‹ Histoire de l'église du Mans (volume 2)Chapitre 17 sur 53 · III · texte numérisé non relu

III

306 HISTOIRE DE t ÉGLISE DU MANS.

était d'y établir des moines à la place des chanoine^, Vabbaye de Marmoutier se trouvait alors dans Tune de ses plus belles périodes ; la ferveyr de ses religieux était telle, que de toutes parts on venait en demander poiu* les établir h la tète des monastères de France et d'Angleterre. Grand nombre de barons et de chevaliers y revêtirent l'habit de saÎDt Benoit; d'autres offrirent des églises ou des monastères (1). Cependant l'un des dons les plus considérables que Marmoutier reçut à cette époque fut celui que lui fit Gervais^ Désirant travailler au salut de son Âme^ dit-il lui-même, il se rendit à l'illustre abbaye y en la compagnie de i'évêque du Mans Arnaud , et ils supplièrent tous les deux longtemps et avec instance le bienheureux Barthélémy, qui gouvernait alors le monastère , d'accepter l'offrande de l'égUsede Saint-Guingalois, avec toutes les églises, terres^ di'oits et revenus qui en dépendaient, exempts de toutes exactions et autres tributs, pour en jouir désormais paiâblement, et y établir des moines qui nuit et jour s'y. consacreraient au service de pieu. L'abbé accepta enfin cette donation , à laquelle consentirent les parents du jEbndar leur et les chanoines qui desservaient encore l'église. Afin d'éviter les contestations qui pourraient s'élever dans la suite , Gervais, sa mère, ses frères, et chacun des chanoines reçurent des moines une certaine somme : Gervais , quatre mille sous (2) ; Elisabeth sa mère, cent sous; Adam, dix livres (3); Robert, dix livres; Gervais, clerc, cent sousj les chanoines Ursus, quarante sous ; Haimoin, trente sous; Ranulfe, quarante sous;^ Orderic, trente sous; Guyj quarante sous; Fulcoïs, soixante sous; Gautier, vingt sous; Herbert, quarante sous; Teduin, quarante sous; Wi terne, quinze sous ; Garnier, vingt sous (4).

(t) D. Mabillon, Acta Sanctorum O.S. B., ««cul. vi, part. 2, p. S84 9isoq.r- Annales 0, S. B., lib. LXIII, nura. 11, 12, 13, et passim. — Salmon, Chroniques de Toiiraine, p. 318, 381, 394.

(2) Au pouvoir actuel de Targent, cette somme équivaut à 112800 fr.

(8) Soit 5632 fr.

(4) La charte originale qui contient cette fondation est conservée aux

ÀKNÀUD. 397

lie prieuré de Saint-Guingalois ne tarda pas à devenir l'un des établissements religieux les plus importants du diocèse du Mans. Le prieuré du Houx, à Jupilles, ;foïid^rea.l219 par Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou et du Maine, en rhonneur de saint Biaise , et Cjelui de Mansigiié , fondé avant Tannée 1125, avec sept cures,, étaient à la nomination du prieur; Le nombre des religieux avait été d'abord indéterminé , et il est à croire qu'il fut assez grand; il fut ensuite réduit à un prieur et six moines. La conventualité fut longtemps conservée dans ce monastère (1). Entre les premières possessions de ce prieuré il faut compter la cha* peHe de $aint-Sauveur et le bourg qui l'environnait , à Ghàteaii-du-Loir : ce fut un don du fondateur (2) ; les églises deSaint- Pierre de Jupilles, Sainte -Cécile, Saint -Jean de Ghahaignes , pour laquelle il y eut peu après contestation, de SaintrAignan (3), Saint-Pierre de Lavardin, Saint* Martin de Mansigné , Lavernat et Montabon.

A l'exemple de Gervais de Cliâteau-du-Loir , d'autre» seigneurs firent des dons considérables au prieuré de Saint-Guingalois, entre autres Hubert de Mansigné; mais son fils, nommé aussi Hubert, intentarun procès aux religieux , qui obtinrent la paix en cédant une partie de Jeurs droits (4). Le domaine féodal de ce monastère se composait de la seigneurie d'une partie de la ville de Chàteâudu-Loir (5), qui était une baronnie; et son écusson (6), qui

archites de la Sarthe. Elle a été publiée par D. cKAchery , Spicilegium^ t. XI, p. 296, et par D. Mabitton, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcul. vi, p«rt. 2, p. 9S8. -^Ménage avait déjà publié une partie considérable d*une ampliation de cette charte, mais il s'était trompé en la rapportant i Tannée 1319. — Voir encore Bilard, Analyse des documents historié

4Fiii#,etc,,a* 308,

(1) Salmon, Chroniques de Touraine, p. 395. •— GauTin, Géographie amienne du diocèse du Mans^ p. 813.

(2) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. S71. — Caurâ, Géographie antienne du diocèse du Mans, p. 494.

(8) Sanctus Anianus de Montisabonica,

(4) Bilard, Analyse, etc., n» 309.

(5) Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 619, 6|ft.

(6) jyargwtà una clef d'yar.

30S HISTOTBE DE L^ÉOUSE DU MANS.

lui avait ét^ donné dès son origine^ portait la marque de sa soumission directe au Saint-Siège. En effet , dans le Liber oensuum(i}, dont la rédaction première remonte aa moins au temps de Gharlemagne , et qui n'a p^s admis d'addition postéirietirement au pontificat d'Innocent ÏII , le prieuré de Saint-Gningalois est coté pour une contribution de tous les sept ans^ mais cpii est considérable; Saint-Guiugalois est même le seul établissement de notre diocèse, soit religieux soit séculier, inscrit sur ce registre (2). Il est vrai que ce précieux monument n'est pas parvenu tout estier jusqu'à nous.

Pour que rien ne manquât à la solidité de la fondation de Saint-Guingalois , le bienheureux Barthélémy obligea Gervais de Château-du-Loir à demander la confirmation de son établissement au Saint-Siège. Alexandre II l'accorda volontiers par une bulle adressée à l'abbé de Marmoutiery et datée du 23 septembre , de l'an septième de son pontificat, de l'incarnation de Jésus - Christ 1067 , indiction sixième (3). Malgré toutes lès précautions prises par les religieux de Saint-Guingalois pour s'assurer la paix , ils ne purent pas toujours l'obtenir, comme nous l'avons vu pour Mansigné ; ils eurent plus tard des difficultés plus gravies encore au sujet de l'église de Saint-Jean de Chahàignes contre Geoffroy de Mayenne et Simon de la Chartre ; mais avec l'aide desévêquesdu Mans, des archevêques de Tours, et surtout du Saint-Siège, ils parvinrent à faire triompher leurs droits (4).

L'évèque Arnaud se montra d'abord disposé à favoriser

(1) Publié par Genni , à Rome, en 1760. Monumenta dominatU PonUficicBt 2 vol. in-40.

(2) Provincia Turonensis. — JlAajus Monasterium juris beati Pétri est— Singulis septenniis 1 lib. arg. et pro ecclesia sancti Guincolel X sol. Genoman. monete, etc. In episcop. Genomanens. Ecclesia sancti Guî; colei XII dn. de Castro Gadurciar.. — Patrologie, t. XGVIII, col. 485.

(3) D. Martène, Histoire de V abbaye de Marmoutier, part. 1, t. I p. 4i«.

(4) Bilard, Analyse des documents historiques ^ etc., d<» 810-311.

AltNATJD. 309

Tabbaye de Marmoiitier. Sur la demande de Fabbë Barthélemy, il accorda dès Tannée 1068, la seconde de son épiscopat, la confirmation de tout ce qu'elle possédait alors dans le diocèse du Mans : Saini-Guingalois de Château-du-Loir, .Saint-Hippolyte de Vivoin, Saint-Martin de Laval et le lieu de Saint-Malo, à Sablé. L'abbaye de Marmoutier avait d'autres dépendances dans le diocèse , comme Notre- Bame de Torcé , Saint-Célerin, Saint-Cyr et Sainte-Juliette de Bouère, Saint-Martin de Lavardin et d'autres encore; mais l'acte qui nous fournit ces renseignements désigne seulement les principales de ces possessions. Deux fois Tévéque Arnaud se rendit au prieuré de Saint - Léonard de Bellême, en 4074, et à une autre époque demeurée incertaine (i) ; il s'y trouva réuni avec plusieurs évèques et abbés venus pom* célébrer la fête du saint solitaire manceaii , et il y donna des marques de sa sympathie pour ifarmoutier. Toutefois , on fait remarquer qu'il exigea Tingt livres de deniers (2) pour accorder la confirmation dont nous avons parlé. Or, il était contre l'usage des prélats de rien exiger pour un pareil service; à peine quelques seigneurs laïques se permettaient-ils de semblables exactions (3).

, Malheureusement d'autres faits encore prouvent l'avarice de l'évêque Arnaud. Lorsqu'il visita le prieuré d'Avesnières, il exigea un cheval de prix des religieuses, pour les investir des terres que le seigneur de Saint-Berthevin leur avait données (4). Il fit (Quelques dons à l'église cathédrale; mais les contemporains les regardaient comme peu considérables pour un prélat qui jouissait d'une véritable opulence, et qui avait si largement profité des dépouilles de

(i) Orderic Vital et Gilles Bry de La Clergerie, qui rapportent ces faits, citent des dates évidemment erronées. Cfr. D. Bondonnet, Les Vies des évégues du Mans, ^. A4\.

[%) Au pouvoir actuel de Targeut, cette somme équivaut à 11264 fr.

(8) Baluze, Miscellanea, t. Vil, p. 199. — D. Martène, Histoire d^ i'abàaye de Marmoutier.

(4) Çartularium beçtiB Marias Çariiatis Andeg,^ o« 99l((

MO HISTOIRE BS L'ÉaUSE DU MANS.

l'Angleterre (1). D'après ces faits, il est permis de coûjaûturer que quelque motif d'un intérêt sordide inspira A notre évéque les mauvais sentiments qu'il conçut à l'égard de Marmoutier.

U entreprit^ de concert avec ses chanoines, de ravir A oe célèbre monastère l'autel de Yivoin, dont le pieux Vaigrin avait garanti la possession^ d'accord avec le chapitre. L'abbé Barthélémy, qui travailla avec tant d'efficacité à rétablir la paix, que des seigneurs laïques voulaient trouUer , ne parvint^ ni par prières ni par remontrances, à fléchir l'ei»prit du prélat. Il adressa cependant à ses antagonistes une lettre très - forte ^ dans laquelle il leur rappelle, la nécessité d'observer les engagements contractés, il insiste sur la dignité de l'Église de Saint-Julien qui serait violée, s'ils manquaient à leur parole; enfin, il cherche à leur faire comprendre que leur conscience est intéressée à maintenir une association de prières avec Marmoutier (3). Ces raisons, aussi solides que bien exprimées, ne firent aucune impression sur l'esprit du prélat et des chanoines, et Bai'thélemy dut acheter à force de présents la justice due à sa cause seule.

Arnaud témoigna encore son mauvais vouloir envers l'abbaye de Marmoutier dans une autre occasion. Pendant la longue vacance du siège épiscopal qui précéda l'élection de ce prélat, le seigneur de Sablé et de Craon, Robert le Bom^guignon , donna plusieurs marques éclatantes du respect et de la dévotion qu'il avait pour Marmoutier. On le vit plus d'une fois faire le voyage de Tours pour s'y recommander aux prières des religieux. Un jour Robert vint avec son épouse Haduise, surnommée Blanche, afin d'y oftrir à Dieu ses vœux et de demander les suffrages de la congrégation ; l'abbé Albert leur accorda ce qu'ils imploraient avec tant d'humilité, et le prince, en reconnaissance, exempta le monastère des péages auxquels il se

(I) D. Mabillon, Vetera analecta, t. IIÏ, p. 287.

(«) Idem, Acta Sanctorum 0. S. B., sœcîil. yi, port. ï, p. SW.

AKNAtJt). 31 4

trouvait soumis à Graoii^ à Sablé ^ et généralement dans toutes ses terres (i).

La ville de Sablé avait alors' plusieurs églises ; la plus ancienne avait été d'abord dédiée à Notre-Dame , mais ayant été détruite /elle fut rebâtie en Thonneur de saint Martin, et servit de paroisse : car primitivement la paroisse était à Solesmes. Hubert de Beaumont, vicomte du Maine, bâtit tout près une autre église euTlxonneur de saint Malo, dans laqitelle il mit quatre chanoines , et leur donna cette église de Saint-Martin et toutes les autres églises du lieu. Les choses restèrent en cet état jusqu^au temps de Robert le Bourguignon (2) , où, les chanoines ayant cessé de donner dé Tédification au public y ce seigneur appela des moines de Marmoutier , et les établit dans Téglise dé Saint-Malo, qui prit ensuite le nom de Saint-Nicolas. Aux prébendes des chanoines Robert ajouta quelques revenus en faveur des moines. L'église de Saint-Malo se trouvait dans Tenceinte inème du château; elle avait été établie pom' le service du seigneur et de sa famille, selon un usage presque universellement suivi alors ; mais parmi les droits que le fondateur accorda aiix religieux , il leur donna celui de construire un bourg , et ce fut ce qui occasionna probablement peu de temps après le changement de nom et de lieu (3). On croit que Robert le Bourguignon fut Fauteur de ce changement , par la dévotion qu'il portait au saint évéque de Myre, et qu'il témoigna par ses dons à l'abbaye

(1) D. Martène, Histoire de V abbaye de Marmoutier y t. I, part. 1, p. 377.

