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CHAPITRE XVII

ÉPISGOPAT OU VÉMÉBABLB HILDEOERT (1097-1125).

.Aivàlité des partis tiu sujet de rélcction d*un évêque. — Hildebcrt est élu. — Difficultés ()u'on lui suscite; saint Yves de Chartres intervient. — Naissance et premiers emplois d'Hildebert. — Vertus qu'il pratique dans répiscopat. — Il fra vaille à rétablir la vie commune dans le chapitre. — Départ des croisés manceaux. — Le roi d'Angleterre Guillaume le Roux entreprend de soumettre le Maine. ^ La guerre désole la province. — - Le comte Hélie recouvre son autorité; — Guillaume le Roux s'empare de nouveau de la province. — Hildebert, pc^ur sou refus d'abattre les tours de la cathédrale , est mené prisonnier en Angleterre. — Misère dans la provinice. — Le calme lui est rendu. -^ Hildebert travaille à réparer les pertes de l'Église, -r Les solitaires et leurs travaux apostoliques dans le Maine ; Robert d'Arbrissel. — ViUl de Mortain. —Raoul de la Fustaye. — Pierre de rEstoile. *- Fondations de prieurés. — Saint Guillaume Firmat. — Saint Bernard de Tyron. — Saint Alleaume. — Fondation de l'abbaye d'Estivalcn-Charnie. — L'abbaye de la Roë et prieurés qui en dépendent. -^ Prieuré de la Fontaine-Saint-Martin. — Abbaye de Savigny.

Dès que l'évéque Hoël fut des(ien(tu dans la tombe , les deux partis qui divisaient le Maine , celui des Angevins et celui des Angfo-Normauds, se disputèrent avec chaleur le siège resté vacant. Lés seigneurs et les dignitaires d e l'Église mirent en jeu les brigues les plus actives (1). Les

(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. lll, p. 803. - Orderic Vital: , Historîa ecclesiastica , lib. X, p. 770. — D. Bouquet, t. XII, p. 946 , 591 et 671.

candidats proposés des deux côtés étaient des hommes d mérite et dignes du choix que Ton en, voulait faire^a^ Geoffroy, doyen du chapitre, était né en Bretagne; il eu un frère nommé Judicaël , évéque d'Alet ou Saint-Malo ,^ Sa vertu jointe à 'sa science, et, selon d'autres, les avauL--^ tages de sa noble extraction lui méritèrent la dignité d^=^ doyen de TÉglise du Manè. Dès ce temps-là,, il futui^^ d'amitié avec saint Yves, évèque de Chartres, et il le consuX^ tait sur les difficultés qui se rencontraient dans Texercicio de sa charge(l). Il était particulièrement honoré de Testiiirie et de Taffection du comte Hélie , qui Tappuyait de tout son pouvoir (2). Guillaume le Roux, de son côté, ne voulait pas entendre parler d'un Manceaii pour évoque du Mans; il préférait donc Geoffroy, qui était Breton de naissance^ et pouvait, comme son prédécesseur, se montrer dévoué au descendant de Guillaume le Bâtard (3). Appuyé de ces puissantes recommandations, Geoffroy se croyait si sûr de réussir^ qu'il avait déjà préparé un festin magnifique pour célébrer son élection (4). Mais^ au moment d'aller aux voix, Hildebert l'archidiacre , qu'aucun parti ne pcrnssait > étran-. ger à toutes les intrigues, et qui ne songeait pas mêineà se mettre sur les rangs , fut tout à coup proclamé évêque par les suffrages du clergé inférieur et du peuple. 11 ojqposa quelques difficultés ; mais, forcé par l'enthousiasme populaire, il dut se rendre, et, enlevé par la foule , il sévit porté sur le trône épiscopal (5).

(1) Divi Yvonis^ Carnot, episc.y opm^a, epist. lu.

(2) Hclias , Ccnomanensis cornes , Goiffrcdum Britoncm , decanum cjusdem Ecclesiac, dd episcôpatum ctegit... Orderic VHal, Historia eccU' siastica Nortmannorum , lib. X, p. 770. — D. Bouquet, t. Xlt, p. 671.

(3) Orderic Vital, Histor.ecdes. , loc. cit. — D. Martène, ÂmpUsi. coliect.yi. I, col. 568, — D. Bouquet , t. XII, p. 671.

(4) Ordorlc Vital , loC, cit.

(5) ... Sed prœvcniens clerus Hildebcrtum de Laverseïo archidiacotmm m cathedra pbntificali rcsidcre eompulit... Orderic Vital , loc. cit. — Gonimufii cleri plebisquc asscusu in ejus (Hoëlli) loço subgtUutus est... Gesta Hildeberii , D. MabtUon, Vetera analectOy t. III, p. 805.

HÎIDËBERT. 433

Là majorité avait prononcé, et ses vœux n'étaient pas équivoques ; néanmoins les partis vaincus s'agitèrenl encore; les principaux dignitaires du clergé, qui n'avaient eu aucune part à Télection , se réunirent pour en contester la validité. Us signalèrent le choix de Hildebert comme le résultat de la violence et du tumulte populaires. On ne pouvait contester les talents supérieurs qui avaient élevé si haut Tarchidiàcré dans Festime publique; mais on attaqua ses mœurs par des insinuations malveillantes /toujours faciles à accréditer. De son côté, le comte Hélie> ifrrité de ce que Ton n'avait eu aucim égard à sa recommandation, résolut de ne pas reconnaître un choix qui avait été fait contre son gré. Cependant quelques clei^cs lui firent comprendre combien son opposition était contraire à la raison et à Téquité , et apaisèrent son courroux. Dans la crainte d'exciter un schisme dans l'Église du Mans, Hélie abandonna ses premiers projets. Malheureusement la modération du comte ne fut pas imitée par les membres du clergé qui s'opposaient à Hildebert. Quand on voit un homme comme Hilgot tenir l'un des premiers rangs à cette époque dans le chapitre (1), on peut penser qu'une résiéttence formée par de tels adversaires n'était pas facile à déjouer. Entre les démarches qu'ils tentèrent pour écarter Félu, ils écrivirent à saint Yves de Chartres, lui dépeignant Hildebert sous les couleurs les plus noires; comme unt^lerc tout à fait indigne de l'épiscopat par sa vie débordée et ses mœurs scandaleuses. Us espéraient que le saint évoque , dans son zèle pour le maintien de la discipline et rhonneur de PÉglise, élèverait la voix contre Hildebert, et provoquerait par là tout l'épiscopat contre lui. Les paroles d'Yves étaient en effet regardées comme des oracles. Mais le prudent docteur prit un moyen plus équitable et plus sûi' .* avant de tenter une démarche aussi éclatante, il s'informa des faits, et avant tout il écrivit à Hildebert iui'^méme pour l'engager à renoncer à son élection. Dans

