‹ Histoire de l'Eglise du Mans (volume 3)Chapitre 44 sur 66 · SUITE DE L'ÉPISCOPAT DE CLAUDE D'ANGENNES · texte numérisé non relu

SUITE DE L'ÉPISCOPAT DE CLAUDE D'ANGENNES

Après la prise du Mans par le roi de Navarre , Claude d'Angennes y rentre aussitôt. — Mesures prises par le roi de Navarre pour préserver les églises et la ville du pillage. — La Ferté-Bernard se maintient dans le parti catholique. — Lansac essaie de surprendre Le Mans. — Sié^e de Brûlon. — Sablé est repris sur la Ligue. — Tentative des ligueurs sur Mayenne. — Siège de La Ferté- Bernard et autres places. — Laval assiégée par le duc de Mercœur; mort de Jérôme Gautier. — Jean de Beaumauoir de Lavardin, gouverneur du Maine pour le roi de Navarre; Boisdauphin gouverneur pour la Ligue. — La Ligue réduite à une guerre de partisans. — Les officiers royaux font éprouver des vexations aux chanoines. — Jean-François de Faudoas d'Averton, comte de Belin. — Défaite de l'armée royale près de Graon. — Succès des ligueurs dans le Maine. — Le maréchal d'Aumont envoyé dans le Maine par le roi de Navarre. — Prise de Mayenne et de Sablé. — Tyrannie du prince de Gonti et des troupes huguenotes. — Prise de l'abbaye de Bellebranche. — Ravages des troupes anglaises. — Bataille du Port-Ringeart perdue par les ligueurs de Laval.— Sablé surpris par le capitaine du Plan, ligueur. — États de la Ligue. — Rôle de l'évêque du Mans à l'abjuration de Henri IV. — Vaines tentatives de Boisdauphin pour relever la Ligue. — Réduction de Laval au pouvoir de Henri IV. — Soumission de Boisdauphin. — Le duc de Mercœur continue la guerre et inquiète le Maine. — Zèle de l'évêque du Mans et des chanoines pour le rétablissement de la discipline. — Parrains et marraines. — Opposition des curés au droit de luminaire. — Costume ecclésiastique. — Travaux de restauration à l'église cathédrale. — Causes de ruine pour la discipline des cloîtres. — Supplice des blasphémateurs. — Les sorciers. — Possessions.

Claude d'Angennes n'avait pas du moins attendu que la fortune couronnât les efforts de Henri de Bourbon pour se ranger sous son drapeau. Aussi Henri le traita avec une distinction toute particulière, et voulut qu'il entrât le premier de tous dans la ville soumise. ïl rétablit aussi son frère de Fargis en qualité de gouverneur de la province. On dit que ce fut par égard pour Claude d'Angennes que le prince prit de si exactes mesures pour préserver la ville, et surtout les églises, du pillage et de toute injure. Comme

son armée était composée en majorité de huguenote, et surtout de reltres, il fit tenir les portes de la ville fermées, et personne n'eut la permission d'y entrer. Il n'y \oulut pas loger lui-même, et demeura dans l'abbaye de la Couture, où il s'était d'abord établi. Il donna même un exemple frappant de son respect pour les choses saintes : deux soldats renommés pour leur bravoure ayant été convaincus d'avoir dérobé un calice, il les fit pendre sur-le-champ. 11 se montra généreux envers tous les habitants sans exception, et n'exigea qu'une somme de vingt- sept mille écus pour la solde des Suisses. Le clergé et tous les habitants vinrent lui rendre grâces et lui protester de leur fidélité. Le chapitre diocésain prêta le serment de fidélité au roi de Navarre le 7 décembre (1). Mais tous les chanoines ne subirent pas cette humiliation; plusieurs préférèrent l'exil et la détresse. Ceux mêmes qui restèrent au Mans surent conserver envers ces généreux confrères l'estime et la sympathie qu'ils méritaient; et ils s'opposèrent à ce que leurs prébendes fussent données à des étrangers. 11 leur fallut à cette occasion soutenir des luttes assez vives avec les magistrats; ils succombèrent même quelquefois; mais, après la conversion du roi, ils eurent la joie de chasser les intrus et de réintégrer leurs confrères dans les droits dont ils avaient été privés (2). Pour Claude d'Angennes, il se montra de plus en plus partisan du Béarnais; et lorsque Grégoire XIV déclara le roi de Navarre incapable de posséder la couronne de France (1591), l'évèque du Mans se mit à la tête des prélats qui protestèrent contre la bulle du Souverain Pontife (3).

Le roi de Navarre resta jusqu'au 8 décembre au Mans, et durant ce temps Beaumont-le- Vicomte, puis Sablé, Laval et Château-Gontier , qui étaient les principales places du pays, envoyèrent faire leur soumission. Lansac,

(1) Mss. de la bibliothèque du Mans, n° 55 (16).

(2) Archives du chapitre du Mans, B-15.

(3) Sponde, au 1591, n°« 7 et 8.

qui commandait encore dans le fort de Touvoye, vint le remettre entre les mains du prince, et lui prêta serment de fidélité. Alors Henri se dirigea vers Laval par Sablé, dont il reçut les clefs à son passage, et promit d'oublier le passé. Il fut harangué à la porte de Bouère par Nicolas Chaloigne, curé de Notre-Dame de Sablé. Les habitants de Laval avaient fait leur traité moyennant une somme d'argent (!).« Le Béarnais crut utile à sa cause de se rendre dans leur ville pour conforter la noblesse et les peuples du pays nouvellement réduits à son obéissance. » Il arriva le 9 décembre à Laval, et fut si satisfait de la réception qu'on lui avait ménagée, qu'il écrivit le lendemain au cardinal de Vendôme : « Je suis présentement arrivé en ceste ville, ayant esté arresté près d'une heure à la porte, pour ouïr tous ceux du clergé, qui m'y sont venu recepvoir avec leurs ornements, comme ont faict tous les aultres de ceste dicte ville, ayant eu le plaisir d'oïr chanter vive le roy en musique par les ecclésiastiques, avec le plus grand applaudissement du peuple que j'oy jamais. J'ay trouvé en ceste ville aulcuns des habitants de ma ville de Mayenne qui sont venus m'asseurer, de celuy qui commande en ladicte ville et des habitants, de leur obéissance (2). » On conçoit la joie du prince à se voir applaudir par le clergé catholique; mais un tel souvenir attriste les enfants dévoués de FÉglise. Trop souvent on doit se soumettre à la nécessité; mais il ne faut jamais agir contre le sentiment de sa conscience; le clergé de Laval ne pouvait désirer le gouvernement d'un prince hérétique; garder le silence eût donc été le parti le plus honorable.

Le roi de Navarre resta à Laval du 9 au 17 décembre. Durant ce temps, il reçut le prince de Dombes et plusieurs gentilshommes de Bretagne. Il trouva dans la ville les ligueurs que le maréchal d'Aumont avait expulsés d'Angers en 1588 et qui s'étaient réfugiés à Laval; il leur

(1) Palma-Cayet, Chronique novenaire.

(2) Lettres missives de Henri IV, t. III, p. 100.

:>7:> HISTOIRE de l'église I>U MANS.

permit de rentrer dans leurs foyers, S'il charma tout le monde par les saillies fines et délicates de son esprit, il scandalisa aussi les âmes honnêtes par des propos plus que Jégers. Passant dans le faubourg Saint -Martin, où Ton voyait les deux clôtures contiguës du couvent de Patience et de celui des cordeliers, il demanda quels étaient ces deux monastères qui n'étaient séparés que par un mur. I >n lui répondit que c'étaient la maison des clarisses et celle des religieux de Saint- François. — « Ventre-saint-gris! s'écria-t-il, le feu est bien près des étoupes. » Parole irrespectueuse pour deux maisons très- régulières, dit L'historien de Laval, et par cela même maladroite au sein d'une population foncièrement catholique. Henri de Navarre laissa pour gouverneur de Laval le marquis de Villaines et son lieutenant de Mignonville ; puis il se rendit à Mayenne, où il fut très-bien reçu, et s'assura du château, en y mettant une nouvelle garnison, mais laissant la ville à sa propre garde.

Aussitôt que le duc de Mayenne eut appris que le roi de Navarre allait se rendre à Vendôme, il renvoya tous les gentilshommes du Maine et autres milices de cette province pour la maintenir dans le parti de l'Union. Dagues de Comnène vint reprendre le commandement de La Ferté- Bernard, dont il était gouverneur pour l'Union. Sa garnison fut renforcée d'une compagnie d'arquebusiers à cheval, commandée par La Croix Coutereau ; et le comte de Brissac y vint aussi avec deux cent cinquante chevaux, dans l'espoir de garantir La Ferté et Le Mans. Ayant reconnu l'impossibilité d'introduire un renfort de garnison au Mans, il se renferma dans la première de ces places. Comnène faisait tous les jours quelque reconnaissance du côté du camp du roi, pour s'assurer de ce qui s'y passait. Les restes du parti royal, sous la conduite de Thische Schomberg, étaient logés à Connerré ; le comte de Brissac les surprit le 2 décembre au matin, leur enleva plus de trois cents chevaux, trois drapeaux et leur cornette, et se retira à La Ferté, sans avoir éprouvé de perte notable. Cet

exploit eut lieu au moment où le bombardement commençait contre Le Mans. Brissac se renferma avec Gomnène dans La Ferté. Cette place était la seule des provinces de Vendomois, Anjou, Touraine et Maine, où l'autorité du roi de Navarre ne fût pas reconnue (4). En quittant ces provinces, Henri croyait y avoir affermi son gouvernement ; il ne tarda pas à être tiré de son erreur.

Ses victoires précédentes ne lui avaient attaché que les cœurs de ses soldats; les villes et les campagnes étaient encore toutes à la Ligue. Elle obtenait des succès sous la conduite du duc de Mayenne, et était puissamment secourue par l'Espagne. Mais, le 14 mars 1590, la valeur du Béarnais, secondée des habiles manœuvres de Biron, remporta un avantage décisif dans les plaines d'ivry. Cette victoire, la plus brillante qui eût été remportée dans les guerres civiles de cette époque, jeta un grand éclat sur le prétendant : on le célébra partout comme un héros; et ses chances de succès ne furent plus douteuses. 11 faut dire toute la vérité : le chapitre du Mans chanta un Te Deum pour solenniser cette victoire. Il obéissait sans doute à la pression que Claude d'Angennes et ses frères exerçaient dans la ville (2). Le jour même où s'accomplissait ce fait d'armes mémorable, la ville du Mans fut sur le point de retomber aux mains du parti de l'Union. Après avoir été obligé de rendre Je fort de ToUvoye, Lansac s'était retiré au château de Ballon, qui appartenait à sa bellemère, la maréchale de Cossé. Quoiqu'il eût prêté le serment de fidélité à Henri de Bourbon, il ne laissait pas de s'environner ouvertement de ligueurs avoués. Rambouillet, qui commandait dans Le Mans à la place de Fargis, son frère, qui était à l'armée du Béarnais, l'avertit par lettre de demeurer fidèle à sa promesse; Lansac lui réponilit « qu'il seroit à jamais bon et fidèle serviteur du roi, et que

(1) l'alma-Cayet, Chronique novenaire, p. 196. — Lettres missives de Henri IV, t. III, p. 98, 105.

(î) Archives du chapitre.

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s'il s'accompagnoit des Touchcvaux, habitans au Mans, et d'autres telles gens de la Ligue, qu'il faisoit comme le bon charlatan qui compo?oit le bon tyriaque de vipères; » Il tâcha en même temps d'attirer à Ballon d'AUières et de

Malherbe, qui avaient leurs compagnies en garnison au Mans, et ne réussit pas. Ayant appris ensuite que le duc de Mayenne s'avançait avec des forces supérieures pour attaquer le roi de Navarre du côté de Dreux, il réunit luimême secrètement toutes ses forces, avec La Patrière de Beauce, de La Croix-Cotereau, de Pescheray, de Vaux, de La Pierre et autres chefs catholiques, et vint se loger au faubourg de Saint-Vincent. Il espérait surprendre la ville par un stratagème : des soldats déguisés en couvreurs devaient se présenter dès le matin chargés de gouttières, comme pour les réparations de l'église cathédrale; arrivés sur le pont, ils les auraient laissées tomber, et se seraient rendus maîtres de la porte. Ce dessein avait des chances de réussir; mais la précaution que l'on prenait à ce moment de faire sortir un sergent et quelques soldats pour exécuter une ronde avant d'abaisser le pont, le fit échouer. Cette patrouille découvrit quelques gens de Lansac; elle en tua un, et fit aussi des pertes. Aussitôt l'alarme fut portée dans la ville ; la garnison sortit, et poursuivit la troupe de ligueurs, qui s'enfuit jusqu'à Mamers. Ils ne furent pas longtemps dans cette place ; de Hertré, gouverneur d'Alençon, vint les y attaquer, et leur fit éprouver des pertes considérables. Lansac fut contraint, « avec les mieux montés, » de se retirer en Bretagne pour y rassembler de nouvelles forces.

