F. CE. D. T. P
Du Mans, ce 18 juillet 1588.
Les faits rapportés dans ces lettres nous sont garantis par un témoin irrécusable. Le 4 juillet, Louis d'Angennes, frère de notre évêque, baron de Meslay, seigneur de Maintenon, grand maréchal des logis de la maison du roi, et chevalier des ordres, étant arrivé au Mans pour y prendre le commandement à la place de son frère Philippe, seigneur de Fargis, l'avocat du roi, Danguy, lui porta plainte en pleine assemblée. Il déclara hautement que les gens de la Ligue sur lesquels on voulait faire retomber les tumultes précédents n'avaient causé aucun dommage, tandis que ceux qui se disaient être pour le service de Sa Majesté, avaient exercé toutes sortes de violences et d'indignités, jusqu'à piller les églises, jeter par terre le saint sacre-
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ment et répandre les saintes huiles (1). Ces violences de la part des troupes royales, en blessant toutes les âmes honnêtes, apportaient de nouvelles forces au parti de la Ligue. Dès lors elle devint tout à fait maîtresse dans le Maine, sous la direction d'Urbain de Laval, marquis de Sablé, comte de Bresteau, seigneurde Précigné et de Boisdauphin, célèbre dans nos provinces sous le nom de maréchal de Boisdauphin, et de Claude de Brie, seigneur de La Motte- Sérant, gentilhomme Angevin, et capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances du roi. Le mercredi 20 juillet (1588), les habitants du Mans prirent les armes, parce que Maintenon et notre évêque avaient arrêté quatre hommes qui appartenaient à La Motte- Sérant. La nuit suivante, sur les deux à trois heures du matin, La Motte- Sérant entra dans la ville, accompagné de soixante à quatre-vingts soldats. On lui avait fourni du dedans de fausses clefs pour ouvrir la porte du Pont-Neuf. Le même jour Boisdauphin y entra également suivi de cent vingt hommes à cheval et d'un certain nombre de fantassins. Le clergé presque tout entier se déclara pour la Ligue; quant à l'évêque, il suivit la ligne de conduite des siens qui, depuis la mort du cardinal Charles, leur frère, s'étaient tous rangés au parti des politiques. Le prélat essaya d'apaiser le tumulte par l'ascendant qu'il croyait avoir sur les esprits. Au moment où les ligueurs tenaient Févêché assiégé pour y saisir Louis d'Angennes, dont ils demandaient la tête, l'évêque sortit en camail et en rochet, suivi de deux aumôniers et de quelques chapelains de sa maison, et parcourut les rues pour calmer par ses prières et ses remon trances l'émotion des esprits. Les larmes du prélat, ses paroles suppliantes produisirent de l'impression sur quelques personnes du peuple; mais le plus grand nombre lui répondirent par des moqueries et des injures. Quelques prêtresquis'étaientmisàlatêtedumouvementlepoussèrent rudement, le menaçant de le frapper de leurs pertuisanes ;
(1) Archives municipales de la ville du Mans, n° 243.
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ce qui le fit songer à se mettre en sûreté. Il se retira avec son frère dans la château, d'où ils sortirent I»; vendredi
suivant, 22 du mois, ayant conclu une trè\e avec Boisdauphin. Aussitôt Claude d'Angennee quitta la ville, et même le diocèse, et il n'y reparut que seize mois plus tard, comme nous le rapporterons. D'ailleurs le pays rentra dans le calme par suite des espérances que faisaient naître les états de IHois qui allaient s'ouvrir. Nous avons vu Le rôle qu'y remplit 1 evêque du Mans; il y l'ut l'un des laref représentants du parti des politiques.
