‹ Histoire de l'église du Mans (volume 2)Chapitre 8 sur 53 · AYES6AUD · texte numérisé non relu

AYES6AUD

Les droits que percevaient les évoques à propos des synodes et des visites pastorales formaient un revëËu annuel considérable; ceux, au contraire, tpîé Ton comprenait sous le nom de rachat des autels n'étaient dus qu'à chaque nouvelle provision du bénéfice. Sons le nom d'autels on comprenait en ce temps-là les offrandes des fidèles, et sous le nom d'églises on entendait ordinairement non-seuleraènt l'édifice consacré au culte , iiiais encore les terres et autres revenus fixes qui y étaient attachés. Cet usage du rachat des églises et des autels (i) fiit condamhé dans la suite par Urbain II, au concile de Clermont, comme entaché de simonie ; mais alors il était pratiqué presque universellement dans tous les diocèses, du moins en France. Il avait pris son origine dans l'envahissement des biens ecclésiastiques par les laïques et dans l'esprit de la féodalité. Lorsque les seigneurs consentirent à restituer les terres , dîmes et auiares biens ecclésiastiques , la phipart les donnèrent à des monastères. Les moines desservirent d'abord eux*mèmes les éghseé qui leur étaient ainsi confiées; mais lorgne le clergé séculier eut réformé ses moeurs, les moines rentrèrent dans leurs cloîtres, et mirent à leur pl&ce des vicaires ou desservants : c'est ce qu'on nommait une personne. En vertu des droits qui letu* appartenaient, les moines étaient toujours dures primitifs , jouissàilt de plusieurs prérogatives et supportant eti même temps plusieurs charges onéreuses. Toutes les fois qu'on changeait le desservant ou la personne j il fallait i^acheter de nouveau l'église des mains de l'évêque , en lui donnant une somme convenue , à peu près comme dans les fiefs on devait aux seigneurs dont ils relevaient une nouvelle redevance chaque fois que le fief changeait de possesseur (2i). Oii peut conclure des paroles

(1) Releyaiio , redenaptio , tecompensatio altaris.

(2) U nous a semblé nécessaire d'entrer dans ces détails , parce que quelques historiens , et entre autres le P. Longueval, dans son Histoire de l Église gallicane, liv. XXII , à Tannée 1091 , donnent une explication aussi fausse qu'odieuse de la pratique du rachat des autels.

de ré véqiie Avesgaud que le droit de rachat était porté dans le diocèse du Mans à une taxe fort élevée.

La piété des moines de la Couture fit désirer au chapitre du Mans de contracter avec eux une union plus intime encore , et il fut stipulé par le même acte , qu'à la mort des chajioines les religieux feraient pour leurs âmes les mêmes prières et les mêmes aumônes qu'ils avaient coutume d'ofirir pour les membres de leur communauté (1). La charte qui ratifie ces conventions est signée de Tévêquc Avesgaud , des dignitaires du chapitre et de quelques seigneurs laïques (2).

Peu de temps après avoir conclu la confraternité dont il Vient d'être parlé avec l'abbaye dé la Couture > le chapitre en forma une semblable avec les chanoines de Saint- Pierre-de-la-Cour. Sous la protection des comtes du Maine^ ce chapitre prenait tous les joiirs de nouveaux accroiese-r mente; le comte lui-même en était considéré comme Tabbé et le premier chanoine; il porte ce titre sur plusieurs diplômes^ et prenait solennellement possession de sa stalle et de son canonicat, le jour même où il faisait son entrée d'inauguration dans la ville du Mans. Ce qui engageait surtout les chanoines à rechercher ces confraternités ♦ c'était le pieux dé&ir d'augmenter la pompe des solennités de saint Julien et des saints Gervais et Protais. On croit que dès le xi« siècle les fêtes des saints patrons de notre Église furent disposées à peu près comme le rapporte le Cérémontai de l'Église du Mam , rédigé au XTi' siècle par le

(1) Prœterà, si quis noster cànohicus niortém obierit, idem orationam et elemosinarum pro ejus anima reddëre studeant, ac si monacbus fuerit.

(2) Signum ÂTesgaudî presulis. — S. Quillelmi decani. — S. Gervasii thesaurarii.— S. Ivonis archidiaconi.— S. Roberti cahcellarii. — S. Raginadi cantons. ^^ S. Ansegisi capellani. — S. Hugoniâ prepositi. — S. Huberti canonici. —- S. Durandi custodis. — S. Guillelmi antesignani. — S. Haimonis militis. — S. Hugonis, Gelduini filii. — S. Helinandi. — S. Heribranni. — S. Hugonis Guillelmide. — S. Landrici. — S. Hervei de Asciâco. — S. Herberti. — S. Alberici. — Livre Blanc, n« 181. — Gfr. D. Mabillon , Annales 0. S. B., lib. U ^ num. 114.

AVESGAUD. G7

chanoine Pierre Hennier. Le 26 janvier, vigile de la l'èle de saint Julien, le syndic et les douze derniers mariés de la paroisse de la Chapelle-Saint-Aubin, qui dépendait de la seigneurie du chapitre , étaient tenus de faire la garde à Téglise cathédrale pendant la nuit. Us arrivaient un peu avant sept heures du soir, prêtaient, devant le bailli du chapitre, le serment de s'acquitter fidèlement de la garde de la porte de l'église qui leur était confiée (i) ; de ne laisser entrer quiconque portant épée ou bâton; de faire déposer ces objets ou toutes autres armes sur le bureau où le bailli tenait séance (2). Les bailli, procureur et greffier devaient en conséquence s'y trouver avec deux huissiers , tous enrobes, veiller à ce qu'il ne se fît pas de bruit pendant tout le temps de l'office, et juger de suite les affaires qui leur étaient déférées à Toccasion de la cérémonie. Le chapitre commettait aussi les deux chanoines derniers reçus, pour maintenir alternativement le bon ordre. Un feu de charbon , allumé dans le bas-côté de l'église, près et au-dessous de la porte , servait à chauffer la garde (3).

