ÉP1SCOPAT DU CARDINAL JEAN DU BELLAY
Les frères du Bellay à la cour de François Ier. — Jean du Bellay, l'ami des savants, devient évèque de Bayonne. — Il est envoyé en ambassade en Angleterre au moment du divorce de Henri VIII. — Fondation du collège de France. — Seconde ambassade en Angleterre. — Jean du Bellay reçoit l'évêché de Paris , l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés et une foule d'autres bénéfices. — Il harangue Clément VII à Marseille. — Il travaille en vaiu pour empêcher le schisme d'Angleterre. — Il est ambassadeur à Rome et créé cardinal. — Il fortifie et défend Paris.
— Cour brillante réunie au château de Saint-Maur. — Jean du Bellay reçoit l'évêché de Limoges, puis l'archevêché de Bordeaux. — Avidité insatiable de bénéfices. — Ambassades en Allemagne et en Angleterre.
— Évêché du Mans. — Disgrâce sous Henri II — Séjour à Rome. — Jean du Bellay résigne son évêché. — Sa mort — Dispositions prises par le cardinal du Bellay pour s'exempter delà résidence — Mariage prétendu de ce cardinal. — Jean du Bellay étant continuellement absent, l'Église du Mans est administrée par des vicaires et des évèques étrangers. — Progrès du calvinisme dans le diocèse du Mans. — Supplice de quelques hérétiques. — Zèle du chapitre pour s'opposer aux mauvaises doctrines. — Clercs séculiers remarquables par leur science.
— Poètes chrétiens. — Écrivains des corps religieux. — Le vénérable Jean Leconte. — Fondations religieuses. — Envahissements de la puissance séculière dans l'administration de l'hôpital des Ardents et de l'Hôtel-Dieu de Coëffort. — Résistance du chapitre du Mans à l'introduction de la régale. — Conditions auxquelles Jean du Bellay avait résigné l'évêché du Mans.
C'est surtout en abordant l'épiscopat de Jean du Bellay que nous devons nous rappeler que nous écrivons l'histoire de l'Église du Mans, et non les vies privées des prélats qui l'ont gouvernée Aucun évêque du Mans n'a eu aussi peu de rapports avec le diocèse que Jean du Bellay; sa vie tout entière se consume dans les ambassades et les autres grands emplois qu'il remplit à la cour des princes, et à peine passa-t-il quelques jours dans notre province durant les dix années qu'il fut chargé de son gouvernement spirituel. Nous devons donc l'aire deux paris distinctes dans cet épis-
copat : nous donnerons d'abord une idée des actions du prélat, puis nous ferons connaître les laits ecclésiastiques principaux qui se sont accomplis dans Je diocèse de 1546 à 1555.
Jean du Bellay naquit au château de Glatigny l'an 1492. Il fut poussé par ses goûts, autant peut-être que par Tordre de sa naissance, vers Jes dignités ecclésiastiques. Son aîné Guillaume de Langey du Bellay était né Tannée précédente 1191. Jean montra de bonne heure une application aux choses de l'esprit que Ton ne remarquait pas toujours dans la noblesse d'Église. A son exemple, ses frères Guillaume, Martin et René se livrèrent aux plus sérieuses études, et la science des du Bellay devint proverbiale. Ils joignaient à ces goûts, qui auraient pu paraître étonnants dans leur état et leur position, des qualités que la société du temps estimait davantage encore. Ce fut vers Tan 1515 qu'ils parurent à la cour, en même temps que le nouveau roi François Ier, qui devait y appeler les sciences et les arts. Aussi distingua-t-il bientôt, et voulut-il élever à son intimité ces trois jeunes hommes, Guillaume, Jean et Martin : car René préférait une vie plus retirée. Ils commencèrent donc dès lors à faire noble figure au château de Fontainebleau, comme au palais des Tournelles.
Mais c'était surtout à Jean qu'il était réservé de prendre sur Tesprit du roi une influence dont sa rare capacité le rendait digne, comme aussi c'était lui qui avait dirigé et devait diriger toute sa vie les études et les travaux de ses frères. Toutefois, il ne se trouva pas aussitôt qu'eux lancé dans la vie publique. Tandis que Martin cueillait des palmes sur le champ de bataille de Marignan, et qu'il assistait avec son aîné à la funeste journée de Pavie; tandis que Langey exposait généreusement sa vie pour visiter un quart d'heure son roi captif, Jean, recueilli dans Têtu le et la paix de quelque bénéfice , commençait à s'entourer de cette cohorte de poètes et de savants qui devaient un jour, sous sa tutelle, répandre tant de lumière et attacher tant d'éclat à son nom. Pour faire face aux dépenses qu'entrai-
39) HISTOIRE DE LÉOLISi: M UÀK8.
uait un pareil genre d>; vie, il fallait, sel >n l'cirage du temps, avoir recours aux bénéfices ecclésiastiques; et dès l'année 1526, Jean du Bellay lut pourvu de J'évèché de Bayonne(l); niais il ne se crut par obligé par la loi de la résidence, et ne s'éloigna pas de la cour.
Au mois de septembre de l'année suivante (1527), le maréchal de Montmorency, Jean Brignon, premier président du parlement de Normandie, d'Humièreset le nouvel évèque de Bayonne lurent envoyés en ambassade en Angleterre. Le maréchal ne résida que peu de temps dans la Grande-Bretagne, et Jean du Bellay lui rendit un compte fidèle des événements. On voit aussi dans sa correspondance qu'il s'était établi sur un très-grand train de dépense, et qu'il croyait avoir lieu de se plaindre de ce que ni ses bénéfices ni ses appointements d'ambassadeur n'en couvraient les frais. D'ailleurs la position devenait singulièrement embarrassante pour un évèque à la cour de Henri VIII, décidé à l'aire casser son mariage avec Catherine d'Aragon, pour épouser Anne Boleyn. Jean du Bellay, qui était déjà devenu le confident du roi d'Angleterre , l'ut consulté par lui sur cette affaire, et répondit plutôt en courtisan qu'en théologien.
Bentré en France au commencement de 1529, Jean du Bellay prit une part importante à la fondation du Collège de France. Plein de zèle pour tout ce qui pouvait contribuer à la gloire des lettres françaises, il appuya de toute son influence les démarches déjà faites au sujet de cet établissement par le célèbre Guillaume Budée, et ils obtinrent enfin les lettres patentes qui constituèrent le collège royal en 1530.
