CHAP. II. — JUDICATU.RE DE SAMUEL
trouver Samuel à Ramatha. Voici, lui dirent-ils, que les jours de la vieillesse sont venus pour vous. Vos fils ne marclient pas dans les sentiers de l'honneur paternel. Etablissez donc à notre tête un roi qui nous rende la justice comme en ont tous les autres peuples. — Cette parole remplit d'amertume le cœur de Samuel. Le prophète consulta le Seigneur dans la prière; et le Seigneur lui répondit : Accorde à ce peuple tout ce qu'il t'a demandé, ne t'afïlige point; ce n'est pas toi qu'ils ont rejeté, c'estmoi-même : ils ne veulent plus que je règne sur eux. Ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient hier, inconstants et rebelles. Telle a toujours été leur conduite depuis le jour où je les ai tirés de la terre d'Egypte jusqu'à ce moment. Combien de fois ne m'ont-ils pas abandonné pour porter leurs hommages à des dieux étrangers. Ils agissent maintenant avec la même ingratitude envers toi. Accueille donc leur demande; seulement préviens-les de ce que sera le joug royal qu'ils invoquent avec tant d'instances. — Samuel transmit au peuple la réponse de Jéhovah, puis il ajouta : Ecoulez maintenant quel sera le droit de l'a royauté que vous allez mettre à votre tête : Le roi prendra vos fils pour leur donner ses chariots à conduire ; il en fera ses cavaliers, et les coureurs qui précéderont ses quadriges. Vos fils seront les tribuns et les centurions de ses armées , les laboureurs de ses champs, les moissonneurs de ses récoltes, les forgerons qui fabriqueront ses armes et ses chars. Vos filles prépareront les parfums de son palais, entretiendront le feu de ses cuisines, elles broieront le froment et feront cuire le pain. Le roi prendra vos champs, et vos vignes, il choisira les plus fertiles parmi vos plantations d'oliviers pour les donner en récompense à vos serviteurs. 11 prendra le dixième du revenu de vos moissons et de vos vendanges pour le distribuer à ses Sarim (préfets) et à ses familiers. Il prendra vos serviteurs, vos servantes, toute votre vigoureuse jeunesse, et vos ânes les plus robustes pour les employer à son service. 11 prélèvera la dixième tête de tous vos troupeaux; enfin vous serez ses esclaves. Ce jour-là vous pousserez des cris d'indign'ation sous la tyrannie du roi que vous vous serez choisi; mais le Seigneur sera sourd à vos plaintes, parce que vous aurez vous-mêmes appelé ces
240 niSTOIRE DE l'église. — IV' ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (1580-1080).
c&lamités sur vos têtes. — Ainsi parla Saaniel. Mais le peuple ne voulut point acquiescer à ces discours. Non, non, dirent les fils d'Israël, nous ne croyons rien de toutes ces choses. Nous voulons un roi. Nous serons ainsi comme toute? les autres nations. Notre roi nous rendra la justice ; il marcLera à notre tète et combattra pour nous dans nos guerres. — Samuel transmit au Seigneur b réponse du peuple. Jéhovah lui renouvela l'ordie d'accéder au désir de la multitude. Fais ce qu'ils te demandent, lui dit-il ; établis au milieu d'eux un roi. — Le prophète s'adressant alors à l'as semblée des vieillards leur dit : Il sera fait selon que vous le vou lez. Que chacun de vous retourne donc à sa demeure*. » Droit royal. 22. Le tableau de la royauté future que Samuel fait au peuple , devait contraster avec la douceur et la modération du gouverncmenl des Juges. Les Sophetim n'imposaient aucun tribut à la nation qu'ik gouvernaient d'après les traditions patriarcales; ils n'entrelenaieni point d'armée permanente , ne multipliaient ni leurs chevaux ni leurs chars, ne se construisaient pas de somptueux palais, ne s'entouraient point d'mie cour; et par conséquent, les abus de leur administration, en supposant qu'il y en eût quelques-uns, n'atteignaient jamais la portée des abus du pouvoir royal. Tel est le sens du discoun de Samuel. Le prophète insiste en effet beaucoup plus sur lesabu? du droit royal que sur la nature même de la royauté. C'est ce que saint Thomas d'Âquin a parfaitement compris, dans le paragraphe ju'il consacre à l'examen de la monarchie hébraïque. Voici les larolcs de ce grand docteur : a La royauté est la meilleure forme de gouvernement pour un peuple, mais à la condition que cette » royauté ne soit pas corrompue. Cependant l'étendue même du fv pouvoir remis entre les mains du roi est un écueil qui fait soui» vent dégénérer la royauté en une véritable tyrannie, lorsque le » prince n'est pas préservé de sa propre faiblesse par une vertu » parfaite. C'est ce que le philosophe grec exprime en ces termes : » Les hommes vraiment vertueux sont seuls capables de porter » dignementune haute fortune, ûr la vertu, à ce degré de perfeo
