SUITE ET FIN DE L'ÉPISCOPAÎ D*AVES6AUD
Commencement des hostilités entre Tévêque A^esgaud et le comte Her« bert Éveille-Chien. — Le comte est excommunié et le diocèse mif en interdit. — Réconciliation. — Travaux d*Avesgaud pour TÉglise. — Reprise des hostilités. — Avesgaud assiste à diverses assemblées de prélats. — Fondation de Lonlay. — Translation des reliques de saint Constantien à Breteuil en Beauvoisis.— Prieurés de Javron et de Saint- Jean- de -la -Motte; monastère de Notre-Dame-des-Bois à la Suze.
— Prieuré de Beauroont-la-Chartre. .*— Reprise des hostilités entre Avesgaud et le comte Herbert Éveille - Chien. — Siège de la Ferté- Bernard. — Médiation de Fulbert de Chartres. — Les Cathares dn Mans. — Guerres entre le comte du Maine et les seigneurs de BeUême.
— Nouvelles hostilités entre Tévêque Avesgaud et le comte Herbert. — Avesgaud fait le voyage de Palestine ; sa mort. — Digression sur Fadministration du diocèse du Mans au xi« siècle. — Domaine féodal de Vévêché du Mans. — Droit de monnayage. — Domaine féodal du chapitre. — État de Técole de la cathédrale. — Traces du droit mùni^ cipal ; le légiste Raoul. — Le cardinal Humbert né dans le Maine. — Fondations du comte Foulques Nerra pour les pauvres écoliers.
Herbert Éveille-Chien était sensible aux impressions de la piété , aussi bien que son père , mais il n'hérita pas de son amour pour la paix et la concorde. Toute sa vie se passa en hostilités continuelles contre l'évêque Avesgaud^ et il vit plus d'une fois les évêques de France s'armer contre
(1) Savare, Mémoires pour servir à l'histoire du chapitre royal de Saint-Pierre-de-la-Cour^ Ms., fol. 245.— D. Montfaucon, Monument» de la monarchie, 1. 1, p. 359.— D. Briant, Cenomania, Ms.— D. Bouquet,
lui des foudres de rexcommunication. L'ancienne et opiniâtre rivalité entre la famille des comtes du Maine et celle des seigneurs de Belléme fut le mobile de ces guerres , dont rÉglise souifrit de très-graves préjudices. La famille de Belléme, appuyée par les ducs de Normandie, nourrissait toujours des vues ambitieuses sur la province du Maine , cpie Foulques Nerra convoitait de son côté. U semble cependant que le comte Herbert , dans ses premières expéditions contre les Angevins, en 1015 et 1016, était parvenu à secouer le joug du vasselage imposé par Foulques Nen^a à son père; de vassal, il était devenu Tallié de ce dangereux voisin, auquel il avait même depuis rendu d'ftninents services. Mais d'un autre côté la famille de Beliême avait lait de grands progrès pendant les dernières années de la vieillesse du comte Hugues ; elle avait couvert de redoutes, de châteaux et de forteresses presque tous les points élevés de son vaste territoire. Cependant elle ne vint pas à bout d'arracher aux mains du comte du Maine la partie du Sonnois qu'elle avait perdue. Mais Guillaume P' de Belléme, qui avait succédé à Yves I«^ son père, à peu près dans le même temps où Avesgaud montait sur le siège épiscopal du Mans, augmenta beaucoup la prospérité de sa maison en s'attachant fortement aux intérêts de Hugues Capet, puis du roi Robert, et en se liant plus étroitement avec le duc de Normandie Richard II , dit le Bon. Ce prince lui transmit, et à sa postérité, le château d'Alençon et son territoire, Domfront et toutes ses dépendances. Plus tard , Guillaume réunit à sa seigneurie de Belléme le comté du Perche (1).
Aces rivalités de famille se joignaient, comme nous
t. XI, p. 631. — VArt de vérifier les datés y t. XIII , comtes d'Anjou, Poalqaeslll. — Dissertation ^r la bataille de Pontlevot/y dans les Congrès scientifiques de France, xv« session , t. II, p. 134.— Salmon, Chroniques de Touraine, p. 51, 118, 187, 230, Î47.
(4) Odolant Desnos, Mémoires historiques sur Alençon et sur ses seigneurs^ 1. 1, p. 104 et passim. -— VArt de vérifier les dates, t. Xllï, p. 143.
86 HISTOIRE DE l'ë6LJ8| BO MANS.
l'avons dit, des conflits continuels pour Texercice de Tautorité féodale. LesévêquesduMajns, aprèsavoirété presque les maîtres absolus ds^ns la cité, avaient ensuite partagé soit volontairement , ce qui est peu probable , soit par nécessité^ leur autorité avec les comtes. Il est difficile qu'im pouvoir exercé par plusieurs à des titres à peu près égaux, ne devieI^le pas une source de divisions. Âvesg^ud pressentit sans doute les hostilités qui ne pouvaient manquer d'éclater entre lui , déterminé à soutenir ses droits et peut-être à favoriser Tambition de sa race , et un jeune comte entreprenant, d'un caractère indomptable, et doiSl les vues étaient surtout exaltées par les brillants succès qu'il avait remportés, étant encore à la fleur de l'âge. En conséquence, l'évêque fit construire à Duneau (i) , sur les bords de la rivière dp l'IJuisne, une forteresse pour s'y retirer au besoin. Mais l'activité d'Herbert rendit inutiles les précaur tious du prélat. S'étant mupi d'une forte troupe d'hommes de cavalerie , le comte vint surprendre la place pendant le calme de la nuit, l'assiégea, la prit d assaut et la détruisit entièrement çivant le lever du soleil (2).
-* A la nouvelle de cet événement, Avesgaud se hâta de quitter le diocèse , craignant de tomber entre les mains d'Herbert. Il se réfugia au château de Bellême, et de là il . excommunia le comte son ennemi , et mit tout le diocèse en interdit. La passion delà vengeance était trop vivement allumée au cœur d'Herbert pour permettre à ses sentiments de religion de fléchir sous cet anathème. Avesgaud ne montrait pas moins d'acharnement; il employa tous ses moyens pour réunir des troupes, et, secondé de son frèr^
'^ Guillaume , il fit la guerre la plus active et la plus désastreuse au comte du Maine. Mais les armes temporelles ne produisirent pas plus d'effet que les spirituelles; l'évô^ que essuya défaite sur défaite. 11 ne remporta qu'un seul
(1) Dunellus.
(2) ... Yenit nocte Herbertus cum multitudine equitura, et cepit illud Ti, atque destruiit ante diluculum. D. Mabillon, Vetera analecta , t. III^ p. 299. — D. Bouquet, t. X. p. 385.
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avantage accidentel sur le comte Herbert , et ce fut à la bravoure de Giroye, fils d'Énaud le Gros, seigneur de Courcerault au Perche , qu'il dut ce succès. Guillaume de Belléme avait été entièrement défait et obligé de prendre la fuite; Giroye rétablit le combat, arrêta Herbert qui poursuivait sa victoire et le força de s'enfuir à son tour. Mais ce succès passager ne changea pas la physionomie des événements; la guerre continua à se montrer de plus eu plus désastreuse pour les intérêts du prélat ; ce qui le contraignit à ledrelapaix avec Herbert (i).
Après cSlte réconciliation , qui ne modifia rien d'ailleurs dans les dispositions des deux parties belligérantes , Avesgaud leva l'interdit qui pesait snr le diocèse, et revint habiter sa ville épiscopale. Il y demeura assez longtemps, jouissant de la tranquillité , et sachant la mettre à profit pour la réalisation de plusieurs projets utiles à l'Église. Le manoir des évêques se composait en grande partie de constructions en bois; il le fit édifier d'une manière plus solide. Il fit également construire en maçonnerie l'hospice destiné à recevoir les pauvres, lequel jusqu'à cette époque n'avait été non plus qu'un bâtiment de bois. Il ajouta des *^ dj^x>rations et de nombreux ornements à l'église cathédrale , demeurée jusque alors dans l'état où les travaux du pieux évêque Mainard l'avaient mise (2).
Avesgaud voulut faire quelque chose en faveur du chapitre; mais, comme s'il n'eût pas possédé de vastes domaine dans le territoire de la Ferté-Bernard et dans le Sonnois^ il lui donna la moitié des profits que rapportait la vente des prébendes (3). Ce fait, sur lequel les historiens du chapitre ne font aucune réflexion, prouve h lui seul queUe plaie profonde la simonie avait faite dans les Églises
(1) Vetera analecta, t. 111, p. 299. — Orderic Vital, Historia ecclesiasticay apad D. Bouquet, t. XI, p. 225. — Willelmus Gemeticensis, ibiclem, p. 632.
(2) Vetera analecta, t. III, p. 299. — D. Bouquet, t. X, p. 385.
(3) D. Mabillon, Vetera anaiecta, t. III , p. 300. — D. Bouquet , loc. cit.
de France , puisqu'un prélat dont la probité n'a pas été attaquée put se permettre publiquement une telle con* vention , et que tout le corps des chanoines, parmi lesquels il y vivait des hommes de science et de vertu, l'admit et la sanctionna par son approbation. Âvesgaud fit à des membres de sa famille un don contre lequel le chapitre éleva dans la suite des récriminations , quoiqu'il ne contint rien en soi de contraire aux usages tolérés. 11 acheta du chapitre les églises de Pruillé-le-Gaudin (i) et de Loué (2) » et transmit la première à Udeburge sa sœur aînée ^ et la seconde à Godechiide son autre sœur. Ces âtlÊx dames introduisirent ces églises dans leurs maisons, qui ne les gardèrent pas longtemps; car la première rentra entre les mains du chapitre, et la seconde fut donnée aux moines de la Couture (3). Un autre dignitaire de TÉglise du Mans, le doyen Guillaume !«', donna aux chanoines tous lés droits dont il jouissait dans l'église de Courgenard, en témoignage de la piété qu'il portait à saint Julien (4)
Cependant les hostilités entre le comte Herbert et Guillaume de Bellème , un moment apaisées, se réveillé* reut plus ardentes que jamais, vers l'an iOS5. Herbert, dont le père avait enlevé à Yves, père de Guillaume , une partie du Sonnois enclavée dans le Maine, jalousait fwrt l'autre portion de ce canton. Ce fut l'occasion d'une nouvelle guerre sur laquelle on a peu de détails. Le comte du Perchela soutint valeureusement, encouragé par Richard H, duc de Normandie , et secondé par le brave Giroye, dont il a déjà été parlé , l'un des plus braves chevaliers de son temps. Giroye tint tète résolument au comte du Maine; mais enfin il fut défait dans un combat et obligé de prendre la fuite. Il répara néanmoins ce revers ; et , ayant
(i) Prorigniacus. — Parigné, selon D. Brjaat, dans le Cenonumia^
(2) Loiacus,
(3) Vêlera analecta, l. III, p. 300. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 373, 470. — D. Bouquet, loc, cit.
(A) Livre Blanc, n« 37. — Gfr. D. Martène, Ampliss. coiiect., t. ï, col. 374 , Thesaur. novus. anecdol., t. T, col. 158.
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rassemblé les débris de Tarmée de Guillaume , il battit Herbert, à son tour, et le contraignit d'évacuer le Sonnois (i).
Ces coups de la fortune ne tirent pas perdre au comte du Maine la réputation qu'il s'était acquise de Tun des plus grands capitaines de son siècle ; il n'en était pas moins redouté de ses ennemis, qui aimaient mieux recourir à des fraudes honteuses pour le vaincre , que de l'attaquer ouvertement. Les historiens ne disent pas quelle fut la conduite d^vesgaud pendant cette nouvelle guerre; mais les dispoMnns qu'il avait fait paraître à l'égard du comte Herbert , et les événements que nous aurons bientôt à raconter, ne laissent pas lieu de douter qu'il n'ait agi de tous ses moyens pour renverser entièrement la fortune du comte. Une nouvelle disgrâce sembla bientôt après promettre un triomphe entier aux ennemis de ce prince.
En l'année 1026, Foulques Nerra , toujours ami en apparence du comte Herbert , l'attira à Saintes , sous le prétexte de lui donner cette ville en fief. L'ayant en son pouvoir, il le promena dans toutes les parties du château et l'enferma dïms la plus reculée, ou, comme dit l'historien, dans le capitole, tandis que la comtesse d'Anjou cherchait par ses artifices à détourner l'attention de la femme d'Herbert. Mais celle-ci ne se laissa pas surprendi*e ; elle ' trouva moyen de s'échapper, et sa fuite sauva la vie de son époux, parce que Foulques craignit que les Manceaux, excités par elle , ne songeassent à venger la mort de leur souverain. Herbert éprouva cependant deux années d'une dure captivité, après lesquelles il fut relâché , moyennant uw très-forte rançon (2). Foulques ne borna pas là sa perfidie à l'égard du comte du Maine ; il s'efforça de lui enlever les plus braves de ses vassaux , et s'en fit des créatures
(1) Orderic Vital et Guillaume de Jumiéges, apud D. Bouquet, t. XI, p. 632. — VArt de vérifier les dateSy t. XUI, p 87.
(2) Adémtir de Ghabanay, Chronicon^ apud D. Bouquet, t. X, p. 161. - Guillaume de Malmesbury, ibidem, t. XI, p. 633.
90 HISTOIRE DS l'eGLUS DC MAlfS.
utiles (i). Au reste^ la trahison du comte d'Anjou ne resta pas longtemps impunie; les contemporains expriment vivement leur mépris pour ce prince^ et un incendie ayant dévoré le château de Saiutes dans le cours de la mÂme année ^ ils attribuent ce sinistre à la vengeance du Ciel (2).
