CHAP. I. — LE PREMIER ROI D ISRAËL (IO8O-IO0I
du Seigneur? — Mais, répondit Saûl, j'ai accompli fidèlement les prescriptions divines, j'ai suivi la route que le Seigneur m'avait tracée. Si j'ai laissé la vie au roi Agag, j'ai anéanti tout le peuple d'Amalec. Le peuple n'a choisi, parmi les dépouilles des vaincus, les brebis et les bœufs les plus florissants que pour les immoler au Seigneur à Galgala, comme les prémices de la victoire. — Est-ce donc, reprit Samuel, que le Seigneur préfère les victimes et les holocaustes à la simple obéissance? Non, non, l'obéissance vaut mieux que les victimes; un cœur fidèle est plus agréable à Jéhovah que la graisse et la fumée des sacrifices. La résistance à ses ordres est un crime aussi grand que les pratiques abominables de la magie païenne ; cette rébellion est aussi grave à ses yeux que l'idolâtrie elle-même. Ainsi donc, parce que vous avez foulé aux pieds la parole de Jéhovah, ce grand Dieu vous a rejeté vous-même, il ne veut plus que vous régniez sur son peuple. — Saûl, comprenant enfin la gravité de sa faute, s'écria : J'ai péché! J'ai agi contre l'ordre formel du Seigneur; j'ai violé sa parole par crainte de mes soldats et pour me prêter à leurs désirs insensés. Mais chargezvous, je vous prie, d'intercéder en ma faveur et d'obtenir de Dieu le pardon de mon iniquité. Venez avec moi adorer le Seigneur au pied de son autel. — Non, dit Samuel, je n'irai point avec vous. Vous avez outragé le Seigneur; et le Seigneur vous a rejeté; il ne veut plus de vous pour roi d'Israël ! — En disant ces mots, le Prophète s'était retourné pour partir. Saiil le retint par la frange de son manteau, qui lui resta dans la main. Comme ce manteau vient de se rompre, dit alors Samuel, ainsi Jéhovah a déchiré aujourd'hui le royaume d'Israël. Il le détache de vos mains pour le donner à un homme qui s'en montrera plus digne. Jéhovah, le Dieu des triomphes, ne vous pardonnera plus; sa sentence est inflexible; sa justice ne flotte point au gré des vents comme celle des hommes. — J'ai péché, reprit encore le prince repentant; mais, je vous prie, rendez moi cette dernière marque dhonneur en présence des anciens d'Israël et sous les yeux de l'armée. Venez avec moi pour que nous nous prosternions ensemble devant l'autel du Seigneur. — Le Prohète y consentit et accompagna Saiil au pied de l'autel des sacri'
28i HISTOIRE DE l'église. — IV EPOQUE. — ERE DE LA ROYAUTE.
Uces. Après que les victimes furent immolées, Samuel éleva la voix : Ame cz-moi, dit-il, Agag, roi d'Amalcc. — Nourri dans les délicrs, le tyran amalécite n'avait même pas la dignité du malheur : il tremblait en se présentant à son juge et s'écriait : Est-ce donc ainsi que la cruelle mort va m'arrachera toutes les jouissances d'ici bas ' ! — Samuel lui rappela les cruautés de sa vie passée etpronunça en ces termes la rigoureuse sentence du talion : Comme ton glaive, dil-il, a privé tant de mères de leurs enfants, ainsi mère inconsolable pleurera la mort de son fils. — L'exécution vit immédiatement la sentence, et Agag suMt le dernier suppli au pied de l'autel du Seigneur, à Galgala^, »
20. En lisant le dialogue solennel qui s'établit entre le Prophète et Saûî, la pensée se reporte, comme par une pente naturelle, vers les premières années du fils d'Elcana, alors que, jeune adolescent dans le tabernacle de Silo, la voix de Dieu, en passant sur ses lèvres;, fulminait une sentence de mort contre le grand prêtre Iléli. Singulière mission de ce grand homme, qui commence sa carrière inspirée par annoncer la chute du Pontife, à la tendresse duquel il doit le bienfait de l'éducation, et qui, un siècle plus tard, termine eu quelque sorte son rôle politique en prononçant, au nom du Seigneur, la déchéance du monarque sacré par ses mains! Les cheveux blancs du vieillard et le front timide de l'enfant, la parole tremblante du jeune homme et la parole solennelle de l'ancien des jours, ne retlètent qu'une même pensée, qu'une seule inspiration, celle de Jéhovah. Samuel est vraiment l'org.ine du Dieu d'Israël; ùlez-Iui ce caractère qui domine toute sa vie, et son rôle est inexplicable. Des esprits superficiels se sont étonnés de la rigueur du jugement de Dieu sur SaiiL Tant que ce prince coupable n'a recours qu'à des excuses, et qu'il chercl'.e à rejeter sa faute sur l'armée et l'avidité des soldats, il
• ! flc'»/., cap. XV, 11-32. — * I lieg., cap. xv, 33. La Vulgate traduit ce verset dans le scus que Samuel frappa lui-même Agag du glaive de la loi. Mais, à page avancé du Prophète, ce sens paraît peu probable. Le verbe hébreu s6 prêtant indiiréremment aux deux interprétations, celle que nous avoos adop» lëe nous paraît la plus admissible.