(2) Du Chesno, les Sainte-Marthe, de MaroUcs, le P. Labbe et d'aiitfes font sortir Robert le Bourguignon de la maison de Bourgogne; Ménage, au contraire, soutient qu'il était de celle de Nevers.

(3) Quoique la charte de fondation du pfieuré de Saint*Nicolas de Sablé ait été déjà publiée par D. Luc d'Acbery , Spicilegium , t. XI, p. 494, parBaluzc, Miscellanea, t. Vif, p. 195, et par Ménage, Histoire de Sabléy part. 1, p. 77, nous la reproduisons cependant à cause de l'intérêt général qu'elle présente ; et d'ailleurs nous l'ayons revue sur l'original. Pièces justificatives, n« xxxi.

3iS HISTOIRE DE L^ÉGLISE DU lfÀN8.

de Saint-Nicolas d'Angers (1). Il faut aussi remarquer qtn les chanoines ne se contentèrent pas de favoriser Tenl des moines en Féglise de Saint-Malo^ mais encore deouài' dèrent et obtinrent d'être .revêtus de l'habit monastique (2). Le prieuré de Saint-Nicolas reçut dès son origim des biens considérables^ soit de son fondateur^ qui montra constamment dévoué à Marmoutier (3), soit d'i seigneiu^.

Parmi ceux-ci, il faut compter Guillamne Martin ^^ seigneur de Grez-en-Bouère. 11 donna la métairie ci» Coudre (4) , s'engageant à y bâtir une église et une maiso: monastique, si le chapitre de l'abbaye consentait à 1 donner un religieux pour l'habiter; à fournir à ce reli gieux des livres , des ornements et toutes les aui choses nécessaires à la célébration des divins mystères à lui donner des meubles, un valet et un cheval; à nourrir et vêtir durant sa vie; et promettant qu'ap: sa mort il laisserait la terre où ce prieiu'é serait situé po fournir à la dépense et à ^entretien du prieur. L'o parut trop avantageuse aux religieux de Marmoutier po la refuser; ils lui accordèrent un religieux prêtre, nom Pierre; et aussitôt Guillaume Martin consomma se

offrande dans le chapitre de Marmoutier, et en dépoi la charte surTautel, après avoir prié les reUgieux de recevoir au nombre de leurs frères, et de lui donn l'habit monastique, au moins à la fin de ses jou L'année n'est pas désignée dans l'acte qui relate ces fai on croit qu'ils sont de la même date que la fondation prieuré de Sablé. On ne sait pas non plus combien temps ce prieuré subsista ; il y a beaucoup d'apparea^

(1) Ménage, Histoire de Sablée part. 1,p. 79* • (î) Idem, loc. cit.f p. 934.

(3) Geoffroy de Sablé intervint en faveur des moines de Marmont-^ dans là fondation du prieuré de Saint-Martin de Lamballe par Geoillr^ BotcrcI, comte des Bretons, en 1084i *- Guimart, Histoire des évé* de Saint'BrieuXy p. 160,

(4) De CoMreio,

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que l^glise ayant défendu aux religieux de demeurer seuls 9 on Vunit à .celui de Sablé (i); c'est ainsi que ce prieuré s'augmenta en peu d'années. D'ailleurs la famille du fondateur lui conserva toute sa protection. Renaud ^ fils de Robert le Bourguignon , mérita d'être compté panni les principaux bienfaiteurs de Marmoutier; il con« finna tout ce que ce monastère possédait ou pourrait posséder dans la suite sur ses terres. Il conseiitit cet acte à la prière de l'abbé Barlhélemy^ et dans le chapitre, où il était venu se recommander aux prières de la communauté , en partant pour le pèlerinage de Rome (2).

Toutefois le prieuré de Saint-Malo éprouva quelques contradictions. Lorsqu'il fut transféré hors de la ville , du temps de Robert le Bourguignon , comme nous l'avons dit, il fut nécessaire d'obtenir l'autorisation de l'évêqué pour bâtir une nouvelle église, et Arnaud la refusa. L'abbé Bar* fhélemy se plaignit au concile de Poitiers , où présidait l'archevêque de Lyon, légat du Saint-Siège, et obtint gain^ de cause; mais le prélat, humilié, voulut se venger, et suscita de nouveaux embarras aux moines (3). . De leur côté, les religieux de la Couture réclamèrent, &a nom de leur prieuré de Solesmes, une indemnité pour les (iroits concédés à ceux de Marmoutier. En effet, les pférogatives que l'église de Solesmes possédait autrefois, en qualité d'église-mère , sur celle de Sablé, avaient passé au nouveau prieuré par la donation de Geoffroy le Vieux. Les religieux de la Couture étaient d'aillem's poussés à faire cette réclamation par l'évêqué Arnaud, qui exerçait ime grande influence dans ce monastère , ainsi que nous le dirons bientôt. L'abbaye de Marmoutier, appuyée sur le témoignage de Robert le Bourguignon, son bienfaiteur, refusait de reconnaître ces droits, et produisait de fausses

(i) D. Màrtène, ttistoire de V abbaye de Marmoutier y t. I, part. 1, p. 422.

12) Idem, loc, cit,

(8) Idem, loc, cit, — D. Mabillon , Acta Sanctorum 0, S. B. , MeclU. Yiy part. 2, p, 888.

pièces^ qui représentaient l'église de Sablé comme fondée antérieurement à celle de Solesmes. Après plusieurs années de négociations infructueuses entre les religieux des deux monastères^ il fut convenu que l'archevêque dé Tours^ Raoul de Langeais^ et Tévéque du Mans se rendraient à Sablé , et que les parties plaideraient leur cause devant les deux prélats. L'assemblée se tint le 36 décembre; outre Tarchevôque et l'évêque', on y voyait encore Fabbé Barthélémy y Robert le Bourguignon > plusieurs chanoines du Mans^ les principaux religieux des deux monastères et quelques seigneurs laïques. Après la lecture de plusieurs diplômes et pièces anciennes ; Arnaud ordonna au nom de Dieu et de saint Julien à Robert le Bourguignon de parler» Ce seignem^ exposa longuement tous les motifs qui pouvaient être favorables à la cause de Marmoutier. Cependant les prétendues traditions qu'il allégua ne furent pas admises sans examen; celle en particulier qui faisait l'église de Sablé antérieure à celle de Solesmes , fut rejetée par Tar^ chevôque, qui conserva aux moines de Solesmes leurs droits sur les sépultures de Sablé. C'était un souTenir du rang qu'avait occupé l'église de Solesmes à l'époque où se conservait encore l'ancienne division par bourgs publics; on aperçoit dans cette relation les traces du changement insensible qui s'opérait; les droits sur les sépultures furent ceux qui se maintinrent le plus longtemps. Ce qui se passait à Sablé et à Solesmes avait lieu à la même époque dans les autres parties du diocèse. Quant aux autres droits et prérogatives , leglisê de Saint-iUalo fut reconnue pleinement indépendante (l).

Le lendemain, tous les personnages qui avaient pris part ail jugement prononcé la veille se réunirent dans l'hôtel de larchevèque, qui était au bourg de Saint-Martiu , ou Saint-Nicolas. Arnaud somma Robert le Bourguignon de chasser les moines de leur monastère, et. d'y rétablir les chanoines. Le prélat appuyait son odieuse requête sur ce

(1) Ménage, Uistoire de Sablé, part. 1, p. 38ft-837.

que les moines avaient été- mis en possession de l'église de Saîût-Malo sans son autorisation. L'abbé Barthélémy et ses moines protestèrent qu'ils avaient obtenu du prélat luimême les facultés nécessaires; ils ajoutèrent qu'ils possédaient encore la charte par laquelle il leur garantissait cette égliâe. Arnaud nia positivement qu'il eût jamais signé un tel acte , et il ne voulut pas même en faire Taveu loraque l^archevêque déclara qu'il en avait été personnellement témoin , et rappela la circonstance. Il exigea que la pièce fût représentée, et Arnaud fut enfin contraint d'avouer qu'il avait confirmé à Marmoutier l'église de Saint-Malo de Sablé avec ses autres possessions dans le diocèse du Mans.

Cet aveu, arraché par la nécessité , n'était pas propre à changer les dispositions du prélat ; il se montra plus vif qu'auparavant dans la poursuite du but qu'il se proposait, et il pressa avec de nouvelles instances le seigneur de Sablé de chasser les moines. Robert n'écouta pas ces sollicitations. Ce seigneur suivait en cela les lois de la justice ; il obéissait aussi à l'impulsion de son temps : car de toutes parts on substituait des moines aux chanoines; mais outre ces raisons générales, des liens particuliers l'unissaient à Marmoutier : en effet Salomon l" de Sablé s'y était consacré à Dieu peu de temps auparavant, et il y vivait probablement encore (\), Arnaud n'ayant pu obtenir de Rob^t le Bourguignon l'acte de violence qu'il lui demandait, résolut de Texécutei* lui-même, et il jeta l'Interdit sur l'église de Saint-Malo, et sur toute la terre de Sablé. A celle nouvelle , les religieux de Marmoutier et les habitants de Sablé envoyèrent supplier Tévèque de révoquer sa sentence; mais il reiu?a même d'entendre les députés. Robert le Bourguignon le pria de faire juger leur difl'érend par Tarchevêque de Tours : car il ne pouvait se rendre de sa personne au Mans, à cause d'une guerre qu'il avait en ce moment. Cette nouvelle démarche ne fut pas plus agréée.

(1) Ménage, ffistoirede Sablé, part, i, p. 10.

Robert porta une plainte en forme au métropotitain ; mais, durant tout ce temps-là^ Sablé demeui'ait sous Finterdit, et Arnaud ne paraissait pas disposé à céder , lorsqu'une cause étrangère amena une solution à cette bcouillerie.

En 1076, Main ou Maino, évéque de Rennes, étont venu à mourir. Sylvestre de la Guerche, seigneur de Pouancé, fut élu la même année pour le remplacer* Selon Tusage du temps , il fut sacré à Tours par le métropolitain, qui convoqua Arnaud à y prendre part. L'évêque du Mans ne put refuser de se rencbe à Tordre de son supérieur. Les évêques d^ Angers et de Poitiers se trouvèrent aussi à Tours. Quelques jours après la solennité du sacre, rarchevèque réunit les quatre autres prélats, beaucoup*de chanoines, et appela les moines de Marmoutier pour présenter leur plainte. Ils le firent , apportèrent les titres qui étaient en leur faveur, et obtinrent une sentence conforme à leurs intérêts. Le coup était rude pour Tévêque du Mans ; il chercha à incidenter ; mais ses subterfuges ne purent le garantir : les évêques , et celui d'Angers en particulier, lui adressèrent des reproches qui durent lui être pénibles. Arnaud ne consentit pas néanmoins à lever l'interdit , malgré les instances des autres évêques. Il voulut différer, prétextant la nécessité où il était de consulter le chapitre, sans lequel les évêques du Mans ne décidaient rien. On lui accorda huit jours pour cette délibération, et un moine de Marmoutier fut chargé de raccompagner à son retour pour recevoir l'absolution de Tinterdit , si Tévêque se décidait à raccorder dans le terme prescrit, et pour la prononcer * lui-même au nom de Tarchevêque , si Arnaud persistait dans son entêtement (1). Il paraît que Tévêque du Mans persévéra dans ses sentiments, et. que l'archevêque de Tours leva lui-même l'interdit (2). Telle fut la fin de cette longue discussion, dans laquelle l'évêque Arnaud laissa paraître peu de franchise , et ime obstination que noue

(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 888, ($) Idem^ p, 80.

ABNAUI). 317

reth)uverons bientôt dans des affaires plus importantes encore. Quant au différend entre Marraoutier et la Couture , il ne se renouvela plus. Un accord intervint du temps de l*évéque Hoël, successeur d'Arnaud ; peu à peu les prérogatives dont avait joui d abord le prieuré de Solesmes passèrent à celui de Saint-Nicolas , en vertu de conventions consenties des deux côtés (1),

L^abbaye de Ma'rmoutier eut à la même époque avec un seigneur manceau \m autre procès, dont la fin fut différente, et qui mérite d*être remarqué comme un trait des moeurs du temps. Le seigneur de Ranay (2) inquiéta les moines de Marmoutier au sujet d'un moulin qu'ils possédaient sur le Loir. Cette affaire fut terminée par im duel judiciaire dans la cour d'Alberic de Montoire, et la victoire resta au champion des moines (3).

