ÉP1SGOPAT DE CLAUDE D'ANGENNES
Claude d'Angennes. — Ses premiers emplois. — Son gouvernement comme évoque de Noyon. — Rôle important qu'il remplit dans les assemblées du clergé. — Translation de Claude d'Angennes au siège du Mans. — Son intronisation. — Sa vie édifiante. — Ses efforts pour faire échouer une élection aux états de Blois. — Échec qu'il éprouve dans l'assemblée des états. — Claude d'Angennes à la mort du cardinal de Guise. — Son ambassade à Rome. — Mouvement général dans le Maine en faveur de la Ligue. — Alarmes continuelles des populations.
— Prières et processions solennelles. — Après plusieurs années d'espérances toujours trompées, le Maine prend les armes pour la Ligue.
— Ravages des troupes du duc d'Épernon. — La ville du Mans au pouvoir de la Ligue. — Claude d'Angennes se déclare pour le parti des politiques. — Il est obligé de s'enfuir du diocèse. — Gouvernement de Boisdauphin au nom de la Ligue. — La Rochepot attaque le Mans. — Claude d'Angennes se réfugie chez l'évêque d'Angers, Charles Miron.
— Boisdauphin, Lansac, René de Saint-Denis, baron de Hértré. — Prise du château de Touvoye. — Siège du château des Épichelières. — Lansac, devenu suspect à Boisdauphin, est renfermé prisonnier à Château-du-Loir. — Pillage de l'église d'Arquenay. — Mort de Louis Durant, sieur de Ville-Luisant, à Lassay. — Exploits de Lansac. — Division dans le parti de la Ligue. — Henri de Navarre se rend maître de plusieurs places dans le Vendomois. — Siège et prise du Mans.
La famille de Rambouillet e'tait trop grandement établie dans le Maine, pour que le siège épiscopal passât dans une autre maison après la mort du cardinal Charles d'Angennes. Le frère cadet de ce prélat, qui occupait depuis neuf ans le siège de Noyon, fut aussitôt nommé à l'évêché du Mans. Claude était né à Rambouillet le 26 août 1538. Ainsi que son frère aîné, il reçut une éducation très-libérale, et il étudia les lettres et la philosophie à Paris; puis il alla étudier la jurisprudence à Bourges et à Padoue. Il fut présent au concile de Trente, où il trouva son frère, l'évêque du Mans. De retour en France en \ 563, il fut d'abord conseiller clerc au parlement de Paris. Trois ans après le roi le chargea d'une ambassade à Florence auprès du duc Côme de
Médicis; il était déjà conseiller d'état; et en 1577 Henri III
le nomma président de la cinquième chambre dos enquêtes; quelques mois après il fut aomméà révèché-pairiè de Noyon, et fut sacré l'année suivante par Pierre deGondi, évètjue de Paris.
Le diocèse de Noyon avait besoin d'une vigoureuse réforme ; car Jean de Hangest, qui le gouvernait depuis 1 B85, n'avait presque pas résidé, et beaucoup d'abus s'y étaient établis. Claude d'Angennes entreprit cette œuvre difficile, et ses efforts furent couronnés de succès. La peste étant venue décimer son troupeau, il assista lui-même les malades, ordonna des prières publiques, et fit vœu de jeûner les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine, durant toute sa vie, afin de fléchir la colère de Dieu; il eut le bonheur de voir ses prières agréées du Ciel. La réputation de son zèle parvint jusqu'aux oreilles de saint Charles Borromée, qui lui écrivit pour l'en féliciter. « Ayant entendu, lui dit le saint archevêque de Milan, des personnes dignes de foi louer votre érudition variée, votre science des choses divines, votre religion, votre prudence, et surtout cette paternelle et pastorale sollicitude que vous apportez au gouvernement de votre Église, dans laquelle vous renouvelez la splendeur de la discipline ancienne, j'en ai conçu une joie sensible, et j'ai rendu grâces à Dieu de ce que, au milieu de nos malheureux temps, il avait accordé au peuple de Noyon un pasteur qui savait, par sa sagesse et sa vertu, le préserver des opinions impies, et de plus lui prodiguer les exemples et les instructions les plus salutaires (1). »
En 1583, Claude d'Angennes assista au concile provincial de Reims, convoqué par le cardinal de Guise. Il s'était dès lors acquis la réputation de l'un des plus éloquents évoques de France. Lorsqu'en J586, le clergé du royaume forma opposition à la vente de cent mille écus de rente du temporel de l'Église, ce fut l'évèque de Noyon qui
(1) Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans, p. 861.
vint comme député au parlement pour faire entendre les moyens et raisons du clergé : « lesquels, dit Lestoile, il déduisit longuement et hautement, sans rien épargner. » 11 prouva que depuis l'an 1516 l'Église de France gémissait sous un joug intolérable, étant devenue tributaire de la couronne.
Ce libre langage irrita les magistrats ; il ne s'en émut nullement; et dans l'assemblée du clergé tenue quelques mois plus tard, à Melun, il parla avec la même hardiesse. En réclamant le droit d'élection pour les évêchés, « il traita la matière fort amplement, disent les procès-verbaux, remontrant les commodités qui en pourroient venir, tant pour exciter les hommes au savoir et à la vertu, que pour ôter toutes corruptions qui sont coulées aujourd'hui à l'Église : » et finalement il répondit à quelques points que le garde des sceaux (Hurault de Cheverny) avait proposés sur l'incommodité des élections, « remontrant qu'encore qu'il y eût eu de bien mauvaises élections quelquefois, si est-ce que jamais il ne s'étoit vu par icelles tant d'abus comme il y en a maintenant par la nomination que le roi fait. » Quelques jours plus tard, Claude d'Angennes répondant au président de Biragne, qui disait que c'était au clergé seul à se réformer : « Nous savons bien, dit-il, que ce n'est pas au roi, mais à nous de réformer l'Église ; nous savons bien aussi que la réforme intérieure ne dépend que de nous, et non du roi; mais il y a une réforme publique, de laquelle dépend la bonne discipline, et c'est celle-là que nous lui demandons. » L'assemblée ayant résolu de demander de nouveau au roi la publication du concile de Trente, le rétablissement des élections, et une ordonnance aux archevêques pour leur enjoindre de tenir régulièrement les conciles provinciaux, ce fut encore Claude d'Angennes qui fut chargé de dresser cette nouvelle requête; preuve de la confiance que les prélats et tout le clergé mettaient en lui (1).
