ÉPISCOPAT DD CARDINAL CHARLES D'ANGENNES DE RAMBOUILLET. (155G
Établissement de la famille d'Angennes dans la province du Maine. — Charles d'Angennes, ses premières années, sa promotion à L'évêcbé du Mans. — Tombeau de Langey du Bellay. — Vigilance du chapitre pour empêcher les progrès de l'hérésie. — Charles d'Angennes allié aux Guises. — Son intronisation est retardée par l'opposition des chanoines fondée sur sa longue barbe. — Règlements promulgués par les chanoines pour la décence des habits et de la barbe. — Progrès du calvinisme. — Charles d'Angennes réfute en chaire les hérétiques. — Organisation de la secte prolestante au Mans. — Gervais Le Barbier de Francourt. — Louis du Tronchay. — Relation des troubles du 25 mars 1560, par Charles d'Angennes. — Consternation du parti protestant. — 11 se relève après deux mois et provoque les catholiques. — Rassemblements des huguenots. — X'iolences contre le couvent des cordeliers. — Vigilance de l'évêque et des chanoines. — Aliénation des biens du clergé. — États généraux à Orléans en 15G0. — Nouvelles réunions des huguenots, et nouvelles rixes au Mans. — Le ministre Merlin ; ses succès. — Erreurs de Théodore de Bèze. — Églises calvinistes du Mans, Mamers, Lassay, Noyen , Fresnay-le-Vicomte, Laval. — Guyonne la Folle. — Colloque de Poissy. — Gervais Le Barbier à la tête des calvinistes du royaume. — Ils se préparent à prendre les armes. — Charles d'Angennes court chercher des secours au château de Touvoye. — Insurrection des calvinistes, qui se rendent maîtres du Mans. — Efforts du parti pour donner une apparence légale à son entreprise. — Mort du chanoine Rille. — Les églises, les monastères et les maisons de chanoines sont livrées au pillage. — Le brigandage s'étend dans la province. — Lettre des protestants du Maris au roi Charles IX. — Le clergé et l'évêque du Mans obligés de recourir aux armes. — Délivrance miraculeuse du Mans par la protection de sainte Scholastique. — Pillage et massacre des catholiques à Beaumont-le-Vicomle et à Fresnay-le-Vicomte. — Dispersioa des troupes protestantes.
Le fléau terrible des guerres fie religion allait ensanglanter notre pays, lorsque la conduite de l'Eglise du Mans
CHARLES D'ANGENNES. Il
fut confiée à Charles d'Angennes de Rambouillet. Ce prélat gouverna le diocèse durant trente-et-un ans, et fut remplacé sur le siège de saint Julien par son frère Claude d'Angennes, qui l'occupa durant treize ans. En même temps le gouvernement civil de la province du Maine fut remis successivement à Nicolas d'Angennes et à Philippe d'Angennes, frères de nos deux prélats. Cette famille, originaire du Perche, possédait dès lors de grands établissements dans le Maine : Arquenay, Dangeul, Poncé, Meslay, Château-du- Loir et autres terres importantes appartenaient à cette maison. Ainsi durant près d'un demi-siècle le Maine obéit à la famille d'Angennes au spirituel comme au temporel. Dès lors aussi la famille d'Angennes avait succédé à celle des Usages dans le titre de vidame du Mans. Nicolas d'Angennes, l'un des principaux seigneurs de la cour de Henri II , de Charles IX et de Henri M, jouissait de cette qualité (1).
Les maisons puissantes aimaient à réunir les différents pouvoirs spirituels et temporels dans une même province- Aux aînés revenaient les gouvernements et les commandements militaires, aux cadets les évèchés et les abbayes. La famille d'Angennes était unie très-étroitement par les liens du sang à celle des du Bellay; et l'on voit encore dans le magnifique parc de Rambouillet des souvenirs dû séjour que le cardinal Jean du Bellay faisait au château.
