EPISCOPAT DE GONTIER DE BAIGNEUX
Tentative du chapitre pour élire un évêque. — Le roi nomme l'évêque de Laon au Mans. — La famille de Dormans. — Portrait de Gontier de Baigneux. — Ses fondations pieuses. — Fondation du chapitre des Trois-Maries à Montsûrs. — Pierre de Quatrebarbes, seigneur de la Rongère. —La terre de Touvoye érigée en baronnie. — Gontier de Baigneux conseiller de Louis, duc d'Anjou. — Il siège au parlement. — Guerre des Anglais dans le Maine. — Droit de committimus accordé à l'évêque du Mans et aux chanoines. — Le roi de France chanoine du Mans et abbé du chapitre de Saint-Pierre-de-la-Cour. — Levées de deniers pour le roi et le comte, du consentement de l'évêque et du chapitre. — Attentat contre l'immunité ecclésiastique. — Synode de 1371. — Monastères du Maine. — Alix de Bretagne, Jeanne de Mayenne, Jean Lessillé et autres bienfaiteurs de l'Église et des pauvres. — Grégoire Langlois, évêque de Séez. — Ecclésiastiques distingués par leur scienco. — Concordats entre Gontier de Baigneux et le chapitre. — Nouvelle atteinte à l'immunité cléricale. — Bulles d'exemption du chapitre. — Gontier de Baigneux quitte l'obédience de Clément VU, et adhère à Urbain VI, qui le transfère sur le siège de Sens.
Plusieurs causes retardèrent la nomination de l'évêque qui devait gouverner l'Église du Mans après Michel de Brèche. Le chapitre lit des tentatives pour recouvrer le droit d'élection (1) ; on ignore quelles furent les suites de
(1) Qualiter capitulum Ecclesiae Genomanensis petiit licentiam futnrum episcopum eligendi (136G). Cartulaire de l'archevêché de Tours, fol. 143. Ms. aux Archives d'Indre-et-Loire.
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ses démarches. De son coté, le roi nomma Geoffroy le Meingre, déjà évèque de Laon, et frère du fameux maréchal de Boucicault. Urbain V rendit même deux huiles, pour autoriser la translation ; mais Geoffroy refusa d'accepter (I).
A cette époque la famille de Dormans disposait des plus importantes faveurs. Jean de Dormans succéda au cardinal de la Forest dans la dignité de chancelier; il était évèque de Beauvais, il fut élevé au cardinalat (1308), et seconda Charles V dans ses réformes. Guillaume de Dormans, son frère, le remplaça en qualité de garde des sceaux. En 1389, Milon de Dormans, évèque de Beauvais, président de la chambre des comptes , fut élu chancelier de France par « bon et dû scrutin en plein parlement. » Un autre Guillaume de Dormans devint évèque de Meaux, puis archevêque de Sens. D'autres membres de cette famille jouissaient de bénéfices considérables dans les Églises de Chàlons, Chartres, Paris, Soissons, et remplissaient en même temps des places à la cour et dans le parlement.
Jouissant d'un pouvoir aussi étendu, les Dormans procurèrent le siège du Mans à Gontier de Baigneux, leur parent , déjà conseiller du roi et archidiacre de Brie en l'Église de Meaux (2). Urbain V lui conféra l'institution par ses bulles datées du 23 octobre 1367. Le nouveau prélat prêta son serment au roi le 3 décembre de la même année 1367 (3). Gontier de Baigneux ne dut pas sa promotion uniquement à la faveur : il était doué d'une capacité remarquable; il avait obtenu le grade de docteur en théo-
(1) Gallia Christiana, t. IX, col. 549. — Privilèges accordés à la couronne de France par le Saint-Siège, p. 350. — Ruzé, Traite' du droit de régale, p. 5. — Preuves des libertés de l'Eglise Gallicane, t. I, p. 607.
(2.i Contenus de Balveolis, de Balneolis, de Balinera, de Balneolin. Gontier le Baigneux, ou le Baignaux. — Armoiries : D'or à quatre orles de sable.
(3) Mémoires du clergé, t XI, col. 11 OS. Gallia christana, t. XIV, col. 408. — Glioppin , Police ecclésiastique, éd. Iran., p. 420. Ces lettres «ont remarquables au point de vue de l'ancien droit.
logie et endroit, et il possédait des connaissances étendues en jurisprudence , mérite très-prise à cette époque (S). Ce prélat s'acquit !a réputation d'un évêque sage et vigilant. Tl expédiait les affaires avec toute la célérité possible, pour se livrer en paix à la méditation et à L'étude. « Jamais la compagnie des hommes, disait-il souvent, ne m'a procuré de satisfaction; et un quart d'heure passé dans les délices d'une paisible retraite vaut mieux qu'un siècle perdu dans Je tracas de la cour des princes. » 11 avait choisi pour devise un hibou à l'entrée d'une grotte, avec cette exergue: « Habitat mens cauta recessus. » (Celui dont l'esprit est prudent demeure dans la retraite). Ce besoin de la retraite devient souvent plus fréquent aux époques d'agitation , comme était le xive siècle. Passionné pour l'étude, Gontier de Baigneux ne l'était pas moins pour les somptueux bâtiments, et il regardait le soin de bâtir comme l'occupation la plus honnête et la plus innocente. Fénelon nous paraît beaucoup plus sage lorsqu'il blâme dans un prélat la ruineuse passion d'élever des édilices (2).
