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furent les propositions du roi. Hubert, amorcé par des offres si avantageuses, se rangea au parti de Guillaume t et l'alla trouver avec sauf-conduit en Angleterre. Ce prince lui fit un favorable accueil, le remit en possession des seigneuries de Beaumont et de Fresnay, après lui avoir fait prêter le serment de fidélité, que Hubert lui garda inviolablement le reste de sa vie (l).
Cet accommodement fut bientôt suivi de la mort du roi Guillaume; car il ne survécut guère plus d'un an à cet événement. Le vicomte Hubert parait l'avoir suivi de près au tombeau; il laissait plusieurs enfants, dont nous aurons occasion de parler dans la suite (2). La mort du roi d'Angleterre fut une source de calamités pour notre province. Le gouvernement de ce prince avait été dur et despotique, mais la paix semblait du moins assurée pour quelques années ; la mort du Conquérant rouvrit la digue à de nouvelles rivalités. Attaqué de la maladie dont il mourut devant les murs de Mantes, qu'il venait de livrer aux flammes, il se fit transporter à Rouen, où, dès qu'il fut arrivé, Gillebert, évêque de Lisieux, et Gontrand, abbé de Jumiéges, qui étaient ses médecins, lui annoncèrent qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Guillaume ; il ne craignait pas la mort, qu'il avait affrontée dans tant de combats ; mais il ne pouvait se consoler de mourir avant d'avoir fait pénitence. 11 fit sa confession et reçut le saint viatique avec de vifs sentiments de repentir. îl dressa ensuite son testament, par lequel il légua ses trésors aux Églises et aux monastères. 11 mourut en se recommandant à la commisération de la vierge Marie, le Hou le 9 septembre de l'an 1087 (3).
(i) Onieric Vital, Historia ecclesiastica , lib. VII. — D. Bouquet, t. XII, p. 617. — On peut voir une dissertation sur ce siège de Sainte- Suzanne, imprimée dans le Mémorial de la Mayenne, t. I , p. 1-14.
(2) VArt de vérifier les dates, t. XIII, p. 94, 202. — Trouillard , Comtes du Maine, p. 68, 71. — Le Paigc, t. I , p. 81.
(3) Onlcric Vital , Historia eeclesiaëtiea, lib, VII , p. 661. — D. Bou quet, t. XII , p. 628.
344 HISTOIRE DE l/ÉGUSE DU MANS.
L'Église du Mans n'avait pas été oubliée dans les libéralités de Guillaume , qui lui avait fait une large part des dépouilles de l'Angleterre. Les évoques Arnaud etHoël, l'abbaye de Saint-Vincent, le chapitre de Saint-Pierre-dela-Cour et d'autres sanctuaires du Maine furent enrichis par lui. Par des lettres adressées à l'évêque Hoël, à Robert, comte de Meulcnt, et à Robert, comte de Mortain, ainsi qu'aux principaux habitants du Maine, il déclare tous les biens possédés par le chapitre dans la Quinte du Mans (1), exempts de toute redevance , en réparation des torts qu'avait endurés à son occasion l'église de saint Julien et des saints Gervais et Protais (2).
Guillaume le Conquérant laissait trois iils en mourant. Il donna le duché de Normandie à Robert l'aîné, surnommé Courte-Heuse ou Gambaron , avec le comté du Maine. Robert avait, dès l'année 1078, fait hommage de ce comté à Foulques le Réchin (3). Ce fils ingrat avait abreuvé d'amertume les derniers jours de son père, en levant les armes contre lui. Guillaume disposa de l'Angleterre en faveur de son second fils , nommé comme lui Guillaume et surnommé le Roux. Au plus jeune, appelé Henri, il ne laissa que des sommes d'argent. Ces trois princes ne tardèrent pas à se faire la guerre avec tout l'acharnement que montrent d'ordinaire des frères ennemis.
(1) Gfr. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 139, 472.
