SUITE DE L'ÉPISCOPAT DE HILDEBERT
Hildebert se rend à Rome en 1107. — Il parcourt l'Italie et reçoit des dons pour son Église. — Il sollicite la permission de se démettre de l'évêché et d'embrasser la vie monastique. — Son séjour à l'abbaye de Lérins. — Désordres causés au Mans par l'hérésiarque Henri et ses disciples. — Idée de la prédication de Hildebert.— Usage de la pénitence publique conservé dans le diocèse du Mans. — Autres points de discipline particuliers à notre Église. — - Hildebert prêche en d'autres cités. — Solennité du dimanche des Rameaux au Mans et dans le diocèse. — Hildebert travaille à empêcher l'élection de Raynaud de Martigné, choisi pour l'évêché d'Angers. — Discussion entre Hildebert et Geoffroy de Vendôme. — Relations d'Hildebert avec saint Anselme , saint Bernard, Guillaume de Champeaux , saint Yves de Chartres, Henri Ier, roi d'Angleterre, et plusieurs autres grands personnages. ~ Hildebert écrit les vies de sainte Radégonde et de saint Hugues. — Sa soumission envers le Saint-Siège.
Le désir de présenter sous un seul coup cFœil le tableau des travaux entrepris par les solitaires qui , sous Fépiscopat de Hildebert, édifièrent l'Église du Mans, nous a contraint d'empiéter un peu sur Tordre des temps; il faut maintenant y rentrer. Après avoir travaillé durant plusieurs années à remédier aux maux de son diocèse, et à amasser dans son épargne de quoi fournir aux frais d'un long voyage, Hildebert partit pour Rome en 1107 (I). Il y avait longtemps qu'il désirait entreprendre ce pèlerinage ; cependant il ne se rendait pas dans la ville sainte uniquement pour vénérer les tombeaux des Apôtres ; il voulait aussi supplier le Pape de le décharger du fardeau de l'épiscopat, et de lui permettre de se consacrer à la vie
(1) Baronius, D. Beaugendre, D. Rivet placent le voyage du vénérable Hildebert à Rome en 1107. Pagi le met en 1101. Loyauté, s'appuyant sur les Gesta episcop. Cenom., le place en 1117. Mais Hildebert vit saint Hugues à Cluny avant son départ , et le grand abbé mourut en 1109 ; ce qui oblige à mettre le voyage de notre évoque en 1107.
monastique, comme il l'avait désiré depuis longtemps. Dans son humilité , Hildebert se persuadait que les persécutions essuyées par l'Église du Mans depuis son gouvernement étaient attachées à sa personne (1). En traversant la Bourgogne , il se rendit à l'abbaye de Gluny , pour y recommander le succès de son voyage aux prières des religieux et de l'abbé saint Hugues. Mais pendant qu'il se dirigeait vers Rome , le Souverain Pontife se rendait en France par une autre route; il venait présider le concile de Troyes (2).
N'ayant pas rencontré le Pape à Rome , Hildebert parcourut l'Italie , afin d'y recueillir des secours pour son Église. Il fut bien accueilli à Naples par le duc de la Pouille (3) ; ayant ensuite passé le détroit de Messine , il fut reçu avec les marques du plus profond respect par le comte Roger , fds de Robert Guiscard , comte de Sicile , et par tous les évêques et les grands de cette île. Déjà le culte de saint Julien notre premier apôtre était établi dans ce royaume ; le comte Roger voulut donner une marque éclatante de la piété qu'il avait pour ce pontife ; à cet effet, il remit à Hildebert trois cents livres d'un encens très-précieux préparé de ses propres mains , une grande quantité de baume et de parfums, cinq ornements ecclésiastiques d'un grand prix , des burettes d'argent doré et un encensoir en argent d'un travail admirable. Le comte Roger donna encore cent onces d'or pour les réparations de l'église de Saint- Julien, et pour la mense des chanoines une rente de dix livres, monnaie du Mans (4).
(1) Lib. III, epist. vu.
(2) D. Beaugendre , Vita venerabilis Hildeberti.
(3) XVI kal. augusti, obiit Robertus Guiscardus, dux Apuliae ; pro cujus anima; remedio, Rogerius fïlius, dux Apuliœ, per Ildebertum cpiscopum , varia munera de Apulia transmisit. Martyrologium capituli Cenom., Ms.