Après cette alarme, les royaux qui tenaient la ville redoublèrent de surveillance; et l'on voit, par les divers récits, que les chanoines continuaient d'être chargés de la garde de la tour. Henri de Bourbon, qui ne pouvait être partout où ses intérêts l'appelaient, délégua au prince de Conti, seigneur de Bonnétable, la lieutenanee générale sur la Touraine, le Maine, l'Anjou, le Poitou, le grand et le petit Perche, le Berry, le Blaisois, le Vendomois, le Dunois,

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le Limousin et la Marche, et il lui donna en même temps une armée. Ce prince accourut à Tours aussitôt après la bataille dTvry, et voulut faire enlever la grosse couleuvrine du Mans; mais le conseil de ville déclara qu'il ne la donnerait que sur Tordre par écrit du gouverneur. Ainsi, s'il n'y avait pas une grande subordination dansle parti des ligueurs, le même inconvénient régnait dans le parti contraire, ou plutôt le conseil de villedu Mansrestait secrètement attaché à l'Union. Peu auparavant, les habitants avaient lait demander au Béarnais un rabais sur la somme de vingtsept mille écus qu'ils lui avaient promise lors de la capitulation et de la réduction de la ville en son obéissance ; on dit qu'ils obtinrent en partie l'effet de leur demande. En même temps que Lansac cherchait à se rendre maître de la ville du Mans, plusieurs gentilshommes du même parti dans les provinces du Maine et de l'Anjou, entre autres des Ghesnays, du Pin, de La Rochebouisseau, Charles de Biragues, de Corces et autres, qui avaient placé à leur tête de La Soulaye, s'emparèrent de la ville de Sablé, et arrêtèrent prisonnière Mme de Rambouillet, qui s'y trouvait. Le château était commandé par le capitaine de Landebry, qui s'y défendit fort bien. Toutefois les ligueurs s'emparèrent de la basse cour du château et de plusieurs forts, et cernèrent toute la forteresse. Ils ne purent néanmoins empêcher Landebry de donner avis à Rambouillet de la position en laquelle il se trouvait. Rambouillet convoqua toute la noblesse royale du Maine à venir au secours du château de Sablé. De Fargis arriva au Mans sur ces entrefaites, revenant de la bataille dTvry;ses autres frères, de Maintenon et de Ponguy,s'y trouvèrent aussi, ainsi que de Bouille, gouverneur de Clérac, et de L'Estelle, gouverneur de Mayenne, et beaucoup d'autres seigneurs; en sorte que la réunion des forces était considérable. Les ligueurs s'étaient aussi emparés de Brûlon, et s'étaient fortifiés dans le prieuré. De Fargis résolut de les en chasser, et dirigea la marche de son armée de ce côté. Voulant reconnaître par lui-même les lieux pour diriger l'attaque, il

lut atteint d'un coup d'arquebuse, et obligé de se retirer au Mans. L'armée, conduite par Rambouillet, continua le siège du fort de Brûlon. La garnison, après s'être vaillamment battue, fut obligée de se rendre à discrétion; et Rambouillet fit pendre le capitaine qui y commandait. Les ligueurs de Sablé, instruits de cette cruelle vengeance, pendirent deux prisonniers du parti du Béarnais. «Ce sont des œuvres de guerre civile, dit Palma-Cayet : tel en pâtit qui n'en peut mais. »

.L'armée royale reçut encore à Brûlon un renfort considérable. Le marquis de Villaines et d'Action lui amenèrent leurs troupes. La Rochepatras et La Patrière lui conduisirent d'Angers de nouveaux corps, et surtout du canon, quoiqu'on en eût déjà pris au Mans, mais de petit calibre, « comme d'une boule de mail. » La Rocbepatras et La Patrière furent élus maréchaux de camp; de Bcauregard commandait l'infanterie de l'ayant-garde, et de Malherbe celle de la bataille. Les ligueurs n'attendirent pas qu'on vint les attaquer, et firent une sortie contre leurs ennemis. Le combat dura neuf heures. On se battit avec un acharnement incroyable de part et d'autre, et à la fin les royaux furent obligés de se retirer à Saint-Denis-d'Anjou, sans avoir pu jeter aucun secours dans le château. Palma-Cayet assure qu'on regarda ce fait d'armes comme l'un des plus beaux qui eurent lieu durant ces troubles. Du côté de l'Union, de Coras, sergent du bataillon, fut tué.

Aussitôt après cette action, les ligueurs réparèrent leurs fortifications, qui avaient été endommagées, et se préparèrent à de nouvelles attaques. Les royaux avaient fait demander des renforts à La Bochepot, gouverneur pour le roi en Anjou. Il abandonna le siège de Brissac, et vint avec quelques troupes d'infanterie et de cavalerie et deux canons pris à Angers. Ils attaquèrent la place de Sablé le 8 septembre; elle leur fut livrée le jeudi 13 suivant. Il y avait eu plusieurs actions très-meurtrières; mais la ville n'eût pas été prise, si elle n'eût été trahie. On porte à sept à huit cents le nombre des ligueurs qui périrent dans

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cette journée à Sablé. Les royaux ne montrèrent aucun sentiment d'humanité; Je massacre, Je viol, le pillage régnèrent sans aucun obstacle dans cette malheureuse ville. On ne peut citer qu'un seul trait à' humanité qui les honore : Des Chesnays, qui était le principal chef des troupes de l'Union, se réfugia avec quelques autres dans la maison de madame de Rambouillet, qui leur sauva la vie. Plus heureuse que l'infanterie qui périt presque tout entière, la cavalerie conduite par La Rochebouisseau se retira en assez bon ordre (1).

Les royaux croyaient avoir réduit les ligueurs à ne plus remuer dans le Maine ; mais à peine s'étaient-ils dispersés pour regagner leurs garnisons, leurs terres ou l'armée du roi de Navarre, qui assiégeait Paris, que Lansac revint de Bretagne avec deux mille cinq cents fantassins et deux cents chevaux que lui avait prêtés le duc de Mercœur. Il amenait aussi avec lui de Vicques de Normandie, de Guébriant, de La Feuillée, du Bellay, et autres capitaines de l'Union. Arrivés à Gorron et à Ambrières, ils apprirent que le gouverneur de Mayenne, de L'Estelle, avait conduit sa troupe au secours du roi devant Paris, et ils résolurent de s'emparer de cette place. Lansac avait dans la ville des intelligences qui lui permirent de s'en rendre maître et d'assiéger le château. Le prince de Conti avertit immédiatement de L'Estelle de venir défendre la place qui lui était contiée. Celui-ci revint à marches forcées, et envoya de Lassay le capitaine du Motet et une compagnie de soldats pour renforcer la garnison du château ; ce qui lui réussit. De Hertré, gouverneur d'Alençon, vint rejoindre L'Estelle à Lassay. Leurs troupes réunies formaient deux cents bons chevaux et quinze cents fantassins. Avec ces forces, ils s'emparèrent d'abord du faubourg Saint -Martin sans éprouver beaucoup de résistance; et L'Estelle s'étant introduit jusque dans le château en passant la rivière à la nage,

(1) Journal de Louvet, p. 179. — Palma-Cayet, Chronique novenaire, p. i-2G et 227.

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trouva moyen d'y taire entrer une grande partie de ses troupes. Alors Lansac voulut se retirer secrètement; mais L'EstelleetHertrés'étant aperçus de son dessein, firent contre les troupes catholiques une terrible sortie. 11 périt beaucoup de monde de part et d'autre; on se battait avec une égale ardeur. Ceux de lTnion perdirent de douze à quatorze cents soldat?, parmi lesquels on remarque le baron de Montesson , les sieurs de La Bezaudière, de La Chevalerie, de Lurnois, de La Chapelle, de Beaumanoir et de Guébriant. Du côté des royaux les pertes furent moins grandes; on y remarque surtout parmi les morts les sieurs de Charnières, de Perenaut et de Coulonges. L'armée de l'Union fut dispersée; Lansac se retira en Bretagne, et ne revint plus dans le Maine, du moins pour y faire la guerre.

Le siège de La Ferté-Bernard est l'un des faits les plus mémorables de cette époque. Dès le commencement des guerres, cette ville qui reconnaissait pour son seigneur Charles de Lorraine, duc de Mayenne, s'était signalée par son attachement à la cause catholique. On pense qu'elle fut miraculeusement protégée par la Mère de Dieu sa patronne dès Tannée 1580. Elle devint un centre de ralliement pour les soldats de l'Union, et ils en sortirent à diverses reprises pour aller attaquer les reitres qui occupaient Ceton, et les huguenots, maîtres de Bonnétable (158(5). Nous avons déjà raconté l'attaque des ligueurs de La Ferté contre les reitres deConnerré. Mais en 1590, le prince de Conli, qui ne s'était encore signalé par aucun exploit depuis que le Béarnais lui avait remis le commandementsur nos provinces, résolut de se rendre maître de cette ville. Elle était, comme nous l'avons vu, défendue par Dagues deComnène, de la famille des anciens empereurs de Constantinople. Résolu de se défendre, et d'ailleurs soutenu par l'assentiment général de la population, ce capitaine lutta longtemps de courage et de ruses avant de capituler. Une partie des faubourgs fut sacrifiée pour garantir ce qui était entre les murailles, et l'Hôtel- Dieu fut dévoré par l'incendie comme le reste; il n'y eut que la chapelle de Saint -Julien qui fut préservée des

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flammes. Les adversaires mêmes du parti catholique ont rendu cette justice à Comnène, qu'il fît tout ce qu'il était possible de faire pour repousser les ennemis. Aussi le prince de Conti, qui tenait à ne pas échouer dans sa première entreprise en nos contrées, non content de s'être fait accompagner des capitaines de L'Estelle, de Yillaines, de Hertré, de Malherbe, de Fargis, de Bouille et autres, voyant qu'il n'avançait pas, fit venir d'Angers La Rochepot et le fils du prince de Guémené, qui lui amenèrent deux gros canons et des munitions considérables. Néanmoins l'une des ruses de Comnène ne lui réussit pas. Il avait l'ait sortir dans la campagne quelques soldats armés sous des habits de femmes; les troupes royales se dirigèrent de leur côté sans armes et sans aucune précaution; mais René de Bouille, l'un des plus habiles capitaines qu'ait produits le Maine, soupçonnant le stratagème, vola au secours de ses gens, et força les ligueurs à rentrer clans la ville après une perte considérable. C'est à cette occasion que Henri de Navarre écrivit au prince de Conti : « Le Manceau a donc « été plus fin que le Grec; jel'ay toujours cogneu pour aussy « ad visé que valeureux. » A la fin néanmoins, Comnène n'ayant pas reçu les secours qu'il attendait de La Bourdaisière, qui commandait dans Chartres pour l'Union, et voyant les troupes du prince de Conti se fortifier chaque jour, comprit qu'il fallait se rendre. Les femmes, craignant avec raison la brutalité des soldats royaux, insistèrent surtout pour la reddition de la place. Il est certain que la troupe de La Rochepot surtout était mal famée pour sa cruauté, sa lubricité et son ardeur à piller les églises. D'ailleurs Gandin, bailli de La Ferté, commençait à lier des relations avec le priucc de Conti. Les conditions que celuici accorda à Comnène furent des plus honorables : il sortit de la place accompagné de tous les gens de guerre et de tous ceux qui voulurent les suivre avec armes et bagages; les habitants demeurèrent paisibles en leurs maisons, en promettant fidélité au roi. Les créanciers de la ville auxquels Comnène s'était rendu garant pour les gens de

guerre, furent payés par le prince ; Comnène reçut cinq cents écus pour distribuer aux blessés; il emmena tous les prisonniers qui n'avaient pas payé rançon, et lui-même et tous ceux qui le suivaient avaient deux mois pour aller et venir partout où bon leur semblait, sans pouvoir être inquiétés pour leurs démarches (1).

C'étaient partout les mêmes scènes. Dans le Passais , Jean Mallard de La Motte, gouverneur d'Essey, s'était mis à la tête d'une troupe de paysans, connus sous le nom de Lipans, et soutenait le parti catholique; mais les ennemis, les seuls qui nous aient transmis quelques notions sur lui , l'accusent d'avoir employé des moyens trop violents. On le trouve rançonnant les environs de Domfront, de Bellême, de Séez et le bourg de Mantilly, dans cette année 1590. Après le siège de La Ferté, Hertré le poursuivit si vivement dans Essey, qu'il le força de capituler (2).