(2) Willelmus, Dci grâ rex Anglorum, G., cpô Cenom. et R. comiti, et R., comiti Moritanii, et J., filio Ilberti, et R. Giffardo oibusq. aliis suis fidelibus totius Manie. Notum me concessisse in elemosinam et restaurasse illorum dampnorum que per me et propter me passi sunt canonici Sli Juliani Deo et So Juliano... omnem terram S$ Juliani que est ultra Sartam omni temporequietam de vicaria et deBernagio et de Mariscaltia et de ôïb. aliis consuetudinibus , illa terra scil. que hf Stus Julianus infra Quintam a civitate. Laudantibus et consentientibus Matbildi, Anglorum regina, uxore mea, et Roberto comité, filio meo, testimonio Rogerii comitis et Alani coinitis et Osmundi cancellarii et Fulcoi vicarii. — Biblioth. Impér., fonds lalin, n° 5211, B, fol. 1. — Liber Al bus , n° 1.
(3) Dès Tan 1 07 i environ, Robert prenait le titre de comte du Maine dans des actes publics. — Gallia chrixtiana , t. XI , Instr.. col. 66, 229.
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Délivrés du joug que leur avait imposé Guillaume, les Manceaux étaient disposés, pour la plupart, à se soustraire entièrement à l'obéissance des Normands. La nonchalance de Robert, qui demeurait oisif en Normandie, fortifiait ces dispositions. Mais excité par Odon son oncle , évoque de Bayeux, Robert lève une armée dont il donne le commandement à ce même Odon , à Guillaume , comte d'Évreux, à Raoul de Conçues, à Guillaume de Breteuil et à d'autres capitaines distingués par leur courage (1). Robert se met lui-même à la tète de ses troupes. Arrivé au Mans avec cet appareil formidable , il y est reçu avec de grandes démonstrations de joie, plus apparentes que sincères. Geoffroy de Mayenne , Robert le Bourguignon , seigneur de Sablé , Hélie, fils de Jean de la Flèche , et grand nombre d'autres seigneurs viennent, sur sa citation, lui rendre hommage. Cependant, une partie de ceux qui s'étaient soulevés , à la tête desquels était Payen de Montdoubleau, se tenaient retranchés dans le château de Ballon. Cette forteresse, dont il ne reste plus aujourd'hui que de faibles débris, était alors l'une des places les plus solides de la province du Maine. Robert va en faire le siège, et d'abord il y rencontre une vigoureuse résistance; enfin la place se rend, mais à des conditions avantageuses (2). De Ballon, l'armée de Robert se dirige contre le château de Saint-Célerin, dans lequel était renfermée toute la famille de Robert de Bellême , sous la protection de Robert Quarrel , chevalier rempli d'une valeur qui ne se démentit point à la défense de cette place ; mais la famine triompha de son héroïsme. Forcé d'ouvrir les portes aux assiégeants, il fut pris et conduit au duc , qui lui fit crever les yeux. Plusieurs autres chevaliers, saisis dans la place, furent privés de quelques membres. Après ces cruelles exécutions, le duc, sur les remontrances de Geoffroy de Mayenne , donna le château de Saint-Célerin à Robert Giroie, qui le réclamait comme
(1) D. Bouquet, t. XII , p. 630.
(2) Idem, p. 631.
344 HISTOIRE DE l.Y.i. us:: DU MANS.
une propriété héréditaire (i). La terreur s'étant dissipée après le départ du duc, les Manceam revinrent à leur aversion pour les Normand.-, et la firent éclater dès l'année suivante, 1089, par un soulèvement presque universel. Le due Robert, qu'une maladie retenait alors, engagea Foulques le Héchin a apporter tous ses soins pour apaiser la sédition. Foulques y réussit pour le moment; et Robert, en reconnaissance, lui fit obtenir en mariage Bertrade de Montfort, nièce de Simon, comte d'Evreux.
