EPISCOPAT DU VÉNÉRABLE HILDEBERT
Rivalité des partis au sujet de l'élection d'un évèque. — Hildebert est élu. — Difficultés qu'on lui suscite; saint Yves de Chartres intervient.
— Naissance et premiers emplois d'Hildebert. — Vertus qu'il pratique dans l'épiscopat. — Il travaille à rétablir la vie commune dans le chapitre. — Départ des croisés manceaux. — Le roi d'Angleterre Guillaume le Roux entreprend de soumettre le Maine. — La guerre désole la province. — Le comte Hélie recouvre son autorité. — Guillaume le Roux s'empare de nouveau de la province. — Hildebert, pour son refus d'abattre les tours de la cathédrale , est mené prisonnier en Angleterre. — Misère dans la province. — Le calme lui est rendu. — Hildebert travaille à réparer les pertes de l'Église. — Les solitaires et leurs travaux apostoliques dans le Maine ; Robert d'Arbrissel. — Vital de Mortaiu. —Raoul de la Fustaye. — Pierre de l'Estoile.
— Fondations de prieurés. — Saint Guillaume Firmat. — Saint Bernard de Tyron. — Saint Alleaume. — Fondation de l'abbaye d'Estivalen-Charnic. — L'abbaye de la Roe et prieurés qui en dépendent. — Prieuré de la Fontainc-Saint-Martin. — Abbaye de Savigny.
Dès que l'évèque Hoël fut descendu dans la tombe, les deux partis qui divisaient le Maine, celui des Angevins et celui des Anglo-Normands, se disputèrent avec chaleur le siège resté vacant. Les seigneurs et les dignitaires de l'Église mirent en jeu les brigues les plus actives (1). Les
(l) D. Mabillon, Vetera anatecta, t. III, p. 303 - Ordcric Vital , Histovia ecclesiaa'tica , lib. X, p. 770. — D. Bouquet, t. XII , p. 545 , 591 et 671.
43w2 HISTOIRE DE LÉGLISE :
candidats proposés des deux eûtes étaient des hommes de mérite et dignes du choix que l'on en \oulait faire. Geoffroy, doyen du chapitre, était né en Bretagne; il eut un frère nommé Judicaël, évéque d'Alet on Saint-Malo.
Sa vertu jointe à sa science, et, selon d'autres, les avantages de sa noble extraction lui méritèrent la dignité de doyen de l'Église du Mans. Dès ce temps-là, il fut uni d'amitié avec saint Yves, évéque de Chartres, et il le consultait sur les difficultés qui se rencontraient dans l'exercice de sa charge(l). 11 était particulièrement honoré de l'estime et de l'affection du comte Hélie, qui l'appuyait de tout son pouvoir (2). Guillaume le Roux, de sou coté, ne voulait pas entendre parler d'un Manceau pour évéque du Mans; il préférait donc Geoffroy , qui était Breton de naissance , et pouvait, comme son prédécesseur, se montrer dévoué au descendant de Guillaume le Bâtard (3). Appuyé de ces puissantes recommandations, Geoffroy se croyait si sûr de réussir, qu'il avait déjà préparé un festin magnifique pour célébrer son élection (i). Mais, au moment d'aller aux voix, Hildebert l'archidiacre , qu'aucun parti ne poussait , étranger à toutes les intrigues, et qui ne songeait pas même à se mettre sur les rangs, fut tout à coup proclamé évéque par les suffrages du clergé inférieur et du peuple. 11 opposa quelques difficultés; mais, forcé par l'enthousiasme populaire, il dut se rendre, et, enlevé par la foule , il se vit porté sur le trône épiscopal (5).
(i) Divi Yvonis, Carnot. episc, opéra, epist. lu.
(2) Helias, Cenomancnsis cornes, Goifïrciluiu Britoiic-ni , decàriuoi ejusdem Ecclesisc, ad episcopatum elegit... Orderic Vital, Historia ecclcsiastica Nortmannorum , lib. X, p. 770. — D. Bouquet, t. XII, p. G71.
(3) Orderic Vital, Histor. eccles. , loc. cit. — D. Martène, Awpliss. collectât. I, col. 568. — D. Bouquet, t. XII, p. 671.
('») Orderic Vital , loc. cit.
(5) ... Sed prœveniens clerus Hiklebertum de Laverseio archidiaconura in cathedra pontificali residere compulit... Orderic Vital , loc. cit. — Communi cleri plebisque assensu in ejus (Hcëlli) loco substitutus est... Gesta Hildeberli , D. Mabillou, Vêlera anafecto, t. III, p. 305.
MILDEBER 1 . 433
La majorité avait prononcé, et ses vœux n étaient pas équivoques ; néanmoins les partis vaineus s'agitèrent encore; les principaux dignitaires du clergé, qui n'avaient eu aucune part à l'élection , se réunirent pour en contester la validité. Ils signalèrent le choix de Hildebert comme le résultat de la violence et du tumulte populaires. On ne pouvait contester les talents supérieurs qui avaient élevé si haut l'archidiacre dans l'estime publique; mais on attaqua ses mœurs par des insinuations malveillantes, toujours faciles à accréditer. De son coté, le comte Hélie, irrité de ce que l'on n'avait eu aucun égard a sa recommandation, résolut de ne pas reconnaître un choix qui avait été fait contre son gré. Cependant quelques clercs lui firent comprend ve combien son opposition était contraire à la raison et à l'équité , et apaisèrent son courroux. Dans la crainte d'exciter un schisme dans l'Église du Mans, Hélie abandonna ses premiers projets. Malheureusement la modération du comte ne fut pas imitée par les membres du clergé qui s'opposaient à Hildebert. Quand on voit un homme comme Hilgot tenir l'un des premiers rangs à cette époque dans le chapitre (1), on peut penser qu'une résistance formée par de tels adversaires n'était pas facile à déjouer. Entre les démarches qu'ils tentèrent pour écarter l'élu, ils écrivirent à saint Yves de Chartres, lui dépeignant Hildebert sous les couleurs les plus noires; comme un clerc tout à lait indigne de l'épiscopat par sa vie débordée et ses mœurs scandaleuses. Ils espéraient que le saint évêque , dans son zèle pour le maintien de la discipline et l'honneur de l'Église, élèverait la voix contre Hildebert, et provoquerait par là tout l'épiscopat contre lui. Les paroles d'Yves étaient en effet regardées comme des oracles. Mais le prudent docteur prit un moyen plus équitable <if plus sur : avant de tenter une démarche aussi éclatante, Il s'informa des faits, et avant tout il écrivit à Hildebert lui-même pour l'engager à renoncer à son élection. Dans
I Litre Blanc, n" 190.
i.'H HISTOIRE DE [/ÉGLISE Dt M.\>S.
sa lettre, Y vos fait connaître Quelles étalent l<> accusations portées contre l'archidiacre du Mans. «J'apprends de vous, lui dit-il, des choses qui me t'ont horreur. Si lëft faits allégués sont vrais, vous ne pouvez que nuire à votre peuple, sans aucune espérance de lui être utile. Quelquesuns des principaux de l'Église du Mans, qui assurent vous connaître depuis longtemps, témoignent que vous-n'am mis aucune borne à vos passions déréglées; que vous les avez portées depuis même que vous êtes élevé à fa dignité d'archidiacre, au point d'être toujours entouré d'un troupeau de femmelettes, et que vous avez eu plusieurs enfants d'un commerce criminel. » Il lui représente ensuite que celui qui est élu pour la dignité épiscopale doit être irréprochable , et que celui qui est tombé , après avoir reçu les saints ordres, non-seulement ne peut pas être élevé à un degré hiérarchique supérieur, mais qu'il doit être déposé de celui qu'il exerçait. Les personnes qui avaient écrit à l'évêque de Chartres protestaient aussi contre l'élection d'Hildebert, sous Je prétexte qu'elles n'y avaient pris aucune part, que même elles y avaient fait opposition. En conséquence de ces griefs , Yves conseille à Hildebert de faire de sérieuses réflexions, et, s'il se sent coupable, de renoncer à son élection (1).
Hildebert , instruit des calomnies inventées contre i^on honneur par ses adversaires, parvint aisément à les confondre, et Yves de Chartres devint bientôt l'un de ses amis
(i) Dicunt quidam de majoribus Cenomanensis Ecclesiœ , qui anteactam vitam tuam se nosse testantur, quod ultra modum laxaveris fr;ena pudicitiae, intantumut post acceptum arebidiaconatum, accubante lateribus tuis plèbe muliercularum , multam genueris plebem puerorum et pucllarum... Divi Ivonis Carnotensis opéra , p. 118, epist. cclxxvii. — Baronius, Annales ecclesiastici, ad anu. 1088, num. 15, 20. — Du Boulay, llistoria Univers itatis Parisiensis, t. I, p. 501.— Toutes les calomnies inventées par les détracteurs d'Hildebert, et Terreur de ceux qui les ont admises comme des vérités, sont parfaitement réfutées par D. Beaugendre, les auteurs de Y Histoire littéraire de la France et l'abbé Simon, Histoire de Vendôme, t. Il, note 1, à la fin du volume.
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et de ses admirateurs les plus sincères (1). Il faut remarquer (bailleurs que l'évéque de Chartres n'avait parlé des bruits défavorables à l'archidiacre du Mans que d'une manière dubitative; elles étaient si contraires à la vraisemblance , qu'un esprit moins sagace aurait pu débrouiller les fils de cette intrigue. L'opposition des ennemis de fiilde- Kért -, les manœuvres secrètes que lit jouer le roi d'Angleterre pour annuler l'élection , tout fut inutile; le choix du clergé et dit peuple fut continué par Raoul 11 , archevêque de Tours, qui lui conféra l'onction épiscopale le jour de Noël de l'an 1097 (2).
Hildebert était né en l'an 1055, dans la paroisse de Lavardin au Bas-Vendomois, dans le diocèse du Mans (3). Il était iils d'un gentilhomme nommé aussi Hildebert , qui n'était pas qualilié et ne possédait qu'une fortune médiocre , mais était néanmoins en possession d'une réputation méritée d'honneur et de probité , ainsi que toute sa
1) On vit cependant dans la suite les chanoines de Chartres, en procès contre leur évoque, se flatter de trouver aide et protection près de révoque Hildeherl. — Bibliothèque de V École des Chartes , 4e série , t. I , p. U6.