(I) Livi^ Blanc i n*^ 190,

ni. 18

43 i HISTOIRE DE L^ÉGLISE BU MANS.

sa lettre,, Yves fait connaître quelles étaient les accusations portées contre l'archidiacre du Mans. « J^apprends de vous, lui dit-il, des choses qui me font hoireuf. Si lei faits allégués sont vrais , vous ne pouvez que nuire à votre peuple , sans aucune espérance de lui être utile. Quelquesuns des principaux de TÉglise du Afans> qui assurent vous connaître depuis longtemps, témoignent que vous n'avez mis aucime borne à vos passions déréglées; que vousfes avec portées depuis même que vous êtes élevé à la dignité d'arcîidîacre , au point d'être toujours entouré d'un troupeau de femmelettes, et cpie vous avez eu plusieurs enfants d'un commerce criminel. » Il lui représente ensuite que celui qui est élu pour la dignité épiscopale doit èke irréprochable , et que celui qui est tombé , après avoir reçu les saints ordres, non-seulement ne peut pas être élevé à un degré hiérarchique supérieur, mais qu'il doit être déposé de celui qu'il exerçait. Les personnes qui avaient écrit à l'évêque de Chartres protestaient aussi contre l'élection d'Hildebert , sous le prétexte qu'elles n'y avaient pris aucune part, que même elles y avaient fait oppositioD. En conséquence de ces gi'iefs , Yves conseille à Hildebert dfî faire de sérieuses réflexions, et, s'il se sent coupable, de renoncer à son élection (1).

Hildebert , instruit des calomnies inventées contre son honneur par ses adversaires, parvint aisément à les confondre, et Yves de Chartres devint bientôt l'un de ses amis

(1) Dicunt quidam de majorihus Cenomancnsis Ecclesisc , qui anteactam vitam tuam se nosse testantur, quod ultra modum laxaveris frana pudîcitise, in tantum ut post acceptum archtdinconatum, âccubante lalcribus tuis plèbe mulicrcularum , muUani gcnueris plebem puerorum et puellarum... Divi Ivonis Carnotensis opéra ^ p. 118, epist. cclxivii. — Baroiiius, Annales ccclesiastici, ad ann. 1088, num. 15, 20. — Du Boulay, Historia Universitatis Ihivisiensis^ t. I, p. 501.— Toutes les calomnies inventées par les détracteurs d'Hildebert, et Terreur de ceu* qui les ont admises conraie des vérités, sont parfaitement réfutées par D. Beaugendre, les auteurs de V Histoire littéraire de la France ctTabbé SimoU) Histoire de Vendôme , t. H, note 1, à la fin du volume.

UlLDtiBEkî. ' 4â5

el de ses aclmimteui's les plus sincères (1). U faut remarquer d'ailleurs que l'évêque de Chartres n'avait parlé de» bruits défavorables à Tarchidiacrè du Mans' que- d*ùjàe manière dubitative; elles étaient si contraires à la vraisemblance , qu'un esprit moins sagace aurait pîtôébromllçi* les fils de cette intrigue. L'oppositiotidés ennemis de Hildebei't , les manœuvres seerètes que fit jouer le i*oi d'.Awgle^ terre pour annuler l'élection , tout fut inutile; le choix du clergé et du peuple fut confirmé par Raoul II , archevêque' de Tours , qui lui conféra l'onction épiscopale le jour de Noël de l'an 1G97 (2).

Hildebert était né en Tan 1055 > daHs la paroisse de Lavardin au Bâs-Vendomois^ dans le diocèse du Mans (3). U* était fils d'un gentilhomme nommé aussi Hildebert ,:qm n'était pus qualifié et ne possédait qu'une* fortuné médio* care , mais était néanmoins en possession d'une réputaticm méritée d'honneur et de probité, ainsi que toute sa

(1)' On vit cependaut dans la suilc les chanoines de Chartres^ ch procès contre leur évêque, se flalter de trouver aide et proteéfiôfn'^féJ de Vhëqm Hîldebert. -^ Bibliothèque de VÈbole dèh'ChùiHes, 4«^6érie,ï. F, p. 446. - ; : :

(î) Orderic Vital, loc. cit. — On trouve le nom d'Hildebert parmi les souscriptions des évêques qui- assistèrent au Couçilo de Saintes ^ tenuj aobn k P. Labbc , Concilia ^ t. X , col. 604 , le, 2 mdrs.1096 , et jélon D. Mabillon, Annales 0. S. D., Mb. LXIX, niim. 64, et lô Galliù cHfis^ tiana (nova], t. Il , coi. 807, Tau 1097. Cela forme ime dUïicuité cbrèno^ Togique qu'il n'est pas aisé de résoudre. Gomment Hildebert , qui n'a été jsacré qiie le 25 décembre 1097, a-t<il pu assister .à un concile tenu au commencement de mars de Tan 1097 , ou même. de 4'aii i4)ï&6? Jl faut n^sçaircment qu'il y ait faute dans Tune ou. Vautre '^de- ces deux jdâtes du concile de Saintes. Si Ton admet celle de D. Mabilleo, on peut éclaircir ce problème en tenant compte des différentes manières de cem-p mencçr rdnuéc. Supposant donc que Tannée delamort deHoël et de rordioation de Hildebert ait commencé à PâqucB , selon rjiisagc 4e ce temps, le nouveau prélat aurait pu assister au concile de Saintes, la^ieéme année 1097, qui n'était pas- encore révolue le 2 mars. -7 Voir Histoire littéraire de la Franee, t. XI , p. 261 .

f«) Orderic Yital,-/oc. cit.- D. Bouquet , t. \[l ^p. .671» -r D. MftWU lou , Vêlera analecta , t. lll , p. S03.

436 HISTOIRE DE l'ÉGLISË BU MANS.

famille (1). Ce personnage avait trois fils outre celui dont nous allons rapporter les actions^ Salomon^ Dix)gon et Geoffroy. Ce dernier fut reçu dansTabbayede Marmoutier^ étant encore enfant , par Fabbé Albert^ qui avait beaucoup de considération pour le père de notre prélat. En préseotant son fils au monastère de Saijit-Martin $ Hildebert offrit en même temps un don considérable (2). Quoique notre évéque fût Tainé de la famille, il fut cependant destiné dès Tenfance à l'état ecclésiastique , et livré à l'étude des sciences sacrées et profanes. S'il faut en croire certains historiens, il aurait étudié dans sa jeimesse à Angers souS Bérenger, et il aurait même été chanoine de l'Église cathédrale de Saint-Maurice; il aurait ensuite embrassé la vie religieuse en l'abbaye de Cluny, où il se serait perfectionné dans la science ecclésiastique , sous la conduite de l'abbé saint Hugues (3). 11 est à peu près certain, en effet, qu'il suivit les leçons de l'archidiacre d'Angers et des mornes de Cluny; mais il n'est pas vraisemblable qu'il ait été honoré d'un canonicat dans la capitale de l'Anjou, et qu'il se soit lié par les vœux monastiques à l'abbaye de Cluay. Si un historien presque contemporain dit qu'il fut diecii^e et moine de saint Hugues (4) ; c'est sans doute qu'il

(1) La Croix du Maine, Bibliothèque française^ p. 190, dit que Hildebert (irait son orijjinc de Tilluslrc maison de Lavardin. — Belon, liTrelw de SOS Voyages, c. lxxi; Ménage, Histoire de Sablé, part. II , p. 59, et Mcnngiann^ 1. 111, p. 176 ; Bayle, Dictionnaire critique^ t. lll, p. 343, Ilote b) , disent qu'Hildebert était absolument dépourvu de naissance; c'est une double erreur réfutée par les documents que nous alléguons.