Deux ans plus tard (juin 1532), Jean du Bellay accompagnait en Angleterre son frère Guillaume pour préparer l'entrevue de Calais. L'évèque de Bayonne se chargea de faire inviter par le roi de France Anne Boleyn à cette célèbre conférence. Dans une lettre au maréchal de Montmo-
C1J Gallia Christiana, t. I, col. 1320.
rency (22 juillet 1552), il trace le tableau suivant de ses relations avec le roi d'Angleterre. « Il me semble que je ne serois un homme de bien, si je vous cellois la bonne chère que ce roy et toute la compagnie m'a faict, et la privauté dont il use envers moy. Tout le long du jour je suis seul à seul avec luy à la chasse, là où il me compte privément toutes ses affaires, prenant autant de peine à me vouloir donner plaisir en sa chasse comme si je l'eusse un bien grant personnaige. Quelquefois il nous mect, madame Anne et moy, avec chacun son arbaleste pour actendre les daings à passer... Quelque autrefois sommes, elle et moy, tout seuls en quelqu'autre lieu pour veoir courir les daings; et comme nous arrivons en quelque maison des siennes, il n'est pas si tost descendu qu'il ne me veuille monstrer et ce qu'il a faict et ce qu'il veult faire. Geste dicte dame Anne m'a faict présent de robbe de chasse, chappeau, trompe et lévrier. Ce que je vous escripts, Monseigneur, n'est pas pour vous cuider persuader que je soye si honneste homme que je doyve estre tant aymé des dames, mais afïin que vous cognoissiez comment l'amitié de ce roy s'accroist et continue avec le roy (1). » Cette lettre en dit assez par ellemême.
Deux mois après l'avoir écrite, Jean du Bellay, de retour en France, était pourvu de l'évêché de Paris, et il parvenait, à force d'intrigues, à faire unir à sa mense épiscopale l'abbaye de Saint-Maur. Six cent soixante-cinq ans de vie régulière et de souvenirs édifiants ne purent garantir le vénérable sanctuaire contre la cupidité du favori de François Ier et de Henri VIII.
Jean du Bellay rencontra une favorable occasion de faire briller son mérite aux yeux des cours de Borne et de France dans la célèbre entrevue de Clément VU et de François Ier, au mois d'octobre 1533, à Marseille. C'était le président Poyet, depuis chancelier, qui devait haranguer le Saint-Père, et il avait appris avec beaucoup de peine un
(1) Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. III, p. 119 et suiv.
diecoure latin composé à loisir; mais le Souverain Pontife ayant l'ait connaître sur<[ne]lrs matières il voulait être entretenu, le discours de Poyet ne M trouva plus de mise. Pour dissimuler son embarras» le président alla trouver le roi, et lui représenta que Clément ne voulant entendre parler que des affaires de la religion, il convenait mieux de lui donner pour interlocuteur, en cette circonstance, un évèque qu'un magistrat. Sa requête fut agréée, et Jean du Bellay fut chargé de le suppléer. Si bref que fût le discours, tout le monde admira la facilité, la présence d'esprit et l'éloquence de Févêque de Paris. C'est le témoignage qu'en rend Montaigne, qui était présent; etdailleurs cette harangue nous a été conservée (\).
Aussitôt après cette célèbre conférence, Jean du Bellay se rendit de nouveau en Angleterre; il espérait amener le roi à quelques concessions, et pouvoir épargner à la chrétienté le scandale d'un schisme. De Londres il courut ensuite à Rome au plus fort de l'hiver pour amener un accommodement. Mais en l'absence de levêque de Paris, Henri Vïll n'écoutant que les amis d Anne Boleyn, précipita sa rupture avec l'Église catholique. Un bill qui abolissait le pouvoir du Pape dans le royaume d'Angleterre fut présentée la chambre des communes au commencement de mars 1534, transmis aux lords la semaine suivante, approuvé le 20 mars, et revêtu de la sanction royale le v25. La sentence d'excommunication fut prononcée par Clément VII le 23 du même mois. Ces dates suffisent pour réfuter l'assertion de Fra Paolo et de Martin du Bellay, qui attribuent à la précipitation du Pontife le schisme de l'Angleterre. Ce royaume était arraché à la communion de Rome par l'autorité législative , avant que la sentence portée par Clément fût arrivée à la connaissance de Henri VIII (2).
(1) Mémoires de Martin du Bellay, t. II, p. 279. — Montaigne, Essais, liv. I, chap. x. — Gallia christiana, t. VII, col. ICI.
(2) Voir sur toute celte affaire Lingard , Histoire d'Angleterre, Henri VIII, chap. m ; trad. Roujoux, t. VI, p. 295 et 296.
Clément VII ne perdit aucune occasion de manifester l'affection qu'il portait à 1 evèque de Paris. Paul III hérita du même sentiment, et éleva en J 535 Jean du Bellay à la dignité de cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile (1). Il y avait longtemps déjà qu'on lui avait promis cet honneur: et dans une de ses lettres du 9 janvier 4 534, il se plaint vivement au Pape lui-même de n'avoir pas été compris dans la dernière promotion (2). Depuis l'excommunication du23 mars 1534, Jean du Bellay résidait à Rome, où il était chargé des affaires du roi de France.
Bientôt les malheurs de la patrie l'y rappelèrent. En 1536 la France était envahie, Charles-Quint forçait la Provence, traversait les rues désertes d'Aix et assiégeait Marseille. Tandis que son frère Guillaume soutenait nos affaires en Allemagne, que son autre frère Martin aidait à repousser l'invasion, Jean du Bellay reçut l'ordre de rester à Paris avec le titre de lieutenant général des provinces de Picardie et de Champagne. Notre cardinal ne refusa ni ce titre ni cet emploi. La France, à peine sauvée au midi, venait d'être entamée au nord ; et l'on apprit bientôt que l'ennemi était devant Péronne. Cette nouvelle mit Paris en grande rumeur. La plupart de ses habitants se préparaient déjà à déserter leurs foyers. Il fallut au cardinal des prodiges d'adresse et de fermeté pour rendre un peu de cœur à ces pauvres bourgeois, un peu de calme à cette ville pleine de tumulte et d'épouvante. En quelques jours, il trouva moyen de l'approvisionner, de pourvoir à sa défense par des boulevards dont la ligne existe encore aujourd'hui; et tel fut son ascendant, que les Parisiens, la veille en fuite, osèrent détacher des troupes pour renforcer l'armée de Picardie et secourir Péronne assiégée. En rapportant ces faits, un historien de la fin du xvnie siècle proposait d'élever dans Paris une statue à Jean du Bellay (3).