Charles d'Angennes de Rambouillet était le second fils, sur onze enfants, de Jacquesd'Angennes, seigneur de Rambouillet, lieutenant pour le roi François Ier en Italie, et d'Elisabeth Cottereau, dame deMaintenon. Charles était né le 31 octobre 1 530, et il était par conséquent dans sa vingtsixième année lorsqu'il fut appelé à la dignité épiscopale. Il s'était déjà acquis une haute et légitime considération. Comme la plupart des seigneurs de la cour de François Ier, Jacques d'Angennes, son père, aimait passionnément les
(1) Le P. Anselme, Histoire yénéalogique, etc., t. II, p. 421-433. — Dom Félibien, Histoire de Paris, t. IV, p. 827, t. V, p. 511.
belles-lettres, et s'y était rendu fort habile; sa mère était l'une des femmes les plus distinguées de son temps. Charles, destiné à l'Église, fut livré dès son enfance aux études les plus sérieuses, et il y réussit de manière à étonner ses contemporains. Il eut dès lors l'occasion de signaler la solidité de sa foi. Sa mère s'était laissé séduire par les doctrines de Calvin, et elle employa tous les moyens pour y entraîner son fils. Ces efforts ne servirent qu a le consolider dans la vraie croyance, en lui faisant approfondir davantage l'histoire et la démonstration du dogme catholique. Très-jeune encore, il fut présenté à la cour, et malgré les exemples d'une dépravation de mœurs presque universelle, telle fut son intégrité, qu'il se concilia le respect de tout le monde. Il sut s'attirer la même considération dans les cours étrangères. A vingt-six ans il avait déjà été envoyé avec un caractère officiel vers les souverains les plus puissants de l'Europe, et il fut toujours consulté sur les affaires les plus importantes de la politique intérieure. Son crédit fut trèsgrand sous Henri II et François II, et il augmenta encore sous Charles IX et Catherine de Médicis, qui l'appelèrent dans leur conseil intime; mais nous démontrerons que les circonstances l'absolvent de toute participation au massacre de la Saint-Barthélémy (1).
Charles d'Angennes, nommé à l'évêché du Mans dès 1556, ne reçut l'onction épiscopale à Paris, et ne prit possession personnelle que trois ans après. Les états du Perche pour la promulgation et la réforme de la coutume ayant été convoqués à Nogent-le-Rotrou durant cet intervalle (24 juillet 1558), notre prélat comparut par procureur. Charles d'Angennes assista avec cinq cardinaux et douze autres évêques aux obsèques du roi Henri 11 (H août 1559).
Durant les trois années qui précédèrent la prise de possession du nouvel évêque, les chanoines de l'Église du
(1) Chacon, Vitœ Pontificumy t. III, col. 1047, édit. 1677. — Théod. Oc Bèze, Histoire ecclésiastique, liv. VII, à Tari 15G3. — La Croix du Maine, Bibliothèque, p. 41.
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Mans apportèrent beaucoup de soins pour retarder le progrès que l'hérésie faisait dans le diocèse. En 4557, on posa dans la chapelle de Notre-Dame-du-Chevet le mausolée de Guillaume de Langey, que ses frères, le cardinal Jean du Bellay et Martin du Bellay, avaient fait exécuter par les plus habiles artistes du temps, et en particulier par notre fameux sculpteur Germain Pilon ; mais le chapitre ne donna la permission de poser le tombeau qu'après l'examen des inscriptions et des sujets représentés sur les bas-reliefs (1). Précautions fort sages assurément, que la vie de Langey et le caractère connu de plusieurs lettrés qui formaient la cour du cardinal son frère justifiaient pleinement. Les augustins de Montoire étaient soupçonnés de partager les erreurs des nouveaux hérétiques; le chapitre leur interdit la prédication dans les églises qui dépendaient de lui (15 janvier 1559).
Abusant des moyens que la piété avait institués pour soutenir la ferveur des populations, les hérétiques essayèrent d'insinuer leurs erreurs dans les masses par les représentations scéniques. Dès que les chanoines en furent avertis, ils s'adressèrent aux magistrats pour réprimer ce mode de propagande (2).
En montant sur le trône, le jeune et faible François Iï remit tout l'exercice de l'autorité aux mains des deux frères le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, auxquels s'allia d'abord Catherine de Médicis, mère du monarque. Les princes Lorrains appelèrent Charles d'Angennes dans le conseil, et le nommèrent aumônier du roi (1559).L'évéque du Mans s'associa intimement aux projets de ses protecteurs. Us formèrent ensemble le dessein d'écarter le vieux connétable Anne de Montmorency, qui voulait faire passer l'exercice de l'autorité royale aux mains du roi de Navarre et du prince de Condé. Ils étaient, il est vrai, avec le cardinal de
(1) Délibérations capitulaires des 12 et 19 mai et 11 juin 1557. — Les inscriptions étaient du poète Macé de Vuucelles.