CIIAP. I. — LE PREMIER KOI D'iSRàEL (1080-1051). 285
n'excite dans notro co?nr aucun mouvement de sympathie. Mais quand il a prononcé, d'une voix émue et repentante, le peccavi, arraclié à sa conscience; quand il le répète avec un nouvel accent ie sincérité; quand, dépouillant l'orgueil du rang suprême, il s'abaisse au ton de la prière, et supplie Samuel de ne pas le déshonorer aux yeux des anciens du peuple par une scission publicpie; alors rintérét et la pitié se réveillent pour le prince infortuné; on est heureux de voir le Prophète céder à ses instances et se prêter une fois encore aux sollicitations d'une majesté qui sera bientôt découronnée. Ce double sentiment, contradictoire en apparence, est cependant au fond très-légitime. On conçoit parfaitement, en effet, que, dans la constitution hébraïque, la royauté ne pouvait être autre chose que la dictature ministérielle, exercée au nom de Jéhovah. Tant qu'il n'y avait point eu d'intermédiaire entre le peuple juif et le Dieu son suzerain, les attentats contre l'autorité divine étaient et devaient être expiés par le peuple qui les avait commis. Sous peine de voir s'écrouler en quekjues années l'édifice dont Moïse avait été, sous la dictée de l'Esprit saint, le laborieux architecte, il fallait que la sanction pénale vînt régulièrement frapper les coupables. La répression, nous en avons déjà fait la remarque, devait être d'autant plus inexorable, que l'autorité de Jéhovah était une autorité invisible, dépourvue de l'appareil saisissant qui environne les majestés de la terre. Mais, quand la royauté fut placée dans l'intervalle qui séparait le peuple du suzerain, le peuple cessa d'être responsable : le roi dut rendre compte pour une nation qu'il avait sous la main. Des lors, on conçoit la rigueur des jugements de Dieu sur Saiil. Que fût devenue la royauté sans la répression? Une tyrannie théocratique au service de toutes les passions et de tous les caprices d'un souverain absolu. Que fût devenue l'institution hébraïque? Une lettre morte, une loi sans etlicacité et sans vigueur, un souvenir ellacé des temps anciens tourné en dérision par les générations présentes. — De là, le sentiment qui nous fait à piiori blâmer si énergiquement la conduite de Saiil, quand il viole les prescriptions divines, outrage la main qui l'a élevé au trône, et cherche à dissimuler, sous des
286 mSTOIAE DE l'église. — I"V^ EPOQUE. — ERE DE LA ROYAUTE.
prétextes à peine colorés, sa faute volontaire et son ingratitude. Mais quand, revenu de celte première illusion de l'orgueil, il fait entendre le cri du repentir et de l'humaine faiblesse, notre conscience désarmée voudrait l'absoudre. Elle applaudit à la générosité de Samuel, qui ne poursuit pas plus loin sa résistance. Or, tel fut le jugement de Dieu lui-même, car jamais la miséricorde infinie de ce grand Dieu ne se laisse vaincre ni devancer par la pitié des hommes. Le repentir de Saûl lui valut donc la prolongation de sa carrière royale. Condamnée en principe et irrévocablement, sa royauté lui fut du moins continuée ; la justice et la miséricorde étaient ainsi satisfaites dans une équitable proportion.