En sortant des états, Boisdauphin, qui avait juré de ne plus servir la Ligue, protesta contre un serment qui lui avait été arraché le poignard sur la gorge, et revint au Mans, où il fut proclamé gouverneur pour l'Union. Sur l'ordre du roi, le maréchal d'Aumont accourut avec son armée pour s'opposer au dessein des catholiques; mais il ne put arriver à temps. Aussitôt les villes de Sablé, LaNal, Mayenne et LaFerté se déclarèrent hautement pour l'Union, ainsi qu'une partie notable de la noblesse du pays, entre autres Lansac, Louis de Vallée, seigneur de Pescherey, de Comeronde et de La Motte-Sérant. L'Anjou, le Berry, l'Auvergne et la Bretagne se déclarèrent aussi plus énergique ment pour la Ligue. Il ne restait presque plus au roi que les villes de Tours, Biois et Beaugency. « La ville du Mans, dit Palma-Cayet, fut la première où plusieurs catholiques royaux furent arrêtés prisonniers. » Le mercredi 8 février 1589, les huguenots et les politiques suspects d'hérésie s'emparèrent du château à l'aide de soldats étran anglais et lansquenets. Boisdauphin les y assiège, et ils sont obligés de se rendre le 1 1 , qui était un samedi. Le fort devait être remis aux catholiques, et les gentilshommes qui y étaient renfermés obtenaient la permission «le sortir en jurant de ne plus porter les armes contre les catholiques avant un an révolu (1). La veille de la reddition de la place (10 février) de Fargis arriva au Mans accompagné
(1) Archives municipales de la ville du Mans, n« 090.
de six ou sept hommes de cheval ; ils furent attaqués près de Thôpital des Ardents ; deux de ses hommes reçurent des blessures mortelles ; lui et les autres furent faits prisonniers et envoyés à Paris, où on les renferma à la Bastille. Les chanoines chantèrent un Te Deum d'action de grâces, et célébrèrent un service solennel pour le cardinal et le duc de Guise (12 février). On emprisonna d'autres personnes suspectes, et l'on s'apprêta à la défense, en démantelant le château et en construisant des fortifications dans l'enclos des jacobins, dans le faubourg de la Couture et l'abbaye de ce nom. Toutes les maisons bâties à moins de cent pas des fortifications furent rasées. Ces préparatifs emportèrent de grandes dépenses, dont le clergé paya un cinquième. Il payait en outre de sa personne, et l'on trouve un chanoine de l'Église du Mans, nommé du Conseil, capitaine du Pont- Ysouard. Comme dans tous les moments de crises violentes, l'autorité se voyait obligée de recourir à des mesures sévères : le lieutenant général Taron, le fermier de l'abbaye de Beaulieu et plusieurs particuliers furent jetés en prison pour n'avoir pas payé les taxes qui leur étaient imposées. Le cardinal de Gondi, qui possédait des revenus assez considérables dans la ville du Mans comme abbé commendataire de l'Épau, les vit tous saisis ; et le duc de Mayenne ayant écrit aux échevins de donner main-levée de ces biens, il fut arrêté que le cardinal devrait produire préalablement et dans six semaines l'acte du serment par lui fait à l'Union. Le nom du roi ne paraissait plus ni dans les actes publics, ni dans les appellations des charges et dignités; toute l'administration s'accomplissait au nom de l'Union. Boisdauphin s'était établi dans l'évêché, et l'on résol ut d'y tenir le conseil durant tout le temps des troubles» Les temps de révolution sont dangereux, même pour les partis les plus honorables. De Crestot, vicaire général de Claude d'Angennes, avait refusé aux jacobins et aux cordeliers la permission de prêcher dans les campagnes et d'y recevoir des aumônes. On ne nous apprend pas quel était le motif de ce refus; mais il est assez évident d'après les
:,.Vi HI8T01B1 I)E l'i-guse M Mans.
circonstances que cette mesure acerbe était prise en haine des prédications de ces religieux m faveur de la Ligué. Vers la fin de juillet l'hôtel de ville délivra l'autorisation désirée, jusqu'à l'arrivée du prélat toutefois. 11 es! h croire que ni les enfants de saint Dominique ni ceui de saint François n'usèrent de pouvoirs émanés d'une autorité la'ique. La loi qui animait toute la population et lui faisaH supporter avec joie des pertes considérables, se manifestait par les prières continuelles qui se faisaient dans les églises, et par les processions soit générales, soit des parois- ei des communautés. On y portait le saint sacrement, et la population entière le suivait; beaucoup marchaient les pieds nus et même en simple chemise, tant Jes hommes que les femmes. Boisdauphin assistait lui-même à quelques-unes de ces supplications publiques (d).