(2) Orderic Vital, loc. cit. — On trouve le nom d'Hildehert parmi les souscriptions des évoques qui assistèrent au concile de Saintes , tenu, selon le P. Labbe , Concilia , t. X , col. 604 , le 2 mars 1096 , et selon D. Yiabillou, Annales G. S. /i., Uh. LXIX, num. 64, et le Gallia ckrisliana (nova), t. Il , col. 807, Tan 1097. Cela l'orme une difficulté chronologique qu'il n'est pas aisé de résoudre. Comment Hildebert , qui n'a été sacré que le 29 décembre 1097, a-Uil pu assister à un concile tenu au commencement de mars de Tau 1097, ou même 'de l'an 1096? 11 faut nécessairement qu'il y ait faute dans rime ou l'autre de ces deux dates du concile de Saintes, Si Ton admet celle de 1). Alabillon, on peut éclaircir ce problème en tenant compte des ditlérenles manières de commencer l'année. Supposant donc que l'année de la mort de Hoël et de l'ordination de Hildebert ait commencé à Pâques , selon l'usage de ce temps, le nouveau prélat aurait pu assister au concile de Saintes, la mémo année 1097, qui n'était pas encore révolue le 2 mars. — X ou- Histoire littéraire de la Fronce, t. XI, p. 861.
'?/ Ordeii \ ital, loc. rit.- D. Bouquet, t. XII , p. 671. - D. MabiU Ion , Vêlera anaketa , t. lll, p. Ml,
43$ HISTOIRE DE l'ÉGIISE DU MANS.
famille (1). Ce personnage avait trois {ils outre eelui dont nous allons rapporter les actions, Salomon, Drogon et Geoffroy. Ce dernier fut reçu dans l'abbaye de Marmoutier, étant encore enfant , par l'abbé Albert } qui avait beaucoup de considération pour le père de notre prélat. En présentant son iils au monastère de Saint-Martin , Hildebert offrit en même temps un don considérable (2). Quoique notre évèque fût l'aîné de la famille, il fut cependant destiné dès l'enfance à l'état ecclésiastique, et livré à l'étude des sciences sacrées et profanes. S'il faut en croire certains historiens , il aurait étudié dans sa jeunesse h Angers sous Bérenger, et il aurait même été chanoine de l'Église cathédrale de Saint-Maurice; il aurait ensuite embrassé la vie religieuse en l'abbaye de Gluny , où il se serait perfectionné dans la science ecclésiastique , sous la conduite de l'abbé saint Hugues (3). 11 est à peu près certain, en effet, qu'il suivit les leçons de l'archidiacre d'Angers et des moines de Cluny; mais il n'est pas vraisemblable qu'il ait été honoré d'un canonicat dans la capitale de l'Anjou, et qu'il se soit lié par les vœux monastiques à l'abbaye de Cluny. Si un historien presque contemporain dit qu'il fut disciple et moine de saint Hugues (i) , c'est sans doute qu'il
(1) La Croix du Maine, Bibliothèque française, p. 190, dit que Hildebert (irait son origine de l'illustre maison de Lavardin. — Belon, livre 1er de ses Voyages, c. i.xxi; Ménage, Histoire de Sablé , part. II , p. 59, et Menogiana, t. III, p. 176 ; Bayle, Dictionnaire critique, t. III, p. 343, note E , disent qu'Hildebert était absolument dépourvu de naissance ; c'est une double erreur réfutée par les documents que nous alléguons.
(2) D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, Ms., t. I,part. 1. — Quidam de Lavarzino vir in rébus agens Hildebertus nominc, unum
lîliorumsuorumDeoapud Majus Monasterium obtulit susceptus est
autem puer, nomine Gauzfridus, a domno abbate Alberto et caeteris fratribus propter Dci potius amorem et ipsius salutem et patris familiarita-
tem probatosquein Dei timoré mores liœc omniauxor ejus, Hersendis
nomine, et filii, Hildebertus videlicel, Salomon et Brogo libenter satil aucloraverunt... Baluze , Miscellanea , t. VII , p. 209.
(o.Rangeard, Histoire de l'Université d'Angers. Ms.,Bibliotli. do-Mans, p. 16, citant une ebarte de 1077, extraite du Cartvlarium EcclesiœAndeg. (4) Bibliotheca Cluniacensis, p. 1641.
confond notre prélat avec un moine nommé Hildebert, qui vivait peu de temps auparavant , et que ses visions ont rendu célèbre (I). Quoi qu'il en soit, il est plus probable que Hildebert puisa surtout sa science dans l'école du Mans, dirigée alors par des maîtres fort habiles (2). Les progrès qu'il fit dans les études le rendirent bientôt capable d'être le maître des autres. L'évêque Hoël lui confia le soin de l'école de la cathédrale. Sans doute la direction de Hildebert fut très-avantageuse au clergé confié à sa conduite; aussi dès l'année 1092 Hoël , pour récompenser ses services, lui conféra la dignité d'archidiacre. Dans ce poste éminent, qu'il remplit pendant cinq aimées , Hildebert s'attira la confiance et la vénération universelles, par ses talents et surtout ses vertus. Ces qualités fixèrent sur lui les suffrages du clergé et du peuple à la mort de i'évêque Hoël. Il n'y- eut d'opposition à ce choix, comme on l'a vu précédemment , que celles qui furent suscitées par l'ambition et les intrigues de la politique.
Lorsque toutes les difficultés furent aplanies , la consécration de Hildebert se fit selon l'usage dans l'église métropolitaine de Tours, par les mains de Raoul IT, en présence d'un grand concours de personnages distingués , entre lesquels il importe de signaler le comte Hélie , le vénérable Ébrard , abbé de Saint-Calais , le doyen du Mans Geoffroy, le chantre de la même église nommé Fulchrade, et l'archidiacre nommé aussi Geoffroy (3). Ainsi une réconciliation
(1) Baronius, Annales ecclesiastici, ad ann. 1024, n° 2.
(2) Hildebert est rangé parmi les écrivains bénédictins par tons les anciens historiens de l'ordre de Saint-Benoît et par I). Beaugcndre, qui fait valoir les raisons que Ton peut alléguer en faveur de cette thèse. Lt» arguments de l'opinion contraire ont été parfaitement développés par D. Mabillon, Annales 0. S. />. , lib. LXIX, nnin. 59. — Histoire littéraire de la France, t. XI, p. 251-254. — M. Charma et M. Hebertl)uperron,7)<? vener.llildcbcrti, etc., p. 13, font Hihlebei t moine de Cluny.
(S) llelias, cornes Genomanensis Illud donum quod a frulre ïneo
Gozbertodatum erat Ecclesiœ sancti Pétri Pruliacensis de ccclcsia Bociaci et cunctis ipsi pertineotîbus , concedo rogationi domni Othonis, Prûliacerçsis obbatis, in die consécration!» (tonmi Hildebcrli, episcopi noslri, in
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parfaite avait succédé aux premières rivalités; s'il restait encore des ennemis au nouveau prélat, ce n'était plus tjue parmi des personnages d'un rang secondaire.
Hildebert était 4gé d'environ quarante-quatre ans lorsqu'il s'assit sur lachaire de saint Julien (1). Les vertus que l'on voyait en lui commencèrent à briller d'un nouvel éclat. 11 sentit lui-même la nécessité de s'appliquer ave'c plus de ferveur encore à la pratique de la mortification et de toutes les vertus , sachant que les postes les plus ém'ments ne mettent pas à l'abri des tentations , mais rendent les pièges de l'ennemi plus dangereux. On admirait en lui une douceur de mœurs singulière, une rare modestie de paroles et d'actions, jointe à une connaissance des lettres et des sciences qui le rendait supérieur à tous les clercs du diocèse (2). Adonné à l'étude dès ses premières années, il redoubla d'ardeur pour cette noble occupation, et consacra tous les loisirs que lui laissait l'administration diocésaine à la lecture publique ou privée des saintes Écritures, et à des compilations laborieuses qu'il distribuait avec méthode , pour en faire usage dans ses sermons , dans ses traités , et même dans ses poèmes. Son esprit plié an travail était impatient du repos. Lorsqu'il ne pouvait lire lui-même , il ordonnait à un clerc de lui faire quelque lecture, et par ce moyen il était jour et nuit occupé à méditer les oracles divins. Il dirigeait par ses lettres la conscience d'un grand nombre de personnes des deux sexes et de différentes conditions , et les épitres qu'il leur adressait étaient remplies dune doctrine si abondante et revêtues d'un charme de
capitulo sancti Juliani Turonensis Hanc concessionem feci coram
domno Hildeberto episcopo et abbate sancti Garilephi Ewrardo, et Gaufrido, Cenomanensis Ecclesie decano , et Fulchrado precentore, et Gaufrido arebidiacono, et coram istis meis militibus Guillelmo, Tibulo et Richardo Harengado, omnique conventu sancti Juliani, tam clericorum
quani laicoriun Ex Oavtulario Pruliacensi, D. Briant, Cenomània ,
Ms.
(1) Loyauté, Hildcberti opéra, p. xlix.
(2) Yirutique moribus placidus, verbo et actione modes tus. D. Mabillon, ]'p/.p)'o mwlpcta. î. III, p. 307,
H1LHEBERT. 439
diction si puissant, qu'il était facile de reconnaître en leur auteur un homme formé par l'étude approfondie des anciens. 11 eut dans son temps la réputation d'être l'un des premiers écrivains en ce genre (1); et Pierre de Blois, dans une lettre à un archidiacre de Nantes sur la manière d'instruire les enfants , se félicite d'avoir étudié le recueil des lettres de notre prélat , ' et même de les avoir apprises par cœur (2). Pierre de Riga s étend aussi en éloges sur les poëmes d'Hildebert (3). Notre prélat prêchait souvent, en français, devant les laïques; en latin, devant les clercs , et l'on remarque qu'il s'exprimait plus facilement dans cette dernière langue. A ses travaux continuels, Hildebert joignait les austérités d'un cénobite. Redoutant l'illusion des sens , il pratiquait une rigoureuse abstinence , couchait sur la dure et usait d'un cilice très-rude. Ses veilles et ses oraisons étaient longues, et selon la parole du prophète il arrosait sa couche de ses larmes , enfin il rachetait ses péchés par de généreuses aumônes. Il n'offrait jamais le saint sacrifice sans verser d'abondantes larmes. Chaque jour les pauvres et les étrangers étaient appelés à participer à sa table, et une fois la semaine, le samedi soir, il leur lavait les pieds, afin d'imiter l'humilité du Sauveur. Porté par inclination aux exercices de la contemplation, il savait, pour obéir aux devoirs de son état, agir avec force et activité (4).