§ II. Le roi rejeté de Dien (f 051-1040).
Unjcnne 21. « Après CCS gravcs événements, Samuel revint à Ramatha et B^ûdLm Saul retourna à sa résidence ordinaire dans sa ville natale. Depuis 'tion sainte" ce momcut jusqu'au jour de sa mort, Samuel ne revit plus le roi, di^Samùei. uiais il ne cessait de pleurer sur le sort de ce malheureux prince; il ne pouvait se consoler de la rigoureuse sentence dont le Seigneur l'avait frappé '. » — « Jéhovah dit à son serviteur : Jusques à quand verseras-tu des larmes inutiles sur le sort de Saûl? Je l'ai rejeté; son règne est condamné. Lève-toi, remplis d'iuiile sainte Tampoule de la consécration, et va trouver Jsaï à Bethléem. J'ai choisi l'un de ses fils pour le roi d'Israël. — Mais, Seigneu'', répondit le Prophète, comment pourrai-je me rendre à Bethléem? Saiil l'apprendra et me fera mettre à mort. — Non, répondit Jéhovah. Clîoisis une génisse dans le troupeau, fais-la conduire avec toi, tu diras au peuple que tu vas oUiir un sacrifice. Au festin qui suivra, lu appelleras Isaï; c'est alors que je te ferai connaître mon choix, et que tu verseras l'huile sainte sur la tête du nouvel élu. — Samuel obéit ù l'ordre divin. Il arriva à Bethléem. Les anciens de la cité, surpris de son approclie, vinrent à sa rencontre et lui dirent : Votre visite est-elle pacifique? — Oui, répondit Samuel, je viens offrir au Seigneur un sacrifice , faites les purifications d'usage et venez avec
* 1 Ueg., cap. xv, 34, 35,
CUAP. I. — LE ROI REJETÉ DE DIEU (1051-lOiO). 287
jQoi pour que j'immole la victime en votre présence. — Isaï et ses fils ayant accompli les ablutions légales, s'étaient rendus au sacrifice. Le Prophète les fit appeler au festin qui suivit. Quanti ils entrèrent, Samuel en voyant Eliab, l'aîné, se disait à lui-même : Estce là le Christ choisi par le Seigneur? — Mais Jéhovali lui fit entendre cette réponse : Ne fais attention ni à la noblesse de se? ti^aits ni à sa taille avantageuse. Je ne juge point avec les yeux des hommes, et ce n'est pas lui que j'ai choisi. L'homme ne voit que l'extérieur, mon regard scrute les consciences. — Cependant Isaï présentait au prophète Abinadab, son second fils. La voix qui parlait à Samuel lui fit de nouveau entendre la même réponse : Ce n'est pas ce jeune homme que le Seigneur a choisi. — Samma, le troisième^ et ses quatre autres frères , passèrent tour ù tour devant le vieillard. Aucun d'eux n'était l'élu de Dieu. As-tu d'autres enfants? demanda le Prophète à Isaï. — J'ai encore un fils de quinze ans, répondit celui-ci. Il garde en ce moment les brebis au pâturage. — Envoie-le chercher, dit Samnel, et qu'il vienne; nous ne nous asseoirons pas sans lui à la table du festin. — On alla donc chercher dans la campagne le jeune berger pour le conduire à Samuel. C'était un bel adolescent, aux cheveux blonds, d'une physionomie pieiue d'intelligence et de grâce. Quand il entra, le Seigneur dit au Prophète : Lève-toi, voilà l'élu de mon choix; verse sur son front l'huile sainte. — Samuel prit l'ampoule de ronction et répandit l'huile sacrée sur la tête du fils d'Isaï, en présence de ses frères. A partir de ce moment, l'Esprit du Seigneur se reposa sur Da\id : c'était le nom du jeune homme. Ayant ainsi accompli sa mission, le Prophète reprit le chemin de Ramatha ^ » Un jeune berger de quinze ans, que Samuel n'a jamais vu, dont il ne soupçonne pas l'existence, dont la famille elle-même se préoccupe si peu, qu'elle l'envoie à la garde des brebis le jour d'un sacrificii solennel, voilà donc celui que M. Munk appelle « un rival » opposé à Saûl par la profonde habileté de Samuel, et « appuyé de tout le B poids de l'autorité prophétique et de l'influence politique que ie
» I Reg., cap. xvi, 1-13.
