‹ Histoire de l'église depuis la creationChapitre 47 sur 84 · CHAV. II. — FAUTE DE DAVID · texte numérisé non relu

CHAV. II. — FAUTE DE DAVID

et ma voix célébrera vos louanges. Ah ! si vous aviez demandé des holocaustes et des victimes, je les aurais oflFerts sur votre autel. Mais le seul sacrifice qui soit agréable à Dieu, c'est un cœur brisé par le repentir. 0 mon Dieu, vous ne repousserez pas l'âme pénitente et humiliée! Rappelez donc vos antiques bontés sur votre cité de Sion. Que les murs de JérusâkKi puissent voir surgir le temple de Jéhovah ! C'est alors que vous daignerez accepter les sacrifices de la sainteté, les offrandes et les holocaustes; c'est alors qu'on immolera des victimes sur vos autels * ! »

36. Ainsi priait ce roi, plus grand dans son humilité que dans Mort da ai les splendeurs du trône, trop admirable dans sa pénitence pour BethsaW* que nous conservions davantage le droit de lui reprocher des fautes qu'il déplore si amèrement lui-même. Ah! qui s'étonnerait de trouver l'humanité pleine de misères et d'infirmités, quand nous avons sous les yeux la chute de David? Mais aussi qui désespérerait de l'humanité et des prodiges de la pénitence, quand nous avons sous les yeux le repentir de David? « Cependant la parole de Nathan s'était accomplie. L'enfant que Bethsabée avait donné au roi fut frappé d'une maladie inconnue, et bientôt on désespéra de sa vie. David redoubla ses prières et ses larmes; il passait les jours dam le jeûne le plus rigoureux et se tenait au fond de son palais, le front prosterné dans la poussière. Ses serviteurs les plus fidèles le suppliaient de se lever enfin et de prendre quelque nourriture. Mais leurs instances étaient vaines. Or, le septième jour, l'enfant mourut, et nul d'entre eux n'osait en informer le malheureux père. Tant que l'enfant a vécu, se disaient-ils à voix basse, nous parlions au roi, et il se refusait à nous entendre; que serait-ce, si nous lui disions en ce moment : L'enfant est mort! — Cependant David remarqua leurs conversations entrecoupées. Est-ce que mon fils est mort? demanda-t-il. •— On lui apprit la vérité. Tant qu'il a vécu, dit-il, j'ai persévéré dans le jeûne et les larmes. Je me disais Peut-être Jéhovah daignera-t-il se laisser fléchir à mes supplica-

* Psalm. L integr. Ce psaume a pour titre : Psalmus David, cum venit adeum Ji'^'yin propheta, quando intravit ad Bethsabée.

3SG HISTOIRE DE l'Église. — iv^ époque. — ère de la royauté

tiens, et m'accordera-t-il la vie de ce cher enfanll — il se leva ensuite, el se prêta de lui-même à tout ce que ses serviteurs lui demandaient inulileinent depuis sept jours (1). »

37. Cependant Joab avait poursuivi activement le siège de Rabbath, et il était sur le point de se rendre maître de cette capitale des fils d'Ammon. Aussi adroit courtisan qu"habile général, remarque Bossuet, « il fit dire à Da\'id par un de ses officiers : Rabbath est cernée de toutes parts; j'ai détourné le fieuve qui la traverse, . et tout est piét pour un assaut définitif. Mettez-vous donc à la tête des guerriers restés près de vous, et venez terminer la guerre. Ainsi, on ne songera point à m'altribuer l'honneur du succès, et on ne dira point de moi : Voilà le vainqueur de Rabbath. — David, à la tête de ses guerriers, alla rejoindre l'armée. Rabbath tomba en son pouvoir. Le roi des Ammonites fut fait prisonnier; il avait un diadème d'or enrichi de pierres précieuses, qui pesait un talent. Les soldats vainqueurs déposèrent ce brillant trophée sur la tête de David. On trouva dans la ville d'immen.^es richesses qui furent apportées à Jérusalem. Les prisonniers de guerre furent réduits en servitude. David les dispersa dans les provinces juives pour y travailler aux plus rudes labem'S, dans les carrières où ils sciaient les blocs de rochers, dans les champs où ils tiraient les traîneaux de fer qui servaient à battre le blé, dans les forêts où ils coupaient le bois, dans les fourneaux où ils façonnaient et faisaient cuire la brique *. Tel fut le juste châtiment inlligé à la perfidie des enfants d'Ammon ^. » Ce triomphe prouvait à David que le Seigneur avait agréé sa pénitence. La naissance de Salomou, un an après cette

» II Beg., cap. xil, 15-P.3.

• Tel est le sens que présente ici le texte hébreu de la Bible, et qui a été adopté par l.i plupart des auteurs nioderues. La traduction de la Vulgate a rendu inexaclemeul ce passage. Sans entrer dans la discussion approfondie de cette question, il nous suffira de faire observer que quelques années plus tard, David, proscrit par Abtarom, trouv»»:- ^irn? le roi de Rabbatli, Sobi, frère et suieesseur d'Uanon, un allié fidèle et ii^r-'\:é. Si le traitement barbare que suppose la fausse interprétation dont l'ous parlon* avait été réelle* ni'Mjl iiiCigé au-T babilantsde Rabbath, il n'y seruil plus resté ua seul Âmmo* Dite, ou «lu moins le nnni de David y eût été eu exécration.

• 11 Heg., cap. xil, 25 ad ultim.

victoire, vint encore réjouir son cœur. Dieu lui avait révélé les magnifiques di^=tinées qu'il réservait à ce second fils de Bethsabée, et Nathan, le prophète, vint confirmer ces hautes espérance. Sur le berceau du jeune prince, il lui donna le surnom de Jédideiah (chéri de Dieu) ^ Mais ces faveurs étaient les dernières, et la voie d^~j expiations allait s'ouvrir sous les pas de David.

§ IV. Révolte d'Absalom (lOlO).

38. « Le glaive ne cessera de se plonger dans le sein de tes en- Le festin da fants; c'est du milieu de ta famille que surgiront pour toi les mal- Fratricide" et leurs 2, » avait dit le Prophète à David. Une effroyable catastrophe dTbsaiom. vint bientôt réahser la parole du Seigneur. Amncn, fils de David et d'Achinoam, sans respect pour les liens du sang et pour les lois de la religion et de la nature, déshonora sa propre sœur Thamar, fille de David et de Maacha. On se rappelle que David avait épousé à Hébron la princesse Maacha, fille de Tholmaï, roi de Gessur, et qu'elle l'avait alors rendu père d'Absalom ^. La malheureuse Thamar, victime innocente et si cruellement outragée, avait trouvé un asile près d'Absalom, son frère. Celui-ci méditait des projets de vengeance *. «Un jour, ses bergers devaient tondre les brebis dans les plaines de Baal-Hasor, près d'Ephraïm. Suivant l'usage, il voulut donner, en cette circonstance, un festin somptueux, et y invita tous les princes, ses frères. 11 prétendait y amener le roi lui-même. Mais David, soupçonnant ses véritables desseins, lui dit : Ne nous réunis pas tous, mon fils, un tel nombre de convives te serait â charge. — Absalora insista, mais en vain. Permettez du moins, dit-il à son père, puisque vous me refusez cet honneur, qu'Amnon, mon frère, puisse se joindre à nous. — Non, répondit le roi, sa présence ne t'est point nécessaire. — Absalom supplia cette fois avec tant d'instances, que David accorda enfin son consentement, et Amnon, avec tous ses frères, se rendit à Baal-Hasor. Le festin

* H Reg., cap. xii, 24. — » Hon recedet gladius de domo tuâ. Ego suscifabe tuper te malum de domo tuâ (Il Eeg., cap. xn, 10, 11). — ^ n /{e^.^ cap. Ul, i Voyez § I de ce chapitre. — ^11 Rei;., cap. xm, 1-22.

388 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* £POQCE. — fiRE DE LA ROYAUTÉ.

avait été préparé avec une magnificence royale. Ahsalom avait dit à ses serviteurs : Quand vous verrez Amnon céder à l'influence du vin et s'appesantir sur son siège, élancez-vous sur lui et mettezle à mort. Ne craignez point; c'est moi qui vous le commande. Pas d'irrésolution; frappez sans crainte! — L'ordre fratricide fut ponctuellement exécuté. Dans le tumulte et l'effroi qui suivirent ce meurtre, tous les princes, fuyant cette table inhospitalière, s'élancèrent sur leurs mules et reprirent éperdus la route de Jérusalem. La fatale nouvelle, exagérée encore par la rumeur publique, les avait précédés. On vint dire à David : Absalom a mis à mort tous les princes, fils du roi. Pas un seul n'a échappé à sa fureur.