(1) Procès-verbaux des assemblées du clergé de France, t. I, in-fol.
...M HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
Ces traits suffisent pour faire comprendre le caractère du prélat qui, en 1587, fut appelé à gouverner le diocèse du Mans. Il accepta par déférence pour sa famille, qui possédait des biens considérables dans le .Maine, ei cherchait à s'en faire comme un apanage. Nicolas d'Angennes, seigneur de Rambouillet, vidame du Mans, sénéchal du Maine et frère de notre évoque, jouissait dans la province d'une autorité qui ne le cédait qu'à celle de son autre frère, Philippe d'Angennes, seigneur de Fargis, lieutenant général pour le roi dans le Maine. Nicolas fut renommé pour sa valeur, son esprit et sa capacité. Philippe ne jouissait pas d'une réputation moins brillante ; et plus d'une fois il fut chargé des commissions les plus délicates : ainsi, en 4587, ce fut lui que l'on députa vers le roi de Navarre pour rengager à abjurer l'hérésie. L'intelligence et le courage étaient héréditaires dans cette famille.
Nommé à la fin de 1587 à l'évèché du Mans, Claude d'Angennes se démit aussitôt de son siège de Noyon ; mais il ne reçut ses bulles qu'au commencement de l'année suivante. Dès le 30 décembre, le chapitre avait commandé des vases d'argent pour lui être offerts en présent. Le 1er avril, l'évêque envoya présenter ses bulles aux chanoines selon la coutume. Ils les examinèrent et reconnurent qu'elles étaient en forme, aux clauses près, qui supposaient que l'évêque jouissait de la juridiction sur le chapitre. Le procureur du prélat déclara renoncer formellement à cette juridiction, et fit les serments ordinaires. Après son intronisation, l'évêque ratifia cette renonciation, et l'inscrivit de sa main sur les registres du chapitre. Le lendemain, samedi, 2 avril, Claude d'Angennes partit de son château de Touvoye, accompagné de Jean d'Angennes, seigneur de Pougny, de René d'Angennes, de François du Bouchet, de Deigne de Clinchamp, sieur d'Argenson, et d'une foule d'autres seigneurs accourus pour lui faire honneur. La solennité de l'intronisation s'accomplit le 3 avril, dimanche delà Passion, avec les pompes accoutumées. Claude d'Angennes inaugura son ministère au Mans par un grand acte
d'humilité. Huit jours après son intronisation, le dimanche des Rameaux, avant la célébration de cette procession qui attirait en notre ville un prodigieux concours, il monta en chaire, fit une confession publique de la vie licencieuse qu'il avait menée autrefois au Mans, lorsqu'il y était venu voir ses frères , demanda pardon à Dieu, conjura tous ceux qui avaient contribué à ses débauches ou qui en avaient eu connaissance d'imiter son repentir, et pria son peuple d'oublier les scandales qu'il avait donnés. Ses paroles entrecoupées de sanglots et de larmes firent fondre en pleurs tout l'auditoire. Cette noble démarche était accompagnée dans le prélat d'une loyale résolution de vivre désormais conformément à son caractère sacré, et il persévéra dans ce dessein avec une constance digne des plus grands éloges. Du reste sa vie édifiante à Noyon prouve que sa conversion était antérieure à son arrivée au Mans. Claude d'Angennes fut un prélat pieux, charitable, sobre, continent et vivant dans la crainte de Dieu. Il célébrait tous les jours la messe, lors même qu'il allait à la campagne, et ne s'en dispensait qu'en cas de maladie. Quoiqu'il jeûnât plus sévèrement trois jours chaque semaine, il ne faisait qu'un seul repas les autres jours. Il s'appliqua durant tout son épiscopat à ne pourvoir de prébendes et de cures que des personnes capables de remplir leurs devoirs et d'une probité reconnue. Il apportait le même soin pour l'admission aux saints ordres. Il ne voulut jamais rien toucher pour les bénéfices qu'il conférait, et combattit constamment la simonie et les confidences, sous quelques faussescouleurs qu'elles pussent se déguiser. Après la mort du cardinal de Rambouillet, le roi donna l'abbaye de Savigny, un des bénéfices les plus riches du royaume, à Nicolas d'Angennes, son frère, qui la proposa à notre évèque; mais celui-ci la refusa, disant qu'il ne croyait pas qu'on pût en conscience posséder plusieurs bénéfices, et qu'il se trouvait assez chargé d'un évêché : exemple d'un désintéressement très-rare, surtout à l'époque.