Laval resta au pouvoir des royaux ; mais il fut sur le point d'être pris par le duc de Mercœur, qui vint pour s'en emparer. Jérôme Gautier, sieur des Goyers, sénéchal de Laval, sortit à la tête de la milice bourgeoise, obtint un succès contre les troupes du duc, et fit plusieurs prisonniers. Mais des revers succédèrent bientôt, et Gautier lui-même tomba aux mains du duc de Mercœur. Celui-ci allait probablement s'emparer de la ville, si le prince de Conti n'eût envoyé au secours de la place, aussitôt après la prise de La Ferté, de L'Estelle, qui amena des troupes. Mercœur, voyant Villaines et de L'Estelle à la tête de forces considérables, se retira à Nantes. Durant ce temps-là, le prince de Dombes, qui commandait les troupes royales en Bretagne, assiégeait Châtillon, entre Fougères et Vitré, et s'en rendait maître par l'habile tactique de du Mats, sieur de Terchant, et de Montmartin, chargé de la direction de l'artillerie.

(1) Journal de Louvet, p. 173. — Palma-Cayet, Chronologie novenaire, p. 229. — Lettres missives de Henri IV, t. III, p. 192. — Charles, Description de La Ferlé-Bernard, p. 113, 129, 143 et 145.

(2) Odolant-Desnos, Mémoires historiques sur Alençon, t. Il, p. 35*. — Caillebotte, Essais historiques sur Domfront, p. 88.

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Durant les pourparlers pour la reddition de la place, les deux cents catholiques qui la défendaient furent traîtreusement assaillis et presque tous taillés en pièces. Cette nouvelle, quand elle arriva au duc de Mercœur, excita son indignation. Le bruit s'étant répandu à Nantes en même temps que les royaux à Lavai mettaient à mort leurs prisonniers, il ordonna par représailles de pendre Gautier à la grille du château. Gautier était un jeune homme d'un esprit agréable et orné, habile à jouer des instruments, et dont les qualités avaient plu au duc, qui lui laissait plus de liberté qu'aux autres prisonniers. Dans l'explosion de sa colère, il le sacrifia néanmoins. On dit que le sénéchal de Laval jouait, lorsqu'on lui apporta sa sentence, et qu'il demanda à terminer sa partie avant d'être livré au bourreau; ce qui lui fut accordé. Il avait suivi les doctrines protestantes; mais au moment du supplice il demanda un confesseur et mourut catholique. Il venait d'expirer, lorsque des nouvelles plus certaines apprirent que les prisonniers faits par les royaux de Laval n'avaient rien eu à souffrir.

La Bourdaisière, gouverneur de Chartres pour la Ligue, n'avait pu secourir La Ferté, mais il parvint à s'emparer de Châteaudun. Cette place occupée par ceux de l'Union incommodait fort les troupes du roi de Navarre ; aussi le prince de Conti alla-t-il l'assiéger aussitôt après la prise de La Ferté. Il parvint à s'en rendre maître, grâce au secours que du Fargis lui amena du Mans. Aussitôt que les ligueurs duVendomois avaient vu leur parti maître de Châteaudun, ils avaient repris courage , et en peu de temps tout le pays leur appartenait. Du Fargis, en revenant de la bataille d'Ivry, reprit Montdoubleau, qui faisait partie de son gouvernement; mais le reste des forteresses du pays restait à l'Union. Le prince de Conti vint à la fin de l'année assiéger Savigny-sur-Braye, etforça Pescherayàlerendre. Le siège de Lavai din, défendu par du Vignau, fut long et meurtrier. Conti avait appelé à son aide Souvray, La Rochepot, de Pouilly, du Fargis et plusieurs autres capitaines. Du Fargis, qui avait amené trois compagnies de la garnison du

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Mans, voulant reconnaître une tour où les siens avaient fait une approche, lut atteint d'un coup d'arquebuse en la même jambe qui avait été blefiflée à Brùlon. Rapporté au Mans sur un brancard, il expira le 9 novembre. « C'était, dit Palma-Cayet, un brave et vaillant seigneur, et qui était pour parvenir par les armes aux plus grandes dignité-. » Le siège de Lavardin fut long; du Vignau et les siens se détendirent bravement ; à la lin ils capitulèrent et sortirent armes et bagues sauves. Le château de Lavardin fut démantelé, ainsi que ceux de Montuire et de Savigny. Le prince de Conti conduisit de là son armée en Poitou, en sorte que le Maine demeura tranquille durant toute Tannée suivante. Notre illustre compatriote, le poëte Robert Garnier, l'un des pères du théâtre français et l'un des soutiens du parti catholique dans notre province, fut si vivement touché du spectacle des désordres sous lequel notre diocèse semblait succomber, qu'il ne put supporter de tels chagrins et mourut de tristesse (1590).

Par la mort de du Fargis le titre de gouverneur du Maine se trouvait vacant. Le roi de Navarre le donna à Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin, comte de Negrepelisse, très-connu dans l'histoire de ce temps sous le nom de maréchal de Lavardin. Il était fils de Charles de Beaumanoir et de Marguerite de Chaources. Il naquit en 1551, et fut élevé avec le iils de Jeanne d'Albret. Dès l'âge de dix-huit ans, il se trouva placé à la tête des armées. En 1569, il était au siège de Poitiers dans l'armée des huguenots. Son père avait été l'un des plus zélés partisans delà secte nouvelle, et le maréchal de Lavardin fut élevé dans les croyances de sa famille; après la mort de son père, il se fit catholique. Toutefois il est difficile de dire s'il fut jamais sincèrement attaché à aucune confession religieuse; car durant tout le temps des guerres il passa continuellement d'un camp à l'autre, aussi souvent que les chances de fortune le lui conseillèrent. On le voit arriver en même temps que le Béarnais, son compagnon d'enfance, à Saumur, et bloquer avec ses gens les forteresses de la Ligue;

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plus tard il se joint au duc de Joyeuse en Poitou, et charge les huguenots en vétéran de la monarchie; il s'approche du duc de Mayenne, retourne en cour, puis un matin frappe au camp de Mercœur pour s'esquiver le soir en société du marquis de Belle-Isle. Partout il eut des querelles et des aventures qui attirèrent sur lui l'attention. Du reste, pour l'éclat militaire, il n'avait son pareil ni à la cour ni à la Ligue. C'était le boute-feu de l'armée. Outre sa valeur personnelle, il était encore soutenu par la puissance de sa famille, qui faisait très-grande ligure dans le royaume, et en particulier dans le Maine. Le roi de Navarre sentit la nécessité de s'attacher un seigneur de cette importance. Lavardin avait déjà la survivance du gouvernement de Poitou, confié à son oncle maternel, seigneur de Malicorne. Henri lui donna encore le gouvernement de Saint-Denis en France, puis celui du Maine et du Perche (1590), l'honora du collier de ses ordres (1595), le fit maréchal de France (d 593), et érigea sa terre de Lavardin en marquisat. En 1602 Henri IV confia à notre maréchal le commandement de son armée en Bourgogne; l'année précédente il lui avait accordé l'évêché du Mans pour Fun de ses fils âgé de dixsept ans et déjà pourvu de bénéfices importants. Le maréchal de Lavardin était l'un des sept seigneurs assis dans le carrosse de Henri IV lorsque ce prince fut assassiné. Depuis il remplit les fonctions de grand maître au sacre du roi Louis XIII , et fut envoyé ambassadeur extraordinaire en Angleterre (1612). A son retour il mourut à Paris, en novembre 1614.

De son côté, la Ligue continuait de regarder Boisdauphin comme gouverneur du Maine. Ce pays ne fut le théâtre d'aucun événement important durant le cours de cette année : seulement il fut à plusieurs reprises rançonné par des troupes de ligueurs qui venaient d'Orléans, où commandait alors Dagues de Comnène, l'ancien défenseur de La Ferté-Bernard (I). Aussi voyons-nous les chapitres et

(1) Palma-Cayet, Chronologie novenaire, p. 318. — Collection universelle des mémoires, etc., t. L VIT, p. 155, 220,

584 histoire de l'église bu m.ans.

les abbayes obligés cette année, comme les précédentes et celles qui suivirent, de faire des remises à leurs fermiers ruinés par les guerres. A ces ravages vinrent se joindre des maladies contagieuses (1593 et 1594), qui désolèrent une partie de la province (I). Les chefs du parti catholique si affaibli étaient réduits à une sorte de guerre de partisans. Boisdauphin lui-même se contenta de prendre Daon et plusieurs petites places des environs, n'osant pas attaquer les villes (avril 1591 ); encore ces localités lui furent-elles enlevées peu après (mai) par le prince de Conti. Néanmoins, à la fin de Tannée (décembre), se voyant secouru par le duc de Mercœur, il fut sur le point de mettre le siège devant Château-Gontier. Cette place était au pouvoir d'un gouverneur huguenot, nommé de La Lande, de Niafles, qui est surtout connu par les actes de tyrannie qu'il exerçait contre les populations. Il voulut brûler l'hôpital de Saint-Julien; et les injonctions les plus formelles de La Rochepot et de Puicharic ne purent l'empêcher de réduire en cendres une partie des faubourgs de la ville (2). Au Mans et dans les autres places on redoublait de surveillance, et les efforts des chanoines pour se faire décharger de la garde de la grosse tour, du moins pendant la nuit, ne réussirent pas ( 10 décembre 1590 — 27 mars 1591 ). Du reste, de Vau, puis du Moulins, lieutenants du gouverneur, n'épargnaient pas les actes vexatoires à l'égard du chapitre. Sous le prétexte que les chanoines n'avaient pas prêté le serment de fidélité au roi, les officiers publics se saisirent de plusieurs de leurs maisons; les opprimés en appelèrent au privé conseil et produisirent l'expédition de la prestation de ce serment (17 et 15 décembre 1590). Le chapitre protesta à sa manière en accordant les rétributions ordinaires à plusieurs de ses membres qui avaient été exilés pour leur attachement au parti de lTnion (10 octobre 1590); et plus tard (2 décembre 1591) le chanoine Hérault ayant été mis en prison pour la même

(1) Annales paroissiales de Neau, p. 67.

(2) Journal de Louvet, p. 181, 188 et 189.

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cause, ses confrères firent toutes les démarches possibles pour sa délivrance. Le clergé se trouvait parfois soumis à de rudes épreuves, comme lorsque du Moulins le força à chanter un Te Deum pour la prise de Noyon par l'armée du roi de Navarre (28 août J 591 ), et lorsque le sénéchal le contraignit à installer le grand archidiacre à la place de Négrier, l'un des chanoines absents pour la Ligue (3 juin 1592). Lavardin lui-même jne se montrait pas moins despote dans son gouvernement, même dans les affaires purement civiles; ainsi on le voit nommer de sa propre autorité les échevins de la ville (2 mai 1591), quoique les paroisses eussent le droit incontestable d'élire ces officiers. Il redoutait sans doute que les élections n'amenassent à la tête de l'administration municipale des hommes dévoués au parti catholique. La population était soumise à la corvée pour le travail des fortifications que dirigeait Lavardin, et le clergé ayant été imposé d'une manière disproportionnée à ses ressources, et ayant refusé de payer la taxe, vit son temporel saisi (1591-1593). Tel était Je sort du clergé dans notre diocèse durant les années les moins calamiteuses de ces guerres. En même temps le roi de Navarre recevait des troupes du Maine pour soutenir sa cause (1); tandis qu'un illustre enfant de notre province, Jean-François de Faudoas d'A verton, comte de Belin, se signalait dans les rangs de la Ligue. Ce fut lui qui reçut du duc de Nemours le commandement de Paris ( 1591 ), et qui, par ses sages dispositions, rendit inutiles les tentatives que fit le Béarnais pour s'emparer de la porte Saint-Honoré(2).

Depuis 1589, la petite ville de Graon était au pouvoir de la Ligue, et par sa position elle était un grand embarras

(1) Lettres missives de Henri IV, t. III, p. 388 et 537.

(2) Palma-Cayet, Chronologie novenaire, p. 250. — Collection universelle des mémoires, etc., t LI, p. 7'», 159, 188, 204, et passim ; t. LX, p. 422; t. LXI, p. 231. — Lettres missives de Henri IV, t. IV, p. 70.

586 HISTOIRE DE L'ÉGLISE l)lT MANS.

pour les royaux du Maine, <le l'Anjou et de la Bretagne. Pierre Le Cornu, seigneur du Plessis de Oosmes (1), y commandait, et faisait des courses fréquentes dans les provinces voisines. Aussi le prince de Dombes et le prince de Conti résolurent, au commencement de 1592, de se débarrasser d'un ennemi aussi incommode. Us lirent des préparatifs comme pour une grande expédition. Us réunirent six mille sept cents hommes d'infanterie, huit cents de cavalerie et treize pièces de canon. La place n'était défendue que par quatre cents soldats et deux cents habitants; mais tous étaient résolus à résister jusqu'à la dernière extrémité. Leurs adversaires étaient si puissants, qu'ils les auraient bientôt réduits; mais il régnait peu d'ordre parmi eux. Dès le commencement, l'ennemi, s'étant emparé du prieuré et du faubourg de Saint-Clémentr essaya d'y mettre le feu ; mais il fut repoussé par une vigoureuse sortie des assiégés. Quarante jours s'écoulèrent avant que l'artillerie fût en état de battre les murailles. Durant ce temps, le duc de Mercœur, averti par La Courbe de Brée, ancien confident des princes de Conti et de Dombes, mais qui venait de passer au parti catholique, approchait avec une armée de six mille hommes, dont trois mille Espagnols. Parmi

(1) Selon la généalogie des Quatrebarbe3, la famille Le Cornu des Haies, qui possédait la seigneurie de Cosmes, descendait d'un Robert le Diable, fils d'Aubert, duc de Neustrie, sous le règne de Pépin le Bref (752-768). Sa cruauté et ses brigandages lui méritèrent le surnom de Diable, et le firent déshériter par son père. Après avoir mené longtemps une vie de désordre, il se convertit, se maria et eut plusieurs enfants dont les descendants furent chassés de Normandie par Guillaume le Conquérant. Ils se réfugièrent à Brée, dans le Bas-Maine, et s'allièrent aux plus nobles familles du pays. Quoi qu'il en soit de cette histoire, cette famille • retint le nom de le Diable jusqu'au comnioiuvimut du xive siècle. En 1330, Renault le Diable, seigneur de la Barbottière près de Laval, changea son nom en celui de le Cornu, « afin, dit le marquis de La Rongère dans ses mémoires manuscrits, de le rendre plus humain. » Il légua une rente de dix livres tournois aux bénédictins de Saint-Jean de Chàteau-Gontier. Celte famille produisit plusieurs prélats dont nous aurons bientôt à parler.