Cette paix ne dura pas longtemps. Hélie , seigneur de la Flèche, conservait toujours sis prétentions à la jouissance du comté do Maine (2). Ne se sentant pas assez fort pour résister au duc de Normandie , il usa de ruse , entretint les mécontentements , feignant toujours de servir les intérêts de Robert. S'étant emparé du château de Ballon, en l'année 1089 , il porta le ravage dans le pays , s'introduisit par surprise dans le Mans, dont il maltraitâtes citoyens qui lui étaient le plus opposés (3). 11 ne s'en tint pas là : l'ambition étouffant en lui les sentiments de la religion et de la reconnaissance , il oublia les services que l'évêque Hoël lui avait rendus l'année précédente ; il ne vit plus son caractère sacré, et ne considéra en lui que le partisan dévoué du parti normand. Dans la crainte que le prélat n'employât son influence en faveur de son rival, Hélie se saisit de sa personne, et l'envoya prisonnier an château de la Flèche. Toutefois la responsabilité de cette action ne doit pas peser sur le comte Hélie seul; ce prince était encore jeune et suivait trop aveuglément les conseils qu'on lui donnait; il entendit des personnes ennemies d'Hoël , qui lui persuadèrent que les Manceaux ne s'étaient défendus avec tant de constance contre lui que par l'effet des exhortations de leur évêque. Ces suppositions, appuyées
(1) D. Bouquet, t. XII, p. 632.
(2) Idem, t. XII, p. 670.— Congrès scientifiques. 1839, t. II , p. 304. — L'Art de vérifier les dates, t. XIII , p. 97.
(3) D. Mabillon, Veteraanalecta, t. III , p. 291.— D. Bouquc!, t. XII, p. 542.
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d'ailleurs parla vraisemblance . et données pour des faits avérés, excitèrent les soupçons d'Hélie, qui regarda désormais Hoël comme le plus puissant adversaire de ses prétentions sur le Maine. Pour le mettre dans l'impuissance de lui nuire , il ne se contenta pas de le garder dans la prison où il l'avait renfermé : il lui interdit tout commerce avec son troupeau et son clergé. Craignant encore que le prélat prisonnier ne trompât la vigilance de ses gardes, en usant de la langue latine pour correspondre au dehors, il ne lui donna pour tout son service qu'un prêtre grossier et ignorant. De plus, on employa les prières , les menaces , tous les moyens de séduction ou d'intimidation pour amener Pévêque captif à faire quelque acte extérieur favorable aux prétentions du seigneur de la Flèche. Hoël opposa une noble résistance, et rien ne put fléchir sa fermeté. Pendant ce temps-là, les milices d'Hélie et ceux qui leur venaient en aide se livraient au pillage des terres et des maisons de l'évêque ; et le deuil et la consternation étaient répandus dans toute la contrée (!).
Cependant la majorité du clergé du Mans, sincèrement attachée à son évêque , ne se donnait aucun repos et cherchait par tous les moyens à briser ses fers. Voyant les populations disposées à se soulever pour arracher leur pasteur aux mains de son ennemi , les prêtres les encourageaient dans ce dessein , et les exhortaient à l'exécuter promptement. Ils écrivirent aussi des lettres très-pressantes aux Églises voisines, pour prier les évêques et le clergé de contraindre le comte Hélie par les foudres de l'excommunication à relâcher son prisonnier. 11 ne restait plus qu'un moyen d'exciter le peuple à prendre les armes, c'était d'employer les rites lugubres de l'excommunication solennelle. Le clergé de la ville du Mans et des paroisses du diocèse ferma les portes des églises avec des buissons d'épines; et toutes les fonctions sacrées demeurèrent
(1) D. Mabillon, Votera ana/ecta , t. III , p. 291. — D. Bouquet, t. XII, p. 5'»2.