Le même jour, h sept heures du soir, on commençait à sonner pour annoncer l'office des matines; le son se prolongeait pendant une heure et était très-solennel. Pendant ce temps-là, les chanoines de Saint-Pierre-de-la-Cour se rendaient processionnellement à la cathédrale, et ils commençaient l'office des vigiles à huit heurse. Pendant qu'ils chantaient laudes , on sonnait les matines du chapitre. Les chanoines de Saint-Pierre ayant terminé laudes, ceux de Saint-Julien entraient au chœur pour chanter leur office selon le rit le plus solennel. Pendant les laudes, on sonnait les matines des religieux de la Couture, qui

(1) n s^agit de la porte latérale, en face de la Grande-Rue; les autres restaient fermées.

;%) Le bureau du bailli était placé dans la nef, un peu au-dessous de la porte , du côté opposé.

(3) Le chapitre fournissait une pipe ( environ cinq hectolitres ) de charbon.

arrivaient processionnellement de leur monastère. Par cette succession d'offices la nuit entière retentissait des chants sacrés à la gloire de Fapôtre du Maine. Dans Torigine y les moines de la Couture célébraient après Toffice des laudes une messe solennelle » puis chaque religieux prêtre oili-ait le saint sacrifice dans Téglise cathédrrie. Dans la suite ^ cette coutume fut abrogée^ et les chanoines leur permirent de retourner à Tabbaye après les offices de la nuit, qui se terminaient vers le matin.

Le 27 janvier , jour de la fête de saint JuHen , les chanoines de Saint-PiejTe-de-la-Cour , tous en chape , et les moines de la Couture également en chape , assistaient à la messe de la cathédrale. Les premiers se plaçaient dans les hautes stalles de droite , les seconds dans ceUes de gauche ; le chapitre de la cathédrale occupait le fond du chœur. Après le chant de prime et de tierce , les reliques de saint Julien étaient solennellement portées en procession autour delà cathédrale.

Entre l'offertoire et la préface , le secrétaire du chapitre faisait , à la principale porte du chœur , Tappel des dJ>bés qui devaient se trouver présents à i'oflice de la cathédrale ce jour-là; C'étaient les abbés de Saint-Calais , Saint-Vincent, la Couture, Beaulieu> Évron, Lonlay, le Gué-de-Launay, la Pelice , Saint-Georges-des-Bois , et Vaas. On a vu plus haut l'origine de cette cérémonie. Lorsque saint Aldric transporta le corps de saint Julien de l'église des Saints- Apôtres du Pré en l'église cathédrale , la solennité attira tous les abbés de la province , et ils amenèrent avec eux quelques-uns de leurs religieux. La réunion de tous ces prélats donnant un nouveau lustre à cette solennité , on conclut avec eux des traités qui les obligeaient à se rendre tous les ans à l'anniversaire de cette fête. Les monastères qui furent fondés dans la suite prirent aussi des engagements à cet égard. Tout porte à croire que cette réunion imposante et pieuse édifia les peuples du Maine, jusque vers le milieu du xvi« siècle, lorsque les commendes devinrent presque générales. Alors cet appel ne fut plus qu'une

AYËSGAUD. 69

ample formalité , que Tévéque et le chapitre n'en ont pas moins maintenue jusqu'à la fin du xyiii« siècle, faisant déclarer contumaces et excommuniés tous ceux qui ne se présentaient pas à cet appel. L'abbé de la Couture prétendait en être exempt à un titre particulier ; mais le chapitre déclarait cette prétention mal fondée. Primitivement les abbés de Saint-PieiTC-de-la-Cour et de la Couture assistaient Tévêque dans les fonctions de ce joiu*.

Sous l'évèque Avesgaud et sous ses successeurs , durant assez longtemps, les moines de la Couture, venus à la cathédrale vers le soir , ne retournaient pas à leur monastère avant que la messe solennelle fût terminée, c'est-à-dire vers midi. Pendant tout ce temps , il leur était nécessaire d'avoir un lieu où se retirer, et où prendre quelque noiu*riture; les évêques s'engagèrent donc aies recevoir dans leur palais, à leur fournir une salle chauffée et éclairée, et un repas consistant en une longe de porc (1), ou soixantequatre harengs , lorsque la fête de saint Julien se rencontrait un jour d'abstinence , quatre-vingt-dix pintes de vin, du pain en quantité suffisante , et quelques autres^mets. Cette convention , toute conforme à l'esprit du temps où elle fut conclue, se modifia dans la suite. Les moines avaient reçu en échange quelques redevances et toutes les offrandes apportées sur l'autel de saint Gervais et saint Protais, consistant en argent , luminaire et autres objets (2).

A la fête de saint Gervais et de saint Protais d'été , une députation du chapitre de Saint-Pierre-de-la-Cour se rendait à la cathédrale; trois moines de la Couture s'y rendaient également; mais ni les uns ni les autres n'étaient tenus à se trouver présents à d'autres offices qu'à la messe solennelle, où ils paraissaient revêtus de chapes (3). Les

(1) Longia porci.

(2) P. Hennier, Cérémonial de l'Église du Mans, Ms., Biblioth. du Hàos^—Compendium historiœ regalis abbatiœ sancti Pétri de Cultura, Ms. — Mémoires pour servir à l'histoire du chapitre de Saint-PierrC' de-la-Cour, Ms., aux Archives de la Sarthe.