(1) Florebat hoc tempore (an. 1109) Hildeberlus, prius Genomanensis episcopus, deinde Turonis archiepiscopus, vir scientia perspicuus, et tam in versificando quam in dictando gratiam peculiarem adeptus. Indicant hoc diversa ejus opuscula quœ metrice edidit, et cpistolas quas ad diversos direxit , quœ omnia miro modo cominendant et elegantia sensuum ,
et lepos brevitasque verborum Robert, moine de Saint-Marian
d'Auxerre, Chronolof/ia, adann. 1109. — D. Bouquet, t. XII, p. 290.— Cfr. Hildeberti opéra, p. xlix.
(2) Hildeberti opéra, p. lxii.
J3) Quœ tibi dat tellus metra Vindocinensis alumna,
Prœlege Parisius , Aurelianis habe. [Aurora de Pierre de Riga , cité par DuBoulay, t. I, p. 519.) (4) I). Mabillon, fêtera analecta, t. III, p. 303-305.
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Malgré le zèle de ses prédécesseurs, Hildebert trouva i)eaueoup d'institutions et de fondations à restaurer, et il s'y appliqua avec ardeur, heureux si le succès eût toujours répondu à ses efforts! Depuis longtemps la vie canoniale n'était plus qu'une ombre de ce qu'elle avait été en ses beaux jours, particulièrement sous Tépiscopat de saint Aldric. Le cloître des chanoines lui-même n'existait plus qu'en partie , et il semble que l'on avait perdu jusqu'au souvenir des saintes traditions du passé. Dès les premiers jours de sa prélature , Hildebert résolut d'apporter un remède à un aussi grand mal ; il fit reconstruire la demeure des chanoines. Il n'épargna rien pour en faire une habitation splendide; et Ton remarque qu'il la fit orner de vitraux en couleur , considérés à cette époque comme un objet de luxe et de singulière magnificence (1). Le rétablissement de la vie canoniale eût été fécond en fruits d'édification et de sainteté pour l'Église du Mans ; l'évèque Gervais l'avait compris un demi-siècle auparavant, et il avait fait des tentatives dans ce but; mais il ne suffisait pas de la volonté d'un grand évèque pour opérer une restauration aussi difficile. L'esprit du temps, les malheurs des guerres , les habitudes du clergé , semblaient y mettre un obstacle presque invincible. Aussi les efforts de Hildebert montrèrent son zèle, mais ne produisirent pas de résultat.
Outre les avantages que la vie commune des chanoines assurait pour la décence du cuite , le sort des écoles cléricales y semblait irrévocablement attaché. Florissant aussi longtemps que la vie canoniale fut observée clans les chapitres des cathédrales, ces établissements précieux disparurent lorsque l'esprit féodal eut amené la désorganisation de l'ordre établi par saint Ghrodegang. Dans le cours du
(1) Continuo namque domum capituli, quae ibi ex multo tempore nulla penitus habebatur , laudabili opère cœpit a fundamentis construere , eamque decenter et undique vitreis illustra vit... Vetera analecta. t. III . p. 305. — - Hildeberti opéra, p. xx , xxxvn.
HILDEBERT. kki
xne siècle , où nous allons entrer, les universités remplacèrent en partie les écoles des clercs qui n'étaient plus possibles; elles donnèrent plus d'éclat à l'enseignement , en réunissant autour d'un petit nombre de maîtres habiles des disciples nombreux. L'enseignement des universités devint une carrière pour les maîtres , et une voie par laquelle les jeunes clercs durent nécessairement passer pour parvenir aux dignités du sanctuaire. Il faut reconnaître que depuis plus d'un siècle déjà l'école de l'église cathédrale du Mans jouissait de plusieurs des caractères que l'on reconnaît dans ces centres de l'enseignement au moyen âge. Mais les universités présentaient moins d'avantage que les écoles cléricales pour former à la piété et à la discipline ecclésiastique les aspirants au sacerdoce (1). Hildebert tenta donc de relever une institution aussi précieuse pour l'avenir de l'Église ; mais des obstacles insurmontables empêchèrent la réalisation de ses desseins (*2).
Malgré les orages qui menaçaient à l'horizon , Hildebert se rendit au commencement de mars de l'année 1097 en la ville de Saintes , pour assister à un concile qui y était convoqué (3). Les Pères de cette assemblée, parmi lesquels on remarque trois archevêques et beaucoup d'évêques, entre autres Hildebert du Mans , Geoffroy d'Angers , Marbode de Rennes, s'occupèrent de différents points de discipline , et particulièrement du jeûne que l'on devait observer en la vigile des fêtes des apôtres ; ils confirmèrent les privilèges de l'abbaye de Vendôme , et réglèrent dilft> rents sujets de controverse (A).
Enfin cette même année 1097 vit un second départ de seigneurs manceaux pour la croisade. Depuis le premier élan donné dans notre pays par les prédications du Pape
(1) Theiner , Histoire des institutions d'éducation ecclésiastique , trad. Cohen , 1. 1 , p. 180 et suiv.
(2) Multa alia faeere disponebat , nisi magnis supervenicntibus tribulationibus fuisset impeditus. Vetera analecta , t. III , p. 305.
(3) Vid. supra, p. 435.
(4) Labbe, Concilia, t. X, col. 604.
442 HrSTOTRE DE l/ÉGLfSE DU MANS.
Urbain lï et de Pierre l'Ermite, chaque année un certain nombre de chevaliers s'enrôlaient sous la croix et partaient pour la Palestine. Le départ qui se lit !a première année cbe l'épiscopat de Hildebert fut plus considérable que beaucoup d'autres par la qualité et le nombre des personnes. Robert le Bourguignon, seigneur de Sablé, se prépara à. cette sainte expédition de la manière la plus chrétienne; il lit des aumônes au prieuré de Brion , près de Beauibrt en Anjou, fondé vers l'an 1050, en faveur de l'abbaye de Saint-Aubin par deux chevaliers manceaux, Raoul eUjiullaume de Sablé (1). Quelques années auparavant, en 4094, Robert le Bourguignon avait signalé sa piété par les bons offices qu'il avait rendus aux moines du prieuré de Daumeray, membre de Marmoutier (2). Étant déjà en route pour Jérusalem , il s'arrêta clans cette abbaye afin de s'y recommander aux prières des religieux , et il y renouvela tous les dons qu'il avait faits à leur monastère dans la ville de Sablé (3). L'abbaye de Saint- Nicolas d'Angers eut une part encore plus considérable aux libéralités pieuses de Robert le Bourguignon , près de partir pour les lieux saints (4). On croit que ce puissant baron mourut en Orient et ne revit jamais ses foyers.
Dès l'an 1096, le comte Hélie s'était disposé à partir aussi pour la croisade, en même temps que Robert duc de Normandie , avec lequel il était parfaitement réconcilié. Mais comme ce dernier avait engagé son duché au roi d'Angleterre Guillaume le Roux , son frère , afin de subvenir aux frais de son expédition, Hélie crut devoir
(1) Ménage, Histoire de Sablé, part. 1, p. 13. — D. Mabillon, Annales 0. S. /?., lib. LXIX, no 57. — Bodin. Recherches sur l'Anjou , t. I, p. 242.
(2) Ménage, loc. cit., p. 82.
(3) Ego Robertus Burgundus, Sablolii castri dominns, vadens in Jérusalem cum exercitu Christianorum in secunda silicet profectione
Ménage , Histoire de Sablé, part. 1 , p. 339. — D. Mabillon , A?inales 0. S. B., lib. LXIX, num. 60.
(4) Ménage , loc. cit., p. 82.
ÏÏÏLDEBERT. 443
préalablement aller trouver le monarque pour savoir s'il laisserait le Maine eu repos durant son absence. Guillaume lui répondit qu'il pouvait aller où il voudrait ; mais que , pour lui, il était déterminé à reprendre une province dont son père était en jouissance au moment de sa mort (1). Sur cette réponse , Hélie changea d'avis , renonça à la croisade , et tourna tous ses efforts h mettre sa province en état de défense. Guillaume le Roux, occupé à faire la guerre aux Bretons et aux Flamands , différa près de deux ans l'effet de ses menaces. Mais au commencement de l'année 1098 , pressé par les sollicitations de Robert de Bellême , qui lui représentait comme facile la conquête du Maine , il se mit en marche pourpentrer dans notre pays (2). Robert de Bellème était depuis longtemps en hostilité ou\ erte avec Hélie, et ils s'étaient provoqués réciproquement par des excursions et des pillages exercés sur les terres l'un de l'autre (1097). En attendant que le roi d'Angleterre vint l'attaquer, le comte Hélie avait construit le château de Dangeul , et y avait placé une garnison chargée de protéger les habitants de ses domaines et les vassaux de Saint- Vincent et de la Couture contre les entreprises de Robert Taivas. Celui-ci en conçut un vif déplaisir, et ayant réussi à déterminer Guillaume le Roux à attaquer le comte du Maine, conduisit l'armée anglaise devant la forteresse de Dangeul. -C'était au commencement de février. Le comte Hélie , prévenu à temps, leva aussitôt des troupes et les plaça de manière à arrêter l'ennemi au passage des rivières cl (1rs cours d'eau, et dans les défilés des forêts. Le roi d'Angleterre, ayant reconnu qu'il ne viendrait pas à bout (I(ï son entreprise , fournit des secours à Robert de Bellème pour faire les préparatifs de nom elles expéditions, et se relira pour faire face à d'autres ennemis. Robert de Bellème . ingénieur et capitaine actif, bâtit de nouvelles
(1) Orderic Vital, Historia ecclesiastica , lib. X, p. 769. — D. Bouquet, t. XII , p. 670.