Les dispositions peu favorables de Tévêque Arnaud envers Tabbaye de Marmoutier ne doivent cependant pas le faire considérer çommç un adversaire systématique de rétat religieux. Il donna plusieurs fois des marques non équivoques de sympathie pom* les établissements- monastiques de son diocèse ou 'des diocèses voisins. L'année même où sa conduite fut condamnée à Tours, en 4076, il se rendit à Nogent-le-Rotrou , au diocèse de Chartres , sur les limites du Maine , afin de prendre part à la dédicace de régïise et du prieuré de Saint-Denys. La cérémonie fut accomplie par Tévéque de Chartres, Geoffh)y, et par

(i) L*aii de ces accords est de Tannée 1095; il fut passé en présence de Robert de Sablé, fils de Robert le Bourguig^non , et de Foulques de Soudé {de Soldiaco)y terre seigneuriale de la paroisse de Vion. Ménage, Histoire de Sabléf part, i, p. 81.

(S) Gonstantins de Radenaco,

(8) De Pétigny, Histoire archéologique du Vendomois , p. 115. — Gfr. Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 11. — Le Gorvaisier, p. 524. — Pesche, Dictionnaire historique delà Sarthe, t. U, p. 152. — GauTÎn, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 64. Les trois derniers rapportent à Tan 1070 un duel qui eut lieu à Gourgenard, entre Guillaume de Cormes et Bertbelot Gorilel, devant le doyen et le chapitre dU M<Mllî mais ce duel ll*eut lieu que deux siècles plus tard, en 1S70,

quarante ans par Hugues , sous lequel elle jouissait d' grande prospérité (i). Un seigneur nommé Gnillamni de Braissa lui donna une église dédiée à saint (îervais ei saint Protais, et située vraisemblablement dans le de Séez , à la condition d'y fonder ime abbaye. Cette fon dation n'eut pas lieu; et Guillaume reprit l'église men-:^ tionnée poiu» la donner à l'abbaye de Saint-Florent d Saumur, qui s'engagea â y établir im abbé et des moim Les religieux de Lonlay réclamèrent ; et comme ils étai bien vus de Guillaume le Conquérant, ils se plaignirent à prince. L'affaire fut jugée en sa présence, et Tondonnag de cause au monastère de Saumur. Sous l'abbé Rannulfï vingt à trente ans plus tard, la dissension fut sur le point se ïé veiller; mais les moines de Lonlay n'ayant pas co: paru au jugement, furent condamnés par contumace {

L'abbaye de Saint-Florent obtint encore d'autres ava^ tages dans le diocèse du Mans. Des clercs séculiei*s s'était emparés de l'église de Loudun (3) , et voulaient la recc» struire, afin d'y afiermir leurs prétendus droits; mai» la prière de Vèibhé Sigon , Arnaud du Mans et d'Angers la firent restituer aux moines (4). Vers le mè: temps , Raoul II de Beaumont donna à Saint-Florent collibert nommé Diu'and et sa sœur nommée Isemberge C^3*

Pendant que ces fondations établissaient de nouveaxjui sanctuaires dans le diocèse du Mans, l'abbaye de la Coutunne était agitée par des troubles capables d'y compromettacr*

(1) En 1066, Hugues, abbé de Lonlay , signa Tacte de fondation Tabbaye de la Sainte-Trinité, à Gaen. — Gallia christiana^ t. XI, col. 61 D.

(2) Biblioth. Impér., collection Dom Housseau, n« 699. (8) Losdunum.Qiîr. GauYin, Géographie ancienne du diocèse du

p. 877, Vbo Lucdunus.

(4) Cartulaire Noir, fol. 95.

(5) Signatures : f S. Rodulpbi Tice-comitis qui hanc donationi auctorizairit. — S. Widenoris , uxoris ejus. <— S. lYelini clerici , p mogeniti sui. — S. Gosfridi. — S. Rodulfi et Huberti , filiçrum (y •— f. S. Isembardi militis, per cigus deprecationem hsc caiia firmai est. — Cartulaire Noir, fol. 180.

la régularité. Asselin, qui était abbé (Je .ce* moi)ia8tère dès avant la mort de Tévôque Vulgrin, vécut encore assez longtemps sous Tépiscopat d'Arnaud. Oii croit que le successeur d'Asselin fut Renaud. L'abbaye jouissait d'une grande prospérité, lorsque les rivalités du pouvoir civil jetèrent le trouble dans cette sainte maison. Veits rannL'e.l072, le roi Guillaume le Conquérant entreprit de déposer l'abbé Renaud^ qu'il supposait attaché au parti angevin. Il trouva des personnes disposées à se porter pour accusateurs; et il semble, quoique les expressioos de saint Gebouin , vulgairement saint Jubin , archevêque de Lyon, ne soient pas claires; il semble que, quelques religieux de la Couture entrèrent dans cette intrigue contre leur abbé. L'évêque Arnaud, tou^oups dévoué au parti normand, appuya les adversaires de Renaud de tout son pouvoir. Il y avait alors dans l'abbay^e un moine nommé Juhel , né dans Je diocèse d'Avranches , d'une fam^le puissante , et aimé du roi d'Angleterre. Ce religieux était doué d'énergie et d'intelligence ; il avait fait d'ailleurs de s<dides études dans l'abbaye de la Couture. Juhel remplissait'les fonctions de prieur , et durant plusieurs années il administra l'abbaye sous ce titre; Arnaud , soutenu du roi Guillaume, ayant déclaré qu'il serait lui-même comme Pabbé du monastère. Le prince, de son côté, s'était emparé de la personne de l'abbé Renaud, et le retint cinq ans en prison , exposé à toutes sortes de mauvais traitements. Ce lut pendant cette vacance forcée du;siége abbatial que ies moines de la Couture soutinrent les procès dont on a parlé précédemment contre ceux de Marmoutier , l'un relatif aux prieurés de Saint-Mai'tin de Laval et de Notr^-Damede-Pritz , et l'autre pour les prieurés de Solesmes et de Saint-Nicolas de Sablé. Lorsqu'ils comparurent à Sablé, le bienheureux Rarthélemy commença par. leur demander où était leur abbé; l'évêque Arnaud répondu qu'il en tenait la place (1).

(i) Ménage, Histoire de Sablé ^ part. 1, p. 335 etsaU.

ni. SI

^itH HISTOIRE DE L^ÉGLfôE DU MANS.

Ce fut aussi durant ce temps-là^ en 1073^ que les religieux de la Couture obtinrent de Guillaume ^e Conquérant la confirmation des dons faits à leur abbaye^ et en particulier des fondations faites en faveur du prieuré de Sole»mes (i). On trouve à la même époque f évêque Arnaud et plusieurs religieux de Saint -Vincent à la cour du roi Guillaume et du prince Robert son fils (2). On y voit aailsi un seigneur nommé Hervé, qui se qualifie chevalier (3) de Saint-Pierre-de^k-Couture; c'était sans doute le nom que prenait alors Tavoué du monastère (4). Toutefois^ les moines de la Couture ne s'en tinrent pas là, et un peu plus tard, lorsque le parti angevin sembla près de l'emporter dans le Maine, ils firent signer par Geoffroy III, dit le Barbu, et même par Foulques IV , dit le Réchin, tous les deux frères et rivaux pour le comté d'Anjou , une aiïipliâtion du titre de fondation du prieuré de Solesmes. Us obtinrent la même chose de Burcard et de Lisiard , frères de Drogon, et comme lui fils de<jeoffroy le Vieux, seigneur de Sablé. Probablement ces deux seigneurs étaient encore trop jeunes, en l'année iOiO, pour avoir pu consentir avec leur frère aine à la fondation de leur père. Le monastère de Solesmes jouissait dès lors d'une certaine importance; il était gouverné par Garnier, successeur de Rambert,\)remier prieur (5).

Cependant, au bout de quelque temps , le roi Guillaume le Conquérant donna l'abbaye au prieur Juhel, et Arnaud l'ipstalla dans sa nouvelle dignité (6). L'usurpation était manifeste, si Guillaume fit cette nomination de sa propre

(i) Historià Culturœ, Ms.

(2) D. Marlène, Ampliss,collect.y 1. 1, col. 484 et ^85.

(3) Bellator.

(4) D. Martène, loc, cit.

(5) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 27 et 28. — Essai historié que sur l'abbaye de Solesmes, p. 18 et 19.

(6) Guillaume le Ck)nquérant se trouvait au Mans en 1073, et c*cst probablement alors que Juhel fut établi abbé de la Couture. — Gaiiia christiana, t. XI, col. 81.

▲HNAtJD. 3t|

autorité ; mais il est très-probable qu'il n^agit pas avec cette tyrannie^ et que le chapitre de l'abbaye fut appelé à dp^ lier ses votes, en faveur de l'intrusion. Dans to\itéai;vtae eùrconstance , on n'eût pu refuser au prince le droit dW tervenir pour confirmer le choix fait par les religleuXi L'abbaye^ ayant été relevée par un comte du Maine^ était désormais reconnue pour fondation royale et soumise aux lois communes alors à ces établissements. Quoi qu'il en soit; Renaud parvint à sortir de prison , soit que la liberté lui eût été rendue par Guillaume le Conquérant^ soit qull eût trompé k surveUlance de ses geôliers ; ce qui parait plus vraisemblable. Sa première démarche fut d'aller trouver l'archevêque de Tours Raoul et de lui exposer tous lés mauvais' traitements qu'il avait indurés. L'archevêque raccueillit favorablement et l'envoya avec une lettre de recommandation à saint Gebouin^ archevêque de Lyon et primat des quatre lyonnaises. Les pouvoirs de cette primatie venaient d'être rétablis par saint Grégoire VU, et malgré les vives contradictions qu'il éprouvait , saint Gebouin les exerçait dans toute leur plénitude (1). Il reçut avec faveur le malheureux abbé , entra dans le détail de ses souffrances^ et versa des larmes avec lui. Il ne s'en tint pas à ces marques stériles de commisération; il écrivit plusieurs lettres en sa faveur à l'archevêque de Tours. Il ne parle de l'abbé Renaud qu'avec le plus grand respect; se plaint amèrement des faux.frères qui l'ont injustement accuse , fait chasser de son siège et cruellement maltraiter (2).

Dans une lettre postérieure adressée encore à Raoul de Tours et:^ tous les évêques de la province, saint Gebouin leur apprend qu'il a porté à Rome la cause de Renaud; qu^ik doivent forcer lô compétiteur de cet abbé à lui céder sa place, et que, s'il refuse d'obéir, ils doivent l'y contraindre par sentence d'excommunication.

(i) Gallia christiana, t. IV, col. 89-97.

(S) De Marca, de Concordia sacerdotii et imperii^ lib. V, c. xlvi.

3t4 HISTOIRE DE L^ÉGLlâE DU MANS.

i fL*avchevêque de Tours n'avait pas attendu ces avertisseniients du primat pour représenter à Tévêque Arnaud à quel péril il s'exposait^ s'il ne faisait pas aussitôt justice à Fabbé Renaud , et combien sa conduite était répréhensiWé d'avoir bénit Juhel, qui avait reçu rinvestitured'une main laïque, et était déclaré excommunié par son métropolitain. Arnaud ne répondit aux lettres de son archebvéque que par des plaintes sans fin contre Fabbé Renaud ^ et par de vaçues récriminations. Poussant plus loin son ressentiment^ il répandit de toutes parts des bruitsfàcheux pour le malheureux abbé et ceux qui le favorisaient. Raoul lui adressa à ce sujet de nouvelles réprimandes , lui déclarant que la cause serait jugée dans un concile, mais qu'il devait , en attendant , garder le silence (-1 ).

(1) Nunc autem in dubio animus meus pendet, quia et vobis morem in redis factis me gerere decet, et Romano Papœ et primati non contraire oportet ; qui etiam videatur quôd ego sentlebam de abbate futnro et modo facto sentira , quem cum eo excommunicaverani , vobisqoe ne eam'benedicerctis interdixeram, supersedistisaudire. Quae quoqub modo facta sint , sciatis volo , credatis obsecro me moleste habere vestram SQspensioncm , non tamen audere aliquid contra Domni Papœ et primatis jussionem, quia procul dubio erit facilius remedium dum apud nos eorum fuerit servatum prœceptum. Ergo consilium meum est ut in eorum obcdientia suspensus perseveretis, causamque, non tristitiam, canssime Pater, sed intirmitatis molestiam et Dei misericordiam praetendatis usqne ad tcmpus brève concilii, in quo erit, nobis annitentibus, Dei interposito patrocinio , exccutio remedii. Nam ibi prœsentibus et subintroducto Johcllo abbate et de injuria R. succensente, ad uniim finem causam utriusque laborabimus adducerc vosquc immunem periculi facere. Quod autem abbati Majoris-Monasterii et quibusdam fortasse aliis succendendo' de eadçm causa scripsistis, vosque apud primatem litteris quorumdam falsis criminibus falsissimaque accusalionc difiamatum et hostilibus litteris abbatem R. protcctum propalatis, timeo, si in audientiam concilii id dclatum fuerit, nobis nociturum. Sed tantum de me et pro me confidcntcr aftirmo, neque nie cum bis accusantibus, si fuerunt, participasse in prretcrito« neque participaturura in future. Valete. De boc vero quod de priefato abbate dicitis, quem sacrilcgumvocatis, et de monacha quem injuste cxcommunicatum usurpatis, non isla diccre deberetis quousque in audientia majori et futuro concilie boc diffinitum sit. Iterum valete. De Marca , de Concordia sacerdotii et imper ii, lib. IV, c. XLVi. — D. Bouquet, t. XIV, p. 648 et seq.

