LA CANNE DE MONTFORT
La voilà, la fille du Maine !
Voilà que les soldats l'emmènent.
Comme sa mère la peignait, Ils sont venus pour l'emmener.
OU1 n'était pas toute peignée, Que les soldats l'ont emmenée.
011' dit en les regardant doux :
— Soldats, où donc me menez-vous ?
— Et à qui veux-*tu qu'on te mène , Sinon à notre capitaine?
Du plus loin qu'il la vit venir, De rire ne se put tenir.
— La voilà donc enfin la belle Qui me fut si longtemps rebelle !
— Oui, capitaine, la voilà; Faites-en ce qu'il vous plaira.
— Faites-la monter dans ma chambre ; Tantôt nous causerons ensemble ; »
A chaque marche qu'Oll' montait, A chaque marche OU' soupirait.
10 HISTOIRE T>E 1,'ÉGI.lSE DU MANS.
On lui donna au baptême le nom de Jeanne, et celui de Marie à la confirmation. Son père se nommait Hardouin, seigneur de Maillé , et sa mère était Jeanne de Montbazon, fille de Marie de Dreux; et par ce côté elle était alliée au sang royal de France. Prévenue de grâces extraordinaires, la jeune Marie, dès son enfance, donna dans les jeux même auxquels elle se livrait le présage des vertus qu'elle devait pratiquer dans le cours de sa vie (I). Avant l'âge de dix ans, elle se plaisait à la lecture des livres de piété, et ne voulait pas entendre parler des ouvrages profanes. Ses parents tentèrent par promesses, et même par menaces, de lui faire adopter les goûts du siècle; mais ce fut en vain. Marie trouvait dès lors trop de bonheur en la contemplation des souffrances de Jésus-Christ, pour s'en laisser
Quand OU' est seule dans la chambre ,
A prié Dieu de la défendre ,
A prié Dieu et Notre-Dame
Qu'Oll' fût changée de femme en canne.
La prier' fut pas terminée Qu'on la vit prendre la volée , Voler en haut, voler en bas De la grand' tour Saint-Nicolas.
Le capitaine voyant ça, Ne voulant plus être soldat , Être soldat ni capitaine, Dans un couvent se retira moine.
( Bulletin du comité de la langue, de l'Histoire et des Arts de la France, 1853, pag. 229. — V. le P. Albert le Grand, Les Vies des Saints de la Bretagne- Ar morique, édit. 1837, pag. 331-341. — Chateaubriand, Mémoires d' outre-tombe. — Au moment de mettre sous presse, on nous communique un petit ouvrage du P. Candide de Saint- Pierre, carme de Rennes , natif de la ville de Montfort, intitulé : Récit véritable touchant la canne de Montfort. Les récits du pieux disciple d'Élie ne sont pas entièrement conformes au document que nous citons ; toutefois, nous ne pensons pas que le Maine doive renoncer à l'honneur d'avoir donné le jour à l'héroïne de cette gracieuse et véridique légende. )
(1) Acta Sanctorum , ad diem xxvm martii; de ven. Maria de Malliaco, vidua et Virgine , domina de Silleyo-Guillielmi ', n° 1.
distraire. A l'âge de onze ans, un jour de Noël, durant la messe, elle fut ravie en extase. Dès lors Notre-Seigneur et la sainte Vierge lui apparurent plusieurs fois, et lui révélèrent beaucoup de mystères de la foi. Étant tombée malade, elle fut guérie miraculeusement par l'intercession de saint Jacques. Après la mort de son père, elle s'appliqua plus fortement encore à tous les exercices de la piété. Pour satisfaire les désirs de sa fille, la clame de Maillé attira près de son château le religieux franciscain auquel elle se confessait; chaque jour il venait après le repas donner quelque instruction religieuse, à laquelle assistaient , non-seulement les deux pieuses châtelaines, mais encore leurs officiers et les femmes de leur service.
Lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, ses parents s'occupèrent de la marier. Elle l'apprit, et en fut affligée ; car elle avait résolu de consacrer sa virginité à Dieu. Elle pria beaucoup , et elle découvrit son inquiétude à son aïeul Barthélémy de Montbazon , qui l'aimait beaucoup , surtout à cause de sa piété. Sur cette confidence, le pieux vieillard lui procura l'alliance de Robert, seigneur de Sillé-le-Guiilaume, et Marie accepta volontiers cette union parce qu'elle était assurée que ses vœux les plus chers ne seraient pas contrariés. Robert et Marie avaient été élevés ensemble; un jour que Robert était en danger de se noyer, Marie avait prié avec ferveur la Mère de Dieu, et il avait été délivré du péril. Elle eut d'ailleurs révélation qu'il ne serait jamais que le gardien de sa virginité; c'est pourquoi elle ne mit aucun obstacle au dessein de sa famille.
A peine le mariage avait été conclu, que la jeune dame de Sillé fut atteinte successivement de plusieurs maladies dangereuses; elle éprouva une fièvre étique continuelle , fut attaquée de phthisie et d'hydropisie; mais elle échappa à tant de dangers, beaucoup plus par l'efficacité de ses prières, que par les secours des médecins. En la délivrant de ses souffrances physiques, le ciel lui offrit d'autres occasions d'exercer sa patience. En 1356, à la funeste bataille de Poitiers, Robert reçut plusieurs blessures très-graves,
12 HISTOIRE T>E ï/ÉGLISE DU MANS.
au point qu'il resta durant trois ans incapable de tout mouvement. La captivité du roi Jean avait livré le royaume à une effroyable anarchie; les attaques de château à château recommençaient. Jean II, vicomte de Beaumont, déclara la guerre au seigneur de Sillé (1359), et la poussa avec vigueur. Tout le pays voisin fut bientôt couvert d'incendies et de ruines, et on ne voyait de tous cotés que le hideux cortège de la misère. La ville de Sillé fut prise et livrée au pillage ; quarante-six gentilshommes, vassaux de Robert, périrent dans cette guerre.
Au mois d'octobre de la même année 1359, une armée anglaise débarqua à Calais , et porta bientôt ses ravages jusque dans le Maine. Sillé fut de nouveau pris et saccagé, et son seigneur emmené captif. Les Anglais le renfermèrent dans le château de la Gravelle , et firent savoir à Marie de Maillé qu'ils exigeaient pour rançon, en argent, pierreries ou chevaux, une somme équivalente à mille florins. Après les pertes qu'elle venait d'éprouver, il étaitimpossibleà la pieuse femme de se procurer une somme aussi considérable. Elle ne se découragea pas cependant ; elle implora les conseils et les secours de tous ses parents, et se donna des peines infinies. Mais elle ne pouvait parvenir à réunir la somme exigée, et le capitaine Robin Quenelle, qui tenait le château de la Gravelle, jura que son prisonnier ne serait pas rendu et qu'il mourrait dans son cachot. Il le resserra donc plus étroitement encore , et lui refusa jusqu'aux aliments. Robert de Sillé réduit à une telle extrémité, ne laissait pas cependant de mettre sa confiance en Dieu et de prier avec ferveur. Marie de Maillé, de son côté, suppliait la Mère du Sauveur de lui montrer encore une fois sa protection. Au bout de neuf jours de ce cruel supplice, Robert fut visité par la sainte Vierge, qui le consola et le fit sortir miraculeusement de sa prison. Il se hâta de revenir à son château consoler sa vertueuse épouse. Dans les mêmes jours, le Christ apparut à Marie de Maillé qui était en oraison; il était en croix, et détachant sa main droite de l'instrument du
supplice, il la lui appliqua sur l'oeil gauche et le lui ferma, pour lui apprendre qu'elle devait de plus en plus mépriser le monde.
