CIIAP. I. — PREMIÈRES ANNÉES DE RÈGNE
s'accomplissait la prophétie de Samuel, et le dernier descendant d'Héli retombait, avec sa famille, dans l'obscurité et l'indigence *. »
7. La conjuration d'Adouias avait sans doute trouvé d'autres ^PJ^Jf partisans moins illustres. La clémence de Salomou s'étendit sur eux ; cependant il importait d'assurer par de prévoyantes et soges mesures la sécurité de l'avenir. Séméï, qui s'était fait escorter de mille Benjamites, alors que sur la rive du Jourdain U illiait implorer la miséricorde de David, exerçait sur sa tribu une intluence qui pouvait, à un moment dcané, devenir fatale. Il est probaWe qu'il avait été assez habile pour ne pas se compromettre ouvertement dans la folle entreprise d'Adonias, et qu'il s'était contenté de faire en secret des vœux pour le succès du complot. « Salomon le fit appeler en sa présence : Fais-toi construire une demeure dans l'enceinte de Jérusalem, lui dit-il, et viens t'y fixer. Mais ne quitte jamais la ville. Le Cédron sera ta frontière. Le jour où tu viendrais à le iïanchir, sous quelque prétexte que ce soit, sache que tu auras appelé la mort sur ta tête. Ainsi ton sort est entre tes mains, et si ton sang doit couler un jour, tu l'auras versé toi-même. — La sentence du roi, mon maître, est juste, dit Séméï, je m'y soumets volontiers et j'en observerai fidèlement les conditions. — Longtemps en effet, Séméï interné dans Jérusalem, y demeura sans enfreindre les clauses du traité. Le Cédron, qu'il fallait nécessairement traverser pour se rrfîndrc à Baharim , sa patrie , formait une hmite parfaitement choisie pour lisolor de toutes relations possibles avec la tribu de Benjamin. Trois années «'écoulèrent ainsi, lorsqu'on vint un jour apprendre à Sa](imon, que Séméï s'était rendu chez Acliis, roi de Geth, et qu'il venait de rentrer de cette excursion. Le motif de ce voyage était d'aller réclamer à ce prince étranger des esclaves fugitits qui avaient cherché un asile dans ses états. Salomon manda le coupable au pied de son tribunal : As-tu oublié mes paroles? Je t'avais dit : Le jour où lu sortiras de Jérusalem sous quelque prétexte que ce soit, sache que tu auras appelé la mort sur ta tète. Tu m'as répondu : Celte
»III Reg., cap. n, 26, 27.
440 niSTOiiŒ DE l'église. — v* ÉPOQUE (1001-586).
sentence est juste, et je m'y soumets. Pourfjuoi donc as-tu violé ta promesse faite au nom du Seigneur? Pourquoi as-tu transgressé mes ordres? Tu sais, et ta conscience doit te le reprocher, les malédictions dont tu as jadis accablé David mon pèie, qu'elles retombent aujourd'hui sur ta tête ! Ainsi puisse le règne de Salomon être béni du Seigneur, et le trône de David s'affermir par la justice devant l'Eternel *. » Le coupable subit sur-le-champ la moH qu'il avait méritée. « Ainsi, dit le P. Berruj-er, s'exécuta après un B sage délai, et par suite de l'infraction volontaire d'une survoil- » lance acceptée, la dernière volonté de David sur l'audacieux » Séméi, dont le supplice fit d'autant plus d'impression sur l'esprit » des peuples, que la providence du ciel et la prudence du roi y » éclatèrent davantage^. »
§ II. Le Cantique des Cantifjncs (fOOO).