(3) Die autem festo sanctorum martyrum Gervasii atque Prothasii, qui

70 UlSTOIUt: DE l'église du MANS.

trois moines Je la Couture chantaient à l'amhon le verset 0 rex gloriœ et à l'oifertoire Gloriosus Deus. Les chanoines de Saint-Pierre remplissaient des offices analogues. Quoique le concile de Clermont de 1095 eût aboli les droits de rachat d'autels, les moines de la Couture ne continuèrent pas moins à se rendre tous les ans aux fêtes de saint Julien et des saints Gervais et Protais , en la manière qui vient d'être décrite. Les moines de la Couture et les chanoines de Saint-Pierre-de-la-Côur formèrent entre eux à leur tour une confraternité semblable à celle qu'ils avaient liée avec le chapitre de IViglise cathédrale. On ne connaît pas positivement l'époque où elle s'établit, mais on ne pense pas s'éloigner de la vérité en la rapportant à l'épiscopat d'Avesgaud ou Je l'un de ses premiers successeurs. D'après les conventions arrêtées, les chanoines de Saint-Pierre devaient se rendre processionnellement à la messe solennelle au jour de la fête de saint Bertrand ; ils devaient assister revêtus de chapes à la procession et à la messe; deux d'entre eux tenaient le chœur avec le chantre du monastère, et chantaient le verset 0 rex gloriœ... Alléluia. Opater inclyte Bertranne,.. , le verset et la séquence Bertranne inclyte. Ils pouvaient se retirer après l'élévation. De leiu» côté les moines de la Couture avaient contracté l'obligation Je se rendre à l'église collégiale de Saint-Pierre pour la fête de sainte Scholastique, le iO février. Ils y remplissaient des fonctions analogues à celles que les chanoines avaient remplies dans leur église. Cette alliance fot mainteime jusqu'au commencement du xvm® siècle (1). La fête de saint Bertrand avait dès lors un grand éclat dans l'abbaye de la Couture ; tous les prieurs des prieurés et des obédiences qui en dépendaient devaient s'y trouver; on y tenait une sorte de chapitre général dans lequel furent

est XIII. kal. julii, non omncs cum sua processione, neque ad noctumale officium , sed pars eorum sublimior ad misse tantum principalis sollempnia deTOte celebranda conveniant. Livre Blanc y n» 181.

(i) Compendium historiœ Culturœ. ^Mémoires pour servir àVhis^ toir^ du chapitre de Saint-Pierre-de la-Cour.

AYËSaAUB. 71

promulgués à diverses reprises des règlements de réforme

importants. On voit aussi par grand nombre de chartes

«émanées de ces assemblées que des seigneurs lalcpies ne

laissèrent pas de s'y rendre (i). Vers cette époque chaque

abbaye établissait une solennité semblable; précieuse

garantie du maintien de la régularité, et source féconde

d'édification pour les peuples.

C'est ainsi que le cuite de saint Julien reçut de nouveaux développements sous Tépiscopat d'Avesgaud. Depuis la translation des reliques de notre saint apôtre dans Téglise cathédrale, au temps de saint Aldric, il en est reconnu pour le patron; mais ce n'est guère qu'à partir de Tépiscopat d'Avesgaud qu'on le voit désigné seul comme titulaire. Désormais on ne rencontre plus qu'accidentellement, dans les monuments anciens, les noms de la sainte Vierge et de saint Pierre parmi ceux des patrons de cette église; néanmoins, l'autel majem* est toujours demeuré sous leur patronage.

A la même époque, et, jusqu'aux derniers jours du rvin* siècle, on célébrait une procession très- solennelle le 25 juillet, fête de la translation de saint Julien de l'église du Pré en la cathédrale. Tout le clergé de la ville, le présidial en robes rouges, le corps de ville et la population entière s'y rendaient. On y portait la châsse contenant les reliques du saint apôtre , et la procession parcourait ime .grande partie des rues de la cité. Au carrefour de la rue Dorée , ime maison était obligée de faire un reposoir et de fournir quatre bouquets de fleurs, deux blancs et deux verts (2).

Outre les fondations de l'évêque Avesgaud et du chapitre pour la fête de saint Julien, et ciette brillante station dont on vient de voir l'établissement , les travaux que Léthalde entreprit a la gloire de l'apôtre du Maine, contribuèrent

(1) Cartularium sancti Pétri de Cuitura, — Compendium historiœ Cuiturœ, — Cenomania.

(*) Almanach manceau, 1758, p. 44, 45.

72 HISTOIRE I)£ l'ÉaUSË DU MA^S.

puise^mment à répandre son nom et à raviver la dévotion des peuples. Léthalde, Tun des esprits les plus cultivés et les plus judicieux de son siècle , avait vu le jour^ suivant une opinion très-probable ^ dans le diocèse du Mans ^i). Dès son enfance il fut placé dans Tabbaye de Micy, au diocèse d'Orléans^ sous la discipline de Tabbé Annon^ appelé 9 vers 943 , à gouverner ce monastère. Les études littéraires étaient fort en honnem* chez les moines de Micy^ et Léthalde devint bientôt en leur compagnie Tun desâsrivains les plus distingués de son siècle. 11 s'acquit par son savoir une réputation très-étendue , et les hommes les plus savants de son temps ne parlent de lui qu'avec une très^ grande estime.