— A cette nouvelle, le roi se précipitant de son trône, déchira ses vêtements, et se roulant dans la poussière, fit retentir le palais de ses gémissements. La consternation des officiers et le deuil de la cour s'associaient au désespoir de ce père infortuné. Cependant Jonadab, neveu de David, mieux informé que tous les autres, lui disait : Que le roi, mon seigneur, ne croie point à ce récit infidèle. Amnon seul a été mis à mort. Absalom a vengé sur lui l'outrage fait à sa sœur Thamar; mais tous les autres princes sont vivants.

— Pendant qu'il parlait ainsi, l'officier qui était placé en sentinelle au haut de la tour du palais signala, sur le versant de la montagne, une troupe nombreuse qui se dirigeait vers la ville. — Ce sont, dit Jonadab, les princes qui reviennent; dans quelques instants vous en aurez la preuve. — En efi'et, les fils du roi entièrent presque en même temps. A la vue de leur père^ ils firent éclater leurs sanglots, et David mêla ses larmes à celles de ses enfants. Cependant Absalom avait pris la route de Gessur, et se réfugia près du roi Tholmaï, son grand-père maternel '. »

Lafnnme 39. Il y resta trois ans. Cette longue absence n'avait pas encore

tribunal'" apaisé le ressentiment des princes ses frères. Le cœur d'un père

Bap^pèi n'est pas si inflexible, et celui de David sentait déjà le besoin de

^' pardonner *. Joab s'en était aperçu, mais n'osait parler encore. Il

eut recours à un ingénieux stratagème, qui réussit au gré de ses

• Il Reg., cap. Xlir, 23-38. — » II Reg., cap. vu. 39; cap. Xlv, i.

CHAP. II. — RÉVOLTE d'ABSALOM (1010). 389

espérances *. a Un matin, David rendait la justice au peuple, à la porte du palais. Une femme de Thécua ', vêtue de deuil, sans parfums sur sa chevelure et fondant en larmes, vint se jeter aux pieds du tribunal, en s'écriant : 0 roi, mon seigneur, sauvez-moi! — Du'avez-vous? demanda David avec bonté, quel est le sujet de votre désespoir? — Hélas! répondit-elle, je suis une veuve infortunée! Quand je perdis mon époux, il me restait deux fils. Un jour, B'étant pris de querelle dans un champ à l'écart, où il ne se trouvait personne pour les séparer, l'un d'eux eut le malheur de tuer son frère. Maintenant toute ma famille se lève contre moi : Livrenous le meurtrier, me disent-ils, nous vengerons sur lui le sang de son frère. C'est ainsi qu'ils me veulent ravir l'unique héritier qui me reste, et éteindre la dernière étincelle de la maison de mon malheureux époux. —Retournez en paix dans votre maison, reprit le roi, je donnerai des ordres en votre faveur. — Oui, s'écria la femme, s'il y a quelque injustice à laisser en cette circonstance le crime impuni, je prends toute la faute sur moi-même. Le trône du roi, mon seigneur, en sera innocent! — Tranquillisez-vous, dit encore David, si quelqu'un osait vous adresser un reproche^ cilez-le à mon tribunal, et soyez sûre qu'il ne renouvellera plus ses attaques. — Mais, répondit la veuve, que le roi, mon seigneur, daigne donner des ordres précis pour que les membres de ma famille ne concertent pas la mort de mon fils, et ne cherchent point à assouvir dans l'ombre leur désir de vengeance. — Vive Jéhovah! dit David avec serment, on ne touchera pas un cheveu de la tète de votre fils ! — Après cette assurance royale , la veuve n'avait plus rien à réclamer pour elle. Cependant elle ajouta : Le roi, mon seigneur, dalgnera-t-il me permettre de lui adresser encore une paroleT — Je vous écoute, répondit David. — Ah, dit-elle alors, pourquoi je roi refuse-t-il aux instances du peuple ce qu'il vient d'accordei avec tant d'indulgence à mes prières? Pourquoi ne consent-il pas à faire grâce à un illustre exilé, qui est son propre fils? Nous mou-

* 11 Reg., cap. xiv, 2, 3. — « Thécua, ville située à neuf milles au sud de Jérusalem, dans la direction de Bethléem.

390 HISTOIRE DE l'Église. —lY* époqde. —ère de la royauté.

rons tous, la vie est un fleuve dont les eaux s'écoulent sans retour; mais Dieu ne veut pas qu'une ûme périsse, il rétracte hii-raème les arrêts d'une justice trop rigoureuse, et il fait prédominer la miséricorde en faveur des coupables. Voilà ce que je voulais dire au roi, mon seigneur, en présence de tout ce peuple; peut-être daignera-t-il exaucer ma prière, me disais-je en venant ici. Et en eflFet, le roi a favorablement accueilli les supplications de sa servante. Il a imposé silence à ceux qui demandaient la mort de mon fils; mais la justice du roi n'a pas deux mesures; sa sentence esl immuable comme celle de l'ange du Seigneur. En accordant la grâce de mon fils, c'est la grâce d'Absalom que le roi a accordée.

— Emu de ces paroles, David interrogea la veuve : Ne me cachez rien, lui dit-il, n'est-ce pas Joab qui vous a mis ces discours sur les lèvres? — Par le salut du roi, mon seigneur, répondit-elle, vous savez la vérité tout entière; c'est Joab, votre sei-viteur, qui a dicté à votre servante toutes les paroles que vous venez d'entendre, et qui m'a fait employer ce stratagème. La pénétration du roi a tout deviné. — David attendri se tourna vers Joab : Ta prière est exaucée, lui dit-il, va donc à Gessur et ramène Absalom, mon fils!

— Joab se précipita aux pieds du roi, et le comblant de bénédictions : Je vois en ce jour, dit-il, que votre serviteur a trouvé grâce à vos yeux, puisque vous comblez ses vœux les plus cbers! — Joab s'empressa de partir à Gessur et de rameucr Absalom à Jérusalem. Mais David ne consentit point à admettre le fratricide en sa présence. Qu'il retourne dans sa demeure, dit-il, mais je ne le verrai point *. — Celle rigueur s'apaisa encore devant les instances de Joab, et deux ans après, David consentit à recevoir son fils. Absalom se prosterna devant le roi, et y resta longtemps dans l'attitude suppliante des Orientaux. David le releva et lui donna un paternel baiser ^. »

jBirignei ^0. La scène convenue de la femme de Thécua sollicitant, au nom du peuple, la grâce d'Absalom, nous a déjà fait pressentir la popularité dont jouissait ce prince. « Il avait tous les avantages

» II Reg., cap. iiv, !-24. —* Id., 2o ad ultim.

i'Abulom.

CHAP. II. — RÉVOLTE D'ABSALOM (lOiO). 39!

physiques qui plaisent tant aux multitudes. C'était le plus beau des enfants d'Israël ; la noblesse de son visage , sa taille élancée et fière, sa longue chevelure qui retombait à flots pressés sur ses épaules, le désignaient à l'enthousiasme de la foule. Les moindres détails concernant sa personne avaient le privûége d'éveiller la curiosité publique, On savait que chaque anrrée, quand il faisait couper ses beaux cheveux, dont l'extraordinaire abondance finissait par rincommoder, leur poids ne s'élevait pas à moins de deux cents sicles, évalués selon le tarif du poids royal *. » Absalom, aussi ambitieux que dissimulé , entretenait avec soin les favorables dispositions dont il était l'objet. Pour augmenter le nombre de ses partisans , « on le voyait chaque matin se mêler à la foule qui assiégeait le tribunal de David. Il interrogeait chaque personne avec une affectation de bonté propre à gagner les cœurs. D'où es-tu, disait-il, et quel est le sujet de ta plainte? — L'interlocuteur s'empressait de faire connaitre son nom, sa tribu et l'objet de son voyage. — Ton affaire est juste, répondait Absalom, mais comment se fait-il qu'il ne se soit trouvé personne eu ton pays pour te rendre justice au nom du roi? Ah! que ne suis-je constitué juge en Israël! Tous pourraient s'adresser à mon tribunal, ils y trouveraient prompte et impartiale justice. — Il saluait avec affabilité . ceux qui lui demandaient une audience, leur prenait la main et les embrassait comme des amis. Tels étaient ses moyens de séduction près du peuple d'Israël. Pendant quatre ans, il ne cessa de préparer ainsi les voies à l'usurpation qu'il méditait. Sous prétexte de se mettre à l'abri de la vengeance des princes, ses frères, il avait pris à sou service cinquante cavaliez's qui l'escortaient dans toutes ses courses, et affectait de sortir toujours monté sur un char, comme un souverain ^. »

41. David avait sans doute deviné les projets ambitieux du jeune Usurpatio»

-, 1 '-11 , • 1 d'AbaaloD».