Pendant ce temps-là^ Avesgaud assista à plusieurs réunions des prélats de la province , à quelques conséciatioiis d^égUses ou de monastères. H se rendit à Tinauguration du prieuré de Briollay près d'Angers. C'était une fondation de Suard de Graon^ qui réunit pour la bénédiction de ce monastère Hubert^ évèque d'Angers, Avesgau^jlBVêque du Mans y le comte Foulques Nerra , Guy W de Laval et le sire de Chateaubriand (3).
Avesgaud fut mm présent ^ avec Hubert ^ évêque d'Angers, à une assembla nombreuse de seigneurs laïques^ dans laquelle Gauthier (A), abbé de Saint-Aubin d'Angers, et ses moines cédèrent à Foulques Nerra le domaine de Bazouges (5), près Château- Gonthier, et reçurent en échange le domaine d'Oudinville y au diocèse de Beauvais. Avesgaud dut se trouver heureux de favoriser le dessein du comte d'Anjou ; en effet. Foulques Neort se proposait d'élever sur un rocher qui domine le cour»^ la Mayenne, près de Bazouges, et dépendant de cette terre , un château fort qu'il inféoda, dit-on, à Renaud Y von, c'est-à-dire Renaud fils d'Yves, frère de l'évéque du Mans (6). La garde
(1) Voyez rhistoire de Senebrand de Mayenne, de Raoul de Saiote- Sostiine, de Lisais de Bazouges près la Flèche , et autres semblables, ^ Cêtta Ambasiensium dominorum, apud D. d'Achery, Spicilegium^ t.X, p. IM et suiv. , et D. Bouquet, t. X, p. 239 et passim.
(2) Ademar de Ghabanay , Guillaume de Malmesbury et un fragment de rhistoire d'Aquitaine , D. Bouquet , k)C. ait,
(8) Géographie des Qmtrebarbes, fol. 1148. — Ménage, Histoire de Sablé, part I,p. 126. — Godard-Faultrier, V Anjou et ses monuments, t. II, p. 63.
(4) Walterius.
(5) Basilica.
(6) Ménage, Histoire de Sablé, part. I, p. 97. — VArt dihérifier les dates, t. Xlll,p. 143. — Godard-Faultrier; l'Anjou et ses monuments,
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des frontières angevines de ce côté et une alliance avec la maison d'Anjou, donnaient une nouvelle force aux vues ambitieuses de la maison de Belléme sur le Maine. Le fort construit par Foulques Nerra fut la première origine de la ville de Château-Gonthier, qui fit partie du diocèse d'Angers jusqu'aux premières années duxix* siècle, où elle conmiença d'être comprise dans la circonscription de l'Église du Mans.
Avesgaud eut dans le même temps la joie d'assister à l'inauguration de l'abbaye de Lonlay (1), &adée par son frère Guîlfetime Taivas. Ce seigneur, aprèaJ^étre plongé dans toutes sortes de crimes, voulut les racheter par des aumônes, et fit plusieurs fondations pieuseg. L'abbaye de Lonlay fut la plus célèbre. Dans la dMirte de fondation, Guillaume de Belléme donne une idée des sentiments qui l'animaient en ce moment. Après un prologue pour relever le mérite des bonnes œuvres, en considération du néant des choses terrestres et des récompenses que Dieu réserve dans la vie future à ceux qui auront fait ici-bas uii bon usage de leurs richesses : « Moi , Guiliaimie , seigneur de la pi^gsipK^e de Belléme, ajoute-t-il, accablé par le pesant fardeîa de mes ciimes (2) , sentant d'autant plus le poids de ma petitesse et de ma misère que mes richesses temporelles sont plus abondantes, j'ai réfléchi depuis
t. II, p. 76. — En suivant Topinion de Ménage, nous ne devons pas dissimuler qu^elle n^est pas admise par tous les historiens et qu*elle peut être combattue par des raisons très-fortes. Il est d^ailleurs certain que la charte sur laquelle il s^appuie n'est pas de Tan 1037, mais vraiseniMtv blement de Tan 1 027.
(1) Lonleium, Longiledium ; Lonlé, Longlay et aujourd'hui Lonlay- FAbbaye. — Sainte-Mariarde-IJtolay ; Notre-Dame-de-Lonlay. — On ne connaît pas d'une manière certaine la date  la fondation âk cette abbaye ; D. Mabillon, le P. du Mousticr et Maurey-d'Orville la rapportent à Tan 1026, VÂrt de vérifier les dates y à Tan 1025, Gauvin, Fret et la plupart des autres historiens, à Tan 1020.
(2) £goi|8que Guillelmus, Bellismensis proviuciae principatum gereiis, immani vtflorum mole prcssus^ quanto diyitiarum copiis affluens... Neuslria piaf p. 424.
longtemps en moi-méine auquel des saints et des élus de Dieu je dois recourir pour obtenir la guérison des plaies de mou âme et opérer mou salut. Je n'ai point trouvé de plus puissante protection que celle de la très-sainte Mère de Dieu^ qui a enfanté la Miséricoixle elle-même; et qui, comme nous l'apprennent les saints Pères ^ a coutume d'obtenir la rémission de leurs fautes aux plus grands criminels^ s'ils ont recours à elle. C'est donc en l'honneur de cette bienheureuse Mère, que^ du consentement de ma femme et de mes fils Foulques^ Warin et Guillaume^ j'ai constniit'de mes propres deniers un monastère dans le lieu de Lonlay. J'y ai placé un abbé et des moines , qui, vaquant jour et nuit à la prière , dont ils font leurs délices^ intercéderont auprès de la divine miséricorde pour moi et mes ancêtres. Pour subvenir à leur subsistance, j'ai destiné plusieurs fiefs héréditaires que je possédais dans le même lieu, et dont je ferai ci-dessous Ténumération. d En effet, il donne au monastère des bénéfices, dîmes, droits et autres revenus de difiérente nature : on y remai*que les églises de Domfront, celle de Saint-Martin et celle de Saint-Pierre-du-Regard. Entre autres dîmes qu'il accorde aux moines, se trouvent celles des foiéts d'Andennes (1) et de Domie, toutes celles des terres cultivées qui sont situées le long de ces forêts, excepté celles des ermites ; ces dernières seront entièrement exemptes, car les récoltes qu'elles produisent sont le fruit des sueurs et des fatigues des serviteurs de Dieu (2).
Ce dernier trait mérite d'être remarqué ; on voit que les forêts du Passais, comme au temps de saint Innocent, de
(1) ... Dedimus et... décimas forestarum nostrarum scilicct Andenœ et Domiœ (Al. Sylvedimé). Les forêts da Passais, et spécialement Andêne Silva Dua , sont comptte parmi les propriétés des ducs de Normandie au xii« siècle. — Vid. un saTant mémoire de M. Léopold Delisle, BibliO' thèque de V École des Chartes ^ S« série , 1. 1 , p. 439.
(2) Dedimus etiam ccclesias Donnifrontis cum omnibus pertioentiis , et décimas omnium agriculturarum , qusc fient in eitemplarit forestarum prœdictarum , cxceptis illis, quas heremitœ facient, propriis inanibus et pedibus. . NeusiriapiUy p. 425.
AVEâOAUD.
saint Bertrand, et aux époques les plus florissantes de noire Église, étaient encore peuplées de pieux solitaires. Dans leur abnégation , ils vivaient du travail de leurs mains et répandaient sur les populations de leur voisinage les bienfaits spirituels, en même temps que l'aumône fruit de leurs rudes labeurs. Leurs vertVis imposaient aux plus farouches barons. Guillaume Talvas, avant même qu'il songeât à racheter par des œuvres de mîiéricorde une vie de violences et de débauches, aimait à les voir s'établir sur ses terres et respectait livs humbles demeures. La plupart de ces établissemems furent si pauvres, que l'on retrouve à peine leurs traces dans l'histoire; on peut cependant constater, à l'aide de documents parfaitement authentiques, qu'à toutéè les époques jusqu'au XVIII* siècle , mais surtout jusqu'au xvi* , le diocèse du Mans vit sur tous les points de son vaste territoire des ermites consacrant leur vie à la prière, au travail et aux oeuvres que la charité inspire.
Guillaume de Bellême dota très-richement l'abbaye de Notre-Dame-de-Lonlay. Il fit signer la charte qui constatait ses pieuses libéralités, par Avesgaud, évéque du Mans, Sigefroy, évêqufe de Séez, le chevalier Achard le Riche, de Domfront, Héron du Grès, Foulques, seigneur d'Haute- Rîve, enfin par Foulques, Warin et Guillaume ses fils. Dans la suite, Guillaume, duc de Normandie, et Mathilde sa femme la confirmèrent aussi par leur signature (1).
Guillaume de Bellême avait une grande confiance dans la protection de saint Benoit; il honorait d'une manière
(i) Le P. du Moustier , NetMSiria pia , p. 428 et 8e(|. — D. Mabilloni , Annales O. S, B,, lib. LV, niiaL91. — D. BoMMet , t. X, p. 191. — Le Gonraisier, p. 336* >- D. Bondonoet, p. 407. «-S^ry de La Glergeric , Histoire du P«*ehej p. 42 et sniv. — Odolant Desnos , Mémoires historiques sur Aiençon , t. I , p. 36 et suiv. — D. Colomb , p. 120. ~ Do La Sicotière , Mémoire sur Vahbaye de Lonlay , dans les Mémoires des antiquaires /ie Normandie , t. XII, p. 270 et suiv. — Fret , Chroniques percheronnes, 1. 1 , p. 318. — Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 193.
M HISTOIRE DE l'ÉGUSE DU MANS.
particulière son abbaye de Fleury , et il le fît paraître par les libéralités qu'il lui offrit. 11 crut ne pouvoir mieux assurer Tavenir de la nouvelle fondation qu'en la remettant aux mains des moines de Fleury. L'illustre abbé Gauzlin y dont il a déjà été question^ lui envoya une colonie de ses disciples sous la conduite d'un religieux d'une vertu consommée^ nommé Guillaume (i). Sous ce prélat et sous ses premiers successeurs^ l'abbaye de Lonlay prit de rapides accroissements. Elle possédait la baronnie de Beaumesnil^ les seigneurûtB de Saint-Bomer, Haute-Chapelle^ Lonlay , le Mesnil-Érreux, le Pas, Soucé, et divers fiefs. Plusieurs prieurés furent fondés par elle : dans le diocèse du Mans, Saint-Gilles-de-la-Plaine et Notre-Dame-sur-l'Eau à Domfront. Ce dernier établissement devint important^ et l'on admire encore aujourd'hui dans son église, conservée prescpie tout entière , l'un des plus beaux monuments de l'architecture de cette époque, dans notre pays. L'abbaye de Lonlay eut un plus grand nombre de prieurés dans les diocèses étrangers, en Normandie, mais surtout dans celui de Séez. Elle en posséda au moins deux en Angleterre , Stoke-Ciu'cy et Folkestan (2).
(1) Primus Willelmus Belesmensis , inter plurima suarum oblatîonuoi donaria, sui juris abbatiam Longilegium nuncupatam huic Dei templo (Floriacensi) contulit corde devoto. Mox beatus antistes (Gauzbertus) fratribus inibi reperti» a. nobisque illuc direct» quenidam nostrœ congregationis monachum probatissiinse vitse prœrecit virum , nomine Willelmum , utque paterna eos sollicitudine regeret atque instrucret nitissima ammonuit allocutione. Vie de Gauzlin , abbé de Fleury et archevêque de Bourges, par André de Fleury, n® 2%.— Primus abbas fbî ftait Willelmus sancti Benedicti Floriaci. Robert du Mont,apud D. Mabil- Ion, loc, cil, — D'après ces deux passages il est évident que Le Paige, Dictionnaire historique du Maine y t. I , p. 626, et Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 193 , se sont trompés en disant que le premier abbé de Lonlay était moine de Saint-Florent de Saumur.
(S) Mémoires sur r abbaye de Lonlay, Ms.— Monasticon Jnglicanum^ p. 133, 635, t. II. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, — Armoiries : De sable à un loup d'argent. — Peut-être l'abbaye avaitelle primitivement les armes de son fondateur ; les seigneurs de Bellême portaient : D'argent à trois chevrons de gueules.
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Soiiis de l^abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire , où la vertu , les études et les arts florissaient , les premiers moines de Lonlay transportèrent ces précieuses traditions dans les forêts du Passais. La plupart de leurs œuvres ont succombé aux efforts du temps et des guerres; mais il reste encore debout une partie de Téglise abbatiale primitive , toute remplie des ornements symboliques et marquée du caractère mystique de Fépoque (1). La vertu des religieux de Lonlay leur mérita la continuation des faveurs de Guillaume de Bellème. Afin d'en avoir toujours quelques-uns près de sa personne^ il fonda dans le voisinage de son château d'Alençon un prieuré sous le patronage de saint Leuetde saint Gilles (2). Peut-être songeait-il en même temps à préparer aux moines un refuge contre les guerres incessantes qui désolaient le pays. Presque pai'tout les moines qui habitaient la campagne se voyaient obligés ou de se retrancher daas leurs demeures par des donjons ^ des fossés et des redoutes, ou de posséder quelque manoir dans une enceinte fortifiée pour s^ mettre à couvert contre leô chances de la guerre. Jusque dans les derniers temps , Tabbé de Lonlay fut patron de toutes les églises de Domfront, de plusieurs à Alençon, spécialement de celle de Notre-Dame. Il jouissait du reste d'une mense considérable (3).