Tel était le prélat que la Providence plaça à la tète de
53fl BIBTOItl DI l/ÉÔUSE DU MANS.
notre diocèse. 11 y acquit aussitôt, et clans toute la province ecclésiastique de Tours, une très-fraude influence, tellement que, à peine intronisé, il fut député, awc le chanoine du Mans Pierre Croysé, pour représenter !«• i i qui relevait de cette métropole à l'assemblée qui allait ^ ouvrir (1). Bientôt après on élut des députés }-our les états de Blois; le clergé du Mans désigna pour ses représentants Pévêque Claude d'Angennes, le chanoine théologal Pierre Primet et dom Gilles Nauldicr, abbé de Saint- Vincent. Les opinions que professaient Nauldier et Primet sur les affaires de l'état, si intimement liées à celles de la religion, n'étaient pas celles auxquelles Claude d'Angennes s'était attaché avec ses deux frères, Nicolas et Philippe; il parvint à faire recommencer l'élection, et fit élire le célèbre Guillaume Plancius, chanoine de l'Église du Mans, dont nous parlerons plus tard, et dom Gorgeart, religieux de l'abbaye de la Couture. Les chanoines de la cathédrale, ceux de Saint-Pierre-de-la-Cour, de Saint-Michel et de la maison- Dieu de Coëffort, formèrent opposition à cette seconde députation. Plus tard (A octobre) l'opposition des chanoines fut jugée dans l'assemblée générale du clergé aux états de Blois, et la seconde élection fut annulée (2). Bientôt après, le prélat éprouva un second échec. Dans un discours prononcé devant l'assemblée des trois ordres, il avait avancé que l'on devait conserver la paix avec les hérétiques, et déversé le blâme sur la Ligue, qui se proposait pour but de repousser par les armes le roi de Navarre et de l'empêcher de succéder à la couronne. Quelques jours après, un prédicateur parlant devant la réunion des états, dit que celui qui avait osé avancer qu'il ne fallait pas faire la guerre aux hérétiques ne suivait pas l'Église, et que, quand bien même il dirait la messe tous les jours, jeûnerait tout le carême et donnerait tout son bien aux pauvres, « il étoit au diable, et qu'il ne donneroit pas de
(1) Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. I, p. 436 et 440.
(2) Bondonnet, p. GS8. — Procès-verbaux des assemblées du clerye\ i. I, p. 452, 485 et 509.
a son âme un zeste. » Ce langage peu modéré fut applaudi de l'assemblée, qui comprit l'allusion à l'évèquedu Mans (1). Lestoile nous raconte que Ton publia un sonnet contre Claude d'Angennes durant la tenue des états; et cette satire courut toute la France. La faculté de théologie de Paris s'occupa aussi de ce discours, et dans une réunion qu'elle tint, le A février de l'année suivante, au collège de Bourbon, elle censura plusieurs propositions avancées par l'évêque du Mans, et en qualifia une d'hérétique (2). Cet acte de la faculté fut imprimé, à Paris, chez Nicolas Nivelle, et répandu à profusion.
De plus en plus attaché au parti des politiques, Claude d'Angennes prit part, sans doute involontairement, à un acte qu'il ne pouvait approuver. Henri III venait de faire assassiner le duc Henri de Guise, chef du parti catholique (3), et il tenait encore en prison le cardinal de Guise, non moins énergique que son frère pour les intérêts de l'Église, l'archevêque de Lyon, Brissac, Boisdauphin et autres chefs de la Ligue. Le samedi, 24 décembre, l'évêque du Mans se rendit auprès du roi et lui annonça que les députés du clergé allaient venir le supplier de leur rendre le cardinal de Guise, pour achever avec son conseil leurs cahiers. Déjà le roi avait résolu de le faire mourir; mais la dignité du cardinal le retenait; après cet avis, Henri tint à la hâte un conseil, et pour quatre cents écusil trouva aussitôt quatre assassins qui massacrèrent le prélat (4).
Le roi avait cru abattre la Ligue; mais il s'était trompé; jamais les catholiques ne s'étaient montrés aussi hardis dans leurs attaques contre la politique tortueuse que le
(1) Journal de Bernard. — Procès-verbaux des assemblées du clergé, t. I, p. 485.
(2) Archives municipales de la ville du Mans, n° 811 .
(3) Cette mort avait été résolue dans un conseil composé du roi, du maréchal d'Aumont , de Beauvais-Nangis et de Nicolas d'Angennes; mais ce dernier seul blâma la mesure. Collection universelle des Mémoires, etc., t. LV, p. 333.
(4) Lestoile, Registre-Journal de Henri III, p. 268.
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monar({iie avait adoptée. Si le J>rillant Henri de Cuise et l'habile cardinal, son frère, n'étaient plus à leur tète pour les soutenir, restait encore le duc de Mayenne, moins capable que ses deux aînés, mais plus digne peut-être de figurer comme chef d'un parti qui défendait lei véritable! droits du royaume. Nous ne tommes pas encore arri\«V à l'époque où des ambitions personnelles vinrent ternir Ja gloire de plusieurs chefs de la Ligue. D'ailleurs la mort du cardinal et celle du duc de Guise venaient de créer un embarras des plus grands du coté de la cour de Rome, lui apprenant cet attentat commis sur la personne de l'un des princes de l'Église, Sixte -Quint prononça en consistoire l'une des plus véhémentes allocutions qui soient jamais sorties de la bouche d'un Pontife. Henri III n'avait pas attendu à être instruit officiellement de l'indignation du Pape; il pouvait la prévoir facilement, et il avait chargé aussitôt Jean de Vivonne, marquis de Pisany, et l'évèque du Mans, de partir pour Rome, afin de représenter au Souverain Pontife l'extrémité à laquelle il s'était trouvé réduit, et qui l'avait obligé à agir sans les formes juridiques et sans aucun retardement. Les ambassadeurs ne pouvaient s'attendre à une réception favorable; mais avec le dévouement qui leur avait fait accepter cette mission difficile, ils restèrent longtemps à Rome pour combattre au moins les efforts des représentants du parti catholique. Instruit de ces manœuvres, Sixte-Quint menaça un jour Pisany de lui faire trancher la tête, s'il ne lui vérifiait ses pouvoirs (1). Nous ne savons si les ambassadeurs du roi de France devinrent plus circonspects: mais il est certain que leur mission eut peu de succès. Leur retour ne fut pas non plus heureux. Ils tombèrent d'abord entre les mains d'un pirate turc, qui les traita bien, et qui même, ayant connu leur dignité d'ambassadeurs du roi de France, leur rendit la liberté et leur offrit de les conduire à Nantes. Us étaient a peine délivrés des mains de ce corsaire, qu'ils
(1) Palma-Cayet, Chronologie novenaire, p. 130, 131 et -233.
