III. SI
i<)8 HISTOIRE DE l'ÉMME DU MANS.
l'Écriture sainte, et ayant, comme disciples d'Abaiiard, un esprit plus réellement philosophique, avaient reconnu sans doute l'inconséquence du dualisme. Tls se bornaient
combattre les prérogatives du Siège Apostolique, la hiérarchie de l'Église, et affectaient de s'appuyer uniquement sur la Bible. Ils ne niaient la vertu du baptême que pour les enfants, ne rejetaient pas le mariage et permettaient l'usage des viandes : différences essentielles entre leur doctrine et celle des cathares. Pierre de Bruys commença à prêcher vers l'an 1106; mais déjà quelques années avant les premières prédications de cet imposteur, vers HO 1 , les cathares étaient si nombreux dans l'Agénois, et professaient si hautement leur dualisme, que Raoul Ardent , prédicateur de Guillaume IX , duc d'Aquitaine , dut s'élever publiquement contre eux (1). Robert d'Arbrissel, appelé à Toulouse par l'évêque Amélius en 1114, se rendit également à Agen , et par sa puissante éloquence réussit à ramener plusieurs hérétiques de leurs erreurs (2). Cependant le Midi fut bientôt tout en feu , et ce que l'on remarque , c'est que les seigneurs licencieux , les magistrats et les bourgeois fiers de leurs libertés municipales , témoignaient de jour en jour moins de disposition à se soumettre à l'autorité de l'Église ; ils se soulevèrent même en armes contre les prélats , pour soutenir les hérétiques (3).
Instruit de l'état des esprits dans le Maine , par les correspondances secrètes que se transmettaient sans cesse d'un bout de l'Europe à l'autre tous les rameaux de l'association cathare, Pierre de Bruys y envoya, comme on vient de le rapporter, son disciple Henri pour implanter sa doctrine dans ce pays , en même temps qu'il s'efforçait
(1) D'Argentré, Collectio judiciorum de 7iovis erroribus, t. I, p. 9.
(2) Clypeus nascentis Fontebral demis ordinis , t. I, p. 147.
(3) Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des cathares , t. I, p. 37 et suiv. — Voir, sur les doctrines d'Arnauld de Bresse , de Pierre de Bruys et de Henri , une savante dissertation du baron d'Eckstein , dans le Catholique, t. IX, p. 394-531.
d'établir ses i'aux dogmes dans le Midi. L'opposition qui depuis l'épiscopat de Hoël s'était manifestée contre les prélats, et les troubles de la guerre préparaient à de nouvelles émotions; les sectaires pouvaient donc s'attendre à quelque succès dans leurs funestes desseins. Henri était originaire de Lausanne suivant les uns (1) , suivant d'autres il était né à Toulouse (v2). Lorsqu'il se présenta au Mans pour y annoncer sa doctrine , il n'était pas encore connu pour un apôtre de l'erreur (3) : car il sortait de la retraite où il s'était imbu des dogmes pervers des hérétiques; et levêque Hildebert se laissa surprendre à ses démarches feintes et à ses déguisements hypocrites (4). Henri était encore jeune, d'une taille élevée ; il portait les cheveux noués et la barbe longue; quand il prêchait, sa voix avait un accent terrible, et l'animation de ses yeux, de son visage, produisait les effets les plus étonnants. Simple dans ses vêtements, acceptant un asile dans toutes les maisons qui s'ouvraient pour le recevoir, il marchait nu-pieds sur la terre couverte de frimas. Il affectait en tout la plus grande austérité; mais, sous cet extérieur de mortification, i! cachait les plus honteux dérèglements, comme la suite le fit voir (5). Pour inspirer une plus grande confiance aux masses , Henri et ses disciples se couvrirent de l'habit monastique, et ils cherchèrent à se faire passer pour quelques-uns de ces saints ermites (fui remplissaient alors les forêts du Maine. L'hérésiarque envoya d'abord devant lui deux de ses émissaires, qui commencèrent à prévenir le peuple et surtout les habitants des faubourgs. Pour tromper plus
(1) Ber. Lutzenbourg, Calalogm hœretkorum omnium. — D. Briant, Cenomania. (u2) Prateolus, Elenchus hœretkorum.
(3) Per idem fere tempus in adjacentium finibus regionum surrexit quidam hypocrita Votera analecta, t. III, p. 312.
(4) D. Mabillon, De henricianis, aliisque hœreticis a Bernardo répressif, dans sa Préface générale des œuvres de saint Bernard , § vi.
(5) Matroncc ctiam atque impubères pueri (nam utriusque sexus utebatur lcnocinio) pro varia vice huie accedentes , excessus suos profitent or... Vetera analecta, t. III, p. 313.
,v>00 HISTOIRE DU L'ÉGLISE DU MAX».
sûrement les masses, ils arrivèrent au commencement du carême, portant au bout de leurs bâtons des croix de fer, eux qui enseignaient à leurs adeptes à démolir les églises et à détruire les croix (1). Il vint ensuite lui-même et obtint de Hildebert, qui se préparait à partir pour l'Italie, lapermission de prêcher dans le diocèse. La foule entoura bientôt cet homme , dont les dehors inspiraient autant de confiance que sa parole enthousiaste excitait d'applaudissements.