Ces fondations et d'autres encore n'apaisèrent pas les remords qui dévoraient l'âme de Guillaume de Bellême. Pour y apporter quelque soulagement, il entreprit dans les dernières années de sa vie un pèleriiiage à Rome. 11 pria sur les tombeaiix des apôh'es, confessa ses péchés au pape et le conjura de lui imposer une pénitence. Ayant égard
(1) Voyez Rapport à la Société des antiquaitiide Normandie sur des recherches archéologiques faites dans V arrondissement dis Domfront , par MM. le chevalier du Troncliet , Charles de Vauquelid et Galeron , inséré dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, années 182d et 1830 , p. 156 et suiv.
(î) Odolant Desnos, Mémoires historiques sur Alençon^i, I p. 37 (a).
(3) Neustrin pia , p. 423. — GatiTin^ loc. cit.
aux infirmités du comte Guillaume , le Souverain Pontife lui ordonna de construire une église qui serait sous la juridiction immédiate du Saint-Siège , et d'y établir un collège de chanoines ou de moines pour y célébrer rolBoe divin. Guillaume s'empressa d'édifier un sanctuaire à Belléme , et en même temps on découvrit sur ses terres le corps de saint Léonai'd de Vandœuvre, Tundes plus illustres solitaires du diocèse du Mans au yi' siècle (i). La nouvelle de cet événement fut saluée par toute la contrée avec de grandes démonstrations de joie; mais nul ne la ressentit plus vivement que le seigneur de Bellème. Il fit transporter les saintes reliques dans l'église qu'il venait de bâtir^ et qui fut dédiée au saint solitaire avec une solennité extraordinaire (2). Le roi Robert, Tarchevôque de Tours, Tévêque du Mans et celui de Séez, trois prélats imispar les liens du sang au seigneur de Bellème, plusieurs autres évéques et des abbés, Richard II, duc de Normandie, Herbert Éveille-Chien , et une foule d'autres seigneurs furent présents à cette fête (3). Le culte de saint Léonard de Vandœuvre n'était pas oublié dans le Maine et les contrées voisines. Il semble néanmoins avoir pris de nouveaux développements à pai'tir de ce joiu». Les églises des premiers enfants de saint François qui vinrent s'établir à Séez et à Alençon,
(1) Histoire de l'Église du Mans, t. T, p. 227-231.
(2) Acta Sanctorurftf ad diem xv octobris , de sancto Leonardo nbbate , nura. 10 et II. — Odolant Desnos , Mémoires historiques sur Alençon , 1. 1, p. 52.
(8) La charte dans laquelle sont relatés tous les faits relatifs à la fondation de Saint-Léonard de Bellémc a été publiée par Bry de La Clergerie dans son Histoire du Perche , p. 45 et suiv. Mais la leçon fournie par cet historien n'est pas exacte , et surtout elle est défectueuse en ce qu'elle ne renferme pas une formule ajoutée à la suite de la charte , formule qui se lit sur une copie du u* siècle déposée aux Archives d' Alençon. D'après cette formule toutes les difficultés que D. Mabillon, les auteurs de VArt de vérifier tes dates, Odolant Desnos et d'autres historiens avaient rele- Tées dans ce diplôme , disparaissent entièrement. Voy. Bibliothèque de l* Ecole des Chartes , !'• série , 1. 1 , p. 542 et suiv. — Déjà l'abbé Fret, dans ses Chroniques percheronnes , t. I, p. 346 et suiv., avait essayé de défendre l'authenticité de cette charte.
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soos le règne de saint Louis, furent dédiées sous le vocable de notre saint abbé, mais le sanctuaire où il reçut désormais les plus grands honneurs fut la basilique de Belléme. Plusieurs siècles après cette dédicace et cette translation, on en soiennisait tous les ans l^anniversaire, et le concours des pèlerins rendait cette fête célèbre dans la France entière, (f Tous les ans à pareil jour ( le 27 juin ), écrivait en 1620 Bry de La Clergerie , se faisait ime trèsgrande assemblée audit lieu, d^archevêques>i d'évêques, de barons... et on a vu, il n^y a pas encoi*e cingaante ans , depuis le mois d*août jusqu^à la fin d'octobre, les rues et les maisons remplies de pèlerins et de voyageurs qui venaient de tous les quartiers de la France en cette église Saint-Léonard; et encore à présent la fréquence y est grande (1). » Après avoir été quelque temps desservi par des chanoines, le sanctuaire de Saint'Léonltfd fut donné aux moines de Marmoutier (2).
Dans ces fréquentes fondations , mais surtout dans celle de Fabbaye de Lonlay , Guillamne de Beliême déféra surtout aux cœiseils de son frère Avesgaud (3). Ce prélat semble avoir exercé un grand ascendant sur l'esprit du iairoucbe baron de Bellêmc; et il est probable qu'on doit lui rapporter en partie son changement de dispositions pendant les dernières années de sa vie. Notre évêque, de son côté , favorisait tous les établissements monastiques dans son diocèse. Peu de temps après la fondation de Saint- Léonard de Beliême, de concert avec Renaud Yvon, seigneur de Château-Gonthier , il fit un don considérable à l'abbaye de Saint-Vincent (A). A la même époque > Yves,
(i) Bry de La Clergerie, op. cit. y p. 47.
(2) VoyejB danâ Odolant Desnos, Mémoires hiHofiques sur Alençon, 1. 1, p. 53, quelques détails curieux sur le culte de saint Léonard de YandttaTre , et sur celui de saint Léonard de Nouaillé; celui-ci appartenant an diocèse du Mans par sa naissance, celui-là par sa vie et par sa mort.
(3) Le Conraisier, p. 336. — D. Bondonnet, p. 407. — D. Colomb, p. 1«0.
(4) D. Martène, Àmpliss. collect., 1. 1, coL 399.
év<^que de Séez, proche parent d'Avesgaud et de Guillaume de Bellème, accordades faveurs à Tabbaye de laCouture(l). Ces pieuses libéralités contribuaient fortement à augmenter la puissance de la famille de EJelU^me sur la province du Maine. Le comte Herbert Éveille-Chien devait suivre c^s progrès d un œil inquiet. Les marques de réconciliation que le comte et les princes de Bellème s'étaient données réciproquement^ lors de la consécration de l'église de Saint-Léonard, n'étaient pas capables d'éteindre entièrement des ressentiments nourris depuis tant d'années , et que des intérêts toujours en jeu réveillaient sans cesse.
L'évêque Avesgaud ne favorisait pas seulement les monastères de son diocèse, mais il contribuait quelquefois à en fonder dans des provinces éloignées. En lOâO, il donna à Gilduin , comte de Breteuil (2) , dans le Beauvoisis, le coi*ps de saint Constantien, abbé et fondateur du monastère de Javron, au vi« siècle (3). Gilduin, qui était père de Valeran, abbé de Sainte Vanne de Verdun, et de Hugues, évoque de Langres, fut très-intimement uni à Tévèque Avesgaud. Il releva Tabbaye de Breteuil , et y déposa les reliques que Tévêque du Mans avait enlevées à sa cathédrale pour lui en faire présent (4). Depuis ce temps saint Constantien fut très-honoré dans le diocèse de Beauvais. 11 ne laissa pas d'être vénéré dans celui du Mans ; ce fut même vers cette époque que le monastère fondé par lui à Javron fut de nouveau peuplé d'un chœur de moines. Il dépendait de l'abbaye de Saint -Julien de
(1) Compendium historiœ regalis abhatiœ sancti Pétri de Culttira, ^i.
(î) Bretulium.
(3) Histoire de l'Église du Mans, t. T, p. «25.
(4) D. Mabiilon, Annales 0. S. B., lib. LVi, num. 57. — D. Bouquet, t. XI, p. 251. — Gallia christiana, t. IX, col. 800. — Le CSorvai- «ier, p. 137. — D. Bondonnet, p. 166. — Cenomania. — Le Paige, 1. 1, p. 423. — D. Colomb, p. 44. — Guillois, Vies des saints du Maine, t. III, p. 359.
ÂY£SGAU1)« 99
Tours, et jouissait de revenus et de droits considérables , entre autres de la seigneurie de la paroisse. Saint Conslantien y était honoré comme patron; il l'est encore aujourd'hui de l'église de Ja\Ton. Mais dans les derniers temps le priem*é était devenu bénéfice simple (1).
D'autres sanctuaires monastiques s'élevaient à la même époque dans notre diocèse. Une famille puissante possédait alors dans la paroisse de Saint-Jean*de-la-Motte (2) le fief de la Motte-Achard, où elle avait un château fort. Achard, seigneur de ce lieu , et Helvise son épouse y jetèrent les fondements d'un monastère en l'honneur de saint Jean- Baptiste, et ils y déposèrent les reliques d'im grand nombre de bienheiu*eux. La fondation n'était pas encore entièrement achevée lorsque Achard mourut. Sa terre passa au chevalier Suavis, l'un de ses fils, qui entreprit de continuer le dessein de son père. Du consentement de ses nombreux parents , il donna ce sanctuaire à l'abbaye de Micy , et lui constitua un fonds de terre et des droits considérables, ceux par exemple de liante et basse justice, et l'église paroissiale. Après avoir accepté cette fondation au nom de sa commimauté , Foulques, abbé de Micy, engagea Suavis à obtenir de l'évèque du Mans et du comte du Maine la remise des droits qu'ils pouvaient prétendre sur la terre concédée. Avesgaud et Herbert Éveille-Chien accueillirent favorablement les ouvertures de Suavis; et pour que leurs concessions fussent inviolables dans la suite, Û$ convoquèrent l'assemblée du clergé et des nobles de la province. Le clergé se rendit volontiers à la proposition que lui fit le prélat de remettre aux moines de Micy, qui habitaient Saint-Jean-de-la-Motte , les droits d'autel et de synode. 11 n'y eut pas la même unanimité dans l'assemblée
(1) Selon Cauvin, le prieuré de Ja?ron reconnaissait pour patrons saint Constantien, saint Sauveur, saint Jean-Baptiste et Notre-Dame. Il valait S,000 livres, et la cure qui y était jointe, 1,000 livres. Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 222, 635.— Selpn Le Paige, la cure n'était estimée que 650 livres. Dictionnaire historique du Maine, 1. 1, p. 423«
{^) Sanctus Johannes de Mota.
104 HISTOmE DE l/ÉGUSE DU MANS.
des seigneurs laïques; cependant Herbert^ soutenu de rinfluence de Gervais, suzerain de Suavis, et d'Avesgaud^ GuiUaume et Robert , frères de Gervais , obtint une confiimation entière des privilèges octroyés au prieuré de Saint-Jean (1). Ce monastère était au xyiîi* siècle réduit à l'état de prieuré simple. Il avait aussi perdu la seigneurie de la paroisse^ qui était passée dans la maison de Clermont - Galerande (S). Cependant la tradition conserve encore le souvenir d'une communauté nombreuse qui fleurit pendant des siècles en ce lieu (3).
En l'année 1002 une petite statue de la sainte Vierge fut trouvée sur un chêne situé dans la forêt de Longaunay^ en la partie nommée bois de Mimlor. Le concours du peuple fut grand pour vénérer l'image miraculeuse. En effet des prodiges sans nombre y éclatèrent y et la Mère de Dieu témoigna par les faveurs qu'elle répandit combien elle avait pour agréables les hommages qui lui étaient r^idus en ce lieu. Dès l'année suivante, une colonie de pieux cénobites sortis de la Couture vinrent desservir l'église fondée à la place même où l'image de la Vierge avait été trouvée. Pendant plusieurs siècles ce prieuré fut florissant : les religieux remplissaient en même temps les fcmctions curiales poiu* le territoire de la Suze : car cette petite ^îlle n'existait pas encore , quoiqu'il y eût déjà un château avec une église dédiée à saint Julien de Brioude , sous le nom de Saint- Julien-le-Pauvre. Tout ce territoire dépendait encore de la paroisse de Roëzé. Après de nombreuses vicissitudes ^ le prieuré dont on vient de parler, connu sous les noms de Notre-Dame-des-Bois, et de Samte-Marie-de-la-
(1) Carta de fundatione monasterii beati Johannis de Mota, apud D. MabUlon, Vetera analecta, t. III, p. 302. — Idem^ Annales 0. S. 0., llb. LVII, num. 72. — D. Briant, Cenomania, — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, 1. 1, p. 481'. — Pesche, Dictionnaire de la Sarthef t. V, p. 801.— Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p.ttS.
(2) Le prieuré estimé 550 libres, et la cure, à la même présentation, 500 liTres. — Armoiries : D'argent à trois moutons de sable, deux et nn.
(8) Pesche, loc. cit.
AVESGAUD. 101
Mariette^ fut réduit à l'état de prieuré simple (1). Jusqu'à l'époque du renversement des autels à la fin du xyiii*' siècle^ le prieur de Roëzé entretenait un chapelain dans cette église. Quoique dépourvue désormais de tous soins paiticuliers y elle ne laisse pas d^étre visitée chaque année par un grand nombre de pèlerins^ et les grâces obtenues dans ce sanctuaire sont innombrables. Lorsque , il y a peu d'années , l'autorité épiscopale crut devoir interdire de célébrer la messe ou tout ofiBce public dans ce sanctuaire , les populations, dans la simplicité de leur zèle pour la Mère de Dieu, furent au moment de se soulever (2). Les bienfaits de la sainte Vierge envers le diocèse du Mans consolaient les habitants du pays en proie à d'horribles fléaux à l'époque que nous décrivons.