Après de si rudes épreuves, Dieu donna un peu de repos au seigneur de Sillé et à sa pieuse épouse. Ils en profitèrent pour se livrer tout entiers aux œuvres de la perfection chrétienne. Les aumônes qu'ils répandirent dans le sein des pauvres n'eurent d'autres limites que celles de leurs revenus qui étaient considérables. La divine Providence vint même quelquefois à leur aide d'une manière miraculeuse. Il se présenta un jour au château de Sillé, pour y recevoir l'aumône, une si grande quantité de malheureux, que pour les rassasier il eût fallu dix fois plus de pains que la maison n'en contenait. Se confiant en Dieu, Robert et Marie distribuèrent en petits morceaux ce qu'ils avaient de provisions de bouche, et par un prodige dont le souvenir s'est longtemps conservé dans le pays, tous ceux qui s'étaient présentés furent entièrement rassasiés. L'aumône corporelle , distribuée avec cette pieuse profusion , ne pouvait satisfaire ces fervents chrétiens. Ils parcouraient eux-mêmes continuellement les asiles de la misère et de l'infirmité, pour y porter des consolations aux veuves et aux orphelins. Marie racontait elle-même à son confesseur, que Robert ayant rencontre un jour dans un carrefour trois pauvres orphelins abandonnés de tout le monde et sans autre secours qu'un vieil âne dont ils se servaient pour aider leur marche , ne crut pas pouvoir faire un don plus agréable à sa vertueuse compagne que de les lui offrir. En effet, elle les reçut avec la plus grande joie, et les soigna comme une mère le reste de leurs jours. Animé encore par le souvenir de sa captivité, Robert de Sillé était d'une générosité inépuisable pour secourir les prisonniers. Il donna un jour quarante livres tournois pour racheter un pauvre paysan que les Anglais allaient mettre à mort. Les deux vertueux époux faisaient aussi de grandes aumônes aux monastères, qui avaient beaucoup souffert des désordres de la guerre. Dès l'année 1350,
ils firent un don considérable à l'abbaye de Champagne (1). Marie avait pris pour guide de sa conscience dom Jacques Huas, prieur de la Chartreuse du Parc, homme fort éclairé dans les voies de Dieu et jouissant d'une grande vénération dans le diocèse. Après la mort de la servante de Dieu, il rendit témoignage du zèle qu'elle avait constamment témoigné pour sa perfection ; de son ardeur à fréquenter les églises des religieux; du soin avec lequel elle recherchait l'union avec Dieu et la contemplation. Il raconta que durant qu'il demeurait à la cour du baron de Laval, pour faire l'éducation du fils de ce seigneur, il vit souvent cette sainte dame qui parlait toujours de Dieu, dont elle recommandait l'amour à tout le monde, et s'attirait à elle-même la vénération universelle. Enfin, il fit voir quelle vive sollicitude Marie de Maillé avait pour tous les événements qui concernaient l'Église, et quelle part elle prenait à ses douleurs dans ces temps où le grand schisme désolait l'épouse du Christ, au grand préjudice des mœurs et de la discipline. Il ajouta qu'un jour qu'il s'entretenait avec elle de ces matières, à une fenêtre du château de Laval, sur le bord de la Mayenne, elle lui prédit très-clairement comment l'unité se rétablirait dans la chrétienté (2).
Ainsi dès lors, la sainte baronne de Sillé-le-Guillaume jouissait du don de prophétie. Elle le fit paraître encore en d'autres circonstances, comme lorsqu'elle découvrit à Sillé de saintes reliques qu'on voulait lui cacher (3). Ses vertus et les dons surnaturels dont elle était ornée étaient trop éclatants pour qu'il lui fût possible de les cacher toujours, et ils lui attiraient la vénération, non-seulement de toute la province, mais encore de tout le royaume de France, et même des pays étrangers. Le comte du Maine,
(1) Cartularium abbatiœ Beatœ Mariœ de Campuniu, Ms. de Gaignières, n° 194.
(2) Processus de virtutibus et miraculis Mariœ de Malliaco , n" 61 et 62.
(3) Ibidem, n° 5b.
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Louis II, fut l'un des princes qui lui témoignèrent le plus de respect et de vénération.
Les vertus de Marie de Maillé jetèrent un éclat encore plus vif après la mort de Robert de Sillé, qui trépassa en 1362, fut enseveli avec ses ancêtres dans l'église collégiale de Noire-Dame de sa ville , et laissa dans la contrée une sainte renommée qui vivait longtemps encore après son décès (1). Aussitôt après la mort de ce pieux chevalier, Guillaume V la dépouilla de tous ses biens, et la chassa ignominieusement de son château. Elle en sortit seule, infirme et sans aucune ressource. Elle alla frapper à la porte d'une femme autrefois attachée à son service, qui était elle-même si pauvre, qu'elle n'avait pas une nappe, mais qui la reçut cependant par charité.