Lorsque les émissaires de Terreur se furent assurés de l'ascendant dont ils jouissaient , ils commencèrent à débiter leur doctrine. Ils enseignèrent que le baptême ne servait de rien aux enfants; que les adultes ne tiraient aucun avantage de leurs bonnes œuvres ; qu'il ne fallait point bâtir d'églises, mais renverser les anciennes; que le culte et l'invocation des Saints étaient superflus; qu'on ne devait point chanter de psaumes ni d'hymnes dans les assemblées des fidèles ; qu'il fallait fouler aux pieds les images et les reliques des Saints, et briser les croix. Ils ajoutaient encore d'autres erreurs répandues autrefois par Vigilance et quelques anciens hérétiques. Tels étaient les dogmes qu'ils enseignaient publiquement ; mais ils avaient une doctrine secrète pour les initiés , où l'extravagance et l'impiété étaient poussées beaucoup plus loin. Toutes les folies rêvées par le gnosticisme figuraient dans leur symbole , même les plus monstrueuses , comme la communauté des biens et des femmes. Dans les assemblées que Henri tint au Mans , surtout dans les deux faubourgs de Saint-Vincent et de Saint-Germain, les femmes initiées à ses infâmes mystères brûlèrent leurs vêtements , et parurent aux assemblées de la secte dans un état complet de nudité. Les affreuses débauches inventées par les hérétiques, et reprochées par les païens aux premiers chrétiens,
(1) Gerebant ex doctoris consuetudine baculos, vexillum crucis in quorum \ertice ferro fabricatum erat iufixum... Vetera analecta, t. III, p. 313 et 314.
HILDEbERT. 501
furent prêchées et pratiquées dans ces conciliabules. Les choses turent poussées si loin, et le nombre des victimes de l'erreur devint si grand , que ces malheureux cessèrent de rechercher les ténèbres pour couvrir leurs infamies, et osèrent les étaler au grand jour (1).
Ces honteuses saturnales ne soulevaient pas l'indignation du peuple du Mans, dont Henri avait trouvé moyen de capter la faveur. Pour parvenir plus sûrement à son but, il se mit à prêcher publiquement le nivellement de toutes les conditions , doctrine déjà répandue à cette époque par les millénaires, les gnostiques et les manichéens (2). Gagnant toujours du terrain, les hérétiques parvinrent à exciter une telle tempête contre le clergé, que la vie des prêtres fut menacée. A plusieurs reprises, la foule séduite se rua sur leurs maisons et sur leurs biens, et tout fut livré au pillage. Non contents de ces excès , les fanatiques avaient résolu de lapider tous les ecclésiastiques , et de les suspendre ensuite au gibet (3). Le comte et les magistrats comprirent enfin que leur autorité, aussi bien que celle de l'Église, allait être compromise, et que les novateurs ne pouvaient être contenus que par la force. En même temps, trois clercs de la ville du Mans, Hugues d'Oisseau, Guillaume Boitvin (4) et Payen Aid rie, formèrent l'entreprise courageuse de renverser l'idole populaire; ils se présentèrent un jour pour entrer en conférence publique avec Henri ; mais le peuple se jeta sur eux, ils furent cruellement frappés et traînés dans la boue. Ils durent leur salut, moins à une fuite rapide, qu'aux soldats du comte Hélie.
Le chapitre de la cathédrale répondit à toutes ces violences par une sentence d'excommunication. Le chanoine Guillaume La Mouche eut le courage d'aller notifier l'anathème en présence de Henri et de ses principaux adeptes.
(1) Vetem analecta, t. III, p. 316 et 317.— D. Bouquet, t. XU, p. $47.
(2) D'Eckstein , loc. cit., p. 400.
(3) Vetera analecta, t. Ill, p. 31'..
('.' Guillelmus qui non hibit Mpiam,
Mais il n'eût jamais pu £6 feire entendre, et sa généreuse fermeté n'eût remporté d'autre prix qu'un horrible supplice , s'il n'eût été protégé par l'un des principaux officiers du [comte Hélie. Cette force militaire n'empêcha pas la foule défaire entendre des menaces terribles pendant toute la lecture de la sentence. Quant à Henri , il ne tint aucun compte de l'arrêt ecclésiastique. A toutes les accusations énoncées dans la lettre du chapitre, il ne répondit que par ces mots dédaigneusement adressés au chanoine Guillaume La Mouche : « Tu mens; » et il n'en continua pas moins de prêcher publiquement dans les quartiers de Saint-Germain et de Saint-Vincent ( I ).
L'hérésiarque fut encore assez longtemps arbitre souverain de la ville; et si le comte Hélie, qui ne se faisait plus d'illusion sur le but de ses prédications, ne le bannit pas du territoire, c'est qu'il craignit de soulever les masses , en employant la force. Fanatisée par ce prophète de mensonge , la populace lui apportait tout ce qu'elle pouvait posséder, et venait le déposer à ses pieds ; le plus souvent Henri affectait un grand mépris pour ces dons et ne voulait pas même les toucher , content de l'empire absolu qu'il avait usurpé sur les âmes. A son instigation, le peuple ne voyait plus dans le clergé séculier que des publicains et des idolâtres, et ne voulait plus avoir aucun commerce avec ses prêtres. « Que de maux l'hérétique a faits et fait encore chaque jour dans l'Eglise de Dieu ! s'écrie h cette époque saint Bernard; les temples n'ont plus de fidèles, les peuples n'ont plus de prêtres, les prêtres n'obtiennent plus le respect qui leur est dû; pour tout dire, les chrétiens n'ont plus de Christ (2). »
Ces désordres régnèrent longtemps, et ne cessèrent qu'au moment où Hildebert rentra dans le diocèse , à son retour d'Italie. Dès que l'hérésiarque fut instruit de l'arrivée du prélat , il quitta la ville du Mans et se dirigea vers
(1) Vetera analecta, t. III , p. 316. — D. Bouquet, loc, cit.