pnnce. Sa longue expérience des hommes u avait pu être dupe

1 II Reg., cap. xiv, 25, 26. A propos du poids royal, dont il est fait mention dans ce passage, M. de Sauicy fait observer très-judi(jieusLiueut qu'il y avait dès lorï- chez les Hébreux « une mesure pondérable étalon , fixée par la vo- » lonlé du souverain. n{DicU des antiq. bibL^ pas. 79a-^ — ^l\Reg , aap. xv, 1-6,

392 HISTOIRE DE l'ÉGUSE. — IV* ÉPOC^^E. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

d'une intrigue aussi manifeste. Mais il eût été trop cruel pour son cœur de sévir contre l'aîné de ses fils, et d'ajouter à ses malheurs domestiques l'éclat d'un nouveau scandale. Absalom ne vit dans cette longanimité paterneUe qu'une nouvelle preuve de faiblesse et il en abusa étrangement. « H vint trouver le roi. Votre serviteur, lui dit-il, a fait ui>vœu au Seigneur lorsqu'il était exilé en Syrie, )ur la terre de Gessur. Si Jéhovah daigne me ramener à Jérusalem, ai-je dit, je jure d'aller lui offrir un sacrifice de reconnaissance sur son autel d'Hébron, au berceau de notre famille. Permettez-moi donc d'aUer aujourd'hui accomplir ma promesse , et me relever du serment que j'ai fait au Seigneur. — Va, répondit David, et que la paix accompagne tes pas ! — Cependant le prince rebelle avait expédié secrètement des messagers à toutes les tribus d'Israël. Aussitôt que vous entendrez retentir les trompettes comme un signal de victoire, leur avait-il mandé, vous saurez que le règne d" Absalom aura été inauguré à Hébron. Soulevez-vous tous, et joignez-vous à lui. — En partant de Jérusalem, Absalom s'était fait escorter par deux cents guerriers qui ignoi-aient complètement ses desseins. Le conseiller royal, Achitopbel, gagné d'avance à la trahison, et mieux informé que les autres, l'avait suivi, pour appuyer la révolte du crédit dont il jouissait. Pendant les fêtes qui curent lieu à Hébron, à l'occasion des sacrifices solennels, les conspires levèrent le masque. Soutenus par le peuple, qui depuis longtemps appelait de ses vœux un changement de règne, ils proclamèrent la royauté d'Absalom. Toutes les tribus soulevées par les émissaires du jeune prince accoururent eu armes à Hébron; en quelques jouis, le fils ingrat se vit en mesure de reprendre le chemin de Jérusalem, à la tète d'une armée formidable, qui se grossissait à chaque pas sur sa roule. Vn courrier vint dire à David : Absalom s'avance, escorté de tout le peuple d'Israël qui l'acclame f — Le malheureux roi ne pouvait compter sur la fidélité de la capitale. Tous les cœurs et toutes les espérances s'élançaient au devant du prince rebelle. Essayer une résistance contre le mouvement de l'opinion qui entraînait les esprits, c'était attirer sur Jérusalem et sur une poignée de soldats fidèles les plus effroyables

CHAP. II, — RÉVOLTE d'absalom. (4010) 393

mallieurs. Davîd s'inclina donc devant le châtiment prédit h ses fautes. Il donna lui-même à ses officiers l'ordre du départ : Levezvous, leur dit-il, fuyons la colère d'Absalom , hâtons-nous avant qu'il n'ait eu le temps de nous atteindre et de nous écraser sous les ruines de Jérusalem * 1 »

42. C'est toujours un spectacle plein d'émotions profondes et de David

, proscrit. Le

solennels enseignements, que la chute d'une royauté qui s'abîme cédron.

Fsaamei

dans le gouffre des révolutions, ou qui disparaît devant le souffle oomineexaudt populaire. Trop habitués, dans notre siècle, à des catastrophes de '""a"iecta"*" ce -genre, il semble que les peuples se soientfaitunjeu de mesurer deso'iivreM! ce que l'œil des rois peut contenir de larmes. Mais si lugubres et si touchantes qu'aient pu être ces pages de notre histoire contemporaine, David, précipité du trône par un fils qui tournait contre lui jusqu'aux bienfaits qu'il en avait reçus, restera le modèle des majestés découronnées, qui rehaussent leur infortune par un courage et une résignation plus grands que le malheur même. « Le roi sortit donc de Jérusalem, nu pieds etla tête recouverte d'un voile de deuil, accompagné de ses plus fidèles serviteurs, 11 ne laissait dans son palais que dix de ses épouses du second ordre, espérant que son propre souvenir et le respect dû à leur sexe les protégeraient assez contre la haine .des vainqueurs. Les légions de Céréthi et de Phéléthi, dévouées au jour de l'adversité comme elles l'avaient été à l'époque des grandeurs de David, ouvi^aient la marche. Les six cents Géthéens de la garde royale, sous la conduite du brave Ethaï, les suivaient. Vainement le roi avait voulu les dégager de leur serment. Pourquoi m'accompagner? avait-il dit à Ethaï. Tu es étranger, et tu as quitté ta patrie pour entrer à mon service. Retourne donc h Jérusalem , sers le nouveau roi , qui pourra récompenser tes services. Pour moi, je prends le chemin de l'exil;, îmmène tes frères, et que le Seigneur te récompense du dévouement dont tu viens de me donner la preuve!— Vive Jéhovahî et' vive le roi, mon maître ! s'écria Ethaï, je vous suivrai partout où vous irezl A la vie et à la mort, mon épée et mon cœur sont à

» H J\eg., cap. xv, 7-15.

394 HISrOIRE DE l'église. -^IV* époque. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

VOUS ! — Tous les assistants fondaient en larmes. On arriva ainsi jusqu'au torrent de Cédron*. » Pendant que les troupes le traversaient, David, abîmé dans sa douleur, adressait à Dieu ces touchantes prières : « Seigneur, entendez la voix de mes gémissements, recueillez mes larmes dans votre miséricorde, exaucez-moi dans votre justice. Ah! ne mesurez pas la rigueur de votrû sentence aux fautes de votre serviteur. Quel homme vivant pourrait se justifier à vos yeux? L'ennemi a juré ma mort; proscrit et humilié sur la terre, voilà que je cherche un asile dans quelque antre obscur, trop heureux d'abriter ma vie dans le séjour des morts. Mon esprit s'affaisse sous le poids des angoisses, et mon cœur oppressé ne rencontre partout que des sujets de terreur. Je rappelle à ma pensée les souvenirs des jours anciens, je scrute le passé de ma vie et pèse les actes de mes mains. Ah ! c'est votre miséricorde qu'implorent en ce moment mes mains suppliantes. Privée de votre secours, mon âme est comme une terre desséchée et sans eau. Ne détournez pas démon malheur le regard de votre pitié; que je ne sois pas sans retour précipité dans l'abîme. Laissez-moi entrevoir l'aurore de vos miséricordes, car c'est en vous seul que j'ai remis mes espérances. Montrez à ma fuite le chemin qu'elle doit prendre, sauvez-moi des mains des persécuteurs, car vous seul êtes mon guide et mon refuge. Apprenez-moi la docilité à tous vos ordres, car vous êtes mon Dieu. Votre esprit de sagesse me conduira dans l'asile que vous m'avez ménagé : vous daignerez vous souvenir de vos promesses, vous me rendrez la vie, en arrachant mon ûme à cet océan d'amertumes. Dans votre miséricorde , vous déjouerez le» conseils de mes ennemis, vous ruinerez les desseins de leur haine et vous sauverez l'humilité de votre serviteur ^. » En parlant ainsi David avait traversé le Cédron, se dirigeant, avec son escorte, par le versant du mont des Ohviers, sur la route du désert. C'était le chemin qu'une autre victime immolée pour le salut du monde, devait suivre mille ans plus tard , commençant ainsi la voie dou-

» II Reg., cap. xv, 16-23. — « Psalm. CXLII .oiegr. Ce psaume porte pour jDBcriptioQ : Psalmus David quanclo persequebalur eum Absalom filius ejut»