(2) Orderic Viial . loe. cit., p. 770. — D. JJouquet, p. 67).
414 HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MAjfS.
places et fortifia les anciennes, en les entourant de fosses escarpés. Il eut en peu de temps neuf forteresses sur noire frontière: Blèves , Perray , le Mont-de-la- Nue, Saune, Saint-Remy-du-Plain , Lurçon (1) , Aillières, Ja Motte-de- Gauthier-de-Clinchamp, Mamers, et plusieurs autres d'une moindre importance. Plusieurs de ces châteaux étaient construits sur les terres de l'Église cathédrale ou sur celles des abbayes de Saint-Vincent et de la Couture, et de manière à incommoder les vassaux. Robert Talvas y avait en effet placé des garnisons qui répandaient la terreur dans toute la contrée. Pendant le seul carême de cette année (1 098) , il fit périr dans ses cachots plus de trois cents prisonniers. Pressé par les cris de tant de malheureuses victimes , le comte Hélie entreprit une expédition contre ee tyran dans la semaine qui précéda les Rogations (2). 11 lui livra plusieurs combats, et eut presque toujours l'avantage; à la fin il l'obligea à prendre la fuite. Mais ce triomphe fut de courte durée; Robert ayant dressé une embuscade à Hélie , comme celui-ci s'en retournait à Dangeul , le fit prisonnier avec presque toute la petite troupe de chevaliers qui l'accompagnait, entre autres Hervé de Montfor t-le-Ro trou, son porte-étendard. Ce malheur arriva le 28 avril de cette année 1098. Robert s'empressa d'aller présenter son prisonnier au roi d'Angleterre. Guillaume le Roux était à Rouen ; il fit garder le comte du Maine dans la grosse tour de cette ville , avec les égards dus iï son rang, et chercha ensuite à tirer tout l'avantage possible du malheur arrivé au comte Hélie. Ayant convoqué les barons de Normandie : «Jusqu'à présent, leur dit-il, je n'avais pas cherché à recouvrer entièrement l'héritage paternel, dans la crainte de fatiguer le peuple des campagnes; mais vous voyez que Dieu récompense la pureté de mes intentions, et livre présentement mon ennemi entre mes mains.
(1) Ou Ortieuse.
(2) Orderic Vital , Historia ecclesiastici. lib. X , p. 771. — D. Bouquet, t. XII , p. 672.
HILDEBERT. Mo
Mai u tenant je veux avoir votre avis. Que nie conseil lez-vous de faire? » Tous, d'une voix unanime et avec de grandes démonstrations de joie , lui persuadent de marcher promptement sur le Maine , afin de s'en emparer. Ils lui protestent qu'ils sont prêts à raccompagner à la tête de tous les guerriers de la Normandie. Guillaume ne se contenta pas de cette armée, il fit encore convoquer les milices de ses différents états du continent (1). On vit réunis sous les étendards du roi d'Angleterre des Français, des Bourguignons , des Flamands , des Bretons et une troupe nombreuse de Normands.
Au mois de juin, le roi d'Angleterre réunit son armée ainsi renforcée à Alençon , et de là il entra sur le territoire du Maine. Son premier campement fut sur la paroisse de Rouessé-Fontaine (2) ; ses cavaliers allèrent attaquer le château de Fresnay-le-Vicomte (3), qui était très-près; mais ils furent repoussés par la garnison, et toute cette journée se passa en de simples escarmouches. Le second jour il campa à Montbizot (-4) , et le troisième il arriva à Coulaines (5), à la tête d'une armée de cinquante mille hommes.
Mais le roi d'Angleterre avait été prévenu par Foulques le Réchin , qui , au nom de la suzeraineté qu'il réclamait sur le Maine, et à la sollicitation des habitants de la province, était accouru avec ses milices , accompagné de son fils Geoffroy (6). Celui-ci venait d'épouser Éremberge ,. fille du comte Hélie et de Mathilde de Chateau-du-Loir , ce qui lui conférait droit de succession au comté du Maine. Aussi le prince angevin s'était emparé du Mans aussitôt qu'il avait appris la captivité du comte Hélie. Tl occupait cette ville
(1) Franci ergo et lîurgomliones , Morini et Biïtones , aliœque vicin« génies ad liberalcni Patricium ( Guillclmum rcgem ) concurrunt, et phalanges ojus multipliciter auxerant. Orderic Vital, Historia ecclesiastica, lib.X,J. 771. — 1). Bouquet, t. XII, p. 673.
(2) kucèium. — (3) Fredernaium. — ('♦) Monx-Bussoti. [&) Colunc/n.
(6) Orderic Vital, loc. cit., p. 77-2. — D. Bouquet, loc. cit., p. G73.
440 HISTOIRE DE t/ÉèLISE t)li MANS.
depuis le 1er mai , et il pouvait compter sur l'appui sympathique de toute la population. Malgré cela, Raoul de Bcaumont-le-Vicomte, Geoffroy de Mayenne. I lotion de Montfort-le-Rotrou et plusieurs autres seigneurs sur les terres desquels l'armée du roi d'Angleterre devait passer, avaient été au-devant de lui , et lui avaient fait leur soumission dès son entrée dans la province. Guillaume le Roux forma donc le siège du Mans, en arrivant devant cette place. Les soldats du comte d'Anjou essayèrent plusieurs fois de repousser les assiégeants; il y eut de nombreux engagements, mais aucun l'ait décisif (1).
Cependant, après avoir ravagé la campagne, arraché les vignes, foulé les blés, et brûlé le bourg de Coulâmes en haine de l'évèque Hildebert , dont ce lieu était l'un des principaux fiefs, Guillaume le Roux, voyant le temps de la moisson approcher, et son armée ne pouvant se soutenir plus longtemps par défaut de vivres pour elle-même et d'avoine pour les chevaux , en licencia une partie qu'il envoya se livrer aux travaux de leurs récoltes. Il laissa néanmoins trois cents cavaliers sous les ordres de Robert de Bellême , auquel il recommanda de reprendre le sié<ro aussitôt après la moisson. Pour lui , il s'en retourna en Normandie. Pendant son absence le comte d'Anjou alla faire le siège de Ballon, que Payen de Montdoubleau , qui en était seigneur, avait livré au roi d'Angleterre (2). Mais il fut surpris dans une sortie des assiégés, qui le mirent en fuite, et firent prisonniers environ cent quarante chevaliers et un grand nombre de fantassins. Parmi les captifs, on comptait Gauthier de Montsoreau, Geoffroy de Briolay, Jean de Blazon et Berlay de Montreuil. Le roi d'Angleterre, ayant levé une nouvelle armée en Normandie, arriva à Ballon dans la troisième semaine de juillet.
(1) D. Bouquet, t. XII, p. 673.
(2) Pagauus de Montedublelli Nôrraannïs oliin familiarîs auiicitiam cum rege iirmavit, et fortissimam quam apud Baluonem possidebat,
motau) régi tradidit — Orderic Vital, Histovia ecclesiastica, lib, X ,
p. 772. - D. Bouquet , t. XII , p. 673.
HILDEBERT. Ml
Il partit ensuite pour reprendre le siège du Mans. Le comte Foulques était resté peu de temps à Ballon, et il attendait l'issue des événements, retiré, disent les chroniques, dans lès monastères des saints (1). Effrayés à la vue d'une armée aussi nombreuse et aussi bien disciplinée que Tétait celle du roi d'Angleterre, Foulques, l'évêque Hildebert , les chefs de l'armée et les principaux de la ville délibérèrent de rendre la place, mettant pour condition la liberté d'Hélie et des autres prisonniers. Le monarque Anglais accepta cette proposition, qui lui fut portée par Hildebert (2) ; les prisonniers furent échangés de part et d'autre, et toutes les places qu'avait possédées Guillaume le Conquérant furent remises à son fils. Le roi ayant mandé le chef de ses troupes , Robert , fils de Hugues de Montfort , lui ordonna de monter dans la grosse tour du Mans , et il y plaça sept cents hommes d'élite très-bien armés. Tous les postes de la ville furent occupés par des milices normandes , et l'étendard du roi d'Angleterre fut arboré sur la tour principale. Le lendemain, Guillaume lit venir encore mille chevaliers d'élite , et prit possession de toute la ville. La ïour-au-Roi, le Mont-Barbet, le Petit-Mont- Barbet, forteresses qui avaient été construites par son père, furent remises entre les mains du nouveau conquérant. Toute cette convention avait été disposée entre le comte Hélie etlevèque Hildebert. En effet, du fond de sa prison, le comte du Maine suivait la marche des événements avec une inquiète sollicitude; plusieurs indices lui avaient révélé dans Foulques le Réchin et dans son fils Geoffroy des dispositions qui lui inspiraient la crainte de les voir livrer la \ il le du Mans au roi d'Angleterre, et conclure avec lui un traité tout à leur profit, sans s'inquiéter de briser ses fers.
(1) i). Mabillon, Vetcra analccta, t. III, p. 306.— Et in cœnobis sanctorum exitus rerum expectabat. Orcleric Vital, loc. cit., p. 77c2.
(2) D. Mabillon, Votera analecta, t. III, p. 306. — D. Bouquet, t. XII, p. '346. - Orderic Vital ne parle pas d'HUdebert en cette circonstance et raconte une entrevue du roi d'Angleterre et du comte d'Anjou.— Orderic Vital , lue. cit. — D. Bouquet, t. XII , p. 673.
448 histoire le l'église lu maiïs.
Dans l'espoir de prévenir un tel malheur, Hélie avait obtenu la permission de faire venir Hildebert et quelquesuns des principaux citoyens de la ville, pour délibérer avec eux sur les moyens de recouvrer sa liberté. Ils convinrent ensemble des conditions que Ton vient de rapporter, et Hildebert conduisit à une heureuse fin cette affaire aussi pénible que délicate (I).
Lors donc que le roi d'Angleterre dut faire son entrée dans la ville du Mans, Hildebert, à la tête du clergé et de tout le peuple, s'avança au-devant du monarque. L'allégresse était peinte sur tous les visages; on se réjouissait de voir finir les horreurs de la guerre. Le prélat conduisit Guillaume, au milieu des chœurs des chantres qui faisaient retentir des cantiques d'action de grâces , dans l'église cathédrale de saint Gervais ( ce sont les termes d'Orderic Vital) ; dans ce sanctuaire auguste que rend plus vénérable encore, ajoute-t-il, la présence des corps des saints pontifes et confesseurs Julien , Thuribe , Victor et beaucoup d'autres (2).