(2) Bornardus, Epi*t. ccxli.
Sain t -Calais , où il recommença à dogmatiser. Pendant ce temps-là, Hiklebert faisait son entrée dans la cité; un nombreux cortège de clercs marchait à sa suite, et le peuple s'était rassemblé selon la coutume. Mais lorsque, suivant l'usage , le pieux évêque étendit la main pour donner la bénédiction pastorale , des imprécations violentes se firent entendre contre les calomniateurs du céleste envoyé , et contre le prélat lui-même, qui l'avait d'abord si favorablement accueilli. « Nous ne voulons pas, lui disait le peuple, de ta bénédiction; bénis, s'il te plaît, sanctifie cette vile poussière; pour nous, nous avons notre père, notre pontife, notre avocat, qui est au-dessus de toi par sa puissance, par ses moeurs , par son savoir ! » Dieu vengea aussitôt son ministre outragé : un incendie éclata au même instant dans les faubourgs de la ville, là même où l'erreur s'était établie; et une partie considérable de ces quartiers fut soudainement réduite en cendres. Cette terrible leçon ne suffit pas néanmoins pour ouvrir les yeux d'un peuple séduit (1).
Hildebert employa toutes ses ressources pour ramener ceux que l'erreur avait entraînés; mais il comprit que le meilleur moyen de déjouer les trames de l'ennemi de la vérité, était de le confondre lui-même publiquement.
Peu de jours après son retour au Mans, le prélat se rendit à Saint-Calais au-devant de l'agitateur, voulant entrer en conférence publique avec lui, et le démasquer aux yeux de ses adeptes. Il y réussit d'une manière fort ingénieuse : il lui demanda à quel ordre hiérarchique il avait été promu; Henri répondit qu'il était diacre. Levèque voulut savoir s'il avait assisté ce jour -là aux saints mystères; et sur sa réponse négative, il lui proposa de réciter avec lui les psalmodies du matin; mais l'hérétique fut contraint d'avouer qu'il ne les savait pas par cœur. Afin de le pousser à bout, Hildebert ^commença à réciter les psaumes de l'office de la sainte Vierge, et 1 ignorance que Henri laissa paraître encore sur cet article,
(1 1 VeUra amlecta, t, III, p. 318. — D. Bouquet , l<v. cit.
504 HISTOIRE DE l/ÉGLlSË DU MANS.
le couvrit de confusion aux yeux de tout le monde (1). Tous les clercs à cette époque , et surtout ceux qui étaient enrôlés dans la milice monastique, devaient avant tout posséder de mémoire le psautier tout entier; et, par cet innocent stratagème, Hildebert avait pu faire comprendre à tout le monde que Henri usurpait à tort la qualité de diacre et celle de moine. Convaincu de mensonge et d'ignorance, en présence d'une nombreuse assemblée, l'imposteur s'enfuit hors du diocèse. Le plus difficile restait à faire; il s'agissait de ramener le peuple que l'hérétique avait trompé par ses artifices , ses déguisements hypocrites et ses promesses décevantes. Après l'exil de Henri, un siècle même après sa mort, on comptait encore au Mans plus d'un défenseur de ses opinions et de sa personne ; on leur donna le nom de henriciens (2). Hildebert eut cependant la consolation de faire rentrer au sein de l'Église un assez grand nombre de ceux qui s'étaient laissé séduire. Parmi eux étaient deux clercs nommés Cyprien et Pierre. Après s'être assuré de la sincérité de leur conversion , l'évoque endonna avis h tous les archevêques et é\ êques par une lettre circulaire, dans laquelle il recommande les deux coupables repentants à l'indulgence des prélats, avec une tendresse paternelle (3). Ce qui contribua beaucoup à ramener une partie de ceux qui étaient tombés, ce furent les mœurs infâmes , les vols, les crimes de toute nature dont l'hérésiarque et ses disciples furent convaincus. Les malheureuses victimes de ces imposteurs, revenues à des sentiments plus chrétiens , et libres de la
(1) Vetera analecta, t. III, p. 319. — D. Bouquet, t. XII , p. 547.
(2) Vetera analecta, loc. cit.
(3) Prœsentium latores, Cyprianus scilicet et Petrus secuti quitlem
pseudopropbetam Henricus is erat, magnus diaboli laqueus , et cele-
bris armiger Antichristi. H nie et habitu rcligionem et verbis litteraturam simulauti tamdiu prœscripti fratres adhreserunt , donec eis et turpitudo in vita, et error innotuit indoctrina... . ad nos transierunt, cujus diœcesim pestis ca sic infecerat, ut renitens ei clerus vix intra parietes Ecclesiae suam tiicretur libertatem. Post multas autem tribulationes, serpens ille crepuit apnd nos V<'n. Htideberti opéra, lib. II, epist. xxiv, col. 119.
tiïLDEBEftT. 80B
fascination qu'ils avaient exercée sur elles, envisageaient enfin l'abîme dans lequel elles s'étaient précipitées , et faisaient l'aveu public de leur faute (1).