(2) D. Martène, Histoire de Vabbaye de Marmoutier, Ms., t. I,part. 1. •^ Quidam de Lavarzino vir in rébus agens Hildebcrtus nominc, unum

filtorum suorumDeoapud Majus Monasterium obtullt siisceptus est

aiitem puer, homine Gauzfridus, a domno abbale Alberto et csetcris fra* tribus proptcr Dei potius amorem et ipsius salutem et patris fîiniiliarità-

tem probalosque in Dei timoré mores h«c omniauxor cjus, Hcrscndis

nomine, l't filii, Hildebertus vidulicet, Salomon et Drogo libcnter satis aucloraverunt... Baluze, Miscellartea, t. Vil, p. 209.

(3,Hangeard, Histoire de T Université d'Angers, Ms.,Biblioth. duMans, p. 16, citant une charte de 1077, extraite du Carfularium EcclesiœAndeg. (4) Biàliotheca Çluniacensis, p. 1641.

BlLBEfiKRT. 43T

confond notre prélat avec un moine nommé HildebeiH, qui vivait peu de temps auparavant , et que ses visions ont rendu célèbre (\). Quoi qu'il en soit, il est plus^ probable que Hildebert puisa surtout sa science dans Técole du Mans, dirigée alors par des maîtres fort habiles (2). Les progrès qu'il fit dans les études le rendirent bientôt capable d'être le maître des autres. L'évêque Hoël lui confia lé soin de Pécole de la cathédrale. Sans doute la direction de Hildebert fut très-avantàgeuse au clergé confié h sa conduite; aussi dès Tannée 1092 Hoël, pour récompenser ses services , lui conféra la dignité d'archidiacre. Dans ce poste éminent, qu'il remplit pendant cinq années, Hildebei't s'attira la confiance et la vénération universelles, par ses talents et surtout ses vertus. Ces qualités fixèrent sur lui les suffrages du clergé et du peuple à la mort de l'évéque Hoël. Il n'y eut d'opposition à ce choix, comme on l'a vu précédemment , que celles qui furent suscitées par l'ambition et les intrigues de la poU tique.

Lorsque toutes les difficultés furent aplanies , let consécration de Hildebert se fit selon l'usage dans l'église métropolitaine de Tours, par les mains de Raoul II, en présence. d'un grand concoui^ de personnages distingués , entre lesquels il importe de signaler le comte Hélie , le vénérable Éhrard , abbé de Saint-Calais , le doyen du Mans Geoffroy, le chantre de la même église nommé Fulchrade, et l'archidiacre nommé aussi Geoffroy (3). Ainsi une réconciliation

' (t) Baronius, Annales ecclesiastici, ad ann. iOî4, n» 2.

(2) Hildçbert est rangé parmi les écrivains bénédictins par tous les anciens historiens de Tordre de Saint-Benoît et par IX Beaugeifdre , qui fait yaloir les raisons que Ton peut alléguer en faveur de cette thèse. I^s arguments de Topinion contraire ont été parfaitement développés par D. Mabillon , Annales 0. S, B,, lib. LXIX , num. 59. — Histoire littéraire de la France, t. XI, p. 251-254. — M. Charma et M. Hebert- Daperron,Z)e vener. Hildeberti, eic, p.lS^font Hildebert moine <1c Ciuny.

(3) Helias, comes Cenomanensis 111 ud donum quod a fratre nico

Gozbertodatum erat Ecclesiae sancti Pétri Pruliaccnsis de ecclesia Bociaci et cunctis ipsi pertincntibus , concedo rdgationi domni Othonis, PruliaceQsis abbafis, in die consecrationis dompi Qildebcrti, episcopi nostri, in

il9 BTSToiRE i>£. l'Église du mans.

parfaite avait succédé aux .premièi»es rivalités ; 8*il restait •encore des ennemis au nouveau prcjlat^ ce n'était plus que |)er«H des personnages d'un rang secondaire.

Hildebert était âgé d'environ quarante-quatre ang lorsqu'il s'assit sur la chaire de saint Julien (1). Les vertus que Ftin voyait en lui commencèrent à briller d'un nouvel é(M. 11 sentit lui-môme la nécessité de s'appliquer avec plus de ferveur encore à la pratique de la mortification et de toutes les vertus , sachant que les postes les plus éminents ne mettent pas à l'abri des tentations , mais rendent les pièges de l'ennemi plus dangereux. On admirait en lui une douceur de mœurs singulière, une rare modestie de paroles et d-actions, jointe à une connaissance des lettres et des sciences qui le rendait supérieur à tous les clercs du diocèse (2), Adonné è l'étude dès ses premières années , il redoubla d'ardeur pour cette noble occupation , et consacra tous le$ loisirs que lui laissait l'administration diocésaine à la lecture publique ou privée des saintes Écritures, et à des compilations laborieuses qu'il distribuait avec méthode, poui» en faire usage dans ses armons , dans ses traités, et même dans ses poëmes. Son esprit plié au travail était impatient du repos. Lorsqu'il ne pouvait lire lui-même, il ordonnait à un clerc de lui faire quelque lecture, et parée qioyen il était jour et nuit occupé à méditer les oracles divins. Il dirigeait par ses lettres la conscience d'un grand nombre de personnes des deux sexes et de différentes conditions, et les épîtres qu'il lem* adressait étaient remplies d'une doctrine si abondante et revêtues d'un charme de

capituh) sarreli Juliaiii Turonensis Hanc coacessionem fcci coraw

domno Hildeberto episcopo et abbatc sancti Carilcpbi Ewrardo, et Gauftîido, Cenoraanciisis Ecclesic decano , et Fulchrado prccentope, et Gau* frido ai chidiacono, et coram istis meis militibus Guillelmo, Ttt)ulo et Hichardo Harengado, omnique conventu sancti Juliani, tara clericorum quani laicoram Ex Cartulario Pruliacensi, D. Briant, Cenomania,

(1) Loyauté, Hihkberti opéra y p. xlix.