tombèrent dans celles d'un autre beaucoup plus dangereux. C'était un Français, nommé le capitaine Gaspard, plus connu sous le nom de Barberoussette. Selon Le Corvaisier, le capitaine Gaspard les conduisit à Narbonne, où notre évêque fut délivré par l'entremise du duc de Joyeuse. Tallemant des Réaux rapporte cette aventure d'une manière plus vraisemblable. La galère que montaient les deux ambassadeurs du roi de France aurait été capturée une seule fois, par Barberoussette, qui les retint huit jours et voulut exiger une forte rançon. Le corsaire ayant quitté pour quelques jours son vaisseau, le marquis de Pisany forma le dessein de sortir de ce pas sans rien payer. L'évêque du Mans, craignant les fureurs du forban, n'y voulait nullement entendre ; enfin Pisany lui dit : «Allez prier Dieu, et me laissez faire le reste. » En elfet, il prit si bien son temps, qu'aidé des Français pris avec lui, il tua le capitaine et se rendit maître de la galère (1). Ces événements se passaient au commencement de 1589.
L'intérieur de la France n'offrit pas plus de sûreté à notre évêque. Le royaume était en feu. Depuis la mort du duc d'Anjou (10 juin 1584), l'héritier présomptif de la couronne était Henri de Navarre, prince protestant. Or, selon l'ancienne constitution de la France, le roi devait faire profession de la foi catholique. Pour avoir accès à la couronne, Henri de Navarre avait donc d'abord à renoncer à l'hérésie; loin de là, abjurant pour la seconde fois le catholicisme, il était retourné aux huguenots, et s'était mis à la tète du parti qui voulait imposer par les armes sa croyance erronée aux Français. La situation du roi de France devenait extrêmement difficile; malheureusement Henri III n'avait aucune des qualités qui pouvaient l'aider à dominer une telle position, et prévenir les malheurs qui allaient fondre sur le royaume. Au lieu de s'appuyer sur le sentiment national qui repoussait les huguenots, après quelques moments d'hésitation, durant lesquels il avait cru jouer les
(1) Tallemant des Réaux, Historiettes, 1. 1, p. 29, édit. Montmcrqué.
deux partis, il reconnut pour héritier présomptif de la couronne Henri de Navarre, sans aucune condition de retour au catholicisme. Dès lors les liens entre Ja Dation et son roi semblèrent rompus, et les chaires retentirent d'anathèmes contre un monarque qui trahissait les plus chers intérêts de son peuple. A partir de 1576, se voyant abandonnés par le prince qui avait juré de maintenir leurs droits, les catholiques, prenant modèle sur les confédérations secrètes qu'entretenaient les réformés, s'unirent à leur tour en associations dans le but de défendre leur foi. Elles furent connues sous le nom de ligues, et se répandirent promptement dans tout le royaume, se réunissant bientôt en un seul corps, connu sous le nom de Sainte-Ligue. La nation s'y attacha d'autant plus, qu'elle reconnut qu'il n'y avait pas d'autre digue à opposer aux envahissements de l'hérésie. Elle combla des plus vives marques de sa sympathie les princes de la maison de Lorraine, le duc de Guise, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, qui s'étaient mis à la tête du parti catholique. Tout était préparé pour un bouleversement général, lorsque Henri III donna le signal de prendre les armes par son alliance avec Henri de Navarre , et par les peines sévères qu'il prononça contre quiconque ne renoncerait pas à toute ligue et à toute association (1585).
Le diocèse du Mans prit une grande part à cette guerre où la foi était en jeu. Le clergé, le peuple, la bourgeoisie se déclarèrent presque partout pour la Ligue : au Mans, elle comptait parmi ses associés la majorité des citoyens et presque tout le clergé. Mayenne, Sablé, La Ferté-Bernard, appartenaient à la famille de Guise; et Laval, quoique son seigneur fût huguenot, suivit l'entraînement général. Dès le commencement de 1584-, tout était en mouvement dans notre province. Philippe d'Angennes, lieutenant général pour le roi, créa des officiers de guerre dans chaque paroisse. Les protestants s'agitant de toutes parts, le chapitre de la cathédrale se chargea de la garde du château II en fut bientôt dispensé par l'arrivée du capitaine de Bel in, qui vint
occuper cette place par ordre de Philippe d'Angennes, el établit garnison dans la ville. Gomme les citoyens opposaient quelque résistance, d'Angennes leur écrivit pour leur enjoindre de remettre immédiatement les clefs de la ville et de la forteresse au capitaine de Belin. « Assurez- « vous, disait le gouverneur, que s'il n'y alloitque de votre « intérêt particulier, on vous feroit paroître que ce ne seroit « pas grande perte que de vous; mais le roi veut conserver a les bons, et pour ce faire, ceux qui ne valent guères y « participent (1). » Au commencement de Tannée suivante, Ameline, l'un des chefs de la Ligue à Paris, fut député dans le Maine, l'Anjou et les pays voisins pour stimuler l'ardeur des associés (2). Aussitôt tout fut en mouvement dans ces pays (3). Au Mans (24 mai) les portes de la ville étaient exactement fermées. Le gouverneur faisait murer toutes les portes et fenêtres.qui donnaient sur les murailles et sur la rivière. Tous les habitants des faubourgs durent apporter leurs meubles en ville, et ceux delà ville durent faire provision d'armes en leurs maisons. Les chapelains de Saint- Michel étant chargés de la tour Saint-Julien, furent dis* pensés de faire la garde aux portes. Celle du château fut de nouveau proposée au chapitre (28 juillet), etleséchevins lui en remirent les clefs (11 août). Les chanoines s'acquittaient en personne du soin de veiller à la sûreté de la ville (18 septembre); et le danger était si grand que, le 4 novembre, le chapitre renouvela les ordonnances qui portaient que les sacristains, les sergents, sonneurs et gardiens des reliques passeraient la nuit dans l'église. En effet, on avait reçu avis que le prince de Gondé approchait du Mans pour le surprendre. Le capitaine de Belin parcourut les faubourgs pour les mettre en état de défense, et le capitaine de Bourdigné se transporta à Pontlieue, pour garder et défendre le passage. Heureusement on en fut quitte pour
(1) Archives municipales de la ville du Mans, n° 243.