(4) Au pouvoir actuel de l'argent, cette somme équivaut à 11264 fr.— X kal. julii obiit Rogerius, comcs Siciliac, qui ad facicndum opus ecclesiae beati Juliani G uncias auri, et canonicis X libras Gcnomanensis monetac,
404 HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
Une sainte et noble clame de Sicile accueillit avec une vive sympathie notre prélat. Cette femme était élevée à un si haut degré de grâce, qu'elle était souvent visitée par des anges et conversait avec eux; sur leur conseil elle avait bâti un monastère en l'honneur de saint Julien. Les compagnons d'Hildebert , s'étant égarés durant la nuit, furent reçus par elle avec les égards les plus affectueux; à leur départ elle leur remit un ornement ecclésiastique très-précieux, pour être offert à l'église cathédrale du Mans. Avant qu'ils eussent rencontré cette pieuse dame, les compagnons de notre évêque avaient couru de grands dangers; mais ils avaient imploré avec ferveur le secours de saint Julien, le suppliant, lui qui avait eu l'honneur de donner l'hospitalité au Sauveur du monde, de leur faire trouver un toit hospitalier (I). On voit par ce récit que l'opinion des historiens (2) qui ne font qu'Un seul personnage de saint Julien apôtre du Maine et de Simon le Lépreux, dont il est parlé dans l'Évangile (3), était dès lors accréditée jusque dans l'Eglise du Mans. Ce fut sans doute par suite de cette croyance que , pendant toute la durée du moyen âge , saint Julien fut honoré comme patron des voyageurs , et qu'on implora son secours contre la maladie de la lèpre (-4). Quoique la critique moderne n'ait pas
per nianus Ikleberti pontifiais, de Sicilia transmisit. Martyrologium capituli Cenom., Ms., fol. 80, v. *- Cfr. D. Mabiilon, Vêlera analecta, t. III, p. 310. — D. Bouquet, t. XII, p. 547. — Loyauté remarque qu'il n'y eut guère d'église jouissant de, quelque célébrité à cette époque, qui ne reçût quelque bienfait du prince Roger Guiscard. Venerabilis Hildeberti opera , p. lv.
(1) Et hic beatus hospitalisDoraini invocantibusse nondefuit Julianus.
— Gesta Hildeberti, p. 310. — D. Bouquet, t. XII, p. 546.
(2) Franc. Maurolycus, Martyrologium. — Usuard, Martyrologium.
— Sanctus Antoninus, Uistoriarum opus, part. 1, tit. vi , c. xxv, § 4. — Petrus de Natalibus , Catalogus sanctorum, lib. III, c. xxxv. — Vincent de Beauvais , Spéculum historiale, lib. IX, c. cxm et exiv.
(3) Matth., xxvi, 6. — Marc, xiv, 8.
(4) Jacques de Voragine, Legenda aurea. — Ribadcneira, Les Fleurs des Saints. — On peut observer que les Pères ne sont pas d'accord sur le fait de savoir si Simon fut réellement lépreux et guéri par le Sauveur :
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admis cette tradition , à laquelle les témoignages de l'antiquité ne prêtent peut-être pas assez d'autorité, il faut du moins remarquer que , dès les temps les plus reculés, on rapportait la fondation de notre Église à la mission juive, la première en date de toutes celles qui répandirent la lumière évangéiique dans la Gaule (1). Cette tradition , au reste, que nous retrouvons parmi les personnages les plus doctes de notre Église au commencement du xne siècle, n'était pas entièrement isolée, et se rattachait à certains souvenirs des chrétientés du midi de la France. Quelques Églises de ce pays croyaient avoir reçu la lumière de l'Évangile, et avoir été fondées par Simon le Lépreux , au moment où il s'avançait vers les régions plus reculées de la Gaule. Telle était, entre autres, la tradition de l'Eglise de Maguelone (2).
Hildebert parcourut donc une partie de l'Italie, recueillant partout des aumônes pour réparer les désordres que la guerre avait causés dans son diocèse. Il fut partout accueilli avec la plus grande distinction par les évoques et les princes. Enfin, ayant appris le retour du Pape, il se rendit au-devant de lui 11 supplia le Pontife de lui permettre de déposer le poids de l'épiscopat et de se retirer dans l'abbaye de Cluny, pour y finir en paix le reste de ses années sous l'habit de Saint-Benoit (3). Mais Paschal ÏI,
quelques-uns veulent qu'il ait tenu ce nom de Lépreux du chef de sa famille. Vid. Cornélius a Lapide, in Matthœum.
(1) Histoire de r Église du Mans, t. I , Introd., p. lui et suiv. — On peut dire cependant que l'Église du Mans n'a jamais professé l'opinion qui identifie saint Julien avec Simon le Lépreux; car aucun des missels de cette Église ne porte pour l'évangile de la fête de notre apôtre le passage relatif à Simon le Lépreux.
(2) D. Vaissclte, Histoire générale du Languedoc, t. I , p. 617. — Le savant historien du Languedoc emprunte cette tradition à Gabriel , dont il rejette, du reste, le témoignage.