(S)Viputiquemoribusplacidus, vcrbo et actione modeslus, I). ^î«bil• •Ion, Vetern nnalectn, t. IW, p. 307,

HILBEBERT. 489

diction si puissant, quMl était facile de reconnaître en leur auteur un homme formé par l'étude approfondie des anciens. 11 eut dans son temps la réputation d'être Tun 4ea premiers écrivains en ce genre (1); et Pierre de Blois, dans une lettre à un archidiacre de Nantes sur la manière d1n- Btruire les enfants , se félicite d'avoir étudié le recueil des lettres de notre prélat , et même de les avoir apprises par cœur (2), Pierre de Riga s'étend aussi en éloges sur les poëmes d'Hildebert (3). Notre prélat prêchait souvent, en français, devant les laïques; en latin, devant les clercs , et Ton remarque qu'il s'exprimait plus facilement dans cette dernière lfi»gue. A ses travaux continuels, Hildehert joignait les austérités d'un cénobite. Redoutant TiHusion des sens , il pratiquait une rigoureuse abstinence , couchait sur la dure et usait d'un cilice très-rude. Ses veilles et ses oraisons étaient longues, et selon la parole du prophète il arrosait sa couche de ses larmes , enfin il rachetait ses pédiés par de généreuses aumônes. Il n'offrait jamais le saint sacrifice sans verser d'abondantes larmes. Chaque jour les pauvres et les étrangers étaient appelés à participera sa table, et une fois la semaine, le samedi soir, il leur lavait les pieds, afin d'imiter l'humilité du Sauveur. P^rté par inclination aux exercicesde la contemplation, il savait, pom* obéir aux devoirs de son état , agir avec force et activité (4).

(1) Florebat hoc tempore (an. 1109) Hiklebertus, prius Genomanensis episcopus, deinde Turonis archiepiscopus, vir scientia perspicutis, et tam in versiQcandq qHam iu dictando gratiam peculiarem adeptus. (ndicant hoc diversa ejus opuscula qùœ metrice edtdit, et epistolad qùas ad dl?er-

- 808 direxit , quœ omnia miro modo commendant et elegantia sensuum ,

et Lepos brevitasque verborum Robert, moine de Saint ->Marian

d'Auxerre, Chronologia, ad ann. 1109. — D. Bouquet, t. XII, p. Î90. — Cfr.' Hildeberti opéra ^ p. xlix.

(2) Hildeberti opéra , p. lxii.

(3) Quae tibi dat tellus metra Yindocinensis alumna ,

Prxlege Parisius , Âurelianis habe. (Aurora de Pierre de Riga ,

cité par Du Boulay, 1. 1 , p. 519.}

(4) P. Mabillon, Fêtera analecta, t. IH, p. 803-305.

HO BISTOIAE DE l'ÉaUSE DU MANS.

Malgré le zMe île ses prédécesseurs, Hildebepi trouva beaucoup d'institutions et de Ibudalious à i^estaurer, et il s'y appliqua avec ardeur, heureux si le succès eût toujours répondu à ses efforts! Depuis longtemps la vie canoniale n'était plus qu'iuie ombre de ce qu'elle avait été en 2e» beaux jours , particulièrement sous Tépiscopat de saânt Aldric. Le cloître des chanoines lui-même n'existait jius qu'en partie , et il semble que l'on avait perdu jusqu*aa souvenir des saintes traditions du passé. Dès les premiers jours de sa prélature , Hildebert résolut d'apporter un remède à un aussi grand mal; il fit reconstruire là demeure des chanoines. Il n épargna rien pour en faire une habitation splendide ; et l'on remarque qu'il la fit orner de vitraux en coulem* , considérés à cette époque comme un objet de luxe et de singulière magnificence (i). Le rétablissement de la vie canoniale eût été fécond en fruits d'édification et de sainteté pour l'Église du Mans ; révoque Gervais l'avait compris un demi-siècle auparavant, et il avait fait des tentatives dans ce but; mais il ne suffisait pas de la volonté d'un grand évêque pour opérer une restauration aussi diflicile. L'esprit du temps, les malheurs des guerres , les habitudes du clergé , semblaient y mettre un obstacle presque invincible. Aussi les efforts de Hildebert montrèrent son zèle, mais ne produisirent pas de résultat.

Outre les avantages que la \\e commune des chanoines assurait pour la décence du culte , le sort des écoles cléricales y semblait irrévocablement attaché. Florissant aussi longtemps que la vie canoniale fut observée dans les chapitres des cathédrales, ces établissements précieux disparurent lorsque l'esprit féodal eut amené la désorganisation de l'ordre établi par saint Ghrodegang. Dans le cours du

(1) Continuo namque domum capituli, quse ibi ex multo (empore nulla penitus habebatur , laudabili opère cœpit a fundamentis construere , camque decenter et imdique vitreis illustravit... Vètera annlecta^ 1. 111, p. 305. — Hildebert i opéra, p. xx , xxxvii.

BILDEBERT, JUi

Xii* siècle, OÙ nous, allons entrer, les universités remplacèrent en partie les écoles des clercs qui n/éfaient plus possibles; elles donnèrent plus d'éclat à Tenseigneitient , en réunisçant autour d'un petit nombre de maîtres habiles des disciples nombreux. L'enseignement des universités devint une cannère pour les maîtres, et une voie par laquelle les jeunes clercs durent nécessairement passer pour parvenir aux dignités du sanctuaire. Il faut reconnaître que depuis" plus d'un siècle déjà Técole de l'église cathédi'ale du Mans jouissait de plusieurs des caractères que l'on reccmuaît dans ces centres de l'enseignement au moyen Age. Mais les universités présentaient moins d'avantage que les écoles cléricales pour former à la piété et à la disci** pline ecclésiastique les aspirants au sacerdoce (i). HildebeVt tenta donc de relever une institution aussi précieuse pour l'avenir de TÉglise ; mais des obstacles insurmontables empêchèrent la réalisation, de ses desseins (2),

Malgré les orages qui menaçaient à l'horizon , Hildebert se rendit au commencement de mars de l'année 1097 en la ville de Saintes , pour assister à un concile qui y était convoqué (3). Les Pères de cette assemblée, parmi lesquels OD remarque trois archevêques et beaucoup d'évêques , entre autres Hildebert du Mans , Geoffroy d'Angers , Marbode de Rennes, s'occupèrent de différents points de discipline , et particulièrement du jeûne que l'on devait observer en la vigile des fêtes des apôtres ; ils confirmèrent les privilèges de l'abbaye de Vendôme , et réglèrent différents sujets de controverse (4).