L'ahbé Gauzbert , dont nous avons parlée fonda la même année 1002 le prieuré de Saint-Pierre à Beaumont-la- Chartre^ en faveur de son abbaye de SaintJulien de Tours. Ce prieuré devint en peu de temps l'une des dépendances les plus considérables de Saint-Julien , et la conventualité s'y conserva presque jusqu'à la destruction des étabUssements religieux (3). Rainauld de Vendôme, évêque de Paris, lui accorda la juridiction temporelle , et Avesgaud du Mans lui remit tous les droits qu'il pouvait prétendre sur les églises de Saint-Pierre de Beaumont-la-Chartre et de Vaubouan (4). L'im des successeurs de l'évèque Rainauld dans la seigneurie de Vendôme, Hugues, prétendit ravir à ce prieuré les droits qu'il avait obtenus sur les églises qu'on
(i) Estimé 400 liTres de revenu, selon Pesche; 500, selon Canvin.
(S) Inscription trouvée derrière la statue de Notre-Dame-des-Bois. — V Aimée de Marier 1. 1, p. S95» — Pesche, Dictionnaire de la Sarthe, U Vly p. 262, 363. — Selon Gauvin, le prieuré de Notr&-Dame-des-Boi5 aurait été fondé après Tan 1223, et il aurait eu pour patronne sainte Anne. Géographie ancienne du diocèse du ManSy p. 223.--Cfr. Le Paige, Dictionnaire historique du Maine ^ t. II, p. 523, 524.
(8) Lorsqu'il fut réduit en prieuré simple , il était estimé d'un revenu de 1,200 livres.
(4) Pièces justificatives, n"» xiii, xiv et xv. — Vaubouan , hameau de la paroisse de Beaumont-la-Charirc.
i(H HISTOIRE DE l'ÉGLISE DU MANS.
vient de nommer ; mais il reconnut ensuite Tinjustice dé ses demandes et laissa les moines vivre en paix (1). Quoique les monuments n'en fassent pas mention , il y a grande* ment apparence que Torigine de ce prieuré remonte à Tépiscopat de Sigefroy , lorsque Fabbaye de Saint-Julièn acquit la terre de Vaubouan, nom primitif de Beaumontla-Chartre (2).
Ce fut probablement pendant l'intervalle de paix dont oa a parlé , et pendant les tentatives de réconciliation etitre les deux maisons des comtes du Maine et des seigneurs de Bellême, que Herbert Éveille-Chien , voulant de son côté montrer des dispositions pacifiques, fit une avance flatteuse pour la famille de Bellême. Ayant eu un fils , il invita Gervais , neveu de Tévêque Avesgaud , le même que Ton verra bientôt siu? le siège du Mans, à tenir cet en&nt sur les fonts sacrés. Gervais donna le nom de Hugues à son pupille; et Ton put croire à la réconciliation de ces deux familles, dont la division avait été si funeste à notre pays (3).
Malheureusement de nouvelles causes de rivalité vinrent ■ bientôt troubler cette harmonie. A peine Herbert Éveille- Chien était-il échappé à la captivité dans laquelle Foulques Nerra l'avait retenu , que les hostilités recommencèrent entre l'évêque et lui. On prétend que le comte se rendit coupable de la violation du traité conclu après la première guerre , et qu'il voulut s'emparer de terres (pu appartenaient à l'Église (4). Quoi qu'il en soit, l'évêque s^apprêta à soutenir ses prétentions par les armes. 11 sentit qu'il avait besoin d'alliés, et il donna en fief à un chevalier
(1) In ejus tamen manu est dimissa a Vindocinensi Hugone calumnity quam in Vallis Boane et Belli Montis mittebat altaria. Chronieon rhythmicum sancti Juliani Turonensis, lib. II.
(2) Vid. supr. et Géographie ancienne du diocèse du Mant, p. 536.
(3) Gesta Gervasiiepiscopi^ apudD. Mabillon, Yetera analecta, t. III, p. 306. — t). Bouquet, t. XI , p. 135.
(4) D. Mabillon, Yetera analecta, loc. cit. — D. Bouquet, t. X, p. 385.
AVESGAUD. 403
nommé Herbran, des pensions établies sur des églises, des dîmes et des vignes situées près de la ville du Mans, ainsi que la terre de la Mue-Sainte-Marie (1) , sur le territoire de Saint-Pavace. Mais le chevalier Herbran était un traître, qui, après s'être rendu le maître des biens que révoque lui concédait , ne lui porta pas le secours qu'il lui avait promis. Pendant qu'Avesgaud remettait ainsi sa fortune entre des mains perfides, son rival lui faisait essuyer de dures vexations. Ne pouvant plus faire tête au comte dans la ville épiscopale, Avesgaud s'enfuit chercher un asile dans son château de la Ferté-Bernard. Quoique située au milieu d'un vallon, et environnée de marécages, cette forteresse, construite contre les règles habituellement suivies en ce temps-là pom* l'établissement des places de guerre , était si solide qu'elle ne pouvait être emportée que par un siège dans les formes. La science traditionnelle des membres de la famille de Belième avait su iraincre les difficultés de la position.
Le comte Herbert Éveille-Chien , décidé à pousser la guerre avec force, ne crut pas devoir s'engager plus avant dans une entreprise aussi périlleuse , sans s'être assuré le secours d'un puissant alUé. Les liens qu'il avait formés autrefois avec Foulques Nerra avaient été rompus par la p^die du comte d'Anjou. Le traître angevin avait depuis contracté une alliance plus intime avec la famille de Belième. Eudes II, comte de Bloiset de Chartres, ne pouvait avoir oubUé la défaite de Pontlevoy. Le Perche obéissait à Guillaume de Bellême. De quelque côté donc que se tournât le comte Herbert, il ne voyait presque partout que des ennemis plus puissants que lui-même. Mais son génie sut déjouer les projets que cette situation pouvait inspirer à ses rivaux; il s'assura l'amitié d'Alain ÏII, duc de Bretagne (1008-1040), qui monti'ait déjà de grandes qualités guerrières , quoique encore dans un âge peu avancé. Il eut soin aussi de se ménager des intelligences avec
(1) Muta.
i04 ' UISTOIRE DE L^ÉGLISE DU MANS.
Robert I", surnommé le Diable, duc de Normandie (4027- 1035) , antérieurement uni aux Bellême. Après s^ètre assuré de ces puissants renforts , Herbei*t ne craignit plus de s'engager dans une guerre ouverte. Le duc Alain lui amena des secours, et ils allèrent ensemble mettre le siège devant la Ferté. Malgré leui-s forces réunies, leur génie et \e\xr bravoiu^e, le siège dura longtemps : car Avesgaud ne s'était pas contenté des fortifioar tions dont cette place était garnie, il y avait fait exécuta de nouveaux ouvrages. Irrité du retard qu'éprouvaient ses armes, le comte Herbert Éveille-Chien porta le pillage dans toutes les terres dépendantes de révêchè; il s'empara des provisions de toute nature, et retint prisonniers les serfs et les serviteurs de l'évèque, jusqu'à ce qu'ils eussent livré tout ce qui appartenait à leiu» maître (1).
Pendant ce temps-là, le comte du Maine et le duc de Bretagne, voyant l'état formidable de défense dans lequel était la place assiégée , résolurent de former un blocus. Les Bretons la cernèrent d'un côté , les Manceaux de l'autre, et chacun de ces corps commença à rivaliser d'ardeur pour la confection de tous les ouvrages de stratégie. Ils serrèrent ainsi la ville de très-près , et pendant longtemps. Avesgaud, renfermé derrière ses murs, ne craignait pas de les voir enlever de vive force ; mais il comprit qu'il ne pouvait éviter la dure nécessité de se rendre à la merci de son rival. Mesurant d'un coup d'œil toute la profondeur de l'abime , l'évèque du Mans pensa qu'il ne lui restait qu'un parti à prendre, c'était de composer aux meilleures conditions possibles avec son ennemi. Mais de quel côté tourner ses regards pour trouver un médiateur? Tous les amis de la famille de Bellème étaient les ennemis acharnés du comte du Maine. L'archevècpie de Tours, Hugues, ne manquait ni de courage ni de science , comme il le fit paraître dans l'afifaire d'Hubert, évoque d'Angers, qui avait pris les armes, et s'était joint
(1) Cetera analecta , t. lU, p. 300. — D. Bouquet, t. X, p. 886.
AYESGÂUD. 105
au comte d^Anjou pour piller la Touraine et même les terres de TÉglise. Hugues Tavait frappé d'excommunication. Mais Tévêque du Mans, ami de Foulques Nen*a, ne put dans cette cii'constance implorer le secom's de son métropolitain et son parent. D'ailleurs Hugues mourut vers ce temps-là, en 1023, et lut remplacé par son neveu Arnulphe, allié plus intimement encore à la famille de BeJUéme. Âvesgaud crut devoir remettre ses intérêts entre les mains deTévêque de Chartres, saint Fulbert, prélat qui était comme Toracle de tout le royaume.
Malgré la rigueur du siège établi autour de la Ferté- Bernard , Avesgaud trouva moyen de faire sortir secrète- Vient des messagers qui se rendirent à Chartres. Là ils conjurèrent le saint évêque de venir au secours de leur maître; ils lui représentèrent Tétat pitoyable delTîlglise du Mans privée de son pasteur et dépouillée de ses biens. Les circonstances favorisaient la requête d'Avesgaud : Fulbert touchait à ses dernières années, et jouissait de toute la plénitude de son ascendant. Cet évêque ne pouvait être favorablement disposé pour le comte du Marne, qui venait dans le même temps d'exercer des violences et des déprédations sur les terres de son Église , de concert avec d'autres seigneurs que le prélat avait dû frapper d'excommunication. Fulbert s'était d'abord adressé au roi Robert, le suppliant de réprimer ces brigandages ; mais n'en tecevajÇLt aucun secours, il avait eu recours au pape Jean XIX (1). Il parait cependant que le comte Herbert Éveille - Chien se soumit de bonne heiu*e aux remontrances de l'évêque de Chartres, et qu'il n'attendit pas les menaces et la sentence du Siège Apostolique. Le comte montra une docilité pareille à l'intervention de l'évêque de Chartres dans ses démêlés avec Avesgaud; mais Fulbert av£dt pris aussitôt en main la cause de l'évêque du Mans , et il la poursuivait avec la plus grande ardeur (2). Il écrivit
(1) Doyen, Histoire de la ville de Chartres, t. I, p. 236.
(2) D. Bouquet , loc. cit.
dès les premiers moments la lettre suivante à Ébal^ archevêque de Reims, à Leutheric , archevêque de Sens, et vraisemblablement à tous les métropolitains de France :
« A notre père et archevêque Eubalus , digne de gloire et d'honneur, Fulbert, humble évêque avec le vénérable Avesgaud, évêque du Mans, salut.
« Connaissant le zèle qui vous anime pour la gloire de Dieu et votre désir d'être utile à vos frères selon toute rétendue de votre devoir, sachant en même temps combien grand est votre pouvoir, nous implorons avec pleine confiance votre secom*s dans nos nécessités. Nous Vous demandons présentement ce secom*s contre le précurseur de Tantechrist, Herbert, comte du Mans, qui s'efforce de renverser le siège épiscopal de cette cité. Il ne permet pas à levêque Avesgaud d'y demeurer en paix , il s'empare par violence de ses maisons, de ses terres, des fruits de ses métairies , de ses provisions de toute nature et môme des prébendes canoniales de l'église-mère. Nous formons des vœux pour que vous ressentiez vivement ces attentats^ et que vous travailliez avec courage à les faire disparaître. Notre requête atteindra son but , si vous adressez à Herbert des lettres comminatoires pour le sommer de rendre audit évêque ce qui lui appartient, et de le laisser vivre en paix; lui dénonçant en même temps que vous et vos suSragants vous le priverez de votive communion le jour même où l'evêque Avesgaud l'aura retranché de la sienne. Nous prions Votre Dilection de faire transcrire et de nous envoyer copie des lettres comminatoires qu'elle aura adressées à ce comte sacrilège. Portez- vous bien, puissiez-vous vivre toujours heureux ! Consultez-vous vous-même , vous qui êtes l'ange du grand conseil du Christ (1). »
Le comte Herbert Éveille-Chien ne tarda pas d'être instruit de la démarche de Tévêque de Chartres, et la
(1) D. Fulberti, Caruotensis episcopi, Epist. VU. — Bibliotheca maxima Patrum (edit. Lugd.), t- VIII , p. 8. — D. Marlot, Histoire de Reims (édit. franc.), t. III, p. 103, 698. — D. Bouquet, t. X, p. 472. — Patrologie (édit. Migne), t CXLI, col. 204.
AVESGAUD. 107
crainte de rexcommunication Tarrèta. Gepenclant ses armes obtenaient toujours de nouveaux succès contre les vassaux d'Avesgaud. Après ime longue attente^ il fallut se rendre, et la forteresse de la Ferté-Bernard fut remise à la discrétion du vainqueur. Ainsi le comte du Maine jouit un moment de la joie de tenir son rival en sa puissance (1).