te Pharaon S. «Le règne de Salomon s'étant ainsi afTermi sous sa main donné sa fille puissaute . il fit alliance avec le Pharaon qui gouvernait alors l'E- Saiomon. gyptc, et il épousa la fille de ce prince. Elle habita avec son royal époox le palais de David, sur la montagne de Sion, jusqu'tà ce que Salomon eût achevé la construction du temple et du magnifique palais qu'il se fit élever plus tard pour lui-même ^. » Ces paroles du texte sacré doivent être rapprochées d'un curieux fr.igment d'Eupolème, qui nous a été conservé par Eusèbe, dans la Préparation évangé/ique. « En montant sur le trône, dit cet antique historien, 9 Salomon fit part de son avènement au roi d'Egypte, Yaphrès, et » lui transmit la lettre suivante : « Le roi Salomon, au Pharaon 0 égyptien, Vaphrès, ami de son père, salut. Soyez informé qu'il a » plu au Dieu tout-puissant de m'appeler à succéder au trône de » David, mon père. En mourant, David m'a laissé l'ordre d'élever t un temple à la majesté du Dieu qui a créé le ciel et la terre, et » m'a chargé de vous demander des ouvriers habiles de votre » royaume, qui puissent me prêter leur concours jusqu'à ce que
• III lieg., cap. ii, 3G ad ullim. — * Berruyer, Histoire du peuple de Dieu, lom, lY, pag. 443. — » III Reg., cap. ni, 1.
B j'aie achevé la grande entreprise qui m'a été confiée *. » Ainsi les premières relations qui se seraient établies entre les deux souverains auraient été consacrées par le nom de Jéhovah, dont le futur temple devait être la gloire de Salomon et la grande préoccupation de son règne. Ce fut sous de tels auspices que la princesse égyptienne quitta les bords du Nil pour venir régner sur les rives du Jourdain. Quel changement depuis Moïse! Les fugitifs d'Israël, échappés jadis à la verge de fer d'un Pharaon, offraient aujourd'hui à une fille des Pharaons de partager un trône envié de tous les souverains. Esclaves autrefois, ils avaient bâti les pyramides; libres aujourd'hui, ils demandent à la terre des pyramides des ouvriers pour construire à Jéhovah un temple digne de lui!
9. En venant prendre possession de son nouvel empire, la fille Sitoationdi
'- '■ royaume
des rois égvptiens put admirer à la cour de Salomon une magniii- d'iVracU
OJ i i o répoque de
cence qui ne le cédait en rien à celle du palais de Memphis. « Les cetteaiuaaca principaux officiers du roi d'Israël étaient Azarias, fils du grand prêtre Sadoc; Elihoreph et Ahia, secrétaires royaux; Josaphat, chargé des archives de l'Etat; Banaïas, généralissime des armées; Sadoc, le grand prêtre; Azarias, fils de Nathan, capitaine des gardes; Zabud, son frère, conseiller intime et ami du roi; Ahisar, grand-maître du palais, et Adoniram, surintendant des impôts. Douze gouverneurs, établis à la tête de chacune des tribus, maintenaient l'ordre dans tout le royaume. Juda et Israël, devenus un peuple aussi nombreux que le sable des mers, jouissaient, au sein de la paix et de l'abondance, des richesses de leur belle patrie. La domination de Salomon s'étendait depuis la frontière égyptienne jusqu'au tleuve de l'Euphrate; toutes les nations compiises dans ces limites extrêmes lui payaient le tribut et obéissaient à ses lois. Le palais du roi était le centre où venaient aboutir toutes ces richesses. Chaque jour on apportait pour la table royale ei pour les officiers de la cour trente mesures de fleur de farine et soixante de farine ordinaire, dix bœufs gras et vingt autres non engraissés et pris dans les pâturages, cent moutons. Tel était l'approvision-
• Euseb. Pamphil., Prœpar. Evang., lîl). ix, cap. xxzi.
4ifi HISTOIRE DE l'Église. -< v* époque (1001-586).