(I) Jean du Bellay eut ensuite les titres de Saint-Vital, de Saint- Pierre-aux-Liens, de Saint-Adrien et de Saint-Chrysogone. , (i) Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. 111, p. 131. <V Collection universelle des Mémoires, t. XX, p. 96.
La paix rétablie, le roi loua beaucoup la conduite héroïque de l'évéque de Paris, et lit pleuvoir les honneurs sur sa famille, à laquelle il devait tant. Il garda auprès de lui Martin du Bellay et le cardinal, qu'il nomma plus tard à de nouveaux et importants bénéfices. Quant à Guillaume de Langey, il eut le gouvernement de Turin avec le titre de vice-roi. De cette résidence lointaine, Guillaume donnait à son roi des avertissements utiles, mais trop souvent négligés. C'est ainsi qu'il essaya avec Sadolet, son ami, d'empêcher l'expédition funeste de Cabrière et de Mérindol.
Lorsqu'en 1537, François Ier s'en alla faire la guerre au delà des Alpes, il partagea l'administration du royaume entre le duc d'Orléans, le duc de Guise et Henri, roi de Navarre, et donna pour conseil au duc d'Orléans le cardinal du Bellay. Ce fut celui-ci qui porta réellement tout le poids de l'administration de Paris, de l'Ile de France, de la Picardie, de la Normandie et autres pays circonvoisins. Tant d'affaires ne l'accablaient pas, et il trouvait encore le loisir d'aller passer dans son château de Saint-Maurdes semaines, des mois entiers. Il employait son temps à la chasse, à lire les vieux poètes, à composer des vers, et encore à greffer ses rosiers, à tailler ses arbres fruitiers, à semer des graines nouvelles, qu'il avait acquises à grands frais de divers voyageurs. Michel de l'Hospital, depuis si fameux comme chancelier de France, fréquentait beaucoup les jardins du cardinal, et il a chanté dans des vers élégants les divinités païennes auxquelles le cardinal les avait dédiés. Le soir, une société nombreuse se réunissait au château. Curieux de la bonne chère, le prélat traitait honorablement ses conviés. Cette cour se composait surtout des poètes les plus renommés , qui tous s'accordaient à le nommer leur Mécène; c'étaient ses familiers, ses amis: Michel de l'Hospital, déjà considérable dans le parlement, le docte André Tiraqueau, Simon Macrin, le poète domestique, le savant médecin et poète Guillaume Bigot, de Laval, l'architecte Philibert Delorme, Jacques Pelletier, du Mans, que l'on connaît déjà, Jean Philipson, dit Sleidan, le juris-
consulte Probn s de Ruzé , Germain de Brie, François de Billau, son secrétaire, Nicolas Reinee, aussi son secrétaire, Claude Gotereau , son parent, qu'il fit son camérier, Pierre Castellan, l'ami d'Érasme, qui devint grand aumônier de France, et une foule d'autres. Les poètes qui ne fréquentaient pas le château de Saint-Maur, comme Faucher, moine de Lérins, lui dédiaient leurs ouvrages. Au reste, il poussait si loin le culte de l'esprit, qu'il fit des démarches avec son frère Guillaume de Langey, pour attirer en France Mélanchton (1), et qu'il admit dans sa familiarité enqualité de son médecin lecynique Rabelais (2). Il protégea aussi Calvin (3) et soutint Jean Le Cocq, curé de Saint- Eustache (X). Parmi ses commensaux, il en estplusieursdontlesnomsrappellent de fâcheux souvenirs,Bigotet Sleitlan,qui embrassèrent le protestantisme, et son secrétaire intime, Bribard, qui fut brûlé comme hérétique (5). Des Masures, autre poète fami lier de Jean du Bellay, abj ura et devint ministre calviniste. Était-ce donc que notre cardinal fût favorable à la prétendue réforme? Nullement, car ce fut lui qui prévint François îer contre les intrigues protestantes (6); mais l'enthousiasme pour les lettres lui faisait oublier quelquefois des intérêts d'un ordre incomparablement plus élevé. A la célèbre procession expiatoire qui eut lieu en réparation d'un sacrilège, le 21 janvier 1531, c'était Jean du Bellay qui présidait portant le saint sacrement. A la foule des lettrés, se joignait dans les salons de notre cardinal une brillante cohorte de jeunes seigneurs des plus distingués; et parmi tous on remarquait Gaspard de Goligny? dont la vie et la mort occupent une si grande place dans les
(t) Camerarius, Vita Melanchtfwnis , p. 144,
(2) Ce fut même le cardinal du Bellay qui donna à Rabelais la cure de Meudon.
(3) Audin, Histoire de Calvin, t. I, p. 89 et Ml.
(4) Hilarion de la Goste, Le Parfait ecclésiastique, p. 107.
(5) D'Aubigné, Histoire universelle, liv. Il,chap. x. ,
(6) Florimond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de Vhérésie de ce siècle (xvi«).
annales du pays. An mante janvier 1840, le cardinal
du Bellay put l'aire valoir dan» une circonstance so]< Quelle les grâces de sa personne et la magnificence de sa maison : il reçut dans son palais l'empereur Charles-Quint, qui traversait la France pour aller châtier les Gantois révolté*.
A cette date il était admis que l'Église paierait les dettes de l'État. Jean du Bellay reçut donc au mois d'août I.Mî un troisième évêché , celui de Limoges. Mais ce n'était pas assez encore : Paris, Bayonne et Limoges, le fiel* de Saint- Cloud, les abbayes de Sai nt-M a ur-d es-Fossés, de Fontaine- Daniel, de Lerins, des Eschaalis, au diocèse de Sens, de Pontigny, de Tiron, de la Trappe, île l'Aumône, de Saint- Pierre à Chàlons-sur-Saône , du Gué-de-Launay, d'Aniane, de Saint-Denis de Reims, fondée par notre évêqueGervais, de Longpont, de Breteuil, le prieuré de Saint-Pou rçain et une foule d'autres bénéfices, ne satisfaisaient pas encore l'avidité du cardinal; il eut un long procès pour s'emparer des abbayes de Saint-Vincent du Mans et de Saint-Martin de Séez, dans lesquelles notre pieux cardinal Philippe de Luxembourg avait rétabli la régularité avec une admirable dévouement. Jean du Bellay n'ayant pu venir à bout de son entreprise malgré tout son crédit, fit éprouver aux religieux toutes sortes de vexations. Il faut remarquer que ce fut à la sollicitation de ce prélat que la régularité fut abolie dans le plus grand nombre de ces monastères; on désarmait la milice la plus active au moment où le danger devenait plus pressant. Par un aveuglement inconcevable, on ne voulait plus laisser aux hommes de prière et d étude la possibilité de se livrer à la défense de l'Église et aux œuvres de la prière, plus puissante que tous les autres moyens pour détourner les malheurs de la société. Ces simples considérations que la foi inspire à tout chrétien instruit des principes de sa croyance, n'étaient guère familières à la cour de François Ier, où l'avidité pour les bénéfices était poussée au dernier scandale (1). Bientôt Jean
(1) Voir Collection universelle des mémoire*, i. XXIX, p. 3 cl 56.