Au moment où il se consacra à Dieu d^ns le monastère de Mipy, cette abbaye reprenait son lustre primitif, et Ton y voyait^ comme en ses plus beaux jours^ des moines d'uûe vertu rare. Léthalde n'y fit pas moins de progrès dans la piété que dans les lettres. Sa promption au sacerdoce, Thumilité avec laquelle U parle de lui-même dans ses écrits^ les sujets qu'il y traite , la dévotion et l'onction que respirent tous ses ouvrages 9 sont une preuve non équivoque des

(1) Possevin , Apparatus sacer^ t. II, p. 844. — Vossius, Historid iatini, lib. II, cap. xli, p 113.— D. Mabillon, Acta Sanctorum 0, S, B., 1. 1, p. 598. — D. Liron, Singularités historiques et littéraires, t. I, p. 462. — D. Rivet, Histoire littéraire de la France j t. VI, p. 528. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. II, p. 1. — Une note manuscrite igoutée à un exemplaire du Lignum vitœ d'Arnold Wion, possédé par Tabbaye de la Couture, supposait des liens de parenté entre Létbalde et Garin de Tanie. Suivant cette même note, ce Garin aurait été le fondateur du prieuré de Tanie dépendant de la Couture. Il est vrai que Thistorien de la Couture rapporte cette fondation à Hubert Ribole et à Gloriande sa femme (1086-1097) ; mais Ton sait que souvent les héritiers des fondateurs, en confirmant les fondations de leurs ancêtres, s'expriment en termes qui laisseraient croire qu'ils sont eux-mêmes les vrais fondateurs. — Cfr. Compendium historiée Culturœ.—Càusin, Géographie ancienne du diocèse du Mans^ p. 2â5, 517. — Quant à la famille de Tanie [Tanida^ Thania, Janeta,— Tennie, Tany) , elle tenait un rang distingué dans le Maine aux ii«, xn« et iiii* siècles. Cfr. D. Martène, Ampliss, collect., 1. 1, col. 519. — Bilardy Analyse des documents historiques^ etc., passim.

ÀVESGAUD. 73

sentimeots qui l'animaient. U porta cette piété et les principes sévères d'une morale exacte dans les recherches de rÛstmre; et si des eiTeurs se glissèrent dans les écrits qu'il a laissés, on peut affirmer qu'il ne manqua jamais du désir sincère de découvrir la vérité.

Pendant son séjour au monastère de Micy, Léthalde écrivit une relation des miracles de saint Maximin, premier abbé de cette maison , et père spirituel d'un grand nombre de solitaires qui, au vi« siècle, peuplèrent les déserts du Maine [i). Cette légende est d'un style plus correct, plus élégant, que la plupart des écrits qui nous restent de la même époque. A la manière des anciens, qu'il avait étudiés avec fruit , l'auteur expose dans un prologue les motifs qui l'ont porté à recueillir ces prodiges. Le principal est Futilité d'une telle relation pour consoler les serviteurs de Dieu , en entretenant dans leurs esprits la confiance en l'action de la Providence. L'écrivain y rapporte sommairement beaucoup d'événements accomplis hors de son monastère; mais surtout il insiste sur plusieurs points de l'histoire ecclésiastique du Maine.

Un concile ayant été convoqué en 988 (2), à Charroux (3), abbaye du diocèse de Poitiers, les moines de Noaillé (4) s'empressèrent d'y transporter les restes vénérés de saint Junien, premier abbé de leur monastère. Quelques miracles eurent lieu à cette occasion, et Léthalde fut prié d'en faire le récit. Il s'acquitta de cette tâche dans une lettre adressée à Constantin, abbé de Noaillé, et à ses religieux (5).

(t) Liber miraculorum sancti Maximi, apud D. MabiUon, Acta Sanetorum 0. S» B,, i. \, p. 598 et suiv. — Patrologie, édil. Migae, t.GXXXVII, col. 735-824.

(S) Monasterium Karrofense sancti Salvatoris.

(S) D^autres rapportent ce concile à Tan 998.

(4} NMliaceme monasterium.

(5) Delatio corporis sancti Juniani in synodum Karrofense^ apud D. Mabillon, Acta Sanctorum 0. S, B., t. V, p. 434.— ilcto Sanctorum, ad diem xiii augusti, Vita sancti Juniani abbatis. — D. Bouquet, t. X,

74 HISTOULE DB L'ÉOUâE BU lUXS.

Un acte public d'Amoul , éyêque d'Orléans^ rédigé par Léthaide, suivant D. Mabillun, et que Ton croit être de Tan 973, sert à établir qu'il exerçait cette même année les fonctions de chancelier dans l'abbaye de Micy. Amoul eut avec Léthalde quelques contestations dont on ignore l'origine et la cause. Saint Abbon , abbé de Fleury , qui porta |dainte contre cet évêque aux rois de France Hugues Gapet et Robert , témoigne que le prélat fit éprouver à notre écrivain les plus durs traitements ^ au mépris des lois ecclésiastiques, et des égards dus à un religieux aussi vénérable que Léthalde (i).

A-alheureusement des passions y triste apanage de la faiblesse humaine , vinrent jeter le trouble dans une carrière si noblement commem^ et si saipteipent remplie jusqu'à ce jour. L'abbaye de Micy fut agitée , v^ers Tan 996, par le mécontentement que conçurent quelques lelir gieux contre l'abbé Robert, trop aŒectionné à un moine qui était mal vu des autres membres de la communauté. Les moines ayant accusé ce jeune rehgieux de divers crimes, l'abbé prit i^ défense avec une chaleur qui acheva d'augmenter le mécontentement. Les moines finirent par jeter hors du cloître Robert et son favori, et par remettre la crosse abbatiale entre les mains de Léthalde. Ce fut l'occasion d'un grand scandale. Léthalde, on devait s'y attendre^ ne fut pas épargné par les pi-oscrits; ils le dénoncèrent

p. S60.— Patralogie, édit. Migne, t. CXÎXNTI, col. 831-826.— Une reste qu^ua court fragment du traTail de Léthalde; ce quMl contîeiil a peu d^importance, mais est remarquablement écrit — Yid. D. M abiUon, ioc. cit., et Annales 0. S. B.^ lib. L, num. 5.

(1) ... Oblitns reTerentie sacerdotalis i^juriose etsineuDis l^ibnstractiTit. Apoiogeticuf AMonis^ lib. XLIX, num. 1 12, apud Pitliou, Codex amonum veteris Ecclesiœ Romanœ^ p. 400. — Vid. D. Mabilkm, Atmales O. S. B.y lib. LI. num. 4. — M. Eug. de Certain, dans un traTail récemment publié, a rétabli la Térité des faits concernant FéTèque Amoul. Les entreprises injustes et téméraires de cet évêque contre les immunités de Fabbaye de Micy, donnent à penser que Léthalde fut la Tictime de son lèle i défendre les droits de son monastère. Bibiiolhfque de récoie des Chartes, 8* série, t. IV, p. 425-464.