Arnaud. 32$

Saint fiebouin ne montrait pas moins de sympathie pour la cause de Tabbé Renaud; il le mena-avec lui â Rome pour le recommander plus fortement au Souverain Pontifie; d'autre part, il déclara Tévêque Arnaud suspendu de ses pouvoirs pour avoir ordonné Juhel, qui avait reçu Tinvestihure laïque, et était fauteur de tous les troubles qui agitaient le monastère de la Couture. Saint Grégoire VII remit le jugement de cette affaire au concile qui devait se célébrer sur les lieux (i); mais en attendant sa réunion, Juhei fiit reconnu abbé sans contestation apparente, et après sept ans de troubles Tabbaye de la Couture put espérer im moment de paix.

Malheureusement cette paix ne fut pas de longue durée: car dans le cours de la même année , c'est-à-dire en 1080, un nouveau sujet de trouble s'éleva. En 1079 saint Grégoire Vil avait accordé à saint Gebouin la primatie sur les q[uatre lyonnaises , c'est-à-dire sur les provinces de Lyon> Rouen , Tours et Sens. L'archevêque de Tours et se* suffvagante se soumirent immédiatement. Le Souverain Pontife aTait en même temps donné des pouvoirs de légat pour la France à Amat, évêque d'Oléron ; il s'ensuivit de graves embarras (2). L'archevêque de Lyon se montra peu satisfait; cependant, écrivant à Raoul de Tours et àEusèhe d'Angers, il- les engage à se soumettre au légat , quoiqu'il semble exprimer des doutes sur la validité de ses pouvoirs. Le représentant du Saint-Siège indiqua un concile de concert avec Hugues, évêque de Die , pareillement revêtu de^ pouvoirs de légat; en même temps Gebouin convoqua les évêques delà province de Tours à se trouver auprès de lui> L'archevêque Raoulreçut les deux ordres au même moment, et il déclara à l'évêque du l||[ns^qui probablement se trouvait dans un semblable embarras, qu'il se rendrait au. concile. Il profita de cette occasion pour lui jpwrler en

(1) En Bretagne, selon Baluze.

(«) Galiia chrisliana, 1. 1, col. 1Î65-H67. — T, IV, col. 89-97.

316 HISTOIRE DE L'ÉaUSE DU MANS.

faveur de l'abbé Renaud {i ) . Malgré les divisions qui avaient eu lieu entre les deux prélats au sujet de Tabbaye de la Couture ^ on voit qu'ils agissaient en parfaite harmonie dans cette- ai&ire, et qu'une affection sincère régnait entre eux* Les rivalités politiques n'étaient pas étrangères à ces divisions^ comme nous l'avons dit précédemment; elles amenèrent bientM après de nouveaux malheurs pour l'Église du Mans. Le légat Hugues de Die convoqua l'évèqvie Arnaud, Juhel, abbé de la Couture, et les autres abbés ainsi que tous les prélats de la Normandie , ou des états soumis au duc de Normandie^ pour un concile qu'il se disposait k célébrer cette même année -1081, soit à Meaux, soit dans quelque autre ville du royaume dç France. Les prélats de notre province et des autres diocèses craigni* rent , en se rendant aux ordres du légat ^ de tomber entre les mains du roi Philippe If^ qui était en guerre avîac Guillaume le Conquérant, et ils ne quittèrent ni leurs Églises ni leurs abbayes. L*évéque de Die , homme d'un caractère ardent, attribua leur conduite à la désobéissance , et il les suspiuidit tous par une semtence généraja* Ce fut un malheur pour toutes les Églises de notre contréef; heureusement cette crise dura peu. Mais à l'abbaye de la

(1) R. Turonorum indignus presbytcr domino et amicorum amicisrimo A» comprcsbytero suc, pro benc affecta erga se et in frcqucnti necessitate çiperta amicitia, quanta poierit et in scrviendo et in palrocinando commercia. Ciim vobis, patcr vencrande, in intimi pectoris mei domicilio inter paucas mibi nccessnrias indissolubili vinculo , quod veritas codseientlœ habet, sedem defecatae dileelionis, pra?cedentibus in me berieiiciis vestris, me gaudeain jam fecisse, R.quc abbatem nunqaam ia a1ic4JJus partis cjusdcm dilcctionis solinm me intelligam nisi commuoiter admisisse, non satis miror quod opinari potuistis me ejus delationibus, si /alsœ fuerunt , ut scriptum vestrum pronuntiat, consensissc. Vos enim quaraerga nie ipse quamque ego erga euni habui notitiam, tantum laudibus eura effierendo, prbbitates ejus promulgando confccistis : qai si tantusest ut dixistis, indignum eo valdc csset si linguam suam foêdaret aliquibus delationibus falsis, prsesertim de vobis... De Marca, de Concordia sacerdotii et imperii^ lib. V, c. «.vi. — Cfr. D. Bouquet, t, XIV, p. «49.

ARNAUD. m

Couture les divisions précédentes furent sur le point dç renaître. Renaud ressaisit l'autorité aW)atiale et le régime de la maison. Il est vraisemblable que Tabbé Juhel s'était rendu à la cour du roi Guillaume le Conquérant pour lui porter ses plaintes contre le légat , et que les partisans de Renaud en profitèrent pour rétablir son autorité. En effet, le roi Guillaume. écrivit pronaptement en faveur de Tévêque Arnaud et de l'abbé Juhel au Pape, et lui exposa les motifj^ qui les avaient empêchés de se rendra au concile. A cette justification des deux prélats , Guillaume ajouta des accas&tions contre Renaud , qui lui devenait de plus en plus odieux par ses liaisons avec Foulques le Réchin. On accusait aussi ce religieux d'intrusion et de parjure. Ses anciens défenseurs l'abfmdonnèrent dans cette circonstance ; et il est certain que son attachement pour le parti angevin fut de natm'e à lui nuire beaucoup dans regprit de son métror politain.En effet, Raoul fut obligé d'excommunier dans le môme temps le comte Foulques le Réchin, et sa sentence fut approuvée par le Souverain Pontife (1).

Quoi qu'il en soit , saint Grégoire VII écrivit à Arnaud , Ivi déclarant qu'il le relève lui et l'abbé Juhel de l'interdit jporfcé contre eux par son légat. Il ordonne de plus à l'évoque du Mans de déposer Renaud , et déclare celui-ci incar pable de posséder à Tavenir aucune prélature (2). Le Pontife adressa en même temps à Hugues de Die une lettre pour Tinstruiro^de ce qu'il venait de faire, et pour lui ordonner d'avoir désormais pluç d'égards pour le roi Guillaume : car, si ce prince n'était pas en tout irréprochable, il ne détruisait pas les églises, il ne les vendit pas; au contraire il rétablissait partout la paix et la justice. Nais une difficulté particulier^ relative à la position de Tabbé Juhel tenait encore l'esprit de Hugues en suspens; il ne pouvait se résoudre à lui rendre l'exercice de ses

(I) Labbe, Concilia, t. X, col. SO'â cl Î93.— Bodin, Recherches hiitorigues sur V Anjou, t. I, p. 237 et syiv.

{i)^ancti Gregorii Fil cpist. , Yih. VU, epist. xxH ; lib. VIIl, cpist. ai ; lib. IX, cpist. v ; cl apud Labbc, Concilia, i. X, col. %48, 2CfO.

âéB HISTOIRE B£ L^ÉGLISE DU MANS.

fonctions. Quoique la lettre dans laquelle te légat exposait ses doutes ne soit pas venue jusqu'à nous^ il est évident que cette difficulté reposait sur la manière dont Juhel avait été investi de son abbaye. Saint Grégoire VII avait reçu de nombreuses explications sur tous ces faits ^il en était parfaitement instruit; aussi il ordonna à son légat d'envoyer à Tabbé de la Couture , comme aux autres prélats qu'il avait suspendus de leurs fonctions, des lettres pour leur annoncer qu'il les relevait de la sentence portée contre eux (1).

Vei's le même temps , le légat A mat d'Oléron convoqua Raoul de Tours et ses suffragauts à un autre concile - qu'il célébrait à Bordeaux. On ne sait pas si l'évéque du Mans s'y rendit ; du moins il est certain que Raoul y était pi^sônt avec Bérenger, qui y abjura ses erreurs (2). Il se tint puissi un concile en Bretagne dans les mêmes années; mais on ignore si les chefs de nos Églises y prirent part. Citait dans cette assemblée que devait être décidée la question agitée entre Renaud et Juhel , selon les intentions^ primitives des légats (3).

Quelque tem^ avant ces derniers événements, les évêques de la province de Tours furent convoqués par le légat Hugues de Die à un troisième concile qu'il tenait à Poitiers. Hugues avait entrepris do faire la guerre à tous les désordres qui régnaient dans le clergé de France. Il déposa dans cette assemblée quatre métropolitains et un gi^nd nombre d'évéques. Son autorité était si grande, que nul n'osa enfreindre ses ordres, jusqu'au moment où le Pape les révoqua de son propre mouvement. Voici comment le légat s'exprime sur quelques évêques de notre province, en rends^nt compte au Souverain Pontife de l'assemblée de Poitiers :

(1] Sanctus Gregorius VU, Epist.

()] Maaa, Ecciesia Turonensis, p. 90. — Mansi, Concilia, t. XX« — ■ Gallia christiana. t. II, col. S05.

(3) Labbe, Concilia^ t. X, col. 380. — D. Morice, Église de Bretagne^ p, i8 (l). — S. Gregorii VII epist., lib. VIÏ , episl. X. — De Marca, de Concordia sacerdotiitt imper ii^ lib. V, c. xlvî, n» 9> in nol. Bainse.

« L'archerèqae de Tours, la honte et la peste de la sainte ÉgHse, et avec lui Tévêque de Rejanes , ont causé un gi'and trouble dans le concile. On a reconnu en effet que Tévêque de Rennes avait été sacré évêque avant même d'avoir été fait clerc ; que Tévêque d'Angers avait promis et donné pour cela une chape, à Tinsu, il est vrai , de Tévéque de Rennes; mais celui-ci est coupable d'avoir > avant son épiscopat , précipité un cavalier par terre , lequel fat blesse ^r le compagnon du prélat , si grièvement qu'il mourut de sa chute et de sa blessure. Cependant , touché par lès prières qui nous ont été faites en sa faveur, pttrce qu'il èôtfort utile à son Église, nous ne l'avons pas déposé : nous -nous sommes contenté de le suspend^'e, vous en réservant le jugement.

à Pour l'archevêque de Tours, on prouva qu'avant ë^avoir reçu le sacerdoce, il avait acheté le doyenné, dignité qu'il ne pouvait posséder , selon la coutume de cette Église , sans être prêtre. Gomme il n'avait point été au canoniquement , il ne put obtenir Tapement du roi , jusqu'à ce que son neveu, de l'argent qu'il lui donna, eût acheté le doyenné en question. Il y a contre lui un autre grief de simonie. Je ne puis vous exprimer les traverses que cet archevêque nous a suscitées. U parla presque toujoiu^s dans le concile , tantôt pour l'évèque de Rennes, et tantôt pour lui-même; mais il ne raisonna jamais. Ils avaient presque gagné l'archevêque de Rouen, lorsque leurs gens, enfonçant les portes du concile à coups de hadie , remplirent toute l'assemblée de trouble et de tumulte; et l'archevêque de Tours sortit avec ses suf- £ragants(4). B

Le légat s'abstient de du'e si l'évèque du Mans se trouvait présent à cette assemblée, ce qui est très-probable: autrement, aurait-il évité les censures du délégué pontifical? Et il y a apparence qu'il suivit toutes les démarches de sescomprovinciaux. Toutefois, il est remarquable qu'il

(t) Labbe, ConciVtOY t, X, col. 956.

390 HISTOIRE 1»E L'ÉaUiK ht HANS.

n'a encouru aucune noie de la pai*t du sévère vengeui* des canons. 11 faut aussi remarquer , à la louange de Tévéque Arnaud et <1es autres prélats de la province de Tpur^ , qu'ils montrèrent une docilité exemplaire pûur les volontés du Saint-Siège^ danii TaiTaire <le la primatie de Lyon, jpû fut enfin reconnue et confirmée par saint Grégoire \'IL Aussi saint Gebouin leur adressa-t-il une lettre de félicîr tation (1).