Néanmoins une intrigue se forma dans la ville, pour la livrer aux ennemis du parti catholique. Les traîtres s'entendirent avec La Rochepot, gouverneur pour le roi de la ville d'Angers, qui prit une partie des troupes qu'il commandait, auxquelles se joignirent des soldats du comte «le Soissons, et il vint avec ces forces attaquer Le Mans, qu'il se croyait sûr de surprendre. Mais les intelligences qu'il y avait nouées avaient été découvertes. Il pilla néanmoins les faubourgs de la Couture et de Saint-Nicolas, et tenta ensuite de faire sauter le pont-levis de la Vieille-Porte (2). Tous ses efforts furent inutiles, et il fut contraint de se retirer avec beaucoup do pertes en morts et blesses ( 13 juin 1589). Par mesure de sûreté, on lit murer la porte que l'ennemi avait attaquée; et onze jours après Saint- Denis fut pendu et étranglé comme auteur du complot. Il avait accusé à la question sept ou huit autres habitants d'avoir été ses complices; au moment du supplice, il soutint qu'ils étaient innocents, et que lui-même n'était pas coupable.
(1) Archives municipales de la ville du Mans, n° îl. (i) Journal de Louvet, p. 155.
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Toutes les divisions d'opinion qui partageaient le royaumese reproduisaient dans chaque ville, et amenaient mille complications. Le chapitre avait approuve' le serment de fidélité à l'Union et exigé que tous ses membres le prêtassent. Quelques-uns avaient fui; leurs biens furent saisis et appliqués aux besoins de la ville. Les chanoines Le Pelletier et Taron devinrent suspects au gouvernement établi dans la cité, et furent mis en prison; leurs confrères durent s'adresser à Boisclauphin et au duc de Mayenne pour les rendre à la liberté.
Henri III songeait à se venger des villes qui s'étaient déclarées plus hautementpour la Ligue. Deslettres patentes du mois de mai révoquent tous les droits et privilèges des villes de Paris, Rouen, Toulouse, Lyon, Orléans, Abbeville, Troyes, Amiens, Nantes, Chartres et Le Mans. Elles retirent aux cathédrales, églises collégiales, abbayes et autres, tous leurs privilèges (I). Un décret du môme prince (27 avril) déclarait confisqués au profit de l'état les biens des habitants du Mans qui avaient suivi le parti de la Ligue. Un autre décret postérieur (20 juin) contenait des instructions aux présidents et trésoriers de France, sur la manière de procéder à la saisie de ces biens : vaines menaces qui ne produisirent aucun résultat. Le roi de Navarre, de son côté, avait nommé le prince deConti, seigneur de Bonnétable, son lieutenant général dans le Maine ; mais la seule autorité qui y était reconnue, c'était celle du duc de Mayenne, que la Ligue avait déclaré lieutenant général du royaume, regardant le trône comme vacant. Les chanoines du Mans traitaient à peu près de même l'évêque diooésain : ils ordonnaient des prières publiques dans toutes les églises paroissiales de la ville et des processions, sans tenir aucun compte de la présence du vicaire général du prélat. On trouve même une délibération capitulaire de cette époque où les chanoines assignent pour les frais des fortifications
(1) D. Félibien, Histoire de Paris, t. II, p. 1181; t. III, p. 784 et 785.
les revenus de la chancellerie et autres, le siège vacant; mais cette expression peut désigner à la rigueur les fruits de l'évêché durant la vacance précédente. Quoi qu'il <mi soit, Claude d'Angennes ayant été obligé de s'enfuir du diocèse à la fin de l'annéel588, ainsi que nous l'avons dit, n'osa pas y rentrer, ni après les états de Rlois, ni après son ambassade de Rome. Il se réfugia à Angers près de Charles Miron, jeune prélat qu'une faveur de cour scandaleuse venait d'élever à l'épiscopat a l'âge de dix-huit ans. Mais si ce iils du médecin du roi n'avait pas l'âge exigé par les canons, il possédait cette docilité envers le pouvoir séculier qui porte trop souvent les clercs à la fortune icibas. L'évêque d'Angers faisait chanter des Te Deum pour toutes les victoires remportées par Henri ÏU sur les catholiques. Aussi reçut-il avec empressement l'évêque du Mans fugitif pour la cause qui lui était si chère, et il lui fit toute sorte d'honneurs. Le 1er septembre on célébra un service très-solennel dans l'église cathédrale d'Angers, pour le roi Henri III, et ce fut l'évêque du Mans qui officia. L'un des frères de notre prélat, probablement Nicolas, assistait à cette cérémonie avec tout ce que l'Anjou comptait de plus distingué dans les rangs des politiques. Le 26 du même mois notre prélat assistait dans l'église de la Trinité, à la bénédiction d'Yvonne de Maillé, nouvelle abbesse du Ronceray (4).