nemont quotidien, sans compter les cerfs, les biches, les bufiOles ni les oiseaux privés ou sauvages que fournissaient les vastes campagues de i'Euphrate. Juda et Israël habitaient en paix, chacun à l'ouibre de sa vigne et de son figuier, depuis Dan jusqu'à Bersabée '. » Salooion avait introduit dans son royaume un luxe qui dut singulièrement frapper l'imagination de la multitude; nous voulons parler des chevaux. Déjà nous avons vu David se réserver cent quadriges, après sa victoire sur le roi syrien, Adarézer *. « Salomoil réunit quatorze cents attelages 3, dont il répartit les chevaux dans les villes les plus convenables au pâturage. Les gouverneurs de provinces avaient soin d'approvisionner ces dépôts d'une quantité sutiisante d'oige et de paille *. Ces chevaux étaient achetés à grands frais en Egypte, à Coa ^ et dans les contrées syriennes. Le roi payait six cents pièces d'argent un attelage et cent cinquante un cheval ^. »
Euiréodcia 10. Tel était le royaume d'Israël, quand la fille du Pharaon SaioffiM 1 égyptien y lit sou entrée. La splendeur d'une telle alliance, le ^^psaumé"' contraste entre les souvenirs du passé et les gloires du présent, la ^um"y!^>ium prospérité et la paix qui permettaient à Salomon, en contractant cette union auguste, d'apphqaer le précepte de Moïse qui avait admis les Egyptiens au nombre des peuples avec lesquels la Judée pourrait entretenir des relations internationales ", tout concourait à rendre éclatantes les fêtes de ce mariage. Les acclamations populaires retentissaient sur le passage de la royale fiancée. Les chœurs de musique célébraient dans leurs chants l'éloge des illustres épcux. a U loi, disaient-ils, le plus beau des enfants des hommes, la grâce découle de tes lèvres et la bénédiction s'est reposée sur toi. Ceins ton glaive autour de tes reins, toi le plus
• III Heg., cap. iv, 1-25. — * 1 Paralip., cap. xviii, 4. Voir cliapitre précédent, p. oC9. — * Les chiffres du livre des Paralipomèaes diffèrent de ceux du livre des Rois, et la traduction de la Vulgale donne elle-même des nombres diffénnits de ceux du texte hébraïque. Nous reproduisons le chiffre doiuié p.ir Josèphe, et qui paraît à tous les comuieutateurs se rapprucUer le plus de ia vérilé. — * III lieg., cap. iv, 2G-28. — * GoUe localité, qui a dû être voisine des Irontières juives, nous est maintenant inconnue. — ^ II Paralip,, cap. I, lU-n. — ■' Deuteron., cap. ssiu, 1, 8.
puissant des guerriers. Dans la splendeur de ta majesté et le charaie de ta radieuse figure, parais à nos yeux, que le bonheur suive tes pas, règne dans !a vérité, la douceur et la justice. Ta main sème autour d'elle les merveilles; tes flèches, à la pointe acérée, ont trouvé le chemin du cœur de tes ennemis. Les peuples se courberont sous ton empire. 0 Dieu! votre trône est assis sur l'immutabilité des siècles, le sceptre de la direction est le sceptre de votre règne. 0 roi, tu as aimé la justice et tu as poursuivi l'iniquité de ta haine puissante, c'est pour cela que Jéhovah ton Dieu t'a choisi au milieu de tes frères et a sacré ton front de l'huile sainte. Sous tes lambris revêtus d'ivoiie, la myrrhe, l'ambre et l'aloës parfument tes vêtements. Les filles des rois t'en ont fait hommage. La reine s'est assise à ta droite, son manteau royal était brodé d'or et reflétait dans leurs variétés les plus riches couleurs. Fille des rois, prête l'oreille aux chants d'allégresse de ton peuple, vois ses transports, oublie en ce jour le pays qui t'a vu naître et les palais de ton père. Le roi t'environnera de sa tendresse. Jéhovah le Seigneur est ton Dieu, tous les peuples adoreront sa majesté. Sous ses voiles dorés, sous l'éclatant tissu de son manteau, la fille du roi porte en elle-même une beauté supérieure à toutes les parures. Des chœurs de jeunes filles la conduiront vers le roi; ses compagnes lui formeront un joyeux cortège et l'introduiront dans le palais d'Israël. 0 reine, tes fils te rendront un jour les souvenirs dû toit paternel, tu les enverras régner sur tous les trônes de la terre; ils rediront d'âge en âge ton nom béni, et les peuples chanteront ta gloire M »
11. Ce fut dans cette circonslance que Salomon composa l'épi- citatioiis da thalame sacré, connu sous le nom de Cantique des Cantiques 2, où ^canu'iueef
1 Psalm. XL.'V întegr. Ce psaume a pour litre Canticum diledo. Bossuet a cru pouvoir eiirat'.acUer la composition au mariage de Salomon. C'est sur son auîorilii que nous le reproduisons ici. (Bossuet, In Canticum Canticorum prcefatio, art. 1.)