interdites. Ces marques du deuil de l'Église produisirent une vive impression sur tous les esprits; on se disposa de toute part à une levée de boucliers; et déjà le cri de guerre était prêt à sortir de toutes les poitrines. Hélie comprit alors qu'il avait été mal conseillé, et que ses prétentions sur le Maine se trouvaient compromises par ce qu'il avait fait pour les assurer. Les sentiments de la piété se réveillant en même temps dans son âme , il va trouver Hoël dans sa prison, se jette à ses pieds et le conjure de lui pardonner les injures qu'il lui a fait souffrir. Le prélat le relève avec bonté ; mais , usant de sa position , il exige qu'on lui rende tout ce qui a été enlevé à lui, à son Église ou aux personnes qui ont souffert à son occasion. Hélie va audevant de tous les désirs du prélat, qu'il ne quitte qu'après s'être pleinement réconcilié avec lui. Hoël s'empressa de revenir au Mans, où le clergé et le peuple, avertis de son retour, accoururent en foule et lui firent une réception qui ressemblait à un triomphe (l).
Pendant ce temps-là Geoffroy de Mayenne et plusieurs barons, qui agissaient sous ses inspirations, rappelèrent dans le Maine le jeune comte Hugues , fils du marquis de Ligurie, Azzon. Celui-ci avait quitté l'Italie depuis quelque temps, et il était venu se fixer à Langres (2). Le comte Hugues n'avait pas encore l'expérience que donnent les aimées; mais il prévit cependant les dangers de la position, et il ne se rendit pas immédiatement à l'invitation de Geoffroy et de ses amis. Hersende, sa mère, qui aurait pu l'engager à tenter cette entreprise, était morte dès l'année 1072 au plus tard , comme il a été dit. Geoffroy et ses barons réitérèrent leurs sollicitations et leurs promesses. Enfin Hugues se résolut à tenter la fortune. H vint donc dans le Maine et se rendit d'abord à la Chartre-sur-Loir. C'était au
(1) D. Mabillon, Vetera analecta , t. LU, p. 291. - D. Bouquet, t. XII, p. 542.
(2) C'est ce qu'insinue le Roman de Roux, cité par Y Ait de vérifier les dates, t. XIII. p. 96, 97.
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xic siècle l'un des lieux les plus forts du Maine ; Geoffroy de Mayenne en était seigneur et y faisait ordinairement sa résidence dans un château dont il ne reste plus de traces aujourd'hui. Dès que l'arrivée du jeune Hugues fut connue dans la province, les barons s'empressèrent d'accourir pour lui jurer fidélité. En peu de temps son autorité fut reconnue et proclamée partout , et les promesses et les serments faits au duc Robert foulés aux pieds (1). Hoël mesura d'un coup d'oeil l'immensité du danger qui le menaçait , s'il restait dans la ville du Mans. D'après les dispositions qui se manifestaient, il prévit que le nouveau prétendant ne tarderait pas à se rendre clans la capitale de sa province, et il craignit de tomber entre ses mains. Dans son opinion, il ne pouvait rien faire pour détourner ce péril; toute démarche dans le sens du nouveau pouvoir était à ses yeux un déshonneur, et il s'exposait à passer pour un transfuge auprès du duc Robert et de sa cour. [1 quitte donc précipitamment la ville du Mans, suivi seulement d'un petit nombre de personnes, et se rend promptement en Normandie , afin d'instruire le duc des faits qui se passent dans le Maine. Robert lui conseille de laisser agir les Manceaux , pourvu qu'ils ne le contraignent pas lui-même de faire hommage au nouveau comte. Ce prince voluptueux et lâche semblait craindre d'envisager son devoir (2).
Pendant l'absence du prélat, Hugues fit son entrée au Mans. Le peuple , qui se croyait enfin délivré de la domination normande, lui prépara un triomphe ; il se porta en foule au-devant de lui et le reçut avec applaudissement. Le comte s'empara du palais épiscopal, dont il s'appropria tous les meubles. Le prélat, à son retour, n'osant entrer dans la ville, s'arrêta dans l'abbaye de Saint-Vincent, d'où il envoya des députés pour traiter avec Hugues. Celui-ci exigea comme condition préliminaire à sa réception dans
(1) Orderic Vital, Historia ecclesiastica, lib. VIII, p. 683. — D. Bouquet, t. XII, p. 638. - D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 292.