Toutes les parties du diocèse montraient le même zèle que la capitale pour la cause du catholicisme. Seulement la partie duBas-Vendomois avait été longtemps empêchée de se prononcer par la crainte de Maillé Uenehard, gouverneur de Vendôme. Cet officier ayant enfin embrassé lui-même le parti de la Ligue, et ayant été continué dans ses fonctions, l'élan des populations cessa d'être comprimé. Au mois de mai, elles reçurent avec enthousiasme le duc de Mayenne, qui s'avançait vers Tours. Ayant échoué dans l'entreprise qu'il tenta contre cette ville, le duc se replia
(1) Journal de Louvet, p. 161 et 16 '♦ .
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sur Château-du-Loir, Le Mans et Alençon. Il fut bien reçu à Château-du-Loir et au Mans, où Ton ne reconnaissait d'autre autorité que celle de la Sainte-Union. En passant au Mans le 17 mai, il y laissa sept pièces de canon et mit la garnison en état de se maintenir. S'étant emparé d'AJençon, et quelques jours après de Mortagne, il établit Louis de Vallée, seigneur de Pescherey, gouverneur du Perche pour la Ligue. Pour faire comprendre avec quelle ardeur la guerre fut poussée dans cette contrée, il suffira de rapporter, d'après les historiens locaux, que la ville de Mortagne, voisine de notre frontière, fut vingt-deux fois prise et reprise par les deux partis. Le guerrier le plus fameux du côté du roi de Navarre était René de Saint-Denis, baron de Hertré, qui se signala par un courage et une habileté dignes d'une meilleure cause. Au mois d'octobre, il surprit la ville de F resnay-le- Vicomte, à la faveur de la nuit, et plus tard Alençon (1).
La guerre n'était pas moins vive sur les autres frontières et au centre du pays. Après la tentative du duc de Mayenne sur Tours, les deux rois réunis désormais s'y fortifièrent; et toute la partie du diocèse du Mans qui touche celui de Tours devint un champ de combats continuels où les hérétiques eurent trop'souvent l'avantage. Néanmoins, dès le 9 juillet, Lansac mit le siège devant le château de Touvoye, dont la garnison royaliste incommodait fort les troupes de la Ligue et inquiétait même la ville du Mans. Claude d'Angcnnes avait confié la garde de ce château à un capitaine nommé Caban ou Guban. La place tint jusqu'au 21 juillet, et alors elle capitula. Caban reçut trois mille écus, et rendit les prisonniers qu'il avait faits de bonne guerre. Parmi ceux-ci on remarque Bernier, curé de Sillé. On résolut de raser le château; mais, en attendant, Lansac en confia la garde au capitaine d'Argenson, aux curés de la ville, de la Bazoge et de Sargé? Les royalistes
(1) Odolant - Desnos , Mémoires sur Alençon, t. II, 349, et passim.
560 histojiœ le l'église du MANS.
trouvèrent que Caban ne s'était pas bien défendu, et élevèrent de grandes plaintes contre lui.
Peu de temps après, le 4" août 4589, Henri III tomba sous le poignard de Jacques Clément, et expira le lendemain matin, en déclarant Henri de Navarre son héritier. La nouvelle de cette mort arriva au Mans le 8, et ne donna occasion à aucune démonstration. Tous les esprits comprirent que la situation se dessinait plus nettement. Sans doute le droit de succession appelait Henri de Bourbon au trône; mais l'immense majorité de la nation, appuyée sur un droit plus certain encore que celui de l'hérédité, refusait de reconnaître pour roi un prince hérétique, qui ne voulait donner aucun gage de son retour à l'Église. Aussi une partie des seigneurs, qui avaient suivi jusqu'alors sa fortune, se retirèrent de son armée. Claude d'Angennes et ses frères demeurèrent inébranlables dans leur attachement au Béarnais. Cette conduite n'était pas propre à rouvrir les portes du diocèse au prélat; et le parti de l'Union en devenait nécessairement plus ardent.