AVESOAUB. 75

comme les ayant calomniés, comme ayant provoqué llnsuirection par de coupables manœuvres. Des récriminations se firent entendre de pai-t et d^autre. Pria pour arbitres dans cette querelle, les moines de Fleury 'se prononcèrent en faveur de Robert; et saint Abbon écrivit à ce sujet une lettre foi*t vive. Abbon, jusque-là ami de Léthalde et Tun de ses plus zélés partisans, qui avait pris sa défense dans une autre occasion, crut devoir le blâmer dans une circonstance où les lois de la discipline avaient été violées. Dans la lettre qu'il lui adresse et aux autres religieux de Micy , il les presse avec force, mais en même temps avec un accent de tendresse paternelle , de reconnaître leur faute et de la réparer (i). La manière dont il parle à Léthalde prouve que ce religieux avait un grand crédit sur l'esprit de ses frères. U y a tout lieu de croire que cette lettre apaisa les troubles , et qu'ayant fait cesser le scandale, elle rétablit la concorde et la bonne intelligence. Les paroles du saint abbé de Fleury devaient être accueillies avec respect par des hommes animés au fond d'intentions droites. Ce qu'il y a de certain, c'est que Robert fut maintenu dans sa chaire abbatiale, et qu'il y mourut en odeur de sainteté (2).

Après les troubles de Micy, Léthalde revint dans sa patrie; il se rendit au Mans pour trouver près du toinbeau de saint JuUen les remèdes dont son esprit et son corps avaient également besoin, conune il le dit lui-même (3).

(I) Tandem ad te, mi qaondam familiaris Léthalde, nunc sermo dirigitur, cujus alias singularem 8cientiam mea parvitas amplectitur, et summislaudibus extoUere nititur...

(*) Epistola Abbonis, apud Pithou, loc. cit., p. 414. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. U, num. 49. — D. Bouquet, t. X, p. 440.

(S) Reverendisâimo patri Avesgaudo frater Lethaldus salutem in Domino. — Cum dcsiderio afflatus tam spiritualis quam corporalis remedii, ad memoriam prsecellentissimi prœsulis Juliani accessissem , et dulci afflamine vestrœ dilectionis frui licuisset... Epistola Lethaldi monachi ad Avesgaudum episcopum f apud du Bosquet, Ecclesiœ gai licanœ h istoriœ pars II, p. 73. — Acta Sanctorum Januarii^ t. II, Append., p. 1182. - Patrologie, cdit. Mignc, t. GXXXVII, col. 781-784.

76 HISTOIRE Ds l'Église du aians.

Il fut reçu au Mans avec la distinction que son mérite à tous égards réclamait; Tévèque Avesgaud fit paraître pour lui 1100 affection particulière, et Ton croit que ce fut sur les instances du prélat et celles de ses nombreux amis qu'il «e détermina à fixer son séjour dans Tabbaye de la Ck)uture. Avesgaud voulut mettre les talents de Létbalde à profit pour son Église ; il l'engagea à retoucher les anciennes légendes de la vie de saint Julien. Léthalde entreprit ce travail avec une affection filiale; il réunît toutes les compositions antérieures, et en fit Tun des ouvrages les plus pai^faits qui aient été publiés au moyen âge. 11 le dédia à Avesgaud, par une épltre à laquelle s'est attachée une certaine célébrité (1). C'est dans cette dédicaœ que Léthalde professe des principes qui lui ont tant mérité d'éloges de la part des critiques modernes. On y trouve en effet dé nobles pensées, exprimées avec force et élévaticm, siur le respect que Thistorien doit à la vérité , et sur la dignité de sa mission. « On ne saurait rapporter avec trop de respect et de gravité, dit-il, ce qui est destiné à être lu en présence du Dieu de vérité : de peur que le moyen par lequel on se flatte de l'apaiser, n'irrite davantage sa colère. 11 est certain, ajoute-t-il, qu'il n'y a que ce qui est exactement vrai , qui puisse lui plaire (2). Cependant, il se rencontre des écrivains qui, par un zèle mal entendue rehausser les actions des saints , comptent poiur rien de heurter la lumière de la vérité : comme si l'on pouvait réussir par le mensonge à relever la gloire des bienheureux (3), eux qui ne seraient jamais parvenus à l'état de la béatitude, s'ils avaient été partisans du mensonge ! Il faut donc, conclut Léthalde, il faut rapporter avec une exacte

(1 ) Si Ton peut juger de Testime que Ton a faite d*un livre par le grand nombre de copies qui en ont été exécutées, on doit regarder la Vie de saint Julien, par Léthalde, comme Tune des lectures les plus chères au moyen kge. Vid. Bollandus, Casimir Oudin, Vossius et D. Montfancon, Bibliotheca biblioth, Ms,

(2) Nihil enim ei placet, nisi quod verum est.

(3) ... Quasi sanctorum gloria mendacio erigi valeat...