288 iiisTOîRE DE l'Église. — iv* époque. — èrk de la hovauté.
» vieillard avait conservée comme ancien juge '. » La Icc'uro du
texte sacré suffit pour faire justice de ces incroj'ables appréciations.
Maladie 22. Toulc la politiquo de Samuel s'était bornée à une obéissance
mentalp df
Saiii. b:i\u\ ponctuelle aux ordres de Jébovah. L'élection de David, inexplicaljle
est prés' nié . . , . ,
BU roi. au pomt de vue de la politique humanie, était l'œuvre de Dieu, « qui ne juge pas avec les yeux des hommes, mais qui scrute les profondeurs des consciences *. » Le jeune fils d'Ifaï, après le départ du Piophète, était retourné dans la solitude des pâturage?, à la garde de ses brebis. Mais Dieu qui l'avait cboisi, se réservait d'ouvrir la routo sùus ses pas, et de transformer, par une série d'événements dirigés par sa providence, le berger de Bethléem en pasteur d'hommes, « L'Esprit divin avait abandonné Saûl : une sombre mélancolie, qui se traduisait de temps en temps par des accès de fureur, s'était emparée du malh2ureux roi. Ses serviteurs alarmés lui dirent un jour : Le roi notre maître est plongé dans le chagrin, et sa pensée est accablée par des visions funestes. Que notre seigneur nous transmette ses ordres, et nous chercherons un homme habile à faire résonner les cordes du kinno)' {cithat^œ) ^. Par sa mélodie, il calmera vos sens et vous supporterez plus facilement vos douleurs. — Cherchez donc un homme de ce talent, répondit Saiil, et amenez-le-moi. — Un des courtisans dit alors : Je connais un jeune Celhléémile, fils d'Isaï, qui sait admirablement accompagner ses chants sur le kinnor. C'est de plus un bel adolescent, plein de sentiments nobles et courageux; il pourra devenir un vaillant guerrier, il est sage, et le Seigneur est avec lui. — D'après ces indications, Saûl transmit à Isa'i un message : Envoie à ma cour, disait-il, le jeune David, celui de tes fils qui garde les troupeaux aux pâturages *. » — Un pareil message n'avait rien dinsohte, ou savait que le roi aimait à s'entourer de la plus brillante jeunesse ^.
1 S. Muuk, Palestine, pag. 255. Nous avons cité intégralemeut ce passage de M. Muiik au u» IG de ce chapitre. — * I Reg., cap. xvi, 7. — ^ luslruiiieut qui rappelle uolre harpe actuelle. S. Jérôme lui attribue viugt-qualre cordes (lliaronym., Eiist. ad Dardanum, Puirol. latin., toui. XXll, pag. 1099). — * 1 Reg., cap. XVI, 14-1'J. — 5 Quemcumque viderai Saiil virum fortem et aptum ad prcB" lium sociabat eum siLi II Reg., cap. xiv, 52),
ternatiouU
CilAP. I. — LE ROI REJETÉ DE DIEU (1031-1040). 289
Seulement il était d'usage, en pareil cas, d'offrir un présent au (toi *. Celui d'Isaï fut simple comme l'existence patriarcale de ce ^'hef de famille. « Il choisit un jeune chevreau, char^^ca uu âne de ^ains cuits sous la cendre, et dune outre de vin qu'il remit à son fils pour les offrir à Saul. David fut présenté au roi, qui le prit en affection, et le mit au nombre de ses écuyers. Saiil fit prévenir Isaï de ces dispositions : Laissez David près de moi, lui manda-t-il, il a trouvé grâce devant mes yeux. — Depuis lors, quand le roi tombait dans des accès de noire mélancolie , David prenait son kinnoi\ et par sa mélodie, charmait les douleurs du roi *. »