Aussitôt après la prise de la Ferté-Bernard, le duc de Bretagne avait couru à la tête de ses milices mettre le siège devant le Lude (2), place très-forte du diocèse d'Angers, et aujourd'hui de celui du Mans. Foulques Nerra , étonné d'une attaque aussi imprévue, lui envoie demander la raison de cette infraction aux traités. Alain déclare qu'il veut venger Tinjuie faite par le comte d'Anjou à Herbert Éveille -Chien, et qu'il entend châtier la perfidie avec laquelle il a traîtreusement retenu le comte du Maine en prison. Le duc breton jura ensuite qu'il ne se retirerait pas que Foulques ne lui eût remis la rançon de son allié, et rendu les otages qu'il en avait reçus. Foulques Nerra aima mieux le satisfaire que de s'exposer au danger de perdre l'une de ses meilleiu*es places. Après ce brillant succès , le duc de Bretagne regagna ses États , laissant ses troupes dans le Maine sous la conduite d'Alain Gognart, ruh de ses principaux lieutenants (3).
Malgré la fortune qui semblait s'attacher à ses armes et à celles de ses alliés , Herbert ne s'aveugla pas sur le péril qui le menaçait du côté de l'Église ; il prévit tout d'abord que la sentence de tous les évoques de France, dociles à la voix de Fulbert, était prête à frapper sa tête. Fulbert lui adressa ime lettre toute rempUe d'une vigueur apostoUque, et contre laquelle les ressentiments du comte ne purent
(1) Vetera analecta^ t. III, p. 301. •
<S) Lus y Lusdus,
(S) Chronicon Ândegavense, apud D. Bouquet, t. X, p. 177. — Labbe, Btbliotheca manuscriptorum, 1. 1, p. \S6.— Chronicon monasterii sancti Albini Andeg. — Labbe, ibidem, 175. — D. Bouquet, ibidem , p. Î74. — Morîce, Histoire de Bretagne, 1. 1, p. 86. — Idem, Preuves de r Histoire de Bretagne , t. I , col. 34.
tenir longtemps (1). Aussitôt cpi'il Teut reçue, il envoya an saint évéque des députés pour le prier de se rendre au Mans avec Avesgaud, qu'il avait relâché aussitôt après la prise de la Ferté , et qui s'était retiré à Chartres. Herbert voulait que lui et sa partie exposassent leurs prétentions et leurs différends devant Fulbert ^ qu'il promettait de reconnaître pour juge et arbitre. Ce dessein fut suivi comjne l'avait exposé le comte , et de part et d'autre on sembla se soumettre de bonne foi à la sentence arbitrale. Le comte Herbert remit la place de la Ferté-Bemard entre les mains de l'évêque du Mans, et la paix parut rétablie (2).
De son côté l'évêque Avesgaud dut faire des ccHicessions importantes ; on pense avec fondement qu'il abandonna une portion de la juridiction temporelle qu'il possédait encore sur la ville du Mans, faibles débris d'une autorité autrefois plus étendue. Peutréti^e doit-on aussi rapporter à ce même traité la cessation du monnayage eccl^iastique dans notre province.
Après avoir rempli au Mans sa pacifique mission, Fulbert retourna à Chartres, où il mourut peu de temps après son retour, le mercredi de la semaine sainte, 10 avril 1028. Quelques années auparavant, et vraisemblablement de 1018 à 1025, ce savant prélat avait rendu à l'Église du Mans un éminent service (3). Les Églises de France étaient alors inquiétées dans leur foi par des hérétiques qui cherchaient à y semer les doctrines abominables des manichéens. C'étaient les cathares , dont l'origine , malgré les recherches de l'érudition moderne, reste encore couverte d'obsciu-ité (i). Leur doctrine fondamentale consistait dans
(1) Gujus precibus (Avesgaudi) Tir sanctus paréos, misit epistolam sale satis conditam, et scripsii in ea... Vexera analecta^ t. II! , p. 801.
(2) Audiens autem Herbertus,quod vir sanctus excommonicasseteuiii.. . D. Mabillon, loc. cit.
(3) Fulbert eut encore d'autres rapports avec révoque Avesgaud. Vid. D. Bouquet, t. X, p. 38 (a).
(4) Selon M. Schmidt, le caiharismo est d'origine gréco-slave; scion M. Guchcval-Clarigny, il est d'origine française, et né probablement
▲vEsaAUD. 109
lé dualisme^ c'est-à-dire qu'ils opposaient au principe du bien, qui est Dieu, un principe mauvais parnature, le diable. Ils rejetaient l'Ancien Testament comme une œuvre du démon ; ils croyaient que Jésus-Christ n'avait revêtu qu\in corps fantastique et n'avait souffert qu'en apparence, ns cx>ndamnaient le mariage et l'usage des viandes , rejetaient les sacrements de l'Église, et leur substituaient le conr soiionentum, sacrement unique de l'Église cathare. Depuis la fin du X* siècle, et surtout depuis la première moitié du suivant, cette hérésie se répandit dans toutes les contrées de l'Occident. Des missionnaires enthousiastes, hommes et femmes, la portèrent en secret de province en province, et trouvèrent des partisans dans les campagnes aussi bien que daBS les villes. Un lien mystérieux les réunissait en use seule association, et Girard de Monteforte put , dès les eommencements du xi* siècle , parler de ses frères dispersés dans tous les climats , et visités chaque jour par leur chef invisible , le Saint-Esprit. C'est en France surtout que la secte fit des progrès rapides ; en peu de temps elle y gagna des populations entières. Des hommes portés à la spéculation métaphysique , mais sans principes solides , aeoeptaient avec ardeur des doctrines qui annonçaient la double prétention d'ouvrir le sens spirituel de l'Écriture, et de résoudre les plus hauts problèmes de la philosophie. Esprits légers et orgueilleux , ils croyaient pénétrer des mystères devant lesquels leurs intelligences ne savaient pas s'abaisser. D'autre part, les principes ascétiques dont les cathares faisaient étalage, séduisaient des esprits bornés qui , à la vue de la rudesse desi laïques et de l'immoralité d'un grand nombre de clercs , tels que Sigefroy du Mans, croyaient que la réforme de là vie était impossible dans l'Église orthodoxe. Ajoutez que sous des apparences austères l'hérésie cathare favorisait tous les mauvais
dans le diocèse de Reims ; enfin, selon presque tous les historiens antérieurs à ces deux savants, Thérésie cathare avait son berceau en Orient et nous pensons que la science historique Ty replacera un jour.
lli HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MANS.
(le la désorganisation du pays ^ exploitant aussi les vices que tout le monde reconnaissait dans le clergé séculier, il était parvenu à faire un assez grand nombre de prosélytes. Partout où ils s'établissaient^ ces sectaires formaient des réunions qu'ils nommaient Églises; elles étaient présidées par des chefs auxquels ils donnaient le nom d'évéques et de prêtres ; ils recevaient des ordres et des instructions d'im centre hiérai*chique , et ils avaient imité presqpie en tout le gouvernement de TÉglise, en même temps qu'ils cherchaient à reproduire quelques-unes de ses coutumes rituelles. Par ce système habile y ils s'étaient ménagé une Toie pour tromper le peuple. Lorsqu'ils se sentaient assex nombreux pour ne plus craindre de se montrer, ils devaient publiquement la voix contre TÉgUse orthodoxe et contre le clergé , qu'ils cherchaient par toutes sortes dt moyens à rendre odieux aux masses. Il parait qu'ib «n étaient déjà venus à ce point au Mans, sous la conduite 4le leur évêque Raginald.
L'archidiacre du Mans, c'est-à-dire le premier des dignitaires revêtus de l'archidiaconat (4), à qui était dévolue la conduite de l'Église en l'absence de Tévèque Avesgaud, presque toujours occupé de ses démêlés avec le comte Herbert et de ses intérêts de famille, fut vivement alarmé à la vue du danger que courait la foi dans notre diocèse. Ne sachant quelle conduite tenir à l'égard du chef des hérétiques, il consulta le saint évêque de Chartres. Fulbert lui conseilla d'invoquer l'intervention du roi dans une affaire qui menaçait la tranquilUté du pays. Ce prince était Robert, dont on vient de voir le zèle pour l'orthodoxie dans la cause des sectaires d'Orléans. L'archidiacre du Mans suivit les conseils de Fulbert; le roi obéit de son côté à son devoir de défendre les dogmes de l'Église; les hérétiques furent condamnés, et le diocèse du Mans demeura en paix, grâce aux conseils de l'évêque de Chartres. Il est vraisemblable que Raginald et ses complices
(1) Il y avait alors ao moins trois archidiacres dans rËglise du Mans.
AVESGAITI). fl3
furent condamnés au supplice du feu. La suite fera voir que cette hérésie ne fut pas étouffée entièrement dans le diocèse; réduite à se cacher^ elle se propagea dans Tombre et elle reparut à une autre époque avec plus d'audace que jamais.
Cependant les Conseils que Fulbert avait donnés à Tardiidiacre du Mans ne furent pas approuvés de tout le m(uide. Le pieux évêque se crut obligé d'écrire une lettre apologétique > adressée aux comtes Gualeran et Gauitier, en laquelle il soutient la conduite du roi dans la condamnation des hérétiques. Il ajoute que tous les fidèles vassaux du monarque doivent s'unir pom* lui porter secours et l'encourager dans la ligne de conduite qu'il a tenue contre tes sectaires ; que cette protection accordée à l'orthodoxie fait partie de son ministère royal, et que c'est seulement à la condition de le remplir fidèlement qu'il peut obtenir soû salut. L'archidiacre du Mans se trouvait, il parait, poursuivi par les mêmes récriminations (i). Il est à croire que l'autorité de Fulbert sufiit pour mettre à couvert l'un et l'autre des reproches injustes de
(I) Fulbertus, Dei graiia Carnotensis episcopus, comiti dualeranno et comiti Gnalterio , cseterisque filiis fidelibusque suis , salutem et benedictiôiieiii. — Sciatis, fratres, quia rex Robertus benefacit cam christiaiiofa4Javat, et faœreticos damnât... Sciatis itenim quod arcbidiaconin (a/, archiepiscopus) Genomanensis requisivit a me consiliurti , quid dèberet facere de Raginardo haeretico , qui persequebatur Ecclesiam ttteî... D. Fulberti Carn. episc. Epistola XXIV (oUm XVII). Bibliotheca mùxitna Patrum (edit. Lugd.), t. XIII, p. 10. — Patrologia ( édit. Migne), t. GXLI, col. 21 1. — Certains Ms. et plusieurs éditions perr mettent de croire que cette lettre fut adressée à Tévêqne du Mans ÀYesgaud, et c'est Topinion de D. Bouquet, t. X, p. 386 (a). — Papire Ifasson et Charles de Villitrs , premiers éditeurs des Lettres de Fulbert de Chartres , ont introduit une erreur dans le titre de la XVIll^ lettre de ce prélat; elle n'est pas adressée à Âvesgaud, mais à Azelin, évéque de Paris, comme le prouve le contexte. Ce point est très-important à constater; il justifie pleinement notre évéqne du reproche que lui aurait adressé lo saint évêque de Chartres , de n'être pas assez ami des moines. Il faut corriger d'après cette observation D. Mabillon, Annales 0. S. B.y lib. LI, num. 50 ; dnPin, D. Cellier, et la plupart des historiens et des critiques, m. 8
114 HISTOTRE DE l'ÉGLISE DU MANS.
ceux qui érigent en vertu une lâche complaisance pour le mal.
En faisant la paix avec Févéïpie Avesgaud^ le comte Herbert Éveille-Chien s'était réconcilié en même temps avec toute la maison du prélat. Guillaume de Bellème voulut, en conséquence , l'engager dans une guerre qu^ avait avec Robert I*'^ duc de Normandie. Le comte du Maine s'était allié au duc de Normandie Richard H; il désirait continuer ses relations amicales avec Robert I^', son frère et son successeur , et il refusa de prêter son concours pour cette guerre. Guillaume, sur ce refus ^ envoya ses deux fils Foulques et Robert faire le dégât sur les terres du Maine et de la Normandie. En conséquence , le duc Robert et le comte du Maine réunirent leurs milices pour repousser cet ennemi commun. Us s'avancèrent au-devant des fils de Guillaume de Belléme, et leur livrèrent bataille près de Blavou , hameau dépendant de la pai*oisse de Saint-Denys-sur-Huisne , voisin de la frontière du Maine (i). Foulques périt dans le combat, et Robert, après avoir été blessé dangereusement, y fat fait prisonnier. Guillaume, en apprenant ce revers, mourut de chagrin en 1028 (2).
Quelque temps avant ces tristes événements , l'un des fils de Guillaume de Bellème , nommé Warin ou Guérin, seigneur de Domfront et du Perche , était mort misérablement. Guillaume de Jumiéges, qui le représente comme un homme adonné à toutes sortes de crimes , dit qu'il fut étouffé par le diable , pour avoir tué en trahison un brave chevalier, nommé Gonthier, autrefois de ses amis intimes. Ce châtiment trop mérité fut infligé au barbare et perfide Warin en présence de plusieurs
(1) Blavou (ÏArt de vérifier les dates écrit par erreur Blavon ), écart de la paroisse de Saiut-Denys-sur-Huisne (Orne).
(2) Willelmus Gemeticensis, Historia Normannorum, lib. XVI, c. lY, •pud D. Bouquet, t. X, p. 191. — Cfr. VArt de vérifier les dates ^ t.XlU, p. 89. — Odolant Desnos, Mémoires sur Alençon^ 1. 1, p. 110.
AY£»GAUD. i^â
témoins^ compagnons de ses crimes (i). Ce fait arriva vers Pan 1026 (2).