Au bout d'assez peu de temps, la sainte veuve se rendit au château de Maillé près de sa mère. Elle était encore fort jeune, et sa famille fit tous ses efforts pour l'engager à contracter une nouvelle alliance. Un de ses frères qui habitait le château de Mayet l'y attira, espérant vaincre sa résistance; mais ce fut en vain. Pour se livrer plus librement au service de Dieu, Marie de Maillé quitta les châteaux de sa famille, et se retira d'abord près de Ja basilique de Saint-Martin, où elle s'adonna tout entière aux œuvres de miséricorde : elle mérita de donner un jour l'hospitalité à un ange caché sous l'apparence d'un pauvre, et de rendre la santé à un lépreux abandonné de tous les médecins. Ayant hérité du château de la Roche-Saint- Quentin, où elle était née, elle s'en dépouilla et de tout ce qu'elle possédait, pour y fonder un monastère de Chartreux. Puis, heureuse d'être réduite à la plus extrême pauvreté, elle revint à Tours pour s'y livrer à la conversion des pécheurs et au service du prochain. Elle y souffrit toutes les extrémités de la misère avec bonheur, et fut souvent réduite à passer la nuit dans les églises, n'ayant pas d'asile. Cependant ses vertus étaient si éclatantes, que le comte du Maine,
(1) Vitavenerabilis Mariai de Malliaco, n° 8.
i(i histoire de l'église nu MANS.
Louis 11, ayant un fils de Marie de Bretagne, sa femme, ces religieux princes voulurent que Marie de Maillé en fût marraine. Cinq fois elle se rendit près du roi de France, et lui donna des avertissements que le ciel lui avait inspirés. Dans ses différents séjours à la cour, ainsi que dans tous les lieux où elle se trouvait, elle opéra un grand nombre de conversions. Le Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou, et d'autres provinces encore, furent successivement les théâtres de son zèle. On y connut aussi les grâces merveilleuses dont Dieu comblait sa servante , les révélations, les ravissements et le don des miracles dont le ciel la favorisait. Au milieu d'une vie si extraordinaire, voyant les rois et les princes se recommander à ses prières, Marie de Maillé demeurait dans l'humilité la plus profonde. Elle ne, vivait que du pain qu'elle allait mendier, et pratiquait d'ailleurs beaucoup d'autres austérités. Durant un séjour assez long qu'elle lit à Angers, logeant au couvent des frères mineurs, elle s'y lia d'amitié avec une princesse de la maison de Mayenne, comtesse de Thouars. Cette pieuse veuve, née dans le diocèse du Mans, était digne par sa piété du commerce de Marie de Maillé.
Celle-ci mourut saintement à Tours, le 28 mars 1414, en sa quatre-vingt-deuxième année. Elle fut ensevelie, avec l'habit de sainte Claire , dans l'église des frères mineurs, devant l'autel majeur. Immédiatement après sa mort, il s'opéra à son tombeau un grand nombre de miracles; nous ne pouvons nous y arrêter; elle en fit un en faveur de Jean Métayer, sergent royal à Brûlon (1), plusieurs autres en faveur de Marie, comtesse d'Alençon et du Perche, soit durant sa vie, soit après sa mort. Tous ces prodiges furent constatés juridiquement dans les informations faites en 1414, par ordre de l'archevêque de Tours, sur les vertus et les miracles de la servante de Dieu. Son image fut placée dès lors sur le maître-autel de l'église des frères mineurs de Tours; et son tombeau y fut honoré, jusqu'à la funeste
(t) Processus de virtutibus, etc., u' SG el 87.
JEAN DE CRAON. il
année 4562. Les huguenots dissipèrent alors ses reliques; mais quelques parties échappèrent à leurs profanations, et furent honorées jusqu'au xvme siècle. Au siècle précédent, les doctes collecteurs des Acta Sanctorum, avaient publié la vie de la vénérable Marie de Maillé, écrite par son confesseur, Martin du Bois-Gautier, cordelier de Tours, et les procès-verbaux des informations sur ses vertus et ses miracles. Nous nous sommes étendu avec complaisance sur cet épisode de notre histoire, pour prouver que dans les temps même où les exemples de sainteté héroïque sont plus rares, l'Église néanmoins ne laisse pas de produire dans une certaine mesure, et en tout pays, ces phénomènes de grâce que Ton ne trouve que dans son sein.