Enfin cette même année 1097 vit un second départ de seigneurs manceaux pour la croisade. Depuis le premier élan donné dans notre pays par les prédications du Pape

(1) Theiner, Histoire des institutions d'éducation ecclésiastique ^ trad. Cohen , 1. 1 , p. 180 et sui?.

(%} Multa alia facere disponebat , nlsi magnis supervenicntibus tribulaiionibus fuissct impeditus. Vetera analecta , t. Ui , p. 305.

(3) Yid. siipra, p. 435.

(4) Labbe, Concilia, t. X, col. 604.

Urbain n et de Pierre l'Ermite, chaque annëe ua certain nombre de chevaliers s'enrôlaient sous^la croix et^partaienl pour la Palestine. Le départ qui se fit la première année de Tépiscopat deHildebertiutplus considérable que beaucoup d'autres par la qualité et le nombre des personnes. Robert le Bourguignon, seigneur de Sablé, se prépara à cette sainte expédition de la manière la plus chrétienne ; il fit des aumônes au prieuré de Brion , près de Beaufort en Anjou , fondé vers Tan 1050 , en faveur de l'abbaye de Saint-Aubin par deux chevaliers manceaux, Raoul et Guillaume de Sablé (1). Quelipies années auparavant, en lOW, Robert le Bourguignon avait signalé sa piété par les bons oflBces qu'il avait rendus aux moines du prieuré de Daumeray , membre de Marmoutier (2). Étant déjà en route pour Jérusalem ,.il s'arrêta dans cette abbaye afin dé s'y recommander aux prières des religieux , et il y renouvela tous les dons qu'il avait faits à leur monastère dans la ville de Sablé (3). L'abbaye de Saint- Nicolas d'Angers eut une pai-t encore plus considérable aux libéralités pieuses de Robert le Bourguignon , près de partir poiu* les lieux saints (4). On croit que ce puissant baron moiurut en Orient et ne revit jamais ses foyer?.

Dès l'an 1096, le comte Hélie s'était disposé à partir aussi pour la croisade, eu même temps que Robert duc de Normandie , avec lequel il était parfaitement réconcilié. Mais comme ce derniei avait engagé son duché au roi d'Angleterre Guillaume le Roux, son frère, afin de subvenir aux frais de son expédition, Hélie crut devoir

(1) Ménage, Histoire de Sablé y part. 1, p. 13.— D. MabiUon, Annales 0. S. /?., lib. LXIX, n» 57. — Bodin, Recherches sur l* Anjou , 1. 1,

(2) Ménage, loc. cit., p. 82.

(3) Ego Robertus Burgundus, Sablolii castri dominus, vadens in Jérusalem cura exercitu Christianorum in secunda silicet profectione

Ménage , Histoire de Sablé, part. 1 , p. 339. — D. MabiUon , Annales 0. S. B.y lib. LXIX, nura. 60.

(4) Ménage , loc. cit,, p. 82.

HILBEBEKTji 443

préalablement aller trouver le monarque pour savoir s'il laisserait lé Maine en repos dm^ant son absence. Guillaume lui répondit qu'il pouvait aller oîi il voudrait; mais que, pour lui, il était déterminé à reprendre une province dont son.père était en jouissance au moment de sa mort (i). Sur cette réponse , Hélie changea d'avis , renonça à la croisade , et tourna tous ses efforts à mettre sa province en état de défense. Guillaume le Roux, occupé à faire la guerre aux Bretons et aux Flamands , différa près de deux •ans l'effet de ses menaces. Mais au commencement de l'année 1098 , pressé par les sollicitations de Robert de Bellême , qui lui j eprésentait comme facile la conquête du Maine , il se mit en marchepour entrer dans notre pays (2). Robert de Bellême était depuis longtemps en hostilité ouverte avec Hélie, et ils s'étaient provoqués réciproquement par des excursions et des pillages exercés sur les teiTes l'un de l'autre (1097). En attendant que le roi d'Angleterre Tînt l'attaquer, le comte Hélie avait construit le château de Dangeul , et y avait placé une garnison chargée de protéger les habitants de ses domaines et les vassaux de Saint- Vincent et de la Couture contre les entreprises de Robert Talvas. Celui-ci en conçut un vif déplaisir, et ayant réussi à déterminer Guillaume le Roux à attaquer le comte du Maine, conduisit Tarmée anglaise devant la forteresse de «Dangeul. C'était au commencement de février. Le comte *Hélie , prévenu à temps, leva aussitôt des troupes et les plaça de manière à arrêter l'ennemi au passage des rivières et des cours d'eau, et dans les défilés des forêts. Le roi d'Angleterre, ayant reconnu qu'il ne viendrait pas à bout de son entreprise , fom*nit des secours à Robert de Bellême pour faire les préparatifs de nouvelles expéditions, et se retira pour faire face à d'autres ennemis. Robert de Bellême , ingénieur et capitaine actif, bAtit de nouvelles

(1) Orderic Vital , Historia ecclesiastica ^ lib. X, p.'/ 69. — D. Bouquet, t. XII, p. G70.

(?) Orderic Vilal , loc, cit., p. 770. — D. Bouquet, p. 671.

AU HISTOIRE DE L^ÉGLISE DU IfAKS.

places et fortifia les anciennes , en les entouiant de fossés escarpés. Il eut en peu de temps neuf forteresses sur notre frontière : Elèves, Perray, le Mont-de-la-Nue, Saône, 8aint-Remy-du-Plain , Lurçon (1), Ailiières, la Motte-de- Gauthier-de-Clinchamp, Mamers , et plusieurs autres d'une moindre importance. Plusieurs de ces châteaux étaient construits sur les terres de TÉglise cathédrale ou sur celles des abbayes de Saint-Vincent et de la Couture , et de manière à incommoder les vassaux. Robert Talvas y%vait en effet placé des garnisons qui répandaient la terreur dans toute la contrée. Pendant le seul carême de cette année (\ 098) , il fit pérh dans ses cachots plus de trois cents prisonniers. Pressé par les cris de tant de malheureuses victimes , le comte Hélie entreprit une expéilition contre ce tyran dans la semaine qui précéda les Rogations (2)* H lui livra plusieurs combats, et eut presque toujours l'avantage; à la fin il l'obligea à prendre la fuite. Mais ce triomphe fut de courte durée; Robert ayant dressé une embuscade à Hélie , comme celui-ci s'en retournait à Dangeùl, le fit prisonnier avec presque toute la petite troupe de chevaliers qui l'accompagnait, entre autres Hervé de Mcmtfort-le-Rotrou, son porte-étendard. Ce malheur arriva le 28 avril de cette année i098. Rol)eFt s'empressa d'aller présenter son prisonnier au roi d'Angleterre. Guillaume le Roux était à Rouen ; il fit garder lo comte tlu JMaine dans la grosse tour de cette ville, avec les éganls dus à son rang, et chercha ensuite à tirer tout l'avantage possible du malheur arrivé au comte Hélie. Ayant convoqué les barons de Normandie : «Jusqu'à présent, leur dit-il, je n'avais pas cherché à recouvrer entièrement Théritage paternel, dans la crainte de fatiguer le peuple des campagnes; mais vous voyez que Dieu récompense la pureté de mes intentions, et livre présentement mon ennemi entre mes mains.