Le roi d'Angleterre remit la garde de la ville du Mans à Guillaume, comte d'Évreux, à Guilbert de Laigle et à leurs compagnons d'armes. Il plaça Gauthier de Rouen, fils d'Auger, dans la Tour-au-Roi, après l'avoir abondamment pourvue d'armes et de munitions. Ce fut alors que les barons manceaux qui avaient déjà recherché son alliance, Raoul , vicomte de Beaumont , Geoffroy de Mayenne , Rotrou de Montfort, Lisiard de Sablé et d'autres se rendirent définitivement au vainqueur. Le roi Guillaume repartit ensuite pour Rouen; ce fut là que le comte Hélie fut amené en sa présence, portant encore les traces de sa dure captivité.
(1) D. Mabiiion, Vetera analecta, t. III, p. 306. - D. Bouquet, t. XII, p. 546.
(2) Tune Hildebertus prœsul et clerus et omnis plebs obviam régi cum ingenti gaiulio processerunt , et psallcnles in basilieam saucti Gcrvasii martyris perduxerunl; ubi sanctorum pontificum et coni'essorum Juliani et Turibii ac Victoria, aliorumque plurimorum corpora requiescunt, —
ici eedesiastica, lib. X, p. 773.
L'infortuné comte lit l'abandon de ses droits, et demanda pour toute grâce au roi d'Angleterre d'être admis au nombre de ses courtisans, avec le titre honorifique de comte du Maine (4). Il est facile de comprendre que cette conduite du comte Hélie lui était dictée par les vues ambitieuses des princes angevins. La crainte de ces mêmes rivaux inspira à Guillaume le Houx une réponse plus favorable qu'il n'était permis de l'espérer. Il allait même accéder à toutes les demandes du comte du Maine , lorsqu'il en fut détourné par les conseils artificieux de Robert, comte de Meurent, qui craignait d'être supplanté par Hélie dans la faveur du prince. Contrarié dans ses espérances, Hélie déclara au roi que , ne pouvant acquérir ses bonnes grâces, il ferait dès lors tous ses efforts pour recouvrer son patrimoine. « Faites ce que vous pourrez, » lui répondit Guillaume, voulant rivaliser de grandeur d âme avec son captif; et sur cela il lui fit expédier un sauf-conduit pour aller où bon lui semblait (2).
Hélie n'eut rien de plus pressé que de revenir dans le Maine. H y fut reçu au commencement d'août avec de grandes démonstrations de joie. Il iixa son séjour à ChAteau-du-Loir , et mit toute son application à faire réparer les dommages causés par la dernière guerre. Ses cinq principales forteresses, Gliàteau-du-Loir, la Flèche, Mayet, Lucé et Saint-Mars- d'Outillé (3) , furent augmentées de
(1) 1). Mabillon, Vetera analecta, t. Ilï , p. 306.— D. Bouquet, t. XII, p. 546 et 574.— Orderic Vital, loc. cit., p. 773. — Guillaume de Malmcsbury, lib. IV, p. 124 , rapporte l'entrevue du comte Hélie et du roi Guillaume d'une manière différente. Guillaume dit à Hélie : « Eh bien! maître, je te tiens maintenant. — Si tu m'as pris, répondit Hélie, c'est. un coup du hasard. Si je pouvais m'éehapper de tes mains, je sais bien ce que je ferais!» A ces mots, Guillaume, hors de lui-même, voulait se jeter sur Hélie. «Toi, misérable! dit-il, «pie ferais-tu?... Eh bien! va-feu ; je te permets de faire tout ce que tu voudras, et, par la Face de Lucques (per Vultum de Luca) , si tu viens à me vaincre, jamais je ne réclamerai rien pour la liberté que je t'accorde en ce moment. »
(2) Orderic Vital , loc. cit., p. 773.
(8) Ustitiacuni , 1). Bouquet, traduit par Oizé. On voit en ce lieu les ruines du vieux château du Bouchct-auv-C.orncilles.
IÔO HISTOIRE DE h'ÈHàhUË bl MANS.
nouveaux ouvrages de défense. Malgré la complaisance que plusieurs seigneurs avaient montrée pour le roi d'Angleterre, la masse de la population était demeurée sincèrement attachée au comte Hélie. Les soins que se donna ce prince pour taire disparaître les traces des dégâts causés par les ennemis, lui gagnèrent entièrement les cœurs; et il put rassembler, sans trop de bruit, une armée considérable de volontaires, avec laquelle il se mit en campagne dès le commencement de l'année suivante (I).
Il s'avança d'abord vers le Mans, traversa ta rWière d'Huisne aux Planches-Godefroy , puis s'approcha de la ville ; alors la garnison, commandée par le comte d'Évreux, fit sur lui une sortie jusqu'à Pontlieue; mais elle l'ut repoussée avec perte; les vainqueurs poursuivirent les fuyards, et entrèrent pêle-mêle avec eux dans la ville. Favorisés par les bourgeois, les soldats du comte Hélie contraignirent les troupes du prince anglais à se réfugier dans la Tour-au-Roi et les autres forteresses dont elles demeuraient les maîtresses. Hélie ayant formé le siège de ces forts, le comte Gauthier fit lancer par ses balistaires des torches embrasées qui réduisirent en cendres la plus grande partie de la ville. Les feux de l'ennemi étaient encore secondés par les chaleurs du mois de juin. Pour forcer les Normands à se rendre, Hélie fit battre sans relâche les tours où ils étaient retirés; mais ses efforts n'aboutissaient pas par la faiblesse de ses machines, et il songeait à se retirer. Guillaume le Roux pendant ce temps-là se tenait en Angleterre. Instruit de ce qui se passait dans le Maine par Amalchise, messager que Robert de Belîème, qui tenait toujours Ballon, lui avait dépêché, il pousse aussitôt son cheval vers la mer (c'est à la chasse qu'il reçut cette nouvelle), et s'embarque sur un mauvais navire, le premier qu'il rencontre. On fait de vains efforts pour le retenir,
(1) Orderic Vital, Historia ecclesiastica Normannorum, lib. X, p. 774 et 775. — D. Bouquet, t. XII, p. 546, 674, et seq. — D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 306 et 307.
H1LDEBERT. 45 î
en lui exposant le danger auquel il va se livrer. « Je n'ai jamais ouï dire ni lu, répond -il froidement, qu'un roi se soit noyé (1). » Ayant heureusement abordé au port de Touques, il rassemble à la hâte un corps de troupes , à la tète duquel il vole vers le Mans, où il ne trouve en arrivant que des ruines et' point d'ennemis. Hélie et ses milices , avertis de la marche du monarque anglais, n'avaient pas attendu son retour pour déloger. Beaucoup de malheureux, des femmes, des enfants, des vieillards, privés de tout secours et réduits à la dernière misère, suivirent le comte dans sa retraite. Guillaume le Roux, s'étant rendu maître du Mans et de plusieurs forts aux environs, non sans beaucoup de peine, alla chercher Hélie dansChâteau-du-Loir. Mais il échoua devant cette place, et, rappelé en Angleterre par des affaires pressantes, il laissa à ses lieutenants le soin de s'opposer aux progrès de son compétiteur. Par suite de tant de désastres , une misère affreuse régnait dans toute la province; on en pourra juger par la nécessité à laquelle se trouvait réduit l'évêque Hildebert lui-même. Ayant besoin d'une chasuble, il est obligé de recourir à la charité d'Adèle , femme d'Étierme, comte de Blois. En lui adressant cette demande , le prélat lui fait observer « que la pauvreté est sans honte (2). » Dans une autre circonstance , devant se rendre à un concile qu'il ne nomme pas, et n'ayant pas d'argent, il prie Adèle de lui faire la même grâce qu'à l'évêque de Chartres, en fournissant aux frais de son voyage (3). Tel était l'état de détresse auquel était réduit le successeur de saint Bertrand et de saint Aldric. Au reste, Hildebert pouvait s'adresser avec une entière assurance à la comtesse de Blois , qui avait en lui la plus absolue confiance et le consultait souvent. Etienne, son mari , en partant pour la première croisade , avait
(1) Willelmus Gemeticensis, lib. VIII, c. vm. — Orderic Vital, p. 775. — D. Bouquet, t. XII, p. 675.
(2) Lib. III, epist. il.
[S) ï,ih. 111 , epist. vin.
i52 BI8T01RE DE i/ÉGLWE DU MANS.
vernis à Adèle le gouvernement de ses états ; c'est ce qui donna occasion à notre évêque, au milieu même des troubles dont il était ballotte, d'adresser à cette princesse des lettres remplies des meilleurs principes de gouvernement comme des maximes les plus solides de la piété (I).
Mais il ne s'agissait pas seulement pour Hildebert de diriger la conduite d'une princesse pieuse et intelligente ; il allait de nouveau se trouver en face d'un prince violent par caractère et irrité de la résistance qu'il venait d'éprouver. Il fallait ménager près de ce vainqueur ses droits , mais surtout ceux de son Église et de toute la population. Chargé d'intérêts aussi chers , Hildebert n'hésita pas à marcher à la rencontre de Guillaume, qui s'avançait encore sur le Maine. L'évèque n'attendit même pas que le monarque fut arrivé dans la province, pour aller au-devant de lui. Guillaume, profondément dissimulé , le reçut avec de grandes démonstrations de bienveillance ; car, en habile politique, il avait compris de quel avantage il lui serait, pour se rendre maître du Maine , de tenir l'évèque dans son camp (2). Arrivé au Mans, le roi d'Angleterre fut environné des clercs qui s'étaient opposés à l'élection d'Hildebert, dont ils étaient restés secrètement les ennemis. Son ancienne inimitié contre le prélat se réveilla dès lors tout entière. Hildebert avait probablement eu quelque part dans les projets du comte Hélie; un évêque aussi zélé pour le bien de son peuple devait naturellement préférer le gouvernement d'un compatriote juste et religieux, à celui d'un prince étranger qui ne respectait souvent ni les lois de la religion , ni celles de l'humanité. Poussé par les ennemis du prélat, le roi d'Angleterre chercha toutes les occasions de le molester. Après lui avoir fait souffrir beaucoup de vexations injustes, il exigea de lui qu'il fit abattre
(1) Lib. I, epist. m, ivetvi; lib. III, epist. u.