(2) Voir nos Recherches sur les mystères qui ont été représentés dans le Maine, p. 42.
•418 HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU llANS.
Bourbon, Jeur frère, les seuls princes du sang ; mais ils étaient entachés d'hérésie (l).
Charles d'Angennes avait alors vingt-neuf ans. Il reçut l'onction épiscopale à Paris, et fit annoncer au chapitre du Mans qu'Use proposait de venir prendre possession de son siège. Cette magnifique solennité fut retardée plusieurs mois par un incident qui mérite d'être rapporté. Charles d'Angennes avait adopté l'usage récent parmi les courtisans de porter une longue barbe. Les chanoines tenant aux anciens statuts de leur Église, qui interdisaient l'entrée du chœur à tout clerc portant la barbe, déclarèrent qu'ils ne pouvaient recevoir le prélat, s'il ne se faisait raser. Après des négociations qui ne conduisirent à aucun résultat, François II écrivit au chapitre du Mans la lettre suivante.
« De par le roy,
« Chers et bien amés, pour ce que notre ami et féal conseiller et ausmosnier ordinaire, évesque du Mans, se délibère faire de brief son entrée en l'église dudit lieu, et que par adventure sous couleurs d'aucuns statuts et ordonnances, vous pourries faire deffault à ne le recevoir, si avant ycelle il ne s'étoit fait raser et coupper la barbe ; ce qu'il ne pourroit faire, d'autant que nous nous voulons en brie servir dudit évesque en aucuns particuliers affaires important pour notre service, et en certains lieux et endroits esquels la rasure de saditte barbe luy pourroit apporter quelque difformité, et par conséquent préjudice à nos dittes affaires;
« A ces causes nous vous prions, et néanmoins mandons que, pour ce regard, vous n'ayez à lui faire aucune difficulté ou empêchement, ne mettre sa ditte entrée en longueur, ne à le recevoir à ycelle faire, sans le requérir ne admonester de faire raser sadite barbe, comme étant chose qui ne peut ne doit empescher ou retarder, le laissant
(1) Mémoires de Condéy t. IV, p. 276.
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faire ce qui dépend de sa dignité et charge, sans vous arrester ausdits prétendus statuts, étant bien asseurés que, en toutes choses, il se sçaura très-bien acquitter et faire tous offices appartenant à un bonévesque et pasteur; et là où aucuns de votre compagnie y voudroient contrarier, nous voulons et vous mandons que vous leur enjoigniés venir incontinent pardevers nous, pour nous faire entendre les causes dé leur difficulté et reffus, mais que ce soit en telle diligence que, six jours après la présentation de ladite présente, nous en seions satisfaits et puissions par euls estre advertis des causes et motifs de leur dit delay ou reffus ; si gardés d'y faire fauite ; car tel est notre plaisir. Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 29e jour de juillet 1559. » Signé François, et plus bas Bourdin. Et au dos est écrit :
« A nos chers et bien amés les doyen, chanoines et chapitre de l'Église de Saint-Julien du Mans (1). »
Les chanoines répondirent, non par un refus positif, mais en témoignant l'espérance que le roi ne voudrait pas porter atteinte aux statuts de leur Église. Le roi leur adressa une nouvelle lettre, dont les formes impératives disaient assez qu'il voulait être obéi. Voici cette lettre :
« De par le roy,
«Chers et bien amés, nous vous avons cy-devant escrit que vous eussiés a recevoir et admettre notre amé et féal conseiller et ausmosnier ordinaire, sans le requérir et admonester de faire raser sa barbe, et combien que nous estimions tant de vous que, pour les causes et considérations contenues en nosdittes lettres, qui sont plus que raisonnables et qui importent à notre service, vous ne voudriez faillir de nous satisfaire en cela ; ce néanmoins doutant que aucuns de vous s'y vouilissiés rendre plus difficiles que les autres, nous avons bien voulu vous en faire encore ce mot de recharge, vous priant de rechef que vous ayez à
(1) Ad. D'Kspaulart, De l'Intronisation des évdques du Mans
rjo iiismniE de l'église du kans.
souffrir et permettre audit évesque qu'il lace sa dite entrée en votre égliseau temps qu'il adélil» -iv. avec sa barbe* sao«
le requérir de la raser, et pour ne remettre sadite entrée en longueur, qui pourroit apporter préjudice à nosdits services; par quoy vous n'y ferés faute; car tel est notre plaisir. DonnéàSaint-Germain-en-Laye, le 17e jour d'aoust 1559. » Signé François, et plus bas Bourdin.