CLAUDE d'aNGENNES. 587

les seigneurs qui l'accompagnaient on trouve Boisdaupliin, Gabriel de Goulaine, René de Champagne, seigneur de La Motte-Ferchaud, René d'Andigné, seigneur d'Angrie, René Duchesne, seigneur de Loncheraye, Pierre Pierres, seigneur de la Gérandière, Jacques de Sévigné, seigneur de Ghampiré-Ba raton, et un grand nombre d'autres. La marche de cette armée avait été si secrète, qu'elle était déjà à trois lieues de Craon que les assiégeants n'en avaient encore aucun avis. A cette nouvelle, ils résolurent aussitôt d'envoyer l'artillerie à Château -Gontier, et de sauver comme ils pourraient le matériel de leur armée. 11 n'y eut pas moyen; les lansquenets et les recrues normandes avaient si bien rançonné le pays, qu'il fut impossible de se procurer assez de bœufs. On noya une pièce dans la rivière, on enfouit les boulets, et l'on sauva le reste comme on put. Le dessein de Mercœur n'était pas délivrer bataille, mais seulement de délivrer la place. Toutefois, connaissant le désordre qui régnait dans l'armée ennemie, il résolut de la poursuivre clans sa retraite sur Château-Gontier. Pris en flanc par Boisdauphin, le prince de Dombes, qui commandait l'avant-garde, se défendit avec valeur et habileté, mais ne put entraîner ses troupes effrayées. Les munitions vinrent bientôt à manquer; les soldats chargèrent leurs arquebuses avec les boutons de leurs pourpoints. La déroute fut complète. Les princes de Conti et de Dombes se retrouvèrent à Château-Gontier, où ils étaient parvenus par des chemins différents. Ils laissaient six cents hommes sur le champ de bataille. Toute l'artillerie et trente-cinq cornettes ou enseignes avaient été prises par Mercœur et Boisdauphin (23 mai 1592). On comptait néanmoins dans l'armée des royaux la fleur du parti dans nos contrées : outre les deux chefs, on y voyait encore le duc de Montbazon, d'An ville, de Rambouillet, de Bouille père et fils, le marquis de Villaines, le comte de La Suze, d'Avaugour, de L'Estelle, de Puicharic, de Racan, de Prunaus et autres gentilshommes de marque. Aussi Henri de Navarre, écrivant au duc de Montmorency, parle avec une profonde

588 HISTuinE DE L'ÉGLISE DU MANS.

douleur du malheur arrivé aux siens dans cette circonstance (1).

Ce prince avait raison de déplorer l'échec arrivé à son parti; car les vainqueurs surent tirer avantage de leur victoire. Par leur conduite imprudente, Gonti et de bombes favorisèrent ce succès du parti catholique; le premier s'en alla à Angers, sans pourvoir à la défense de Chàteau- Gontier; et le second s'en retourna précipitamment à Vitré. La Lande de Congrier, laissé dans Chàteau-Gontier sans garnison, se rendit aux premières sommations de Mercœur. Le marquis de Villaines n'opposa pas plus de résistance à Laval, où les deux tiers des habitants se prononcèrent hautement pour l'Union. Mercœur et Boisdauphin y établirent pour gouverneur le colonel Commerondes. Sainte- Suzanne, sommée par Mercœur de se rendre, résolut de se défendre, et le duc ne jugea pas à propos de l'assiéger; mais Boisdauphin étant venu un peu plus tard, elle se rendit, et le drapeau de la Ligue flotta un moment sur ses remparts. Mayenne fut assiégée (4 juin) par le marquis de Belle-Isle, fils du maréchal de Raiz, et se rendit au bout de trois jours (7 juin) entre les mains de Boisdauphin. La ville et les faubourgs furent pillés. Boisdauphin alla ensuite chercher un détachement anglais qui ravageait le Maine du côté de la Normandie, sous la conduite du général Norris. Il surprit ces pillards à Ambrières, les battit complètement, s'empara du commandant et de sept drapeaux, puis rentra à Laval, dont il prit lui-même le commandement. Il envoya aussi surprendre Sablé, et s'empara du château et de la ville. Ainsi, comme l'observe Palma- Cayet, Boisdauphin qui, au commencement de cette année 1592, n'avait aucune ville de retraite, se trouva maître de Laval, Mayenne, Chàteau-Gontier et Sablé, d'où il incommodait fort les royaux du Maine et de l'Anjou.

Le roi de Navarre, alarmé de la tournure que prenaient ses affaires dans l'Ouest, envoya le maréchal d'Aumont

(1) Lettres missives de Henri IV, t. III, p. 639.

CLAUDE d'aNGENNES, 580

dans ces quartiers. En arrivant dans le Maine, le brillant guerrier appela à lui tous les gouverneurs. ;Lavardin lui amena aussitôt des troupes, des munitions et deux grosses pièces de canon. Il reçut des secours semblables d'Angers et de toutes les villes voisines. Ainsi fourni , d'Aumont s'avança sur Mayenne, qui se défendit avec intrépidité, et ne se rendit qu'au bout de quinze jours de tranchée ouverte (45 août). Les assiégés sortirent bagues sauves avec permission de se retirer à Laval et dans le voisinage. Avec les troupes que d'Aumont commandait, plus de cinq mille hommes, et surtout l'artillerie dont il disposait, la lenteur de ce siège doit s'expliquer par un calcul. Il s'agissait d'att irer Boisdauphin au secours de la ville, et d'écraser en lui l'insurrection du Maine. Celui-ci reconnut le piège, et, domptant son ardeur belliqueuse, se parqua opiniâtrement dans Laval. Le maréchal se disposait à l'y investir, et le prince de Dombes lui avait député Montmartin, gouverneur de Vitré, pour le solliciter à cette entreprise. D'un autre côté Duplessis-Mornay entreprit le siège de Rochefort pour faire diversion. Les habitants d'Angers, qui tenaient beaucoup à voir ce poste important arraché aux braves frères Heurtaut de Saint- Oirange et aux ligueurs, sollicitèrent avec instances le maréchal de venir les seconder. D'Aumont, sensible à leurs offres et ne comprenant pas l'ensemble des combinaisons de Duplessis-Mornay, tourna le dos à Laval et à Ghâteau-Gontier, et courut à Hochefort (1).

Les collègues du maréchal d'Aumont avaient mieux senti que lui la nécessité pour les royaux de s'attacher à notre province. Le prince de Conti y revint bientôt, mais n'y obtint pas grand succès. Cependant, aidé de Puycharic, il reprit Sablé et les places voisines (2). 11 rétablit comme gouverneur du château de Sablé Landebry, dont le nom est resté dans le pays, où il rappelle encore la violence et

(1) Mémoires de Mme Duplessis-Mornay, p. 244.

(2) Journal de Louvet, p. 272.

la tyrannie. Depuis 1580, ce gouverneur était la terreur de la contrée; il dépouillait les églises de leurs ornements les plus précieux, et n'épargnait pas les biens, et même les personnes des particuliers. Il s'empara entre autres des cloches du prieuré de Solesmes, pour en tondre des canons. Le prince de Conti ne le cédait en rien à Landebry en l'ait de violence et de tyrannie. Ses troupes étaient si universellement redoutées, que le 13 février 1592 il y eut une assemblée de ville au Mans pour aviser aux moyens d'empêcher le prince et son armée d'approcher de la cité. Le 19 suivant, le chapitre envoya des députés au prince pour le détourner de venir. Il ne parait pas, en effet, qu'il se soit approché du Mans; mais le 4- mars la ville dut lui fournir une taxe considérable ; le chapitre fut imposé pour quarante écus. Chaque partie de la province avait les mêmes traitements à redouter des troupes huguenotes. Le Craonais et les pays circonvoisins furent désolés par les troupes royales. Déjà l'abbaye de la Roë avait été pillée par les calvinistes ; elle le fut encore de nouveau par les soldats des princes de Dombes et de Conti, la veille même du jour où le duc de Mercœur les mit en déroute (1).

Après les brigandages exercés par la troupe huguenote de Bressault dans l'abbaye de Bellebranche (15(37), le monastère fut réparé, mis en état de défense au moyen de douves larges et profondes, et transformé en une espèce de citadelle, où les habitants des environs vinrent en armes se réfugier, se tenant sur la défensive, et ne se risquant à sortir qu'en bateau. Tenus en sécurité par ces précautions, les habitants de l'abbaye n'aperçurent pas le piège qui leur était tendu : des soldats, sous la conduite du capitaine d'Andigné, s'étant déguisés en paysans, se rendirent maîtres du bateau et du monastère sans être reconnus (5 juillet 1592). Lorsque la garnison de Sablé arriva au secours de l'abbaye, les envahisseurs venaient de décamper. Lavardin mit une garnison pour garder ce poste ; mais

(1) Collection D. Housscau, n° 75G2.

Cette précaution fut à peu près inutile, car quelques jours après, d'Andigné revint à la charge, s'empara une seconde fois de Bellebranche, fit la garnison prisonnière, et l'envoya à Château-Gontier. Landebry, instruit de la prise de l'abbaye par les 1 igueurs, mit en campagne un corps de troupes sous les ordres du capitaine Le Fresne qui, après une attaque vigoureuse, se rendit maître de l'église et de la maison conventuelle, et força les ennemis à se réfugier dans le logis abbatial, où il les combattit sans relâche durant deux jours, après lesquels ils se sauvèrent pendant la nuit. Mais les royaux, maîtres de cette forteresse, prirent eux-mêmes le parti de l'abandonner. Toutefois, ils ne battirent en retraite qu'après avoir chargé plus de cent voitures d'effets précieux. La seule grâce qu'ils accordèrent aux moines fut de composer avec eux pour le rachat de l'argenterie de leur église ; ce rachat, fixé à la somme énorme de cent soixante écus, ne put s'acquitter que par l'emprunt que firent les religieux de pareille somme à la dame de l'Hermale (1). Ces dernières circonstances, rapportées par les historiens les moins favorables au parti catholique, prouvent que les pillages attribués par eux aux ligueurs ont été peu de chose en comparaison des leurs.

Les contrées du diocèse qui souffrirent le plus des désordres de cette année, furent le Bas-Maine et le Passais^ que ravagèrent les Anglais conduits par le comte d'Essen au secours des huguenots. Domt'ront,Landivy, Ambrières, Gorron, Ernée et le pays voisin connurent toutes les horreurs que la guerre traîne à sa suite. Mayenne, étant tombée au pouvoir de ces étrangers et des troupes de Conti et d'Aumont, se vit livrée aux plus affreux traitements. Les églises de Notre-Dame et de Saint -Martin furent pillées, ainsi que celles des paroisses voisines, où les habitants avaient caché ce qu'ils avaient de plus précieux. Les abbayes de Lonlay el de Fontaine- Daniel attirèrent la fureur de ces bandes hérétiques. Les religieux de cette der-

{[j Jules Clerc, Histoire de l'école de La Flèche, p. 75.

nière abbaye furent contraints de se retirer durant quelque temps à Mayenne, et célébrèrent leurs offices dans la chapelle du Saint-Esprit; ceux de la première trouvèrent un asile à Alençon.

Les excès que souffrait la population et la dévastation des lieux saints, mirent les armes aux mains de ceux même que leur caractère appelle à un ministère de paix. Dans le Graonais,Le Bruneau, curé d'Astillé, avait le commandement d'une troupe de ligueurs; dans le Bas-Maine, un prêtre nommé Ambroise Hervé, surnommé Laubiez, s'étant mis à la tête d'un parti peu nombreux, mais qu'il conduisait avec beaucoup d'adresse, battit et désarma plusieurs fois des troupes qui allaient au pillage.