CHAP. IL — RÉVOLTE d'aBSALOM (1010) 395

loureuse qui conduisit Jésus-Christ, fils de Dieu et rejeton de la tige de David, à l'arbre sanglant du Calvaire. « En ce moment, les deux grands prêtres Abiatliar et Sadoc, accompagnés des léyvtes qui portaient l'Arche du Seigneur sur leurs épaules, vinrent rejoindre le roi. Mais David ne voulut point exposer l'Arche sainte auy dangers et aux vicissitudes de son exil. Reportez-la à Jérusalem, dit-il à Sadoc; si le Seigneur daigne un jour me rappeler au milieu de son peuple, j'aurai la joie d'y retrouver son Arche et son Tabernacle. Mais s'il m'a condamné sans retour, j'adore ses éternels décrets, et j'incline mon cœur devant sa volonté souveraine. 0 Voyant ! retournez donc en paix à Jérusalem; pour moi, je vais chercher un asile dans les plaines désolées du désert. J'attendrai là qu'une parole de vous vienne m'annon 3er la joie du retour ! — Sadoc et Abiathar obéirent. Du haut de la montagne des Oliviers qu'il avait gravie en pleurant, le roi fugitif s'arrêta pour contempler une dernière fois l'Arche sainte qui rentrait à Jérusalem. Il s'agenouilla pour adorer la majesté du Seigneur*. «Qu'ils sont chéris, mon Dieu, vos Tabernacles! dut-il s'écrier alors. Mon âme soupire après le bonheur de revoir le sanctuaire du Dieu vivant. Le passereau trouve une demeure, la colombe un nid pour sa couvée. Vos autels, Dieu des aimées, voilà l'asile où je voudrais reposer ma tête proscrite*! » Puis il se leva pour reprendre le rude sentier de l'exil. A chaque pas les plus sinistres nouvelles venaient lui apprendre l'infidélité ou la trahison de ceux qu'il avait comblés de bienfaits • et si quelques rares dévouements protestaient contre tant d'ingrdtitudes, il se voyait dans l'impossibilité de les garder près de sa personne. C'est ainsi qu'on lui apprit la perfidie d'Achitophel, son ancien conseiller, et la part qu'il avait eue dans la conjuration. Seigneur, s'écria le malheureux roi, puissiez-vous confondre les desseins de ce traître ! — Et il ajoutait : Que mon ennemi me poursuive de ses malédictions, qu'il m'accable de sa haine, j'am^ais pu Bupporter cet outrage en silence; mais toi, l'homme de ma droite,

* II Beff., cap. XV, 24-32. — « Psa/m. Lxxxiii, 1, 2, 4, o. Plusieurs commenta» tours croient que ce psaume fut en effet composé en cette circonstance.

le chef de mes conseils, le confident de mes pensées, toi qui partageais à ma table les festins de l'amitié, toi que j'ai vu tant de fois à mes côtés, dans le Tabernacle du Seigneur' ! » Jésus-Christ aussi devait dire un jour à un autre traître : « Mon ami, qu'étes-vous » venu faire près de moi ? » Cependant « Chusaï accourait , les vêtements déchirés en signe de deuil et la tête couverte de cendres. 11 annonça qu'Absalom faisait en cet instant son entrée triomphale à Jérusalem. Fidèle à l'amitié dont son maître l'avait honoré en des jours meilleurs, Chusaï voulait partager ses périls et s'attacher à ses pas. Mais David lui dit : Hélas! tu ne trouverais près de moi que l'indigence! Tes services me peuvent être bien plus utiles à Jérusalem. Va trouver Absalom, lu lui diras : Je veux être pour vous un sernteur dévoué, comme je le fus pour le roi votre père. Il t'admettra dans ses conseils et tu pourras combattre la perfide influence d'Achitophel. Les grands prêtres Sadoc et Abialhar me sont dévoués. Tu les informeras de tous les projets qu'Absalom formera contre moi. Leurs deux fils Achimaas et Jonathas, jeunes et intelligents, se chargeront de me transmettre tes a\is '. » Sibaie 43. La tratiison des uns, la défection des autres et la séparation

OnTâgès de forcéc qui les prive de leurs véritables amis, ne sont pas les seuls malheurs qui attendent les souverains sur la route de l'exil. Il leur faut encore entendre les outrages et les malédictions de la lâcheté insultant à leur infortune, ou subir les services intéressés de vils intrigants qui spéculent sur les horreurs du présent, les exagèrent autant qu'il est en leur pouvoir, et escomptent pour lavenir le faux dévouement dont ils font parade. Après avoir congédié Chusaï, a David avait franchi le sommet du mont des Oliviers, et il commençait à en descendre le versant opposé, quand Siba, rintendant de Miphiboscth, vint à sa rencontre. Il apportait au roi d'abondantes provisions; deux cents pains, cent grappes de raisin desséchées au soleil, cent corbeilles de figues et une outre de vin. J'amène au roi, mon maître, dit-il à David, des ânes qui

• Psalm. Liv, 13-15. La tradition rapporte ces trois versets à la trahisoa d'Achitophel. Mctlh., cap. xxvi, 50. — » II Reg., cap. xv, 32 ad ultim.

3ému.

pourront servir de montures à vos serviteurs. Les pains, le raisin et les figues fourniront à leur nourriture, et le vin sera une ressource au milieu des fatigues du désert. — Où est Mipbiboselb, Ion maître? demanda le roi. — L'infidèle intendant répondit : Miphiboseth est resté h Jérusalem. A la vue du soulèvement populaire, il s'est dit : Peut-être la famille de Saûl sera-t-elle rappelée sur U trône d'Israël! — C'était une infâme calomnie. Mais, dans la situation actuelle, David ne pouvait pas le deviner. L'ingratitude du fils de Saiil lui fit éprouver une amère douleur. — Va, dit-il à Sita, tous les domaines que j'avais rendus à Mipliiboseth seront un jour ta propriété; jeté les donne pour récompenser ton dévouement. — Le misérable se prosterna devant le roi pour le remercier d'une telle faveur. Que le roi, mon maître, disait-il, daigne se souvenir que j'ai trouvé grâce à ses yeux. — Après avoir descendu le versant oriental du mont des Oliviers, les fugitifs arrivèrent près de la petite ville de Bahurim ', dans la tribu de Benjamin. Un des babitants, nommé Sémcï, fils de Géra, alfié à la famille de Satil, reconnut le roi. Il sortit de sa demeure en accablant David de malédictions. A bas rbomme de sang! criait-il, à bas le fils de Béliall Jéhûvah te rend en ce jour tout le mal que tu as fait à la maison de Saûl! Tu as eu l'audace de détrôner ton maître; aujourd'hui ton fils Absalom te renverse de ce trône usurpé. Tous les crimes que tu as commis retombent sur ta tète ! — En parlant ainsi , il jançait des pierres sur le roi et son escorte. David, nlarchant entre les rangs de ses guerriers, entendait en silence ces vociférations. Mais Abisaï , frère de Joab, ne put retenir son indignation. Laissera-t-on, dit-il, ce misérable insulter impunément le roi, mon maître? — Il allait s'élancer sur Séméï, David le retint. Arrête, fils de Sarvia, lui dit-il, laisse-le m'accabler d'outrages, le Seigneur lui en a donné le droit, et qui oserait demander compte de ses justes rigueurs à ce Die a tout-puissant? — S'adressant ensuite à tous ses officiers : Mon propre fils, leur dit-il, l'enfant de ma ten.

» « Bahurim, Berom, ville située sur une montagne au-delà de Béthauie, ' B allant vers le Jourdain. » (De Saulcy, DkU des antiq. bibl., pag. iSW'i

398 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. - iV* ÉPOQUE. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

dresse, cherclie aujourd'hui ma mort, faut-il vous étonner qu'im fils de Jémini ose m'outrager? Laissez-le donc accomplir envers moi la justice du Seigneur. Peut-être ce Dieu de bonté daignera-t- 11 jeter un regard de pitié sur mes malheurs, et me rendre en bénédictions les injures qui me sont prodiguées en ce jour. — Ce fut ainsi que, poursuivi par les clameurs et les insultes de Séméï, David entra dans Baliuiim. Là, des cœurs plus compatissants accueillirent le roi déchu, des portes hospitalières s'ouvrirent à son infortune, et il lui fut permis, ainsi qu'à sou escorte, de goûter quelque repos après les fatigues d'un si cruel voyage '. »

44. « Cependant Absalom était entré en triomphe à Jérusalem, au milieu des acclamations du peuple. Achitophcl, jouissant du succès de sa trahison, se montrait avec orgueil à la foule, à côté Ac l'usurpateur. Le cortège avait à peine pénétré dans le palais, que Chusaï, revenu du mont des Oliviers, se précipitait vers Absalom aux Cl is répétés de : Vive le roi ! — Voilà donc ta fidélité envers ton ami! lui demanda ironiquement Absalom, pourquoi ne i'as-tu pas accompagné dans sa fuite? — A Dieu ne plaise! répondit Chusaï. Je n'ai d'autre ami que le souverain élu par Jéhovah, acclamé par tout ce peuple et reconnu par Israël; c'est près de lui que je feux rester. Et d'ailleurs, n'étes-vous pas le fils de David? Comme j'ai servi le père, ainsi je vous servirai! » Trop heureux de fortifier son autorité naissante par l'adjonction d'un homme aussi intluent, Absaloïn n'eut gai de de repousser Chusaï. Au point de vue politique, c'est là une des fautes les plus ordinaires, mais aussi les plus fatales aux pouvoirs nouveaux. « Absalom dit à Acliitophel et à Chusaï : Tenez conseil sur ce que j'ai à faire. — Acliitophel ne rougit pas de conseiller à Absalom de déshonorer publiquement la mémoire de David, et d'outrager les épouses qu'il avait laissées dans son p;dais. Vous aurez ainsi, disait-il, avili l'honneur de David, et tout Israël se réunira sans crainte sous vus drapeaux, persuadé qu'entre vous et votre père il ne saurait désormais y avoir de réconciliation, n Si quelque chose pouvait dépasser

•II Reg., cap. ïyi, 1-14.

ciiAP. II. — RÉVOLTE d'absalom. (1010) 399

l'horreur d'un tel conseil, ce fut la conduite du fils dénaturé qui eut l'infamie de le suivre. Tout Israël put ainsi juger le maître qu'il venait de se donner * !