Force fut aux chanoines de céder. Toutefois, Charles d'Angennes n'arriva au château de Touvoye que le 20 octobre suivant,, et ne fit son entrée solennelle au Mans que le 22. Le chapitre députa sept chanoines pour aller audevant de lui, et lui fit présent d'un bassin et d'une aiguière d'argent ciselé et doré avec ses armes, du poids de dix marcs, et du prix de deux cent trente livres seize sous (1). L/évèque célébra une messe solennelle, et tout s'y passa selon le cérémonial que nous avons décrit plus haut (2).
Cette violence faite à ses anciens et vénérables statuts fut une raison de plus pour le chapitre de les maintenir avec une grande rigidité. Le 3 juillet 1559, il défendait à tous les clercs soumis à son autorité les habits indécents et qui se rapprochaient de ceux des laïques. Les modes adoptées par ces derniers étaient souvent très -inconvenantes, et l'exemple entraînait même des chanoines. Sur une matière moins importante, le 27 avril 1561, on renouvela d'anciens statuts qui défendaient à tous ceux du haut et du bas chœur de se présenter à aucun office des fêtes doubles avec une barbe de plus de cinq jours, et aux semidoubles et fêtes de neuf leçons avec une barbe de plus d'un mois, sous peine de perdre tous les profits et distributions jusqu'à ce qu'ils eussent obéi. Le 31 octobre et le5novembre suivant, on appliqua la peine portée par les statuts à deux chanoines qui refusaient d'y obtempérer. Bien plus tard encore, le 24 avril 1596, les chanoines réunis en chapitre
(1) Sous Henri II et François II, la livre tournois équivaut à 7 fr. 90 de notre monnaie moderne.
(2) Archives du chapitre, registre in-fol. B-2, fol. 105 et seq.
général défendirent de porter la barbe longue et de paraître en public sans avoir une tonsure visible. Ce règlement l'ut plusieurs fois renouvelé dans la suite, et l'on interdit l'entrée du choeur à Le Ber, archidiacre de Montfort, jusqu'à ce qu'il s'y fût conformé.
Lorsque le fameux architecte Pierre Lescot, abbé de Clermont au diocèse du Mans, se présenta pour être reçu chanoine de l'Église de Paris, avec sa barbe, les membres du chapitre ne consentirent a l'admettre qu'après avoir fait une protestation en forme pour le maintien de leurs statuts, qui défendaient de porter la barbe. Ainsi c'était partout comme au Mans sous ce rapport.
L'arrivée de Charles d'Angennes au Mans fut célébrée par les poètes, dont notre pays était richement pourvu , et en particulier par Macé de Van celles et Jean Méot. Ce dernier surtout faisait les beaux jours du Mans. 11 était régent au collège de Gourdaine,et composait des comédies et des tragédies françaises qu'il faisait représenter publiquement. Poète sanscaractère,ilchantait avec la même verve le trépas de Louis de Bourbon, prince de Condé,et l'exaltation d'un prélat uni aux Guises et dévoué à la cause catholique.