(2) Idem , loc. cit., p. 292. - D. Bouquet, t. XIÏI , p. itfc
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la cité, que l'évèque Hoël lui prêtât serment et reconnût tenir de lui son évêché. C'était précisément le point sur lequel le duc Robert avait principalement insisté, se montrant assez peu jaloux de tout le reste. Le prélat, ne pouvant accepter cette condition , aima mieux renoncer à remonter immédiatement sur son siège. Mais bientôt il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'y avait pas même de sûreté pour lui dans la retraite qu'il avait choisie, que des embûches lui étaient tendues de toutes parts, et qu'il ne pourrait jamais les éviter toutes. Il s'éloigna donc de la ville, résidant tantôt dans un château , tantôt dans un a utre ; mais surtout craignant dese fiera d'autres qu'à des partisans certains de sa cause et de celle des Normands. Pendant ce temps, le comte Hugues et ses conseillers agissaient en tyrans dans la ville du Mans; tous les biens de l'évèque étaient livrés en proie à leur cupidité et à celle de leurs amis; ils ne craignirent même pas de s'approprier les richesses des sanctuaires (4).
Ces sacrilèges déprédations se commettaient à l'instigation d'une l'action du clergé ennemie déclarée de levèque. Le chef de ces clercs révoltés était un chanoine nommé Hilgot (2). Hoël Taxait élevé au sacerdoce; mais, loin de se montrer reconnaissant, il ne cessait de le poursuivre, tantôt par des calomnies secrètes, tantôt par des injures grossières, et ne lui laissait aucun repos* Ce malheureux prêtre avait conçu cette haine contre son é\èque à l'occasion que nous allons rapporter. Peu de temps auparavant, le doyen du chapitre, nommé Gnicher, homme de mœurs pures et doué d'une science peu commune, abdiqua toutes les grandeurs du monde, et- se consacra à Dieu dans la vie monastique. De faux amis conseillèrent à levèque Hoël de faire passer la dignité restée vacante par la retraite de Guicher, aux mains d'un jeune frère du prélat.
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. M, p. 292. — D. Bouquet, t. XIII, p. 543.
(2) Livre Blanc, n" J90. — Hilgotus et Helgolus.
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Ce clerc netait encore qu'un enfant, à peine âgé de douze ans, et ne connaissant qu'imparfaitement encore les éléments des lettres. Cet acte de népotisme lit de nombreux mécontents; on trouva ridicule et injuste de préférer un enfant à de sages vieillards, et de le mettre à leur tète, Hilgot , qui cherchait partout des occasions de décrier la conduite de l'évêque , saisit avidement celle-ci. Ses amis se réunirent à lui, et ils agirent tous avec tant d'insistance, d'adresse et d'unanimité auprès du chapitre , que les chanoines, à leur instigation, résolurent de déposer le jeune doyen. Le sentiment de leur droit violé poussa sans doute les chanoines à faire cette démarche; elle n'en fut pas moins pour Hoël une démonstration pénible qui lui lut amère. On élut à la place de son frère un jeune clerc d'une très-illustre naissance , nommé Gervais. Il appartenait a la famille de Belleme, si puissante encore dans le Maine, et il était neveu de l'évêque Gervais, qui avait laissé dans le diocèse d'innombrables souvenirs , mais surtout qui était vénéré du chapitre, dont il avait été le bienfaiteur (i). Le souvenir de son oncle contribua beaucoup à son élévation, mais la fortune de ses frères, qui tenaient un rang distingué à la cour d'Angleterre, n'y fut pas étrangère.