AVBSGAUD. 77

vérité ce que la vérité a fait elle-même; car si quelqu'un des anciens passe pour avoir opéré quelque miracle , ce o'est point à Thomme mais à la vertu de Dieu qu'on doit Tattribuer; elle seule peut Topérer en qui et par qmil lui jdait. »

Dans tout son travail , Léthalde suivit scrupuleusement les vues qu'il exprimait avec tant de gravité. Il rechercha avec attention tous les récits anciens, et il n'eut pas de peine à en rencontrer plusieurs; car la vénération pour le saint apôtre du Maine les avait multipliés (1). Usant librement de sa critique et des lumières que pouvait lui prêter son âècle, il forma son récit de tous les faits qu'il crut pouvoir admettre, et n'hésita pas à rejeter comme apocryphes tous ceux qui se trouvaient en contradiction avec ses idées et ses principes. Cette franchise de critique, très-louable dans les vues de Léthalde, mais appliquée par lui avec un certain défaut de circonspection , a contribué à introduire ([uelques diiBcultés sur les origines de notre Église. Mais , tout en rendant un juste hommage au talent et au mérite de cet écrivain, on peut, à l'aide de documents qu'il n'a pas connus, faire voir qu'il s'est mépris sur la question chronologique (2).

(1) n reste encore deux Vies de saint Julien^ antérieares tontes les deux au ix« siècle : Tune a déjà été donnée au public ; nous nous proposons de publier la seconde dans un autre travail.

(S) Nous ne pouvons nous étendre ici sur le système de Léthalde , qui place la mission de saint Julien au iv* siècle ; nous avons rapporté dans rintrodaction à cette histoire les principales raisons qui obligent à rejeter son opinion. Lui-même avoue qu'il est en opposition avec tous les documents historiques relatifs à saint Julien , et antérieurs à son époque. Il est vrai que Léthalde dit quUl ne saurait rapporter la mission de saint Julien an temps des apôtres, parce que Tautorité des anciens n'est pas d'accord sur ce point : « nec ratio temporum , neque veternm consensit c anctoritas. » Mais il est clair que par ces anciens auteurs Léthalde entend seulement Sulpice Sévère, dont le texte est si bref qu'il ne prouve rien, et saint Grégoire de Tours , dont il ne connaissait pas tous les ouvrages, en particulier le livre de Gloria martyrum , dans lequel l'historien des Francs reconnaît que 1^ premiers missionnaires de la Gaule furent disciples immédiats des Apôtres. Enfin quelque savant qu'ait été

78 HISTOIRE DE l'ÉGUSE DU MANS.

Dans sa reconnaissance pour saint Julien^ auquel il donna le titre de très-excellent père, Léthalde composa encore un office pour les solennités de notre apôtre. Il suit dans ee travail les traces des plus anciens rédacteurs de la liturgie catholique , c'est-à-dire que, ne se jugeant pas astreint à puiser uniquement dans les livres saints les paroles de son office, il disposa en antiennes et en répons les parties les plus saillantes de la légende de saint Julien, telle qu'il Tavait rédigée»

Léthalde distribua aussi en leçons pour le second nocturne pendant toute Toctave de la fête du saint apôtre, les différentes parties de la légende. Mais Ton y fît de bonne heure un changement important; et malgré tout le respect que Ton avait pour la science et le caractère du vénéraWe hagiographe , on remplaça le passage dans lequel il attribuait la mission de saint Julien au iv* siècle, par une rédaction qui conservait les véritables et anciennes traditions des peuples du Maine; Cet office est resté en usage dans TÉglise du Mans jusqu'à la funeste innovation effectuée au xviii* siècle. Tout le monde reconnaît dans cette composition un mérite réel et une entente parfaite de ces œuvres de piété et d'art dont nos siècles positifs et raisonneurs semblent avoir perdu le secret.

Les études liturgiques étaient en grand honneiu* au x« et

Léthalde, il est cerlain qu'il commence sa légende par une erreur de chronologie. 11 dit positivement que saint Pothin, qui souffrit le martyre à Lyon dès Tan 177, ne vint dans la Gaule qu'au iii<^ siècle, avec les sept évêques dont parle saint Grégoire de Tours. — Nous ne pouvons nous arrêter à citer ici de nouveaux textes ; ceux que nous avons rapportés dans notre Introduction suffisent pour éclairer tout esprit libre de préventions ; toutefois , nous ne pouvons passer sous silence ces paroles du Chronicon Turonense abbreviatum , manuscrit récemment publié. On y lit: « XLix (i. ei anno Cbristi) sanctus Martialis Lemovicas roittitur. — L. Ursinus , Silvanus et Julianus Cenomanis mittuntur. » Ce qui donne une nouvelle force à ce texte, rédigé dans FÉglise même de Tours , c'est que dans cette partie la petite chroniqne n'est que Fabrégé du Chronicon Turonense magnum. And. Salmon^ CJkroniques de Touraine,p. 163, 164-. Cfr. ibidem, p. xvi à xli. ^ »

AVESGAUD. 79

aa XI* siècle; le roi Robert composait des antiennes et des répons, et il aimait à les exécuter lui-même dans les églises. Plus d'un puissant seigneur avait les mémes||OÙts et s'adonnait aux mêmes travaux (1). Léthalde est l^ni des premiers liturgistes de son temps. Il avait embrassé ces études dans toutes lem*s parties, et la science du chant lui était familière. Deux écoles divisaient les liturgistes sur les mélodies qu'il était à propos d'employer dans les offices divins : les uns restaient fidèlement attachés au style ancien du chant grégorien, et les autres introduisaient un style nouveau dans la notation. Léthalde se rangea dans le camp des premiers , et ce fut en se conformant fidèlement aux traditions grégoriennes qu'il nota tout l'office dont il avait d'abord composé les paroles. « Car, dit-il, je n'aime pas la nouveauté de certains musiciens, qui introduisent un genre tellement à part qu'ils dédaignent de suivre les anciens (2). » Les mélodies composées alors par Léthalde fiu'ent conservées d'âge en âge; elles étaient l'un des héritages gardés le plus précieusement dans l'Église du Mans , où elles régnèrent pendant huit siècles ; et elles ne furent répudiées ip'au moment où de déplorables influences amenèrent la destruction des souvenirs les plus chers à nos pères (1748);

Dans son épltre à Tévêque Avesgaud , Léthalde promet d'entreprendre l'histoire des miracles qui se faisaient journellement près du tombeau de saint Julien (3). On ignore

(1) Doin Guéranger, Institutions liturgiques^ 1. 1, p. 272.