- M. Renan lui-même prouve que le Cantique des Cantiques ne peut avoir é!é composé que « fort peu de temps après la mort de Salomon.» (Rouan, le CdTttiijue des Cantiques, pag. 95) Cependant le savant critique ne convient pas qu'il soit l'œuvre de Salomon lui-même. Nous aurons l'occasion de dira
444 HISTOIRE DE l'Église. — v* époque (1091-386).
la plu? suave poésie se revêt d'un mysticisme prophétique dont tous les siècles ont compris la divine sublimité, a Le cortège qui amène mo fiancée, dit-il, ressemble à la majesté des coursiers d'Israël el ues chars du Pharaon; elle a la grâce et la beauté de la colombe *. » Un dialogue pastoral s'échange entre les deux époux, a Je suis le narcisse de Saron et le lys des vallées. — Comme le lys au milieu des épines, ainsi s'élève ma fiancée parmi les filles des hommes. — Comme le pommier cbargé de fruits parmi les arbreîs de -la forêt, ainsi s'élève le fiancé de mon âme au milieu des fils des hommes. J'ai trouvé le repos sous son ombre désirée, et ses fruits sont doux à mon cœur. 11 m'a introduit dans ses celliers, il a arboré sur ma tête l'étendard de son amour. — FiUes de Jérusalem, par les cerfs et les biches de vos montagnes, je vous en conjure, respectez le repos de ma fiancée, et ne troublez point les douceurs de sou sommeil. — La voix de mon fiancé est parvenue jusqu'à mes oreilles; il vient lui-même, franchissant les montagnes et traversant les collines. Il est pareil au cerf agile et au faon des biches. Il me parle : Lève-toi, me dit-il, sœur de mon âme, douce colombe, et suis-moi. Déjà l'hiver a rephé son manteau de frimas, les pluies ont cessé, les fleurs ont fait leur apparition sur notre terre, les oiseaux font entendre leurs mélodies; la voix do la tourterelle a été entendue dans nos campagnes; le figuier voit rougir ses fruits empourprés; les vignes en Heurs (.'xhalent leurs parfums. Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; il a fixé sa demeure parmi les lys des champs *. » Les filles de Jérusalem célèbrent dans leurs cantiques la renconlre des deux époux, et l'entrée triomphale au palais de Sion. « Quelle est celle-ci qui s'élève du désert comme un nuage odoriférant, parfumé des vapeurs de l'entons et de Ja myrrhe? — Voici la litière de Salomon. Soixante braves, les vaillants d'Israël, l'escortent; tous portent le glaive, tous sont habiles à l'art des combats; chacun d'eux a ceint sa rcdoulable épée pour écarter les dangers de la nuit. La litière du roi
pourquoi et de relever à ce sujet une méprise singulière dius laqueU» M. liCDED est tombé.
' Cuntic. Cnnlic, cap. i, 8. — « Canlic. Cantic. cap. ii fure integr.
Salomon est faite de îjoîs de cèdre du Liban; des colonnes d'argent la soutiennent, les coussins de pourpre qui en forment le siège, reposent sur un trône d'or. Filles de Sion, sortez de vos demeures, et voyez le roi Salomon, perlant sur sa tète le diadème dont sa mère l'a couronné au jour de ses fiançailles, en ce jour de tant de joie pour son cœur * 1 » Salomon chante les pompes du couronnement. « Comme la tour d'ivoire de David, bâtie sur la montagne de Sion; mille boucliers y reposent, c'est l'arsenal des vaillants : ainsi, dans l'appareil de sa majesté, la reine s'est reposée. Viens du Liban, sœur de mon âme, tu seras couronnée! Descends des hauteurs d'Amana, des sommets du Sanir et de l'Hermon, des antres des hons, des montagnes habitées par les léopards*. 12. Plus haut que l'alliance de Salomon avec la fille des rois égyptiens, au-dessus de l'union des ces deux illustres époux, l'exégèse des Hébreux et la théologie catholique ont toujours vu dans ce chant nuptial, le symbole prophétique de l'imion de Jésus-Christ avec son Église, et de Dieu avec l'âme fidèle. « Loin de nous la » pensée, dit Aben-Ezra, d'interpréter ce chant sacré dans le sens » grossier d'an amour terrestre. Toutes ses paroles sont autant )) d'allégories; s'il n'en était ainsi, il n'aurait pas trouvé place dans » le recueil de nos livres canoniques. Il ne saurait y avoir de doute » à ce sujet ^. » La paraphrase chaldaïque, Maimonide et le rabbin Jarchi s'expriment de même ^. Toute la tradition juive, ainsi que le fait observer Bossuet, atteste cette croyance; la précaution de la Synagogue, qui ne permettait la lecture de ce Uvre sacré qu'à nartir de l'âge de trente ans, prouve le respect dont on voulait entourer cette divine parole, en ne l'exposant point aux profanations desiutelligences trop jeunes et trop éprises des sentiments vulgaires de la nature 5. L'Eglise catholique reçut des mains du Judaïsme e cantique de Salomon, avec les autres livres inspirés. L'épouse
Tradition du
Judaïsme
et du
Catholicisme
sur le
Cantique de*
Cantiques.