Les discussions que nous venons de rapporter occupaient les esprits ; mais les erreurs semées par Bérenger étaient plus dangereuses , et causaient des troubles beaucoup plus graves. Cet hérésiarque^ par le brillant prestige de son éloquence et par des qualités réelles, acquit en peu de temps une grande renommée h Técole de Tours, dont ij avait la direction. Sa réputation y attira une fouie de disciples; et entre les principaux on compte Ëusèbe Brunon , qui devint évêque d'Angers en 1047; et peut4tre le bienheureux Hildebert, que l'on verra bientôt gouvemer l'Église du Mans , suivitril aussi les leçons de ce xnaitret Les marques d'estime et d'alFection qu'on lui donnait ne furent pas toujours stériles ; et Hubert de Vendôme , évoque d'Angers, le nomma archidiacre de son Église. Cependant il n'enseigna jamais h Angers , et ce fut la ville de Tours qui fut le théâjre de ses triomphes et de son humiJiatiou. L'amour de la vaine gloire l'engagea à soutenir une hérésie dont le premier bruit souleva contre lui tous les enfants de l'Église; il osa avancer que Jésus- Christ n'est pas réellement présent dans le mystère de leucharistie. De nombreux contradicteurs s'élevèrent aussitôt pour défenlre la vérité. La controverse devint très-active dès l'année t049, ot elle dura jusqu'en 1080. Toute cette longue période ne fut «jii'une suite de variations de la part du trop fameux hérésiarque. Condamné par les Pontifes Romains et par les conciles , il désavouait sa doctrine, et recommençait presque aussitôt après à

(I) De Marca, de Primatibua^ p. 346.

ÀRNXl'D. . S3t

dognrmiiser. Enfin , m 1080 « au concile de Bordeaux ^ où il accompagna Raoul de Tours , il abjura sincèrement «es erreurs. Il se retira ensuite dans TUe de Saint-Cème , près de Tours, et y vécut dans une pénitence continuelle ju5C[u'au moment de sa njort , arrivée en 1088 (i).

Cette hérésie avait rendu nécessaire une solennelle prote^ation de TÉglise en faveur de Tantique croyance ; elle se fit, selon Tusage constant, par une heureuse addition à la liturgie (2). Le rite de l'élévation de Tltostie et du calice, pour être adorés par le peuple, immédiatement après la consécration , fut promptement inaugm*é dans toutes les ÉgUses. Mais celles du Mans et d'Angers résolu** nent de donner une expression plus solennelle à leur foi dans Tauguste mystère de Teucharistie, et elles établirent une fête spéciale en son honneur. La partie de cette solen* nité qui frappa dès lors le plus vivement la multitude, fut celte procession dans laquelle on porte, au milieu des chants de triomphe, le Corps de notre Sauveur. Il existait dès lors, dans plusieurs abbayes bénédictines , une coutume qui avait quelque analogie avec ce nouveau rite ; mais les Égli*ses du Mans et d'Angers donnèrent à cette fête un éclat que Ton n'avait pas encore vu , en portant ainsi le Corps cïti Sauveur au milieu des rues de la cité jonchées de fleurs. Depuis le xi* siècle, où cette procession prit son origine, jusqu'au xni«, où Urbain IV établit pour l'Église universelle la solennité de la fête du Corps du Seigneur, là procession dont nous parlons était une cérémonie locale, affectée uniquement aux deux églises cathédrales du Mans et d'Angers; mais dans ces âges de foi, où les populations ne connaissaient pas d'autres spectacles que les pompes de la liturgie , une solennité si imposante réunissait non-seulement le clergé de toute une vaste contrée,

(1) And. SaloiOD, Chroniques de Tourame, p. 57^ 125, 319, et passîm.

(2) Grandet , Considérations et pratiques de piété pour honorei* JésuS'Christ au très-saint sacrement^ p. 199 et suiv. — Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans, p. 368.

33t HISTOIBS BX L'ÉOLîSB DU MANS.

mais encore une foule nombreuse appartenant à toutes lôs classes.

Au moyen âge , comme il a été dit y les corporations des arts et métiers tenaient un rang fort important dans les villes; elles étaient appelées à prendre part à toutes les institutions religieuses et civiles; et^ formant elles-mêmes des confréries sous le patronage des saints y elles aimaient surtout à s'unir aux solennités du culte religieux. De bonne heure y on les vit remplir un rôle actif et considérable dans la fête instituée en l'honneur du mystère de Teucharistie. Peu de solennités en effet pouvaient être aussi populaires y et aucune n'offrait un chanq) aussi £aivorable pour étaler les produits les plus remarquables de leurs h*avaux ou de leur industrie. Il est impossible de déterminer positivement l'époque où les corporations des arts et métiers du Mans prirent part à la solennité du 8acre.(i) ; mais comme le xi« et le xii« siècle furent une époque de prospérité pour elles , au moins dans notre pays^ il est vraisemblable qu'elles y apportèrent dès lors le tribut de leur concours. Toutes les aufa*es corporations religieuses et séculières du Mans montrèrent le même enipressement pour concourir à cette fête. On verra par la suite de ces récits les circonstances qui contribuèrent à lui donner une très-grande influence dans toute la contrée. " Comme la ville du Mans célébrait déjà ime procession très-solennelle en rhonneur du Crucifix , au jour du Dimanche des Rameaux , celle qui fut instituée en l'honneur du Corps du Sauveur ne pouvait prendre un rang aussi considérable dans les habitudes religieuses des populations. D'ailleurs, TÉglise d'Angers était particulièrement intéressée à donner à cette solennité toute la pompe possible, & cause de l'éclat funeste qu'avait produit son archidiacre,

(1) Le mot de Sacre, employé pour désigner la fête du Ck)rps dn Seigneur, a été spécialement appliqué à cette fête célébrée avec une pompe extraordinaire dans la ville d'Angers. On le trouve cependant en usage dans tout le Maine pour désigner la même solennité, et il en est ainsi depuis plusieurs sièclM.

ARNAim. 33S

et parce que son évêque Eusèbe Boson et quelques dignitaires du chapitre avaient donné lieu de suspecter leur foi au sujet du mystère de reucharistie. La procession du Sacre n'eut donc jamais autant de splendeur au Mans que dans la capitale de TAnjou, quoiqu'elle eût été inaugurée en même temps dans Jes deux cités. Quatlt à la date précise de cette institution , elle n'est pas bien connue ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle doit se rapporter à l'épiscopat d'Arnaud, ou à celui d'Hoël son successeur. J/opinion la plus vraisemblable est celle qui la rapporte à l'année 4080> où l'hérésie de Bérenger fut anathématisée pour la dernière fois (4).

L'année suivante fut la dernière de l'évêque Arnaud. Ce prélat gouvernait l'Église du Mans depuis quinze ans environ, et il avait atteint sa soixante-dixième année. Il mourut le 29 novembre (2), et fut enterré devant les degrés de l'autel majeur de TégUse abbatiale de Saint- Vincent, En Vannée HH, on transporta son corps dans le chapitre de la même abbaye. Les trois dernières années de sa vie ne furent qif une suite d'infirmités corporelles. Jointes aux difficultés qui survinrent, tant dans l'ordre ecclésiastique que dans l'ordre politique, elles furent cause que ce prélat ne put conduire à leur fin plusieurs grands projets qu'il avait formés pour l'avantage de son Église (3).

(i) Grandet, Considérations et prâiiques de piété pour honorer Jésus^ Christ au très'saint saerçment, p. 199 eisuiv. — Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans^ p. 368. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine f t. n, p. 158.

(S) Selon d*autres documents, Arnaud mourut le 28 novembre 1081,

(i) D. MabUlon, Vetera analecta^ t. III, p. 287.

3d4 HISTOIRE PB h'iêtUf& DU MANS.

iPiscoPÀT v'hoel (iOSi*tt97).

Vacance du sié^^e épiscopal. — Guillaume le Conquérant dësfgne Héél pour le remplir. — Premières années de cet évégae. — Il etfsacréâ Rouen. — Belles qualités d'Hoel. — TraTaut exécutés à Féglis^ ealbédrale. — La famine désole le Maine. — La guarre y exerce ses ratages. — Siège de Sainte-Suzanue par le roi d*Angleterre. — Dons de Guillaume le Conquérant en faveur de l'Église du Mans. — Robert, duc de Normandie, reconnu comte du Maine. — HéKe de la Flèche se rend maître de la province. — 11 met Hoël en prison ; mécontente» ment du peuple ; Tévéque est rendu à la liberté. — Hogves , fils d'Aizon^ reprend le Maine. — Hoël s^enfuit divMans; les biens de rÉglise sont mis au pillage. — Troubles dans notre Église pour Télection (run doyen ; le chanoine Hitgot, chef de la faction opposée à révéquc. — Hoël invite Guillaume le Rour, roi d'Angleterre, à Conquérir le Maine. — Tyrannie d'Hilgot et du comte Hogoes, — Émeote au Mans contre Hilgot et son parti. -^ Hoël retiré au prieuré de Solesmes. — Misère des habitants du Mans. — Hoël y est rappelé. — Le comte Hugues est contraint d'abdiquer. — Hélie d$ la Flèche est mis en possession du comté. — La pair est rendue à la prorince.

Après la moii deTévèque Arnaud, le siège du Mans resta vacant pendant un an, quatre mois et vingt-trois jours (I). Les partis qui s'étaient si longtemps disputé la souveraineté du Maine n'étaient point apaisés, et, au milieu de divisions si vives, il était impossible que Ton tombât d'accord sur un choix aussi important. Enfin, au bout de cette longue vacance , Guillaume le Conquérant désigna un candidat qui satisfit aux désirs du plus grand nombre. Le prince normand songea d'abord à donner Tévêché du Mans en récompense à Tun de ses plus fidèles serviteurs, nommé Samson, natif de Bayeux, et qui était son aumônier. Il le fit appeler, et lui dit : c< Vous connaissez le caractère des Manceaux; vous savez qu'ils sont naturellement volages,

(!) D. Mabillon, Vetern anaiecta^ t. III, p. 48.

HO£t. 335

curieux de nouveautés et portés à la révolte ; ils ne peuvent demeurer en repos; vous n'ignorez pas combien ils m^ont donné de peine. Or, maintenant que leur évéquô est mort/j'ai résolu de vous substituer à sa place; je crois que telle est la volonté de Dieu; vous m'avez été attaché depuis votre enfance ; j'ai pour vous de l'affection , et je yeva. vous le témoigner en vous élevant à l'une des dignités les plus importantes de mes états. En cela je me propose un double but, d'abord de récompenser votre fidélité depuis longtemps éprouvée; en outre, de vous mettre dans une position où, présidant à tout le \ aste dio» cèse du Mans , vous puissiez surveiller de près les actions de ses habitants, observer les complots, et m'avertir des projets qu'ils pourraient former contre mon autorité. Mon -choix est arrêté; vous serez évêque du Mans, ou vous me désignerez quelqu'un capable de vous remplacer sur ce siège (1). » Ces dernières paroles réjouirent Samson; car ,^après s'être excusé sur son indignité, il proposa au roi une personne qu'il croyait plus digne que lui des honneurs de l'épiscopat. Guillaume lui ayant demandé quelle était cette personne : « C'est , répondît Samson, un clerc de votre chapelle, nommé Hoël (2). Il est vrai qu'il eât pauvre; mais il est de noble race, et d'une conduite irréprochable. U est Breton d'origine, mais plein d'humi^ lité et de toutes sortes de bonnes qualités; je crois en vérité qu'il doit être mis au-dessus de moi et de ceux qui me ressemblent. Ce qui achève de le rendre digne de l'épiscopat, c'est qu'il est rempli de douceur et de bonté. » X>eroi fit aussitôt appeler Hoël, et la vue de cet homme de petite taille, et d'un ext-érieur médiocre, fit sur lui une fâcheuse impression. U ne voulait plus entendre parler de 08 choix^ et insistait auprès de Samson pour qu'il acceptât l'évéché. D'ailleurs , l'origine bretonne? d'Hoël pouvait

(1) Orderic VHal, tiistoria eccieêiasticd^ lib. IV, p. 581.

(2) Hoellus, Hoclus, Ouvcllus, Gohellus, Goellu^, OweldU0, Ivellus, Huellus.

dSC HISTOIRE DE l'ÉGUSE DU MANS.

déplaire au conquérant de l'Angleterre. Mais bientôt le prince^ réfléchissant aux qualités dont lui avait parlé son aumônier , et les reconnaissant dans Hoël y finit par trionoipher de ses premières répugnances^ et il n'eut pas lieu de s^en repentir dans la suite : car Hoël lui fut toujours d'une fidélité à toute épreuve. Le roi lui donna Tinvestitufe du domaine féodal (1). Tout le clergé de la cour d'Angleterre applaudit au choix du prince ; personne n'y trouva à rèpreadre; il n'y eut que Hoël lui-même qui fut auesî surpris, dit Orderic Vital , que le jeune David , lorsque S^onuel lui déclai^a que Dieu avait rejeté la famille de Saftl, et l'avait choisi pour roi de son peuple (2).