23. Ce récit charmant, empreint de toute la sincérité biblique et le défi la^ de la naïveté des temps primitifs, inspire à M. Munk les réflexions suivantes : « La subite fortune de David favorisa singulièrement les » projets de Samuel. Peut-être était-ce le Prophète lui-même qui, » par ses relations et par son influence secrèie, avait su amener le » jeune David à la cour de Saiil pour lui procurer le moyen de dé- » velopper ses hautes qualités et de les mettre au grand jour. » Bientôt un événement donna à David l'occasion de déployer tout D son courage et d'attirer sur lui les regards de la nation ^. » Nous regretterions vraiment ce parti pris d'insinuations perfides, si chacune d'elles ne se trouvait pas aussi clairement contredite par le texte même du Livre sacré, o L'événement qui alluit attirer les re- » gards de la nation eur David, » fut une nouv&lle guerre contre les Philistins. David et son puissant protecteur Samuel songèrent si peu à profiter de celte circonstance pour l'accomplissement de leurs secrets desseins, que le fils d'Isaï ne suivit même pas le roi dans celte expédition ; sa trop grande jeunesse ne lui permettant point d'y prendre part, il revint à Bethléem garder les troupeaux de son père. Voilà une singulière façon d'ajiir pour un jeune ambitieux guidé par un vieux politique! Mais laissons parler la Bible : « Les PhiiistinSj réunissant leurs forces, firent une irrup-
• L'usage d'offrir des présents aux personnages considérables subsiste encore en Orient. Nous avons vu l'embarras de Saiil, qui n'osait se présenter devant Samuel à Ramatha, parce qu'il n'avait rien à offrir au prophète. — « I Reg., c'jp. XVI, 20 ad ultim. — » S. Munk, Palestine, pag. 258.
i90 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IY« ÉPOQUE. — ,?iT:,E ,])E LA wt)YAUïÉ.
tion soudaine sur le territoire hébieu; longeant la chaîne des montagnes de la tribu de Dan, ils vinrent camper entre Socho * et Azéca, à l'ouest de Jérusalem. Saiil et les fils d'Israël prirent les armes, se rassemblèrent en face de la vallée du Térébintbe, et se rangèrent en bataille pour résister aux envabisseurs. Les trois fils aines d'Isaï, Eliab, Abinadab et Samraa allèrent prendre rang parmi les guerriers de Saiil. David, plus jeune, quitta donc le roi, et vint à Bctblcem ^ reprendre le soin des troupeaux à la place de ses frères. La situation respective des deux armées offrait cette particularité que chacune occupait deux sommets opposés, et qut la vallée était libre à leurs pieds. Or, les Philistins avaient parmi eux un soldat d'une taille gigantesque ; il mesurait six coudées eV une palme de haut. Son nom était Goliath; il était né au pays de Geth. Un casque d'airain couvrait sa tête, et son corps était protégé par une cuirasse à écailles , d'un pciids de cinq mille sicles. Il portait aux jambes des bottes d'airain, et un bouclier de même métal achevait de le rendre invulnérable. Le bois de sa lance ressemblait aux énormes rouleaux dont se servent les tisserands pour rouler leur toile, et son fer seul pesait six cents sicles. Précédé i'un écuj'er, le géant s'avança dans la vallée et vint jeter ce défi \ux phalanges Israélites : Pourquoi vous êtes-vous assemblés en il grand nombre? Je suis Phihstin, vous êtes les sujets de Saûl, choisissez parmi vous le meilleur de vos guerriers; qu'il vienne se mesurer avec moi dans un combat singulier. Si je suis vaincu, les Philistins seront vos tributaires; si je suis vainqueur, vous subira.:
* M. de Saulcy croit reconnaître l'ancieune Sorho dans le village actae! dv Choucïkah, à l'ouost d'El Bourak (de Saulcy, Dict. des antiq. bihl., pag. 306).