Ainsi Henri fut contraint de s'enfuir chargé de la malédiction presque universelle. 11 répandit ses erreurs dans d'autres diocèses ; ceux de Poitiers, de Bordeaux et autres dans le midi de la France , furent visités par lui et par les missionnaires de ses infâmes doctrines. C'est vers la Pentecôte de l'année H08 qu'il avait été contraint de s'enfuir du Maine , où il avait triomphé durant près de quatorze mois ; dix ans plus tard , il se trouvait en Provence , poursuivant ses projets contre l'Église , et venant en aide à son maître Pierre de Bruys. En vain, en 1U9 , le deuxième concile de Toulouse s'était prononcé contre les novateurs ; ils n'en eurent que plus d'audace. Chassés de la Provence par les évèques , Pierre et Henri se rendirent à Saint-Gilles. Ce fut pour y brûler Jes croix et y violer publiquement l'abstinence du Vendredi-Saint. Le peuple, indigné de leurs profanations, accepta le défi : Pierre de Bruys mourut sur un bûcher; mais Henri se mit à couvert par la fuite.
Pour prévenir de nouveaux scandales , saint Bernard se mit à parcourir les villes du Languedoc. Dans l'intérêt de la foi et du salut des peuples, il écrivit au comte Alphonse de Saint-Gilles, pour lui reprocher sa criminelle indifférence, et pour l'inviter à s'armer d'une légitime sévérité contre l'hérétique Henri. « Il est dans tes domaines , lui dit-il , couvert d'une peau de brebis , ce loup ravissant. Mais, en vertu du signalement donné par le Seigneur, nous le reconnaissons à ses fruits Les églises ressemblent à des synagogues ; on conteste la sainteté au sanctuaire de Dieu; les sacrements n'ont plus rien de sacré; les fêtes sont dépourvues de solennité. Les hommes meurent dans leurs péchés; les âmes sont emportées au
(1) Ven. Hildeberti opéra, loc. cit. — D. Mabillon, Vetcra watectat t. III, p. 312, 323. -D. Bouquet, t. XII, p. 847,
;i<)(> HISTOIRE DE I/EfiLISE Dl MANS.
tribunal retlou table , sans avoir été réconciliées par la pénitence, ni munies de la sainte communion. Aux entants des chrétiens on ferme la voie du Christ , en ieur interdisant la grâce du baptême Non, cet homme n'est pas de
Dieu , puisqu'il fait et enseigne des choses si contraires à Dieu. 0 douleur ! il est pourtant suivi par la foule , il a un peuple de fidèles ! malheureux peuple ! A la voix d'un seul hérétique se sont tues toutes les voix des prophètes et des apôtres, qui, dans leur concert unanime de vérité, ont annoncé que de la réunion de toutes les nations en la foi du Christ surgirait une Église unique. Ainsi donc ils nous ont trompés , les oracles divins ; trompés sont nos yeux et nos esprits qui voient pourtant l'accomplissement des prédictions qu'ils ont lues C'est ce qui m'a engagé , malgré mon extrême faiblesse , à me diriger vers ces provinces plus particulièrement en proie aux ravages du féroce dévastateur Chassé de toute la France par sa méchanceté , il n'a trouvé d'asile que dans ces contrées. C'est là que, plein de confiance, sous ta domination, il exerce toute sa fureur sur le troupeau du Christ. Vois, prince illustre , si cela convient à ton honneur. Il n'est pas étonnant que ce rusé serpent te trompe , puisqu'il présente les dehors de la piété , dont il a complètement abdiqué le sentiment. -Mais apprends qui il est. C'est un apostat qui , après avoir quitté l'habit religieux, car il était moine (J), est retourné aux souillures de la chair et du siècle, comme le chien à son vomissement. La honte, ou plutôt la grandeur de son crime , ne lui permettant pas d'habiter parmi ceux qui le connaissaient , il a pris le bâton de voyageur, il a marché à l'aventure , errant et fugitif sur la terre. D'abord mendiant, il s'est mis à trafiquer de l'Évangile , car il était lettré, et, vendant la parole de Dieu, il a évangélisé pour manger. Alors, s'il pouvait extorquer des
[1) On a vu plus haut que Henri avait seulement pris l'habit religieux, lis n'avait jamais clé moine. — Gfr. Ven. Hildeberti opéra , col. 119.
0) mais — D. Mabillon, Vetera anatecta, t. III , p. 314,
simples du peuple ou de quelque matrone plus qu'il ne lui fallait pour vivre, il le mettait au jeu, ou il le dépensait plus honteusement encore. Souvent , après les applaudissements et les succès de la journée, la nuit on Ta trouvé avec des femmes, ce faux prédicateur. Tu peux t'informer, noble comte , de quelle manière il est sorti de Lausanne , du Mans, de Poitiers , de Bordeaux : l'accès lui est fermé partout , car partout derrière lui il a laissé de hideux vestiges. Eh quoi! d'un tel arbre attendais-tu donc de bons fruits ? De la terre qui le porte l'odeur pestilentielle s'est répandue par le monde ; selon la parole du Seigneur, un mauvais arbre ne saurait produire de bons fruits (1). »
Plusieurs évoques et jusqu'au légat du Saint-Siège accompagnaient l'abbé de Clairvaux dans sa marche pour terrasser l'hérésie, tant les efforts de Henri avaient semblé redoutables! Comme cet apôtre de l'erreur s'enorgueillissait de sa science, Dieu suscita contre lui une jeune fille, qui après des extases de plusieurs jours, dans lesquelles la sainte Vierge et saint Pierre lui apparaissaient, affermissait le peuple dans sa foi et réfutait l'hérétique (2).