Guillaume le Conquérant fit ensuite conduire Hoèl au ManS; pour être proposé au choii; du clergé et du peuple. Cette élection était encore regardée comme une formalité indispensable; les Souverains Pontifes ne cessaient de réclamer en faveur de la lil»erté du choix des pasteurs ; mais l'abus de recevoir de la main des souverains du pays des candidats qui étaient infailliblement élus^ subsistait presque partout. Dans cette circonstance , Guillaume 4e Conquérant respecta ^ extérieurement du moins y les prèsci'iptions canoniques. Les votes des clercs et du peuple du Maine ne firent que confirmer le choix du prince normand. Il est cependant difficile de croire que l'élection se soit faite d'une voix unanime, comme le prétend un contemporain (3) , à moins que les partisans de la puissance angevine ne se soient abstenus d'y concourir. Hoël était d'ailleurs digne de l'épiscopat, et les Manceaux étaient depuis longtemps en état d apprécier ses hautes qualités. Il était parent de Tévèque Arnaud, qui l'avait appelé auprès àe lui dès les commencements de son épiscopat. Hoël n'avait alors que dix-sept ans. Arnaud avait pris soin de le former lui-même, et le jeune clerc avait fait de rapides

(i) Orderic Vital , Historia ecclesiastica, lib. IV, p. ftll. (S) Idem , loc. cit»

D. MâbilloD, Vetera analecta^ t. lU, p. 28S.

HôfiL. . 337

progrès sous un maître aussi habile. Quoiqu'il n'eût pas un extérieur imposant, il avait une de ces physionomies qui s'illuminent parfois. 11 était d'ailleurs doué d'une vivacité de conception et d'une facilité d'élocution par les(juelles il éclipsait tous ses rivaux. Ses qualités brillantes^ la solidité de sa doctrine, ses mœurs irrépro-^ chables lui avaient mérité ime distinction aussi flatteuse que singulière; quoique dans un âge peu avancé^ les chanoines Télurent pour leur doyen. Dès cette époijue reculée, le chapitre du Mans se maintenait dang ce privilège incontesté de choisir lui-même parmi ses membres celui qui devait remplir la dignité de doyen (1). Les cha.noines nommaient le dignitaire , et l'évêque l'instituaiL Cette coutume s'est conservée dans le chapitre du Mans jusqu'à notre temps (2). Mis en possession du rang auquel Testime des chanoines l'avait élevé, Hoël sut s'attirer l'affection et la considération de tout le monde, au point qu'on ue lui témoignait pas moins de respect qu'à l'évêque luimême. Il ne s'enorgueillissait pas des avantages qu'il pouvait avoir, et quoique occupant le second rang dans l'Église du Mans, et un poste très-puissant dans la cité, il s'estimait le moindre de tous. Il poussa même l'humilité à ce point , qu'il souffrit avec patience les injures et les mauvais trai- 'tements que des hommes grossiers, ses inférieurs, lui firent assez souvent endurer.

Hoël , probablement par suite de^ déchirements de la province, et afin de goûter plus de tranquillité, accepta des fonctions dans la chapelle du roi d'Angleterre. Beaucoup de clercs de notre province trouvaient dans ce service uiie voie aux dignités les plus élevées du sanctuaire. Il est pi*obable que le doyen Hoël n'abandonna pas ses fonctions

(1) Favore totius cleri ejusdera Ecclesise decanum ( Arnaldus) statuerai. Vetei'a analecta, t. UI , p. 288. — Uuellus sancti Juliani decanus. Cartularium beatœ Mariœ Caritatis, p. 222.

(2) Selon les plus fortes probalRlités , le privilège dont jouissaient les clianoiaes.de choisir le doyen remontait jusqu*à la restauration de PÉglise du Mao» par Gliarlemagae et Louis le Débonnaire.

dans l'Ëglise du Mans , tout «n s'attachât à la suite du pritice; ces cumuls étaient très -communs à Tépoque. Quoi qu'il en soit , les Manceaux Taccueillirent avec bienveiUance^ lorsque Guillaume le Conquérant parvint à rétablir sur le siège épiscopal, malgré. Topposition de Foulques le Réchin et des amis de la maison des comtes d'Anjou (i)r

Toutefois un puissant obstacle retarda longtemps l'ao^ oomplissement des vœux du roi d'Angleterre. Le comte Foulques avait entre les mains un moyen d'empêcher Hoôl de prendre possession de son siège , et il ne négligea pas de remployer. Depuis Tan 1068 la Touraine était sous son autorité; il s'en était rendu le maître sur son frère Geoffroy le Barbu, qu'il retenait en prison (2). Dans cette province, comme dans ses autres états, tout pliait sous son joug de fer. L'archevêque Raoul !•' , qui , d'accord avec les légats du Siège Apostolique, enlevait au roi Philippe !•' les investitures ecclésiastiques , fut chassé de sa métropole en 1081 , par le comte d'Anjou obéissant aux instigations du monarque français (3). Cet acte de violence et un mariage illicite que Foulques avait contracté , lui attirèrent de la part du prélat une excommunication , qui fut confirmée par le Pape saint Grégoire Vil. Le clergé de Lyon adressa l'année suivante une lettre à celui du Mans poiu l'engager à se réunir à lui, et à obliger par les censures ecclésiastiques l'èvêque d'Angers, Geoffroy !«', et les moines de Marmoutier de ne pas favoriser davantage le comte Foulques, qui méprisait les foudi*es dont il avait été frappé. 11 le prie en même temps de contraindre, selon

(1) La plupart des historiens manceaux ont réclamé contre les circonstances assez étranges qui auraient amené rélcction d*Hoël selon Orderic Vital. Elles peuvent cependant se concilier avec le récit des Gestes des Mquei du Mans,

(2) D. Luc d'Achèry, Spiciiegium , t. X , p, 484-488. — Salmon, Chroniques de Touraine , p. 125, et ptssim.

(8) Gûilia christiana (vêtus), t. I, p. 761. — D. Bouquet, t. XII, p. 450-461. — Salmon, Chroniqmsde Touraine. p. It7, et ptt88iiii.

UOEL. 339

son pouvoir, ce seigneur à rentrer dans son devoir , et de lui refuser sa communion (1). Il est vraisemblable qu^une partie de notre clergé, ceux qui étalent pour la cause normande, obéirent à cette injonction. Foulques, qui avait d*'ailleur& des partisans nombreux dans le Maine , empêcha par intimidation Tarchevéque Raoul de conférer Tonction ëpiecopale a Félu du roi Guillaume^ D'ailleui:s , selon l'usage généralement suivi à cette époque, la consécration devait avoir lieu à Tours, dans Téglise métro» politaine, et il est vraisemblable qu'Hoël n'eût pas osé s'y rendre dans la crainte de tomber entre les mains du comt« d'Anjou. Ainsi, au moment où notre évoque fut élu , le métropolitain ^tàit en fuite; et lorsqu'il fut rentré dans 6on siège, des menaces l'empêchèrent de remplir son devoir. Toute cette aifaire retarda longtemps le sacre d'Hoël, et pendant environ quatre ans l'Église du Mans resta sans un évoque qui pût remplir ses fonctions. Vou-^ iant enfin venir au secours de notre Église , l'archevêque Raoul, Geoflroy I*' d'Angers , et Gyr de Nantes donnèrent à Hoël des ]etU*es pour Guillaume Bonne-Ame , archevé» que de Rouen , qui le sacra dans sa ville métropolitaine, avec la plus grande pompe ^ le -îl avril de l'an 1085 (2).

Hoël réalisa bientôt toutes les espérances qu'il avait fait eoncevoir. Ses grandes qualités , sa modestie , sa prudenoa^ sa piété firent oublier ce que son prédécesseur Arniaud avait fait de plus louable. Au reste la modestie d'Hoël se conciliait parJaitement avec les devoirs de sa position ; sa nuûson était composée d'un grand nombre de clercs et de séciîli^^ attachés à sa personne; mais au milieu de cette foule d'oflBciers, il savait maintenir les mœurs graves et toimêtes qui conviennent à la famille d'un prélat. Il exerçait rfaûspitalité avec géi^ro^ité et envers toutes les personnes

(i) 6«lii96, Miseellanea , t. VI , p. 421.

(2) D. Mabillon , Vetera amlecta, t. HI, p. 288.— Gallia christiam, t. VUI, col. 1128; t. XI , col. 89, 718. — D. Pommeray, Histoire des

340 HISTOIRE DE l'É&LISE DU MAxNS.

reFigieuses^ mais avec une prédilection marquée envers les moines, qu'il honorait d'une manière particulière (1). Dans les i'onctions pontificales^ Hoêl se montrait aussi magnitiijue , et il se servait d'une crosse d'or (2).

il s'appliqua^ dès le début de [son. administration , à poursuivre les travaux que son prédécesseur avait fait commencer à TéglSlP^atliédrale (3): 11 acheva le chœur , les ailes , le transept et les toms , dont Arnaud avait jeté les fondements. Il fit paver et couvrir l'édiflCe. 11 fit poser des vitraux au chœur et au transept; leur éclat et leur perfection comme objets d'art attirèrent l'admiration des contemporains; on y remarquait aussi des ornements en croix (4). Ou plaça dans le chœur plusieurs autels et un siège pour l'évêque. Les colonnes et les lambris furent ornés de peintures; les murs restèrent blancs^ et Ton n'épargna rien pour que la beauté de cet édifice pût satisfaire les goûts les. plus délicats (5). Hoël apporta ioute la diligence possible pour l'avancement de ces travaux^ qui lui assm-aient l'affection de son peuple; mais ses projets furent contrariés dès la première année. Le Maine fut en proie à une cruelle famine; la stérilité avait été presque complète, et les vivres les plus indispensables étaient si chers, que le setier de froment se vendait sept sous (6), prix excessif en ce temps-là. Hoël, dans cette circonstance,

(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. Ill, \\, Î88, 289.

(2) D. Marlène , Ampliss. collect.. 1. 1, col. 561.

(3) Selon iine note de M. Le Prévost, dans son édition d*Orderic Vital,^ lib. IV, tom. II , p 251 , Hoël n'aurait pas achevé les travaux de V( cathédrale. Cependant le récit des Gestes des ëvéques du Mans est formel, et de plus nous lisons dans une charte de Tabbaye de Saint- Vincei un accord fait par Tabbc Rannnlfe,en présence de Tévèque Hoêl, dansU chœur nouveau de Saint - Julien : « Et annuerunt ante episcopum ii choro novo sancti Juliani, Gaufridus decanus... Frogerius monetarius..* Biblioth. hnpér., ancien fonds latin , n*" 5444 , charte xxvii.

(4) Vilrcas quoque per ipsuni cancellum, per quod cruces circum quoque laudibili, sed sumtuosa niinium *artis varietate disponens. Veter^"^"^^ analectùy t. III , p. 289.

(5) Ibidem , p. 299.

(6) Au pouvoir actuel de Targent, cette somme équivaut à environ 197 fi^ r«

ie montra comme toujours le père de son peuple , et en Muriiculier des pauvres. Ne pouvant subvenir avec ieè •eales ressources de sa mense épiscopale , quoique trèsonsidérables^à un si grand nombre de besoins, il vendit^ .vec le consentement unanime du clergé et du peuple , im etable magnifique qui était à Tautei dés saints Gervais et brotais 9 et il en distribua la valeur aux indigents (1). Ce etable étail Tun des ouvrages les plus somptueux de notre aihédrale; tout composé d'or et d'argent et décoré avec me grande richesse.Aussi, selon l'usage , avant d'en dislœer^ l'évéque dut consulter le clergé et le peuple, par*où 'on voit que la population conservait une sorte de reprétentation en notre pays /et combien les intérêts de l'Église sfc de la cité étaient fondus ensemble.

Peu de temps après que la famine eut cessé, la ville du if ans fut presque consumée par un incendie qui éclata au nilieu de la nuit (2). D'autres calamités publiques, et iurtout les guerres continuelles que les seigneurs se faitaient entre eux, apportèrent plus d'un obstacle aux lobles projets de l'évéque Hoël, mais ils ne le découragèrent pas.

Jje Maine était dans un état d'agitation incessante par B6 rivalités des puissances qui se lé disputaient, et qui bmentaient au dedans tous les ferments de la discorde. )è3 Tannée 1083, les hostilités éclatèrent de nouveau. iubert, vicomte du Maine, seigneur de Beaumont, Sainte*hizanne et Fresnay, s'était lié au parti du comte d^Anjou : eoondé par les forces de Guillaume, comte de Nevers, son leav-père, il essaya de faire soulever les habitants du Mans soatl^ le roi Guillaume. Hoël rompit toutes ces intelligences, et avertit promptement le monarque du mouye^ nént qui se préparait. A cette nouvelle, Guillaume accourut ivec une armée, prit facilement les places de Beaumont et

(i) D. MabilloD, Vetera analecta, t. lU, p. 290.— Le Martyrohgium Tapituii Cenom.^ fol. 109, y., dit que ce retable était à Tautel de snint Kiàien,

(ï) re/era «na/ec/û, t. Hl, p. Î90.