45. « Ce même jour, Achitophel dit à Absalom : Je vais réunir Le fidèle

.,,,,. , , , . . Chasaï faM

douze mille guerriers d élite, et, des que la nuit sera venue, je me échouer

168 conssin

mettrai avec eux à la poursuite de David; je le surprendrai par d'Achitopbet cette attaque imprévue. Succombant à la fatigue de la route, ses soldats ne feront aucune résistance, ils se disperseront à mon approche, et je pourrai frapper David. Sa mort vous livrera tout le royaume, car cet homme est maintenant votre seul obstacle; quand il aura disparu, tout le peuple sera à vos pieds. — L'usurpateur et tous ses courtisans agréaient ce projet; cependant, avant de le mettre à exécution, Absalom voulut consulter Cliusaï. Faites-le venir, dit-il, et sachons son avis sur ce point. — Quand il fut arrivé, Absalom lui exposa le plan d'Achitophel, puis il ajouta : Que devonsnous faire? Faut-il suivre ce conseil? Quel est ton avis? — Le conseil d'Achitophel, ordinairement si juste, dit Chusaï, me semble cette fois très-dangereux. Vous connaissez votre père, et vous savez que les guerriers qui l'ont suivi sont les plus vaillants soldats d'Israël. En cette circonstance le désespoir doublera leur courage : la lionne du désert, à qui on a ravi ses petits, ne serait pas plus redoutable. Votre père, vieilli dans l'expérience des combats, ne se sera point arrêté en rase campagne, pour y courir le risque d'une surprise à main armée. Il s'est vraisemblablement caché dans une embuscade, au détour de quelque rocher, ou dans une caverne favorable à ses desseins. Là, il attend une occasion pour tomber comme la foudre sur ceux que vous enverrez à sa pom^suite. Si un échec vous arrivait en ce moment, si au début de l'expédition un seul de vos guerriers succombait sous les coups de David, la renommée aurait bientôt grossi le désastre , et tout Israël se dirait : L'armée d'Absalom a été anéantie ! L'eifroi s'emparerait de tous les cœurs, car le peuple connaît la valeur de votre père et celle des guerriers qui l'accompagnent. Voici donc, à mon *vis, ce qu'il y aurait à

' 11 Reg., cap. xvi, 15 ad ultim.

400 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — IV* bPOQUE. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

faire : Rassemblez tout Israël depuis Dan jusqu'à Bersabée, vous aurez ainsi une armée aussi nombreuse que les grains de sable du rivage; vous en prendrez le commandement, et, sous vos ordres, nous nous précipiterons à la poursuite de David, en quelque lieu qu'il ait pu chercher un asile. Quand les tlols de la rosée descendent du ciel, ils couvrent tout le sol, ainsi nous accablerons le fugitif sous la multitude de nos soldats; aucun des guerriers qui l'ont suivi n'échappera à nos coups. S'il s'est enfermé dans quelque ville fortifiée, nous irons l'y assiéger, et nous ne laisserons pas debout une seule pierre de ses remparts. — Ainsi parla l'ami de David. Absalom et ses officiers s'écrièrent tout d'une voix : Le conseil de Chusaï vaut mieux que celui d'Achitophel! — Et le projet de poursuite fut difleré *. »

ûéronement 46. « Cluisaï s'ompressa de communiquer aux grands prêtres

d'Achimaas ,

et de Sadoc et Abiathar, le résultat de cette importante délibération.

Jonathas,

fils de Sadoc Faites partir aussitôt vos fils pour en informer David, leur dit-il,

etdAbia- ^ ^ . ' '

har. Suicide transmettez-lui ce message : Que le roi ne s'arrête point dans les

i'Achitophel. ^ ^

plaine-, du désert, qu'il marche toute la nuit pour gagner le Jourdain, et qu'il sauve ainsi sa vie et celle des guerriers qui l'accompagnent. — Or, Jonathas et Achimaas se tenaient cachés à quelque distance de Jérusalem, près de la fontaine de Uogel, attendant les instructions des denx pontifes, leurs pères. Pour détourner tous les soupçons, Sadoc et Abiathar leur firent transmettre le message par une servante, qui se rendit à la fontaine comme pour y puiser de l'eau. Elle avertit les deux jeunes gens, et, sans perdre une minute, ceux-ci s'élancèrent dans la direction de Bahurim, pour prévenir le roi. David avait déjà quitté cette ville, et s'était avancé dans la plaine de Jéricho. Cependant leur course rapide avait éveillé quelques soupçons. Absalom fut informé qu'on avait vu Achimaas et Jonathas se diriger en toute hâte par la route qu'a^ vait suivie le roi fugitif, sans doute pour le rejoindre ou lui porter quelque message. Des cavaliers furent aassitôt lancés à leur pom*- Buite. Les deux jeunes gens, épuisés par la fatigue, s'étaient arrêté»

* i\ Reg., cap. ztu, 1^4»

CHAP. II. — RÉVOLTE d'aBSALO.,

8 une maison de Baliurim, dont les habitante' (Étaient dévoués à ause de David. On en donna avis aux soldats, qui y pénétrent : Où sont Achimaas et Jonathas? demandèrent-ils. —La femme qui les reçut leur répondit : Ils n'ont fait que passer ici. Après avoir bu une coupe d'eau fraîcbe, ils ont repris leur course. —Les soldats visitèrent toute la maison et ne trouvèrent point ceux qu'ils chv^rcliaicnt; après avoir ainsi perdu leurs traces et fait encore quelques tentatives inutiles, ils reprirent le cbemin de Jérusalem. Cependant les deux j eunes gens n'avaient point quitté la maison hospitalière ; à l'approche des cavaliers qui les poursuivaient, ils étaient descendus dans la citerne, dont la courageuse femme qui voulait les sauver avait dissimulé l'orifice en y étendant de larges couvertures sur lesquelles elle faisait sécher des graines de lin. Echappés à ce péril, Achimaas et son ami sortirent de leur retraite et purent rejoindre David. Hâtez-vous, lui dirent-ils, franchissez le Jourdair le plus promptement possible. — Ils l'informèrent ensuite de tou<. ce qui venait de se passer à Jérusalem. Le roi, qui avait retrouva l'activité et l'énergie de sa jeunesse, se remit aussitôt en marche avec toute son escorte; la nuit lui suffit pour traverser toute 1; plaine de Jéricho. A l'aurore les fugitifs arrivaient aux bords d\ Jourdain; ils traversèrent le fleuve, et désormais leur salut étaiassuré. Achitophel au désespoir de ce qu'on n'avait point suivi soi conseil, et prévoyant toutes les conséquences du délai qu'on avait accordé ainsi à David, était sorti furieux du palais. Il fit seller sa monture , reprit le chemin de la ville de Gilo, sa patrie, rentra dans sa demeure, fit ses dernières dispositions, et, comme le traître Judas devait faire plus tard, se donna lui-même la mort '. »

47. Cette catastrophe fut à peine remarquée à la cour d'Absalom. Ce prince réunissait en ce moment sous ses drapeaux tous les guerriers d'Israël. Il eut bientôt une nombreuse armée, dont il donna la direction à Amasa de Jezrael, proche parent de David et de Joab. Du reste, il prétendait marcher lui-même à la tête de ses troupes ; la soif du pouvoir ^vait éteint dans son âme tous les sen-

Préparati

do gnerrç^

David à

iMahanaïm*

* II Reg., cap. xvu, 15-25.