D'autres hérétiques répandaient à la même époque leurs dogmes pestilentiels dans des diocèses éloignés de celui du Mans. Gomme l'autorité de Hildebert était grande, ils cherchaient à se couvrir de son nom. instruit de cette imposture , notre prélat écrivit une lettre dans laquelle il donne un démenti formel aux mensonges de l'hérésie, et prend Dieu à témoin qu'il n'a jamais ni dit ni pensé rien de semblable aux sentiments qui lui sont faussement attribués. Les erreurs débitées par le sectaire que réfute Hildebert, et qui semblent avoir été en partie celles de l'hérétique Vigilance, paraissent si insensées à notre évoque, qu'il ne prendrait pas même la peine de les attaquer, s'il n'eût appris que quelques personnes en étaient infectées. Pour \rnir au secours de ces âmes chancelantes, le saint prélat
(1) Bernardus, E/iist. ccxli.
(2) Raoul de Diceto, apud Du Boulay, Historia Vnjversitatis Parisienj»,'t. H, l». 265.
508 HÎSTOÎRE DE l'ÉGUSÉ BU MANS.
démontre solidement la doctrine de l'Église sur l'invocation des Saints. Sa lettre ou traité est regardée avec justice comme l'un des plus beaux monuments du xue siècle sur ces matières (I).
Si les disciples de Henri se maintinrent encore longtemps dans le Maine , comme nous l'avons dit , on ne doit pas en être surpris. Les disciples de Bérenger, de Roscelin et d'Abailard, tous imbus des maximes d'une philosophie rationaliste , dès qu'ils s'élevèrent contre la hiérarchie et les dogmes de l'Église , vinrent , à l'instar d'Àrnauld de Bresse , se mêler aux sectaires montanistes. Ils exploitèrent à la fois leurs propres doctrines et celles des nouveaux manichéens, s'efforçant de réunir et d'associer le tout , et de composer, par des affiliations forcées , un système unique, formé des sectes théosophiques et mystiques les plus hétérogènes. Ce syncrétisme s'étendit encore plus loin; il embrassa des débris de communions ariennes , que nous pouvons appeler vaudoises , pour les comprendre sous la dénomination la plus générale , et qui s'étaient souvent confondues et amalgamées, soit avec des fanatiques millénaires , soit avec des cathares pleins de finesse et sachant se voiler. Si les vues de Henri , de Pierre de Bruys et d'Arnauld de Bresse avaient eu leur plein succès , si cet immense mouvement des affiliations secrètes au moyen âge eût pu se régulariser, la réforme des Luther et des Calvin , étouffée dans son germe , eût fait place à une autre réforme, moins fondée sur l'interprétation de la Bible , et qui , dans son mélange de doctrines orientales, eût offert un chaos beaucoup plus confus encore (2).
[\) Lib. Il , epist. xxm. — D. Beaugendre pense que les hérétiques combattus par Hildebert en cette lettre sont les henriciens ; il nous semble que , s'il en était ainsi, notre docteur n'eût pas manqué de dévoiler la conduite du chef de ses adversaires. — Vener. Hildeberti opéra, col. 114-119. - Gfr. D. Geillier, t. XXII, p, 21 , et Histoire littéraire de h France, t. XI, p. 295.
(2) D'Eckstcin, loc. rit,, p. 415.
Après tant d'épreuves pour Ja foi des peuples- , il était nécessaire que la parole de Dieu fût exposée avec force et avec une grande exactitude. Les solitaires dont nous avons parlé précédemment vinrent au secours de l'évêque et de son clergé ; les exemples de leur vie pénitente ajoutaient à l'énergie de leur parole , et le peuple montrait une prédilection marquée pour leur enseignement. Hildebert ne s'en reposa pas entièrement sur le dévouement des moines; dans des discours remplis d'une doctrine profonde et d'une onction pénétrante, il savait mettre à la portée de tous les esprits les dogmes les plus élevés de la religion. Il nous reste cent quarante sermons (l) de cet illustre évêque. Le style en est clair , familier et rempli de citations des saints Pères et de l'Écriture , qui est prise ordinairement dans le sens allégorique (2).
Parmi les traits les plus intéressants sur la foi en Jésus- Christ , on doit remarquer les suivants : « Aucun des hommes nés avant la venue de Jésus-Christ n'a pu être sauvé sans la foi en ce médiateur de Dieu et des hommes (3). Sorti du sein de Dieu , son père de toute éternité , c'est-àdire engendré de lui dans une égalité parfaite , il est venu en ce monde , non en changeant de lieu , parce qu'il était dans le monde par son immensité , mais en se revêtant de la chair pour se montrer aux hommes , sans aucun changement de sa nature (4). C'était le moyen le plus convenable pour le rachat du genre humain , qui était le motif de son incarnation. Le premier homme avait perdu tous
(1) Quelques critiques lui eu attribuent un plus grand nombre.
