SUITE DE L'ÉPISCOPAT D'HOEL
Saint Yves de Chartres délivré de captivité par la médiation d'Hoël et l'intercession de saint Julien. — Dédicace de l'église cathédrale. — Restauration de Saint-Pierre-de-la-Cour. — Prospérité de l'abbaye de la Couture sous l'abbé Juhel. — Prieurés de Bernay, Neuvy, Saint- Mars de Ballon , Saint-Corneille de Tennie, Saint-Martin des Biards; confraternité entre la Couture et Marmoutier. — Abbaye de Saint- Vincent; prieurés de Saint-Flaceau au Mans , Notre-Dame de Vilaine, Saint-Ouen-des-Ponts à Ballon , Saint-Calais-du-Désert , Saint-Désiré de Champagne. — Dons de la famille de Juillé. — Le comte Hélie accorde à l'abbaye la juridiction sur le faubourg de Saint-Vincent. — Il défend les droits de Saint-Vincent et de la Couture contre Robert le Diable, de Bellême. — Abbaye de Saint-Calais ; le vénérable Ébrard. — Prieurés de Saint-Victeur, Saint-Gilles du Pont-de-Gennes , Saint- Melaine à Laval, Saint-Ouen à Milesse , Saint-Pierre à Parné, Saint- Pierre -l'Enterré, et autres dépendants de l'abbaye de Saint -Aubin d'Angers. — École de la cathédrale du Mans. — Hildebert de Lavardin,le chanoine Radulphe, les doyens Guicher et Geoffroy.— Geoffroy de Mayenne. — Geoffroy de Saint- Alban. — Les grammairiens Hubert et Bernard. — Le vénérable Hervé.
Le clergé du Mans fit un noble usage de la tranquillité que le gouvernement du comte Hélie garantit au pays. Les travaux de l'église cathédrale avaient été interrompus pendant la tourmente; ils furent repris avec une nouvelle ardeur, et l'abside fut entièrement terminée. 11 ne reste plus rien aujourd'hui des ouvrages exécutés par Hoël; mais on peut facilement en connaître le caractère d'après le style architectonique de la fin du xie siècle , et par les monuments de la même époque qui subsistent encore présentement dans le diocèse du Mans.
Tandis que ces travaux s'avançaient avec rapidité, le roi de France Philippe Ier donnait à toute l'Église un scandale que la grossièreté des mœurs rendit trop fréquent pendant les siècles du moyen âge. Après avoir répudié la reine Berthe, il enleva à Foulques le Réchin , comte d'Anjou,
MPI histoiiie i>e l'église du mans.
sa femme nommée Bertrade, fille de Simon de Montfort, et l'épousa publiquement. Il espéra couvrir son crime en engageant plusieurs évoques à se trouver présents à la solennité des noces. La plupart refusèrent de s'y rendre, et murmurèrent hautement; les autres plus politiques gardèrent le silence, et quelques-uns par lâcheté entreprirent de justifier la conduite du monarque (1). Hoël semble s'être rangé à l'avis des premiers. Mais de tous les prélats de la France , celui qui jouissait alors de la plus grande considération , était saint Yves, évoque de Chartres; et c'était lui aussi que Philippe désirait le plus vivement compromettre dans l'affaire de son prétendu mariage. Il ne réussit pas dans cette entreprise ; non-seulement Yves refusa de se trouver à la cérémonie des noces, mais il blâma hautement l'entreprise du roi, dans des lettres à diverses personnes ; il écrivit au prince lui-même avec une vigueur digne des évêques des premiers siècles , sans sortir néanmoins des bornes du respect dû à la majesté royale (-2). C'était en 1092 ; et ce zèie apostolique coûta la liberté au généreux prélat. Hugues , seigneur de Puiset et vicomte de Chartres, se saisit de sa personne et l'enferma au château de Puiset même, pour tâcher de l'abattre et faire par là sa cour au prince. Yves n'en devint que plus ferme; et Dieu ne le laissa point sans consolation dans la captivité. Guillaume de Ros , abbé de Fécamp, entre autres, le visita par ses lettres , où il le félicite de souffrir pour la même cause que soutinrent autrefois Élie et Jean- Baptiste. Les Chartrains formèrent le dessein d'aller délivrer leur évêque les armes à la main ; mais le pacifique prélat, averti du projet , arrêta le coup par une lettre admirable (3). Le Souverain Pontife Urbain II écrivit à l'archevêque de Reims et à ses suffragants pour leur ordonner d'excommunier Hugues de Puiset. La terreur
(1) D. Bouquet, t. XII, p. 227-230, 280, et passim.