Que pouvaient ces efforts contre des armées bien supérieures en nombre, et qui recevaient sans cesse des secours de l'Angleterre? Notre pays se trouva bientôt couvert de ces bandes étrangères; ainsi, le 4 avril 1593, l'armée anglaise arrive à Chémeré-le-Roy, et y séjourne durant trois semaines; les troupes de Saint-Luc étaient, à la même époque, à Saulges-le-Désert; d'autres bandes hérétiques étaient logées à Saint-Denis-du-Maine et dans les paroisses voisines; elles faisaient leurs corps-de-garde des églises, et pour s'y loger plus commodément elles commençaient par brûler autels, chaires, confessionnaux, lutrins, bancs et coffres. La plupart des archives de ces paroisses périrent dans cette circonstance; aussi les registres de baptême, dans presque tout le pays de Meslay, ne datent que de 4594; et les églises ont presque toutes été réparées vers la même époque par suite de ces dévastations (1). A Neau, dans les environs d'Évron, on dut porter jusqu'à Mezangers un enfant pour le baptême, « à raison des gendarmes, qui sont maintenant à Gourtaudon (10 janvier 4593).» Ces divers cantons ravagés, Saint- Luc, avec une troupe composée de deux régiments levés en Poitou, d'un certain nombre de cavaliers et d'environ quatre mille auxiliaires

(1) Aug. Guays des Touches, Chronique du Uignon Ms.

CLAUDE d'àngeNnes. £93

anglais, s'avança vers Laval pour dévaster le pays et tenter quelque chose contre la ville, si Foccasion favorable se présentait. Il avait fait traverser la Mayenne, près du Port- Reingeard, à un détachement d'environ trois cents Anglais, pour protéger le passage du reste de la troupe. On en fut averti à Laval; La Péraudière, lieutenant de Boisdauphin, partit pour les attaquer, suivi des habitants en grand nombre, «irrités des incendies, volleries et autres massacres» que Pennemi semait sur son passage. A leur tête marchaient La Gervaisière, capitaine de la ville, Montavallon, élu, François Marchais, prêtre, chanoine de Saint- Thugal, Jean Maignot, prêtre, sacristain de Saint-Thugal, et beaucoup de bourgeois des plus notables. L'ennemi, assailli avec vigueur, plia d'abord, et se retira jusqu'à la rivière avec une perte considérable. Mais Saint-Luc, instruit du danger que couraient les siens, passa lui-même la rivière avec un détachement considérable et Norris,le général Anglais. Les chances du combat tournèrent alors de leur côté; ils forcèrent les Lavallois, moins nombreux, abattre en retraite, les poursuivirent jusqu'aux portes de leur ville, et ne firent quartier à personne. Plus de trois cents hommes de latroupeLavalloise demeurèrent sur le champ de bataille. Néanmoins Saint -Luc n'osa pousser plus loin cet avantage et essayer d'entrer dans la cité. Il demeura aux environs, à Parné, à Entrammes, d'où il ne tarda pas à rentrer en Bretagne (dimanche 2 mai 1593). La bataille se donna sur les landes de La Croix-Bataille, où deux siècles plus tard nous verrons d'autres généreux chrétiens mourir pour la même cause, Dieu et son Église.

Le vendredi 16 juillet, le capitaine du Plan, soldat catholique, prit par escalade, et au moyen des intelligences qu'il avait avec un caporal du parti contraire, le château de Sablé. Il était onze heures du soir lorsque du Plan exécuta ce hardi coup de main. Surpris inopinément, Landebry se précipita du haut d'une des tours, qui a gardé le nom de ce capitaine jusqu'au moment où elle fut démolie; en tombant dans le fossé, le huguenot se cassa la t. *8

;i<)i HISTOIRE DE L ÉGLISE EH] -M

cuisse, et fut tue sur place par le capitaine «lu Plan. Le corps d<; Landebrj demeura exposé durant deux jours sous les halles, aux yeux du peuple qu'il avait exaspéré par

ses concussions, et l'ut ensuite jeté à la voirie. On tua aussi daus le château <ie Sablé un ministre huguenot, qui y Taisait le prêche. La ville entière arbora aussitôt les couleurs de la Ligue; et la nouvelle de ce lait ayant été portée pr< miptei nent à Angers, Puycharic fit doubler les gardes (1).

Telle était dans notre province la soif du pillage et la confusion dans le parti royal, que l'on vit dans le même temps un détachement de ses troupes cantonnées près de Château-du-Loir attaquer Pierre de Malherbe dans son château de Poillé, à Marçon, quoiqu'il eût toujours été- à la tête des partisans du Béarnais, comme nous L'avons vu : il fut forcé de capituler et fait prisonnier. Alors le roi de Navarre commanda au maréchal dAumont de revenir dans le Maine; puis, ayant conclu avec le duc de Mayenne une trêve dans laquelle notre province était expressément comprise (2), il ordonna au maréchal de surveiller exactement les mouvements de Boisdauphin et de Mercœur, pour les contraindre à observer la suspension d'armes. 11 lui envoya Lavardin pour le seconder, et lui promit de nouveaux renforts, s'il en avait besoin (-4 août 1593). En effet, d'Aumont avait établi un camp à Loué, où il avait réuni une grande partie des troupes anglaises et des autres qu'il commandait, et qui vivaient sur le pays.

A ce moment se tenaient à Paris les états généraux de la Ligue, convoqués et présidés par le duc de Mayenne. Les royaux ont épuisé tout ce que l'art de la satire a de plus fin et de plus incisif pour rendre cette assemblée ridicule et odieuse; mais par la fermeté et le zèle avec lesquels elle travailla à pacifier le pays, à lui conserver la foi et à repousser les prétentions de l'Espagne, elle a mérité les res-

(1) Bibliothèque impériale, fonds Saint-Germain, latin, n° 583. B. — Journal de Louvet, p. 55. — Essai historique sur Vabbayc de Solesmes, p. 56.

(â) Palma-Cayct, Chronologie novenaire, p. 498.

pects de la postérité. La réunion des trois ordres pour nommer des députés se tint à Laval, Le Mans étant occupé par les royaux. Le clergé nomma Mathurin de Richau, chanoine de l'Église du Mans, la noblesse, Boisdauphin, le tiers état, Julien du Mans, avocat du roi en la sénéchaussée du Maine, Julien de La Fontaine, receveur des tailles en la généralité de Touraine, et Martin Marceau, lieutenant général en la sénéchaussée du Maine. Laval nomma encore Guillaume Roues, sieur du Poyet, receveur des tailles et aides en l'élection du Maine. Boisclauphin aurait vivement désiré remplir son mandat; mais considérant que le pays était infesté par les armées anglaises, qui profiteraient infailliblement de son absence pour tenter quelque entreprise, il délégua ses pouvoirs au sieur de Pincé, qu'il recommande comme un gentilhomme d'honneur, qui avait bien mérité du parti de la Sainte-Union. Il approuvait tout ce qu'il ferait pour maintenir dans le royaume l'Église catholique- apostolique-romaine, pour y détruire L'hérésie) y établir solidement la monarchie, procédant même, s'il je fallait, à l'élection d'un roi franchement catholique, pour Je soulagement du peuple après tant de misères. (Laval, 20 février 1593.)

L'attitude résolue des états fit comprendre au roi de Navarre qu'il n'y avait pour lui d'autre voie de parvenir au trône que d'entrer dans l'Église catholique. Dès le 9 juin, écrivant au marquis de Pisany, son ambassadeur à Rome, il lui déclare qu'il va appeler des prélats catholiques près de lui, et il lui désigne l'évoque du Mans et deux autres. Les conférences de Suresnes s'ouvrirent, en effet, peu de temps après. L'évoque du Mans y remplit un des principaux rôles. Nicolas d'Angennes de Rambouillet s'y était aussi rendu, et chercha à s'y justifier d'avoir pris part à l'assassinat du duc de Guise. On y voyait aussi François d'Averton, comte de Relin, cet illustre Manceau, gouverneur de Paris. Le Béarnais ne discuta pas longtemps avec les docteurs; mais lorsqu'on lui présenta la formule de confession de foi qu'il devait prononcer le jour de son abjura-

59B m roinï i b l'église du mans,

tion, il La trouva trop dure, et opposa de la résistance. L'évèque du Mans et un curé de Tours, aommé Chaveau, trouvèrent une formule qui agréa davantage au prince, quoique complète d'ailleurs et entièrement catholique.

Le 25 juillet, le roi de Navarre prononça donc son abjuration dans l'église de l'abbaye de Saint-Denis, en présence de l'archevêque de Bourges, du cardinal de Vendôme des é\ êques du Mans, de Nantes, de Séez, d'Angers, de Chartres, de Digne et de Maillezais, de beaucoup d'autres dignitaires ecclésiastiques et des religieux de l'abbaye. Quelques jours avant cet acte important, le légat du Saint-Siège avait publié une protestation contre ce qui pourrait s'y faire, déclarant nul tout ce qui s'accomplirait sans l'aveu formel du Souverain Pontife. Il est certain que, dans les circonstances ordinaires, c'était d'abord au Pape qu'il appartenait de prononcer ; les évêques prétendirent se justifier en alléguant l'excuse de la nécessité urgente. L'évèque du Mans se trouvant impliqué dans le blâme que les prédicateurs et les ligueurs faisaient retomber sur les prélats, publia un écrit pour les justifier. Cet écrit fit alors très-grand bruit, et il est vraiment remarquable; mais on regrette d'y voir alléguées si souvent les prétendues libertés gallicanes (1).

Peu de temps après, l'évèque du Mans écrivit une lettre qui tomba entre les mains des ligueurs, et que le célèbre Jean Bouclier publia avec des remarques sous ce titre : Lettre missive de Vèvesque du Mans. Avec la responce à icelle faicte au mois de septembre dernier passé, par un docteur en théologie de la faculté de Paris : en laquelle est respondu à ces deux doutes : A sçavoir si on peut suivre en seureté de conscience le party du roy de Navarre et le recognoistre pour roy. A sçavoir si l'acte de frère Jacques Clément, jacobin, doit estre approuvé en conscience, et s'il est louable ou non. Ce pamphlet, écrit avec toute la violence du temps, est compris.en un volume in-8° de 64 pages. La lettre de l'évèque

(1) Lestoile, Reyistrc-Jourunl de Henri IV, t. II, p. 164.

claude b'angennes. 597

n'en occupe que deux. On peut juger du succès qu'il obtint, puisqu'endeux ans il fut imprimé cinq fois, à Paris, Lyon, Orléans et Troyes (1).

En annonçant sa conversion au maréchal d'Aumont, qui était encore dans le Maine, Henri IV lui dit qu'il a l'intention de se faire sacrer bientôt, et lui recommande en même temps de surveiller de très-près les démarches de Boisdauphin. Le Béarnais fut, en effet, sacré peu après dans l'église cathédrale de Chartres (27 février 4594) ; mais son abjuration n'ayant pas encore été agréée par le Saint-Siège, beaucoup de catholiques ne la tenaient pas pour sincère et valable. Henri comprenait la nécessité de se faire reconnaître par Rome, et il avait aussitôt poursuivi avec une ardeur toute nouvelle ses négociations de ce côté. Dès le 8 août, les évêques et les docteurs qui avaient pris part aux conférences de Suresnes avaient aussi écrit au Pape pour lui annoncer le départ d'un des leurs, chargé de lui rendre compte de leur conduite. Cet ambassadeur était l'évêque du Mans, que Henri IV avait choisi de son côté pour accompagner Louis de Gonzague, duc de Nevers, qui partait pour Rome avec l'épineuse mission de faire agréer le Béarnais pour enfant de l'Église catholique et légitime roi de France. Les justes susceptibilités du Saint-Père et les efforts des agents de la Ligue et de l'Espagne leur opposèrent des obstacles difficiles à surmonter. On voulut renvoyer le duc de Nevers en France, et retenir l'évoque du Mans et ses collègues, pour les soumettre à un procès devant l'Inquisition. Mais le duc ayant soupçonné ce dessein, répondit qu'il avait subi personnellement beaucoup d'affronts pour prouver au Pape sa soumission, mais qu'il ne souffrirait pas, dût -il lui en coûter la vie, qu'on en fit supporter à l'évêque du Mans et à ses autres collègues. Toutefois le jésuite Possevin , qui avait négocié pour Henri IV, fut obligé de sortir de Rome ; l'évêque du Mans et les autres prélats effrayés coururent se réfugier chez le

(1) Messager des sciences historiques... de Belgique, an 18 GO, p. 377.

998 histoire DE i/riiusi: DO M I

duc de Nevers; quant à Dom Cioldin^ qui faisait aussi partie de l'ambassade, il eut une telle peur de la colère du Pape et des menaces de l'Inquisition, qu'il en mourut. On vit ensuite l'ambassadeur de France ayant dans son carrosse l'évêque du Mans et un autre prélat Français traverser Home en plein jour, menaçant de tuer de sa main quiconque tenterait de les arrêter, et sortir de la ville avec eux sans que personne osât ou voulût y mettre obstacle.