• I Reg., cap. vni iutegrum,
CHApTiI. — JUDICATURE DE SAMUEL (H12-1080). 241
i> tion, est le partage d'un petit nombre d'âmes. Les Juifs en parti-
» culier étaient portés à la cruauté et à l'avarice, les deux passions
» qui inclinent le plus le cœur humain à la tyrannie. Voilà pour-
» quoi le Seigneur ne leur avait point donné dès le principe, de
» royauté souveraine; il les avait soumis à l'aclion douce et mode--
» ratrice des Juges. Quand, plus tard, le peuple demande un roi,
» le Seigneur ne consent qu'avec un sentiment accnsé d'indigna-
» tion. Il l'exprime ouvertement quand il dit à Samuel : Ce n'est
)) pas à toi qu'ils font injure, mais à moi-même. Ils ne veulent plus que
» je règne sur eux. Cependant, dès l'origine de l'institution mosaïque,
» tout ce qui concernait le pouvoir royal avait été déterminé d'a-
» vance. Le mode d'élection était réglé d'après ces deux principes:
» le premier : que le choix du souverain était soumis au jugement
» du Seigneur; le second : que le roi ne pourrait être pris dan»
p une race étrangère. Celte dernière restriction est justifiée par
» l'expérience; un roi, choisi dans cette condition, est ordinaire-
» ment peu attaché à la nation qu'il gouverne, et par conséquent
» défend mal ses intérêts. Par rapport à la royauté en elle-même
» la loi fixait la conduite du souverain par rapport à lui-même, par
» rapport à Dieu et par rapport à ses sujets. Par rapport à lui-
» même, il ne devait pas chercher à multiplier le nombre de ses
» chevaux, de ses chars, de ses femmes ni de ses possessions, cet
» amour du luxe et cette soif de l'or étant les passions ordinaires
» de la tyrannie et la source de toutes les injustices. Par rapport
u à Dieu, il devait lire et méditer sans cesse sa loi, et vivre dans
» sa crainte et son obéissance. Par rapport à ses sujets , il lui était
» défendu de les traiter avec orgueil et mépris , de les opprimei
» et de leur refuser la justice. * » Tel était le progi.mime divin de
la royauté dicté à Moïse. Le portrait tracé par Samuel insiste plui
particulièrement sur les abus du pouvoir royal; il représente au
vif les petites mouarcbies de l'Orient, dont le peuple juif était alors
entouré. Le roi chananéen Jabin, Eglon, roi de Moab, Zébéé et
Sulmana, de Madian, avaient dû fournir au prophète le type qu'il
* S.Thom. Aquin., Summ. Theolog., 1» 2», quœst. CV, artic. 1*', rcspons. 2«. 11. 16
242 lilSTOIRE DE L'ÉGLISE. — 17* ÉPOQUE. — ÈRE DES JUGES (I08O-IO8O).
iépeint sous des couleurs si naturelles. C'est encore la pensée de saint Thomas d'Aquin. « Le droit du roi dont Samuel présentait le » tableau au peuple, dit-il, n'était pas consacré parl'institution di- » vine. C'était la prédiction des usurpations royales qui se créeraient » une juridiction inique, organiseraient la tyrannie, et dépouille- » raient les sujets. Le mot par lequel le Propliète termine son dis- » cours : Vous serez les esclaves de votre roi, le prouve suffisam- » ment. Cette appréciation ne convient en effet qu'à la tyrannie qui » traite les sujets comme des esclaves. Samuel, en parlant ainsi, j> voulait eflVayer le peuple et le détourner de demander un roi. » Mais la multitude refusa d'écouter le Prophète. Cependant il est cer- » tain qu'un bon roi peut, sans tyrannie, enrôler dans ses armées » les fils de ses sujets, constituer des tribuns et des centurions, et 0 prélever des impôts pour le bien public*. » Cette doctrine de l'Ange de récole éclaircit toutes les difficultés qu'on a soulevées en divers temps à propos du discours de Samuel, et fixe la vérité dans une mesure et une convenance parfaites.