Tant de malheurs qui s'appesantissaient sur la maison de Belléme n'assuraient pas la paix de notre province, toujours inquiétée par Thumeur remuante et ambitieuse de ces dangereux voisins. Par la mort de Guillaume et de son fils aîné , la seigneurie de Belléme passa à im autre de ses fils^ nommé Robert. Ce seigneur jouit en même temps du comté d'Alençon. A la mort de son pèt'e, il était prisonmer et grièvement blessé, comme on vient de le dire; mais bientôt après il recouvra sa liberté. A peine fut-il guéri de ses blessures, qu'il continua la guerre commencée par son père contre Herbert Éveille-Chien. La fortune sembla d'abord favoriser ses armes ; car , ayant assiégé le ehâteau de Ballon , il s'en rendit maître. Mais cette place lui fut bientôt arrachée des mains par Herbert, qui s'en empara en 1031 . Peu de temps après, ayant fait Robert prisonnier, il le renferma dans le château de Ballon même, vassaux du seigneur de Belléme solhcitèrent vainement délivrance pendant l'espace de deux ans. Voyant le comte du Maine inflexible , ils prirent les armes sous la Gonduite de Guillaume Giroye , seigneur d'Échaufour, et lui livrèrent un combat , dans lequel ils remportèrent l'avantage. Mais cette victoire devint funeste à celui même dont elle devait procurer la liberté; car les vainqueurs ayant fait pendre, malgré leur capitaine, le chevalier Gauthier Sore ou de Saldaigne , et deux de ses fils qu'ils avaient pris dans l'action, trois autres fils de ce chevaher, transportés de colère à la vue de cette barbarie, entrèrent dans la prison de Robert, dont ils avaient la garde , et lui fendirent la tête à coups de hache (3).
(1) Warinus igitur postquam Gunherium de Belismo... sine causa capite privaverat, mot a dœmonio arreptus est, et videntibus sociis, qui aderant, strangulatus est. D. Bouquet, t. X, p. 191 ; t. XI, p. 628.
(8) VArt de vérifier les dates, t. XHI, p. 173
(3) Willelmus Calculus, Historia Normannorum , lib. VI, c. tiii,
146 HISTOIRE P£ l'église DU MANS.
Guillaume II, surnommé Talvas, comme son père , succéda à Robert son frère , en 1034. La férocité fut le trait caractéristique de ce seigneur, qui fit cependant quelques pieuses fondations dans le diocèse du Mans. 11 augmenta le prieuré fondé par son père dans son château de Domfront^ et donné à Vabbaye de Lonlay. Ce prieuré était dédié à saint Symphorien et a subsisté jusqu'à la fin du xvni* siècle ; mais il était depuis longtemps déjà réduit à Tétat de prieuré simple (1). 11 augmenta aussi celui de Notre-Damesur-l'Ëau (2). Vers le même temps les habitants de Domfront firent constraire une église sous le vocable de saint Julien, notre premier évêque; elle servit de succursale à celle de Notre -Dame- sur -TEau; car cette ville était devenue imposante; et les seigneurs de Belléme , qui y avaient construit un magnifique château, en préféraient le séjour à celui de Bellème et d'Alençon.
Guillaume Talvas II s'appliqua à venger la mort de ees firères. Avec Taide de GuiUaume Giroye , il reprit sur les Manceaux ce qu'ils avaient enlevé à sa famille dans le Sonnois et le Perche; mais il paya de la plus noire ingratitude les services de Giroye. L'ayant invité à ses noces avec Haldeburge (3), fille de Raoul, vicomte de Beaumont, il lui fit crever les yeux et subir une mutilation aussi honteuse que cruelle. Mais ce crime et ses autres atrocités soulevèrent tous ses sujets contre lui, et jusqu'à son
apud D. Bouquet, t. XI, p. 34. — Chronique de Normandie , ibidem, p. 323.
(1) Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 220.
(2) Le prieuré de Notre-Dame-sur-FEau n'était plus estimé dans les derniers temps que 1,000 livres selon Gauvin, et seulement 400 selon Le Paige.— Voyez Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, 1. 1, p. 271. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 224. — Pour ce qui regarde la partie archéologique , de Gaumont , Cours d'antiquités monumentales, V* partie. — Le Guide du voyageur en France, t. V, département de TOrne , p. 12. — Briand, Dictionnaire géographique de la France. — Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie , années 1829 et 1830, p. 156 et suivantes.
(3) OuHadeburge.
AYESOAUD. m
propre fils , en sorte qu'il fut contraint de s'enfuir, et finit ses jours dans Texil^ yers Tan 1048 (1).
Pendant ces revers et ces succès alternatifs de la famille de Bellême , les brouilleries entre l'évéque Avesgaud et le comte Herbert Éveilie-Ghien recommencèrent. Lliistori^i des évèques du Mans n'exprime pas clairement quel était le sujet qui rendait la paix comme impossible entre ces deux personnages; mais il dit positivement que ces rivalités tenaient à certaines prétentions de rang et de dignité, sur lesquelles ils n'étaient disposés ni l'un ni l'autre à se feire des concessions (2). On peut croire qu'Avesgaud, voyant le comte Herbert afiaiUi par ime guerre incessante depois idui^eurs années^ où il venait même de perdre qudques parties de sa province y voulut reprendre les droits dont il avait joui dans la ville du Mans comme ses fpr^lécesseurs ^ et qu'il avait été contraint de céder en grande partie par le traité de pacification intervenu après la reddition de la Ferté-Bemard. Quoi qu'il en soit^ AvesgàxA, se sentant toujours le plus faible, s'enfuit du Mans , après avoir rallumé dans le diocèse la guerre civile. Il chercha de nouveau un asile dans la forteresse de la Ferté- Bemard. Pendant assez longtemps il demeura paisible dans ce château où le comte , occupé à d'autres soins , ne songeait pas à venir l'inquiéter. Abandonné à ses propres réOexions, et ne pouvant se livrer à ses agitations accoutumées , le prélat se reprocha amèrement les i'autes de sa vie (3). L'âge d'ailleurs était venu apporter du calme à ses passions fougueuses; car Avesgaud avait atteint environ sa sœxante-dixième année. Pour expier sa vie passée et pour
(1) Bry de La Oergerie, Histoire du Perche^ p. 55 et suiv.— Odolant t)^SDiM, Mémoires sur Alençon, U I» p. 118 et suiv. — VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 146.
(2) ... £t quia, sicut aiunt, duo grossi non possunt in uno sacco couversari, non potuit toticns praesul et tanta opprobria pati : sed abiit ad castellum... D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 301.
(S) lu quo diu conversatus, et scmetipsum lacrymando quod tam nequiter egisset, xeprefaendens in corde suo... D. Mabillon, lac. cit.
118 HISTOIRE DE l'ÉOLISE DU MiNS.
échapper aux ennuis d'un exil qui se prolongeait sans fin , notre prélat résolut d'aller visiter les lieux saints de la Palestine. Ces voyages étaient très-fréquents à cette époque j et les Manceaux aussi bien que les Angevins se firent remarquer parmi ceux des peuples occidentaux qui visitèrent le plus souvent le tombeau du Christ dans le cours du XI* siècle (1).
Quoique conduit à Jérusalem par le repentir desesSanir tes et le désir de les expier^ Avesgaud n'oubliait pas néan* moins ses ressentiments contre le comte Herbert. Il se proposait d'y publier Tune de ces plaintes que Tusage avait introduites- depuis longtemps contre les oppresseurs de l'Église^ et dont nous avons parlé sous l'épiscopatde Gonthier (2). On croit que le prélat excommunia le comte Herbert une seconde ou une troisième fois; mais cette sen» tence ne produisit aucune impression sur l'esprit de œ seigneur.
L'évéque du Mans fit de magnifiques préparatifs de voyage, comme il convenait à un aussi puissant prélat , dit le chroniqueur contemporain (3). Il fit faire des prières nombreuses, répandit d'abondantes aumônes poiu* obtenir du Ciel un heureux succès à son pèlerinage. On croit qu'il partit pour la Palestine en l'an 1032 ; son voyage se prolongea pendant plusieurs années, et il ne revit la France que vers la fin de l'an 1036. En rentrant dans sa patrie, au lieu de se diriger vers son diocèse, il se rendit dans le nord; ou plutôt il revint par la Hongrie et rAllemàgne^ comme beaucoup d'autres pèlerins de ce temps-là. fl tomba malade à Verdun, et y mourut le] 27 octobre 1036* 11 avait occupé pendant quarante et un ans le siège du Mans. Il fut enseveli dans l'église cathédrale de Notre-Dame de Verdun, qu'il avait enrichie de ses libérahtés. On a remarqué
(1) D. Luc d*Achery, Spicilegium, t. X, p. 463. — Michaud, Histoire des Croisades, t. I, p. 60, 63, et passim.
(2) Histoire de l'Église du Mans, t. H, p. 481.
(3) Apparatu autem magno facto, sicut tanto decet episcopo... D. Mabillon, loc. cit.
ÀVESaAUD. 119
que Tévêqué Rambert de Verdun ^ qui rendit à Avesgaud les derniers devoirs y est mort lui-même à Belgrade , en revenant de Palestine , deux ans plus tard. Le corps de Tévêque du Mans, inhumé dans Tancienne basilique, fut transporté dans la nouvelle cathédrale , qui existe encore présentement, et qui fut construite de 1100 à 1150. Les personnages les plus notables ont été transférés dans Tavant-chœur de Tédifice actuel : il est probable que c'est là que repose la poussière d'Avesgaud. Le chapitre de Verdun conserva la mémoire de notre prélat dans son nécrologe; celui du Mans inséra aussi son nom dans le sien, au jour anniversaire de sa moi't , mais sans mention particulière de ses travaux en faveur de la cathédrale (1).
Le comte Herbert Éveille-Chien finit ses jours la même année que son antagoniste, le 13 avril (2). Il laissa un fils en bas âge , qui lui succéda sous le nom de Hugues II , et trois filles : Gersende ou Hersende , femme de Thibault III comte de Blois , puis d'Azzon mai*quis de Ligurie ; Biote , xnaiiée à Gauthier comte d'Amiens, et Paule, femmede Lancelinsire deBeaugency (3).
Malgré les h'oubles continuels dont le Maine fut agité pendant tout le cours du long épiscopat d'Avesgaud, on vit cependant diverses institutions ecclésiastiques prendre de nouveaux accroissements sur notre sol. Nous en avons déjà signalé plusieurs , il nous en reste encore d'autres dont nous n^avons rien dit. On doit remarquer que, à partir des derniers temps de la seconde race , les différents corps qui composaient le clergé en ses divei*s degrés , commencent
(i) Sur Avesgaud on ne trouve que ceci dans le Nécrologe Ms. de la cattiédràle de Verdun : vi kl. nombr 0 Avesgaud^ Genomann eps. — Le Nécrologe du chapitre du Mans s^exprime de la même manière : yi kal. noTemb. obiit Avesgaudus Genomanensium episcopus. fol. 172, v. — Cfr. Vetera analecta, t. lU, p. 302. — Livre Blanc, n» 177. — D. Bouquet, t.X, p. 386. — Gallia christiana, t. XIII, col. 1185. — Nous devons aussi des renseignements à M. Tabbé Glouet, auteur de V Histoire ecclé" siastiqtie de la province de Trêves,
(2) Nécrologe de Tabbaye de la Gouture, Ms.
(3) VÂrt de vérifier les dates, t. XIII, p. 89.
1,20 HISTOIRE DE l'ÉOLTSE DU MANS.
à jouir d'une existence particulière plus complète et moind dépendante de l'action immédiate de Tévéque. Les cor* porations monastiques tenaient ce privilège y la plupart du moins, de leur origine; mais les clercs séculiers qui formaient quelque association commencèrent à y participer plus largement. A mesure que les seigneurs s'isolent de plus en plus sur leurs terres et vivent loin de leurs supérieurs et de leiu*s égaux ^ on voit dans les diocèses les chapitres^ les écoles^ les hospices y toutes les autres institutions fondées autour de la chaire épiscopale^ et souvent émanées d'elle^ imiter l'isolement des barons. Gotte trangtbrmation fut lente et amenée par degrés. Les évoques ne se montrèrent pas jaloux de conserver sous leur tutelle ces fondations élevées pour la plupart par leurs prédécesseurs ; ils les voyaient assez fortes pour se soutenir et se développer seules. Ils avaient d'ailleurs d'autres préoccupations dans la position qui leur était faite par la société de leur temps; ordinairement ils avaient à défendre 1^ droits de leurs Églises contre les seigneurs. Gomme presque tous les prélats étaient désormais choisis dans les maisons les plus puissantes du payé , et qu'ils avaient passé leurs premières années au milieu des cours féodales , ils y avaient contracté les habitudes chères aux grands de ce temps-là. La chasse y la guerre paraissaient à leurs yeux comme les exercices privilégiés et Tapanage de leur saissance^ que leurs dignités ecclésiastiques ne pouvaient leur enlever. Il faut le dire , la majorité des oontemporams partageait ces vues erronées de tant de prélats. Heureuse l'Église dont le pasteur ne regardait pas comme l'une des prérogatives de son noble sang , la faculté de pouvoh* joindre à son titre d'évêque, ceux de mari et de père de famille! De tels scandales furent fréquents dans les siècles de la féodalité. Mais la Providence se servit de ces faiblesses et de ces vices des hommes pour produire le résultat que nous signalions tout à l'heure. Ce changement est surtout remarquable dans le chapitre et l'école de là cathédrale.