34S HISTOIRE DE l'iGLISE DU MANS.

de Presnay^ qui ae lui oppoeèrent que peu de iMvtenai^ et vmt assiéger Sainte-Suzanne. C'était là que kl ^riooiplB Hubert avait concentré toutes ses forces: les rodurt fl(Miii^ pés qui environnent la place en défendaient rafqptoehé; des ouvrages de fortification considérables la protégèaimitfli encore; et le courage des assiégés était aibdeBsnd di-v fortune. Quant à Hubert lui-même , il était digne de mander à de tels guerriei^; car^ dit Orderic Vital ^ e'étai^B un seigneur d'une haute extraction , d'un grand obuitge^B d'une valeur à toute épreuve ^ et d'vme hardiesse que fir-sB n'étonnait (1). Guillaume ne tarda pas à reconnaître la place était en état d'opposer une longue résistance, il contenta de faire construire un fort dans le Valpour la tenir en bride^ et partit ensuite pour la Normandie où l'appelait une nouvelle révolte de son fils Robert.

quittant le Maine, il y laissa Guillaume et Henri ^ ses dei autres fils, pour continuer la guerre sous la conduite duc de Bretagne, Alain Fergent. .Elle dura trois ans» et Manceaux y déployèrent un tel courage , que cette pagne peut passer pour l'une des pages les plus glori< de leur histoire. Hubert soutint vaillamment les efforts «te ses ennemis, et leur fit essuyer des pertes considérables avec les secours qui lui étaient venus d'aquitaine, dâ Bourgogne et d'autres provinces. Guillaume le Conquémn^jr affligé de la perte de plusieurs seigneurs des plus courageuJ^ et des plus influents de son parti, entre autres de Robert de Vieux-Pont, Robert de Vacey, Mascarel Guittat et du baron de l'Aigle, résolut, à quelque prix que ce fût, de donner un assaut général et de tenter im dernier effort; mais il éprouva encore une déroute. Désespérant alors de réduire le vicomte Hubert, le roi, malgré toute sa fierté, prit le parti de lui présenter la paix. Des charges et des appointements à la cour de Normandie et le rétablissement dans tous les biens et honneurs dont il avait été privé , telles

(!) Orderic Vital, Bistoria ecciesiastica, lib. VII. — D. Boiuqnet, t. XII, p. 692, 615, 616, 617.

furent les propositions du roi. Hubert , amorcé par des offres si avantageuses ^ se rangea au parti de Guillaume^ et Talla trouver avec saûf-conduit en Angleterre. Ce prinœ liu fit un favorable accueil, le remit en possession des seigneuries, de Beaumont et de Fresnay, après lui avoir fait prêter le serment de fidélité, que Hubert lui garda inviolablement le reste de sa vie. (i).

Cet accommodement fut bientôt suivi de la mort du roi Guillaume; car il ne survécut guère plus d'un an à cet é^uement. Le vicomte Hubert paraît l'avoir .suivi de près au tombeau j il laissait plusieurs enfants, dont nous aurons occasion de parler dans la suite (2). La mort du roi d'AngleteiTÇ fut une source de calamités pour notre province. Le gouvernement de ce prince avait été dur et despotique, mais la paix semblait da moins assurée pour quelques années; la mort du Conquérant rouvrit la digue à de nouvelles rivalités. Attaqué de la maladie dont il mourut devant les murs de Mantes, qu'il venait de livre? aux flammes, il 3e fit transporter à Rouen, où, dès qu'il fut arrivé, Gillebert, évoque de Lisieux, et Gontrand, abbé de Jumiéges, qui étaient ses médecins , lui annoncèrent qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Cette nouvelle fut tin coup de foudre pour Guillaume ; il ne craignait pas la mort, qu'il avait affrontée dans tant de combats ; mais il ne pouvait se consoler de mourir avant d'avoir fait pénitence. 11 fit sa confession et reçut le saint viatique avec de Tifs sentiments de repentir. Il dressa ensuite son testament, par lequel il légua ses trésors aux Églises et aux monastères. Il mourut eh se recommandant à la commisération de la ▼îerge Marie, le Sou le 9 septembre de l'an 1087 (3).

(i) Ordcric Vital , Historia ecclesiastica , lib. VII. — D. Bouquet , II. XII, p. 617. — On peut ifpir une dissertation sur ca siège de Saiate^r Suzanne, imprimée dans le Mémorial de la Mayenne, 1. 1 , p. 1-14.

(2) VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 94, 202. r- Trouillard, Comtes du Maine, p. 68, 71. — Le Paige, 1. 1 , p. 81.

(3> Orderic Vital , Historia ecclesiastica, lib. VII , p. 661. — D. Bou qudt, t. XII, p. 62B.

3H HISTOTKE DE l'ÉOLÎSE DO MANS.

L'Église du Mans n'avait pas été oubliée dans les libéralités de Guillaume , qui lui avait fait une large part des dépouilles de l'Angleterre. Les évéques Arnaud et Hoël, l'abliaye de Saint-Vincent, le chapitre de Saint-Pierre-dela-Cour et d'autres sanctuaires du Maine furent enrichis par lui . Par des lettres adressées à l'évêque Hoël, à Robert, comte de Moulent, et à Robert, comte de Mortain, ainsi qu'aux principaux habitants du Maine , il déclare tous les biens possédés par le chapitre dans la Quinte du Mans (4), exempts de toute redevance , en réparation des torts qu'avait endurés à son occasion l'église de saint Julien et des saints Gervais et Protais (2).

Guillaume le Conquérant laissait trois fils en mourant. Il donna le duché de Normandie à Robert l'aîné, surnommé Cdurte-Heuse ou Gambaron , avec le comté du Maine. Robert avait, dès l'année 1078, fait hommage de ce comté à Foulques le Réchin (3). Ce fils ingrat avait abreuvé d'amertume les derniers jours de son père, en levant l«s armes contre lui. Guillaume disposa de l'Angleterre en faveur de son second fils , nommé comme lui Guillaume et surnommé le Roux. Au plus jeune, appelé Hemî, il ne laissa que des sommes d'argent. Ce^ trois princes ne tardèrent pas à se faire la guerre avec tout l'acharnement que montrent d'ordinaire des frères ennemis.

(!) Cfr. Gauyin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 139, 47Î. —

(î) Willelmus, Dei grâ rei Ânglorum, G., êpô Genom. et R. comiti,et ^^»e( R.,coraiti Moritanii, et J., filio Uberti, et R. GifFardo ôlbusq. aliis suis fide- g:» elîbus totius Manie. Notum me concessisse in elemosinam et restaurasse ^»^3se illorum dampncrum que per me et propter me passi sunt-canonici i^^-ci S" Juliani Deo et S» Juliano... omneni tcrram Sti Juliani que est ultra -•x-^»» Sartam omni tcmpore quietam de vicaria et deBernagio et de Mariscaltia-^».»w et de ôîb. aliis consuetudinibus , illa terra scil. que hf S'«« Julianus^ infra Quinlam a civitate. Laudantibus et conscntientibus Mathildi, Angle rum regina, uxore mea, et Roberto comité, filio meo, testimonio Rogerii"-» ""w

comitis et Alani comilis et Osmundi cancellarii et Fulcoi vicarii.

Biblîotb. Impér., fonds lalin, n«> 5211, B, fol. 1. — Liber Al bus \ n©!.

(8) Dès Tan 107 i environ , Robert prenait le titre de comte du Uainm û dans des nctes publics. — Gollia christinna , t. Xf , Instr., col. 66, 929 ^^

Délivrés du joug que leur avait imposé Guillaume, les Sfanceaux étaient disposés, pour la plupart, à se soustraire entièrement à l'obéissance des Normands. La nonchalance de Robert, qui demeurait oisif en Normandie, fortifiait ces dispositions. Mais excité par Odon son oncle , évêque de Bayeux, Robert lève une armée dont il donne le commandement à ce même Odon , à Guillaume , comte d'Évreux, à Baoul de Couches, à Guillaume de Breteuil et à d'autres capitaines distingués par leur courage (1). Robert se met lui-même à la tête de ses troupes. Arrivé au Mans avec cet iqppareil formidable , il y est reçu avec de grandes démonsbrations de joie, plus apparentes que sincères. Geoffroy de Mayenne , Robert le Bourguignon , seigneur de Sablé , Hélie, fils de Jean de la Flèche , et grand nombre d'autres seigneurs viennent, sur sa citation, lui rendre hommage. Cependant, une partie de ceux qui s'étaient soulevés , à la tète desquels était Payen de Montdoubleau, se tenaient retranchés dans le château de Ballon. Cette forteresse, dont il ne reste plus aujourd'hui que de faibles débris, était alors Tune des places les plus solides de la province du Maine. Robert va en feiire le siège , et d'abord il y rencontre une vigoureuse résistance; enfin la place se rend, mais à des conditions avantageuses (2). De Ballon, Tarmée de Robert se dirige contre le château de Saint-Célerin, dans lequel était renfermée toute la famille dé Robert de Belléihe , sous la protection de Robert Quarrel , chevalier rempli d'une valeur qui ne se démentit point à la défense de cette place ; mais la famine triompha de son héroïsme. Forcé d'ouvrir les portes aux assiégeants, il fut pris et conduit au duc, qui lui fit crever les yeux. Plusieurs autres chevaliers, saisis dans la place, furent privés de quelques membres. Après ces cruelles exécutions, le duc, sur les remontrances de Geoffroy de Mayenne , donna le château de Saint-Célerin à Robert Giroie, qui le réclamait comme

(1) IX Bouquet, t. XI( , p. 680.

(9) Idem, p. 63t,

340 HISTUIKE 1>E LÉGLISE DL' HANS.

une propriété héréditaire (1). La terreur a'étBDl après le départ du dtic, les lUanceaux l'evinroi avereion pour les iNormandi^, et k firent éclater de imivaiite, 1089, par un Boulèvement presque unîv duo Robert, qu'une maladie retenait alors, engaf qiiea le Kéchin h. apporter ti}ua ses soins pour a] ^ition. Foulques y réussit pour le moiueot; et Ri reconnaissance, lui fit obtenir en mariage Ber Montfort, nièce de Simon, comte d'Évreux.

Cette paix ne dura pas lonfttemps. Hélie , seij la Flèche, couservait toujotu^ ses prétentions à sance du comté du Maine (2). Ne se sentant pas i pour résister au duc de Normandie , il usa de rusi tint les mécontentements , feignant toujours de Si intérêts de Itobert. S'étant emparé du château il en l'année 1089 , il porta le ravage dans le pays duisit par surprise dans le Mans, dont il mal citoyens qui lui étaient le plue opposés (3). il ne pas là : l'ambition étoufiant en lui les sentimen rçligiou et de la reconnaissance , il oublia les een l'év&jue Hofil lui avait rendus l'année précéden vit plue son caractère sacré , et ne considéra en le partisan dévoué du parti normand. Dans la ers le prélat n'employât son intluence en faveur de s. Hélie se saisit de sa personne , et l'env oya prise château de la Flèche. Toutefois la responsabilité action ne doit pas peser sur le comte Hélie seul; i était encoie jeune et suivait trop aveuglément les qu'on lui donnait ; il entendit des personnes ( d'Hoél, qui luipeisuadèrentque lesManceauxue défendus avec tant de constance contre lui que p des exhortations de leur évéque. t^s suppositions, )

(1) D. Bouquet, t. XU, p. 63S.

(î) Idem, t. XII, 1». 870.- Congrès scientifiques. I8Î9, I. — L'Art de vérifier les dates, l. XIII , p. 97. (3) D. HabilloD, Vêlera anaieela, 1. 111 , p. î»l.— D. Baiiq<

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d^ailleurs parla \raisemblanGe ^ et données pour des faits avérés^ excitèrent les soupçons d^Hélie^ qui regarda désormais Hoël comme le plus puissant adversaire de ses prétentions sur le Maine. Pour le mettre dans rimpuissance de lui nuire, il ne se contenta pas.de la garder dans la prison où il Favait renfermé : il lui interdit tout commerce avec son bfoujpeau et son clergé. Craignant encore que le prélat prisonnier ne trompât la vigilance de ses gardes > en usant de la langue latine pour correspondre au dehors, il ne- lui donna pour tout son service qu'un prêtre grossier et. ignorant. De plus, on employa les prières , les menaces , tous les moyens de séduction ou d^intimidation pour amener Tévôque captif à faire quelque acte extérieur favorable aux prétentions du seigneur de la Flèche. Hoël opposa une noble résistance, et rien ne put fléchir sa fermeté. Pendant ce temps-là, les milices d'Hélie et ceux qui leur venaient en aide se livraient au pillage des terres et des maisons de 1 evêque ; et le deuil et la copstemation étaient répandus dans toute la contrée (1).

Cependant la majorité du clergé du Mans, sincèrement attachée à son évêque, ne se donnait aucun repos et cherchait par tous les moyens à briser ses fers. Voyant les populations disposées à se soulever pour arracher leui* pasteur aux mains de son ennemi , les prêtres les encourageaient dans ce dessein , et les exhortaient à Texécuter promptement. Ils écrivirentaussi des lettres très-pressantes aux Églises voisines, pour prier les évêques et le clergé de contraindre le comte Hélie pai* les foudres de Texcommunication à relâcher son prisonnier. 11 ne restait plus 4|u^un moyen d'exciter le peuple à prendre les armes, o'étàit d'employer les rites lugubres de l'excommunication solennelle. Le clergé de la ville du Mans et des paroisses du diocèse ferma les portes des églises avec des buissons d*épines; et toutes les fonctions sacrées demeurèrent

(I) D. MtbUlon, Vetem amiectay t. IK , p. t9i. — D. Bouquet, t. XII^p. 54i.

interdites. Ces marques du deuil de l^Église produisirent une vive impressiou sur tous les esprits; on se disposa de toute part à une levée de boucliers; et déjà le cri de guerre était prêt à sortir de toutes les poitrines. Hélie comprit al'ors^ qu'il avait été mal conseillé, et que ses prétentions sur le Maine se trouvaient compromises par ce qu'il avait fait pour les assurer. Les sentiments de la piété se réveillant en même temps dans son âme , il va trouver Hoêl dans sa prison, se jette à ses pieds et le conjure de lui pardonner les injures quHl lui a fait souffrir. Le prélat le relève avec bonté ; mais , usant de sa position , il exige qu'on lui rende tout ce qui a été enlevé à lui , à son Église ou aux personnes qui ont souffert à son occasion. Hélie va audevant de tous les désirs du prélat, cpi'il ne quitte qu'après s'être pleinement réconcilié avec lui. Hoël s'empressa de revenir au Mans, où le clergé et le peuple, avertis de son retour, accoururent en foule et lui firent une réception qui ressemblait à un triomphe (i).