(-2) Lestoile, Registre- Journal de Henri ///, p. 322, édit. Champollioii.
(3) Palma-Cayet, p. 17 et 18.
:,i-2 histoire de l'église du mans.
l'alarme; et au mois de décembre il île restait aux protestants , dans les provinces de l'Ouest, que deux mille hommes commandés par le comte de Laval Guy XIX et La Boulaye (1).
Mais les inquiétudes ne tardèrent pas à revenir. Le 28 mars 1580, les gens du roi déclarèrent à l'assemblée de ville qu'ils avaient reçu avis que les hérétiques factieux devaient surprendre la cité dans deux fois vingt-quatre heures. On redoubla de vigilance dans la garde des murs, et le projet échoua. Ce fait prouve en quelles transes on vivait dans notre province ; la misère y régnait également, et un trésorier venu de Tours pour emprunter quinze mille écus au Mans ne put les y trouver. Néanmoins le danger s'éloigna encore ; le prince de Condé, très-zélé calviniste, mais peu habile et jaloux du roi de Navarre, éprouva une grande défaite près d'Angers, et ses troupes se dispersèrent où elles purent. Pour lui, il traversa le Maine et la Normandie, et alla se réfugier en Angleterre.
Les périls de l'année suivante (1587) pour notre province ne furent pas moins grands. Au Mans on fortifia le château et le faubourg Saint-Vincent. Rambouillet leva cent soldats pour garder la ville sous le commandement de quatre gentilshommes, Nicolas Prieur, seigneur de Chantelou, de Vaulogé, de la Masserie et de Bourdigné. Vaulogé s'étant excusé fut remplacé par le sieur de Tourant. Il semble que dès lors le gouverneur ne redoutait plus autant les calvinistes, qui faisaient ouvertement la guerre au roi ; mais il prenait ses précautions « pour conserver la ville et la proct vinceen l'obéissance du roi, à rencontre des mal afïec- « tionnés à son service, qui s'y étoient élevés en armes (5 septembre). » Dans le même temps (2 septembre), on célébrait au Mans une procession générale pour demander la conservation de la religion catholique et du roi. Quelques jours après (23 septembre), on fit une nouvelle procession dans le même but; on porta le saint sacrement, le chef Je
(1) Lettres missives de Henri IV, t. [,
saint Julien et les autres reliques insignes de la ville. La même solennité se renouvela une troisième fois, le 23 novembre: et dans toutes ces circonstances, le chapitre laissa au gouverneur à désigner le parcours de la procession. Le 13 septembre, les quatre capitaines furent remerciés, et les soldats licenciés, le danger n'étant plus apparent. Toutefois, afin d'être prêt à tout événement, on forma des rôles de tous les habitants, et personne ne fut exempt de la garde. Le clergé ayant été compris dans ces rôles, réclama près du gouverneur, par l'organe des chanoines, et on l'exempta de cette charge (13, 21 et 28 septembre, 16 décembre). Durant ce temps le roi de Navarre relevait les espérances des huguenots en leur faisant remporter, pour la première fois, la victoire dans les plaines de Goutras (20 octobre). Le Maine tremblait à l'approche des troupes allemandes qui venaient au secours des calvinistes, et dont une bande atteignit notre province. La défaite de ces étrangers par le duc de Guise donna une nouvelle force à la Ligue, et ajouta à la haine que l'on portait à Henri Iïï.
Les commencements de l'année 1588 furent assez paisibles dans le Maine. Le duc de Guise venait de sommer le roi de se déclarer ouvertement en faveur de l'Union, en publiant les décrets du concile de Trente, en établissant l'inquisition, en donnant des villes de sûreté aux chefs catholiques, et en faisant une guerre à outrance aux hérétiques. Le roi avait semblé accéder à cette requête (1588, janv. etfévr.); ce qui donna quelque repos aux partis. C'était à ce moment que Claude d'Angennes prenait paisiblement possession de son siège; mais dès le mois de mai Paris était en proie aux plus violentes agitations. Le roi se retira à Chartres, où il établit son gouvernement, tandis que le duc de Guise semblait régner dans la capitale. Le corps de ville «lu Mans députa l'écheviu Berthelot pour aller saluer le monarque fugitif, lui exprimer le chagrin que notre cité éprouvait du soulèvement de Paris, et l'assurer de l'obéissance inviolable des habitants du Mans. De la Proustière, maître des requêtes, arriva presque en même
temps dans nos murs. Il annonça au conseil général qu'il venait de la part du roi pour lui exprimer ses intentions , que le roi n'avait jamais eu dessein de favoriser les hérétiques, et qu'il voulait maintenir les catholiques dans leur religion; que. le roi s'était mis en campagne pour chasser les hérétiques; et que Sa Majesté priait les habitants du Mans d'être jaloux de son amitié. Toutes ces protestations ne pouvaient contre -balancer, dans l'esprit des masses, l'effet produit par les tergiversations du prince ; et vers le commencement de juin, les partisans de la Ligue prirent les armes dans notre province. Aussitôt le duc d'Épernon, le plus détesté de tous les favoris de Henri III, accourut dans le Maine, secondé du seigneur de Jarzay, et s'y conduisit avec la dernière violence. Les brutalités commises par ses troupes se trouvent retracées dans les lettres suivantes, écrites du Mans, et rendues publiques à l'époque même. Nous les transcrivons ici dans leur entier.