La tyrannie de Hugues se portait tous les jours à de nouveaux excès. Quelques chanoines, voyant qu'il ne respectait pas même les lieux saints, craignirent qu'il ne fit main basse sur le trésor de la cathédrale , et songèrent à le déposer dans un lieu sûr. Parmi tous les châtelains de la province du Maine, aucun ne leur inspira autant de confiance que Robert le Bourguignon , seigneur de Sablé, dont on a vu précédemment la grande piété. Hoël , obligé, comme on l'a dit, de chercher un asile de château en château, se trouvait alors à Sablé , près de Robert, et ce fut là
(1) 11 est assez probable que ce doyen Gervais était fils de Guy II de Laval et de Rotrude de Château-du-Loir. L'archevêque Gervais avait un autre neveu qui portait le même nom , et qui est connu par la fondation du prieuré de Saint-Guingalois de Chàteau-du-Loir; mais co dernier n'était pas clerc.
352 HISTOIRE DE l'ÉULISK DU .MANS.
que l'on transporta les richesses de la cathédrale. Toutefois les chanoines qui entreprirent de conserver le pieux dépôt durent agir avec beaucoup de précautions, et ce ne fut qu'à l'aide d'un profond secret qu'ils parvinrent à ra\ir au comte Hugues une proie sur laquelle il portait déjà des désirs avides (1).
Hoël ne voyait pas sans inquiétude se prolonger sa situation de proscrit ; il s'alarmait des excès toujours croissants de la tyrannie et des dangers qui se préparaient pour un avenir prochain, si le comte Hugues venait à asseoir définitivement son autorité. Les nouvelles mesures prises par les chanoines lui permettaient d'agir avec plus de liberté, et il pensa à chercher un remède plus efficace que tout ce qu'il avait tenté jusque alors. Laissant à Sablé quelques clercs chargés de veiller à la garde du trésor de la cathédrale , il s'embarqua pour l'Angleterre , et se rendit directement à la cour de Guillaume le Roux pour l'inviter à venir faire la conquête du Maine. Le roi d'Angleterre ne crut pas pouvoir accepter les propositions de l'évêque : elles ne s'accordaient pas avec les plans de sa politique ; il était déjà en hostilité avec son frère Robert, qui avait voulu lui enlever son royaume , et il venait de se venger de cette injure en débauchant à celui-ci plusieurs de ses vassaux. Voyant néanmoins dans la démarche de l'évêque du Mans une espérance pour l'avenir , il crut devoir s'attacher de plus en plus ce prélat ; il lui donna des secours d'argent très-considérables , qui mirent Hoël en état de supporter plus aisément les privations de son exil, et de réparer les pertes qu'il avait éprouvées par l'avidité sacrilège de ses spoliateurs.
Toute entreprise qui échoue retombe sur celui qui l'a tentée. Plus l'évêque Hoël se donnait de mouvement pour recouvrer sa liberté et délivrer son Église, plus la ville du Mans souffrait de la tyrannie que le prêtre Hilgot et ses
(1) D. Mabillon, Votera analecta, t. III, p. 293 et 294. — D. Bouquet, t. XII , p. 543 et 544.