du Bellay recueillit un nouveau gage de l'affection du roi de France ; l'archevêché de Bordeaux lui fut donné en 1543; et voici en quels termes Salinon Macrin applaudit à cette nouvelle promotion : « Réjouissez- vous, prêtres des Muses, habitants du mont à la double crête : car voici que du Bellay, le tuteur des poètes et des arts, chargé par le roi de gouverner la pieuse milice des fidèles Bordelais, va ceindre sa tète de la plus haute de toutes les mitres. ... La vertu est estimée ce qu'elle vaut, le mérite obtient sa juste récompense (1). »
Lorsque Tannée suivante \ 544-, François Ier eut besoin d'un ambassadeur habile et dévoué pour défendre les intérêts du royaume en Allemagne d'abord, puis en Angleterre, il jeta les yeux sur le cardinal du Bellay, qui s'acquitta de sa difficile mission au contentement du monarque. Celui-ci lui donna comme dernier gage de son affection 1 evêché du Mans, en 1546. Ce prince mourut l'année suivante, et le cardinal du Bellay célébra ses obsèques dans la cathédrale de Paris, accompagné de neuf autres cardinaux et de quarante évêques. Mais c'était là pour notre prélat le terme de sa carrière politique. Sous Henri H, la faveur royale fut toute pour les Guises et les Châtillons. Jean du Bellay se retira à Rome où, par le privilège de l'âge, il fut évêque d'Ostie, et tint rang de doyen des cardinaux en l'absence de ceux de Tournon et de Bourbon , ses anciens. 11 se trouvait ainsi pourvu de six évêchés; mais il se démit successivement des évêchés de Paris, de Bordeaux et du Mans en faveur d'Eustache du Bellay , son cousin , de François de Maulny , originaire du Maine et dont nous avons déjà parlé, et de Charles d'Angennes de Rambouillet, qui était aussi son parent. Il ne faut pas croire que ces démissions fussent entièrement gratuites; car pour l'évêché de Paris, par exemple, il s'était réservé les fruits de l'évèché et la collation des bénéfices. Quant au Mans, nous verrons plus tard ce qu'il se réserva ; il avait occupé dix ans ce
(1) Hauréau, inr. rit.
400 HISTOIRE Dl L'ÉMIS! DU MANS.
piège, et avait a peine résidé quelques jours. Martin du Bellay partagea la disgrâce de son frère. SVtant renfermé
dans son château de Glatigny , il essaya de tromper ennemis et la solitude du Iriste manoir, en rédigeant des mémoires précieux pour la postérité. Retiré à Rome, notre cardinal y fit construire sur la place des Saints-Apôtres un palais splendide, ouvert aux savants, comme aux artistes, et fréquenté par les pins grands personnages rjoi visitaient la ville éternelle. Toutefois un tel loisir ne pouvait convenir à l'activité d'esprit de Jean du Bellay, et à diverses reprises il remplit Rome du bruit qu'il y Taisait. A la naissance du duc d'Orléans, il donna des fêtes d'un éclat extraordinaire; dans le conclave de ITi-ii) , d'accord avec le cardinal de Guise, il pratiqua des menées indignes d'un homme d'honneur pour complaire au roi de France M): bientôt une rivalité ouverte se déclara entre le cardinal du Bellay et le cardinal de Lorraine, et produisit de fâcheux débats (2); enfin après la mort de Marcel II (155.S) on songea, dit-on, à porter notre évêque sur le Saint-Siège. Il est certain qu'il y eut un grand nombre de voix pour lui; mais les uns l'accusent d'avoir brigué cet honneur, les autres disent au contraire qu'il ne tint qu'à lui de l'obtenir. Au reste Jean du Bellay portait à Home comme partout son caractère fier et altier. Lorsque Charles-nuint vint en plein consistoire faire une violente diatribe contre le roi de France (1536), Pévêque de Màcon, qui était ambassadeur pour notre pays, répliqua doucement comme il convenait à son caractère; mais le cardinal du Bellay le prit bien sur un autre ton. « Encore, dit Brantôme, sans monsieur le cardinal du Bellay, qui était prompt et soudain, et hault à la main , qu'autant qu'homme de guerre, aussi le sentait-il pour tout, et un des grands personnages en tout, et de lettres et d'armes, tout n'allait-il pas bien, et le roi demeu-
(1) Ribier, Lettres et Mémoires d'état, t. II, p. 259.
(2) De Thou, Histoire de son temps, liv. XVI. — Mémoires de Guise, collcct. Michaud. t. VI. p. 21, 23, 233, 236, et passim.
JiiAi\i LU BELLAY. 401
rait fort déshonoré (4).» Un autre contemporain du cardinal du Bellay le représente comme l'homme « le plus savant, éloquent, sage et avisé de son temps (2). » Avec toutes ces qualités il ne sut pas échapper à l'ennui de l'exil. Il mourut à Rome le 16 février 1560, âgé de soixante-huit ans, et fut enseveli dans l'église de la Trinité-du-Mont5 chez les minimes français, auxquels il léguait la moitié de sa riche vaisselle et trois mille écus d'or.
Le cardinal du Bellay a laissé quelques poésies latines, quelques harangues, et surtout un grand nombre de lettres conservées manuscrites dans les divers dépôts littéraires de Paris et dans les bibliothèques de Dijon et de Montpellier. L'histoire littéraire et politique de son époque pourrait emprunter beaucoup de données nouvelles à cette correspondance volumineuse (3). On doit regretter que les intérêts de l'Église y tiennent si peu de place.