(S) Acta Sanctorum^ loc. cit. — - Voyez aussi D. Mabillon, Annales 0. S. B,, lib. Ll, num. 50. — D. Bouquet, t. X, p. 385. — D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VI, p. 536 et passiin. — D. Guéranger, InstihUions liturgiques, t T, p. 262, 274.

(8) ... Nusquam tamen de mëritis tanti pàtris quemquam diffidere suad«mus ; qui dum apud suos sacros citieres Deo largiento tanta et talia operetur, multa majora et ciariora, dum in hoc mundo adhuc viveret, eom operatum fuisse cunctis recte crèdentibus liquet. Quod si hœc nostra dinguis rusticitas vel utilitati vel dcTOtioni aliquod émolumentum contolerit, ca etiam quai nostra astate apud sacrum ejos tumulnm patrata sont. Domino Christo largicnte, dum nostrae accesscrint notitiœ, subncctere cogitamus... Epistola, num. 4.

80 HISTOIRE DE l'EGUSE PU MANS.

s'il exécuta son dessein ; ce qu'il y a de certain y c'est que ce travail n'a pas encore été découvert. Toutefois, les paroles du pieux historien attestent le concours si nombreux des peuples au tombeau de notre saint apùtre. Elles ne permettent pas non plus de croire que Léthalde se soît désormais éloigné d'un lieu où il avait recouvré la santé du corps et la paix de l'esprit.

Dans sa retraite studieuse ^ Léthalde composa quelques pièces de poésie; une seule a été publiée. Ce petit poëme » dans lequel l'auteur célèbre un miracle opéré par un saint évèque , donne une idée avantageuse du talent de Léthalde^ pour la poésie (1). Tels sont les travaux qui ont fait placer Léthalde parmi les écrivains les plus célèbres du x* siède. Il doit cette gloire surtout à la perfection relative de sa diction. On croit généralement que ce fut dans l'aUMiye de la Couture que ce docte religieux fut accueilli à son arrivée au Maus , et qu'il y finit ses jours (2). L'illustre abbé Gauzbert gouvernait encore ce monastère ; il y main^ tenait dans toute leur ferveur les traditions de la piété, et l'étude des lettres et des beaux-arts.

La vénération qu'inspiraient aux habitants du Maine la vertu et le génie de ce grand homme , se transmirent en quelque sorte à ses successeurs. L'abbé Théodelin , qui gouverna après lui le monastère de Maillezais, sut en profiter pour l'avantage de sa maison (3). Théodelin était lui-même un personnage très-vénérable et jouissant d'une grande autorité parmi ses contemporains. Comme il était

(1) Le poëme de Léthalde porte pour titre : Versus Lethaldi monachi de quodam piscatore , quem balœna ahsorbuit. Il a été découvert par M Hauréau dans un Ms. delà Biblioth. Impér., et publié dans le Bu/letin des comités historiques^ t. I, p. 178. La Bibliothèque de Tours possède un Ms. qui contient le même poëme plus complet de quatorze vers.

(2) D. Mabillon, Annales 0, S. B., lib. LI, num. 50. — D. Bouquet, t. XI. — D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VI, p. 631. — D. Liron , Singularités historiques et littèr aires ^ 1. 1. — Essai historique sur l'abbaye de Solesmes, p. 13.

(3) Galliachristinna,i. II, col. 136i, 1363.

AVBSGAUD. 81

très-puissant sur Tesprit de Guillaume , duc d'Aquitaine et comte de Poitou , Hugues , comte du Maine , employa son crédit près de ce prince. Ayant obtenu par cette voie tout ce qu'il désirait , le comte Hugues lui offrit de riches présents; mais l'abbé de Maillezais les refusa, disant qu'il était assez riche des biens de ce monde , mais qu'il était fiart dénué des reliques des saints ; qu'il le priait en conséquence de lui accorder le corps d'un serviteur de Dieu célèbre par ses miracles. On voit que le Maine avait conservé une partie de son ancienne gloire sous ce rapport. Quoique le comte Hugues entrevît de grandes difiEicultés dans la demande de l'abbé Théodelin , il ne put s'empêcher de lui promettre tout ce qu'il désirait. Il songea donc à saint Rigomer, qui reposait encore à Souligné-sous- ValloD, et au tombeau duquel s'opéraient souvent des prodiges éclatants. Toutefois, lorsque deux moines de Maillezais furent arrivés pour réclamer l'exécution de la promesse , le comte rencontm de puissants obstacles , et il fiaillut user de beaucoup de précautions. Il introduisit de nuit les deux moines dans la basiUque où reposaient les précieuses reliques, sous le prétexte de les vénérer. C'était encore l'usage de passer ainsi la nuit dans les églises, près des corps saints; et la demande des envoyés poitevins ne dut pas éveiller de soupçons. Ils parvinrent avec le même bonheur à détourner l'attention des gardiens, et à se rendre les maîtres du trésor tant désiré. Prenant aussitôt la fuite , et faisant grande diligence , ils arrivèrent le même jour à Angers. Le lendemain , qui était la fête de saint Aubin , étant allés avec leur précieux dépôt à l'église de ce saint poi^r y assister à l'office , un paralytique fut guéri par l'intercession de saint Rigomer.