Coppie d'une lettre escritte de la Ville du Mans par un personnage d'honneur et digne de foy, du 26 juin 1588, sur les dégâts et désordres qui se font au pays du Maine par les troupes du duc d'Espernon et autres.
C'est pitié de voir et ouyr les désordres que font partout icy les troupes d'Espernon et Jarzay; car ils pillent, tuent et saccagent, ravissent et violent tilles et femmes; emportent les petits enfants du berceau, pour faire courir après les pères et mères et avoir leur rançon; enlèvent mesmes les femmes des bourgeois de ceste ville, les trouvant en leurs métairies; dequoyun honneste homme, habitant de ceste ville, est venu faire plainte ce matin ; pendent les pauvres gens aux portes des églises avec leurs curez; tiennent les autres prisonniers et leur coupent les oreilles : chose si commune, que nous ne voyons en ceste ville que pauvres gens se venir plaindre de telles cruautez. Pour un seul village ils ont compté deux cens oreilles attachées à la porte d'une église; ils pillent
CXÀUDE d'àngennes. 545
mesmes les églises, et ornemens et les calices d'argent. Je ne vous en dy pas la moitié, et ce que je vous mande est trop avéré et trop manifesté pour pouvoir estre nié; ils menassent d'en faire le semblable à Paris êtes autres villes, s'ils y entrent.
De là on void qu'ils n'en veulent qu'aux catholiques; car il ne se remarque une seule maison de huguenot où on ayt fait tort d'un seul poulet ; ains les huguenots vont et viennent en ceste ville, et s'y arment publiquement et impunément, souz umbre, qu'ils ozent dire que c'est pour aller au service du roy, sous l'authorité de ceux qu'ils client aussi avoir esté mandez de Sa Majesté. Croyez que les exorbitances que font ces trouppes de Jarzay et d'Espernon ne sont moindres que celles des hérétiques et barbares; aussi sont -ils leurs confédérez. Au reste, nous eusmes la nuict passée une chaude alarme des huguenots, conduits par messieurs de Juny, se disans toutesfois de la compagnie du prince de Conty, qui furent descouverts dans le faubourg de ceste ville à onze heures du soir; et pour excuse firent semblant qu'ils venoient loger à l'Escu de Bretagne comme passants. Pensez qu'il estoit belle heure, et d'y venir en telle troupe et en armes.
Monstrez cecy à (1)
car il est vray.
Escrit au Mans, le dimanche 26 juin 1588.
Lettre missive envoyée de la ville du Mans par un homme d'honneur et digne de foy, en datte du dixhuictiesme juillet 1588, à un sien amy, demeurant à Paris.
Monsieur, ce que je vous avois escript du désordre, voleries, violences, cruautez, massacres et sacrilèges
(1) Le nom est en blanc dans l'original. On verra par la lettre suivante, imprimée quelques jours après , que celui à qui fut adressée cette première, eut peine à ajouter foi aux cruautés dontilest fait mention; mais ayant fait demander à l'auteur de ces lettres un plus ample récit des faits, il eu reçut la réponse qui suit.
:>'h; histoire de l'église lu aians.
insignesque faisoient et avoient faits en tous ce.- quartiers de deçà les trouppes de monsieur fie Jarsay, ramaseeur et conducteur d'une milliace d'hérétiques , Êepernouietefl et athéistes , n'estoit pas en volonté ny par désir que j'eusse de veoir, comme il est maintenant, et publié et imprimé ; car si tel en eust esté mon dessein, j'y eusse procédé d'une autre façon, et recherché plus à plain la particularité tles choses dont les nouvelles pour lors estoient encores toutes fresches. Toutesfois, puisqu'il est ainsi advenu (ores que contre vostre espérance et la mienne), je ne m'en travaille pas beaucoup, et voudrois vous en avoir peu dès lors escrire tout ce qui en estoit et ce que j'ay apprins du depuis, afin que d'une mesme veue on eust cognu l'ongle et le corps du lyon; vous asseurant une fois pour toutes que ce que vous en avez fait passer soubz la presse n'est qu'une bien petite partie du tout. Et aussi vous escrivoy-je que je ne vous en mandoy pas la moytié, laquelle néantmoins comprend et emporte en soy choses si exorbitantes et indignes, comme des deux cents oreilles attachées à une porte, que plusieurs personnes, à ce que je voy par voz lettres, semblent doubler si j'ay plustost escript cela par exaggération et hyperbole que par une pure, vraye et simple narration; mais que sera-ce quand vous et eux aurez entendu le reste ? Je croy bien que les deux cents oreilles n'ont esté attachées à une seule porte, et si je vous l'ay ainsi escript, c'a esté par mesgarde et par la précipitance de ma plume, oubliant coucher quelqu'autre nom entre deux. Et néantmoins, la vérité demeurant tousjours telle en son essence que je vous l'ai mandée, soit que tant d'oreilles ayent esté attachées en une porte ou plusieurs, ou mises en guise de cordons à leurs chapeaux, et de bandoulières et ceinctures en escharpe, comme jadis souloyent faire les huguenotz, ceste diversité ne rapporte pas grand advantage aux pauvres essaurillez catholiques, lesquelz maintenant ne se trouvent non plus d'oreilles en teste en une façon qu'en l'autre. En quoy mesme la manière de les couper