(2) Quelques-uns des sermons de Hildebert paraissent obscurs et sans suite ; mais des critiques habiles pensent que ceux-là ne sont pas de notre évêque. D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t XI, p. 354. — D. Beaugendre et D. Geillier, au contraire, les lui attribuent. — D. Ceillier, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques , t. XXII , p. 25. — Ellies Dupin n'avait lu que trois sermons de Hildebert, et il prononce que tous sont « faibles et languissants. » Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, xne siècle, p. 501.
(3) Serm. lxxii, col. 595.
(4) Serm. yiii, col. 246 et 247.
ses descendants , il fallait que l'homme les délivrât de l'esclavage du démon. S'il eût été vaincu par tout autre que pan un homme , la victoire n'eût pas été équitable, il y aurait eu injustice à enlever de force au démon l'homme qui s'était assujetti volontairement à son empire; d'un autre côté , il fallait que cet homme rédempteur fût Dieu, afin qu'il ne fût pas lui-même sujet au péché (1). »
Parlant du mystère de l'incarnation , Hildebert dit : « Voilà ce que Dieu a fait de nouveau sur la terre , Jésus- Christ est né de la chair sanctifiée d'une vierge par l'opération seule du Saint-Esprit. Né donc Fils de Dieu dans la vérité de la nature , il est né aussi fils de l'homme dans la vérité de la nature, en sorte qu'il est vrai Dieu et vrai homme; mais un seul fils et un seul Christ par l'union des deux natures, sans confusion ni mélange. Nous disons que la sainte Vierge est la mère non-seulement de l'homme, mais de Dieu, parce que celui que le Père a engendré de toute éternité, la sainte Vierge la conçu et enfanté dans le temps (2). »
Hildebert devait insister sur ces points fondamentaux du dogme chrétien. Les hérétiques manichéens, ariens, cathares, et autres sectaires qui pullulaient de toutes parts dans ces premières années du xne siècle , attaquaient sans cesse ces vérités consolantes. Ardents propagateurs des troubles et des scandales, ils jetaient au milieu d'un peuple peu éclairé le doute et le mépris sur les questions les plus élevées de la croyance universelle. Les désolantes doctrines semées par ces apôtres de l'erreur allaient toutes à nier le mystère adorable de nos autels , et d'ailleurs les enseignements de Bérenger avaient agité profondément les esprits , comme on l'a vu sous les épiscopats d'Avesgaud et d'Arnaud. Notre savant et zélé prélat ne manqua pas d'instruire son peuple sur ce mystère, centre et aliment de la piété chrétienne. On compte jusqu'à
(1) Serai, ix, col. 254.
(2) Vener. Eildeberti opéra, col. 251-258.
UILDEBEKÏ. 511
vingt de ses sermons parmi ceux qui nous restent, tous consacrés à traiter de l'incarnation ou de l'eucharistie.
« La nature humaine, dit Hildebert à son peuple, la nature humaine , que Jésus-Christ venait racheter, était corrompue dans l'âme comme dans le corps. Pour guérir l'un et l'autre, il a livré son corps et son àrne; et c'est pour les représenter que nous mettons sur l'autel du pain et du vin , afin que , par le pain devenu corps et reçu dignement de nous, notre corps participe en quelque manière et à l'immortalité et à l'impassibilité de celui de Jésus- Christ, et que par le vin changé en sang et reçu de nous, notre âme devienne conforme à celle de Jésus-Christ, dès ce monde comme dans la gloire. Il ne faut pas toutefois s'imaginer qu'en recevant le sang de Jésus-Christ nous ne recevons que son âme , et son corps seulement quand nous recevons son corps. Nous recevons Jésus -Christ tout entier, vrai Dieu et vrai homme, soit en ne recevant que son sang, soit en ne recevant que son corps. Et quoique nous recevons séparément le sang et le corps, nous ne recevons pas pour cela deux fois Jésus-Christ, mais une seule fois. L'usage de recevoir séparément le corps et le sang s'est introduit dans l'Église à l'exemple de Jésus- Christ, qui, dans la dernière cène, donna séparément son corps et son sang à ses disciples. L'eau que l'on môle avec le vin dans le sacrement est pour représenter l'eau qui coula avec le sang du côté de Jésus-Christ. Au reste, nous ne devons pas douter que le pain ne soit changé au vrai corps du Seigneur par les sacrées paroles de la bénédiction du prêtre, en sorte que la substance du pain ne demeure plus. Jésus-Christ a voulu que la couleur et la saveur du pain demeurassent , et cacher sous cette espèce la vraie substance de son corps, de peur qu'en se présentant à nous sous la qualité d'homme, nous n'eussions eu horreur de manger sa chair (l). » Hildebert, pour marquer le changement du pain et du vin au corps et au sang du Seigneur,
(1) Serm. xxxvm , col. 422.
5iw2 HISTOIRE DE L ÉGLISE DO MANS.
se sert déjà du terme de transsubstantiation (1), et il est le premier qui ait employé cette expression; les autres théologiens, comme Pierre de Celles et Etienne d'Autun, ne s'en sont servis qu'à une époque postérieure. On sait que l'Église a adopté ce mot et se l'est rendu propre. Hildebert exige de tous les chrétiens la croyance que le corps de Jésus-Christ peut être consacré par tous les prêtres , soit bons soit mauvais, en prononçant les paroles de la consécration, qu'il appelle potentielles, et il atteste que le Saint- Esprit opère en cette consécration (2).