* David auiem ernt minimus. Tribus crgo majoribus secutis Saùlem, abiit David, et reversus est a Saiil, ut pasceret gregem palris nui in Bethléem (1 fli?p'..''ap. XVII, 14, 15). Voilà qui est clair, et la théorie de M. Munk ne s'accorde pas facilement avec un leste si précis. L'auteur l'a compris, il essaie de tourner le mauvais jins, en glissant dans son récit, sous une forme im-idonte, cette phrase ii\^).icu3e : ■ David, avec la permission de Saûl, retournait, de temps » en tetiips, dans sa fiimille, pour garder les troupeaux. » (S. Muuk, Palestine, pag. 258.) De temps en temps, est ingénieux; mais il le «STsil davantage s'il était l'expression de la vérité.
notre joug et nous serons vos maîtres. Voilà le défi que j'adresse à tous les bataillons hébreux. Choisissez donc votre guerrier, et qu'il ■vienne engager le combat. — L'audace du Phihstiîî et la terreur que sa taille gigantesque et sa redoutable armure inspiraient aur Israélites, désolaient Saiil et ses généraux. Aucun des enfants d'Isci raël ne s'offrait pour courir les chances d'un combat, malgré toutes (es récompenses que l'on promettait de la part du roi au vainqueur. Chaque matin et chaque soir, Gohath venait dans la vallée répéter son injurieux défi *. »
24. Cependant le ieune David était demeuré à Bethléem, a Un legfmi
^ "' . etleberg.R
€oir son père lui dit : Prends un éphi de farine et dix pains cuits sous la cendre pour les porter à tes frères au camp du Térébinthe. Ajoute à ces provisions dix fromages que tu offriras en mon nom à leur centurion. Informe-toi de leur santé et de leur conduite dans l'armée; et sache aussi me dire dans quel bataillon ils ont pris rang. — Le lendemain, au point du jour, David se mit en chemin; il recommanda les troupeaux au gardien et se dirigea, chargé des provisions, vers le camp hébreu. Au moment où le jeune berger arrivait, Goliath redisait dans la vallée son défi superbe, et les Israélites tremblants reculaient devant lui. David avait tout vu. Mêlé aux rangs Israélites, il avait retrouvé ses frères, et il entendait les soldats se dire entre eux : Voilà de nouveau Goliath, ce géant, qui vient nous insulter I Qui serait assez heureux pour en triompher? Le roi a promis au vainqueur d'immenses richesses, la main de sa fille et l'exemption à perpétuité de tout impôt. — Est-il vrai, dit alors David, que le roi ait fait de telles promesses? Mais quel est donc ce Goliath, cet incirconcis, pour oser défier les armées du Dieu \ivant! Je me chargerais bien, moi tout seul, de Veu faire repentir ! — Cette parole était à peine sortie de ses lèvres, qu'un groupe nombreux se forma autour du jeune berger. Vainement Eliab et ses autres frères voulurent palher ce qu'ils croyaient une puérile témérité. David n'en persistait pas moins à garder le ton d'assurance qu'on avait remarqué dans sa première réponse, et il
* i Rcff., cap. XVII, 1-16.