est estrange et inusitée; car prenant telle pauvre personne et l'attachant par les deux oreilles contre une muraille ou une porte , ils le laissoient tirailler là et comme languir quelque temps, et puis, comme par grâce et compassion, lui venoyent à trancher les deux oreilles, qui demeuroyent là toutes sanglantes, et le pauvre homme demymort d'un autre costé. Chose pitoyable , et laquelle néantmoins ne respire qu'une douce odeur de roses à comparaison de ce que les mesmes trouppes ont fait à deux lieux près de ceste ville du Mans et ailleurs, comme à Toursemont, Toursebeut', et Beaufoy , où ils ont violé jusques aux petites tilles de neuf à dix ans et jusques aux vieilles femmes de soixante ans, n'espargnans pas pour cela celles d'aage moyen, desquelles trois ou quatre se sont trouvées mortes misérablement, de la mesme façon que mourut ceste pauvre femme du lévite de laquelle nous fait mention l'Escripture saincte, quand elle fut tombée entre les bras de ces enfants de Belial de Gabaa> qui toute la nuict en avoient outrageusement abusé. Se trouvera mesmes que ledit de Jarsay, rencontrant en l'un de ses villages la fille d'un très-honneste habitant de ceste ville, la força et contraignit de coucher avec lui; à quoy aussi sont en réputation d'avoir esté contraintes quelques honnestes dames de ceste ville , estans pour lors en leurs métairies; lesquelles encores il a fallu rachepter de l'impudicité de ces vilains à deniers comptants et à force de lettres de monsieur nostre évesque, lequel ne sçavoit que dire, tant il estoit estonné de ce ravissement et viollement de filles et femmes de touts aages et qualitez, après mille cruautez non pareilles, tant dehors que dedans les églises, et nommément de celle de Beaufoy, laquelle, toute pollue de sang humain qu'avoyent respandu ces barbares , tuans de sang-froid je ne sçay combien de pauvres personnes, a esté depuis réconciliée par l'authorité et commandement cludit sieur nostre évesque, comme aussi a esté le cymetière, où ils avoient pendu quelques-uns, aussi bien qu'à la porte de l'église, sans respect do la sainctetc
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du lieu. Que diriez-vous de ce que, se jouant de la vie de ces pauvres catholiques, ils disoyenl aux uns: «.Jeté veux monstrer tk» quelle couleur eet ta cervelle; » ei là dessus luy fendoyi ut tout I»'. kayz en deux; aux aul o Je te veux monstrer comme Ion peut couper les deux yeux tout d'un seul coup à un homme; ferme les yeux ; » et à L'instant luy donnoicnt d'un grand coup de coustelats au travers de la veue. dont le tayz et la cervelle ailoient d'un costé et le corps tomboit mort en terre. liage et fureur plus que barbare, et laquelle pourra vous estre aisément persuadée par la considération de leur irréligion et impiété si très-grande que, non contents d'avoir pollué et pillé les ornements et calices des églises (comme en ladite église de Beaufoy), encores y ont-ilz fait ce que je vous voy escrire avec telle et si claire vérité qu'onques histoire ne vous fut plus au vray descrite. Et commençant par les saincts fonts de baptesme, comme à la source et origine de nostre christianisme et religion, de laquelle ces Espernonistes, Jarséistes, politiques et athéistes, ne font pas grand compte, ilz les ont abattuz et destruictz après en avoir jette l'eau au loing, et, qui pis est, fait leurs ordure et vilenies dedans avec telles ou semblables parolles disans : « Voylà pour baptiser le premier enfant qui viendra à naistre; » qui est, en bon françois, dire que la chrestienté n'est qu'ordure et vilenie. Impiété par trop exécrable, et suivie néantmoins tout à l'instant de deux ou trois autres non guères moindres ; car venans à l'armoire ou custode où estoient les sainctes huylles, ilz le? répandent et jettent par terre avec opprobre et moquerie, et puis, avec une singulière impudence, firent leur eau naturelle, de laquelle ils remplirent les vaisseaux du sainct chresme et de l'autre saincte unction, comme si l'un n'estoit pas plus digne que l'autre. De là se prenons à l'autel, ils y dressèrent leurs disner et manger comme sur une table prophane; des sainctes nappes ils en firent des nappes de cuisine et de salle; des saincts corporaulx ils en firent des serviettes et mouchoirs à torcher Leurs mains
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prophanes et leurs bouches; des saincts calices ils s'en servirent d'escuelie' à souppe et de couppe à boire. Est-ce point tout? 0 abomination et impiété mil et mil fois exécrable! ilz mettent la main sur le sainct ciboire, et puis, Tayant témérairement osé ouvrir, jettent et secouent par cy par là tout ce qui estoit dedans, à sçavoir les sainctes hosties et le précieux corps de nostre Sauveur Jésus-Christ, lequel fut par après vilainement et ignominieusement foulé des pieds d'eux et de leurs chevaux mesmes, lesquelz ils establirent dans ladicte église sans aucune modestie ou respect. J'ai horreur de vous réciter ce fait, et serois par trop long et par trop las de vous remarquer toutes les particularitez du reste. Mais aussi mon intention n'est en ce lieu que de vous monstrer que ce que je vous avois escript la première fois mérite plus de foy que vous ne luy en avez adjousté et donné; car d'une impiété si extrême que celle que je vous viens de raconter, qui est-ce qui ne se persuadera facilement toute cruauté extrême? combien qu'en cela il n'est pas besoing de grandes persuasions, y en ayant des informations si amples et si vrayes, faites à la requeste des habitants par le prevost des mareschaulx de ce pays et par d'autres, que jamais faict ne fut mieux avéré que celuy-là. En quoy toutesfois nous avons désiré un peu plus d'ardeur ou zèle de ceux qui ont l'authorité par deçà, qui ne se sont pas beaucoup remuez pour tout cela, horsmis le prevost des mareschaulx qui lit, mardy dernier, pendre et puisbrusler un pauvre misérable de ces trouppes; mais encores c'a esté, par manière de dire, par force et crierie du peuple que les juges l'ont condamné; et ce non tant pour le sacrilège des églises que pour une violence et force faicte à une femme, après lui avoir fiché le bras d'un poignard contre une porte ou posteau, pour en abuser plus à son ayse et malgré elle, ou pour l'y faire condescendre. Cependant il advient ce que dict l'ancien proverbe de l'inique juge, qui pardonne aux gros corbeaux et punit rigoureusement les colombes; cettuy-là inéritoit bien telle punition à la vérité,