&riamud ^^' ^°"^ ^'^^ pouvons dire autant des réflexions que ce sujet mise en cause inspiro à M. Renan. « Tout nous indique que cette révolution, dit-
par AL. llCDclû -1 r>
» il, se fit à l'imitation de l'étranger, peut-être des Philistins ou des
» Phéniciens, et contrairement au désir du parti conservateur des
» ;raditions, qui la présentait comme une sorte d'infidélité envers
B Jéhovah. Le récit qui nous en est parvenu est évidemment l'œu-
» vre d'un opposant; la royauté y est présentée sou.? le plus mau-
t> vais jour et hautement mise au-dessous des anciennes formes
» patriarcales. Il n'est pas impossible que ce récit soit de la main
même de Samuel; les chapitres du livre qui porte son nom, où
son rôle politique est exposé, ont un caractère si personnel, qu'on
:st tenté de croire qu'il en est lui-même l'auteur. Ce qu'il y a de
• certain, c'est que Samuel, retirant d'une main ce qu'il avait donné
»de l'autre, ne sortit jamais d'un système de taquineries contre la
royauté qu'il avait inaugurée avec répugnance, et pour céder aux
-. inom. AquiD., Summ. Theolog., 1» 2», quaest. cv, arlic. l»'. rego. qiHUta. » -f
CUAP. II. — JDDICATURE DE SAMUEL (1112-1080). 243
/) exigences de la foule *. » Nous ne voudrions pas profiter de tous les avantages que nous donne ici le savant professeur. D'ailleurs, le « peut-être » qui s'est glissé sous sa plume, nous en ôterait le courage. Ce ne fut ni « à l'imitation des Phéniciens, » ni à celle « des Philistins» que la royauté d'Israël prit naissance. Les Phéniciens n'avaient à leur tête que des Suffètes, ou Sop/tetùn, c'est-àdire des magistrats absolument semblables aux Juges des Hébreux. La monarchie n'existait pas davantage chez les Philistins , qui étaient encore gouvernés par cinq satrapes; et, en jetant un coup d'œil sur la géographie de la Palestine, on peut facilement se convaincre que l'exiguité du territoire, ainsi réparti entre cinq satrapies, exclut toute idée d'unité monarchique. Toutefois ce ne sont là que des erreurs de détail dont nous nous gardons bien de rendre responsable l'illustre critique , et nous reconnaissons à son « peut-être » assez de valeur pour les effacer. Mais nous ne lui accorderons pas si facilement le droit de porter contre Samuel l'accusation gratuite qu'il lui plaît de formuler avec tant d'énergie. On a lu la traduction intégrale du passage de la Bible, auquel M. Renan fait allusion. Le sentiment de personnalité basse et vulgaire reproché à Samuel, n'y apparait en aucune façon. Le texte de la Bible ne permet pas à ce sujet la moindre équivoque. Ce qui déplaît au Prophète, dans la demande du peuple, n'est pas autre chose que l'impolitique de la mesure en elle-même : Leur demande déplut à Samuel, parce qu'ils avaient dit : Dormez nous un roi qui nous juge ^. Il était certes bien permis à Samuel d'avoir une opinion sur la politique de son pays, et, quelle que soit l'opinion de M. Renan sur (d'anarchie patriarcale , » le Prophète juif était libre de la « mettre » dans sa pensée « au-des- » sus de la royauté. » Mais comment le savant professeur n'a-t-il pas vu que si Samuel eût été un opposant de parti-pris et par ambition personnelle, rien ne lui aurait été plus facile que de faire échouer la demande populaire. Il lui aurait suffi de la repousser au nom de Jéhovah, en feignant d'avoir reçu du Tabernacle une réponse défavorable. Samuel pourtant fait tout le contraire. Or, dans l'hypo-
*K. Renan, Etudes d'histoire religieuse, pag. 93, 96. — 2 1 llcrj.^ cap. vi^i, 6.
thèse où se placent constamment M. Renan et l'école rationaliste, cette conduite est inexplicable. M. Renan et son école supposent que le « propliétisme hébreu » n'était qu'un parti d'orateurs politiques ; que les prétendues manifestations de Jéhovah n'étaient qu'une habile exploitation de la crédulité vulgaire par des chefs intelligents. Or Samuel, personnellement opposé à la roj^auté, la concède cependant au peuple, au nom de Jéhovah. Comme Israélite, comme chef de sa nation, il désapprouve la mesure qu'on sollicite. Avant d'avoir consulté Jéhovah, il rejette la demande des anciens. 11 prie ensuite dans le Tabernacle, et il sort du sanctuaire pour annoncer au peuple que Jéhovah accueille sa demande. Jéhovah n'était donc pas (de piête-nom de Samuel, »le ^oroplice invisible duaprophétisme » hébreu. » L'école rationaliste est donc en désaccord perpétuel avec la Bible; les théories de l'exégèse moderne échouent dond'une après l'autre contre la simplicité divine du Livre saint. Us&nesgM 24. Mais si l'action de Jéhovah est manifeste dans le récit du
perdues.
Saui 61» premier acte qui précéda l'institution de la royauté en Israël, elle l'est bien davantage encore dans le choix même du roi futur. La personnalité de Samuel disparaît complètement dans cette élection, pour laisser toute l'initiative au Seigneur. Le souverain qui va être investi du pouvoir royal est complètement étranger au prophète ; ils ne se connaissent pas; ils ne se sont jamais vus. Le Seigneur le désigne à Samuel, et Samuel répand sur son front l'huile sainte. Voilà une étrange façon d'agir pour un ambitieux tout occupé de vues personnelles et d'intérêts de famille, comme le suppose M. Renan ! Mais la Bible, nous l'avons dit, ne se prête à aucune des interprétations de l'incrédulité, a A cette époque, dit le texte sacré, vivait dans la tribu de Benjamin, un Israélite nommé Cis, fils d'Abiel, fils de Séror, fils de Béchorath, fils d'Aphia, fils de Jémini. Cis avait lui-même un fils nommé Saûl, jeune homme à la taille élevée et aux mœurs parfaites. Parmi les enfants d'Israël, il n'en était pas de meilleur que lui. Dans les réunions du peuple, il doni.jait de la tête tous les assistants. Un jour les ânesses de Cis disparment du pâturage; le Benjamite dit à son fils Saiil : Prends avec toi un des serviteurs, et mets-toi à la recherche des Anesses.