AVESGAUD, m
' A meeiire que les dernières kaces de la vie commune {Hatiquée autrefois par les chanoines de l'Église du Mans jdlai^t s'effaçant^ chaque dignité ^ chaque crfBce même rempli par ses divers membres^ se transformait en une espèce de fief particulier. C'était la conséqi^ience nécessaire de Teisprit général qui dominait alors la société. L'évèque ▲vesgaud favorisa beaucoup ce mouvement , vers lequel tout portait à cette époque. Ce fut lui, dit*on, qui voulut établir un partage entier et régulier entre la mense épiscopale et la mense capitulaire. On aperçoit dès le temps de Tiévèque Mainard des traces de ce partage; dles sont pUifi visibles encore sous l'épiscopat de Sigefroy, Jusque itos ce partage avait plus existé par le fait que par le dt^; Avesgaud voulut le régulaiiser. Depuis €e temps , les danoises ont toujours joui de leurs biens dans une pleine indépendance (1). Pendant deux siècles encore le diantre jouit de tous ses revenus en commun; on verra fltoB tard le partage que les chanoines firent entre eux de lear mense selon les dignités et les office (2). Dès le temps d'Avesgaud on reconnaissait déjà un doyen, un trésorier, fluaieiirs archidiacres, un chancelier, un chantre, un chapelain, un prévôt et un custode (3). De tous les digniiaina de notre Église , ceux dont le ministère semble avoir été lé plus actif et le plus considérable à Tépoque présente^ mat les archidiacres.
lies dignités d'archiprètre et d'archidiacre furent étaèlieB dès les premiers âges de la société chrétienne. Mais à les titres furent les mêmes, les fonctions qui leur étaient attribuées varièrent beaucoup, selon les temps. Cependant^ à toutes les époques, les archiprèti*es étaient prépo- 4éa à tous les prêtres d'une église , présidaient Toffice divin jet eélébi'aient les saints mystères en Tabsence de Tévêque. il Y eut de bonne hem'e deux classes d'archiprêtres : les
(i) Almanach manceau, 1758, p. 38.
(2) Livre Blanc, n» 212.
(3) /6irf., nolSl.
12i HISTOIRE DB l'ÉGLISE DU MANS,
uns étaient attachés aux églises cathédrales^ et il n'y avait qu'un seul de ces dignitaires dans chaque diocèse ; c'était à lui qu'il appartenait de tenir la place de l'évèque. Led autres^ dont les fonctions équivalaient à celles que rempUrent plus tard les doyens ruraux, étaient chargés de surveiller un cei'tain nombre de paroisses qui formaient l'archiprêtré. Dans la province ecclésiastique dont le diocèse du Mans fait partie, ces derniers dignitaires exerçaient leurs fonctions depuis très-longtemps , puisque le concile de Tours de l'an 567 en fait mention (I).
Quelle que fût l'étendue de l'autorité des archiprètres^ ils étaient cependant soumis à la juridiction de l'archidiacre. Les pouvoirs de ce dignitaire étaient déjà fort étendus dès le commencement du xi*" siècle; ils augmentèrent toujours peu à peu, en sorte que l'on verra, dans la première moitié du xiu* siècle, Tévêque Maurice obligé de supprimer entièrement la juridiction des* archiprêtres pour laisser plus de liberté à l'action des archidiacres. Dans l'origine il n'y avait qu'un seul archidiacre , comme il n'y avait d'abord qu'un seul archiprètre. Lorsque le clergé devint plus nombreux , on sentit le besoin d'augmenter le nombre de ces dignitaires. Choisis par les évêques parmi les diacres les plus distingués , ils exerçaient ime partie de la juridiction épiscopale, tout eu restant dans leur degré hiérarchique. Cette juridiction , qui dans l'origine ne s'étendait pas au delà des membres du diaconat, prit insensiblement de l'accroissement; les évêques attribuèrent de bonne heure aux archidiacres le droit de visiter en leur place les églises de leurs diocèses, fonction qui les fit nommer les vicaires et les yeux de l'évèque.
Il serait superflu de vouloir préciser le nombre des archiprêtres qui pouvaient exister dans le diocèse du Mans au temps de l'évèque Avesgaud et de ses successeurs jusqu'à l'an 4230. Comme le nombre des paroisses augmenta considérablement dans notre province pendant le cours du
(1) Histoire de l'Église du Mans, t. I, p. 250.
ÀT£SGAIID It3
xi*etduxiP siècle^ le tableau de leur répartition administrative fut sujet à de nombreux changements. Ainsi nous réser>'ons pour le commencement du xiii« siècle un aperçu des divisions ecclésiastiques de notre province. A cette dernière époque , les archiprétrés dans le diocèse du Mans étaient au nombre de huit. Les actes du xi« siècle ne parlent jamais que de trois archiprétrés; et il est probable qu'il n'y en avait pas alors un plus grand nombre (i). Mais ce serait en vain que Ton voudrait circonscrire , avec les données que nous a laissées Tantiquité^ le district auquel chacun de ces dignitaires présidait.
A la même époque , les archiprétrés furent subdivisés en doyennés , présidés par des chefs ou doyens chargés de correspondre avec Tarchiprêtre, de transmettre aux curés et aux clercs les ordres et les instructions des dignités supérieures ; d'exposer à Tarchiprètre les besoins de la circonscription ; de l'informer des événements dont ils étaient témoins 7 et qui pouvaient intéresser l'ÉgUse.
L'établissement de ces différentes dignités , ou plutôt leur multiplication vers le xi® siècle, annonce que Tancienne division du territoire en bourgs publics avait disparu lors de l'affermissement du régime féodal , et par suite des divisions de territoire introduites par ce système. Plusieurs des localités qui avaient joui des prérogatives dont nous avons parlé au vin*" siècle (^), ne sont distinguées désormais par aucun rang d'honneur, ni aucim avantage réel. Ces vieilles traces de l'empire romain, adoptées d'abord par l'Église , puis rétablies par Charlemagne de concert avec les prélats , disparaissent, pour notre contrée, dans le naufrage de l'ancienne société et l'anarchie du X* siècle. Des Ueux qui n'avaient pas même une église un siècle auparavant, sont devenus des centres d'un petit
(1) D. Martène , Thesaur. nov. anecdot., 1. 1 , col. 158 et passim. — Livre Blanc, passim.— Bilard, Analyse des docummts historiques , etc., passim. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans,
(2) Voyez Histoire de l'Église du Mans, l. II, p. 85-40.
Ii4 HISTOIRE DE l'ÉGUSE DU MANS.
pays. Mais, il est essentiel de Tobserver^ ces petits pays ces cantons étaient pour Tordinaire restés les mêm^ sous le régime précédent; le chef-lieu seul avait été transporté. Cette mutation était due presque toujours h h construction d^un château par quelque seigneur paissant. L'état de guerre continuel entre les barons forçait le pauvre peuple à se grouper autour de leurs forteressies pour y trouver un asile dans le besoin. D'ailleurs les m.gneurs, pour attirer plus de vassaux sur leurs terres, accordaient des privilèges à ceux qui y transportaient leurs foyers. Ils établissaient aussi volontiers des foires et des marchés, qui leur procuraient des avantages réels, et engageaient la population industrielle à se rapprocher 4ee châteaux. Dès le temps de Tépiscopat de Gervais , on rencontre une charte signée de quatre doyens (i) , et des monuments un peu postérieurs paident du doyen de Laval, qui était un moine du prieuré de Priz, dépend^nc-e àBh Couture (2).
Les chefs-lieux ou centres de doyennés n'héritèrent pas des prérogatives que la discipline ancienne attribuait .au3( églises des bourgs publics. Toutes les réserves que nous avons signalées en leur temps , et qui rattachaient les églises particulières à l'église cathédrale , puis, pa.r suite de i'augmentation des paroisses, aux églises des boi^trgf publics, ont cessé désormais d'exister. Chaque églj^e de paroisse conunence à jouir de toute la plénitude des droite et des usages que la discipline de nos jours lui reconnaît encore. 11 n'y a d'exception que pour les paroisses qui se trouvaient soumises aux chapitres ou aux monastères.
Le nombre de ces paroisses dans le diocèse du Mans était très-considérable , et différentes circonstances av^nt contribué à rendre les religieux et les chanoines maîtres
(1) Charte de la fondation du prieuré de Rouessé. — Ména^, ffistoire de Sablé, part. I, p. 3St .
(S) Charte touchant le prieuré de Saint- Malo de Sablé, ibidem^ p. 837. — Compendium historiœ regalis abbatiœ sancti Pétri de Cultursa, Fondation du prieuré de Bernay.
AYESGAtD. 1)5
(le tant d'églises paroissiales. D'abord plusieurs d'entre elles durent leur fondation aux cloîtres ^ auxquels elles restèrent soumises dans la suite ; le plus grand nombre cependant fut donné aux mbines par les seigneurs ecclésiastiques ou laïques^ scandalisés de Tignorance et des vices des dercs séculiers. Les religieux s'acquittèrent par eux-mêmes du ministère paroissial pendant plusieurs siècles^ mais peu à peu ils rentrèrent presque partout dans leurs monastères, surtout vers le xiv* siècle. Us conférèrent alors leurs cures à des prêtres séculiers , qui les desservirent sous le nom de vicaires perpétuels. Cette concession était ordinale rement accompagnée de quelques réserves de droits utiles et surtout de prérogatives honorifiques.
On voit par cette digi*ession, un peu longue peut-être > mais nécessaire pour l'intelligence des récits qui vont suivre, quel était Tétat hiérarchique et administratif du dio* oèse du Mans. Quant au pouvoir purement féodal des évèques, on a dû remarquer précédemment quel abaissement il avait subi. Au temps où des prélats de la maison de Bellème gouvernaient notre Église , il était devenu à peu près ce qu'il restera dans la suite ^ jusqu'à la fin du xvra» siècle. Ce domaine comprenait les seigneuries de Gëaulcé, Saint-Corneille, Coulaines, SaintrRemy-des-Bois, Sargé , Savigné-l'Évêque et Yvré-l'Évêque , qui était pos- • sédé en franc-aleu. Nous am^ons occasion de parler plus tard de plusieurs autres fiefs , possédés également par les évéques du Mans, entre autres de la baronnie de Touvoie, sur la paroisse de Saint-Corneille (1). Dès lors aussi furent réglées les cérémonies tant religieuses que féodales qui accompagnaient la prise de possession du siège épiscopal , telles que nous les décrirons dans la suite.
(1) Armoiries de Tévêché du Mans. — Selon bous, l'évécbé du Mani ne dut pas aYoir d'autres armoiries que celles de TÉglise du Mans ellemême : D*azur semé alternativement de fleurs de lis d'or et de clefs d*argent. — Les clefs rappelaient la mission de saint Julien par saint Pierre et le patronage de cet apôtre dans l'Église du Mans. Les fleurs de Hi constataient la fondation royale de TËglise du Mans, au moment de sa restauration par Gharlemagne et Louis le Débonnaire.
JS6 HISTOIRE DE l'ÉGLISE DU MANS.
L'évéque et le chdpitre du Mans avaient^ dans cette ville et dans sa banlieue ^ la juridiction civile y criminelle et de police ; depuis le samedi de Pâques^ à huit heures du matin, jusqu'au mardi suivant à la même heure. Ils perce-* vaient en même temps les droits de coutume, prévôté, bîllette, confiscation et amendes. En conséquence les oflBciers des baillages de Touvoie et du chapitre se réunissaient chaque année, le vendredi de Pâques , à deux heures après midi , dans Taudience de TofiBcialité , pour procéder à l'adjudication de ces droits, pendant les trois jours désignés (1).
On croit généralement que ces droits de l'évêque et du chapitre du Mans n'étaient qu'un faible débris de l'autorité iabsolue dont ils avaient joui sur la ville , avant l'établissement des comtes héréditaires. Les pertes toujours croissantes du domaine féodal de l'évêque eurent pour cause la rivalité entre les comtes et les prélats sortis de la maison de Bellême. Le partage du droit de monnaie fut, sans doute , Tun des faits qui signala plus clairement la décadence du pouvoir civil attaché autrefois â la crosse des évêques du Mans. Ces prélats jouissaient depuis plusieurs siècles du droit incontesté de frapper une monnaie au nom de l'église cathédrale. De leur côté les comtes du Maine, avant même qu'ils se fussent emparés de l'autorité héréditaire, frappaient aussi une monnaie sur laquelle leur nom parait quelquefois. Mais il est à croire que les faits de cette nature furent des exceptions très-rares et qu'on ne doit les considérer que comme des tentatives d'usurpation. Ainsi les évêques restaient maîtres de la monnaie, en se conformant aux conditions que les premiers princes de la seconde race leur avaient imposées. D'après ces règlements, toutes les monnaies du Maine portaient simultanément, depuis les premières années du IX* siècle, l'indice de l'intervention royale et le type caractéristique de la puissance ecclésiastique. Mais les
(1} En 1783, les droits de billette furent affermés 6 livres et les autrts il livres, soit 12 francs et 42 francs.
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comtes, une fois en possession de Tautorité plus ou moins entière qu^ils affectaient, devaient nécessairement chercher à B^attirer le droit que les rois avaient réclamé pour eux-^ mêmes* Aux yeux des prélats ^ les circonstances étaient Ken différentes ; le nom du roi sur ime monnaie qui en réalité n'émanait que de TËglise, rappelait seulement quelle avait été Torigine du privilège. Si le comte , au contraire, prétendait intervenir dorénavant dans l'émission des deniers, c'était évidemment pour avoir une part considérable dans les bénéfices qui résultaient de ce droit. D^ailleurs, les comtes ne pouvaient rien réclamer en qualité d'auteurs du privilège de l'Église, et leur prétention sous ce rapport était une usurpation nouvelle.