1 Cantic. Cantic, cap. m, 6-il. — * Cantic. Cantic, cap. iv, 4-8. — ^ Absitî ii^^it! ut Canticam Cnnticorum de amore carnali agat , sed omnia figu7'ate in eo
cuntur. Nisi enim maxirua ejus dignitas tsset , in sacrorum Librorum corpus non uisset relatum, neque de to ulla est controversia (Abcn-Ezra, In Cantic. Cuntic. Prœfatio). — » Voir Rosenmullerj/« Cantic. Canticor, frœfat., ar»^, 3. — s» Boa- •net, in Cantic. Cantic. Prœfat., art. 4.
44G HISTOIRE DE l'ÉJlISE. — V^ ÉlOUl^E (100l-5oÛj.
myslî'juc de Jésus-Cluist, qui venr.il fairo lleurir le lis de la vir^nilé parmi les épines de cette terre, n'hésita point à reconnaître dans le çliant nuptial de Salomon, l'hymne de l'alliance mystérieuse du. Verbe iiicarné avec les âmes. Saint Jean, l'apôtre de l'amour et de la pm'eté, transporte dans son Apocalypse des images empruntées au Cantique des Cantiques. Saint Denys l'Aréopagite l'appelle « le poème suave des amours divins *. » — Origène, dont « le génie » triomphant, dit saint Jérôme, s'était surpassé lui-même dans » L'interprétation du Cantique des Cantiques 2, » s'exprime ainsi : a L'épithalame de Salomon, sous la forme d'un dialogue entre un \) époux et sa fiancée, n'est rien autre chose que la parole de Dieu » adressée dans sou amour aux âmes créées à son image , et à » l'Eglise la mère des âmes ^. » — Saint Grégoire de Mysse tient le même langage : « Ce chant, dit-il, est le mystérieux portique qui » nous fait pénétrer dans le sanctuaire où se réalise l'union de D l'âme hmnaine avec son Dieu^ » — « C'est l'alliance du Verbe tt divin avec notre humaine nature que chante ce glorieux épilha- » lame, » dit saint Alhanase^. — «Salomon, le pacifique, le roi » aimé du Seigneur, dit saint Jérôme*^, nous convie au festin uup- » tial de Jésus-Christ et de sou Eghsc, il chante la douceur de l'al- » liauce des âmes saintes avec leur Dieu. » — « Ce cantique, dit » saint Augustin^, est le chant d'amour que redisent les saints, en » célébrant l'alhance du roi et de la reine de la cité de Dieu, c'est- » à-dire le Christ et son Église. » — « Des hommes se sont trouvés, » dit Théodoret^, qui, dans leur ignorance du style oïdinaire des » écrivains sacrés, n'ont pas su franchir le voile de la lettre, et pé- » nétrer jusqu'à l'esprit divin recelé dans les profondeurs de ce M livre. Leur grossière intelligence s'est heurtée au blasphème. L Que n'étudiaient-ils mieux le langage du Testament ancien! Ils
* s. Dionys. Areopag., Eccles. hierarch., cap. m. — * Origenes ciim in t«*teris libris omnes vicerit, in Cantico Caniicorum ipse se vieil (S. Hieronyin., Prte- \l. iii du!is liumiiias in Cantic. Caniicor.). — ^ Origen., houiil. 1 in Cantic. Cuutic. — * S. Gregor. Ny?scii., homil. 1 in Cantica. — " Voy. Si/nopsis Scrip-
ur. sacr., apud S. Athauas. — « S. Hierouyin., Epist. ad Paulinum. — '' S.
