrilégeavec Baal, et s'engagèrent à le reconnaître publiquement comme leur divinité lutélaire*. » Si habitués que nous soyons aux défaillances de la nation
» quibus in expîorando vero consiliariis atque arUlris utebalur, probavit. Quorum » sane tempora Tiojanis eliam il lis antiquiora sunt, par unique adiw^lum a Moysia » œiale disjuncla, ut ex Phœniciœ regum successiuue dignoscitur. idem autem » Sunchonlallio , qui universam hisloriam, cum ex publias zirbis, tume sac"is ta- » bulis hauslam, svmmo cum vcritalis studio, Phœniciâ linguâ coiiscripsit , Semira- » midis Assyriorum rcginw temporii'js floruit. » {Pairol.grcec,,tova.XX.\, col. 801.) ^ M. iSéguier de S. Brisoon, membre de l'Institut, Dissertaiion sur l'uuilœnticite' des fragments de l'histoire Phénicienne de Sanchoniathon, renfermés dans le premier livre de la Préparation Evangéhque {Annales de Philos, chrétienne, par 1i. Bonceity, 1839, tom. XVIII, n» 108 et seq.). — s Judic, cap. vui, 33, 34.