Durant toutes ces négociations si laborieuses, Claude d'Angennes se donna beaucoup de mouvement. Les archives secrètes du Vatican contiennent encore plusieurs de ses lettres qui témoignent avec quelle ardeur il travailla à la réconciliation de Henri IV avec l'Église Romaine. On dit aussi dans le temps qu'il avait été secrètement introduit auprès du Pape pour conférer avec lui (4). Au fond Clément VIII désirait vivement ouvrir les bras au roi de Navarre, que son abjuration avait rendu légitime possesseur de la couronne de France ; mais le Ponfii'e avait des ménagements à garder avec les divers partis, et surtout envers les ligueurs, qui seuls avaient soutenu l'Église catholique en France.

Durant ces délais, beaucoup de villes se soumirent à Henri IV; mais d'autres, doutant de la sincérité de ses intentions, différèrent. Boisdauphin n'attendit pas l'expiration de la trêve; et sur la fin de l'année 1593, il ralluma le feu de la guerre dans notre pays en s'emparant, à l'aide de deux canons, de Sautré, tête du Bas-Maine (2). Mais tous les efforts de ce général, auquel le duc de Mayenne venait de conférer la qualité de maréchal de France, ne réussirent qu'imparfaitement à relever la cause de la Ligue : cette coalition n'avait plus de raison sérieuse d'existence. Au Mans on voyait des manifestations toutes contraires. Les 26 et 29 mars 1594 il y eut procession générale, à la réqui-

(1) Palma-Cayet, loc. cit., p. 553.

(2) V. Pavie, Les Saint-O/fatige, dans la Revue de l'Anjou, 1854, p. 837.

sition des échevins, et Te Deum h l'église cathédrale pour la réduction de Paris. Cet événement important était dû en grande partie aux efforts du comte de Belin. Laval passa à l'obéissance du roi sans combat, par suite des intelligences que le maréchal d'Aumont s'y était ménagées, et par les sollicitations de la comtesse douairière de Laval, retirée à Vitré. D'Andigné de Mesneuf, et le procureur fiscal de la Vauzelle, tous deux protestants, servirent d'intermédiaires au maréchal. Ils furent secondés par Guillaume Le Clerc de Cran nés, capitaine de la ville, Chariot de la Claverie, Guillot de la Papilonnière, Bigot de la Hoche, et Fourreau. La ville fut remise au maréchal le 27 avril 1594; il y mit aussitôt garnison, et sut si bien contenir ses soldats, qu'il n'y eut aucun désordre. Brandelis de Champagne, marquis de Villaines, fut établi ensuite gouverneur. Ce fut le même Jean Guillot dont nous venons de parler, habile jurisconsulte, qui harangua le roi, lorsqu'il vint à Laval quelques années plus tard. 11 était regardé comme le père du peuple, et fut enterré dans une chapelle qu'il avait fondée (1635). Parti de Rome le 14 janvier de cette année 1594, l'évoque du Mans ne rentra dans sa ville épiscopale que le 14 ou le 45 juin. La guerre civile allait s'éteignant de toutes parts. Il y eut cependant encore des luttes sérieuses au Theil, dans le Perche, sur notre frontière, et à Comper , sur la frontière opposée, où l'on tenait encore pour la Ligue; mais tout se disposait pour la paix. Ainsi le 23 juillet, sur la proposition de l'évêque, le? chanoines résolurent de chanter tous les ans, au retour de la procession solennelle de la translation de saint Julien, YEjaudiat en action de grâces de la conversion du roi. Le 19 août, le chanoine Négrier, qui était du nombre de ceux que leur attachement pour la Ligue avait fait bannir et priver de leur canonicat, apporta en chapitre un arrêt qui le renvoyait à son juge ecclésiastique pour le prétendu crime de rébellion; il fut rétabli dans la jouissance de ses revenus ; et de Boussy, grand archidiacre, qui avait trouvé moyen de s'emparer de sa prébende par la faveur des magistrats royaux, fut dépos*

600 HISTOIRE DE i/ÉGLÏSE DU MANS.

sédé.La majorité du chapitre, qui avait tenu pour Ja Ligue, était heureuse de ce triomphe remporté sur la puissance séculière. Dès le mois d'avril Pierre Le Cornu négociait avec le roi pour sa soumission et la reddition de Craon. Henri lui écrivait : « Vous me trouvères toujours les bras ouverts, prest à recevoir les gens de bien et d'honneur comme je sçais que vous estes, et non moins facile et libéral à la recognoissance de leurs mérites. • Craon cependant ne lut remis au roi qu'en 1597 (21 février, 28 mars); et Henri accorda à Pierre Le Cornu diverses gratiiications, et lui confirma le gouvernement de la place qu'il tenait depuis longtemps (I). Au mois de mai suivant, Boisdauphin déposa sa soumission, et fit reconnaître Henri IV dans toute la partie du Maine et de l'Anjou qui restait encore à la Ligue, entre autres à Sablé et à Château-Gontier. Outre la confirmation de son titre de maréchal de France, il reçut encore une somme de cent soixante-dix mille livres. Plus tard (1597) le roi lui donna le collier de son ordre (v2). Boisdauphin ne se rendit que lorsqu'il sut positivement que le Pape allait absoudre Henri; et celui-ci éprouva une grande satisfaction de la soumission d'un si vaillant ligueur; car il ne pouvait se dispenser de l'estimer; et il lui avait dit après la bataille d'Ivry, où il l'avait fait prisonnier : « Vous êtes le seul Montmorency qui combatte contre moi. » Depuis sa réconciliation avec Henri IV, Boisilauphin n'a plus guère d'autre place dans les annales ecclésiastiques de notre pays que pour la part qu'il prit au rétablissement de la chapelle de Notre-Dame du Chêne. Ce sanctuaire vénéré, après avoir été ruiné durant les guerres précédentes, se relevait alors avec plus d'éclat, pour devenir comme le

(1) Recueil des édicts et articles accordez par le roy Henry II II pour la réunion de ses sujets, 1598, fol. 127 et 128. —Lettres missives de Henri IV, t. IV, p 338.

(2) Recueil des édicts, etc., p. 89. — Lettres missives, etc., t. IV» p. 400. — Goulart, Mémoires, édit. Micliaiul, p. 509. — Palma-Cayet, op. cit., p. 677 et 680,

CLAUDE d'aNGENNES. 601

centre de la piété des fidèles des diocèses du Mans et d'Angers (1).

Quoique le Pape eût entin accordé l'absolution au roi de France, événement qui fut célébré au Mans par une procession générale, une messe solennelle et un Te Deum (12 décembre), le duc de Mercœur n'en continuait pas moins la guerre en Bretagne. De là il avait des intelligences dans le Maine, l'Anjou et le Poitou; et le pays était dans une inquiétude continuelle. D'autre part, les troupes espagnoles qu'il entretenait, ne pouvant plus tenir la campagne comme par le passé , faisaient des courses dans notre province, et jusqu'aux portes de Paris, rançonnaient les particuliers, et faisaient de nombreux prisonniers. Cet état de fermentation dura jusqu'au comment cernent de 1598. Dès le 30 septembre de l'année précédente le parlement avait rendu un arrêt contre tous les habitants du Maine qui recelaient des Espagnols et des partisans du duc de Mercœur (2). On célébrait cependant au Mans par des feux de joie et des Te Deum tous les événements heureux qui arrivaient au roi, comme la prise d'Amiens sur les Espagnols (27 septembre, 1er octobre 1597). Le 24 avril 1598, le clergé accorda quinze cents écus pour l'entretien des armées nécessaires à la réduction de la Bretagne (3). Enfin Mercœur fit sa soumission, et on chanta un nouveau Te Deum (21 mars 1598). Le 19 juin 1598 la paix générale fut promulguée au Mans, et il y eut encore un Te Deum ; il y eut une procession générale, à laquelle on porta le chef de saint Julien. On célébra une messe solennelle, que chanta l'archidiacre de Passais; et la journée fut terminée par un feu de joie. Cette paix fut achetée par de durs sacrifices; Henri IV s'était cru obligé de signer l'édit de Nantes (13 avril 1598). Il ne tarda pas à reconnaître lui-même

(1) D. Paul Piolin, La miraculeuse chapelle de Notre-Dame du Chêne, p. 52.

(2) Palma-Cayet, op. cit., p. 776. — Mémoires de Cheverny, t. II, p. 273, et 294, éd. 1789.

(3) Archives du chapitre du Mans, B-15.

002 HISTOIRE DE t/ÉGUSl DU MANS.

l'ingratitude de ses anciens coreligionnaires, qui ne cessèrent d'entretenir de perpétuelles agitations et de l'aire des armements secrets (I). Dès l'année suivante, Jean Taboiïé ouTaboûet, avocat au Mans, essaya de nouer un complot contre l'Église catholique ; ses menées furent découverte», et il l'ut chassé comme séditieux (2).

Profitant de la liberté que leur donnait l'édit de Nantes, le» protestants établirent des temples près du Mans et dans quelques autres localités du diocèse; mais ils étaient peu nombreux et peu sympathiques à la population. A Laval, ils n'osèrent fixer le lieu de leurs réunions dans la ville, quoique le seigneur fût huguenot ; la population ne l'eût pas souffert. René Duboys de Mesneuf leur offrit la chapelle de son château de Poligné, en la paroisse de Bonchamp. Quoique très -peu nombreux, on faisait retomber sur eux tous les crimes qui se commettaient. Antoine Besnier, curé de la Trinité, ayant é!é tué à l'autel d'un coup d'arquebuse (28 mai 1600), sans que Ton pût découvrir l'auteur du forfait, la voix publique accusa hautement le seigneur de Mesneuf et les protestants en général. Encore aujourd'hui, dans tous les lieux où il y eut des calvinistes, leurs demeures inspirent une certaine terreur aux habitants du pays, et presque partout il s'y rattache des histoires sinistres.

Tandis que le Maine était le théâtre des graves événements dont nous venons de présenter le récit, il se passait divers faits d'une importance secondaire qu'il nous reste à faire connaître.

Le premier soin de l'évêque Claude d'Angennes et du chapitre, aussitôt qu'il leur fut possible de jouir de quelque tranquillité, fut de s'occuper à relever la discipline. Profitant de la licence des temps, plusieurs ecclésiastiques vivaient publiquement en concubinage; le prélat et les chanoines dirigèrent des poursuites contre eux. Claude

(1) Poiison, Histoire du règne de Henri IV, t. II, p. 516, et passim.

(2) D. Lirou, Singularités historiques, t. I, p. 435.

CLAUDE d'angennes. 603

d'Angennes résidait presque constamment dans son diocèse, et ne s'en éloignait que pour les affaires importantes de l'Église et de l'état. Il tenait régulièrement deux fois par an, à la Pentecôte et à la Toussaint, le synode de son clergé. Dans celui d'octobre 1594, le prélat promulgua une formule de prône très -propre à instruire les fidèle? de leurs obligations. Mais il paraît que le clergé n'obéit pas immédiatement; car dans le synode du 22 octobre 1598 l'ordre de lire ce prône tous les dimanches à la grand'messe fut renouvelé. Une ordonnance promulguée dans cette assemblée du 22 octobre 1598, donne une idée du malheur de ces temps. « Procureront, dit l'évèque, lesdictz curés, et en leur absence leurs vicaires, et feront tout devoir à ce que les églises qui sont du tout démolies et ruynées soient rebasties et réédiffiées, et celles qui sont en partye ruinées soient réparées et raccommodées. Aussy qu'elles soient convenablement fournies d'ornements, nappes, corporaulx, calices, livres et aultres meubles nécessaires pour la célébration du divin service, et ce par les paroissiens ou autres qui y sont tenuz, eux-mesmes y contribuans selon leurs facultés et moyens que Dieu leur adonnez... Procureront aussi que tous les forts et fortifications faictes cy devant es églises et maisons de Dieu soient démolies, et que tous les coffres et meubles que le malheur des guerres y avoit l'ai et retirer en soient ostéz, et que les dictes églises ne servent plus doresnavant pour actions pures prophânes, mais qu'elles soient maisons d'oraison et dévotion. » Dans ce même synode, l'évèque exhorta vivement les prêtres à profiter de la paix générale pour réparer les désordres que les guerres précédentes avaient introduits. Il promulgua un décret pour les obliger à porter l'habit ecclésiastique et leur défendre l'usage des armes. Il leur défendit d'assister aux jeux et farces, bien plus encore d'y être acteurs, et surtout de les laisser représenter dans les églises. L'étude leur fut surtout recommandée, et le catéchisme du concile de Trente proposé comme une mine féconde d'instruction pour eux-mêmes et pour leurs peuples. Dans le douzième

(Il)i QI8T0IRÏ DE l/ÉCUSE DU MAX?.

décret les heures du service divin sont réglées; et Ton voit que Ton chantait encore les premières et les secondes vêpres, non-seulement dans les fêtes, mais encore aux dimanches, et cela dans toutes les églises du diocèse. Enfin le vingtième décret a pour objet de remédier à un abus qui s'était glissé dans le diocèse : dans la crainte des sortilèges, on avait pris l'habitude de célébrer les mariages avant le jour et avec des formules superstitieuses.