Aussitôt après la prise du château de Touvoye, Lan sac s'était rendu devant celui des Épichelières. Il avait avec lui environ deux mille hommes et de petites pièces de canon montées sur des roues. La noblesse royale de toute la province se réunit sous les ordres du seigneur de Bouille. On voyait dans ses rangs le comte de Créance avec le marquis de Yillaines, de Bourg-Neuf et de Hertré. Le 20 août ils vinrent attaquer Lansac; mais celui-ci s'étant retranché dans des lieux marécageux, les royaux ne purent l'en dépister; et le 22, après plusieurs escarmouches, les deux partis entrèrent en négociation ; et il fut convenu que le château des Epichelières demeurerait neutre, et serait mis entre les mains de Du Bois de Masquily.
Lansac s'achemina ensuite vers La Flèche avec trois cents bons chevaux conduits par du Piedufort et de Commerondes frères, du Pin, de Launay et de Gennes, et avec mille à douze cents arquebusiers, Il parvint à s'emparer de la ville; le château lui résista, et au bout de peu de
temps il fut même chassé de la ville, où il éprouva des pertes considérables, ainsi qu'à Mézeray, où le marquis de VilJaines et le capitaine Malherbe le poursuivirent. « Ce capitaine, dit Palma-Cayet, battoit l'estrade en ces quartiers-là avec vingt cuiraces et trente arquebusiers. » Il s'était jeté dans le château de Gallerande, et avait empêché Lansac de s'en saisir. Le capitaine ligueur désirait beaucoup s'emparer de cette place très -forte, pour se rendre maître de Clermont d'Amboise , à qui le fort appartenait []).
Après sa sortie de La Flèche, Lansac fît sa retraite au Mans. 11 y jouissait de la plus grande considération; et le conseil de ville lui accorda la somme énorme de quarante mille écus à prendre sur les tailles , en remboursement des dépenses qu'il avait faites à la prise de Touvoye, aux Épichelières et autres lieux. Boisdauphin était à Paris; à son retour il reçut des dénonciations contre Lansac, que l'on accusait de vouloir trahir et livrer la ville au roi de Navarre; peut-être sa popularité l'avait-elle rendu suspect au gouverneur, comme le dit Palma-Cayet. Quoi qu'il en soit, celui-ci le fît arrêter le 10 octobre dans l'église cathédrale, et l'envoya prisonnier au fort de Château-du-Loir, le confiant à la garde du sieur de Riablé, qui y commandait pour l'Union. Lansac ne resta pas longtemps dans cette position humiliante; il gagna des soldats, se rendit maître de la place , et retint prisonnier Riablé luimême.
Les hostilités se continuaient de toutes parts avec la même ardeur. La guerre de château à château recommençait : ainsi Marc de la Lande, de la paroisse du Bignon, avait pris les armes pour l'Union. Il prit, pilla et brûla le château de la Cropte, dont le propriétaire tenait pour le parti contraire (2). De tels faits se renouvelaient à tout moment, et sur tous les points. Beaucoup de haines
(1) Journal de Louvet, p. 160. — Palma-Cayet, Chronique novenaire, p. 193.
(2) Aug. Guayi des Touches, Chronique du Bignon, fol. 31 v. Ms.
BHÎ HISToliu; J'K L EGLISE DU ma.ns.
particulières assouvissaient leurs fureurs sous un déguisement. Vers la fin «lu mois d'avril une troupe de faux ligueurs s'empara du bourg d'Arquenay, qui appartenait à iNicolas d'Angen nés, pilla l'église, qui était fort riche, s'y livra aux profanations les [il us épouvantables et aux débauches les plus effrénées. Les royalistes ne manquèrent pas de publier une relation de ce fait, et l'amplifièrent sans doute de circonstances imaginaires : car cette pièce se trouve contredite par des témoignages de plus d'une nature, et aussi par le silence des historiens de la localité. Les royalistes imputaient ces sacrilèges profanations au capitaine Commerondes, «lequel, dit Lestoile, avec son «régiment avoit couru, pillé et ravagé tout le pays « d'Anjou et comté de Laval (1) ». Mais d'autres historiens royalistes, comme Palma-Cayet, parlent de ce capitaine et de ses exploits dans le Maine et l'Anjou, et ne rapportent rien qui puisse autoriser à porter une aussi grave accusation contre lui. Louvet et Bougard, si bien informés de ce qui se passait dans le pays, gardent sur cet événement le plus profond silence. Lestoile nous fournit l'explication de ces bruits, qui eurent plus de retentissement au loin que dans le pays. En même temps que Gommerondes soutenait le parti de la Ligue dans le comté de Laval, une armée huguenote cherchait à y établir l'autorité du roi de Navarre. Il est vraisemblable que des soldats de ce corps déguisés en ligueurs se seront livrés aux profanations que raconte Lestoile. On ne peut, dans tous les cas, les attribuer à des troupes qui donnaient tant de preuves d'attachement à la foi catholique, et qui devaient la respecter, au moins dans leur conduite extérieure. On a ajouté que ces brigands avaient porté à l'abbaye d'Évron les fruits de leur sacrilège pillage, et que les moines s'étaient empressés d'acheter ce butin; mais les premiers historiens de l'abbaye n'ont pas non plus mentionné ce fait, et les inventaires du trésor de ce monastère, inventaires fort
(1) Lestoile, Registre- Journal de Henri III, t. 1, p. 290.