Il était à propos d'instruire aussi les peuples sur le dogme de la grâce, dans un temps où l'hérésie desprédestinatianistes jetait le trouble dans l'Église. Hildebert dit, en parlant de la prédestination , que le Fils de Dieu , qui a préparé de toute éternité ce qui était nécessaire pour l'établissement de l'Église, a prévu aussi, par une disposition et une élection éternelles , le nombre et le mérite des élus , afin que ce qu'il avait arrêté avant les siècles s'accomplit clans le temps, en la manière qu'il l'avait arrêté (3). S'adressant à l'homme déchu de son premier état par le péché originel , il lui dit : « Vous qui , créé dans le bien, et placé dans un lieu de félicité, avez vieilli dans la misère et le péché, étant fait membre du vieil homme, réparé ensuite et réconcilié par la grâce du nouvel homme , vous tombez tous les jours; et toutefois la grâce de secours ne vous fait pas défaut (4). » Il enseigne en un autre endroit que la grâce de Dieu est très -officieuse envers les hommes , et comme engagée par serment à les secourir (5). Si la créature n'est pas juste, c'est sa faute, et non celle de Dieu ; il veut que tous les hommes soient bons; et poui* leur ôter toute excuse, il leur prépare sa grâce , qui les soutient ; il distribue des moyens pour les
(1) Serm. xcm , col. 689.
(2) Serm. xcm, col. 689.
(3) Serm. lxxiv, col. 610.
(4) Serm. cxi, col. 772.
(5) Lib. I , epist. xvi , col. SI,
aider; il offre des récompenses pour les animer, il menace pour les intimider. Cette doctrine suppose de la part de Hildebert celle de la transfusion du péché originel, qu'il établit en effet d'une manière très-expresse en plusieurs de ses discours (1).
Hildebert avait fait une étude particulière des ouvrages de saint Augustin ; ses sermons en portent partout la trace. Disciple du grand docteur d'Hippone, l'évêque du Mans reproduit partout les sentiments de son maître ; il lui emprunte même souvent ses expressions; mais disciple intelligent et profond, il se maintient toujours en garde contre certaines exagérations que l'ardeur de la controverse avec les pélagiens arracha au docteur africain. Les contestations survenues depuis, surtout au ixe siècle, avaient porté la lumière sur beaucoup de points obscurs encore au ve.
Notre prélat a la gloire de s'être prononcé Fim des premiers en Occident en faveur du privilège de l'immaculée conception de la sainte Vierge : « C'est avec raison , s'écrie Hildebert, que l'on dit que Marie a couronné son fils (2); car elle ne l'a pas conçu de l'arbre de la concupiscence, elle ne Ta pas déshonoré par le péché originel comme l'ont pour leurs enfants les autres femmes; mais immaculée et intacte, exempte de tout péché, elle a mis au jour le Saint des saints (3). » Parlant de l'assomption de la sainte Vierge au ciel en corps et en âme , faveur qui n'est qu'une conséquence du privilège accordé à la Mère de Dieu, Hildebert s'exprime formellement en faveur de cette croyance, et il appuie son sentiment sur la magnifique collecte qui se lit dans le Sacramen taire grégorien , et que toutes les Églises d'Occident , à peu d'exceptions près , chantaient alors au jour du triomphe de Marie (4).
(1) Scrm. xxv, cxi , cxn , col. 216, 233 et 782.
(2) Videte rcgem Salomoncm in diademate quo — Cant. m , 11 .
(3) Serin, lxi, col. 537 et 538.— Cfr. Serin, lxix, col 580 ; Scrm. ci , col. 731 ; et dans le Tractatus Théologiens, c. xm , col. 1047.
('») Hodierna clamât oratio : Sec tamen mortù nexifrm e/epnmi m. 33
S'il nous était possible de parcourir tous les sermons de Hildebert, nous le verrions offrir pareillement sur presque tous les dogmes des instructions solides ; claires et précises; mais il sera intéressant de relever quelques points de discipline sur lesquels ce grand évoque fournit de précieux renseignements. Il exhorte les iidèles, môme les séculiers, à s'abstenir de viande pendant tout le temps de TA vent , et il semble dire que c'était une pratique générale au commencement du xne siècle, du moins au Mans (1). Nous avons quatre sermons de Hildebert sur les Rogations. « Quoique nous devions toujours chercher le Seigneur, dit-il, il est cependant des jours qui y sont spécialement destinés. Ces jours sont ceux qu'on appelle des Litanies ou des Rogations ; ils doivent être consacrés au jeûne , à l'aumône , et à la confession des péchés , afin que notre prière puisse s'élever, sans aucun obstacle, jusqu'au ciel. » Tel est en substance l'exorde du premier sermon de Hildebert sur les Rogations; il y raconte l'origine de cette institution et montre qu'elle a été conservée dans l'Église pour obtenir la délivrance du péché (2). Dans un autre discours sur le même sujet , notre évêque dit que les Rogations furent instituées à Vienne. Il exhorte ses auditeurs à passer ces saints jours, comme les conciles l'ont prescrit, dans la piété , dans une grande humilité de cœur, dans l'abstinence de la viande , dans le sac et la cendre ; que personne n'ait la présomption de monter h cheval, mais que tous marchent pieds nus. On peut conclure de ces serinons que le jeûne des Rogations existait encore, au moins dans le diocèse du Mans. On passait aussi ces jours en prières; et les iidèles confessaient leurs péchés. Hildebert distingue entre les péchés véniels et les mortels, entre les péchés secrets et les publics; tous étaient la
potuit, etc. Serai, lix, col. 524-528. — Cfr. Serai, lx, col. 529-534, Serai, lxi , col. 534-538, et les notes de D. Beaugendre.