Charles d'Angennes avait été précédé dans le Maine par de nouveaux apôtres de l'hérésie; et les esprits y étaient clans une grande fermentation. Calvin ne cessait d'exhorter ses partisans à défendre la cause, même à coups d'arquebuse. Les réformés venaient d'arrêter leur organisation régulière dans tout le royaume. Quoiqu'ils fussent encore en petit nombre dans notre pays, ils étaient pleins d'orgueil et d'audace. Ayant appris que leurs chefs avaient formé le projet de s'emparer du gouvernement du royaume, pour imposer par la force leur doctrine à la nation, ils en devinrent plus entreprenants, et ne craignirent pas de provoquer Vindignation générale par la profanation des saintes images et des objets les plus sacrés. Au Mans, plusieurs statues de bienheureux furent renversées et brisées pendant la nuit; le couvent des frères mineurs fut menacé, et l'effigie de Saint-François fut enlevée et insultée à plu-
sieurs reprises. Deux malheureux égarés par les nouvelles doctrines dépouillèrent l'églisede Trôo; J'un fut rompu \ if, et l'autre pendu. Mais ces exemples d'une juste sévérité n'arrêtèrent pas les émissaires de la secte. Hem i Salvert et Jean Merlin se montrèrent les plus actifs. Salvert, neveu du fameux Marlorat, avait été envoyé au Mans par le consistoire de Tours. Ils annoncèrent d'abord leur doctrine en secret; mais protégés par les magistrats et les officiers de la ville, qu'ils avaient corrompus, ils eurent l'audace de prêcher dans les places publiques. Les principes commodes de la réforme gagnèrent promptement les membres principaux du présidial, des domaines, de l'élection, de la maréchaussée, six archers, cinq avocats, et environ deux cents bourgeois et marchands. Dans la province, les prédicants trouvèrent accès auprès de plusieurs membres de la noblesse, et gagnèrent quelques femmes légères et enthousiastes; mais ils furent presque partout repoussés par les classes laborieuses, qui n'avaient ni espoir, ni envie de s'emparer des dépouilles de l'Église, leur soutien et leur bienfaitrice. Les progrès du calvinisme dans le Maine, quoique lents, avaient néanmoins attiré l'attention du duc de Guise et du cardinal de Lorraine, son frère; ils ordonnèrent une surveillance plus exacte encore dans les terres qui leur appartenaient; et ce fut grâce à leurs soins que les villes de Mayenne, La Ferté-Bernard, Sablé, Ernée et Pontmain, furent garanties dans ces premiers temps de l'invasion de l'hérésie. La Ferté-Bernard fut même en état, au milieu des troubles que nous allons raconter, de continuer les travaux de sa belle et élégante église. Pour attacher aussi plus sûrement à la cause catholique Louis de Bourbon , duc de de Montpensier, et pour le séparer entièrement de ses cousins qui s'étaient mis cà la tête des huguenots, ils l'investirent d'un gouvernement extraordinaire, qui comprenait le Maine, la Touraine, l'Anjou, le Perche , le Vendomois, le Blaisois, et les pays circonvoisins. Les protestants qui ont publié les prétendus mémoires de l'avocat Darid, pour prouver que les princes de la maison de Lorraine voulaient
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s'emparer de la couronne de France pour eux-mêmes , ont avancé aussi qu'ils avaient des vues particulières sur le Maine et l'Anjou (I). Quoi qu'il en soit de cette allégation, qui paraît suggérée par la haine, les Guises hâtèrent l'arrivée de Charles d'Angennes dans son diocèse. Celui-ci s'empressa de réfuter du haut de la chaire les erreurs des sectaires, et, au témoignage peu suspect de Théodore de Bèze, il montra autant de zèle que de science et d'éloquence. Infatigable dans son laborieux ministère, il parcourait toutes les parties de son diocèse, annonçant la vérité et combattant l'erreur. A ce prix , il fut signalé à tous les huguenots du royaume comme l'un de leurs plus redoutables adversaires (2).
Henri Salvert sentit qu'il avait besoin d'organiser plus fortement son petit troupeau. Le 1er janvier de l'année 1560, ses adhérents se réunirent en la maison du sieur de Rippe, au Mans, et délibérèrent sur la constitution de leur association. 11 fut résolu que la conduite des âmes serait confiée aux sieurs de Salvert et Poisson, minisires, qu'on leur donnerait deux diacres pour assesseurs , et que la propagande active serait exercée dans la ville, dans les faubourgs , dans les bourgades voisines par cinq surveillants, auxquels appartiendrait encore l'administration des affaires de la société. Séance tenante, on nomma diacres Nicolas Leballeur et Antoine Lemercier; surveillants, Gervais Lebarbier de Francourt, avocat, Mathurin Leroy, avocat, Nicolas Antin, orfèvre, Guillaume Mariette, avocat, et François Symon. Il fut décidé ensuite que, dans chacun des cinq cantons administrés par les cinq surveillants , neuf personnes notables, élues par le peuple, prendraient le titre d'anciens ou de sénateurs, et exerceraient sur les iidèles une sorte de magistrature paternelle. En même temps deux consistoires furent formés, l'un chargé delà police, l'autre de la censure. Celui de la police devait siéger
!1) Collection universelle des Mémoires, etc., t. XI. p. 2G6. 2) Bèze, Histoire ecclésiastique, liv. VU, à Tan 15G3.