Dans le synode du 2 mai 1000, l'évêque déclara excommuniés les coniidentiaires; puis il ordonna a aulx curez, et en leur absence à leurs vicaires et aultres faisans leur charge, faire un registre des mariages qui se feront en leurs paroisses, lequel contiendra le nom et surnom des mariez et de quelques personnes des plus notables qui auront assisté aulx espousailles, avec le jour et an de la célébration d'icelles, et le nom du prestre qui aura receu les promesses et administré le sacrement. Semblablement un autre registre des enterrements qui se feront en leurs paroisses, qui contiendra le nom des enterrés, le jour dudict enterrement et le nom du prestre qui aura faict le service. » Par ces dispositions et plusieurs autres, on voit que Claude d'Angennes apportait une attention sérieuse à tout ce qui constitue l'administration du diocèse en général et de chaque paroisse. Les mêmes dispositions animaient les chanoines : ils firent des règlements très-précis et trèsdétaillés pour l'hôpital des Ardents ; tout y estétabli d'après les anciens titres, pour le maître, les frères, le spirituel et le temporel (1). Dans une suite de chapitres généraux qu'ils recommencèrent en 1589 à tenir régulièrement tous les ans, ils mirent de nouveau- en vigueur presque tous les anciens statuts qu'avaient établis leurs devanciers pour la pureté des mœurs, le bon ordre du service divin et les devoirs à rendre à l'Église et au public. Ils se servirent avec avantage des recueils d'anciens décrets composés par Trouillet, Jean Rogier et autres qui avaient été

(1) Archives du chapitre du Mans, registre B-15, fol. 148 r, 155 v.

CLAUDE DÀNGENNES. 605

secrétaires du chapitre, et qui avaient rédigé en un corps les statuts de discipline. Ils étaient grandement encouragés dans cette voie par Claude d'Angennes, qui se rendait souvent à leurs réunions pour leur faire de paternelles exhortations. La plus parfaite harmonie régna presque constamment entre eux. Sur les recommandations du prélat, les chanoines admirent dans leur corps, sans exiger aucune des redevances habituelles et avec les marques de distinction, un Écossais nommé Ouën, exilé de sa patrie pour son attachement à la foi. Un horrible sacrilège ayant été commis dans l'église de Neuville, le chapitre renonça à son droit d'informer en faveur de l'évêque. Chaque fois que le prélat s'éloigna pour Tune de ses ambassades ou autres voyages importants, le chapitre prescrivait des prières solennelles.

Toutefois ils ne purent éviter entièrement quelquesnins de ces conflits que les juridictions croisées ont coutume d'amener. Ce fut, entre autres, au sujet des fruits du siège vacant, d'une suspense prononcée par l'évêque contre un prêtre du bas chœur de la cathédrale, et de certains droits du fief de Miré (1591 ). Plus tard, il y eut encore différend au sujet de la chaire du prédicateur, et surtout des dimissoires accordés par le chapitre aux sujets soumis à sa juridiction. Le chapitre fit faire des recherches dans ses anciens registres, et s'informa des usages suivis par les chanoines de Paris, de Tours, de Chartres et d'Angers, qui suivaient à peu près les mêmes statuts. Cette affaire fut d'abord suspendue par le voyage que Claude d'Angennes fut obligé défaire à Rome en 1593; elle se termina plus tard à l'amiable, comme les précédentes, mais après avoir repris avec une nouvelle ardeur en 1594. Cette même année et la suivante furent marquées par un différend non moins important, au sujet delajuridictionduchapitre sur les quarante cures; le parlement intervint, et sa sentence ne termina rien.

Claude d'Angennes eut aussi, en deux circonstances, quelque différend avec l'archevêque de Tours. La première

ibis, Nicolas Noël demandait à être mis < «ion d'une

prébende do Saint-Julien, à laquelle il croyait avoir droit

en qualité de gradué; l'évêque refusait de reconnaître ses titres; mais le métropolitain l'en mit en p ssession en vertu du concordat (février 1594). La seconde fois, un chanoine, nommé de Berthe, avait permuté son canonisât contre un bénéfice que lui résignait un autre chanoine du nom de Colion; révoque ayant refusé de sanctionner cet accord, Je métropolitain le ratifia de son autorité (octobre 1595).

Les difficultés qu'un clerc tonsuré, du nom de Melot, suscita au chapitre, donnent une idée des entraves qu'éprouvait souvent l'exercice du droit canonique à cette époque. Ce clerc s'étant présenté aux chanoines le G février 1594, pour prendre possession de là prébende que possédait feu Brouard, on lui répondit que cette prébende était occupée par Connerays; il en appela au sénéchal du Maine, qui lui fut favorable; puis au parlement, d'où il rapporta un arrêt qui ordonnait de le mettre en possession de la prébende, attendu que Connerays était l'un des docteurs de Sorbonne qui avaient porté les armes contre le roi. L'évèque évoqua cette affaire a son tribunal. Melot ne fut pas satisfait de la sentence du prélat, et en appela de nouveau au parlement. Les magistrats ordonnèrent aux chanoines de le recevoir, sous peine de saisie de leur temporel , enjoignant, au besoin et sur le refus du chapitre, au sénéchal ou à son lieutenant, de l'installer luimême. Les chanoines n'admirent néanmoins le protégé du parlement qu'après toutes les protestations d'usage (20 janvier 159-2). Du reste, Melot voulait en même temps s'emparer de l'archidiaconat de Chàteau-du-Loir, que possédait Crenier. Nous pourrions multiplier ces exemples; celui-ci suffit pour faire apprécier l'esprit dont était animée dès lors la magistrature.

Une ordonnance de Claude d'Angennes rencontra un autre genre d'opposition, et fit alors beaucoup de bruit. Dans un mandement de 1588, l'évèque du Mans, renou-

CLAUDE d'aNGENNES. 607

Vêlant un règlement du concile de Tours (1583), avait décidé qu'un enfant ne devait pas être admis an baptême assisté de plusieurs parrains et de plusieurs marraines : malgré cette décision, quelques prêtres tenaient au vieil usage qui admettait deux parrains pour les garçons et deux marraines pour les tilles. Il y eut même en quelques endroits, dans le pays de Brûlon spécialement, des manifestations contre l'autorité à ce sujet. En 1592, René Flacé, curé de la Couture au Mans, publia une lettre pour exborter le clergé à la soumission. Les curés montraient plus d'opposition encore à une autre ordonnance épiscopale, bien qu'elle lut fondée sur le droit le plus évident. L'église cathédrale du Mans, ainsi que celles de Lyon, Tours, Poitiers, Saintes et toutes celles de la Normandie, percevait sur toutes les paroisses du diocèse une certaine redevance connue sous le nom de droit de luminaire; en U99 le cardinal de Luxembourg, établissant la paroisse de Saint-Roch, avait expressément réservé ce droit sur cette nouvelle église, conformément à la tradition la mieux établie. Néanmoins, dès 4567, le curé de Trôo refusa de paye]' ce droit; il fut imité l'année suivante par le curé de Mareil et une foule d'autres à des époques postérieures. Il s'ensuivit une multitude de procédures devant tous les tribunaux ecclésiastiques et civils, au point qu'en 1692 et en 172i, on eut à procéder contre soixante- cinq curés, que les sentences rendues précédemment n'avaient pas convaincus de l'injustice de leurs prétentions (I).

Si ce droit de luminaire rencontrait des oppositions dans la cupidité , les règlements canoniques qui prescrivaient aux ecclésiastiques un costume conforme à leur état trou-

(1) Archives municipales de la ville du Mans, n° 830. Voici le nom des paroisses qui curent des procès à ce sujet, les dates et le nom des tribunaux qui les condamnèrent: Trôo (1567), roftîcialité de Tours, confirmé par rofficialité de Lyon; Mareil (1568), sénéchaussée du Mans; Chaillant (1577), officiantes du Mans et de Tours; Le Luard (1583), requêtes du palais; Pirmil (1595), officialité du Mans; Saint-Bié (1595), oflicialilé du Mans; l'e/é (1595), officialité du Mans; Jublains (1602), of-

608 HISTOIRE DE i/fiGUSE DU MANS.

vaient un obstacle non moins fort dans la liberté de vie à

laquelle le clergé s'était accoutumé durant les temps de désordres. Dans les campagnes, il n'y avait presque aucune différence entre le costume du prêtre et celui du paysan ; dans la \ille, les chanoines eux-mêmes et les clercs de la cathédrale s'habillaient presque comme les laïques : ils paraissaient avec des souliers à la poulaine , des bérets ( bireta) rouges, des manches larges, fendues et flottantes; leurs habits étaient rouges, verts, jaunes, de toutes les couleurs. Le chapitre prononça des peines contre ceux qui s'obstineraient à porter ces costumes, et prescrivit de se vêtir d'habits longs, noirs et décents. 11 éprouva de la résistance, mais bien plus encore lorsqu'il proscrivit la longue barbe et les cheveux longs (1). Il ne faut pas oublier qu'un grand nombre de chanoines n'étaient pas dans les ordres sacrés, et se montraient rebelles aux règlements qui leur prescrivaient de se faire ordonner.

Néanmoins le chapitre en corps avait donné de grands exemples de zèle religieux. Dès 1592, au plus tard, il avait entrepris de réparer, autant qu'il dépendait de lui, les ravages que les huguenots avaient faits dans l'église cathédrale. Il fit poser d'abord une nouvelle clôture au chœur; et Claude d'Angennes contribua pour la moitié de la dépense (décembre 1592). Les chanoines s'occupèrent ensuite à relever le jubé (28 avril 1593). Les vitraux avaient beaucoup souffert; ne pouvant les remplacer, les chanoines firent enlever ceux de leur salle capitulaire pour servir à raccommoder ceux qui restaient encore (août 1595). Enfin le maître-autel fut entouré d'une balustrade de cuivre d'un prix considérable.

finalité du Mans; Saint-Mars-de-Grennes (1622), officialitc de Tours; Savigné-rÉvcque(1652), officiallté du Mans; Estival (1656), officialitc du Mans; Montigny (1674), ofiicialité du Mans; Montforl-lc-Rotrou (1688), officialité du Mans; Saint-Remy-du-Plain (1689), officialitc du Mans (1690), parlement de Paris (1727), requêtes du palais ; Hambcrs, Évron, Neau, Châtre (1704), parlement de Paris. (1) Àrchivesdu chapitre du Mans, B-25, fol. 105 v. et $eq.

Cette époque de troubles vit périr plusieurs usages liturgiques empreints d'un caractère dramatique : ainsi le chapitre ordonne encore le 27 mai 1560 de lancer du haut de la voûte de l'église durant la messe de la Pentecôte des fleurs de feu et une colombe, pour signifier la descente du Saint- Esprit, Il défend en même temps de jeter à cette occasion de l'eau réduite en vapeur. Cet usage de jeter des flammes sur les fidèles, le jour de la Pentecôte, s'est conservé dans l'église d'Auvers-le-Hamon jusque dans les premières années de notre siècle. On se servait pour cela d'étoupes auxquelles on mettait le feu, et qui descendaient en voltigeant sur l'assistance.

D'autres usages s'introduisirent vers les premières années du xviie siècle, surtout celui des torches à la procession de la Fête-Dieu; mais on igoore s'il commença au Mans ou à Angers. Telles étaient les habitudes tumultueuses de l'époque, que les chanoines étaient obligés de faire tendre de fortes chaînes de distance en distance dans l'église, pour empêcher de s'y promener durant les offices ( avril et juillet 4574). Les longues absences des évêques étaient propres à faire perdre le souvenir de beaucoup de traditions. Claude d'Angennes ayant annoncé qu'il officierait aux fêtes de Pâques 1593, on dut faire des recherches dans les archives du chapitre pour savoir quels étaient les usages en pareil cas; tant il y avait longtemps qu'un évêque n'avait olïicié à ces fêtes.

ïl y eut du moins dans tout le clergé Manceau beaucoup d'empressement à se pourvoir de livres liturgiques; nous ne pouvons entrer dans le détail de toutes les éditions des missel, bréviaire, manuel, diurnal, statuts synodaux et autres livres de cette nature; mais il est certain qu'elles se multiplièrent beaucoup sous l'épiscopat du cardinal de Rambouillet et de son successeur. Nous ferons seulement remarquer une belle et éloquente lettre adressée par le cardinal à son clergé, et qui se lit en tê!e de l'édition du bréviaire de 1582. On vit le même empressement pour la restauration des édifices religieux, aussitôt que la paix fut

(ilO in rOIRE D . LÉOLIBB I"' KANS.

rendue au pays. Le chapitre de l'église cathédrale donna l'exemple, cqrame nous l'avons dit; H cependant il avait éprouvé de grandes portes dans .-es biens. Profitant de la confusion générale, plusieurs particuliers s'étaient empalés des terres des chanoines, en sorte que ceux-ci pour les recouvrer lurent obligés d'adresser une requête à Henri IV (I59ï). Malgré tous leurs soins, ils ne rentrèrent jamais dans la totalité de leurs droits. Ceci fut cause que dans une suite de chapitres généraux jusqu'en 1640, et même plus tard, les chanoines furent obligés de diminuer le nombre des anniversaires. On remarque une diminution semblable dans les revenus des autres chapitres du diocèse et de toutes les communautés ecclésiastiques en général. Les chanoines de Saint-Pierre-de-Ja-Cour et de Saint-Thugal se firent autoriser à rendre égales toutes les prébendes (I). Les chanoines de Coêffort obtinrent en 15'.)7, pour la première fois, voix délibérative dans les assemblées du clergé du diocèse.