(2) Ordcric Vital , loc. cit., p. 775. — D. Bouquet , t. XII , p. 675. — Les Gestes des évèques du Mans rapportent ce fait d'une manière un peu différente.— D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 307 et 308. — D. Bouquet , loc. cit., p. 546.
Jes tours de l'église cathédrale , sous prétexte qu'elles avaient servi aux soldats du comte Hélie et aux Manceaux pour attaquer les troupes normandes qui gardaient les forts voisins. Hildebert opposa un généreux refus cà toutes les tentatives et à toutes les menaces du roi. Celui-ci, irrité de rencontrer tant d'opposition dans ce prélat, lorsque tout semblait céder devant lui , le déclara son prisonnier , et le contraignit de le suivre en Angleterre. Durant la traversée, le vaisseau que montait Hildebert fut assailli par une tempête ; et la terre de l'exil fut pour lui sans aucune consolation. Cependant la pensée qu'il souffrait pour la liberté de son Église soutint son courage et conserva son âme dans la paix. On le voit par les poëmes qu'il composa en ce temps même. Dans l'une de ces pièces il décrit ses malheurs en ces termes : « J'étais riche , fortuné et environné d'amis; et pendant longtemps une heureuse destinée a pris plaisir à me favoriser. Né dans l'obscurité, j étais étonné moi-même de ma fortune. Souvent je me, suis dit : Quelle est donc cette prospérité dont je jouis? D'où me vient une si grande et si subite affluence de richesses? Hélas ! il ne faut point se fier aux choses humaines : elles n'ont nulle constance, ei découvrent leur néant par leur instabilité. Et les possessions des hommes , et les hommes eux-mêmes, sont le jouet d'un souffle léger qui les fait tourner à chaque instant; et du plus haut degré d'élévation part la chute la plus cruelle. Tout ce qui se voit dans le monde , flotte et chancelle sous l'incertitude des événements , et par ses changements continuels annonce une fuite dernière. Ce que vous avez aujourd'hui, demain vous abandonnera, ou même dans un clin d'œil cesse de vous appartenir. Tels sont les jeux de la fortune : elle n'accorde une longue durée ni à l'orgueil des rois, ni à l'humiliation des esclaves. C'est une compagne, trompeuse; on ne peut compter que sur son infidélité. Elle ne favorise point impunément, elle ne persécute point non plus sans relâche. Autrefois elle me caressait aver un doux sourire et un visage sorem ; maintenant,
obscurcie d'un nuage , elle a changé ses caresses en rigueurs. Dans la ruine complète où elle m'a entraîné, elle m'enlève jusqu'à la douceur de l'espérance. Employant contre moi toutes ses ruses, elle a renversé , ruiné, brûlé mes maisons, mes moissons, mes vignes. Le nouveau tyran qui a détruit toute justice dans la cité du .Mans, \ient encore d'ajouter à ces désastres; protecteur de tous les crimes, il déshonore ses ancêtres; par ses caprices et ses ruses il semble rivaliser avec la fortune elle-même. Je défendais les lois de la justice et de la patrie, et il m'a chassé de mon pays. Je suis forcé de monter sur un vaisseau, et de confier ma vie à l'empire des tempêtes; nous nous éloignons du rivage, mais le port est encore loin, lorsqu'une horrible bourrasque soulève les flots , nous dérobe la lumière, nous jette sur des rochers et ne nous laisse apercevoir que de sinistres éclairs. Tout semble tourner au désespoir; le pilote lui-même pâlit, et craint de devenir la proie des poissons. Cependant un nouveau coup de vent enlève les Ilots jusqu'aux astres, et en même temps pousse au rivage notre nef privée de son gouvernail. Ainsi, heureux dans mon malheur même, j'échappe aux vents sur un vaisseau brisé et dépouillé de tout. C'est là l'homme; voilà le patrimoine dont il peut s'applaudir : tomber avec chaque instant de la durée et mourir sans cesse; naître nu, et s'en retourner nu à la mère commune; tomber en pourriture et descendre dans la poussière par des degrés de malheurs. Voilà la prospérité de l'homme; voilà les richesses dont il est assuré de jouir : dans l'abondance le matin, le soir dans l'indigence. Nul mortel ne peut fixer son sort; c'est Dieu qui dispose de tous les changements, du sein de son éternelle immutabilité. Oui, il demeure immuable, pendant qu'il met tout en mouvement; et, plein de bonté pour les malheureux mortels, il leur montre ainsi le terme auquel ils doivent fixer leurs espérances. Il est tout-puissant ; il est la stabilité de tout ce qui change, et le lien de tout ce qui tend à se diviser. 0 fortune! qu'es-tu autre chose que l'ordre qu'il a p'escrit?
HILDEBERT. 45l>
Qu'il m'envoie donc tous les châtiments qu'il voudra : je suis à lui, et je lui demeurerai inviolablement attaché (I).» Hildebert crut enfin devoir essayer de fléchir le courroux du roi. Dans une lettre à un seigneur de la cour de ce prince , il le prie d'employer ses bons offices pour obtenir un changement dans sa destinée. Notre évêque se flatte que celui à qui il écrit n'est pas un de ces amis qui n'accordent leur protection que par des vues d'intérêts. Hildebert emploie encore dans cette circonstance le langage de la poésie; et la beauté, l'élégance continuelle de ses vers prouvent la sérénité d'esprit dont il jouissait au milieu de sa captivité. On croit que l'ami auquel s'adresse notre prélat est Roger, évêque deSalisbury, avec lequel il était très-lié, comme nous le verrons par la suite (2). Cependant les ennemis d'Hildebert n'étaient pas encore satisfaits de l'humiliation à laquelle ils le voyaient réduit. A leur instigation, Guillaume lui fit subir mille vexations nouvelles; mais le prélat n'en fut pas ébranlé. Le roi tenta un autre moyen pour parvenir à son but ; car il tenait extrêmement à vpir détruire les tours de l'église cathédrale, et, malgré la violence de son caractère , il n'osait y porter la main, parce que les lois canoniques défendent, sous peine d'anathème, de rien entreprendre sur les biens ecclésiastiques, sans l'autorisation préalable des prélats. 11 essaya de gagner Hildebert par de séduisantes promesses, et s'engagea à lui fournir beaucoup d'or et d'argent pour orner le tombeau de saint Julien. Hildebert ne se laissa pas tromper par celte ruse, ei répondit d'une manière fort adroite aux offres du roi :« Nous n'avons pas présentement, dans notre province du Maine, d'ouvriers capables d'une œuvre aussi difficile et aussi importante : c'est à la munificence royale de se charger de la dépense et du travail , surtout ayanl dans son royaume des artistes ej des ciseleurs dont les
(1) Venevabilis Hildeberti opéra, col. 1344-1346. -- Nous avons beaucoup abrégé ce poëme , eu omettant les redondances. («) Ibidem, col. 1346-1349. - Cfr. lib. III , epist xn.
Â$iï HISTOIRE DE j/liftl.ïsK Dl MANS,
œuvres sont admirables (I). » L'avare Guillaume voulait tromper 1 e vêque, mais il n'entendait aucunement céder son argent. Aussi , à partir de cette entrevue , les mauvais traitements redoublèrent envers l'é vêque captif. L'irritation du roi Taisait craindre à Hildebert qu'il ne se portât à de nouveaux attentats contre les droits de l'Église; qu'il ne renversât de son autorité les tours de la cathédrale, et que la situation du clergé ne devint plus intolérable encore. Afin de détourner ces malheurs, il supplia Guillaume de lui accorder un délai, avec la permission de repasser en France , pour prendre conseil (avec son chapitre et le corps de ville) sur le parti qu'il avait à embrasser. Ce fut ainsi que Hildebert reparut dans le Maine en l'année il 00, sans avoir rien accordé ni à la séduction ni à la \iolence, et sans avoir rien cédé contre son honneur et les intérêts de son Église.
Les légats du Pape Paschal II, Jean et Benoît, qui avaient indiqué pour cette année un concile à Poitiers, invitèrent l'éveque du Mans à s'y rendre; mais le triste état de son diocèse ne lui permit pas de s'en éloigner. Il s'excusa dans une lettre où il fit le tableau des afflictions que son Église avait souffertes depuis trois ans. « Souvent, dit Hildebert aux légats, les tribulations auxquelles nous sommes en proie nous portent à désirer de nous rendre aux sacrés conciles; présentement, elles sont pour moi un obstacle qui m'empêche de m'y trouver en personne. Les adversités que j'ai subies ont tellement brisé toutes mes facultés, qu'il ne me reste qu'une seule consolation , celle de pratiquer la patience (2). Voilà plus de trois ans que le cours de ces calamités a commencé, et chaque jour n'a fait qu'ajouter douleur sur douleur. Dans ce court espace de temps notre ville a subi six maîtres (3) , qui , les uns et les autres , se sont arrogé par le fer et la flamme une puissance éphémère.
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 308.
(2) Usus ipse pntiendi,
(3) Consuls.