(3) Habco igitur, atque ttgo vestra gratias religioni , cujus signum , quasi reus aram , jamdudum complcxus essem, si consultus Papa, ponlificil omis amoliri permisisset.-- Venerabilis Hildeberti o/>cr«, lib. Il l , epist. vu, col. 175.
qui avait été lui-même arraché aux paisibles travaux dû cloître pour être élevé au suprême pontificat, ««'acquiesça pas aux vœux de notre évêque. Hildebert se hâta clone de revenir dans son diocèse. Le voyage fut accompagné de beaucoup de périls; on tendit plusieurs fois des pièges au prélat pour lui ravir les objets précieux dont il était chargé. Le vaisseau qu'il montait fut aussi accueilli de tempêtes dans lesquelles il courut les plus grands dangers.
Mais le séjour que Hildebert fit dans l'abbaye de Lérins faillit lui devenir fatal. Après y avoir demeuré quelque temps, il venait de quitter cette île, le matin même du jour de la Pentecôte , lorsque des pirates , ennemis du nom chrétien, y firent une invasion. Us renversèrent le monastère presque tout entier, et firent un massacre générai de tous les moines qu'ils purent saisir. Un petit nombre de ces religieux se sauva en se cachant clans les trous de la terre, et dans une tour dont les barbares ne purent s'emparer. Hildebert fut témoin de ces désastres, et il attribua aux prières des religieux de Gluny et de leur saint abbé le bonheur qu'il eut d'échapper à un danger si imminent. Dès qu'il fut rentré au Mans, il s'empressa d'écrire à saint Hugues pour le remercier de la protection qu'il lui avait accordée. Il lui rapporte tous les efforts qu'il a tentés auprès du Souverain Pontife pour obtenir la permission de se retirer à Cluny, et lui recommande Geoffroy de Mayenne, qui venait d'abdiquer le siège épiscopal d'Angers pour se faire religieux dans cette abbaye (1).
De retour clans le Maine , Hildebert distribua les trésors qu'il avait reçus au delà des Alpes entre les églises les plus nécessiteuses du diocèse; il en réserva une partie considérable pour relever les ruines de l'église cathédrale , et construire un nouveau palais épiscopal. La demeure des évêques était située à l'occident de l'église Saint-Julien,
(1) Lib. III, epist. vu. — Les historiens de l'Église, de l'ordre de Saint- Benoît et de la Provence, font remarquer que la lettre de Hildebert qui vient d'être analysée, est le seul document qui fasse connaître les ravages subis à cette époque par l'île de Lérins.
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il la transporta à l'orient , et il la fit bâtir près de l'église du Saint-Sauveur, dans un local qu'occupait autrefois la cour de Févêque Gervais. Le domaine d'Yvré-l'É\;èque fut aussi agrandi par des acquisitions nouvelles , et un palais y fut construit (I).
Hildebert trouva à son retour de nouveaux désordres, auxquels il avait donné lui-même occasion , par la trop grande facilité avec laquelle il avait permis à Henri, disciple de Pierre de Bruys , de prêcher dans son diocèse. Il y avait environ cent ans que les cathares avaient fait leurs premières tentatives pour implanter leurs erreurs dans notre pays ; une prompte et énergique répression avait contraint ces hérétiques de rentrer dans l'ombre. Vers la lin du xr siècle, l'hérésie se montrait , comme un nuage chargé de la foudre, au nord et au midi. A Paris, Abailard; à Bresse, son disciple Arnauld ; enFlaudre, Tanchelin; dans la Bretagne Armorique , Eudes Coulon , surnommé l'Enragé; en Provence , Pierre de Bruys; dans le Maine , puis dans l'Aquitaine , Henri et ses apôtres d'erreur. Tous élevaient la voix contre Rome. Déjà l'abeille de la France avait sifflé à l'abeille d'Italie , dit saint Bernard (2) ; le signal de la guerre était donné. On attaquait le baptême des enfants , le purgatoire , la présence réelle. Sans s'entendre sur un symbole commun , tous s'unissaient pour attaquer l'Église. En effet, on a souvent confondu Pierre de Bruys et son disciple Henri avec les cathares; c'est une erreur réfutée par l'histoire et par la comparaison des doctrines. Ce qui est possible , ce qui est très-probable, au moins pour le Maine, c'est que le levain d'erreur déposé dans les niasses parles cathares, et l'opposition que ces fausses doctrines entretenaient contre le clergé catholique, servirent de prétexte et d'occasion à la prédication de Pierre et de Henri. Mais ceux-ci connaissant mieux
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 310.
(2) Sibilavit apis , quie erat in Frauda , api de Ualia Sanctus Bei
nardus , Epist. cxcix.