CHAP. I. — SAMSON
ne nous aurait pas manifesté sa volonté nirévélé l'avenir. — L'épouse stérile donna donc le jour à un fils qu'elle nomma Samson (splendeur du soleil *), en mémoire du rayon céleste qui avait illupiiné sa naissance.
70. Le surnaturel domine ce récit comme il domine tous ceux des patriarches et tous ceux de l'histoire juive. Est-ce là ce qm fait dire à M. Munk, que « la vie de Samson, depuis sa naissance jus- » qu'à sa mort, est enveloppée d'un voile merveilleux? » Mais si l'on veut bannir le surnaturel du texte biblique, ce ne sera pas seulement le livre des Juges, ce seront tous ceux de l'Ecriture qu'il faudra taxer « de romans. » Ayons donc le courage de la logique; si le surnaturel vous déplaît ici, pourquoi l'admettez-vous ailleurs? Et si vous le rejetez de partout, comment expliquez-vous la création, la naissance du premier homme, l'ordre et la continuité des phénomènes visibles? Le surnaturel est une puissance qui s'impose tellement à votre croyance, à votre insu et malgré vous, que toutes les fois que vous prononcez le mot de nature , vous allirmez l'existence du surnaturel. La naissance de Samson n'est pas plus « enloppée d'un voile merveilleux » que celle d'isaac. Le récit qui nous en a été transmis par l'écrivain sacré, est d'une clarté nette et précise. Il est vrai que ce récit suppose qu'on savait alors en Israël ce qu'était un Nazaréen, que par conséquent la loi de Moïse n'était nullement oubliée, que la mémoire du grand législateur n'avait pas subi l'éclipsé imaginaire dont parle M. Renan après les critiques germains. Ce point en particulier est de nature à choquer vivement les modernes rationalistes, et nous comprenons qu'ils sentent le besoin de se persuader à eux-mêmes et de faire croire aux autres « que la relation des aventures de Samson est d'un intérêt » médiocre pour l'histoire des Hébreux. » Mais ce dédain simulé, d'une part, ne trompera personne; et, de l'autre, n'empêchera pas les trois chapitres consacrés à Samson d'exister dans le livre des Juges.
71. « L'enfant du miracle grandit, et la bénédiction du Seigneur
' Judic, cap. XHi, 1-24.
202 niSTOIUE DE l'église. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (l'SSO-lOSO).
L'énigme l'accorepacmait. L'Esprit divin commença à se map.ifester en lui,
ai:ï para- i. ^ i. »
■jœphe». dans le camp de l'armée de Dan, entre Saraa et Esthaol *. y) — «A dix-lmit ans, Samson dit à ses parents : J'ai remarqué ci Thamnali;:i une jeune fille de la race des Philistins. Permettez-moi de l'épouser. -^ Monué et sa femme, instruits de la loi de Moïse, qui défendait les alliances étrangères, furent affligés de cette proposition. N'y a-t-il pas "assez de jeunes filles dans notre parenté, et dans toute la tribu, répondirent-ils, pour que tu jettes les yeux sur une fille des Philistins, ce peuple incircoucis? — Samson insista. Or ses parents ignoraient que le jeune homme agissait ainsi sous la direction de l'Ei^prit de Dieu, et qu'il cherchait par cette alliance à se ménager une occasion d'attaquer plus tard les Philistins, oppresseurs d'Israël. Samson obtint enfin leur consentement. Tous trois ils se mirent en route pour Thamnatha. Ils approchaient des vignobles de cette bourgade; le jeune homme s'était séparé un instant de ses compagnons de voyage, lorsqu'un rugissement se fît entendre, et un lionceau s'élança sur lui d'un bond sauvage. Samson, avec une force surhumaine, saisit des deux mains l'animal farouche, sans le secours d'aucune arme; il le mit en pièces comme il aurait fr.it d'une chèvre de son troupeau. Il rejoignit ensuite son père et sa mère, et ne leur parla point de cet incident. Arrivés à Thamnatha, les deux familles tombèrent d'accord sur l'union projetée, en fixèrent l'époque, et Samson reprit avec son père et sa mère le chemin de Saraa. A l'approche du jour convenu, le jeune homme et ses parents revinrent au pays de la fiancée. Samson s'écarta de la roule pour voir ce qu'était devenu le cadavre du lion. Il était complètement dépouillé de ses chairs, et un essaim d'abeilles avait construit sa ruche dans la mâchoire de l'animal *.