(1) Ou Orticuse.

(2) Ordcric Vital , Historia ecclestastici , lib. X, p. 771. — D. Bouquet, t. Xll , p. 672.

HÏLDBBEhT. 445

Maintehant je veux avoir votre avis. Que me conseillez-vous de faire? » Tous, d'une voix unanime et avec de grandes démonstrations de joie , lui persuadent de marcher promptement sui* le Maine , afin de s'en emparer. Us lui protestent qu'ils sont prêts à raccompagner à la tète de tous les guerriers de la Normandie. Giûllaume ne se contenta pas de cette armée, il fit encore convoquer les milices de ses différents états du continent (i). On vit réunis sous les étendards du roi d'Angleterre des Français > des Bourguignons, des Flamands) des Bretons et une troupe nombreuse de Nonnands.

Au mois de juin, le roi d'Angleterre réunit son armée ainsi renforcée à Alençon , et de là il entra sur le territoire du Maine. Son premier campement fut sur la paroisse de Rouessé-Fontaine (2); ses cavaliers allèrent attaquer le château de Fresnay-le-Vicomte (3), qiii était très-près; mais ils furent repoussés par la garnison, et toute cette journée se passa en de simples escarmouc/hes. Le second jour il campa à Montbizot (4) , et le troisième il arriva à Goulaines (5), à la tôte d'une armée de cinquante mille hommes.

Mais le roi d'Angleterre avait été prévenu par Foujques le Rcchin,-qui , au nom de la suzerameté qu'il réclamait sur le Maine, et à la sollicitation des habitants de la province, était accouru avec ses milices , accompagné de son fils Geoffroy (6), Celui-ci venait d'épouser Éremberge, fille du comte Hélie et de Malhikle de Ghâteau-du-Loir, ce qui lui conférciit droit de succession au comté du Maine. Aussi le prince angevin s'était emparé du Mans aussitôtqu^il avait appris la captivité du comte Hélie. îl occupait cette ville

l\) Franci er^o et Burgondioncs , Morini et Britones , allœque vicins génies ad liberalem Patricium (Guilldmuni regem ) concurrunt, et phalanges ejus multipliciter auxerant. Ordcric Y\iBi\, Historia ecclesiastica, lib. X,p. 771. — D. Bouquet, t. XII, p. 67Î.

(2) Ruceium. — (3) Freçtemaium, — (4) Mons^Bussoti.

\fi) ColunM.

(6) Orderic Vital, loc. cit,, p. 77^. — D. Bouquet» /oc. c*^, p. 678,

41^ HISTOIRE l»E L^£GLIS£ DU MANS.

depuis le 1" mai , et il pouvait compter sur Tappui «yiftpatliique de toute la population. Malgré cela, Raoul de Bcaumont-le-Vicomte, Geoffroy de Mayenne, Rotrou de Montlbrt-le-Rotrou et plusiem^s autres seigneurs sur les terres desciuels Tarmée du roi d'Angleterre devait passer, avaient été au-devant de lui , et lui avaient fait leur soirmission dès son entrée dans la province. Guillaume le Roux forma donc le siège du Mans, en arrivant devant cette place. Les soldats du comte d'Anjou essayèrent plusieurs fois de repousser les assiégeants; il y eut de nombreux engagements, mais aucun fait décisif (1).

Cependant, après avoir ravagé la campagne, arraché les vignes , foulé les blés, et brûlé le bourg de Goulaines en haine de Tévêque Hildebert, dont ce lieu était Tun des principaux fiefs, Guillaume le Roux , voyant le tempe de la moisson approcher, et son armée ne pouvant se soutenir plus longtemps par défaut de \ ivres pour elle-même et d'avoiue pour les chevaux , en licencia une partie qu'il envoya se livrer aux travaux de leure récoltes. Il laissa néanmoins trois cents cavaliers sous les ordres de Robert de Bellème , auquel il recommanda de reprendre le siège aussitôt après la moisson. Pour lui , il s'en retourna en NoiMnandie. Pendant son absence le comte d'Anjou alla faire le siège de Ballon, que Payen de Montdonbleau , qui en était seigneur, avait livré au roi d'Angleterre (â). Mais il fut surpris dans une sortie des assiégés, qui le mirent en -fuite, et firent prisonniers environ cent quarante chevaliers et un grand nombre de fantassins. Parmi les cap* tifs, On comptait Gauthier de Montsoreau, Geoffroy de Briolay, Jean de Blazon et Berlay de Montreuil. Le roi d'Angleterre, ayant levé une nouvelle armée en Normandie , arriva à Ballon dans la troisième semaine de juillet.

(1) D, Bouquet, t. XII , p. 673.

(2) Paganus de Montedublelli Normannis oliin familiaris aiuickiam cum rege lirmavit, et fortissimara quam apud Baiaonem possidebat,

motain régi tradidil — Ordcric Vital, Historia eccîesiasticà^ lib. X,

p. lit. — D. Bouquet , l. Xii, p. 673.

UILDEBEIIT. 4-17

Il .paiiit ensuite pour reprendre le siège du Mans. Le comte Foulques était resté peu de temps à Ballon , et il attendait l'issue des événements, retiré, disent les chroniques, dans les monastères des saints (I). Effrayés à la vue d'une armée aussi nombreuse et aussi bien disciplinée que Tétait ceUe du "roi d'Angleterre , Foulques, Tévéque Hildebert , les chefs de Tarmée et les principaux de la ville délibérèrent de rendre la place, mettant pour condition la liberté d'Hélie et des autres prisomiiers. Le monarque Anglais accepta cette proposition, qui lui fut portée par Hildebert (2) ; les prisonniers furent échangés de part et d'autre, et toutes les places qu'avait possédées Guillaume le Conquérant furent remises à son fils. Le roi ayant mandé le chef de ses troupes , Robert, fils de Hugues de Montfort , lui ordonna de monter dans la grosse tour du Mans , et il y plaça sept cents hommes d'élite très-bien ai*méSk Tous les postes de la ville furent occupés par des milices normandes , et l'étendai'd du roi d'Angleterre fut arboré 8ur la tour principale. Le lendemain, Guillaume fit venu* encore mille chevaliers d'élite , et prit possession de toute la ville. La Tour-au-Roi, le Mont-Barbet^ le Petit-Mont- Bai*bet, forteresses qui avaient étéçonstruitespar son père, furent remises entre les mains du nouveau conquérant. Tpute cette convention avait été disposée entre le comte Hélie et l'évêque Hildebert. En effet, du fond de sa prison, le comte du Mutine suivait la marche des événements avec une inquiète sollicitude; plusieurs indiceslui avaient révélé dans Foulques le Réchin et dans son fils Geoffroy des dispo^ dations qui lui inspiraient la crainte de les voir livrer la ville du Mans au roi d'Angleterre, et conclure avec lui un traité tout à leur profit, sans s'inquiéter de briser ses fers.