Augnst., De Civilate Dei, lit. XVII, cap. xx. — 8 Theodoret., Commentar. in
Cantic. Cautic.j Praefat.
CHAP. 1. — LE CANTIQUE DES CANTIQUES (1000). -iiî
» auraient appris que la vérité s'y trouve mille fois cachée sous les » figures et les paraboles. » Saint Bernard, le dernier des Pères de l'Eglise, résume toute la tradition dans ces paroles : « Divinement Il inspiré, dit-il, Salomon célèbre dans ce cantique la gloire du p Christ et de l'Égltse, les charmes du saint amour et les mystères i> de l'union éternelle; il a exprimé tous les désirs de l'âme sainte 0 et toutes les allégresses dont la rempht l'Esprit divin, sous le » voile mystique de l'épithalame. Comme Moïse voilait l'éclat de son » visage, ainsi Salomon a voilé le rayonnement de sa parole; car, » à l'époque où il écrivait, quelle âme eût été assez forte pour sup- » porter la splendeur d'une telle gloire*? » Enfin Bossuet élevant après tant de siècles la voix de son génie, écho de tous les enseignements du passé , fait entendre cette solennelle doctrine : « L'union » ineffable du Verbe éternel de la sagesse divine avec l'Église et avec » les grandes âmes qui en sont la plus belle portion, le saint amour » qui les enflamme sont marqués dans l'Ecriture avec des caractères » qui font aimer et admirer ce mystère. En effet, le Verbe s'est » revêtu de notre nature, étant attiré sur la terre par la force de » cet a-niour, et il s'est uni si étroitement aux âmes élevées, qu'elles » sont un même esprit avec lui, selon le témoignage de saint Paul-, » Aussi TEgiise et les saintes âmes à qui le Verbe se communique, » s'attachent à lui, avec un amour et une fidélité qui leur donnent » lieu de dire ces paroles du même apôtre : Jésus-Christ est ma » vie ^, et celles-ci de David : Pour moi, mon bien est d'être uni » à Dieu *; et encore : Mon cœur et ma chair tressaillent de joie V pour le Dieu vivant^. C'est cet amour que Salomon décrit dans le » Cantique, oii il en exprime les transports avec une variété et » une élégance admirable : Salomon, qui a bâti ce temple, figure jo de la vraie Éghse, et qui porte lui-même le caractère de Jésus- » Christ dans son nom de Pacifique, et parce que Dieu dit de lui : Je » lui servirai de père, et il me tiendra lieu de fils ^. Il nous donna » ici une vive image de l'union de Jésus-Christ et da i'Eglise dans^
» S. Bernard., In Cantic. Cantic. serai. 1. — " 1 Cor., \î, 17. — ^ Phitipp., l, 21. —''Psabn. LX:;!i,28. — ^ P^a/w. Lxxxiii, 3. —^ Il Reg.,\u, U.
» l'amour conjugal, cet amour si saint et si chaste que Dieu lui- )i même a institué '. »