« Judic, cap. xin, 24, 25.
• Noos ue rappelons que pour mémoire les absurdes récriminations auxquelles a donné lieu l'interprétation de cet incident. On disait : Jamais les abeilles ne se reposent sur un cadavre en putréfaction. 11 est impossible, dans un si court intervalle, que les cbairs du lion fussent consumées etc., etc. Fi l'on croyait avoir fait de la critique sérieuse ! Aujourd'hui on sait que le chameau qui succombe au désert, et dont la caravane abandonne le cadavre, après trois ou quatre jours est entièrement dévoré par les oiseaux de proi»
ciiAP. I. — SA5IS0N (1191-H72). 203
Samson prit le rayon de miel qui y était déposé; en rejoignant son père et sa mère, il partagea avec eux cette trouvaille, mai? il ne leur dit rien des circonstances qui l'avaient précédée. Les noces se firent à Thamnatha, avec le cérémonial usité en ce pays. Les fêtes durèrent sept jours, et trente jeunes gens furent choisis pour servir, pendant cet intervalle, de cortège d'honneur au nouvel époux. C'était la coutume en ces circonstances de se proposer mutuellemeni des énigmes. Samson en avait une à offrir à l'interprétation des jeunes Philistins, ses compagnons : Si vous devinez la solution de mon énigme pendant les sept jours de fêtes qui accompagneront mes noces, leur dit-il, je vous donnerai trente manteaux et trente tuniques, à la condition que si vous n'en découvrez pas la solution, vous devrez vous-mêmes me payer cette amende. — Paile, répondirent-ils. Nous acceptons. — Voici mon énigme, dit Samson : De celui qui dévore est sortie la nourriture, du fort est venue la suavité. — Pendant trois jours les jeunes PhUistins cherchèrent en vain la solutici- de l'énigme. Le terme approchait; ils circonvinrent alors la nouvelle épouse : Obtenez, lui dirent-ils, à force de caresses, le secret de votre mari. Vous nous le révélerez ensuite. Nous auriez-vous donc conviés à vos noces pour nous dépouiller? Si vous ne nous rendez ce service, nous mettrons le feu à la tente de votre père. — La jeune femme se prêta à leurs désirs. Elle eut recours aux larmes, et disait eu pleurant à Samson : Vous ne m'aimez point, vous ne m"avez jamais aimée! Voilà pourquoi vous me cachez votre secret. — Quoi! répondait-il, je n'ai pas voulu le révéler \ mon père et a ma mère, et vous voulez que je trahisse mon secret pour vous! — Les instances de la jeune femme redoublèrent, elle fît tant, par ses importunités, qu'enfin le septième jour Samson se laissa vaincre. Il lui donna le mot de l'énigme et elle s«j
et les carnassiers qui font la voirie des solitudes. Au retour, la caravane ne trouve plus que des ossemeuts blauchis par l'ardeur d'un soleil tropical. Oa sait que les abeilles sauvages, au temps où les jeunes essaims s'échappent de la ruche natale, viennent se reposer sur la moindre saillie qui rompt la monotonie dps plaines brûlantes. Les voyageurs contemporains ont retrouvé eu Orient, vivantes encore, toutes ces scènes bibliques; et en lisant leurs réciti» on prend en suprême pitié l'aberration du siècle de Voltaire,
20i niSTOlP.E DE L'ÎGLISE. — n- ÉPOOIT. — ÈRE DES JLGES (1580-1080).