(1) D. Mabilloii, Vetera analecta, t. III, p. 306,— Et ia cœnohis sanctoruin exitus reruin cipcctabat. Ordçric Vital, loc. cit,^ p. 77^.

(2) D. Mabillon, Vetera analecta, t', III, p. 306. — D. Bouquet, t. XII, p. 546. — Orderic Vital ne parle pas d'Hildebert en cette circonstance et raconte une entrevue du roi d'Angleterre et du comte d'Anjou.— Orderic Vital , ioe. çii. — D. Bouquet, t. XII , p. 673.

448 HISTOIRE D£ L^£GLlS£ DU MANS.

Dans l'espoir de prévenir un tel malheur , Hélie a.vaii obtenu la permission de faire venir Hitdebert et quelquesuns des principaux citoyens de la ville, pour délibérer avec eux sur les moyens de recouvrer sa liberté. Ils con\inrent ensemble des conditions que Ton vient de rapporter, et Hildebert conduisit à une heureuse fin cette affiûre aussi pénible que dél icate ( 1 ) .

Lors donc que le roi d'Angleterre dût faire son éïitrée dans la ville du Mans, Hildebert', â la tête du clergé et dé tout le peuple , s'avança au-devant du mon'arque. L'aUégresse était peinte sur tous les ^^sages; on se réjouissmt de voir finir les horreurs de la guerre. Le prélat conduiât Guillaume, au milieu des chœurs des chantres qui faisaient retentir des cantiques d'action de grâces , dans l'église cathédrale de saint Gervais ( ce sont les termes d'Orderic Vital) ; dans ce sanctuaire auguste que rend plus vénérable encore, ajoute-t-il, la présence des corps des saints pontifes et confesseurs Julien , Thuribe', Victor et beaucoup d'autres (2).

Le roi d'Angleterre remit la garde de la ville du Mans à Guillaume, comte d'Évreux, à Guilbert de 1-aigle et à leurs compagnons d'armes. Il plaça Gauthier de Rouen, fils d'Auger, dans la Tom*-au-Roi , après l'avoir abondamment pourvue d'armes et de mimitions. Ce fut alors que les barons manceaux qui avaient déjà recherché son alliance, Raoul, vicomte de Beaumont , Geoffroy de Mayenne , Rotrou de Montibrt, Lisiard de Sablé et d'autres se rendirent définitivement au vainqueur. Le roi Guillaume repartit ensuite poiu* Rouen; ce fut là que le comte Hélie fut amené en sa présence , portant encore les traces de sa dure captivité.

(1) D. Mabillon, Vetera ana/ecta, t. 111, p. 306. - D. Bouquet, t. XII,

(2) Tune Hildebcrtus prœsul et clerus et omnis plcbs obviam régi cum ÎDgenti 'gaudio proccsserunt , et psalleutes in bàsilicam saiicli Genrasii martyris perduxcruul; ubi sanctorum ponliflcum et coufcssorum Juliàni et Turibii ac Victoris , alioiumque plurimorum corpora requicscunt. — Orderic Vital , Historia eccUsiastica, lib. X , p. 773»

HILDEBËHT. 449

L^infortuné comte fit rabandon de ses droits, et demanda. pour toute grâce au roi d'Angleterre d'être admis, au nombre de ses courtisans, avec le titre honorifique de comte du Maine (1). Il est facile de comprendi^e que cette conduite du comte Hélie.lui était dictée par les vues ambitieuses des princes angevins. La crainte de ces mêmes rivaux inspira à Guillaume le Roux une réponse plus favorable qu'il n*étaît permis de Tespérer. Il allait même accéder à toutes les demandes du comte du Maine , lorsqu'il en fut détourné papr les conseils artificieux de Robert, courte de Meulent, qui craignait d'être supplanté par Hélie dans la faveur du prince. Contrarié dans ses espérances,, Hélie déclara au roi que , ne pouvant acquérir ses bonnes grâces, il ferait dès lors tous ses efforts pour recouvrer son patrimoine. « Faites ce que vous pourrez, » lui répondit Guillaume, voulant rivaliser de grandeur d'âme avec son.captif ; et sur cela il lui fit expédier un sauf-conduit pour aller où bon lui semblait (2).

Hélie n'eut rien de plus pressé que de revenir dans le Maiue. Il y fut reçu au commencement d'août avec de grandes démonstrations de joie. 11 fixa son séjour à ChâteauF-du-Loir , et mit toute son application à faire réparer les dommages causés paff.la dernière guerje. Ses cinq' principales forteresses, Chàteau-du-Loir, la Flèche, Mayet, Lucé et Saint-Mars- d'Outillé (3) , furent augmentées de

(1) D. Mabilloù, Vetera analecta, t. Uï , p. 306.— D. Bouquet, t. XII, p. 546 et 574.— Orderic Vital, toc. cit,, p. 773.— Guillaume de Malmesbury, lib. IV, p. 124, rapporte Feutrer ue du comte Hélie et du roi ChiUlanme d^une manière différente. Guillaume dit à Hélie : a Eh bien ! maître , je te tiens niaintenant. — Si tU m'as pns , répondit Hélie , c'est an coup du hasard. 3i je pouvais m'échàpper de tes maips,. je sais bien ce que je ferais !» A ces mots, Guillaume , hors de lui-même, voulait se jeter sur Hélie. «Toi, misérable! dit-il, que ferais-tu?... Eh bien! va-t*eu; je te permets de faire tout ce que tu voudras, et, par la Face de Lucques (per Vultum de Luca) , si tu viens à me vaincre , jamais je ne réclamerai rien pour la liberté que je t'accorde en ce moment. »

(«) Orderic Vital , loc. cit., p. 773.

(3) Ustitiacum , D. Bouquet, traduit par Oizé. On voit eu ce lieu les ruines du vieux château du Boucbet-aux-Cerneilles. .

iM) HISTOIAE jm L'SULJk$£ Dl MANS.

nouveaux ouvrages de défense. Malgré la complaisance que plusieurs seigneurs avaient montrée pour le roi d'Angleterre, la masse de la population était demeurée sincèrement attachée au comte Hélie. Les soins que se donna ce prince pour faire disparaître les traces des dégâts causés par kg ennemis 9 lui gagnèrent entièrement les coeors; et il pat rassembler^ sans trop de bi*uit, une année cimsidérablede volontaires , avec laquelle il se mit en campagne dès le commencement de l'année suivante (4).