Vl'i histoire de l'église du mans.
le samedi, à une heure; celui (h; la censure, le dimanche, entre sept et huit heures du matin. Des exhortations devaient être adressées aux filèles par les ministres, tous les jours, à sept heures du matin , en des maisons désignées ; on ne pouvait être introduit dans ces maisons qu'avec l'autorisation des surveillants, et, tant que durerait le prêche, les portes devaient être soigneusement gardées (t).
L'association étant constituée, les surveillants s'occupèrent avec ardeur à remplir les devoirs de leur charge : ils agitèrent les esprits, ils recommandèrent à tous leurs amis la religion nouvelle, ils leur donnèrent rendez-vous dans les maisons discrètes où les ministres devaient se faire entendre; mais surtout ils eurent soin de leur représenter l'Église catholique comme la sentine de tous les vices, la tutrice de l'idolâtrie et du blasphème. De tous les surveillants aucun n'égalait en ardeur et en capacité Gervais Lebarbier, sieur de Francourt. Il était lils naturel de Marguerite Lebarbier, de la paroisse de Notre-Dame de Torcé ; il jouissait d'une position assez considérable, et exerçait au Mans la profession d'avocat. Une imagination brillante, facile à s'enthousiasmer, assurait à ses discours de la force et de la puissance sur les esprits. Il usa de cet avantage en faveur de sa secte. Dans le premier canton, le canton de la Justice, dont la surveillance lui avait été confiée, une foule de gentilshommes vinrent se faire inscrire au nombre des adeptes de la nouvelle doctrine : on y remarquait les sires de Peschevre, de Nue, de Saint-Ouen, de La Ferrière, de Noyau, de Lavardin, de Buffes, de la Suze, de la Vallière, des Touches, Dornant, du Breuil, du Tronchay, etc., etc. Louis du Tronchay, dont il est ici question, appartenait à une famille très-lettrée; il possédait lui-même un esprit cultivé. Ayant pris une part trop active dans les troubles que nous allons rapporter, il se vit obligé de s'enfuir du
(1) Registre du consistoire de l'Église du Mans reformée selon l'Evangile, du Ier jnnrier î 560 au Î8 fêoritr 1 o(> I . Mss. de la bibliothèque du Mans, n°66, in-4°.
pays,et fat tué en 1569 au village deThou, près de laGiiari té-sur-Loire, par des soldats catholiques. Les huguenots, qui avaient placé de grandes espérances en ce jeune homme, saccagèrent Thou pour venger sa mort. Il avait écrit entre autres ouvrages une histoire très-détaillée des troubles religieux dans lesquels il n'avait eu que trop de part. Le deuxième canton, qui comprenait les paroisses du Crucifix, de Saint-Pierre-le-Grand, de Saint-Vincent et de Saint-Pavin, eut pour surveillant Àntin; le troisième, composé des paroisses de Saint-Benoit, de Saint-Pierre-rEnterré et Saint-Jean, fut mis sous la surveillance de Leroy ; le quatrième, composé de Saint-Nicolas et de la Couture, fut confié à Symon ; enfin le cinquième, qui réunissait Saint- Hilaire, Gourdaine et le Pré, fut remis à Mariette.
Cette organisation est du commencement de l'année 1560. Dès les mois suivants des troubles graves eurent lieu au Mans. Le 25 mars, fête de l'Annonciation, quelques calvinistes se prirent de querelle avec des catholiques au foubourg Saint-Jean. Toutes les circonstances de cette collision se trouvent parfaitement rapportées dans cette lettre écrite par l'évêque Charles d'Angennes, et adressée à la reine mère :
« Madame, encores qu'il soit de la charge de M. deChavigny de vous donner particulieradvis de ce qui est advenu en ceste ville le jour de la Nostre-Da me dernière, et de Testât où elle se retrouve à présent ; je n'ay toutes foys voulu omettre d'en escripre à Vostre Majesté ce qui me semble appartenir à l'excuse de ce pauvre peuple, et à la tranquilité publique de ce pays, comme à celle de qui , pour la grandeur et authorité, et pour le désir que toutes choses se manient en union et concorde, on en doibt le plus espérer, et qui y peult le mieux pourvoir ; m'asseurant bien que par la dépesche que en faict mondict sieur de Chavigny, vous congnoistrez à l'œil que la première impression qui a été donnée au roy de ce faict ici, s'est conduite par personnes qui voulans aigrir la Majesté du roy et Vostre, ont déguisé ce fait tout à leur advantag.*, le feignant
426 HtSTOlfcfl J)K L'ÈaUêR DU MANS.
(Taullrc nature ; t qualité qu'il n'est, calomniant ce peupla comme séditieux et réfractaire ; auquel depuis que j'en ay Ja charge et congnoissance, je n'y ai veu que toute obéis« sauce et douleur, avec Tort grande réw'rance au roy et à ses magistratz, et grande dévotion en ce qui toucha lhonneur de Dieu et nostre religion.