HÏLDEBERT. 457
Le peuple s'est soumis au tyran que lui imposait la nécessité ( Guillaume le Roux), non au chef que la justice devait lui donner (le comte Hélie). Le joug de ce nouveau maître s'est appesanti avec d'autant plus de force , que son autorité semble devoir être de plus courte durée. Sa soldatesque, sous le prétexte mal fondé d'outrages envers son maître , n'a jugé exempts de crimes que ceux auxquels il ne restait plus rien qu'elle put enlever. La dévastation ne s'est pas arrêtée devant le sanctuaire du Seigneur. Tout ce que je possédais hors des murs de la ville a été réduit en cendres ou livré au pillage. Des maisons appartenant à l'évèché ont été ruinées pour la plupart; dans celles que la flamme a épargnées, on n'a respecté ni le denier du pauvre , ni les objets consacrés au culte. Tout a été brisé , volé, souillé. Rien n'a échappé aux mains de ces brigands. qui courent au crime sans avoir mêmeTattrait du gain, et qui ne feraient le bien à aucun prix. Mes clercs, soumis aux mêmes outrages, aux mêmes violences , estiment aujourd'hui posséder beaucoup , s'il leur reste encore de quoi subvenir aux besoins les plus pressants de la nature : celui qui manque de tout borne ses vœux au nécessaire. La misère du clergé a augmenté la douleur que me causent mes propres infortunes; je soulfre plus de ne pouvoir soulager ses besoins que de ressentir ceux que j'éprouve moimême. Il serait trop long de vous rapporter avec quelle persévérance le roi des Anglais a appesanti sa tyrannie sur moi ; mettant de côté la modération qui convient à un souverain, il a résolu de ne point pardonner à un évêque qu'il ne l'ait contraint à commettre un sacrilège. Parce que je n'ai pas voulu détruire les tours de mon église cathédrale, il m'a emmené captif au delà delà mer, pour être jugé dans son royaume. Agité d'un si grand nombre de tempêtes, j'ai résolu de me rendre aux tombeaux des saints Apôtres ; j 'espère y trouver un remède puissant aux tribulations nouvelles que j'attends, si le Pontife Romain me vient en aide par ses conseils et son autorité. Veuillez donc accepter favorablement mon excuse . et considérer que les
ressources qui me restent ue suffiraient pas aux frais du voyage et du concile; tout ce que j'ai sauvé des ruines causées par l'incendie, me laisserait au dépourvu au milieu même de la route (1). »
Ainsi, les chanoines de l'Église du Mans et les conseillers d'Hildebert s'étaient montrés aussi fermes que l'héroïque prélat; Guillaume le Houx n'avait pas obtenu la démolition des tours , objet de son ambition, et il ne cessait de poursuivre de ses vexations etl'évêque et le clergé. Les ennemis d'Hildebert obsédaient sans cesse les oreilles du roi pour le pousser à de nouvelles violences , dont le prétexte habituel était le soulèvement général des Manceaux contre le gouvernement anglo-normand. Hildebert éprouvait de la sympathie pour la cause du comte Hélie; mais il n'avait point agi ouvertement dans la révolution : il offrit de prouver son innocence par les voies canoniques. Le roi ne lui accordait d'autre moyen de se justifier que l'épreuve du ïer chaud. Cet usage superstitieux, trop fréquemment pratiqué au moyen âge, fut condamné de bonne heure par les Souverains Pontifes (2). Dans son désir de voir la paix rendue à son Eglise , Hildebert semble avoir hésité pour savoir s'il accepterait l'épreuve demandée parle roi; mais il ne voulut pas prendre de parti avant d'avoir consulté l'évèque de Chartres. Saint Yves lui répondit que défendre son innocence par cette voie, c'était la perdre ; que cette épreuve n'était ni reçue par l'Eglise , ni autorisée par les canons. Après avoir prouvé son sentiment par plusieurs autorités , il exhorte le prélat à la patience et à la fermeté ; enfin, il l'engage à ne pas donner à ses contemporains et à la postérité un si dangereux exemple. Le saint évèque reconnaît hautement l'innocence de Hildebert, et parle avec indignation de la malice de ses ennemis et de la tyrannie du roi d'Angleterre (3).
(1) Venerabilis Hildeberli opéra, col. 87, ctseq.
(2) Saint Nicolas Ier, en 867, Élienue Y, vers 886 , et Alexandre II \ vers 1070.
(8) Divi Ivonift , ÇarQQtensis episcçtpi , opéra, part. 2. p. 87', 153 ,
HILDEBERT. 4f>9
Hildebert suivit l'avis de levêque de Chartres ; il résista à toutes les instances qui lui furent faites par ses amis et ses ennemis, et aima mieux s'exposer à l'indignation du roi que de manquer à son devoir envers Dieu. Bientôt après , un événement imprévu, la mort du roi Guillaume le Roux, tué à Ja chasse le 2 août 1100t, permit à notre prélat d'espérer la fin de ses disgrâces (Y). Le comte Hélie, mettant à profit les embarras d'un nouveau règne, rentra au Mans les armes à la main, en chassa la garnison anglo-normande et rétablit en peu de temps ses affaires et celles de l'évèché. 11 était à craindre que Henri Ier , dernier fils du conquérant de l'Angleterre, et successeur de son frère Guillaume le Roux, ne voulût essayer de reprendre le Maine; mais, loin île là , il ordonna à ses garnisons , qui d'abord avaient opposé delà résistance, d'évacuer toutes les forteresses de |a pro\ince , et de les rendre au comte Hélie, qui depuis jouit en paix de l'héritage de ses pères (2). Le nouveau roi d'Angleterre montra à l'évèque du Maus des dispositions entièrement différentes de celles qui avaient animé son frère; il l'honora toujours de son amitié et de son estime, comme la suite le fera voir.
Hildebert profita du calme dont jouissait le Maine sous le gouvernement du comte Hélie , pour réparer les brèches que les troubles précédents avaient faites dans le spirituel et le temporel de notre Église. Déjà, à son retour d'Angleterre, il avait obtenu de quelque puissant protecteur deux cloches , une chape précieuse , deux bassins d'argent et d'autres ornements d'une grande richesse, dont on se servait encore à la cathédrale longtemps après sa mort (3).
epist. lxxiv. — Du Roulay, IHsforia Ûniversitatti Partsiemù , t. 1, p. 538. — Le P. Fronto a joint à la lettre de saint Yves de longues notes sur loutes les épreuves dont il y est parlé.
(\) D. Bouquet, t. XII, p. ii, 12, 798, et passim.
(2) Orderic Vital, loc. cit., p. 785. - D. Bouquet , t. XII, p. 680. - Selon Guillaume de Malmesbury, Historia novella, lib. I, le comte Hélie jouit du Maine sous la suzeraineté du roi d'Angleterre. Cfr. Ye?irrnbiii^ Il il il 'char Ii Operdf p. I.V.
fS) D. Manillon, Vetera nnnîprtn, t. III, p. 308 e» 309.
Dans l'œuvre de la rénovation spirituelle du diocèse , Hildebert fut puissamment secondé par les travaux apostoliques du bienheureux Robert d'Arbrissel et de ses compagnons. Né au village d'Arbrissel, près de laGuerche.au diocèse de Rennes, Robert, après avoir rempli avec le plus heureux succès les foncions d'archiprètre dans son diocèse d'origine, se retira en Tannée 1096 dans la forêt de Graon. En peu de temps, le bruit des vertus qu'il pratiquait dans la solitude attira près de lui un grand nombre de pieux disciples. La force de ses exemples et de ses exhortations porta beaucoup de personnes à s'attacher à lui et à imiter la vie austère qu'il menait. Bientôt, la foret de Graon, alors fort étendue, fut toute remplie d'anachorètes qui reconnaissaient Robert pour leur chef et leur père. Parmi les premiers qui se rangèrent sous sa conduite, on distinguait le bienheureux Vital de Mortain, fondateur de la célèbre abbaye de Savigny, en Normandie , sur la frontière du Maine, et le bienheureux Raoul de la Fustaye, né dans le diocèse du Mans , en la paroisse de Saint-Marssur-la-Fustaye , et moine de l'abbaye de Saint-Jouin-de- Marnes, au diocèse de Poitiers (I). Les traditions de la vie érémitique , répandues dans le Maine dès les premiers temps de notre Église, ne s'y étaient jamais éteintes, comme nous avons eu plusieurs fois occasion de le constater ; l'élan donné par les bienheureux Robert , Vital et Raoul lui apportèrent une nouvelle vigueur. Bientôt la forêt de Graon , quelque vaste qu'elle -fût alors, se trouva trop étroite pour contenir le grand nombre de solitaires qui s'y pressaient de toutes parts, et Robert fut obligé de les disperser dans les forets voisines de Nid-de-Merle , de Fougères , de Savigny , de Concise et de Mayenne. Il les sépara en trois colonies, se réservant la conduite de la première; Raoul et Vital dirigèrent les deux autres. Les
(l) Acta Sanctorum, ad diem XXV februnni, de beato Roberto de Arbrissello, prœvium commentarium , num. 31-38. — Du Boulay, Historia Universitatis Paristensis, 1. 1, p. 464, 533 , 637; t. II, p. 5, et passim.
solitaires qui habitaient le Passais, le Sonnois , les bords du Loir , les montagnes des Coéverons et les déserts de l'ancienne Chamie, entrèrent de bonne heure en relation avec ces fervents serviteurs de Dieu. Le bruit des vertus qui se pratiquaient dans nos forêts se répandait au loin. Le bienheureux Pierre de L'Estoile menait depuis longtemps la vie érémitique dans une grotte, sur les bords de la Creuse , au lieu nommé Fontgombauld; il y avait construit un petit oratoire en l'honneur de saint Julien , premier évêque du Mans , dont le culte était depuis longtemps célèbre à Bourges (1) , et une colonie de^ solitaires était venue se grouper autour de lui. Instruit des merveilles que l'on admirait dans les forêts du diocèse du Mans, il quitta un moment sa solitude du Berry et vint dans nos contrées pour y apprendre plus parfaitement les règles de la perfection , qu'il fit ensuite pratiquer dans l'abbaye dont il devint le fondateur (2). On connaît peu les détails de sa vie pendant qu'il habita le Maine ; mais son souvenir fut cause que l'on donna à son abbaye de Fontgombault l'église paroissiale d'Amné (3) , sous le patronage de saint Martin. Le prieuré de Saint-Marc et Sainte-Marie-Madeleine à Montlivoy , dans la même paroisse , dépendait aussi de cette abbaye (4). Enfin, le prieuré de Teilleau, dédié à saint Gilles, en la paroisse de Tassillé, fut également donné au monastère fondé par le bienheureux Pierre de L'Estoile (5). La vie de saint Guillaume Firmat se rapporte plus intimement encore à notre sujet. Saint Guillaume était né à Tours d'une famille noble, et il fut d'abord chanoine de Saint- Venant (6). Il exerça avec réputation la profession de
(t) Gallia christiana (nova), t. II, col. 168.
(2) Pavillon , Vie du bienheureux Robert d'Arbrissel. — Gallia christiana, t. II, col. 168. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXXIII.
