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402 HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
Dans le même temps l'Église du Mans eut pour doyen Guiclier, dont nous avons parlé, et qui, au rapport des Gestes des évêques, n'était pas moins distingué par ses connaissances littéraires que par sa vie ornée de toutes les vertus. Dégoûté des grandeurs du monde , auxquelles il pouvait justement prétendre , il alla cacher ses talents et ses hautes qualités dans l'obscurité d'un cloitre (1). Geoffroy, qui occupa la môme dignité peu de temps après , se faisait remarquer par son éloquence et son érudition. On doit aussi compter au nombre des élèves les plus distingués de l'école du Mans Geoffroy de Mayenne , qui , après avoir rempli l'office de trésorier, devint évoque d'Angers, en l'année 1 095 , et gouverna cette Église pendant sept ans (2).
A ces illustres disciples de l'école du Mans il faut joindre Geoffroy , qui se rendit si habile dans les lettres, et particulièrement dans les sciences ecclésiastiques, que Richard, abbé de Saint- Alban, en Angleterre, voulut l'avoir pour écolâtre de son monastère. Richard était Normand et avait pu connaître Geoffroy au Mans; et d'ailleurs l'abbaye de Saint-Alban comptait déjà plusieurs Manceaux d'un mérite distingué , comme nous l'avons reconnu sous l'épiscopat d'Arnaud. Geoffroy fut obligé de retarder son départ pour la Grande-Bretagne, et au moment où il put y arriver, il trouva le poste rempli. Il ne se découragea pas , et ouvrit une école à Dunestaple, près de l'abbaye de Saint-Alban. Entre les différents exercices académiques dont il usait pour stimuler l'esprit de ses disciples, il leur faisait représenter des tragédies dont les sujets étaient empruntés aux livres saints ou à l'histoire de l'Église. Ces représentations, qui semblent avoir inauguré une source nouvelle d'instruction et d'édification pour les peuples chrétiens , avaient lieu avec un grand appareil ; ce qui rendit fort
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 293.
(2) Cartulaire de Saint 'Maurice d'Angers, collection D. Housseau carton 3e, n° 967.
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célèbre la renommée de Geoffroy. C'est là la première origine certaine du théâtre chrétien au moyen âge (1). On sait que nos compatriotes dans les siècles suivants, et surtout Robert G armer ( 1534-1565 ), furent des premiers qui travaillèrent à illustrer la scène française, à laquelle les exercices de Dunestaple avaient préludé. Nous aurons occasion de signaler diverses représentations théâtrales dans le diocèse du Mans ; presque toujours ce furent des membres du clergé régulier ou séculier qui dirigèrent ces exercices, dont le sujet était exclusivement emprunté à l'Écriture sainte ou à la légende. Quant à Geoffroy, il fit plus fard ses vœux dans l'abbaye de Saint-Alban , et après y avoir vécu quelque temps en qualité de simple religieux, il fut élu abbé du monastère. Il a laissé à la postérité une mémoire précieuse par ses travaux pour répandre l'instruction , par le bien qu'il fit à son abbaye, et par la sagesse de son gouvernement (2).
Hubert, maître du célèbre abbé de Bourgueil dont on \ ient de parler , était du Mans ; après avoir enseigné à Orléans et à Mehun-sur-Loire les lettres divines et humaines , il revint dans sa patrie , où il continua d'avoir des disciples. Baudri , qui a écrit son éloge , le représente comme Je modèle des maîtres de la jeunesse, et digne d'entrer en parallèle avec les anciens (3) .
(1) Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, t. I, p. 91.
(t) D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 65.
(3) Nous citerons ces deux vers de Baudri à la louange de Hubert :
Doctorum spéculum doctor amande , Majorum titulis anmiparande.
Cfr. Du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis, t. I, p. 606. D. Rivet conteste le témoignage de Du Boulay en cette circonstance ; il prétend que l'historien de l'Université de Paris a confondu le Mans avec Mehunsur-Loire; mais il ne fait pas attention lui-même que les mémoires dont s'est servi Du Boulay étaient écrits en latin , et qu'il est impossible de ne pas distinguer Magdunum de Cenomanum. Quant au silence de Baudri, il ne saurait être allégué, puisque ce poète n'entre presque dans aucu détail historique.
Bernard , né également dans le Maine , fut un professeur de grammaire célèbre à la même époque; mais il donna ses leçons à Paris, et ne parait pas avoir tenu école dans sa patrie ( 1 ) .