402 niSTOiî^E liE l/CftLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DE LA. ROYAUTÉ.

timents de la nature, et il ne reculait pas devant la pensée d'un parricide. Quand il eut terminé cet armement formidable, il vint campeï '^ur le territoire de Galaad, en face de Mahanaïm, où David s'était fortifié. Le choix de cette ville avait été fait par le roi proscrit avec beaucoup d'habileté. Le long séjour d'iphiboseth en ce lieu y avait réuni des moyens de résistance qu'il était facile d'utiliser pour l'armée. Sa situation dans une fertile vallée se prêtait à l'approvisionnement des troupes: le torrent de Jaboc qui la traverse, la mettait en communication avec le Jourdain d'un côté, et lui permettait de l'autre de recevoir des secours des rois alliés de Moab et d'Ammon. a Sobi, fils de Naas, roi de Rabbath, Machir de Lodabar et Berzellaï de Galaad avaient oflert à David leurs services empressés. Ils lui avaient envoyé en présents des tentes, des nattes 3t tous les objets nécessaires à un campement, qu'il avait été impossible, dans une fuite aussi précipitée, d'apporter de Jérusalem. De plus, ils voulurent fournir à la subsistance de son armée, et mirent à sa disposition en blé, orge, farine, lentilles et fèves tout ce dont il pouvait avoir besoin. Des convois de bœufs et de brebis, sans cesse renouvelés par leur prévoyante sollicitude, entretenaient l'abondance parmi les soldats *, » et, sauf l'amer chagrin de l'exil, David aurait encore pu se croire heureux. Avec le génie d'organisation qui le distinguait, il s'était appliqué à discipliner les volontaires qui l'étaient venus rejoindre, et les avait placés sous les ordres de tribuns et de centeniers depuis longtemps exercés à la guerre -. Telles étaient les dispositions de l'armée royale, quand Absalom vint la défier au combat. Bataille dn 48. « David partagea ses troupes en trois corps dont il donna le d'Ephiaîai. commaudomcnt à Joab, Abisaï, son frère et Elhaï, le Géthéen Abiaicm. fidèle. Il cùt voulu sc portcr de sa personn'^ sur le champ de bataille pour les diriger, mais ses officiers l'en empêchèrent. Ne vous exposez point ainsi, lui dirent-ils, laissez-nous combattre seuls; si nous avons le malheur de subir un échec, quand même nous viendrions à perdre la moitié de nr^ Vouées, le mal ne serait pas irré-

> II Reg., cap. xvn, 24 ad ultim. — * II Reg., cap. xviu, 1.

CHAPv II. — RÉVOLTE d'aBSALOM (1010). 403

parable. Votre présence au milieu de nous vaut plus que dix mille hommes; restez donc sous la protection des remparts de Malianaïm. — J'y consens, dit le roi. — Il vint donc se placer à la porte de la ville pendant que tous les corps d'armée défilaient devant lui pour marcher au combat. Il leur adressait à chacun une parole d'encouragement, et il ajoutait : Surtout épargnez les jours d'Absalom, mon fils. — Tout le peuple entendit cette recommandation que le roi prit soin de répéter à chacun des chefs supérieurs. Quand l'armce tout entière se fut éloignée dans la direction de Phanuel, et qu'elle eut disparu à ses regards, David s'assit à la porte de la ville, attendant, plein d'anxiété, Tissue du combat. Le camp d'Absalom étnit adossé au bas d'Ephraïm. Joah disposa ses guerriers dans laplninedc Phnnuel,et faisant passer dans tous les cœurs l'héroïsme du sien, il se précipita sur les rebelles avec une impétuosité irrésistible. L'armée d'Absalom ne put supporter le choc, et s'enfuit dans le bois d'Ephraïm. Vingt mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Absalom, entraîné dans la déroute générale, traversait la forêt au galop de sa mule. En passant dans un épais fourré de chênes verts, la chevelure du prince s'embarrassa dans les rameaux touffus ; l'animal qu'il montait poursuivit sa course, et Absalom demeura ainsi suspendu aux branches de l'arbre. Un soldat de l'armée royale qui poursuivait les fuyards l'avait aperçu; fidèle aux recommandations de David, il n'osait porter la main sur le malheureux prince. En ce moment, Joab arrivait escorté de ses écuyers. Pourquoi n'as-tu pas mis à mort ce rebelle? dit-il au soldat, je t'aurais donné dix sicles d'argent et un baudrier d'honneur. — Pour mille sicles d'argent, répondit le fidèle Hébreu, je ne consentirais pas à tuer le fils de mon roi. J'ai entendu, comme toute l'armée, l'ordre que David vous a donné. Sauvez la vie d'Absalom, mon fils, vous a-t-il dit à vous-même, ainsi qu'à votre frère et a Ethaï. — Puisque tu ne veux pas le tuer, dit Joab, je m'en chargerai moi-même; — et, prenant trois javelots aux mains de ses écuyers, il les lança successivement sur Absalom. Comme le malheureux prince respirait encore, les écuyers de Joab l'achevèrent et jetèrent son corps dans un fossé du bois. Joab fit ensuite,

404 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — IV* ÉPOQrE. — ÈRE DE LA ROTAL'TÉ.

au son de la trompette, donner le signal de cesser le combat. La mort d'Absalom assurait suffisamment la victoire, il ne voulait pas prolonger davantage une effusion de sang désormais inutile ^ d

49. « Cependant David était demeuré assis aux portes de Malianaïm. La vigie placée sur le haut du rempart s'écria : Je vois un courrier qui apparaît à l'extrémité de la plaine et se dirige vers nous. — S'il est seul, répondit le roi, c'est qu'il nous apporte une bonne nouvelle ! — Quelques instants après la \igie fît entendre un nouveau signal : J'aperçois un autre homme qui arrive aussi en courant. Il est seul! — Et bientôt la vigie put distinguer le premier de ces deux hommes. A sa démarche, je crois, dit la sentinelle, reconnaître Achimaas , fils de Sadoc! — Oh! sûrement, reprit David, Achimaas ne peut m'apporter que d'excellentes nouvelles !

— Mais déjà Achimaas, car c'était lui, faisait entendre des cris de : Vive le roi! Arrivé près de David, il se prosterna jusqu'à terre : Béni soit Jéhovah, le Dieu de David! s'écria-t-il, il a confondu en ce jour les criminelles espérances des ennemis du roi mon maître.

— Mon fils Absalom est-il sain et sauf? lui demanda David. — Achimaas répondit : Au moment où j'ai quitté l'armée, envoyé par Joab pour vous apporter cette heureuse nouvelle, on poursuivait encore les fuyards, votre serviteur ne sait rien de plus. — Cependant Chusi, le second messager, arrivait en présence de David : J'apporte au roi mon maître, dit-il, la nouvelle d'une victoire complète. La justice du Seigneur a puni aujourd'hui d'insolents rebelles.

— Mais Absalom, mon fils, demanda encore le roi, a-t-il eu la vie sauve? — Que le sort d'Absalom, répondit le courrier, soit le sort de tous les ennemis du roi mon maître, qu'il serve à jamais d'exemple à tous les rebelles ! — Puis il apprit au malheureux père la futaie nouvelle dans toute son horreur. David éclata en sanglots : baigné de larmes, il monta dans une petite cellule pratiquée au-dessus de la porte de la ville, et se livra à tout l'excès de sa douleur. On l'entendait répéter d'une voix déchirante : Absalom, mon fils I Trop cher et trop cruel enfant! Que ne Buis-je en ce moment racheter

•S lieg., cap. xvui, 2-17.

ta vie au prix de la mienne ! Rendez-moi Absalom ! Rendez-moi mon fils*! — L'armée -victorieuse apprit bientôt la douleur inconsokibÎQ du roi, et les chants d'allégresse se changèrent en une morne consternation, n pleure son fils! se disaient les soldats en revenant à Mabanaïm, et pour ne pas troubler par le bruit de leur voix cette douleur royale qu'ils respectaient, ils n'osaient rentrer dans la ville. On eût dit qu'ils venaient d'essuyer la plus sanglante défaite. Le malheureux père, en proie à son chagrin, s'était voilé la tête en signe de deuil; il ne cessait de redire ses plaintes désespérées : Absalom , mon fils ! J'ai perdu mon fds ! — Joab, d'autant plus irrité des larmes de David, qu'il y avait seul donné sujet par son audacieuse désobéissance, pénétra dans l'appartement où le roi s'étaH retiré : Vous couvrez de confusion le visage de vos serviteurs, lui dit-il; ils vous ont sauvé la vie, ils viennent, au péril de leurs jours, d'assurer le repos de toute votre famille. Mais vous n'avez de tendresse que pour vos ennemis, et vous réservez votre haine à ceux qui vous sont fidèles. Vous prouvez assez aujourd'hui raffection que vous portez à vos généraux et ù vos soldats. Si Absalom vivait et que nous fussions tous morts dans le combat, sans doute vous seriez content! Maintenant donc levez-vous, venez vous montrer aux troupes, et adressez-leur les félicitations que mérite leur courage. Si vous ne le faites, j'en jure par le Seigneur, vous ne retrouverez pas demain un seul de vos soldats, ils vous abandonneront tous cette nuit, et vous pourrez connaître des malheurs plus effroyables que ceux qui vous ont frappé jusqu'ici ! » Cette arrogance d'un sujet vis-à-vis de son roi, quoiqu'atténuée par l'éclatante victoire du matin, était en elle-même inexcusable. Mais dans la bouche de Jottb, qui, moins fidèle que le dernier de ses soldats, avait publiquement enfreint les ordres de son maître et avait de sivng-froid jué Absalom de sa propre main, quand il pouvait, en le faisant prisonnier, suivre les instructions du roi, et sauvegarder tous les intérêts qui lui étaient confiés, ces insolents reproches prenaient un caractère plus odieux encore. David ne répondit rien ; dès cet

» H Reg., cap. xvni, 24 ad ultim.