« Vray est qu'en ce grand nombre de bon peuple, il y en a de la mauvaise semence, enuemys du repos public, qui ne pouvant gagner le reste par persuasion, le veulent forcer à outrage et violence : en quoy ils se sont par tant de foys et si insolemment portez contre l'honneur de Dieu et de l'Eglise, et au mépris des ordonnances de la Majesté du roy, soit de leur témérité et folie, ou pour avoir congneu qu'ilz estoient supportez d'aulcuns des juges, que la meilleure partie du peuple, qui aussi est la plus grande, ne y peult endurer davantage, pour le peu d'ordre qu'il voitestre mis par la justice à telz scandales; de sorte que voyant en un fauJxbourg de ceste ville, nommé Sainct-Jehan, où est réduite la plupart des artisans, que ung conventicule s'y faisoit en plein jour contre les ordonnances du roy, à l'yssue duquel voyans aussi quelques- ungs qui en sortoient avoir les armes au poing et courir sus à leurs voisins, s'assemblèrent pour leur deffence, tant qu'il en fut tué ung du party de ces turbulens hommes, et quelques-ungs blécez d'une part et d'aultre; chose, Madame, qui véritablement est à plaindre et ne se peult en tout excuser de témérité; mais si le meurtre est à plaindre pour la valeur de eeluy qui est tué, cestuy-cy ne peult estre grandement blasmé, estant advenu à la personne d'ung qui oultre les mauvaises oppinions qu'il soustenoit, estoit de vie abominable, bâtant et outtrageantsouventes foys sa mère, qui pour ceste considération n'a jamais voulu faire complainte de la mort de son filz, ne se rendre partie.
« Davantaige, ce pauvre peuple en ceste faulte qu'il a faict, ne peult à mon jugement estre repris de mauvaise intention, s'estant ainsy soudainement esmu pour si justes causes que pour leur défense , et pour maintenir la religion
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catholique, qu'ilz sçaventestre sainclement observée de la Majesté du Roy et Vostre, et de tous les plus grands de ce royauime; qui sont passions qui triomphent de bien plus solides cerveaulx que ceulx d'ung vulgaire d'artisans, et les transportent à faire ce qu'ils ne debvroient , et de tant plus les excusent et rendent dignes de miséricorde, et non de rigueur de justice.
« Pour ces considérations, Madame, et que je veoy tout ce peuple en extrême affliction et crainte pour la sévérité de la commission que le roy a décernée contre eulx, et la procédure du commissaire, je vous supplie très-humblement en l'honneur de Dieu, en vouloir avoir pitié et compassion, et faire que le roy leur pardonne ceste première faulte, qui leur est advenue plus par malheur que par malice; laquelle toutes foys ilz récongnoissent pour faulte, et en demandent pardon à Sa Majesté.
« Ce seul moyen me semble le plus propre pour retenir cette ville en paix et union; parce que ceulx qui auront senty après la crainte de la peine, ce bien de la miséricorde du roy, se garderont de retomber en ceste fosse; et les adversaires de l'Église, qui n'en désirent que le sang, se voyans descheuz de leur espoir, et le roy ne venger leur injure, se porteront moins insolemment qu'ilz n'ont faict: aultrement ce seroient personnes trop eslevées et insupportables; dont seront à craindre une périlleuse inclination, tant pour la religion que pour le service du roy et vostre, qui par ceste voye se fera doulcement; et tirera Sa Majesté du peuple tout le secours et ayde qu'elle peult désirer de bons et fidèles sujets.
« Madame, je prie Dieu vous donner en parfaite santé très-longue et très-heureuse vie. Du Mans, ce xxnje jour d'apvril 1560 (1).
« Vostre très- humble et très-obéissant serviteur et subjet, Charles, év. du Mans. »
(1) Mémoires du prince de Conde', à l'année 1561. C'est par erreur que coito lettre est rapportée à l'année 1561 dans toutes les éditions de ces