Nous devons nous arrêter plus longtemps sur le vénérable Hervé , et parce qu'il lut l'un des plus laborieux écrivains du xn« siècle, et parc/3 que sa vie offre de grands exemples de vertu. Voici les termes dans lesquels les moines de Bourg-Deols , au diocèse de Bourges, annoncèrent sa mort aux autres monastères.
« Nous venons de perdre un homme non moins vénérable par sa vie que par sa doctrine , Hervé , moine du monastère de Ueols, qui a été environ cinquante ans au milieu de nous un exemple de vertu. Le Maine était sa patrie. Il nous a laissé de nombreux témoignages de sa foi , de sa sagesse et de ses mérites. Versé dès sa jeunesse, dès son enfance, dans toutes les sciences des écoles, il eut à peine mis le pied dans notre cloitre , qu'il s'appliqua tout entier à l'étude des saintes Écritures et des écrivains catholiques Augustin , Jérôme , A mbroise , Grégoire, et des autres Pères, employant les jours et les nuits à les lire , ne se fatiguant jamais de les méditer, ne se laissant détourner par aucun empêchement dans la recherche de la vérité. Comme il avait un esprit distingué et une mémoire heureuse, il commença dès lors à recueillir dans le vase de son cœur beaucoup de choses dont il devait dans la suite faire son profit , à choisir , comme font les colombes, les meilleurs grains, à apprendre et à transcrire ce qu'il rencontrait de plus remarquable dans ses lectures.
« II fit d'abord une admirable exposition du livre du bienheureux Denys (l'Aréopagite) De la hiérarchie des Anges (2). Ensuite il commenta tout le livre du prophète
(1) Du Boulay, Historia Universitatis Parisiensis. (%) Cet ouvrage d'Hervé paraît perdu.
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tsaïe (4), les Lamentations de Jérémie (2), la dernière partie d'Ézéchiel (c'est-à-dire depuis l'endroit où s'est arrêté le Pape saint Grégoire , jusqu'à la fin du livre) (3) , le Deutéronome de Moïse (A), l'Ecclésiastique de Salomon, le livre des Juges, celui de Ruth, celui de Tobie. Dans ces divers écrits, il démontre par des arguments irréfragables que tous les passages où les esprits moins éclairés ne comprennent que le sens littéral, témoignent en faveur des mystères du Christ et de l'Église (5). En outre, il fit sur les Épîtres de l'apôtre saint Paul une explication où éclate tant de sagesse, que ceux qui l'ont lue déclarent n'en pas connaître qui lui soit comparable (6). Il acquit bientôt un grand renom par son savoir; et nul ne fut considéré comme plus habile que lui dans la connaissance des saintes Écritures. C'est alors qu'il exposa avec tant de bonheur le livre des douze prophètes et celui de la Genèse tout entier, qu'on ne rencontre pas un commentaire sur ces livres qui puisse être mis en parallèle avec le sien.
« Il expliqua dans le même temps les leçons des saints Évangiles et les cantiques que l'on chante dans l'Église ; il fît aussi la confrontation des variantes , pour montrer que dans quelques Églises on avait adopté telle leçon qui n'était
(1) Le Commentaire sur Isaïe a été publié par Dom Bernard Pez , Thésaurus novissimus anecdotorum , t. III ; il ne contient pas moins de 756 colonnes in- fol.
(c2) D. Lirondît que le Commentaire sur les Lamentations de Jérémie se trouvait manuscrit dans les abbayes de Pontigny et de Veauluisant.
(3) Le Commentaire sur Ézéchiel se trouvait dans l'abbaye de Clervaux et à la Bibliothèque Ambrosienne à Milan.
(4) Le Commentaire sur le Deutéronome était conservé à Glairvaux et à Saint-Germain-des-Prés.
(5) Les Commentaires sur l'Ecclésiaste, le livre des Juges et celui de Ruth étaient conservés dans les abbayes de Pontigny et de Veauluisant.
(6) Le Commentaire d'Hervé sur les Épîtres de saint Paul a été longtemps attribué à saint Anselme de Cantorbéry , et a été publié pour la première fois sous le nom de cet illustre docteur, par René du Châtaignier ( Renatua Castcnus ] , Paris , 1533 , in-fol. On peut voir à ce sujet |M savantes remarques de D. Liron, reproduites dans V Histoire liltévairç
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106 HISTOIRE DE l/ÉOUSE DU MANS.
pas conforme au texte sacré... Nous avons, en outre, de iui un livre fort considérable sur les miracles opérés dans Féglise de Deols par la Mère de Dieu : il prenait soin de les consigner par écrit à l'instant même où ils venaient de s'accomplir, selon le récit que lui en faisait ou le religieux gardien de l'église, ou les (personnes en faveur desquelles ils avaient eu lieu.