Le cardinal Jean du Bellay ne faisant presque aucune résidence dans le diocèse du Mans, dont il fut chargé durant dix ans, l'administration reposait entre les mains de ses grands vicaires, parmi lesquels on connaît principalement Guillaume Cheminart, qui jouissait en même temps de l'archidiaconat de Sablé, dignité qui passa ensuite à Nicolas Des Champs, prêtre, docteur en droit et chanoine prébende de l'Église du Mans. Celui-ci reçut aussi des lettres de grand vicaire au spirituel et au temporel du cardinal Jean du Bellay, et semble avoir été l'instrument le plus actif de l'administration (4). Pour toutes les fonctions qui demandaient le caractère épiscopal, on avait recours à Jean Orsin, évêque de Tréguier, auquel le cardinal avait donné un canonicat avec une prébende de l'église cathédrale, et l'archidiaconat de Passais avec des pouvoirs de grand vicaire,
(1) Collection universelle des mémoires, t. XIX, p. 456.
(2) Ibidem.
(3) Libri, Rapports adressés au ministre de l'instruction publique sur les manuscrits des bibliothèques de France.
(4) Biblioth. imp., collect. Dangciu, t. III, p. 35. — Martyrologium capituli Ccnomanensis.
et qui résidait ordinairement au Mans. Il consacra l'église de Sainte-Suzanne (31 mai 1553] , érigea une confrérie du saint sacrement à Bonnétable (30 décembre 1554), et remplit souvent les fonctions de son ordre dans L'église cathédrale (1). La question de la résidence, que les pères du concile de Trente agitaient si vivement à la même époque, préoccupait sans doute assez peu Jean du Bellay; toutefois iJ semblait avoir pris de bonne heure ses précautions contre toute réclamation de la part de sa conscience; et en donnant à d'autres évoques des pouvoirs pour le suppléer dans les diocèses dont le soin lui était confié, il en avait reçu également de la part des autres; c'est ainsi que dès le 20 juin 4539 il conférait une prébende dans l'église cathédrale du Mans, en qualité de grand vicaire de son frère René du Bellay, quoiqu'il fût dès lors évêque de Bayonne et de Paris, et cardinal (2).
Nous ne pouvons passer sous silence un récit fort étrange, relatif à notre cardinal, et rapporté par Brantôme dans les termes suivants : « J'ai ouï raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M. le cardinal du Bellay avait épousé, étant évêque et cardinal, madame de Chastillon, et est mort marié; et le disait sur un propos qu'elle tenait à M. de Manne, provençal, évêque de Fréjus, lequel avait suivi l'espace de quinze ans ledit cardinal, et avait été de ses privés protonotaires; et venant à parler dudit cardinal, elle lui demanda s'il ne lui avait jamais dit et confessé qu'il eût été marié. Qui fut étonné, ce fut M. de Manne de telle demande. Il est encore vivant, qui pourra dire si je ments, car j'y étais. Il répondit que jamais il n'en avait ouï parler, ni à lui, ni à d'autres. — Or je vous l'apprends donc, dit-elle, car il n'y a rien de si vrai qu'il a
(1) Archives du chapitre du Mans, B-15, au 15 juin 1552 et jours suiv. — Biblioth. imp. Mss. lat., n° 5475, p. 52. — Mémorial de la Mayenne, t. 1, p. 154 et 155. — Lochet, Recherches sur les confréries , etc., p. 33.
(2) Archives du chap. du Mans, B-15. — Mss. de la bibliothèque du Mans, no 257, p. 79.
été marié, et est mort marié réellement avec ladite dame de Chastillon (1). » Brantôme ajoute que cette dame de Châtillon était veuve de M. de Châtillon, qui fut blessé devant Ravenne, et qui mourut de ses blessures à Ferrare (2). Ainsi la dame inconnue alléguée par Brantôme, assurait, après Tannée \ 580, que Jean du Bellay avait épousé, étant évêque et cardinal, « madame de Châtillon, et qu'il était « mort marié réellement avec ladite dame. » C'est supposer qu'il était marié lorsqu'il mourut en 1560, et cependant il est très-certain que la dame de Châtillon était morte plus de vingt ans auparavant. Si Jean du Bellay ne se maria qu'étant cardinal, ce n'a pu être qu'après le mois de juillet 1536. Or il parait que cette dame était morte dès 1533, son testament étant de cette année. Lors même que l'on supposerait que cette dame aurait survécu à son testament, au moins de quelques années, il est certain qu'au mois d'août 1536 elle eût été déjà sexagénaire, puisqu'elle avait été mariée pour la première fois en 1495 avec Raymond d'Agoûlt, dont elle était veuve depuis deux ans, lorsqu'elle épousa en 15051e seigneur de Châtillon, qui mourut en 1512. Brantôme convient que lorsque la dame inconnue conta le fait en sa présence, à M. de Manne qui avait été durant « quinze ans privé protonotaire et domestique du cardinal, ce JV1. de Manne en fut étonné, et qu'il répondit que jamais il n'en avait ouï parler, ni à lui (cardinal), ni à d'autres. » Cela veut dire que le fait était généralement ignoré dans la maison du cardinal ; et c'est une preuve indubitable de sa fausseté. Observons encore que la dame de Châtillon était à la suite de la reine Marguerite de Navarre, de l'aveu même de Brantôme, depuis 1512, et elle y demeura jusqu'à sa mort. Y a-t-il ombre de vraisemblance que si le libertinage eût porté le cardinal à se marier, il eût épousé une veuve avancée en âge, avec laquelle il n'eût jamais pu habiter, et qu'il n'eût même jamais pu voir, sinon
(1) Vies des dames galantes, t. II, p. 153.
(2) Idem, Ibidem, p. 154.
404 HISTOIRE DK l/ÉGLlSE DO MANS.
fortuitement et rarement, c'est-à-dire lorsqu'elle aurait eu occasion de paraître à la cour de France avec la reine de Navarre (4)? On a essayé d'appuyer l'historiette invraisemblable rapportée par Brantôme, en citant une lettre de Guillaume de Langey du Bellay à son frère Jean du Bellay, dans laquelle il est question des démarches que faisait celui-ci pour obtenir la main d'une jeune personne, fille d'un seigneur du Poitou. Mais cette recherche publique d'une alliance considérable ne peut se rapporter qu'à l'époque de la jeunesse de Jean du Bellay, et à un âge où il n'avait encore pris aucun engagement définitif dans ' Église (2).