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suppôts exerçaient sous le nom du comte Hugues. Toutes les personnes attachées au prélat fugitif furent en butte à leurs vexations; ils enchâssèrent un certain nombre de la ville; ils dépouillèrent les autres de leurs biens; ils firent souffrir à tous des injures atroces. Quelques exemples feront mieux comprendre l'anarchie qui régnait dans la ville du Mans et les excès auxquels se livraient les factieux. Un serviteur d'Hoël s'était introduit à Paide d'un déguisement dans la cité; il fut reconnu, et aussitôt la nouvelle de son arrivée fut répandue parmi les ennemis. Ils accourent promptement , cernent le lieu où il se trouve , s'emparent de sa personne , et , Payant conduit dans un atelier de forgeron , lui brûlent les joues avec un fer rouge. C'était le supplice que l'on infligeait aux sacrilèges. Un autre jour, ils surprirent le domestique d'un citoyen du Mans, qui portait, de la part de son maître, des secours à un clerc du nombre de ceux qui étaient retirés à Sablé. Ce clerc se nommait Gradulfe, et était frère du maître de ce pauvre serviteur. Dès qu'ils eurent saisi celui-ci, ils s'emparèrent de tout ce qu'il avait, le conduisirent à la maison d'Hilgot, devenue comme leur citadelle et leur geôle, et l'y jetèrent dans un cachot. Non contents de ces cruels traitements, ils lui refusèrent des aliments, en sorte qu'il mourut au bout de sept jours. Ces hommes barbares ne respectèrent pas même la faiblesse du sexe, et firent subir toutes sortes d'outrages à des femmes qu'ils avaient surprises portant des provisions à des prêtres obligés de fuir. Après les plus cruels tourments, ils les percèrent de leurs épées. Comme on l'avait prévu, l'église cathédrale devint à son tour victime de leur ardeur pour la rapine; ils la dépouillèrent de tout ce qu'ils purent y découvrir encore de précieux. Ce sanctuaire, pour lequel on avait un si juste et si profond respect, devint bientôt désert; personne n'osait plus aller prier dans un lieu qui ne présentait qu'un spectacle de désolation et de sinistres présages. Mais ces excès devaient s'accroître ensuite : le peuple, témoin des violences exercées par des mains sacerdotales,
en vint à mépriser un caractère sacré et toujours respectable, même dans les malheureux qui le déshonorent. C'est ainsi , fait remarquer le chroniqueur contemporain qui rapporte ces faits dont il était témoin , que les chanoines, hommes en général très-religieux, voulant corriger un abus d'auiorité commis par l'évêque, faillirent renverser non-seulement leur propre pouvoir, mais encore toute l'Église dans notre cité (I).
Après environ quatre mois d'absence , Hoël revint d'Angleterre , et voyant que les factieux s'affermissaient de plus en plus dans le crime, il leur adressa des lettres monitoires. 11 leur ordonnait, en vertu de son autorité épiscopale, de rentrer aussitôt dans l'ordre et le devoir, ou de s'abstenir désormais de célébrer les offices divins. Dans le nombre des rebelles, il s'en trouvait plusieurs qui n'avaient été entraînés dans le parti que par faiblesse, et qui, entendant la voix de leur évèque condamner si énergiquement leurs désordres, auraient désiré revenir dans le sentier de la soumission. Mais, comme il arrive presque toujours, les plus fougueux l'emportèrent; les violences eurent leur cours ordinaire, et l'interdit dénoncé par le prélat ne fut pas observé. Ceux qui eussent souhaité rétracter leurs démarches commencèrent par protester de leur bonne intention ; puis , la crainte les entraînant, ils violèrent eux-mêmes l'interdit.
Hoël donna en cette circonstance un exemple bien frappant de la douceur qui était le trait caractéristique de son esprit : dans un siècle où les prélats faisaient un usage si fréquent de l'excommunication, il ne voulut pas user de ce remède extrême , avant d'avoir envoyé aux séditieux des personnes respectables, chargées de leur porter de nouvelles invitations à la paix. Il crut qu'il était de son devoir de pasteur d'user des mêmes voies conciliatrices à l'égard du comte Hugues. Le prélat fit choix pour cette députation de deux diacres qui jouissaient auprès du peuple d'une estime méritée, et dont il connaissait le
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, p. 293-295.