(3) Amniacus.
(4) Le prieuré de Montlivoy était estimé 2000 livres, soit 4000 francs.
(5) Le prieuré de Teilleau était porté à 800 livres , soit 1600 francs. — Dans les derniers temps , il fut réuni à la sacristie de l'abbaye.
(6) Acta Sanctorum, ad diem XXIVaprilis, Vita Guillelmi Firmati, auctore Stephano episcopo Uedonensi. — Pavillon, V ie du bienheureux-
4<iv2 HISTOIRE M L'EGLISE DU MANS.
médecin; ce qui lui avait donné lieu d'amasser une somme d'argent considérable, lorsque Dieu lui inspira le dessein de renoncer au monde. Il vendit tous ses biens pour en donner le prix aux pauvres , et se retira avec sa mère dans un lieu proche de Tours , afin de vaquer à la prière. Après la mort de sa mère , il s'avança vers Laval, et se construisit un ermitage dans la foret de Concise (1). Il y vécut sous la conduite des saints ermites qui demeuraient au même lieu, et y pratiqua de grandes austérités. Si les vrais chrétiens le vénéraient, les mpndains le tournaient en ridicule et l'accablaient de mauvais traitements. De jeunes libertins voulurent éprouver si la vertu du saint ermite était aussi solide qu'on le publiait ; ils subornèrent une fille de mauvaise \ ie, la conduisirent pendant la nuit à la cellule de Guillaume, pour tâcher de le porter au péché , et demeurèrent cachés auprès de l'humble demeure en attendant l'événement. Cette femme frappa à la porte , en disant : « Saint prêtre, ouvrez à une pauvre femme qui s'est égarée , et empêchez qu'elle ne soit dévorée par les bêtes. » Le serviteur de Dieu, touché de compassion , la reçut avec charité, lui alluma du feu , et lui présenta ce qu'il avait, c'est-à-dire du pain. Aussitôt, cette femme impudente déploya tous ses artifices pour engager l'ermite au péché. Dans cette extrémité, Guillauiïie prit un tison ardent, et afin que la douleur du feu matériel amortit le feu de la concupiscence, il l'appliqua si kmgtemps sur son bras , que la cicatrice lui en resta toute sa vie. La courtisane, étonnée d'une telle vertu, se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon en lui avouant quelle avait été subornée pour le séduire. Cette femme se convertit, ainsi que les jeunes libertins qui écoutaient autour de la cabane. Ils furent ensuite les premiers à publier ce qui s'était passé : ce qui attira tant d'estime à
Robert d'Arbrissel, p. 17 et suiv. — Guillois , Vies des saints du Maine, t. I, p. 439. — Clialmel , Histoire de Touraine, t. IV, p. 174.
(1) De hinc Lavallum usque perveniens, in silva , quae- Concisa vocatur , eremi solitudinem penelravit. Ibi vero in cute curanda non intentus Vitn, num. 7 et 8.
HILDJSBERÏ. 4H3
Guillaume , que, pour se dérober aux marques de respect, il quitta ce lieu, et fit le pèlerinage de la terre sainte. 11 y fut maltraité par les Sarrasins , et retenu quelque temps en prison. Cependant ce voyage fut accompagné de plusieurs miracles signalés et d'une protection visible de la providence divine. A son retour, s étant arrêté dans une ville qui venait de perdre son pasteur , Guillaume fut élu par les évoques de la province pour remplir le siège vacant; mais le prince qui gouvernait la contrée ayant voulu l'obliger à recevoir de lui l'investiture, ce qui était défendu par le Saint-Siège , il renonça aux honneurs qu'on lui offrait, et embrassa de nouveau la vie solitaire (1).
Il se retira d'abord près de Vitré; mais un miracle qu'il opéra à Dordenay ayant attiré un grand nombre de personnes dans son ermitage, il revint dans le Maine et habita dans la forêt de Mayenne, à Fontaine-Géhard (2). Ce lieu était l'un des principaux centres pour les solitaires de nos cantons , ainsi que nous l'avons dit. Saint Guillaume changea encore plusieurs lois sa demeure, enfin il se fixa dans la forêt de Mantilly , près de Passais, dans le diocèse du Mans, il y construisit un ermitage où, pendant plus de vingt ans, il continua de se livrer à la pratique de l'humilité et de la pénitence. Dans ses dernières années, ce saint vieillard était comme l'oracle des habitants de Mayenne, de ! tondront, de Passais, et de toutes les contrées voisines. On écoutait toutes ses paroles avec un souverain respect , et il savait user de son influence pour le soulagement des pau- \res. Uélicata, femme de Griniald, seigneur de Laudivy , ue partageait pas les sentiments de libéralité de son mari, qui était possesseur d'immenses richesses. Le saint la reprit énergiquement de son avarice, et lui prédit qu'elle serait condamnée un jour à mendier son pain. Délicata profita des
(1) Vita Guillelmi Firmuti, num. 12. — Voir la note du P. Henscbenius sur ce passage.
(2) Débita igilur sibi condigna reverentia ab bominibus fugiens bonoraii , ad locom , qui vulgo Fons Gihardi nuncupatur , solus devenit . deinde Savigneium Vita Guillelmi Firmati, mira. 12.
avertissements du serviteur de Dieu, et devint aussi gêné reuse qu'elle avait été avare (1).
Saint Guillaume Firmat mourut le 21 avril 1 143 (2). Aussitôt que le bruit de son trépas i'nt répandu, on accourut de toutes parts ; les habitants de Mayenne et de Dom front vinrent pour enlever le corps du serviteur de Dieu. Les chanoines de Saint-Évroul de Mortain, qui possédaient un petit établissement à Gorron , dépêchèrent promptement Josselin et Hubert , deux d'entre eux, pour s'emparer des saintes dépouilles ; les bourgeois de Mortain accoururent également, et, appuyés du vieux comte Robert, frère de Guillaume le Conquérant, ils les transportèrent dans l'église collégiale de leur ville, dédiée à saint Ëvroul (3). Saint Guillaume Firmat fut canonisé en 1154, et devint aussitôt le patron de l'église et de la ville de Mortain (4).
Peu de temps après la première retraite de ce saint personnage dans nos déserts , la Providence y dirigea aussi deux grands hommes qui en devinrent bientôt l'ornement, et qui ont enrichi la France chrétienne de monastères considérables. Le premier est le bienheureux Adelerme , nommé vulgairement saint Alleaume (5) , instituteur de Fabbaye d'Estival dans le Maine ; et le bienheureux Bernard , fondateur de l'abbaye de Tyron , au pays du Perche (6).
(1) In diebus illis Griraoardus de Landevico, multis ditatus copiis, et Landeviensi vicinae praepositus, habebat uxorem, Delicatam nomine, inhumanitatis amarissimae Vita sancti Guillelmi , nuiu. 18.
(2) Les Bollandistes rapportent sa mort à l'an 1090 environ. — Acta Sanctorum , ad diem XXIV aprilis , de sancto Guillelmo Firmat o. nura. 1 et 2.
(3j Duo ex canonicis sancti Ebrulli , Jocellinus et Hubertus, audito
beati Firmati transitu , de Goronno venientes — Undecima vcro die
populus Donifrontensis in partibus suis et Meduanensis exercitus in suis convenerant ut cum violentia sancti Firmati corpus ad sua râpèrent casella Vita sancti Guillelmi Firmati, num. 26 et 27. — Cfr. Pavillon , Vie du bienheureux Robert d'Ârbrissel , p. 553, n° 31.
(4) Guillois, loc. cit.
(5) Adelermus , Adelinus.
(6) Pavillon , loc. cit., p. 22.
HILDEBJSRÏ. 465
Ce dernier était né sur le territoire cl'Abbeville, au paysde Ponthieu, vers Fan 1046. Ses parents, dont la fortune était médiocre, 1 élevèrent dans la vertu et dans les lettres ; et il montra de bonne heure la plus grande ardeur pour l'étude, et surtout pour la piété. Il quitta son pays vers Fan 1066, et se retira, avec trois compagnons animés des mêmes sentiments que lui, dans l'abbaye de Saint-Cyprien, près de Poitiers (1). Ses mérites le tirent élire, à l'âge d'environ trente ans, pour prieur de l'abbaye de Saint-Savin. 11 y rétablit , par ses efforts et sa constance , la discipline monastique dans sa perfection première (2).
11 y avait vingt ans que Bernard remplissait les fonctions de prieur à Saint-Savin, lorsque la nouvelle de la mort de son abbé, qui avait été dévoré par un lion en Palestine, lui fournit l'occasion de suivre le penchant qui l'appelait à la vie érémitique. En effet, voyant que l'on songeait à l'élire pour abbé , il prit la fuite. A sa prière , le bienheureux Pierre de L'Estoile le conduisit dans les solitudes du Maine et de la Bretagne , pour le présenter à Robert d'Arbrissel , Vital de Mortain et Raoul de la Fustaye, guides et pères des anachorètes (3). Afin de n'être pas reconnu, il se fit appeler Guillaume, et vécut quelque temps clans la plus rigoureuse austérité, sous la conduite principalement du bienheureux Vital. Il se fixa dans le diocèse du Mans, et choisit pour habitation la pauvre cabane d'un vieil ermite nommé Pierre. Elle était construite sur les ruines d'une antique église dédiée à saint Médard, que les injures de l'air avaient renversée en partie. Quelques branchages et quelques
(1) Acta Sanctorum, ad diem XIV aprilis, Vitabeati Bernardi Tyronensis, auclorc Gaufrido Grosso, monacho Tyroncnsi, num. 6 et scq.
(2) Vita beati Bernardi, num. 13 et seq.
(3) Eraut auteni in confinio Cenomanic.c Britanniacque rcgionis vaslae solitudines , quic tune temporis quasi altéra ^gyptus florebant multitudine eremitarum, per di versas ccllulas habitantium , virorum sanctorum ac propter exccllentiam religionis famosorum; inter quos erant principes et magislri,Robertus de Arbrissello, atquc Vitalis de Mauritonio, Radulpbus quoque de Fusteia , qui postea i'undalores cxtilerunt niullanini atque ma^narum congregationum Vita beati Bernardi . num. 20.