Nommé évêque du Mans immédiatement après la mort de son frère, Jean du Bellay fit son entrée solennelle dans cette ville le 6 février de l'année suivante 1547. Le rol François Ier mourut le 34 mars suivant; notre évêque ne tarda pas à se retirer à Rome. 11 conserva durant dix ans encore l'évêché du Mans, ainsi que nous l'avons dit ; mais il serait difficile de rencontrer aucun acte qui témoigne de sa sollicitude pour l'Église qui lui était confiée. On lui attribue la construction d'un pont en pierre sur l'Huisne, non loin de son château d'Yvré-l'Évêque. Il nomma aussi son neveu, depuis évêque de Paris, à plusieurs bénéfices dans notre diocèse (3). Son frère René avait montré ce même penchant à accumuler un grand nombre de bénéfices sur la tête de ses proches.
Outre l'évêque de Tréguier, qui résidait le plus souvent au Mans, d'autres prélats vinrent au secours de notre Église. L'évêque de Coutances mourut en 4550 à Évron et fut enseveli dans l'église de l'abbaye (4). Le 18 août 4551, le suffragant de l'archevêque de Rouen, nommé Massou-
(1) Des Maizeaux, Remarques critiques sur le dictionnaire de Bayle, t. I, p. 855; le même, dans son édition de lu Bibliothèque de Richelet, au mot Brantôme.
(2) Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. III, p. 136 et suiv. (1) Gallia christiana, t. VII, col. 163.
(4) Ibidem, t. II, col. 1276.
dise, natif de Vitré, célébra à Lavai les funérailles de Guy XVII (1). Il y eut aussi en 1550 un concile provincial à Angers; mais il s'agissait principalement de s'entendre pour une levée de deniers sur les fonds ecclésiastiques, en faveur du roi (2).
L'événement le plus important qui signala l'épiscopat de Jean du Bellay au Mans, fut le progrès du calvinisme dans notre diocèse. Déjà nous avons fait connaître la funeste influence qu'exercèrent Jeanne d'Albret et lesColigny dans une partie de notre province. La noblesse, qui fréquentait les châteaux de ces puissants seigneurs, se laissa séduire par leurs exemples et leur brillant entourage.
Dans le Passais, une famille riche, celle du Hardas d'Hauteville, entra de bonne heure dans les principes de la réforme, et Ton vit même Catherine d'Hauteville donner sa main au trop fameux cardinal de Châtillon, évêque de Beauvais, qui n'était encore que diacre. Au reste, les nouvelles doctrines avaient fait de plus rapides progrès encore dans deux provinces voisines, la Touraine et l'Anjou (3); et Ton sait qu'Alençon était aussi devenu un foyer pour la nouvelle secte. La petite ville de Montoire, placée sous la même influence, fut l'une des premières localités du diocèse où les calvinistes se montrèrent ouvertement. Le joyeux et frivole Antoine de Bourbon aimait à se trouver au milieu d'une société de jolies femmes et de gais viveurs au château de la Bonaventure, près le Gué-du-Loir, chez le sieur de Salmet, l'un de ses officiers. Il chérissait aussi son manoir de la Maizière, que Raphaël de Taillevis décorait avec tout le goût de la renaissance. Aussi, tandis que le peuple de Vendôme, élevé à l'ombre des clochers de la Trinité et de Saint-Georges, demeurait ferme dans la foi de ses pères, les populations des bords du Loir furent loin
(1) Mss.de M. La Beaulnère, n° 1, p, 201. — Couanier de Launay, Histoire de Laval, p. 307.
(2) Gallia christiana, t. XIV, col. 134.
(3) Ordonnance de François I«r du 5 août 1545, dans Isambcrl, Recueil général des anciennes lois françaises, t. XII, p. 894.
d'opposer aux progrès de la secte une aussi ferme résistance.
Les provocations souvent téméraires des hérétiques amenèrent de bonne heure le supplice de plusieurs d'entre eux. Le 4 janvier 15i8. un calviniste nommé le Grandami fut brûlé à petit feu sur la Grosse-Motte de Trôo. Dans l'automne de la même année, Jean Leclair, cardeur de laine, reçut le fouet et la fleur de lis, et fut pendu sur la Grosse-Motte pour avoir dit que le Pape était l'Antéchrist. Antoine de Vendôme était venu à Trôo peu de temps auparavant, en octobre 15-47, et avait logé au château de la Voûte; il séjourna durant trois mois à Montoire avec la duchesse sa femme, en 1 54-9(1); et les doctrines des hommes lettrés dont ils avaient eu l'imprudence d'admettre la familiarité, avaient gagné des prosélytes dans le pays. Les mêmes symptômes annonçaient la présence du mal jusque dans la ville épiscopale : le 28 septembre 1552, le gardien des cordeliers vint dénoncer aux chanoines de la cathédrale un fait des plus graves. L'image de saint François qui était sur la porte de leur couvent, avait été enlevée et ignominieusement jetée dans les fosses d'aisances. Les chanoines, pénétrés d'une profonde douleur, prièrent l'un des vicaires généraux présents à leur assemblée d'indiquer une procession générale pour expier le sacrilège et apaiser la colère du ciel. En même temps, le chapitre ordonna que la statue de saint François serait solennellement portée à la procession et replacée au même lieu, et de plus qu'il y aurait sermon contre les erreurs qui provoquaient des crimes semblables. On constate que depuis environ vingt ans l'église cathédrale avait été plusieurs fois profanée par des vols sacrilèges, et l'on ordonne que désormais elle sera ouverte plus tard le matin et fermée de meilleure heure le soir (2). Deux ans après, le 24- septembre 1554, le chapitre du Mans permit qu'une sentence contre une
(1) De Pétigny, Histoire archéologique du Vendomoist p. 344.
(2) Archives du chapitre ilu Mans, registre lî-l'i,
femme convaincue d'hérésie fût exécutée dans l'église, et ordonna qu'il y aurait sermon à cette occasion. La même année, un religieux franciscain de Laval fut convaincu de professer les mêmes erreurs (1). Malgré la vigilance des chanoines, d'audacieux sectaires s'introduisirent dans l'église de Saint-Julien et y rompirent l'ange qui était dans le chœur, au mois d'avril 1555.