détaillés et qui font connaître la provenance de la plupart des objets qu'ils énu nièrent, ne donnent aucunement lieu de soupçonner la réalité de cette allégation. Dans tous les cas, les moines d'Évron auraient pu très-légitimement, et même à prix d'argent, retirer des mains sacrilèges qui les profanaient les vases sacrés de l'église d'Arquenay.
Ajoutons encore un fait particulier relatif à ces temps si agités. On lit dans les Mémoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny : « Quelques mois auparavant le deceds dudit feu roy ( Henri III), le sieur de Ville-Luisant Louis Hurault mon nepveu, estant en garnison pour le service du roy au chasteau de Lassé dans le païs du Maine, et estant allé ouïr la messe en l'église de la ville, fut malheureusement assassiné dans ladite église, par l'alvertissement que le même prestre qui disoit la messe devant luy, en donna à ceux qui avoient dessein sur cette place (1).» C'est là sans doute une accusation bien formelle contre le parti de la Ligue, et de la part d'un grave personnage, un chancelier de France; toutefois elle se trouve formellement démentie par un acte authentique. Dans les articles de la capitulation signée à Toury et accordée par Henri IV à Pierre Le Cornu Du Plessis de Cosme, pour la reddition de Craon , en février 1598, nous lisons ce qui suit : «Plaise à Sa Majesté être compris au précédent article ( lequel décharge le commandant de Craon et ses amis de toute responsabilité ) l'entreprise faite au mois de juin 1589 sur le château de Lassay au pays du Maine, appartenant au sieur de Beauvais la Noque, mort du sieur de Villeluisant, commandant en icelui, et d'autres tant d'une part que d'autre tués à ladite entreprise en une chapelle proche dudit château, etc. » Rien ne ressemble moins à un guet-apens que cette attaque d'une armée de ligueurs venus de Craon jusqu'à Lassay pour s'emparer du château. D'après cela on peut se figurer l'état d'un pays que des corps de troupes opposés parcouraient ainsi dans tous les sens. Lassay fut
(1) Md moires de mess ire Philippe Hurault ,à Tan. 1589.
;,(;v HISTOIRE de l'églisi: DU hj
pria et perdu plusieurs fois par les divers partis, et il en lut de même de presque toutes les autres villes ou châteaux de la province. On cite comme une exceptiofl la ville de Sainte-Suzanne, qui ne fut prise qu'une seul.- fois. En vain Boisdauphin vint L'assiéger au mois d'août de cette même année 1580; il l'ut obligé de se retirer sans aucun succès et après des pertes considérables.