Pendant ce temps-là Geoffroy de Mayenne et plusieurs barons, qui agissaient sous ses inspirations, rappelèrent dans le Maine le jeune comte Hugues , fils du marquis de Ligurie, Azzon.- Celui-ci avait quitté Tltalie depuis quel<}ue temps , et il était venu se fixer à Langres (2). Le comte Hugues n'avait pas encore rexpérience que donnent les années; mais il prévit cependant les dangers de la position, et il ne se rendit pas immédiatement à l'invitation de Geoffroy et de ses amis. Hersende, sa mère, qui aurait pu l'engager à tenter cette entreprise, était inorte dès l'année 1072 au plus tard , comme il a été dit. Geoffroy et ses barons réitérèrent leurs sollicitations et leurs promesses. Enfin Hugues se résolut à tenter la fortune. 11 vint donc dans le Maine et se rendit d'abord à la Ghartre-sur-Loir. C'était au

(1) D. Mabillon, Vetera analecta , t. lit, p. 29!. — D. Bouquet, t. XII , p. 542.

(il) C'est ce qu'insinue le Boman de Roux, ciié pfirVAftde vérifiefies iXates, t. XIII , p. 96, 97.

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XI* s^le Tun des lieux les pljis forts du Maine ; Geoffroy de Mayenne eu était seigneur et y faisait ordinairement sa résidence dans un château dont il ne reste plus de traces aujourd'hui. Dès que Tarrivée du jeune Hugues fut connue dans la province, les barons s'empressèrent, d'accourir pour lui jui'er fidélité. En peu de temps son autorité fut reconnue et proclamée partout , et les promesses et les serments faits au duc Robert foulés aux pieds (i). Hoël mesura d'un coupd'œil l'immensité du danger qui le menaçait, s'il restait dans la ville du Mans. D'après les dispositions qui se manifestaient ^ il prévit que le nouveau, prétendant ne tarderait pas à se rendi*e dans la capitale de sa province, et il craignit de tomber entre ses mains. JOians son opinion, il ne pouvait rien faire pour détourner ee péril; toute démarche dans le sens du nouveau pouvoir était à ses yeux un déshonneur, et il s'exposait à passer pour un transfuge auprès du duc Robert et de sa cour, n quitte donc précipitamment la ville du Mans, suivi seulement d'un petit nombre de personnes, et se rend promptement en Normandie , afin d'instruire le duc des fiûts ,qui se passent dans le Maine. Robert lui conseille de laisser agir les Manceaux , pourvu qu'ils ne le contraignent pas lui-même de taire hommage au nouveau comte. Ce prince voluptueux et lâche semblait craindre d!envisager son devoir (2). ^ , . '

Pendant l'absence du prélat, Hugues fit son entrée au Mans. Le peuple, qui se croyait enfin délivré de la domination normande, lui prépara un triomphe ; il se porta en jfoule au-devant de lui et le reçut avec applaudissement. Le oomte s'empara du palais épiscopal, dont il s'appropria tous les meubles. Le prélat, à son retour, n'osant entrer dans la ville, s'arrêta. dans l'abbaye de Saint-Vincent, d'où il envoya des députés pour traiter avec Hugues. Celui-ci exigea comme condition préliminaire à sa réception dans

(i) Orderic Vital, Historia ecclesiastica, lib. VIII, p. 683. — D. Bouquet, t. XII, p. 638. — D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 292, (t) Idem., loc, cit.^ {u 99^. -r- D» Pouquet, t. XIII , p. 543,

la cité, que Tévêque Hoël lui prêtât sennent et reoomr tenir de lui son évôché. C'était précisément le point S" lequel le duc Robert avait principalement insisté^ se mm trant assez peu jaloux de tout le reste. Le prélat^ ne pe vaut accepter cette condition , aima mieux renoiicee remonter immédiatement sur son siège. Mais bientâfe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y avait pas même sûreté pour lui dans la retraite qu'il avait 'choisie, que 4 embûches lui étaient tendues de toutes parts, et qu'iL-. pourrait jamais lès éviter toutes. Il s'éloigna donc d^ ville, résidant tantôt dans un château, tantôt dansunauta mais surtout craignant de se fiera d'autres qu'à des partîsa certains de sa cause et de celle des Normands, Pendant i

temps, le comte Hugues et ses conseille!^ agissaient e tyrahs dans la ville du Mans; tous les biens de i'évêqn étaient livrés en proie à leur cupidité et à celle de leur amis ; ils ne craignirent même pas de s'approprier le richesses des sanctuaires (1 ).

Ces sacrilèges déprédations se commettaient è i'ioiti gation d'mie faction du clergé ennemie déclarée de Tévi que. Le chef de ces clercs révoltés était un cbànoiD noniimé Hilgot (2). Hoël Tavait élevé au sacerdoce; mail loin de se montrer reconnaissant , il ne cessait de le pouj suivre y tantôt par des calomnies secrètes, tantôt par di injures grossières, et ne lui laissait aucun repos. Ge mal heureux prêtre avait conçu cette haine contre son évêqu àToccasion que nous allons rapporter. Peu de temps aupi ravant, le doyen du chapitre, nommé Guicher, homme d mœurs pures et doué d'une science peu commune , abd qua toutes les grandeurs du monde, et se consacra è Die dans la vie monastique. De faux amis conseillèrent à V^i que Hoël de faire passer la dignité restée vacante pari retraite de Guicher, aux mains d'un jeune &ère du ^la

{Y) D. ]|labilloD, Vetera analecta, t. lll, p. i9t. -« D. BouqiM t. Xm, p. 548.

(2) Litfre Bktnc , «« i9i). ^ fiilgotus «t Helgotus.

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Ce tXerc n'était encore qu'un enfant^ à peine âgé de douze ans 5 et ne connaissant qu'imparfaitement encore les éié* ments des lettres. Cet acte de népotisme fit de nombreux mécontents; on trouva ridicule et injuste de préférer un enfant â de sages vieillards^ et de le mettre à leur tête, Hilgot , qui cherchait partout des occasions de décrier la conduite de Tévêque, saisit avidement celle-ci. Ses amis se réunirent à lui^ et ik agirent tous avec tant d'insistance^ d'adresse et d'unanimité auprès du chapitre , que les chanoines , à leur instigation, résolurent de déposer le jeime doyen. Le sentiment de leur droit violé poussa sans doute ïe» chanoines à faire cette démarche; elle n'en fut pas moins pour Hoël une démonstration pénible qui lui fut . amère. On élut à la place de son frère un jeune clerc d'une très-illustre naissance , nommé Gervais. Il appartenait à la famille de Bellôme^ si puissante encore dans le Maine, et il était neveu de l'évêque Gervais, qui avait laissé dans le diocèse d'innombrables souvenirs , mais surtout qui était ^néré du chapitre, dont il avait été le bienfaiteiur (1). Le Bouvenir de sou oncle contribua beaucoup à son élévation, xnaiâ la fortune de ses frères , qui tenaient un rang distingué à la cour d'Angleterre, n'y fut pas étrangère. • La tyiannie de Hugues se portait tous les jom'S à de nouveaux excès. Quelques chanoines, voyant qu'il ne respectait pas môme les lieux saints, craignirent qu'il ne fit main basse sur le trésor de la cathédrale , et songèrent à le déposer dansc un Ueu Sûi\ Parmi tous les châtelains de la province du Maine, aucun ne leur inspira autant de confiance que Robert le Bourguignon , seigneur de Sablé, dont on a vu précédemment la grande piété. Hoëi , obhgé, jcomme on l'a dit, de cherdier un asile de cfaÂteau en château, se trouvait alors à Sablé , près de Robert, et ce fut là

(t) n est asseï probable qae ce doyen Gervais était fils de Guy II de Laval et de Rotrude de Château-du-Loir. L*archevèque Gervais avait un autre neveu qui portait le même nom , et qui est connu par la fondation du pHeuré de Saint-Guingalois de Ch&teaa-du-Loir; mais ce dernier if était pas clerc.

que Ton transporta les richesses de la cathédrale. Toutefois les chanoines qui entreprirent de conserver le pieux dépôt durent agir avec beaucoup de précautions, et ce. ue fut qu'à l'aide d'un profond secret qu'ils parvinrent à ravir au comte Hugues une proie sur laquelle il portait déjà des désirs avides (1).

Hoél ne voyait pas sans inquiétude se prolonger sa situation de proscrit ; il s'alarmait des excès toujours croissanfB de la tyrannie et des dangers qui se préparaient pour un avenir prochain, si le comte Hugues venait à asseoir définitivement son autorité. Les nouvelles mesures prises par les chanoines lui permettaient d'agir avec plus de liberté, et il pensa à chercher un remède plus eflPicace que tout ce qu'il avait tenté jusque aloi*s. Laissant à Sablé quelques clercs chargés de veiller à la garde du trésor de la cathédrale , il s'embarqua pour l'Angleterre , et se rendit directement à la cour de Guillaume le Roux pour Tinviter & venir faire la conquête du Maine. Le roi d'Angleterre ne crut pas pouvoir accepter les propositions de l'évèque : elles ne s'accordaient pas avec les plans de sa politique ; il était déjà en hostilité avec son ftère Robert , qui avait voulu lui enlever son royiaume , et il venait de se venger de cette injure en débauchant à celui-ci plusieurs de ses vassaux. Voyant néanmoins dans la démarche de l'évèque du IVfans une espérance pour l'avenir , il crut devoir s'attacher de plus en plus ce prélat ; il lui donna des secours d'argent très-considérables , qui mirent Hoël en état de supporter plus aisément les privations de son exil , et de réparer les pertes qu'il avait éprouvées par l'avidité sacrilège de ses spoliateurs.

Toute entreprise qui échoue retombe sur celui qui Ta tentée. Plus l'évèque Hoêl se donnait de mouvement pour recouvrer sa liberté et délivrer son Église, plus la ville du Mans souffrait de la tyrannie que le prêtre Hilgot et ses

(i) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. ^93 et 294. — D. Bouquet, t. XU , p, m et 544.

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suppôts exerçaient sous le nom du comte Hugues. Toutes les personnes attachées au prélat fugitif furent en butte à leurs vexations; ils en chassèrent un certain nombre de la ville; ils dépouillèrent les autres de leurs biens; ils firent souffrir à tous des injures atroces. Quelques exemples feront mieux comprendre Tanarchie qui régnait dans.la ville du Mans et les excès auxquels se livraient les factieux. Un serviteur d'Hoël s'était introduit à Taide d'un déguisement dans la cité; il fut reconnu , et aussitôt la nouvelle de son arrivée fut répandue parmi les ennemis. Ils accourent promptement , cément le lieu où il se trouve , s'emparent de sa personne , et , l'ayant conduit dans un atelier de forgeron , lui brûlent les joues avec un fer rouge* C'était le supplice que l'on infligeait aux sacrilèges. Un autre. joiu*, ils surprirent le domestique d'un ■citoyen du Mans, qui portait, de la part de son maître, des secours à un clerc du nombre de ceux qui étaient retirés à Sablé. Ce clerc se nommait GraduKe, et était frère du maître de ce pa^yre serviteur. Dès qu'ils eurent saisi celui-ci, ils s'emparèrent de tout ce qu'il avait, le conduisirent à la maison d'Hilgot , devenue comme leur citadelle et leur geôle, et l'y jetèrent dans im cachot. Non contents de ces cruels traitements, ils lui refusèrent des aliments, en sorte qu'il mourut au bout.de sept jours. Ces hommes barbares ne respectèrent pas même la faiblesse du sexe, et firent subir toutes sortes d'outrages à des .femmes qu'ils avaient surprises portant des provisions à des prêtres obligés de fuir. Après les plus cruels tourments, ils les percèrent de leurs épées. Comme on l'avait prévu, l'église cathédrale devint à son tour victime de leur ardeur pour la rapine; ils la dépouillèrent de tout ce qu'ils purent y découvrir encore de précieux. Ce sanctuaire, pour lequel on avait un si juste et si profond respect, devint bientôt désert; personne n'osait plus aller prier dans un lieu qui ne présentait qu'un spectacle de désolation et de sinistres présages. Mais ces excès devaient s'accroître ensuite : le peuple, témoin des violences exercées p^ des mains sacerdotales,

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