(2) Idem , t. XII, p. 33.
(3) Epistola xx. — D. Bouquet, t. X, p. 33.
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glaça leur courage. Mais l'évêque du Mans ne se laissa intimider par aucune crainte , et agit si efficacement, qu'L réussit à procurer la liberté au saint évoque de Chartres. Dans une lettre toute remplie des plus vives expressions de sa reconnaissance et des plus beaux sentiments de piété, saint Yves attribue surtout aux prières d'Hoël la liberté qui lui a été rendue. Il reconnaît aussi en être redevable à la puissante intercession de saint Julien, premier évêque du Mans, pour le culte duquel il montra toujours un très-grand zèle , comme nous le rapporterons bientôt (i).
Cependant le mariage illégitime du roi fut bénit par l'évêque de Senlis, en présence seulement de l'archevêque de Rouen et de l'évêque de Bayeux. Ce dernier était le célèbre Odon , que nous avons vu engager Robert , duc de Normandie, son neveu, à faire la conquête du Maine, et commander lui-même un corps d'armée dans cette expédition. Sa vie est toute remplie de semblables traits (2). Pour prix de sa lâche complaisance , ce prélat reçut de la part du roi les revenus de l'évèché du Mans ; toutefois il est peu probable qu'il les ait jamais touchés. Mais il jouit pendant un certain temps des biens attachés à plusieurs églises du diocèse (3).
Cependant les travaux de l'église cathédrale furent terminés dans l'été de 1093. On songea à faire une nouvelle dédicace , accompagnée de la translation des reliques de saint Julien et des autres serviteurs de Dieu dont on conservait les glorieuses dépouilles dans l'ancienne basilique. Pour rendre cette solennité plus imposante , Hoël invita l'archevêque de Tours Raoul et les autres prélats comprovinciaux. 11 écrivit aussi à d'autres évoques, et beaucoup se rendirent à son invitation. Toutes les parties du diocèse
(1) Sancti Yvonis Camotensis opéra omnia, epist.xix,xxi,xxm etxxv.
— Baronius, Annales- ecclesiastici, ad an. 1095, nom. 16, 17 et 18. —
— Ltbbe, Concilia, t. X, col. 463. ,
(2) Galtia christiana, t. XI, col. 358.
(3) Hermant, Histoire de Bayeux, p. 130 et 148
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envoyèrent une foule de pieux fidèles , et les Églises voisines même fournirent leurs députés. Le nombre des pèlerins fut tel, que les vieillards affirmaient n'avoir jamais vu une aussi grande réunion de personnes de tout rang et de tout âge. La solennité s'accomplit avec toute la pompe possible , le 17 octobre de cette année 1093 (1).
La basilique nouvelle fut dédiée, selon la tradition qui remontait au temps des Apôtres et à saint Julien, en l'honneur de la vierge Marie et de saint Pierre , puis également des saints martyrs Gervais et Protais et du saint confesseur Julien (2). C'est ainsi que l'Église du Mans se montrait fidèle à ses plus anciens souvenirs , que nous verrons consacrés plus d'une fois encore par des manifestations non moins solennelles.
L'éclat de cette fête fut relevé , comme nous l'avons dit y par la translation des reliques de saint Julien. On dut regretter de ne pas voir à cette cérémonie le saint évêque de Chartres; lui-même en éprouva une peine très- sensible , comme il le déclare dans une lettre à Hoël. Celuici , connaissant la grande dévotion de saint Yves pour l'apôtre du Maine , l'avait invité de se rendre à la solennité de sa translation ; mais la lettre fut remise au prélat pendant qu'il était encore dans les fers. Dans sa réponse, il presse Hoël de lui accorder quelques reliques de saint Julien; il exprime le regret de voir que le culte de ce saint confesseur n'est pas répandu dans la Gaule Belgique autant qu'il le désire, et il promet de travailler de tout son pouvoir à le propager dans les Églises de ce pays. 11 se propose même de venir en personne au Mans recevoir les reliques qu'il espère obtenir, et rendre ses hommages à saint Julien (3). On n'a plus la réponse que fit Hoël à cette lettre ; il est très-probable qu'il accorda au
(1) Vetera analecta, t. III, p. 299 et 300.
(2) Ibidem , p. 53, 74, 321, et passim.— Baluze, Miscellanea, t. III p. 14. — Officia propria insignis Ecclesiœ Cenom., p. 55 et 56.