répétait qu'il accepterait volontiers le combat. On vint dire à Saiîl qu'il se présentait enfin un champion pour se mesurer avec le géant, et en même temps on lui amenait David. Que l'on cesse de craindre ce Pliilistin, disait le jeune homme. — Puis s'adressant au roi : Moi, le plus humble de vos serviteurs, dit-il, j'irai et je combattrai le géant. — Mais, mon fils, répondit le roi, tu ne pourras te mesurer avec lui : tu n'es encore qu'un enfant, et lui, à sa taille gigantesque, il joint l'expérience des armes qu'il a maniées dès sa jeunesse. — Grand roi, reprit David, quand voire serviteur faisait paître les troupeaux de son père, il lui est arrivé plus d'une fois qu'un lion ou qu'un ours se jetait sur le troupeau, saisissant un bélier, et prenait la fuite en emportant sa victime. Je les poursuivais alors, je les attaquais et arrachais la proie à leur gueule ensanglantée. L'animal furieux se jetait sur moi, mais je le saisissais à la gorge et l'étranglais. J'ai tué de cette manière un ours et un lion. Le géant Philistin sera ma troisième victoire. J'irai donc venger ses injures dans son sang. Eh! quel est-il, cet incirconcis, pour oser maudire l'armée du Dieu vivant? Jéliovah qui m'a arraché aux griffes de l'ours et du lion, me fera triompher de ce Philistin! — Frappé de l'inspiration qui se révélait dans ses paroles, Saiil dit à l'enfant : Va donc et que le Seigneur soit avec toi. — Puis il fit apporter sa propre armure et voulut qu'on en revêtit le jeune berger; on lui mit sur la tête un casque d'iùrain, on couvrit sa poitrine d'une cuirasse et on attacha à sa ceinture l'épée de Saiil. Accablé sous ce poids inaccoutumé, David essaya de se mettre en marche; mais il ne pouvait faire un mouvement. Je n'ai pas l'habitude de tout cet attirail, dit-il. — Quittant donc cet incommode fardeau, il reprit sa houlette, alla choisir au bord du torrent cinq cailloux polis, les mit dans sa panetière de berger, et, la fronde à la main, il s'avança à la rencorU'e de Goliath. Le Philistin, précédé de son écuyer, continuait en face de l'armée d'Israël sa promenade accoutumée, enl'accompagnantdc son insolent défi. A la vue du singulier adversaire qui se dirigeait vers lui, uu horrible blasphème sortit d'abord de ses lèvres ; puis il ajouta : Me prends-tu pour un chien, de venir ainsi à moi avec ce bâton? Approche; que je Uvre ton
cadavre à la voracité des oiseaux de proie! — Tu viens à moi, :^y ïjdit David, avec une épée, une lance et un bouclier. Je viens moi, au nom du Dieu des armées d'Israël que tu as insultées aujourd'hui. Jéhovalî te livrera entre mes mains, je te frapperai, je tc-couperai la tête, et ce soir, les Philistins qui te contemplent seront devenus des cadavres que les oiseaux du ciel et les animaux de proie se disputeront. Ainsi toute la terre saura que le Dieu d'Israël est le Dieu tout puissant. Ces deux armées qui nous entourent, apprendront qu? Jéhovah n'a besoin ni de lances ni d'épées. Il est l'arbitre de la guerre; c'est lui qui vous livrera entre nos mains* ! »
25. Ce dialogue, moins long que celui des guerriers d'Homère, Da»i« mais plus naturel et plus empreint de la vraie couleur locale, n'avait victoire pas interrompu la marche des champions. «Le Philistin superbe ics Phiiistini s'avançait contre David; et celui-ci, de son côté, s'empressait de '^cxun'" rapprocher la distance qui le séparait de son redoutable ennemi. Quand il jugea la portée favorable, il mit dans sa fronde une des pierres du torrent , et faisant rapidement tourner l'arme légère, ajusta le coup. La pierre vola en sifïïant et vint frapper le front de Goliath. Elle s'y enfonça , déchirant les chairs et brisant l'os du crâne. Le géant chancela, voulut faire un mouvement en avant et tomba la face contre terre. David n'avait point d'épée ; il courut au Philistin, posa le pied sjr le corps sanglant, et saisissant la poignée du sabre, il l'arracha du fourreau. D'une main assurée, il brandit le glaive, et, d'un coup, trancha la tête de Goliath. Une immense acclamation de joie s'éleva en ce moment du camp des Hébreux et salua le triomphe du jeune berger. Cependant, les Philistins épouvantés abandonnaient leurs positions et prenaient la fuite. Saiil et son armée les poursuivirent d'un trait jusqu'aux portes d'Accaron, jonchant de leurs cadavres les routes de Saraïm et de Geth. Au retour, les Israélites pillèrent le camp ennemi si subitement abandonné, et s'en partagèrent les dépouilles. David ne voulut pour sa part que la tète de Goliath, qu'il déposa comme un trophée à Jérusalem, * et les armes du géant, qu'il suspendit dau.^ la maison de
> I Reg., cap. xvii, 17-40. — » On se rappelle que, sauf la citadelle de Jcbua,