mais que mérite moins Espernon et <le .Jarsay, son exécuteur de tyrannie sur les pauvres catholicques? eu mesmement esgard que ledit de Jarsay, ayant sceu que ceux de ceste ville s'estoient saysisdedeuxde sesgensqui passoyont par icy, pour essayer d'avoir raison des tortz faictz à eux et à leurs voysins, et à l'église et village spéciallement de Beaufoy, l'ut si impudent d'escrire deux lectres, Tune à monsieur nostre évesque, l'autre à messieurs de ceste ville; es quelles jurant et maugréant, et menaçant de feu et sang si on ne luy renvoyoit ses gens, adjoustoit que, quant à tout ce qui s'estoit passé à Beaufoy (comme j'ay dit cydessus), qu'il avouoit tout, et que ceux qui s'en formalisoyent pour en faire recherche estoient ligueurs rebelles et ennemis du roy, quasi comme si Sa Majesté luy eust commandé de faire tout ce que dessus; qui est une injure par trop grande faicte au roy, si ce n'est d'aventure que par le roy il entende d'Espernon , duquel il est plus esclave qu'il n'est serviteur de nostre légitime Roy. Nul, néantmoins, ne se fait partie à rencontre, ores qu'oui tre les informations faictes ses propres lettres luy facent justement son procez, auquel il ne peut tergiverser ny pallier, ny se justifier d'aucune excuse et raison qui vaille; car oui tre ce qu'il se trouve enveloppé es mesmes crimes que ceux de sa conduicte, il avoue luy-mesme ce qu'ils ont fait. Et puis, où est la punition qu'il en a fait d'un seul? N'est-il pas responsable de tous ceux qui sont souz sa charge et conduicte? veu que d'ailleurs il ne peut et ne sçauroit justifier la résistence qu'il dit qu'on luy a fait audit Beaufoy ; car il ne se peut monstrer aucun goujat de ses trouppes qui ait eu là une simple blessure, chose qui eust été possible si ceux de dedans eussent fait, comme ilzpouvoyent, résistence. Il eut volontiers persuadé qu'on y avoittué son lieutenant; et, de fait, il en fit courir le bruit, et le disoit partout où il alloit pour s'excuser, jusques à ce que les gentils- hommes d'honneur luy dirent (comme il ne pouvoit ignorer) que son lieutenant estoit sain et sauf, et qu'il n'y avoit pas deux heures
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qu'ilz l'avoyent veu. Mais posons le cas qu'on luy eust l'ait résistence audit lieu, et que, partant, en droict de guerre, il pouvoit tuer les résistans; en quelles loix et coustumes trouvera-il qu'il soit loysible de forcer et viol- 1er filles et femmes jusques à les faire mourir? et après cela de piller les églises, traicter l'eaue des sainctz fonts, les sainctes huylles et la saincte hostie de la façon et manière que je vous ay tantost descripte? Et puis nous sommes catholiques de ne point rechercher et vanger tout cela? Tous les lignées presque d'Israël s'armèrent à l'encontre de celle de Benjamin, pour l'effort que ceux de Gabaa avoyent fait à une pauvre femme du lévite jusques à l'en faire mourir ; voyci le mesme et davantage, et nous ne serons non plus esmeuz que gens impytoyables et sans compassion? mesmement attendu que ce barbare, avec son Espernon, n'en promect pas moins à toutes villes et villages de ceux de la Ligue, c'est-à-dire à ceux qui sont vrayement et non point politiquement catholiques; de manière que c'est à vous autres, messieurs de Paris, à garder voz oreilles, voz femmes, voz enfans et voz biens, voz sainctes hosties, voz fonts, voz sainctes huylles, voz ornements et voz églises. Car quoy que masquent ces politiques Espernonistes avec leurs suppotz, ils ne tendent que là, ou tout au moins nous faire tomber entre les mains des hérétiques; comme d'Espernon a fait ces jours passez ceux de la ville de Maran enPoictou, laquelle, sous timbre qu'elle est de son gouvernement d'Angousmois, il a ostée par force et comme rachetée de deux seigneurs, messieurs de Malicorne et Lavardin, qui l'avoient reconquise sur les hérétiques et jusques là bien gardée à grands fraiz, pour la mettre entre les mains d'un homme à sa dévotion, qui s'est laissé prendre avec la ville par le roy de Navarre; lequel, sans doute, par ceste mesme voye entrera dans toutes les villes d'Angousmois et ailleurs où aura gouvernement ledit d'Espernon, si Ton n'y remédie de la façon que messieurs de l'Union ont proposé et requis, qui est de luy oster toute domination, faveur et gouvernement.
MIS HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
A quoy de tant plustot est- il besoing de remédier que ce perturbateur de l'Église et du royaume fait des menées et des practiques ( et croyez que je le seay de bon lieu ; pour faire une contreligue et s'associer en icelle avec les princes hérétiques et suspectz, auxquelz il prumect CDoaU et merveilles par les grands moyens et deniers qu'il a pillé et volé aux despens du pauvre misérable peuple et de l'Église de France. Vous aurez encores, comme par surcrez, ce traict de plume; c'est que les fauxbourgs de ceste ville sont en très grand rumeur et alarme, pour la descou verte d'une entreprise qu'avoit fait de Jarsay avec ses trouppes de les venir surprendre ce soir, en vengeance de ce qu'on a fait icy mourir l'un de ses soldatz, pour les causes susdictes et comme je vous ay déduict. C'est assez pour ce coup; je suis las d'escrire, et je croy qu'aussi estes-vous de lire, combien que je vous estime de plus de loysir que moy, qui vous ay escrit tout cecy à la haste et entre millions d'occupations. Je me recommande et suis à tout jamais,
Vostre humble et affectionné serviteur.