406 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — 1V« f rOQUE. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

Sonmission

des tribus

révoltées.

Disgrâce de

Joab.

ht rtloar.

instant, Joab avait cessé d'être son généralissime : mais, dissimulant sa pensée, (f,U se leva, et vint s'asseoir à la porte de la ville. Les soldats, dispersés dans la plaine, apprirent que le roi consentait à les passer en revue ; ils firent éclater des transports de joie et rentrèrent dans la cité, fiers du témoignage de satisfaction que leur donnait leur malheureux maîti'e *. »

30. « Les tribus, entraînées dans la révolte d'Absalom, luttaient maintenant d'empressement et de zèle pour apporter les premières, ans pieds du roi victorieux, l'hommage de leur soumission et de leur repentir. L'éloge de David était sur toutes les lèvres. « C'est lui, disait-on, qui a délivré Israël du joug des Philistins et de vingt nations ennemies. Un fils ingrat l'avait renversé de son trône; mais cet Absal&m, que dans notre aveuglement nous avions salué de nos acclamations, a trouvé la mort sur le champ de bataille. Qu'attendrous-nous encore? Pourquoi ne ramène-t-on pas au milieu de nous le roi vainqueur? — Seules , Jérusalem et la tribu de Juda résistaient à l'entraînement général. David, exactement informé de la disposilion des esprits, fit secrètement parvenir ses instructions aux grands prêtres Sadoc et Abiathar. Rassemblez les anciens de Juda, leur mandait-il, et dites leur : Pourquoi voulez-vous être les derniers à rappeler le roi dans sa capitale? N'êtes-vous pas ses frères, sa chair et ses os? Chaque jour de retard est une honte pour notre tribu! Adressez-vous en particulier à Amasa, et dites-lui de ma part : Tu es mon allié, et j'estime ta valeur. ParJéhovuh, notre Dieu, je te promets la première place après moi. Je te destine le commandement suprême de l'armée que je veux enlever à Joab. — Sadoc et Abiatliar s'acquittèrent fîJclcment de leur mission; bientôt tous les cœurs se réunirent dans une même pensée et dans un même vœu; une députation fut envoyée à David de la part de la tribu de Juda pour les lui exprimer : Revenez au milieu de nous, lui dirent les anciens, et ramenez à Jérusalem vos troupes victorieuses^. »

51. Le retour de l'exil est une marche triomphale; l'allégresse

» II neg., cap. xix. 1-8. — * II Reg., cap. xi\-, !J-'i«

CHAP. II. — RÉVOLTE d'àBSALOM (iOlO). 407

publique sème de fleurs les chemins de i:i patrie. lien fut ainsi ciéme^*e du retour de David. « Le peuple se porta au devant dehn jusqu'à la rive occidentale du Jourdain. Séméi, le fils de Géra, avait hâte de faire oubher les outrages de Bahm-im. A la tête de mille Benjamites, il franchit le fleuve, et se présenta devant le roi. Prosterné le front dans la poussière, il lui adressa ses lâches hommages. Que le roi, mon seigneur, disait-il, daigne me pardonner mon iniquité ! Qu'il veuille, dans sa bonté, effacer le souvenir des injures dont je me rendis coupable dans une circonstance malheureuse. Son serviteur reconnaîtaujourd'hui son crime etle déplore. Voilà pourquoi je suis venu, le premier des fils de Joseph, me prosterner à ses pieds et implorer sa clémence. — Abisaï était à côté du roi. La clémence, s'écria-t-il, est-elle faite pour un traître qui a accablé de malédictions le christ du Seigneur? — Silence, filsdeSarvia! reprit David, serez-vous toujours près de moi comme les émissaires de Satan ! Je suis aujourd'hui le roi d'Israël, et je ne souillerai pas mon nouveau règne du sang d'un Israélite. Va, dit-il à Sémeï, je te pardonne. Par Jébovah, le Dieu vivant, nul n'osera t'inquiéter pour le passé. — Miphiboseth, le fils de Saûl, si indignement calomnié par son infidèle intendant, s'était fait porter au devant du roi. Depuis la révolte d'Absalom, il avait laissé croître ses cheveux et sa barbe, et avait fait vœu de conserver ces marques de deuil jusqu'au jour où il lai serait donné de revoir son roi, qu'il aimait comme un père. Ce fut en cet état qu'il parut aux yeux de David. Miphiboseth! lui dit sévèrement le roi, pourquoi ne m'as-tu pas accompagné dans ma fuite? — L'infidèle Siba, répondit ce prince, a lâchement abusé de mon infirmité. Je lui avais ordonné de préparer ma monture pour aller rejoindre l'escorte du roi, mon maîtie bien aimé; car vous savez que j'ai perdu l'usage de mes jambes. Siba, loin de m'obéir, B'empara de toutes les mules et vint m'accuser près de vous de la plus noire ingratitude. Mais, ô mon roi et mon maître, ^l'Ange du conseil préside à toutes vos décisions. Traitez-moi selon votre volonté. La maison de Saiil mon père a mérité miUe fois de votre part les plus durs châtiments, et cependant vous m'avez comblé de .bienfaits, vous m'avez fait l't'^uueur de m'admettre à la table

royale. Je n'ai donc point à me plaindre, et je ne prétends élever aucune réclamation. — C'est assez, ditle roi, j'ai engagé ma parole, et ne suis plus libre de la révoquer. Mais Siba te rendra la moitié de tes domaines. — Qu'il garde tout, s'il le désire, reprit Miphibosetb, il me suffit de voir aujourd'hui le roi mon maître rentrer pacifiquement dans ses états! — Cependant Berzellaï, le riche et généreux prince de Galaad , avait quitté sa ville de Rogelim, pour escorter le roi jusqu'au delà du Jourdain. C'était un vieillard de quatre-vingts ans. Il avait mis ses ressources et son influence à la disposition de David, pendant tout le temps que le roi était demeuré à Mahanaïm. U voulait jouir du triomphe auquel il avait tant contribué. Suivez-moi jusqu'à Jérusalem, lui disait David, vous habiterez mon palais et partagerez ma fortune. — Je suis trop avancé en âge pour accepter les propositions du roi, mon seigneur, répondit Berzellaï. J'ai aujourd'hui quatre-vingts ans, je ne goûterais plus les délices des festins, et mon oreille affaiblie serait insensible à l'harmonie des concerts. Ma vieillesse serait un fardeau pour le roi mon seigneur, il me suffira donc de l'accompagner jusqu'au delà du Jourdain. Avec sa permission, je reviendrai ensuite dans ma cité de Uogelim, j'irai mourir aux lieux qui m'ont vu naître, et je recevrai la sépulture dans le tombeau où reposent mon père et ma mère Lieu aimée. Mais si le roi daigne me donner une marque de sa bonté, qu'il prenne avec lui Chamaam, mon fils et mon serviteur, et qu'il reporte sur ce jeune homme la bienveillance dont il a honoré son vieux père, — Chamaam me suivra, répondit David, je le traiterai comme mon fils, et vous-même, n'oubliez pas que tout ce que vous pourriez jamais me demander, vous est accordé d'avance. — Quand le Jourdain fut franchi, le roi embrassa le vieillard en le comblant de bénédictions, et Berzellaï reprit le chemin de sa demtmre*. » Il ne nous parait pas diûicile, en lisant ces touchants récits, de comprendre comment David a pu « passer dans la » tradition d'Israël pour un roi selon le cœiu- de Dicu^. »

» II Reg., cap. xix, 9-39. — « Renan, Etudes (Thist. religieuse, pag. 96. Voir 1« passage cité intégralement au u* 1 de ce chapitre.