Lansac s'étant délivré de ses l'ers, se remit à la tète des troupes de l'Union dans le Maine. Bientôt les régiments de Bourg-le-Roy et de Sacetillon vinrent se joindre h lui, et il commença à faire une rude guerre aux garnisons royales du côté de la Touraine. Chàteau-du-Loir devint comme son quartier général, d'où il tenait en crainte jusqu'à la ville de Tours , ses efforts étant secondés par ceux du sieur de Marolles, qui avait pris Montrichard. Pour résister à ces incommodes voisins, le conseil qui s'était établi à Tours , sur la poursuite des sieurs de Souvré et de Montigny, forma une armée dont il remit le commandement à Claude de la Trémouille, duc de Thouars, prince de Talmont. Sacetillon, l'un de3 lieutenants de Lansac, s'était emparé du Grand-Lucé, et il y retenait prisonnières mesdemoiselles de Montafié , filles de la princesse de Gonti, comme des otages qui le mettaient en sûreté. Mais ses prévisions le trompèrent. La princesse de Gonti agit avec force auprès de Claude de la Trémouille; celui-ci envoya aussitôt le baron de Marconet et de Malherbe, avec un canon, pour déloger du Grand-Lucé Sacetillon et son régiment, qui était de plus de mille fantassins. Arrivés à Artuis, et n'y ayant pas rencontré les renforts qu'ils attendaient, Marconet et Malherbe n'osèrent attaquer Lucé; mais ils allèrent s'emparer du fort et de la petite ville de La Ghartre- sur -Loir, qui offrait moins de résistance. Courtroux, capitaine ligueur, fut obligé de se retirer; et Malherbe établit <<^ gens dans ce fort pour empêcher les courses de Lansac.
Durant ce temps de grands événements s'accomplissaient dans le reste du royaume. Le 21 septembre K>8(.> Henri de Navarre remportait sur le duc de Mayenne la
fameuse victoire d'Arqués. Dès lors Henri avait pris soin de relier entre elles, d'un bout de la France à l'autre, toutes les fractions du parti royaliste. Aussi ses affaires ne cessèrent de prospérer avec rapidité.
On tenait néanmoins encore au Mans et dans le reste de la province pour le parti catholique. Plusieurs Manceaux distingués succombèrent en défendant leur foi, entre autres de Sagon et de Saint-André, pour lesquels le chapitre, sur la requête des échevins, célébra un service solennel (9 octobre 1589). Il faut reconnaître néanmoins qu'une certaine division régnait dans la ville , et que Boisdauphin ne jouissait pas de la sympathie générale. Le 17 octobre deux échevins portèrent plainte au chapitre, de la part du gouverneur, contre un sermon prononcé la veille à Saint-Vincent par le chanoine d'Amboise, et dans lequel il prétendait avoir été outragé. Les chanoines cherchèrent à l'apaiser; mais leurs démarches ne réussirent pas, et il fallut en venir à une information juridique. Peu après ( 30 octobre ) le chapitre éleva des plaintes contre le gouverneur au sujet des vexations que les chanoines avaient à souffrir. Le ton sur lequel le chapitre formule ses plaintes annonce un vif mécontentement : il menaçait, si l'on n'apportait un prompt remède à ses maux, de se plaindre au duc de Mayenne ou au conseil établi à Paris. Enfin la nécessité de mettre la ville en état de défense et de faire subsister les troupes amena Boisdauphin à prendre des mesures qui irritèrent contre lui. Le 16 novembre, le chapitre assemblé députa vers le gouverneur pour se plaindre des torts et préjudices que souffrait journellement le public. Ces doléances étaient sans doute fondées et appuyées sur l'assentiment du grand nombre; mais il n'était plus au pouvoir de Boisdauphin d'y mettre ordre. Il fallait se préparera se défendre contre le roi de Navarre lui-même.
Après avoir tenté le siège de Paris, ce prince se repliait sur Tours. Dans le trajet il remporta de nombreux avantages, et prit plusieurs villes d'un ordre secondaire. Le
10 novembre, il investit Vendôme avec une bonne artillerie et une année sii fois plus nombreuse que la garnison
de la place. Celle-ci n'avait que des remparts qui tombaient en ruines; néanmoins les habitants résolurent de se défendre. Au bout de quatre jours Vendôme fut pii>; et le gouverneur Jean de Maillé-Benehart fut décapité. Le gardien des cordeliers, le P. Hobert Chessé, fut pendu, et il endura son supplice avec un courage qui étonna même les soldats huguenots. Des scènes d'horreur souillèrent durant deux jours entiers cette malheureuse ville. La seule nouvelle de la prise de Vendôme décida le même jour (20 novembre ) la garnison de Lavardin à rendre cette place. Montoire ne capitula que le 22, lorsque le roi en personne parut sous ses murs avec son armée. Sans s'y arrêter, Henri continua sa marche vers le Bas-Vendomois. En passant àTréhet, il y trouva les habitants de Villedieu et leur capitaine Charles Bigot, qu'il nomma gouverneur de la forteresse, en louant sa valeur et sa fidélité. Avant la fin du jour il était devant La Chartresur-Loir, qui se rendit sans combat; et le même soir, avec son incroyable activité, il courut en poste jusqu'à Tours, où il fit son entrée aux flambeaux , à minuit. Tout aussitôt, JYIontiïchard, qui avait résolu de se défendre, se rendit au Béarnais. Alors Lansac abandonna Chàteau-du- Loir, et se réfugia dans Touvoye , qui n'avait pas été démoli entièrement, comme le voulaient les habitants du Mans. Toutes les autres places que l'Union tenait le long du Loir se rendirent en quatre jours et se remirent entre les mains de Montigny, de Souvré et de la Trémouille. Le séjour du roi de Navarre à Tours fut pJus heureux encore pour lui , en ce que beaucoup de seigneurs, et même des prélats, et surtout les cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt, vinrent le reconnaître comme roi de France. Aucun état catholique n'avait encore voulu établir des relations avec lui; mais les ambassadeurs de Venise vinrent le féliciter sur son joyeux avènement à la couronne.