iKltci de le communiquer aux Philistins. Le soleil allait se coucher, et le délai fatal était sur le point d'expirer, lorsque se présentant à l'époux, les paranymphes lui dirent : Qu'y a-t-il de plus doux que le miel? Qu'y a-t-il de plus fort que le lion? - Samson leur répondit par ce proverbe : Si vous n'aviez pas labouré avec ma génisse, vous n'auriez pas eu mon secret! - S'éloignant aussitôt, il courut à Ascalon, la capitale des Philistins, tua trente de ces oppresseurs disraël. s'empara de leurs manteaux et de leurs tuniques; paya amsi l'amende convenue, et ne pouvant plus supporter la >Tie de l'épouse infidèle, revint avec ses parents à Saraa ». »
^aïetîe's "^'^ " ^'^ ^^'"^'^ ^ ^^- ^^^°^ ^^ "^ *''0"^cr qu'uu intérêt médiocre wuonaiiste». à cc récit : les mœurs de ces temps primitifs sy révèlent cependant avec un caractère de simplicité naïve et de vérité qui entraîne la conviction et repousse toute idée d'invention factice et romanesque. La victoire de Samson sur un jeune lionceau est-elle si incroyable qu'il faille appeler le héros l'Hercule hébreu? N'avons-nous pas entendu plus haut Jacob se vanter d'exploits de ce genre; ne verronsnous pas David défendre de cette manière les troupeaux de son père Isaï? L'essaim d'abeilles, déposant un rayon de miel dans If bouche du lion, est-il un fait plus impossible que celui dOnésiie, dont le crâne exposé sur les murs dAmatlionte, servit pareillement de ruche aux abeilles de l'Archipel 2? On ne se propose plus d'énigmes aux noces des Israélites modernes, nous eu convenons volontiers, et cela nous est parfaitement indiUérent; mais ce qui se pratique chez les Juifs du xix' siècle peut-il servir do loi rétrospective aux Hébreux et aux Philistins du temps de Samson ? Il n'y a plus, dans nos mœurs actuelles, de paranymphes au nombre de trente, qui escortent l'époux durant les sept premiers jours des noces. Cela est certain, de même qu'il est constant qu'Israël n'habite plus la Terre promise. S'il plaisait à un sophiste d'écrire en ce me mont que les Hébreux n'ont jamais mis le pied en Judée, il serait aussi logique que les savants qui n'acceptent pas l'histoire de Sameon, parce qu'elle ne ressemble pas à une histoire contemporaine.
> Judic, cap. iiv iatcgruu). - « Hérodote, liv. V. chap. cxLV.
CHAP. I. — SÂMSON (1191-1172). 205
73. « L'épouse délaissée ne tarda pas à oublier ses premiers Leïrenarf»
'^ ^ '^ deSam»©».
engagements. Elle contracta un second mariage avec l'un des jeunes Philistins qui avaient assisté à ses noces. A quelque temps de là, Samson revint à Thamnatha, ignorant ce qui s'était passé. Il amenait avec lui un jeune chevreau qu'il se promettait d'immoler pour le festin de la réconciliation. Mais le Pîiilistin. son beaupère, l'arrêta sur le seuil de sa demeure. J'ai cru, lui dit-il, que vous aviez entièrement renoncé à ma fille, et je lui ai choisi un nouvel époux.. Mais elle a une sœur, plus jeune et plus belle; je vous la donnerai en mariage. — Ces paroles achevèrent d'aliéner le cœur du héros hébreu. Dès ce jour, s'écria-t-il, tout m'est permis contre les Philistins. Je leur livrerai une guerre acharnée. — Ceci se passait aux approches de la moisson; les camptignes des Philistins étaient -couvertes d'épis jaunissants. Le jeune Israélite conçut l'idée d'incendier les récoltes. Il prit trois cents chacals *, les accoupla deux à deux, en leur attachant à la queu-e une torche allumée. Ces animaux efirayés s'élancèrent à travers les moissons et les monceaux de gerbes déjà coupées, mettant partout le feu sur leur passage; l'incendie devint bientôt général et atteignit même les vignes et les oliviers. Quel est l'auteur de ce désastre? demandaient les Philistins consternés. — On vint leur dire : C'est le juif Samson qui a voulu se venger ainsi de la conduite de son beaupère et de l'infidélité de la jeune femme qu'il avait épousée à Tam-