Tant de provocations amenèrent une recherche plus exacte des disciples de la doctrine nouvelle. Un gentilhomme de notre pays, nommé de la Ferrière, qui avait sujet de redouter ces perquisitions, s'enfuit du Maine et chercha un asile à Paris. Il se logea au Pré-aux-Clercs, et ce fut chez lui que se tinrent les premières assemblées de la réforme sous la présidence du ministre Jean Le Maçon, dit la Rivière, natif d'Angers (2). Il devenait pi us nécessaire que jamais de veiller sur la sûreté des églises; aussi le 5 février 1556 les chanoines ordonnèrent à leur procureur d'agir contre les habitants de la Chapelle-Saint-Aubin, qui ne s'étaient pas présentés pour faire la garde de la porte de l'église durant la nuit de la fête de saint Julien. Il était plus nécessaire encore de veiller sur la pureté de l'enseignement; et le chapitre du Mans apporta un grand soin sous ce rapport. Il permit à des jacobins, à des cordeliers et à quelques augustins de Montoire de remplir les stations de la cathédrale et des autres églises qui lui appartenaient, mais à la condition de subir un examen préalable devant l'un des dignitaires du chapitre, ordinairement l'archidiacre de Sablé. Les chanoines envoyaient même des gratifications aux dominicains et aux franciscains qui avaient prêché des stations dans les églises de leurs couvents. Enfin le chapitre venait à leur secours, pour les aider à poursuivre leurs études dans les universités, et y prendre leurs grades jusqu'au doctorat.
(1) Longueval, t. XXIII, p. 352. (An 1554.)
(2) Théoil. de Bcze, Histoire ecclésiastique des Églises réformées liv. I, à l'an 1535,
Ce n'est pas toutefois que le clergé séculier manquât d'hommes distingués dans notre diocèse; il nous suffira d'en nommer quelques-uns. Plusieurs unissaient l'éclat de la naissance à celui de la science; tels étaient Guillaume de Launay, Élie Mimbré, Hervé et Jacques de La Ferrière, Jacques de Montéclair, Jean de Beaumanoir, Jean de Megaudaye, Jean de Veaumorin, Julien et les deux René de Montesson, Charles de la Mothe Le Vayer, Charles et Gilles de Pontavice, Nicolas-Horace de Ronsard, seigneur des Roches, cousin du poète, Julien, Jacques, Jean et Nicolas Gaulthier, tous de la même famille. Jean Gaulthier, qui était de Sablé, a fondé les petites écoles de sa ville natale ; il s'était distingué dans la chaire, et ses sermons ont été publiés. Nous devons encore nommer Charles, Jean et Robert Bodin, de la famille du célèbre jurisconsulte dont nous aurons occasion de parler. Louis de Clermont-Gallerande, abbé commendataire de Cerisy et protonotaire apostolique, mérite d'être mentionné, aussi bien que Louis de Laval de Boisdauphin, qui devint (1554) archevêque d'Embrun. La plupart de ces personnages furent formés à la science dans le collège du Mans, fondé par le cardinal de Luxembourg, et où enseignait alors le fameux Jean Hennuyer, dominicain , qui fut précepteur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, de Charles de Bourbon et de Charles de Lorraine, depuis cardinaux, et enfin évêque de Lisieux. Il convertit grand nombre d'hérétiques dans ce diocèse, mais il ne les sauva pas du massacre de la Saint- Barthélémy, comme le disent la plupart des historiens, attendu qu'il se trouvait éloigné de son diocèse lorsqu'arriva ce déplorable événement.
Plusieurs séculiers, doués du talent de la poésie, employèrent leur verve à chanter des sujets religieux; parmi ceux-ci nous devons mentionner Pierre Pichard, de Sillé-le- Guillaume, Roland, seigneur de Buissay, du Mans, Pierre de Bouhère, de Sablé, André Meslé, de Laval, et Jacques Tahureau, dont les poésies erotiques ne sont que trop célèbres, mais qui s'était aussi exercé à la traduction de VEcclé-
siastique. Quelques-uns de nos compatriotes recherchaient dans la science un moyen de satisfaire les passions de l'époque, comme le médecin Mathurin Héret, né au Breil, qui combattait la croyance aux magiciens, au moment où leur art diabolique prenait de plus en plus d'étendue, à mesure que la foi diminuait dans les masses. Du reste quelques religieux travaillaient à maintenir la foi des populations par de solides ouvrages, comme Louis Quéleine ou Quélain, chartreux, né dans le Maine, Julien Fresneau, dominicain, prédicateur distingué et prieur du couvent du Mans, et Jean Gosset, né à Épineu-le-Chevreuil, gardien du couvent des cordeliers du Mans. Nommons encore dom David Brossard, descendant de Charles de Valois et moine de l'abbaye de Saint-Vincent; mais ce dernier s'occupa surtout d'horticulture.
Vers la même époque naquit au Mans le vénérable Jean Lecomte, dont le nom ne se recommande ni par une naissance illustre, ni par une science profonde. Après avoir passé une quarantaine d'années dans sa ville natale, il se retira sur le Mont-Valérien, près de Paris. Quoique voisin d'une capitale déjà populeuse, ce lieu était encore à cette époque un désert véritable, couvert de bruyères. Jean Lecomte s'y construisit un pauvre ermitage, et s'y renferma pour livrer son corps à toutes les rigueurs de la pénitence, et son âme aux ardeurs de l'oraison. Pendant quarante ans, il supporta cette vie austère, ne prenant pour toute nourriture qu'un morceau de pain noir, quelques herbes et un peu d'eau. La prière et la lecture étaient son occupation habituelle, et il ne les interrompait que rarement, pour aller visiter Jean du Houssay, qui occupait une cellule peu éloignée de la sienne. Il y avait dix ans que Jean Lecomte habitait sa retraite, lorsque la mort lui enleva ce frère. Il ne resta pas seul néanmoins; d'autres solitaires vinrent peupler la montagne. Pierre de Bourbon , déjà reclus depuis vingt ans, se renferma dans la cabane de Jean du Houssay. Les vertus pratiquées dans cet ermitage ne purent se dérober entièrement à la connaissance du
monde; et beaucoup de fervents chrétiens de toutes les classes de la société venaient apprendre de nos solitaires Jes maximes de la vie parfaite. Jean Lecomte insistait beaucoup sur la piété envers la Mère de Dieu, et il donnait à ses disciples une naïve prière qu'il avait composée en vers selon le goût du temps. Jean Lecomte et Pierre de Bourbon moururent vers 1638, le premier après quarante ans environ de solitude. Leurs disciples finirent par former une communauté qui reçut une règle de la main d'Hébert, grand pénitencier de l'Église de Paris, et ensuite archevêque de Bourges (I).