Henri de Navarre ne resta que quatre jours à Tours. Dès
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le samedi matin, 25 novembre, il en partit et vint à Chàteau-du-Loir rejoindre son armée. Le 26 il fit investir la ville du Mans par de Fargis, et il vint lui-même loger à Yvré-1'Évêque. Le27,ilse rendit au camp devant Écommoy, et, étant revenu à Yvré,il envoya le même jour sommer la ville du Mans de se rendre. Boisdauphin répondit que lui et tous ceux qui étaient dans la place étaient résolus à s'en-^ sevelir plutôt sous ses ruines que d'en sortir. Afin de montrer le sérieux de sa résolution, il fit mettre le feu à des maisons du faubourg de la Couture qui étaient en dehors des retranchements. Mais de Fargis survenant avec sa troupe sauva une partie des bâtiments que l'incendie allait dévorer. Bientôt après arrivèrent le baron de Biron et le sieur de Châtillon avec la majeure partie de l'infanterie royale, et dès la nuit même ils gagnèrent le retranchement, qui avait dix à douze pieds de hauteur, et aurait pu aisément attendre le canon. Dès lors le roi jugea qu'il aurait plus aisément raison de la place qu'il ne l'avait espéré d'après les préparatifs de résistance qui lui étaient connus. Le 28, Henri vint loger au faubourg de la Couture, et il s'empara de tous les autres faubourgs, excepté celui de Saint-Jean, qui ne fut pris que le 29. Toute la partie de ce faubourg qui a voisinait le pont du même nom avait été détruite par ordre de Boisdauphin. On continuait toujours avec la même ardeur de part et d'autre à préparer soit l'attaque soit la défense; à ce point que le roi de Navarre passa plusieurs nuits entières à disposer les parties du siège. Le 2 décembre, vers sept heures du matin, l'artillerie commençai battre les murailles de la place, et tout se disposait pour lui donner l'assaut avant dix heures. A ce moment les habitants changèrent de disposition, et forcèrent Boisdauphin à envoyer des parlementaires pour capituler. Boisdauphin obtint de se retirer avec la garnison. Avant deux heures de l'après-midi le roi de Navarre était maître du Mans. Cette conquête facile était due surtout au défaut d'accord qui divisait la ville; car il s'y trouvait plus de cent gentilshommes et vingt enseignes de gens de pied.
>r»X HISTOIRE DE l/ÉGLI.-h DD .MANS.
Ils commencèrent aussitôt à s'accuser les uns les autres d'avoir refusé le combat. En effet, il est surprenant qu'après
avoir dépensé plus de cinquante mille écus pour fortifier la ville et les faubourgs, avoir brûlé pour plus de cent mille écus de maisons dans les faubourgs, endommagé Le paj 6 de six fois autant, on se soit rendu dès la troisième volée de canon. Le roi, qui s'attendait à une lutte proportionnée à de tels préparatifs, avait réuni une armée considérable, où l'on comptait plus de cinq cents gentilshommes des provinces voisines et beaucoup de seigneurs de grande distinction. Ses succès précédents lui attiraient des adhésions de toutes parts, même de la part du haut clergé. A la fin de ce mois de décembre cent prélats sur cent dix-huit archevêques et évêquesque l'on comptait alors en France, avaient adhéré à la royauté du Béarnais (1).
(1) Poirson, Histoire du règne de Henri IV, 1. 1, p. 55.