Si le clergé séculier éprouva si cruellement les effets des désordres civils , les établissements religieux furent beaucoup moins épargnés encore. D'abord tous ceux qui étaient à la campagne furent pillés par les disciples de Calvin, souvent même les moines massacrés , et lorsqu'ils purent échapper à leurs fanatiques ennemis, il ne leur resta plus que des maisons en cendres ou complètement ruinées. Dès lors un grand nombre furent obligés de se retirer dans les abbayes, et les campagnes restèrent privées des secours spirituels et temporels qu'elles étaient accoutumées à trouver clans les prieurés. Le premier coup avait été porté à ces établissements si utiles par les guerres des Anglais; le second vint de la conflagration générale allumée par l'hérésie de Calvin. Il est aisé de suivre la diminution de l'esprit chrétien dans les masses de la population, à mesure que ces établissements disparurent. Les grandes abbayes, même celles situées dans les villes, souffrirent

(1) Choppin, Police ecclésiastique, p. 5-2 et 83.

beaucoup : toutes presque sans exception furent pillées, et devinrent des forteresses occupées par des soldats. Les liens de la discipline se relâchèrent comme nécessairement au milieu de gens d'armes et des alertes continuelles. Mais ce qu'il y eut de plus funeste aux saintes observances des monastères, ce fut la manière dont l'autorité séculière les traita. Ainsi Henri IV donna l'abbaye de Perseigne au baron de Hertré, qui n'y avait d'autre titre que de s'être bien battu pour le roi de Navarre contre les catholiques du Maine et de la Normandie. Le baron en jouit même durant assez longtemps sous le nom d'un confidentiaire , Jean Alix , curé de Louze (1). Ce prince alla jusqu'à donner des abbayes à des protestants (2). Lorsqu'il vint assiéger Le Mans en 1589, il s'établit avec tous ses officiers, dont la plupart étaient huguenots dans l'abbaye de la Couture. Ce monastère fut d'abord livré au cardinal de Bourbon , puis au cardinal de Vendôme, et enfin à Michel Dionneau. Le roi crut même pouvoir mettre l'abbaye en économat (3). Elle fut ensuite donnée à Jean Le Gay, maître des requêtes. Ce magistrat laïque n'avait que le titre d'abbé; le prince de Conti percevait les revenus. Il fut remplacé vers 1020 par Balthasar Poictevin, précepteur de Louis de Bourbon , comte de boissons. Le désarroi dans lequel la présence de ces mercenaires avait jeté le temporel de l'abbaye, obligea les moines à stipuler pour leur subsistance avec cet abbé, au moyen d'un concordat passé entre lui et le convent, le 16 juillet 1620. On y garantit la subsistance de trente-cinq moines, sans compter, y est-il dit, les obcdienciers de Soidesmes. On voit ensuite sur la liste des abbés de la Couture Jean-Baptiste de Croisilles, conseiller du roi , Guillaume Montagne, probablement aussi laïque, Henri Louis Châtaignier de la Roche-Posay , évêque de

(1) Léon de La Sicotièrc, La Tournevie.

(2) Fontcnay-Mureuil, Mémoires, an. 1610, p. 30, éd. Micbaud.

(3) Preuves des libertés de l'Église gallicane, t. II, p. 798-800. ~ Mémoires du clergé, t. X, col. 745.

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Poitiers, et Eugène -Maurice de Savoie, qui avait dixliuit ans, lorsqu'il recul s"s bulles d'abbé, et abandonna sou bénéfice en 1657, pour épouser Olympe Mancini, nièce

de ÎYlazarin. Si nous p un ions nous arrêter à chacun des monastères du diocèse, nos regards seraient attristés par une profanation semblable des biens ecclésiastiques. Catherine de Médicis et ses lils les prodiguaient à des artistes sans foi et sans mœurs; Henri IV les distribua à ses compagnons d'armes, quelquefois même à des huguenots. Un seul sentiment animait de tels abbés, le désir de tirer le plus possible de leurs bénéfices; ainsi ces commendataires grands seigneurs qui tenaient la Couture, cédaient par un pacte sordide le prieuré de Solesmes à d'autres commendataires animés des mêmes sentiments. En face de semblables abus, on s'étonne que l'institut monastique ait survécu à tant de causes de destruction, et on perd le droit de déclamer contre les faiblesses qui s'y firent remarquer. Au reste, on vit de grandes vertus briller au milieu même des ténèbres universelles. Pour nous borner au seul prieuré de Solesmes, le sous-prieur Jean Houeau était un moine animé de la plus haute piété, de l'esprit de solitude, du zèle du service divin et de l'amour de la pénitence. Son nom était encore en vénération dans la paroisse de Solesmes plus de cinquante ans après sa mort. On nomme aussi parmi les moines de Solesmes qui se distinguèrent durant cette époque, François Bougler, neveu du prieur Jean Bougler, dont le souvenir demeure à jamais attaché au monument de Solesmes; Jean Bouqueteau de Vaigreville, prédicateur distingué, et Raphaël Plaisance, poëte assez remarquable. En parlant des écrivains ecclésiastiques du diocèse, nous aurons occasion de signaler encore d'autres noms d'autant plus chers à la piété, que les obstacles à vaincre étaient plus puissants.

Il semblerait que du moins les monastères de filles auraient dû jouir paisiblement de leur solitude. Deux traits seulement suffiront pour faire apprécier quels assauts terribles on livrait à leurs grilles et à leurs saintes clôtures.

CLAUDE d'angennes. 643

Lors du séjour de Henri IV à La Flèche et au Lude (4598), Gabrielle d'Estrées et son cortège de beautés légères vinrent s'établir dans l'abbaye de Bonlieu, faisant de cette demeure consacrée par les larmes et les austérités de la pénitence un séjour de fêtes et de délices (1). Le bruit de la mort de Catherine de Chaources, abbesse du Pré , s'étant répandu en 1592, le roi de Navarre donna à Lavardin le droit d'y nommer et de percevoir les fruits durant la vacance. La nouvelle n'était pas fondée ; mais si l'abbesse eût été réellement décédée, le choix de celle qui devait succéder pouvait-il offrir quelque garantie (2)?

Du moins les magistrats offraient encore leur concours pour la punition des coupables. Un chanoine de Laval, accusé de sorcellerie et d'empoisonnement sur son doyen dans le calice avec lequel ce dernier célébrait la messe, fut brûlé vif (1569). Deux autres personnes convaincues de crimes infâmes furent également punies du supplice du feu (1599). Enfin le 27 janvier 1599, jour de la fête de saint Julien, qui attirait un grand concours de peuple au Mans pour gagner les pardons, Nicolas Le Mesle, sieur de la Beguinière, condamné comme blasphémateur, fut conduit devant la porte de l'église cathédrale, où il fit amende honorable, eut les lèvres coupées, la langue percée d'un fer chaud, et fut banni à perpétuité du royaume. On publia ensuite, le même jour, dans les carrefours de la ville, à son de trompe, défense à toutes sortes de personnes de jurer, et ce sous les mêmes peines (3). Cet exemple donné par la magistrature du Mans fut l'un des derniers de cette nature, et il fut très- remarqué à l'époque (-!•).

Jamais on ne vit un aussi. grand nombre de magiciens qu'a l'époque qui nous occupe. A mesure que les doctrines de Luther et de Calvin détruisaient la foi dans les âmes, les

(1) Jules Clerc, Henri IV à La Flèche, p. 40 et 81.

(2) Bibliothèque impér., Mss. des Bl.-Mant., n° 3G, p. 73.

(3) Journal de Bowjard.

(4) Mémoires du clergé, t. V, col. 1193.

sciences occultes et leurs pratiques ténébreuses faisaient de nouveaux progrès. Ce fut clans le Maine que naquit le célèbre Troiséchelles, le plus fameux sorcier de son tempo* Quelques historiens veulent qu'il ait été nn-lre; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il exerça longtemps ses détestables pratiques dans notre pays. Il parcourut ensuite presque tout le royaume, et parut même à la cour de Charles IX, où l'on marqua un empressement extraordinaire pour l'entendre et le consulter. Jean de TEspine et Louis Morin, nés également dans le Maine, s'acquirent une réputation trèsétendue comme astrologues. Entin Pierre Hoyau, seigneur de Spay, rivalisa de science cabalistique avec Nicolas Flamel lui-même. 11 faut que l'usage des pratiques diaboliques fût devenu très -fréquent, puisque vers 1572 on brûla au Mans, dans une seule exécution, jusqu'à trente sorciers, qui tous avouèrent avoir fréquenté le sabbat, y avoir adoré le diable et avoir renoncé à toute sorte de religion. Cette rigoureuse justice et le procès qui l'avait précédé firent un grand bruit dans tout le royaume. Mais ni ce supplice, ni beaucoup d'autres qui le suivirent ou le précédèrent n'éteignirent le malheureux entraînement pour ces secrets coupables. Cette épidémie infesta longtemps notre diocèse; en 1593 on fit encore une nombreuse arrestation, et plusieurs furent punis par le feu; mais le mal ne fut pas déraciné; et les bergers du Maine ont conservé durant de longues années la réputation d'être adonnés aux pratiques de la magie (1).

Effrayé des ravages que causait cet indigne commerce avec les démons, Pierre Massé, sieur de la Perche, avocat

(1) Lestoile, Journal- Registre de Henri III, p. 21 G et 217. — Bodin, De la Démonomanie des Sorciers, fol. 81, 85, 186, 231, 233, et passim. — Le P. Morin, Traité des Superstitions, t. II, p. 504. —De Plancy, Dictionnaire des sciences occultes, t. I, col. 197, 11'», 543, t. II, col. 179. — La Croix du Maine, Bibliothèque française, p. 34 4, et passim. — Mézeray, Abrégé chronologique, t. VIII, p. 433. — Mss. de la bibliothèque du Mans, n° 351, p. 105, — Statuts du synode du 22 oct. 1598,no20.

au Mans, publia dès 1579 uu livre intitulé De l'imposture et tromperie des diables, devins, enchanteurs, sorciers, noneurs desguillettes, etc. etc., dans le but de dévoiler les crimes cachés sous les opérations cabalistiques. Malheureusement ses travaux ni ceux de René Benoît, Angevin, curé de Saint- Eustache à Paris, de Jean Laillée, aussi Angevin, et de plusieurs docteurs de notre diocèse ne suffirent pas pour ramener tous ceux que la perversité de leur cœur avait entraînés clans des relations coupables avec les esprits infernaux. Au commencement du xvnr3 siècle le concours des personnes qui allaient consulter la fée Margot dans les grottes de Saulges était si grand, que l'évêque du Mans, Louis de Tressan, s'en émut; mais ses efforts et ceux des religieux de la Chartreuse du Parc ne purent arrêter le cours de la superstition. De nos jours encore, de tristes accidents ont prouvé que ces coutumes perverses comptent encore des adeptes.

Les possessions diaboliques paraissent aussi avoir été fréquentes à cette époque; nous n'en citerons qu'un seul exemple. Au mois de décembre 1588 on conduisit une femme possédée du démon à l'église cathédrale, dans l'espoir qu'elle obtiendrait sa délivrance par les mérites de saint Julien. Les 14, 16 et 22 du même mois le chapitre célébra plusieurs processions et une messe solennelle à l'autel majeur à l'intention de cette malheureuse. Le 1er février de l'année suivante, les chanoines permirent d'ériger un théâtre à l'autel dit des miracles, qui était clans la nef, afin que la foule immense qui était accourue pût être témoin des exorcismes. Aiin de donner aussi plus de temps pour cette cérémonie, les chanoines avancèrent les matines à trois heures du matin, et ne mirent qu'un court intervalle entre cet office et celui de prime. Cet arrangement dura aussi longtemps que les exorcismes eux-mêmes.

D'après ce que nous venons de rapporter, on ne doit pas être surpris de voir une secte d'illuminés appelés Rosiens, de Rose leur fondateur, se répandre avec rapidité dans le Maine, l'Anjou, la Beauce, la Normandie et la Picardie,

CIO histoire de l'église du mans.

Renouvelant plusieurs des erreurs des gnostiques anciens, ils suivaient trop fidèlement leurs pratiques exécrables (1). L'autorité publique poursuivit ces sectaire-, qui se propagèrent à l'aide du secret dont ils couvraient leurs manœuvres impies.

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