Théfirie de 13. Il uous en coûte de placer en regard de ces graves enseigne-
M. Renan .
BOT le ments consacrés par une tradition trente fois séculaire, les ironi-
S&stiqae dei
Caûtiqae». ques paioles inspirées à un savant moderne par un sentiment d'inexcusable légèreté. Mais il importe de fiure peser sur leurs auteurs la responsabilité des actes, il importe d'apprendre à notre siècle le peu de valeur réelle qui se trouve au fond des plus brillants sophismes, même quand ils provoquent les applaudissements d'une foule aveuglée, a Quand Bossuet et Chateaubriand croient admirer s la Bible, dit M. Renan, en admirant des contre-sens et des non- » sens, la docte Allemagne a le droit de sourire *. » Quand nous lisons l'étude que M. Renan a publiée sur le Cantique des Cantiques^, ce n'est point un sourire qui vient cfïleurer nos lèvres, quoique les contre-sens si vivement reprochés à Bossuet par le savant académicien ne fassent pas, peut être autant qu'il se l'imacine, défaut à l'œuvre nouvelle. Au nom de la France catholique, que nous ne séparons point de la France savante, nous déplorons amèrement l'erreur d'un esprit distingué qui assimile l'interprétation traditionnelle du Cantique de Salomon a a une » sorte de débauche métaphysique ■*. » — u Israël, dit M. Re- » nan, se laissait quelquefois distraire de sa haute destinée, et » durant des siècles on vit ce peuple oublier la mission religieuse » qu'il était appelé à remphr. Devenue la T'i're sainte pourl'huma- » nité civilisée, la Judée ne nous apparaît maintenant que comme » un pays de prêtres et de prophètes; tous les monuments de la j) littérature hébraïque sont, au premier coup d'œil, des livres fi saints. Mais c'est là une illusion résultant du préjugé qui ne nous » permet de voir dans les grandes choses que le principe même
* Bùââuet, inCanticum Canticorumprœfatio, inilio. Nous reproduisons ici le texte uiôrne de la traductioo de Bossuet, puliliéc pour l;i premier-, fois dau» l'cditiou di3 ses œuvres complètes par M. Lach.il L. Vives, 1862). — * Renan, E(u es d'histoire religieuse, pa{j. 73. — ^ Le Caulit/ue des Cdidiques, traduit de l hébreu avec une étude sur le plan, l'âge et le caractère du poème, par Ernest Renau, uiembrc de l'Iustilut, deuxième édition, l'aris, Michel Lévy, 1861, — * Rcnau, Le Cantique des Cantiques, pag. 119.
CJiAP. I. — LE CANTIQUE DES CANTIQUES (1000). 449
» qui en a fait la grandeur. Une étude attentive de ces écrits donnés » tous pour religieux nous révèle de nombreuses traces d'une vie » profane, qui n'ayant pas été le côté le plus brilkint du peuple )i juif, a été naturellement rejetée dans l'ombre. Par un miracle » cfnnige, et grâce à une méprise pour laquelle la critique ne sau- » r;iit se montrer bien sévère, puisqu'elle nous a conservé le plus v) ciuieux peut-être des monuments de l'antiquité, un livre entier, ^ oeuvre de ces moments d'oubli où le peuple laissait reposer ses » espérances infinies, est venu jusqu'à nous. Le Cantique des Can- » tûjues n'est pas la seule page profane que renferme la Bible, mais » c'est de beaucoup celle pour laquelle les scribes qui ont décidé du » sort des écrits hébreux ont le plus élargi leurs rè^^es d'admis- » sion'. » Des moments de distraction qui durent des siccies forment une bizarre alliance qui n'eût certainement pas échappé à la logique « étroite et inflexible ^ » de Bossuet. Mais sans être aussi rigoureux vis-à-vis d'une formule qui vise au paradoxe, il nous reste bien le droit de demander au savant critique dans quelle période de l'histoire juive il place « les siècles où l'on vit ce peuple » oublier la mission qu'il était appelé à remplir. » Vainement nous avons jusqu'ici déroulé une à une toutes les pages de cette histoire , « les siècles d'oubli » ne nous sont point encore apparus. Mais il nous reste à étudier les écrits dlsaïe, de Daniel, de Jérémie, d'Ezéchiel et des autres Prophètes. Peut-être cette révélation tardive viendra-t-elle alors surpendre nos espérances. En attendant, est-ce bien à l'époque où Salomon construisait à Jéhovah le temple prédit par Moïse, annoncé au peuple par David, prépaie par quarante années de conquêtes, et enrichi des dépouilles amoncelées de vingt nations ennemies, est-ce bien à cette époque que M. Picnan fixe la date « d'un des plus curieux monuments de l'anuquité, d'un » livre ea[ier, œuvre de ces moments d'oubli, où le peuple de Dieu B laissait reposer ses espérances infinies? » En vérité, c'est abuser de l'ignorante crédulité d'un siècle aussi rationaliste que le nôtre.
• Renan, Le Cantique des Cantiques , préface, jag. m, iv. — ^ Ou a déjà vn % jr^proche adressé à Bossuet et à l'école tbéoloo'iijue du x\!i« siècle parle **• critique (tom. I de cette Histoire, pag. 600).