(8) Samti Yvonis Camotensis opéra omnia, part. Il, p. 11,
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saint évêque la grâce qu'il sollicitait, et que c'est à cette époque que la cathédrale de Chartres s'enrichit des reliques de saint Julien qu'on y vénère encore aujourd'hui.
Dans le même temps, l'église collégiale de Saint-Pierrede-la-Cour fut rebâtie par le comte Hélie de la Flèche. Le temps et les guerres l'avaient presque ruinée. Le comte Hélie apporta tous ses soins, aussitôt que son autorité fut affermie , à la restaurer complètement. On reconnaît encore aujourd'hui des parties antérieures à cette restauration ; mais les secours du comte n'en étaient pas moins nécessaires pour prévenir une ruine entière (1). Guillaume le Conquérant était intervenu plusieurs fois clans les affaires du chapitre de Saint -Pierre -de -la -Cour, sans doute en qualité de fondateur. On le voit obliger Normand Ribole, doyen de cette église, à donner à Richard, panetier de ce prince, le fief du Mont -Greffier , à certaines conditions, entre autres celles de présenter chaque année le samedi saint un cierge de dix livres, et de procurer un homme de guerre chaque fois qu'il sera nécessaire de livrer bataille pour défendre les intérêts de l'Église et du chapitre (2). Dans une autre circonstance , Guillaume donna au chapitre de Saint -Pierre l'emplacement d'une vieille tour située au-devant de l'église, une partie des fossés et des murs de la ville, avec droit de voirie et autres coutumes (3). Des personnes de toutes les classes faisaient des fondations dans cette collégiale, ou témoignaient leur sympathie par d'autres moyens. Toutefois, les chanoines avaient assez souvent à se défendre contre les envahissements des séculiers. Vers la même époque une contestation s'éleva entre le chapitre de Saint-Pierre et les officiers de la cour du comte Hélie. Ceux-ci prétendaient avoir
(1) Savare , Mémoires pour servir à l'histoire du chapitre royal de Saint-Pierre-de-la-Cour, Ms. — Guillois, Vies des saints du Maine, t. IT , p. 305. — Richelet , Le Mans ancien et moderne, p. 95. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 170.
(2) Pièces justificatives , n° xxxv.
(3) Bilard , Analyse des documents historiques, etc., n° 25.
droit (le faire assister les chanoines aux sépultures de tous les membres de leur famille. De leur côté , les chanoines, qui soutenaient le contraire, prouvèrent par serment que la coutume de leur Église leur donnait droit d'assister seulement aux sépultures du maître panetier, du maître échanson et du maître cuisinier , de leurs femmes et de leurs enfants , si ceux-ci mouraient dans la maison paternelle. De cette manière le débat fut terminé (1).
Le comte Hélie se montra constamment le protecteur zélé de la collégiale fondée par ses ancêtres. Il favorisa aussi les abbayes de Saint- Vincent et de la Couture. Dans ce dernier monastère , l'abbé Juhel , après être parvenu à dominer les difficultés qui avaient d'abord entravé son gouvernement, jouit d'une ère de prospérité. Il était né au diocèse d'Avranches, au comté de Mortain, de l'illustre famille d'Astins ou Asting, d'origine danoise (2). Cette famille, longtemps célèbre en Normandie, s'y est éteinte; mais elle s'est conservée en Angleterre : on connaît entre autres la fin tragique du grand chambellan de ce nom, qui, après avoir trempé- ses mains dans le sang de son prince, fut décapité en 1483 par ordre de l'usurpateur qu'il avait servi (3). Juhel embrassa, dès sa jeunesse., la vie monastique dans l'abbaye de la Couture. La pratique de la vertu et l'étude des lettres furent ses plus vives passions, et il y fit de rapides progrès. Après qu'il eut été élevé à la dignité d'abbé , il écrivit une relation des miracles opérés à Angers par l'intercession de saint Nicolas. Il raconte que Geoffroy Martel, comte d'Anjou, iils du premier fondateur de l'abbaye de Saint- Nicolas , y déposa une partie des
(1) Pièces justificatives, n° xxxvi.
(2) Wace, dans le Roman du Roux , dit :
Hastinz i vint primierement, Ki list maint povre et maint dolent ; Compainz è mestre fu Bier, Ke l'en cl amont Coste-de-Fer.
(3) On ignore si Foulques d'Asting , élu évèque de Lisieux dans le xme siècle , appartenait à la même famille.