La piété de Gontier de Baigneux se manifesta par des fondations importantes (3). Il eut surtout. une vive dévotion envers la Mère de Dieu et les autres patrons de notre Église, saint Julien, saint Gervais et saint Protais. Il les fit graver sur son sceau, et lui-même se fit représenter à leurs pieds dans l'attitude de la prière (4). Ayant coutume de se retirer souvent dans la chapelle de Notre-Dame -du- Chevet en l'église cathédrale, pour y prier avec plus de recueillement, il y fit exécuter des peintures murales d'une rare perfection, au sentiment de ses contemporains, et il fît dorer la voûte. Mais ce n'est point à Gontier de Baigneux qu'on doit attribuer les délicieuses peintures dont on admire encore aujourd'hui les restes aux voûtes de cette
(1> Mss. de la bibliothèque du Mans, n° 97, fol. 147 r , n° 206.
(2) Correspondance de Fénelon, t. V, p. 342. — De Baussct, Histoire de Fénelon, t. I, p. 293, éd. Gosselin.
(3) Pièces justificatives, n° Vil.
(4) Mss. de Gaignières, n" 170.
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élégante chapelle; elles dénotent clairement le xve siècle, et probablement un pinceau italien. Après avoir fondé certaines prières en cette chapelle pour honorer la sainte Vierge (l) , notre prélat y fit préparer son tombeau. Ce monument en marbre subsista jusqu'en 1562, quoique la dépouille mortelle du prélat n'y ait jamais reposé. 11 fut brisé alors par les huguenots; mais les derniers restes ne disparurent que vers le milieu du xvne siècle.
André de Laval, seigneur d'OUivet, de Châtillon et de Montsûrs, fonda, en 1367, le chapitre des Trois-Maries à Montsûrs, dans lequel il établit quatre chapelains ou chanoines et deux enfants de chœur. En 4386, Jean de Laval ajouta deux nouvelles prébendes et un sacristain. Clément Vil confirma cette fondation par bulle de 1387. Pierre de Savoisy, évêque du Mans, approuva de nouveau ce chapitre en 1393. Les chanoines devaient célébrer deux grandes messes chaque jour, et chanter les heures canoniales. Ce chapitre éprouva de grands revers pendant les guerres du commencement du xve siècle. Le château de Montsûrs fut ruiné par les Anglais, et l'église des Trois- Maries livrée aux flammes. Jeanne de Laval, veuve du connétable du Guesclin, et en secondes noces de Guy XII de Laval, la fit reconstruire. Elle ajouta quatre nouveaux chanoines et augmenta les revenus. Mais l'église ayant subi un second incendie peu après sa restauration, et les maisons du chapitre ayant été renversées, les chanoines, vexés de toutes manières par les gens de guerre, se réfugièrent à Laval. L'état de ce chapitre ayant paru irrémédiable (1444), Anne, première comtesse de Laval, demanda au Saint-Siège la permission del'unirà celui de Saint-Thugal. Cette réunion fut confirmée par Eugène IV en 1445 (2).
(1) Pièces justificatives, n° VII.
(2) Cartulaire du chapitre des Trois-Maries , Ms. de M. La Bauluère. — rouillé du Mans, 1772, Ms. — Isid. Bouillier, Recherches historiques sur la Trinité de Laval, p. 207. — Pendant ce temps la réforme du chapitre de Notre-Dame de Sillé-le-Guillaumc se consolidait. Livre Rouge, fol. 63 v.
Pierre de Quatrebarbes, seigneur de la Rongère, en la paroisse de Saint-Sulpice, fonda (1368) la chapelle de la Rongère. Par son testament il légua cinq sous tournois à chacune des cinq églises envers lesquelles il avait une particulière dévotion : à Notre-Dame de Roc-Amadour, au Mont-Saint-Michel, à Saint- Julien du Mans, à Saint- Jacques de Compostelle et à Saint-Sulpice , sa paroisse. Enfin il ordonna de faire un pèlerinage ou une aumône à l'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, pour le soulagement de l'âme de son père Maurice de Quatrebarbes. Ce seigneur, après avoir fait vœu de se croiser à l'exemple de ses aïeux, était resté dans ses foyers jusqu'à sa mort (1). Rien n'était plus fréquent alors, dit Michaud , qu'une pareille promesse , et rien n'était aussi rare que son accomplissement.
Placé à la source des faveurs royales, Gontier de Baigneux obtint dès la seconde année de son épiscopat (mai 1370) l'érection de la terre de Touvoye enbaronnie, et le « droit « de dresser et tenir perpétuellement justice ou gibet à « quatre piliers, noblement aournée, afin que les pervers « aient cause de redouter justice, en tel lieu qu'élire vou- « dra en sa terre et baronnie de Touvoye. » Le roi voulut que cette concession fût enregistrée gratuitement en la chambre des comptes (2) . Le 7 mai de la même année , Louis, duc d'Anjou et comte du Maine, frère du roi, nomma l'évêque du Mans membre de son grand conseil, et lui assigna pour gages une rente de huit francs d'or par jour (3). Dans la suite, le prince eut souvent recours aux lumières de son conseiller, et l'employa en diverses négociations (4). Cette faveur n'empêcha pas cependant un démêlé assez vif entre le prince et le prélat, à cette occasion. En érigeant la terre de Touvoye en baronnie,
(1) Généalogie de la famille de Quatrebarbes, Ms.
(2) Livre Rouge, fol. 178 v. — Ms. des Bl.-Mant., no 4 foi. 40 v.
(3) Original, Ms. deGaignières, n° ISO, p. 4L et suiv.
(4) Voir une suite de quiilanccs données par Gonlicrde Baigneux eu 1370, 1374. Ms. cité.