Toutefois, la crainte que Foulques Nerra, comte d'Anjou et suzerain du Maine , ne fût averti par ce mimcle du trésor enlevé à l'une de ses provinces , les porta à laisser attribuer par le peuple cette guérison à saint Aubin, pour n'être pas découverts. D'Angers , les moines qui portaient les saintes reliques allèrent à l'abbaye de Bourgueil , où

82 HISTOIRE DE l'ÉGLISB 1»U MANS.

les attendait Tabbé Théodelin, et se rendirent enfin à Maillezais. Les précieuses dépouilles y furent reçues avec pompe ^ et placées dans la chapelle de la sainte Vierge^ parce que la grande église n'était pas encore finie; Cet évé nement se passait en 1014 (i). On ne sait à quelle époque ^ ni dans quelles circonstances une partie des reliques de sainte Ténestine furent transportées dans la même église. Les prodiges dont elles furent Toccasion contribuèrent puissamment à réveiller la foi des habitants du Poitou^ et assurèrent à ilos deux thaumaturges les hommages des populat^QS. L'abbaye de Maillezais^ qui était d'abord sous le patronage de saint Pierre^ prit ensuite nos deux saints manceaux pour patrons. Lorsque Jean XXII eut érigé cette abbaye en évêché, saint Rigomer et sainte Ténestine devinrent les patrons de TégUse cathédrale , et Ton y célébrait levr fête avec une grande solennité (2).

Vers le même temps , le comte Hugues mourut dans une vieillesse très-avancée. Il avait perdu dans ses dernières années ses deux fils aines ^ Hugues et Foulques, et lorsqu'il descendit dans la tombe il laissa le gouvernement de la province à son fils Herbeii;, encore fort jeune (3). Sa mort arriva vers Tan 1015. Foulques Nerra, le terrible comte d'Anjou , non content de s'être déjà emparé

(^ ) Pctrus Malleaccnsis monachus , de Ccenobio Malleacensi , apud Làbbe, Bibliotheca manuscriptorum^ t. II, p. 234-238. — Ibidem^ p. 206. — D. Mabitlon, Acta Sandtorum 0. S. B., ssecul. vi, part. 1. — fdem, Annales 0. S. B.j lib. LXr, num. 64; lib. LUI , hum. 103. -— D. Boilquet, t.' XI, p. 179, 183, 232. — Acta Sanciorum, ad diem XXIX augustiy de sancto Rigomero^ num. 14, 16 et 16. — D. RÎTet, Histoire littéraire de ta France^ t. XIII, p. 407. — Le Corvaisier, p. 145. — D. Èondonnet , p. 170. ^- D. Colomb , p. 48. — De Mauny, dans VJÎmanach manceau, 1760, p. 85f et suiv. — Péniche, Dictionnaire de la Sarthe, t. VI, p. 211. — Guillois, Vies des sainte dû Maine , t. I, et

t. II, p. 526.

(2) Gallia christiana, t. Tll, col. 1362. — Acta Sanctorum, loc. cit.

(3) Admodum Juvenis. D. d'Ache^y, Spicilegium ^ t. X, p. 538. — Quidam vero cornes periïimium juvenis Herberlus, cognomento Evigilans- Canem. Gesta Ambasiensium dominorum^ apud D. Bouquet, t. X, p. 239.

A.TESGÂrD. 83

de la suzeraioeté du Maine, (1)^ désirait s'en rendre le maître absolu. U essaya de profiter de Tâge encore peu avancé dTïerbert pour consommer son projet, et il alluma une guerre qui aurait pu avoir les plus Funestes résultats pour le diocèse du Mans, si le courage et la prudence du jeune, comte ne Tavaient contraint à renoncer à ses prétentions (2). Foulques, après avoir éprouvé là valeur d'Herbert , aima mieux l'avoir pour allié que pour ennemi : ils firent la paix et joignirent leurs armes contre Eudes n, comte de Blois. Us le battirent le 6 juillet 1016 , près de l'abbaye de Pontlevôy (3). Cette bataille fit le plus grand honneur au courage des Manceaux et à l'habileté de leur comte. Foulques était déjà renversé de cheval et atteint d'une grave blessure; lès Angevihs commençaient à plier , et les milices du Champenois se tenaient sûres de la victoire ; lorsque le comte Herbert, s'avançant à la tète de ses ti'oupes, ranime le courage des guerriers de l'Anjou, les ramène au combat , et force les hommes du comte de Blois à prendre la fuite. La pei'te éprouvée par ces derniers fut considérable (4). Depuis ce moment , le cri de guerre des comtes d'Anjou fut le mot Rallié , en mémoire du ralliement fait par Herbert (5) .

Dans cette mêmfe bataille , Herbert se rendit maître de la personne du comte de Blois et le retint prisonnier; mais il ne le garda pas longtemps. Pour rendre grâces à Dieu d'un ausâ beau triomphe , le comte du Maine donna au chapitre de Saint-Pierre-de-la-Cour, Cogners, près de Saint- Galais , et les terres de Jupedel et de Moniepde (6). D'autres

(1) Labbe, Bibliotheca manuscriptorùmy t. II, p. 238. (*) VArt de vérifier les dates, t. XIII. — Bodin, Recherches sur rjnfoUf t. I, p. 193 et saiy.

(S) Chroniques de touraine, p. 119 etpassim.

(4) Gesta cùnsulum Jndegavenstumy apud D. Bouquet, i. X, p. 257. Vîd. ibidem, p. 204, 241, 265, et t. XI, p. 140, 278, Mi.

(5) VJri de vérifier les dates . t. XIII. — Bodin , Recherches sur l'Ar^oUy 1. 1, p. 180.— Godard-FauUrier, L'Anjou et ses monuments, 1. 1.

(6) Vid. Pièces justiticatives , n» xi.

84 UISTOIRË DE L'ÉGUag DU MANS.

églises du diocèse eurent également part aux générosités dut comte Herbert. Il avait dès lors mérité le surnom d'Éveille- Ghien. Cette dénomination bizarre lui était chère; il aimait à la rappeler parce qu'elle était un témoignage de sa vigilance et de son activité à surprendre ses ennemis. Ce fut sans doute dans la guerre qu'il soutint contre Foulques Nerra, dès la première année de son gouvernement, qu'il mérita ce surnom énergique (1).

lU

Page 1