Poussés par de si puissants motifs, et par la prévision des périls que courait évidemment leur indépendance, les évêques défendirent leurs droits , ou plutôt ceux de leur Église, avec une puissante énergie; malheureusement des intérêts de famille, des passions privées donnèrent quelquefois à ces luttes une couleur d'ambition personnelle. Ce fut ordinairement après avoir remporté l'avantage dans une guerre où toutes les apparences de la justice étaient de leur côté, que les comtes imposèrent pour condition de la paix la cession de prérogatives qui n^appartenaient pas à la personne du prélat, mais à son Église. Telle fat l'origine et le terme fatal de cette spoliation ; et là se manifestaient ouvertement les vues ultérieures du pouvoir -séculier. Le Maine voyait, pour ainsi dire , se reproduire ^Bur son petit théâtre les grandes scènes qui tenaient alors même le monde en suspens : la rivalité du sacerdoce et de l'empire. Au reste, ce que l'on vit au Mans se répéta avec des circx)nstances presque identiques dans toutes les villes c^ FÉglise était investie du droit de monnayage. Après avoir soutenu dans la plupart des lieux une lutte assez vive, on vit les chefs des Églises entrer en accommodement avec leurs parties et céder des attributions que le temps et la force des choses devaient virtuellement abroger. Ce qu'il y eut de particulier au Mans, ce fut la complication
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introduite par les intérêts de famille. Souvent ils purent faire disparaître les véritables causes de la rivalité^ et donner en même temps au conflit quelque chose de plus tenace.
Dans le plus grand nombre des villes y les évéques <m les abbés composèrent avec les seigneurs laïques et eonservèrent une partie plus ou moins notable de la monnaie locale ; mais quelques prélats se trouvèrent réduits à en céder entièrement la fabrication au comte ; seulement ils stipulèrent que celui-ci serait obligé de conserver les signes de Tévêque^ qui continuait de jouir d'une certaine portion des avantages réels du monnayage.
Avesgaud se trouvait vaincu après une double guerre; ses plus fortes places avaient été obligées de se rendre à la discrétion du vainqueur; sa famille était humiliée et aflBiiblie par de grands revers^ lorsqu'il entra en accommodement avec le comte Herbert Ëveille-€hien au sujet de la monnaie du Maine ; il se voyait réduit à accepter les conditions que ce prince voudrait lui imposer. Elles furent les plus dures de toutes : la monnaie de notre province fat désormais mixte ^ portant à Voners le monogramme du comte avec la légende ComeB Cenomanensis , et au rever$ la croix ^ le plus souvent cantonnée de Talpha et de l'om^, et toujours entourée de Texergue caractéristique Sigmm Deivivi. Ainsi l'Église du Mans fut dépouillée du privilège qu'elle avait reçu des rois mérovingiens^ et dont elle avait joui durant de longs siècles^ en témoignage de la vénération inspirée à ces monarques par la sainteté de Féglise^ mère du diocèse. Les érudits placent l'émission des pre^ miers deniers de nature mixte ^ baronale ou féodale d'un c6té^ épidcopale ou ecclésiastique de l'autre, à l'an i 030 ou environ , époque de la reddition de la Ferté-Bemard et du traité de pacification entre l'évéque Avesgaud et le comte Herbert Éveille-Chien.
Quoique privée de l'une de ses plus belles prérogatives, l'Église du Mans dut se consoler jusqu'à un certain point par la paix qui fut le résultat de ce sacrifice. Les hostilités ne tardèrent pas à se réveiller sur d'autres points en litige;
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mais les conventions établies au sujet de la monnaie demeurèrent stables. Sous Févêque Gervais , dont les rivalités avec le comte Herbert II turent si vivement poussées, la monnaie frappée dans le Maine conserva constamment les signes des deux autorités. Pendant Tespace de plus de deux siècles , la monnaie mançaise ne subit aucune altération sensible dans le type , le poids ni Taloi. Forgée dès Torigine dans d'excellentes conditions , elle fut promptement adoptée par les populations , et dès le commencement du un* siècle elle avait acquis une telle popularité, qu'elle inondait, pour ainsi dire , non-seulement le Maine, mais encore la Normandie, la Bretagne et jusqu'au Poitou. On a même observé qu'elle était plus répandue en Normandie qae la monnaie normande elle-même (i).
Si l'ambition séculière dépouillait quelquefois l'Église d'une partie de ses droits, il lui en restsdt d'autres que personne ne songeait à lui disputer. Le rôle que les évéqœs remplirent dans les jugements et autres actes publics qui semblaient purement séculiers , devint de jour en jour plus fréquent. Il semble une suite de la constitution de l'état socisd alors en vigueur. On en voit un exemple mémorable sous l'épiscopat d'Avesgaud. En 1002, ce prélat rendît une charte par laquelle il réglait les conditions matrimoniales pour l'alliance contractée par Mathilde , fille d'Herbert, seigneur de Mont- Jean (2). La suite de ces récits fera connaître beaucoup d'autres droits et honneurs féodaux attachés au siège épiscopal du Mans; nous ne pourrions nous arrêter à en faire Ténumération
(I) Francisque Michel, notes sur la Chronique des ducs de Normandie par Jean^ moine de Marmoutier, 3 toI. in-40. — Rucher, Monnaies du Maine. — Barthélémy, Manuel de Numismatique du moyen âge, ■— Revue numismatique, 1848, p. 355 et suiv. — Le chapitre du Mans fit ftnpper dans la suite des méreaux et des jetons qui méritent d'être étudiés avec autant de soin que les médailles anciennes. 11 en reste un petit nombre dans les cabinets des amateurs ; et il est fort a désirer que Ton «^attache à les recueillir dans la suite. Gfr. Anat. Barthélémy, Numismatique moderne y y. XXV.
(i) VArt de vérifier lex dates, t. XIII, p. 108.
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ici , sans nous étendre au delà des limites qui nous sont prescrites.
En même temps que le domaine féodal des évëqaes s'établissait en la manière que Ton vient de voir, celui des chanoines se constituait aussi de son côté tel à peu près qu'il exista jusqu'à la fin du xvni* siècle. Ainâ le chapitre possédait dès le xi® siècle la baronnie de Gourgenard; les châtellenies d'Assé-le^Béranger et de Gonnerié; les seigneuries d'Allonnes , Asnières , Bannes-sur-le-Lœr, la Bosse, la Chapelle-Saint-Aubin, Saint-Georges-du-Plain, Grazay, Gréez ou Notre-Dame-de4îréez , Saint-Maixent, Montenay, Mont-Renaillt, Mulsanne, Panon, Parignél'Évêque, Pruillé-le-Chétif, Saint-Quentin, Trangé, Laignéen-Belin, et la seigneurie de Saint-Denys de Sable, qui fut aliénée dans les derniers temps (i).
L'éciole attachée à la cathédrale fut du nombre des établissements qui se soutinrent avec éclat pendant Tépiscopat d'Avesgaud, et elle commença dès lors à mériter la grande renommée qu'elle acquit peu d'années après sous Gervais et ses successeurs. Gervais lui-même , l'un des hommes les plus éminents de son temps pour Ja science, y fut formé aux lettres. Ursio, frère de Gervais, et par conséquent neveu d'Avesgaud, acquit dans cette même école les connaissances qui rélevèrent plus tard aux dignités de chancelier de France et d*évôque de Senlis (2). Mais ces deux frères ne furent pas les seuls hommes distingués qui sortirent de cette école; nous en signalerons plusieurs qui ont acquis des titres à la renommée en différentes manières. En effet, des documents anciens permeir tent de croire que l'enseignement y comprenait presque toutes les branches des connaissances humaines. On y
(1) Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 634 et ^assim. — Armoiries de TÉglise du Mans : D'azur, semé alternativement de fleurs de lis d'or et de clefs d'argent. Le sceau du chapitre portait : D'azur, semé de fleurs de lis d'or, à trois clefs d'argent posées 2 et 1 , les deux premières adossées.
(î) Gallia christiana^ t. VII, col. 228, 229.
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donnait nécessairement le premier rang à l'étude de l'Écriture sainte, de la théologie et du droit ecclésiastique; mais on ne négligeait pas les belles-lettres, la poésie, la jurisprudence civile. Un fait très-remarquable , et qui a échappé jusqu'à ce jour aux observations des savants, ce sont les traces de diroit romain conservées dans le Maine jusque dans les premières années du xi« siècle, au moment où les coutumes féodales dominaient partout. Dans son testament, l'évéque j\fainard fait mention d'un corps de magistrats civils chargés de l'enregistrement des actes publics (1), comme sous la législation romaine. Dans la fondation du prieuré de Saint-Jean-de-la-Motte , on trouve Faction d'une assemblée délibérante et une sorte de convocation des États de la province; mais le clergé et la noblesse sont seuls appelés à faire entendre leur voix. Le clergé délibère sous la présidence de l'évêijue. la noblesse sous celle du comte. Malgré l'isolement que la féodalité semblait avoir dès lors rendu universel, on y constate l'existence de certains intérêts pécuniaires qui étaient restés communs; c'étaient indubitablement des droits municipaux ou provinciaux (2). Pour que ces traces du droit romain resteissent aussi vivantes dans notre province, il fallait, sans doute, qu'il fût étudié dans Técole de la cathédrale; car, on doit l'observer, il n'y en avait pas d'autres à Tépoque. Sous l'épiscopat d'Avesgaud, le modérateur de cette école se nommait Éjnenulphe ; il la dirigea au moins jusqu^en l'année 1040 (3). Dès lors aussi le grammairien Robert 5 dont il sera amplement parlé dans la suite, y occupait une chaire, puisqu'il était présent à la fondation du prieuré de Solesmes (4). On signalait aussi parmi
(4) Ego Mainardus, hanc cartulam à me factam in manus meas accepi et manibos bonorum virorum adfii'mare rogavi. Livre Blanc , n® 108.
(3) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p* 302. — Idem, Annales 0. S. B.,lib. LVn,num. 72.
(3) D. Rivet, Histoire littéraire de la Frane, t. VU , p. 63 et passim.
ije Beuf , Dissertations sur l'histoire ecclésiastique de Paris , t. II,
p. 4. — Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. II, p. 91.
(4) Pièces justificatives, n<» \X.
les hommes qui ^ à la même époque , se distinguaient dans renseignement de la giammaire, c'est-à-dire des lettres humaines , Bernard du Maine ^ Guillaume^ Bregandusle Teutonique , Arnauld d'Avranches , Gislebert de Paris (I). Mais le personnage ecclésiastique le plus célèbre que produisit le diocèse du Mans^ pendant les premières années du xi^" siècle^ fut le cardinal Humbert (2). Malheureusement le plan de cet ouvrage ne nous permet pas de nous arrêter au récit des actions d'un homme qui se plaça par son mérite à la tête de toutes les grandes entreprises de son temps ; nous ne pouvons toutefois nous empêcher de jeter un coup d'œil rapide sur cette brillante et sainte carrière. Né dans le Maine pendant les dernières années du x* siècle^
(1) Du Boulay, Bistoria Universitatis Parisiensis, t. I, p. 404.
(2) Le cardinal Humbert est Tune des plus belles gloires du diocèse du Mans; cependant aucun historien jusqu'à ce jour n*a reTendiqaé pour notre province Thonneur de lui avoir donné la naissance. Tous les auteurs s^accordent à reconnaître qu^il était Français ; la plupart pensent que le lieu de son origine n'est pas connu d'une manière plus précise. Cependant D. CalmeUBistoire de Lorraine, t. IV, part. II, p. 66) prétend qu'Humbert était Lorrain , mais il n'allègue pas d'autre preuve que son séjour à Moyen -Moutier. D. Rivet (Histoire littéraire de la France ^ t. VII, p. 527) affirme qu'il est né en Bourgogne , parce que l'hérésiarque Bérenger le nomme le Bourguignon. Mais il est évident que Bérengcr nomme ainsi notre cardinal parce qu'il avait habité un monastère situé sur la frontière de la Bourgogne : c'est ce que Lanfranc fait observer, en relevant l'erreur de l'hérésiarque. Après avoir réfuté les raisons de ces deux savants , autant qu'il est nécessaire , nous nous contentons d'ajouter que nous sommes autorisé à revendiquer le cardinal Humbert comme Tune des gloires du Maine par un document positif , contre lequel aucune coujecture ne peut prévaloir. Ce texte est le titre même de l'un des ouvrages les plus connus de notre illustre cardinal, qui se lit ainsi sur les plus anciens manuscrits : « Uumbertus Genomanens. legatus Leonis IX in Responsione contra Nicctam. » Cfr. Notes de Nicolas Tedeschi, dit Panormitanus, sur le canou Seriatim , dist. 32. — D. Rivet , loc. cit. , a consacré un long et savant article au cardinal Humbert. Nous avons aussi consulté Baroni us , Annales ecclesiastici , t. XI, ad an. 1053 et passim. — Ciacconius, Viiœ et res gestœ pontificum romanorum, et sanctœ Romanœ Ecclesiœ cardin. Romœ , 1677 , t. I , col. 795-798 — D. Mabillon, Annales 0, S. B., lib, LIX, num. 61, 7«, 75. •- Eggs, Purpura docta, t. I , p. 15 et seqq.