En 1549, deux chanoines du Mans témoignèrent de leur piété par des fondations dans l'église cathédrale. Jean Breviller, prêtre licencié en droit et archidiacre de Pas* sais, fit une fondation pour la fête de saint Jean, et Charles Bordier, chantre et chanoine, pour la fête de Pâques (2). A la même époque l'architecte Boisselerat construisit le beau jubé de l'église des dominicains du Mans. André Rapicault, prieur de Notre-Dame de Torcé, décora l'église de son monastère de remarquables verrières, qu'il exécutait luimême (1550-1583). La belle église de Notre-Dame-des-Marais, à la Ferté-Bernard, s'acheva sous la direction de Robert, Gabriel et Jérôme Lesviet, maîtres maçons.
Acôtédecestracesduzèle religieux, on remarquequelques symptômes bien différents. Le 20 mai 1555, les chanoines du Mans délibéraient dans leur chapitre s'ils célébreraient encore des services à la mort des Souverains Pontifes ; et tout ce que purent obtenir ceux qui restaient plus fortement attachésaux vénérables traditions, c'est qu'il ne serait pas pris de délibération à ce sujet.
A cette époque l'autorité séculière se permettait chaque jour de nouvelles tentatives contre les franchises de l'Église, et dans les rangs du clergé il était très-difficile de maintenir la subordination. En 1550, maître Jean Veron,
(1) Histoire du Mont-Valérien. — Notes manuscrites de Maulny
(2) Martyrolorjium capital i Cenomancuus,
administrateur de l'hôpital des Ardents , avec les chapelains et confrères de cette maison, entreprirent de se soustraire à l'autorité du chapitre ; il s'ensuivit un long procès, qui fournit un prétexte à une nouvelle entreprise du pouvoir civil. On reconnaît généralement que de grands abus s'étaient introduits dans les hôpitaux du royaume; les administrateurs prétendaient que ces établissements étaient en titre de bénéfices, et s'efforçaient de s'en appliquer les revenus, lorsque François Ier émit son édit du 15 janvier 1545, et ordonna que s'il était reconnu qu'il y eût titres suffisants de bénéfices établis dans les hôpitaux, conformément à la constitution canonique du concile de Vienne, il fût accordé aux titulaires un traitement proportionné aux charges qu'ils avaient à remplir; mais que s'il ne paraissait point de titre, l'hôpital fût régi comme simple administration. L'exécution de cet arrêtfutremiseàdesmembresduparlement,quifurent«délégués pour la réformation générale des hôpitaux, hôtels- Dieu, aumônerieset autres lieux pitoyables du royaume. » Le procureur général du roi, s'appuyant sur les édits, se saisit des revenus des Ardents; enfin le procès fut terminé par un long règlement dressé par les commissaires royaux ; et les chanoines se crurent maintenus dans leurs droits (1).
A Coëffort, les membres du parlement entrèrent aussi dans l'administration par suite des abus qui s'y étaient introduits. Philippe de Valois, l'un des fondateurs, avait accordé aux frères de la communauté le droit de choisir le maître ; vers le milieu du xvi° siècle, Etienne Gouelle se démit de la maîtrise en faveur de Jean Richot; et cet exemple paraît avoir été suivi jusqu'à la suppression de la confrérie. Cette innovation n'était pas favorable au maintien de la discipline. D'un autre côté les habitants du Mans, affligés du désordre qui régnait dans l'hôpital, pressèrent vivement l'exécution de l'édit de 1545; et en 1549, le procureur du
(1) Archives du chapitre, registre B-25, fol. IG0-163.
roi fit saisir le* revenus de la maison de Coëffort. Le maître et les frères, qui avaient toujours eu l'administration des biens de l 'hôtel-Dieu, sans en rendre compte, formèrent opposition, et présentèrent requête au sénéchal du Maine, afin d'en avoir distraction (21 mai). Le parlement commit le sénéchal Christophe Perrot, pour procédera la réformation de l'hôtel-Dieu du Mans (12 mars 1550). Il y eut de vives procédures, qui durèrent encore au moins deux ans, durant lesquels on réunit l'assemblée des ecclésiastiques, religieux, magistrats, bourgeois et autres personnes notables de la ville, pour avoir leur avis. Enfin les 6 et 10 septembre 1552, le sénéchal promulgua un règlement fort long, et qui donna sujet à beaucoup de récriminations, de la part surtout des laïques (1 ).
Les abbayes du diocèse étaient toutes, excepté Saint- Vincent, soumises à la commende, qui devait infailliblement y introduire le désordre et la ruine. François Ier ajouta encore à ces éléments destructeurs, en remplissant ces monastères de soldats invalides (2). On eût dit que toute trace d'immunité et de liberté ecclésiastique devait disparaître, afin de préparer le triomphe des doctrines d'erreur qui se répandaient. Le chapitre, déjà atteint dans ses droits par les règlements pour les Ardents , tenta une résistance aux envahissements de l'autorité royale. Le 43 janvier 1552 et le 9 mars de l'année suivante, des clercs pourvus de provisions royales s'étant présentés en l'assemblée canoniale pour prendre possession de prébendes, furent repoussés par les chanoines, qui déclarèrent que la régale n'était pas reçue dans leur Église. Des faits semblables se reproduisirent plusieurs fois dans la suite; mais à la fin les ordres du roi ne trouvèrent plus d'opposition (3).
(1) Archives de l'hôpital général du Mans, nos 10 et 10 fti*. — Archives du chapitre du Mans, registre B-15.
(2) Collection universelle des mémoires, etc., t. XXIX, p. 110,
(3) Archives du chapitre, registre B-15.
Tel était l'état du diocèse, pendant que le cardinal Jean du Bellay occupait le siège épiscopal. Enfin en 4 556, ainsi que nous l'avons dit, il se démit en laveur d'un allié et ami de sa famille, Charles d'Angennes de Rambouillet, se réservant sous forme de pension la collation des bénéfices. Les officiers royaux pour la garde de la régale attaquèrent cette clause, et elle fut d'abord déclarée nulle par le parlement (1). Mais elle fut approuvée par Paul IV, et le cardinal jouit de cette réserve jusqu'à sa mort. 11 l'exerçait par l'intermédiaire de l'archidiacre de Sablé , son grand vicaire (2).
(1) Choppin, De Dominio gallico, liv. IX, de summo régis ithperiô et legibus regaliorum, § 13, p. 211 et 212, édit. Paris, 1621.
(3) Archives du chapitre du Mans, actes des 2 mai et 25 septembre 1559.