52. Son émotion fut profonde en rentrant à JéniJ^alem, et en remettant le pied dans ce palais encore souillé par les désordres d'Absalom. Pour consacrer, par un sentiment de pieuse reconnaissance envers son Dieu, la demeure où il était enfin ramené, il cliantait sur le kinnor ces touchantes paroles : « C'est vous seul, ô mon Dieu , que j'exalterai dans mes chants , car c'est vous qui m'avez sauvé la vie ! Vous n'avez point accordé à mes ennemis la joie du triomphe. Dans ma détresse, j'ai imploré votre miséricorde et vous m'avez exaucé I Vous avez étendu la main pour me tirer de l'abîme, vous m'avez rappelé du séjour des morts. Que tous les saints chantent au Seigneur les cantiques de louanges ; qu'ils célèbrent sa clémence et sa justice. Il frappe dans son courroux, et il relève dans sa miséricorde. Le soir a vu nos pleurs; au matin l'aurore a éclairé notre allégresse. Aux jours de la prospérité je disais : Mon trône est immuable comme réternité. Mais, Seigneur, vous avez détourné de moi votre protection, et le trouble et l'effroi m'ont envahi. Ballotté par la tempête, j'implorai alors votre clémence. 0 mon Dieu! vous ai-je dit, quand la dernière goutte de mon sang aura coulé sous votre main vengeresse, quelle gloire en aurez-vous retiré? La poussière du tombeau chantera-t-elle vos louanges, et pubiiera-t-elle vos justices ? Jéhovah a entendu le cri de mes douleurs, il a eu pitié de moi, il s'est fait mon protecteur, 0 Dieu! vous avez changé mes vêtements de deuil en une parure triomphale; vous avez tari la source de mes larmes et inondé mon âme d'un torrent de joie *. » La révolte d'Absalom était terminée, David chercha à en effacer toutes les traces ^ ; mais l'agitation de» esprits résista à tous ses efforts, et il comprit la vérité de la prophétie de Nathan : « Le glaive sera tiré dans ta maison jusqu'à la un de ta vie ^. n

Rentré*

triomphale k

Jérusalem.

Psaume

Exaltabo f

1 Psalm. XXIX integr. Ce psaume porte pour titre : Psalmus cantici in dedi" taiione domûs David. Les sentiments qu'il exprime peuvent évidemment faire rapporter sa composition à cette époque de l'histoire de David. — * Il Reg.^ «ap. XX, 3. — 3 11 Reg., cap. xu, 10.

410 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — IV* ÉPOQUE. — ÈRE DE LA ROYAUTÉ.

§ T. Révolte de Séba (iOOO).

liTaiitéentre 53. Uiie rivalité de dévouement, qui avait pu, au premier abord,

I« tribus. .

iDstrrection sembler aussi spontanée qu'inoflensive, faillit replonger le royaume

ie Scb-i.

dans toutes les horreurs de la guerre civile. «Au moment où David franchissait le Jourdain au milieu des hj^mnes de triompnv, la tribu de Juda l'escortait tout entière. Les autres tribus d'Israël n'é- -taient encore représentées autour de lui que par une faible minorité. A mesure que le cortège royal s'avançait dans les plaines de Salgala, le nombre des adhérents prenait des proportions plus considérables, et bientôt les guerriers d'Israël, réunis en masse, dépassèrent de beaucoup en nombre ceux de Juda. Ils ne purent Be résigner à laisser à ceux-ci l'honneur de marcher les premiers à côté de la personne royale. Pourquoi, dirent-ils à David, les hommes de la tribu de Juda vous ont-ils dérobé à notre amour, et prétendent-ils vous ramener seuls dans votre capitale? — Ceux de Juda répondaient : Le roi nous appartient; il est l'orgueil de notre tribu. Faut-il que vous trouviez dans un fait si naturel un sujet de discorde? Avons -nous profité de cetle circonstance pour attirer s\ir nous les faveurs ou les bienfaits du roi? Nous l'avons suivi jusqu'ici avec le dévouement le plus désintéressé, et nous avons supporté nous-mêmes toutes les dépenses du voyage. — Ces paroles n'apaisaient point le cœur des enfants d'Israël. Nous représentons dix tribus, et vous n'en formez qu'une seule, disaient-ils. Le roi nous appartient plus qu'à vous. Pourquoi nous avoir fait cette injure, et ne nous avoir pas appelés avec vous au-delà du Jourdain! — Los esprits s'aigrissaient dans le conilit *. Un ambitieux, nommé Séba, fils de Bochri, de la tribu de Benjamin, profilant de cette lutte pour réaliser ses projets de grandeur et satisfaire les secrètes aspirations de la tribu qui avait donné naissance à Saiil, fomentait sourdunient la discorde. Quand Texaspéiation de pari et d'autre fut ariivée à son comble, il parcourut les rangs des soldats d'Israël, et, sonnant de la trompette il s'écria : Jamais nous n'obtien-

* 11 Reg., cap. xix, 41 ad ultim.

drons justice du fils d'Isaïl Le règne de David ne saurait être notre règne ! Guerriers d'Israël , reprenez le chemin de vos demeures ! — "■.ette voix séditieuse rallia tous les mécontents. Les enfants d'Israël abandonnèrent les di-apeaux de David et suivirent Séba dans sa révolte. La tribu de Juda resta seule fidèle au roi '. »

34. Telle était la situation, au moment où Da\dd rentrait à Jéru-

d'Amasa p^.

Salem. La gravité des événements commandait une piompte et Joab. énergique répression. La foule qui avait accompagné le retour du roi n'était point préparée à la guerre; d'un autre côté, David, fidèle aux conventions secrètes du traité de paix, avait enlevé à Joab le commandement de ses milices et en avait investi Amasa. Tout était ù craindre et du ressentiment du premier et de l'inexpérience du nouveau chef. Cependant Joab s'était soumis sans murmure; il attendait que les circonstances le rendissent nécessaire, et il comptait assez sur son habileté soit pour les faire naître, soit pour en profiter. « S'adressant à Amasa, le roi lui dit : Parcours la tribu de Juda, appelle tous les guerriers sous les armes, et, dans trois jours, sois prêt à entrer en campagne. — Amasa obéit; mais le terme qui lui avait été fixé ne suffisant sans doute pas h l'exécution de ses ordres, David ne le vit point reparaître au troisième jour. Cependant la révolte faisait des progrès et étendait ses ravages, les nouvelles qui arrivaient à chaque instant étaient sinistres. Le fils de Bochri, disait David, ce misérable Séba nous fera plus de mal qu'Absalom lui-même ! — Puis s'adressant fi Abisaï : Prends sous tes ordres les légions de Céretbi et de Phéléthi, réunis tous mes braves et va poursuivre ce rebelle. Ne lui laisse pas le temps de se ''ortifier dans quelque citadelle, d'où il braverait tous nos efforts.

Abisaï partit aussitôt; il emmenait avec lui tous les plus vaillants

guerriers, et Joab, son frère, se mit lui-même sous ses ordres comme volontaire. Arrivés à Gabaon, près du rocher qui domine le chemin, à l'entrée de cette ville, ils rencontrèrent Amasa qui retomnait à Jérusalem après avoir accompfi sa mission. Joab se présenta à sa rencontre et lui adressa une amicale salutation. Paa»

» II Reg., rap. a7 1, 2.

412 HISTOIRE DE l'Église. — iv® époque. — ère de la royauté.

sant ensuite la main droite autour du cou d'Amasa comme pour l'embrasser, il le frappa de la gauche d'un coup de poignard dans le flanc. Le malheureux généralissime tomba mort ù ses pieds. Sans prendre la peine d'écarter du chemin le cadavre sanglant, Joab et Abisaï continuèrent leur route. Les soldats qui les suivaient s'arrêtaient pour contempler ce trophée de vengeance : Voilà, disaient-ils, le corps du traître qui avait voulu supplanter Joab dans la faveur du roi! — Un guerrier plus compatissant chargea le corps ensanglanté sur ses épaules, le déposa respectueusement loin de la route, et le couvrit de son manteau *, » Ce nouveau crime débarrassait Joab d'un rival odieux; le meurtrier comptait sur l'amour des soldats et le succès de ses armes pour en assurer l'impunité et contraindre David à lui rendre le grade dont il avait été dépouillé.

jîori 55. « Séba avait successivement traversé les tribus d'Ephraïm,

fiioBjphè Manassé, Issachar et Zabuîon en semant sur son chemin la révolte.

* ^ ' 11 était venu s'enfermer avec l'armée rebelle à Abéla-Beth-Maacha, dans la tribu de Nephtali, aux sources occidentales du Jourdain. Les troupes royales ne tardèrent pas à l'y assiéger; elles rivalisaient d'ardeur et de courage pom* répondre aux exhortations de Joab, et travaillaient à saper le mur d'enceinte. La brèche allait s'ouvrir, lorsqu'une femme de la ville parut au sommet du rempart. Arrêtez, arrêtez, criait-elle, appelez-moi Joab. — Me voici, dit le général. — La femme reprit : La réputation de notre ville est con« nue de tout Israël. Qui cherche un bon conseil, dit le proverbe, qu'il aille le trouver à Abéla! Ne suis-je pas la prophétesse qui rends mes oracles au peuple? Et toi, Joab, tu veux renverser une cité qui est le centre de la sagesse, la métropole de la province, et que jbut Israël révère? Pourquoi portes-tu le fer et la flamme daru l'héritage du Seigneur? — A Dieu ne plaise, répondit Joab, qui j'aie de telles pensées; je ne viens ni pour ruiner ni pour détruire. Non, je poursuis un traître de la montagne d'Ephraïm, Séba, fils de Bochri, qui a levé l'étendard de la rébellion contre le roi David :

Ml Beg., c&\k XX, 4-13.

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