« Bien qu'il sentit ses forces diminuer peu à peu et le terme de ses jours s'approcher, il ne put néanmoins renoncer à son occupation habituelle d'écrire; et quelquesuns de nos frères qui le regardaient comme plus rempli des saintes Écritures que qui que ce fût , l'invitèrent à leur dire son sentiment sur La cène de saint Cyprien, évèque de Carthage, ouvrage où se trouvaient cités presque tous les livres canoniques , et dont nous n'avons pas encore l'intelligence. Il céda volontiers à leur prière, et dit en accomplissant ce labeur que la fin de cette entreprise serait sans doute celle de sa vie terrestre, et que son premier travail ayant été sur les sentences des saints Pères (il parlait ainsi de son Commentaire sur saint Denys l'Aréopagite), le dernier serait encore sur le même objet. Il en arriva ainsi. Il avait poussé son explication jusqu'à ce passage où l'auteur dit : « Elisabeth était dans le trou- « ble, Marie dans l'étonnement, Sara riait du fait; » notre exemplaire se terminait à ces paroles ; mais Hervé pensait qu'il y avait une lacune considérable, et son sentiment était partagé par l'abbé Girbert, qui lui avait aussi recommandé ce travail. L'abbé de Saint-Savin déclarait que l'exemplaire de son monastère contenait ce qui manquait au nôtre, et il avait promis de l'envoyer; comme on attendait ce Codex , qui devait retrancher ou ajouter tant de choses, Hervé fut obligé de laisser l'œuvre inachevée.
« Après qu'il eut passé le temps du carême dans une mortification d'esprit et de corps plus grande encore qu'il ne l'avait pratiqué jusque alors, observant une abstinence extraordinaire, s'infligeant fréquemment de longues disciplines, priant sans cesse et avec une singulière ferveur;
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célébrant chaque jour les mystères redoutables du corps et du sang du Sauveur; après qu'il nous eut rassasiés, le jour de la cène du Seigneur, du doux pain de la parole divine , il célébra , en la fête de Pâques , la messe solennelle, et prêcha dans le chapitre. Le lendemain il dit la messe conventuelle; puis étant tombé en défaillance , il reçut l'onction le mercredi ; mais on ne put lui donner la communion. Ayant ensuite repris quelques forces, il déclara que la divine providence avait ainsi réglé les choses, que le Seigneur ne devait pas venir à lui, mais qu'il devait aller au-devant du Seigneur. Ainsi le jour suivant il entendit la messe , qu'il n'avait pas ouïe la veille, et, après s'être confessé, reçut très-dévotement les saints mystères , pour le soutien de son âme , qui allait bientôt partir. De même, durant toute la semaine, il assista chaque jour à la célébration de la messe, ayant à cœur de n'y pas manquer. 11 souhaitait beaucoup devoir, avant de quitter la terre, le seigneur abbé, qui était alors absent: celui-ci étant venu le trouver et lui donner l'absolution, , il éprouva, tandis qu'il se confessait, une douleur aiguë, mais qui ne fut pas de longue durée; car il mourut le dimanche de l'octave de Pâques, dépouillant son enveloppe terrestre pour s'élever, ainsi que nous le pensons, au royaume du ciel.
« Afin de ne pas trop prolonger cette lettre , nous résumerons en peu de mots toute la vie de notre frère : nul en ce temps ne se recommanda par une plus grande abstinence, par une pureté plus irréprochable, par une raison plus droite, par une humilité plus profonde, par une réserve plus constante , par un langage plus circonspect, plus modeste , par une doctrine plus irréprochable et plus catholique, et par des moeurs plus honnêtes (I)... »
(1) D. d'Àcherj , Spicilegium , t. II, p. 514. — Cfr. D.Pez, Thésaurus novisêimus anecdot. , t. III, p. iv et seq. — D. Liron , Singularités historiques et littéraires, t. III, p. 29 et suiv.- D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. VII , p. 05; t. XII, p. 344. —Du Boulay ,
Le jugement des moines de Bourg-Deols sur leur confrère est confirmé par ceux des ouvrages d'Hervé qui sont venus jusqu'à nous. Rien n'est plus riche en leçons morales, présentées avec onction et piété, que les Commentaires sur Isaïe et sur les Épîtres de saint Paul. Gomme tous les interprètes de son temps, Hervé s'applique plus particulièrement à rechercher le sens spirituel, qu'il développe avec un singulier bonheur. A son époque, un seul écrivain lui disputait la palme pour l'interprétation des saintes Écritures, c'était Je vénérable Guibert, abbé de Nogent (I).