11 s'avança d'abord vers le Mans, traversa la rivière d'Huisne aux Planches-Godefroy , puis s'approcha de la ville ; alors la garnison, commandée par le comte d'Évretn, fit siu* lui une sortie jusqu'à Pontlieue; mais elle fat repoussée avec perte; les vainqueurs poursuivirent les fuyards, et entrèrent pêle-mêle avec eux dsms la vîUe. Favorisés par les bourgeois, les soldats du comte Hélie contraignirent les troupes du prince anglais à se réfugier dans la Tour-au-Roi et les autres forteresses dont elles demeuraient les maîtresses. Hélie ayant formé le siège de ces foris^ le comte Gauthier fit lancer par ses balistaires des torches embrasées qui réduisirent en cendres la plus grande partie de la ville. Les feux de l'ennemi étaient encore secondés par les chaleurs du mois de juin. Pour forcer les No^ mands à se rendre, Hélie fit battre sans relâche les tours où ils étaient retirés; mais ses efforts n'aboutissaient pas par la faiblesse de ses machines, et il songeait à se retirer. GuiUaume le Roux pendant ce temps-là se tenait en Angleterre. Instruit de ce qui se passait dans le Maine par Amalchise, messager que Robert de j^lléme, qui tenait toujours Ballon, lui avait dépêché, il pousse aussitôt son cheval vers la mer (c'est à la chasse qu'il reçut cette nouvelle), et s'embarque sur un mauvais navire, le premier qu'il rencontre. On fait de vains efforts pour le retenir^

(1) Orderic Vital, Historia eccleaiastica Normannorwn, lib. X^ p. 774 et 775. — D. Bouquet, t XII, p. 546, 674, et seq. — D. Mabillon, Vetera analecta , t. IH , p. 806 et 807.

HILBEBERT. 451

en lui exposant le danger auquel il va se livrer, a Je n^i jamais oui dire ni lu, répond -il froidement, qu'un rot se éoit noyé (i). » Ayant lieuréuseraent abordé au porttle Touques, il rassemble à la hâte un corps de troupes , à la tête duquel il vole vers le Mans, où il ne trouve en arrir vaut que des* ruines et pomt d'ennemis. Hélie et ses miUces , avertis de la marche du monarque anglais; n'avaient pas attendu son retour pour déloger. Beaucoup de malheureux, des femmes, des enfants, des vieillards > privés de tout secours et réduits à la dernière misère, suivirent te comte dans sa retraite. Guillaume le Roux, s'étant rendu maître du Mans et de plusieurs iorts aujii environs, nc«i sans beaucoup de peine, alla chercher Hélie dans Châte^u-^u-Loir. Mais il échoua devant cette place, et, rappelé €fn AngletëiTe par des affaires pressantes, il laissa à ses lieutenants le soin de s'opposer aux progrès de son compétiteur. -Par suite de tant de désastres , rune misère affreuse léguait dans toute la province; on en pourra juger pair la nécessité à laquelle se trouvait réduit l*évôque Hildebert lui-même. Ayant besoin d'une chasuble, H est obligé de recourir à la charité d'Adèle , femme d'Étieniie, comte de Blois. £n lui adressant cette demande , le prélat lui fait observer et que la pauvreté est sans honte (2). » Dans une autre curconstance , devant se rendre ft un concile qullne iM)mme pas, et n'ayant pas d'argent, il prie Adèle de lui faire la même grâce qu'à l'évêque de Chartres, en fournis-^ saut aux fixais de son voyage (3). Tel était l'état dé détresse afaquel était réduit le successeur de saint Bertrand et de saint Aldric. Au reste, Hildebert pouvait s'adi^esser avec une entière assurance à la Comtesse de Blois , qui avait en Itil la plus absolue confiance et le consultait souvent. Etienne, sôti mari, en partant pour la première croisade, a^ait

(1)' Willebnus Gemeticensis, Ub. VllI, c. vin. — Orderic Vital, p. 775. — D. B(Hi4]uet, t. XII, p. 675.

(S) Lib. UI,eptfttiii.

(3) Lib. III , epist. yiii.

452 HISTOIRE DE l'ÉGLISE BU MANS.

remis à Adèle le gouvernement de ses états ; c'est ce qui donna occasion à notre évoque, au milieu même des troubles dont il était ballotté , d'adresser à cette princesse des lettres remplies des meilleurs principes de gouvernemeot comme des. maximes les plus solides de la piété (1).

Mais il ne s'agissait pas seulement pour Hildebert de diriger la conduite d'une princesse pieuse et intelligente; il allait de nouveau se trouver en £ace d'un prince yiofeot par caractère et irrité de la résistance qu'il venait d'éprouver. 11 fallait ménager pr^s de ce vainqueur ses droits, mais surtout ceux de son Église et de toute la populati(Mi. Chargé d'intérêts aussi chers ^ Hildebert n'hésita pas. à marcher à la rencontre de Guillaume^ qui s'avançait encore sur le Maine. L'évêque n'attendit même pas que lé moDa^ que fût arrivé dans la province, pour aller au-devant de lui. Guillaume, profondément dissimulé , le reçut avec de grandes démonstratiops de bienveillance ; car, en habile politique, il avait compris de quel avantage il 1ih séiaiti pour se rendre maître du Maine , de tenir l'évêque dans son camp (2). Arrivé au Mans,'le roi d'Angleterre fut enirironné des clercs qui s'étaient opposés à l'élection d'Hildebert, dont ils étaient restés secrètement les ennemis. Son ancienne inimitié contre le prélat se réveilla dès lors tout entière. Hildebert avait prx>bablement eu quelque part dans les projets du comte Hélie ; un évêque aussi zélé pour le bien de son peuple devait naturellement préférer le gouvernement d'un compatriote juste et religieux, à odui d'un prince étranger qui ne respectait souvent ni les lois de la religion, ni celles de l'humanité. Poussé parles ennemis du prélat , le roi d'Angleterre chercha toutes les occasions de le molester. Après lui avoir fait souffrir beaucoup de vexations injustes, il exigea de lui qu'il iït abattre

(1) Lib. 1, epist. m, ivetvi; lib. lll, epist. ii.

(i) Ofderic Vital , loc. cit., p. 775. — D. Bouquet , t. XII , p. 675. - Les Gestes des évéques du Mans rapportent ce fait d'une manière un peu différente.— D. Mabillon, Vetera analecta^i. III, p. 307 et 308.— ï). Bobquet, loc, cit.f p. 546.

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