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dévouement à sa personne; le premier était Qtton, fils de Ravinsinde, et le second , Radulphë de La Barre (1). Ces envoyés ayant été reçus au Mans, trouvèrent les esprits disposés à les écouter; par des paroles insinuantes, ils vinrent à bout en peu de temps de se rendre maîtres absolus de la position et de calmer la multitude, toujours facile à entraîner. Le peuple, qui avait fermé les portes de la ville à son évèque, qui avait chassé les clercs plus dévoués à sa cause , commence alors à reconnaître hautement sa faute et à la détester; il comble d'éloges ceux qu'il n'a pu souffrir dans ses murs il y a peu de semaines. En même temps, par un effet de ces réactions subites qui ne devraient jamais surprendre, tant elles sont fréquentes en ces circonstances , la multitude se prend à maudire les chefs de la faction auxquels elle a si aveuglément obéi jusque alors. Vociférant contre Hilgot et ses satellites mille imprécations, elle leur reproche hautement des crimes et des infamies dont ils ne sont probablement pas tous coupables; elle exagère les déprédations que beaucoup ont commises sur les domaines de l'Église et de l'évèché. Dans son effervescence , le peuple veut aussitôt en finir avec la tyrannie, il se porte en tumulte sur la demeure d'Hilgot; les uns brisent ou enlèvent les portes, d'autres enfoncent les fenêtres, d'autres enfin montent sur le toit et le renversent à terre : le désordre électrise cette foule populaire, et la maison est mise à sac. Tout ce que cette popuJace rencontre lui est bon; elle s'empare de tous les meubles, qu'elle emporte dans ses maisons avec une joie frénétique et des airs de triomphe. Telle est la justice du peuple! Heureusement les cris que poussait l'émeute en se rendant à la maison d'Hilgot , l'avaient averti de chercher son salut dans la fuite. Tl se déroba effectivement avec ses amis; et cette précaution épargna de nouveaux crimes à la populace (2).
(1) Barra. Le diocèse renfermait plusieurs terres seigneuriales de ce nom. Gfr. Gauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans , p. 46.
(2) D. Mabillon, Vetcra analecta, p. 295 et 296.
Tandis que ces choses se passaient dans la ville, Otton et Radulphe , après avoir échauffé la multitude et lui avoir imprimé l'ébranlement par leurs exhortations, s étaient rendus au palais de l'évêché occupé par le comte Hugues, et ils étaient entrés en pourparler avec lui. Us continu;!!. Mit à négocier, lorsque Ton vint apporter au jeune comte la nouvelle de l'émeute. Il se montrait peu disposé à écouter des propositions tendant à un accommodement et à la réintégration du prélat dans la cité; saisissant alors l'occasion qui s'offrait, il refusa d'entendre aucune condition, et renvoya les deux parlementaires , sans rien leur avoir accordé. Telle fut l'infructueuse issue de cette démarche.
Elle n'apporta aucun soulagement à la situation d'Hoël ; elle lui prouva seulement que le temps n'était pas encore arrivé pour un changement de fortune. Décidé à attendre une conjoncture plus favorable , il se résolut à aller demeurer dans quelque monastère de son diocèse. Aucun ne lui parut oiFrir un séjour aussi sûr et aussi commode que le prieuré de Solesmes. Voisin de Sablé, où une partie du clergé du Mans s'était retirée , ce monastère offrait un asile exempt de toute inquiétude par la protection de Robert le Bourguignon, ami de l'Église et de l'évêque fugitif. D'ailleurs ce prieuré, où florissaient l'observance de la règle et toutes les vertus monastiques, était sous la dépendance de l'abbaye de la Couture et de l'abbé Juliel , dont le dévouement au parti normand était bien avéré (i).
Sans calculer les chances de leur démarche , les moines de Solesmes accueillirent avec empressement l'évêque Hoël avec toute sa suite. De ce moment le prélat établit sa chaire dans la modeste église priorale. U y consacra Je saint chrême le jeudi saint , y officia pontificalement aux solennités pascales , et y tint le synode diocésain aux fêtes de la Pentecôte. On voyait des processions continuelles arriver de toutes parts au monastère ; et le village de Solesmes, selon l'expression des anciens chroniqueurs,
(1) Vid. supra, p. 321 et suiv.