1 Le mot hébreu traduit dans la Vulgate par renard, est schouhal. C'est le cliacdl de la Syrie. « Le jakkal, ou Uchakkal, dit Niebuhr, est uue sorte de » renard ou clneii sauva^;e, dont il y a un grand nombre dans les Indes, en » Perse, dans l'Arac, eu Syrie^ près de Constantinople, etc. lis sont souvent » assez hardis pour entrer dans les maisons et à Bombay, mon valet, qui de- V meurait dans la ville, les chassait même de sa cuisine. » {Descript. de l'Arabie, tom. 1, pag. 231,232.) M. Glaire ajoute : « Ce témoignage de Niebuhr se » trouve confirmé par les relations des célèbres voyageurs Hasselquist, Belon, » Chardin, Morison, etc. Quant aux écrivains sacrés, la Bible est remplie de » passages qui attestent que la Palestine abondait en re^tr de cette es- » pèce. » 11 ne fallut donc pas organiser une série de •"-■^ses au tri.iard, comme celles d'Angleterre, pour fournir à Samson J-r .-.^maux dont il voulait se servir. Le récit biblique ne sujppose donc pas les impossibilités qu'ca e'est plu à imaginer à son sujet.
206 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — W" Ei'OQUE. — ÈRE DES JUGES (1380-1080).
Tîctoîre de
Samson à
Bamath-
Léchi.
natiia. — Les Philistins, pour apaiser le ressentiment du héros outragé et en détourner les funestes effets, se saisirent du beaupère et de l'épouse intidèle, et les livrèrent au suppUce du feu. Samson l'ayant appris, fit dire aux Philistins : Malgré cette réparation, je n'en continuerai pas moins la guerre contre vous, et je ne m'arrêterai qu'après avoir complété ma vengeance. — 11 les poursuivit en elVet sans relâche, et les Philistins, réduits au désespoir, demeuraient assis dans leurs tentes, la jambe sur la cuisse, dans une morne consternation. »
74. M. Muiik n'avait sans doute pas remarqué ce passage, ou peui-êlre^ il l'avait jugé « d'un intérêt trop médiocre, » quand il aiiirme qu'on ne voit point Samson « se mettre à la tête des Hébreux » dans une expédition contre les PhiUstins. Quoi qu'il en soit, ce passage existe, et M. Munk ne réussira pas à le supprimer. G L'armée des Phihsiins, poursuivant Samson, vint camper sur le territoire de Juda, dans la plaine qui prit plus tard le nom de Léchi (mâchoire). Effrayés de l'invasion ennemie, les chefs de la tribu de Juda dirent aux Philistins : Pourquoi avez-vous fait irruption dans nos campagnes? — Nous ne faisons la guerre que pour nous emparer de Samson, et nous venger sur lui du mal qu'il nous a fait. — Le héros hébreu était alors retiré dans la grotte d'Etham. Les habitants de Juda se résolurent à le bvrer aux enn» mis. Au nombre de trois mille, ils vinrent le trouver dans sa retraite : Pourquoi, lui dirent-ils, nous as-tu exposés à ce désastre? Les Philistins ne cesseront de ravager notre territoire jusqu'à ce que nous t'ayons remis entre leurs mains. — Jurez-moi, leur dit Samson, de ne me pas mettre à mort. — Non, lui dirent-ils, nous allons te garrotter el nois te livrerons ainsi aux Philistins. — On attacha le prisonnier volontaire avec deux cordes neuves, et il fut ainsi amené de la grotte d'Etham à la vallée de Léchi. Les ennemis, en le voyant, poussèrent des acclamations de joie, et accourent pour s'emparer de celle importante capture. En ce moment, l'Esprit de Dieu invoslit Samson d'une force surhumaine; il brisa ses liens avec autant de facilité que la flamme consume un lin fragile, et s'élança sur les Philistins. Une mûchoire d'âne se trouva sous sa main, il