(1) Serai, i, col. 215.
(2) Serra, xlv, col. 463.
matière de la confession; « mais nous devons } dit-il , confesser Jes péchés graves à ceux qui ont reçu les clefs du ciel; ce sont les évoques ou les prélats, les docteurs et les prêtres de la sainte Église (1). On n'est dispensé de se faire absoudre par le prêtre que dans le seul cas de nécessité , c'est-à-dire lorsqu'il ne se trouve point de ministre de l'Église (2). L'on doit se confesser avant de commencer le jeûne du carême, parce que c'est renverser l'ordre, de punir les péchés avant de les avoir confessés (3). » Les pénitents étaient exilés de leurs propres maisons pendant le temps de la pénitence (4). On les couvrait d'un cilice , on jetait sur eux de la cendre; il leur était défendu de se raser la barbe et de couper leurs cheveux ; on les chassait de l'église. Pour l'ordinaire, ils étaient réconciliés le jeudi saint, afin qu'ils pussent recevoir le corps de Jésus-Christ à Pâques avec les autres ; et quelquefois on leur accordait en cette fête la grâce de la réconciliation , quoiqu'ils n'eussent pas achevé entièrement leur pénitence (5). Souvent on imposait des pénitences pour sept années entières, comme le dit notre prélat. On sait que l'Église du Mans conserva jusqu'à la fin du xviif siècle un reste de cette ancienne pratique. Le jour des Gendres, quelques personnes qui s'étaient rendues coupables de crimes publics se présentaient dans l'église cathédrale en qualité de pénitents; on les en chassait avec certaines cérémonies, et on les réconciliait avec les rites prescrits le jeudi saint (6). Les jours de jeûne , on ne mangeait encore que le soir (7). Le dimanche des Rameaux , on lavait la tête des enfants , afin qu'elle fût nette le samedi saint lorsqu'on leur ferait les onctions sacramentelles.
(1) Serm. xlv, col. 458.
(2) Serm. xxix, col. 366.
(3) Serm. xvm, col. 301.
(4) Serm. xvm, col. 298.
(5) Serm. xxxiv, col. 393 et 394.
(6) D. Rivet, Histoire littéraire de la France, t. XI.]— Le Brun des Marottes, Voyages liturgiques en France, p. 222.
(7) Serm. xxm, col. 327.
MO HISTOIRE m 1/ÉGL1SE DU MANS.
Les sermons de Hildebert abondent aussi en traits de mœurs qui rappellent des usages depuis longtemps oubliés. Parlant de la nécessité de la confession , le prélat , après avoir exposé l'obligation indispensable de déclarer au prêtre les fautes graves, ajoute : a S'il s'agit de ces pécliés légers que nous commettons chaque jour, nous pouvons nous les confesser les uns aux autres, parce qu'ils sont
lavés par ,1a prière de notre prochain Mais ce n'est pas
assez de confesser entre nous les péchés légers, et les péchés graves aux prêtres, nous devons encore travailler réciproquement au salut les uns des autres Car, dit-il encore
plus loin , lorsque vous vous disposez à partir pour aller à Jérusalem , chacun de vous tâche de mener avec lui son frère; à combien plus forte raison devez-vous faire tous vos efforts pour engager vos frères à être vos compagnons dans le voyage de la Jérusalem céleste (1). »
La fête de tous les Saints était suivie de la commémoration des fidèles trépassés ; on jeûnait ce jour-là et on faisait d'autres bonnes œuvres, pour procurer aux âmes détenues dans le purgatoire ou leur délivrance, ou l'adoucissement à leurs peines (2). En considération des fatigues que souffraient les iidèles qui venaient de tous côtés pour assister à la dédicace des églises, les Pères avaient décidé qu'on leur accorderait en ces solennités des indulgences (1). A la procession du dimanche des Rameaux, on portait des fleurs et des palmes que l'on bénissait ensemble (4). A celle du jour de la Purification , on portait des cierges, suivant le décret des Pères (5). Hildebert dit que de son temps on avait coutume dans l'Église de prier la sainte Vierge avec plus d'affection que les autres Saints , et que , lorsqu'on prononçait son nom, on fléchissait les genoux (6). L'habit
(1) Serm. liv, col. 495-500.
(2) Serm. lxxxv, col. 650.
(3) Serm. lxxxvii , col. 658.
(4) Serm. xxxm,col. 386.
(5) Serm. lvii , col. 517.
(6) Serm. lviii, col. 528.
MLDEBEÏtT. 517
ordinaire des clercs était une tunique qui descendait jusqu'aux talons (1).
Le célibat et la continence sont indispensables aux ministres sacrés, et Von ne doit ordonner aucun prêtre qui ne s'y engage (2). Celui qui entre dans les dignités de l'Église par la main des laïques, dit Hildebert, n'y entre pas par la porte : ce n'est pas aux laïques qu'a été confiée la dispensation des choses spirituelles ; c'est aux vicaires du Seigneur, c'est-à-dire à ceux qui tiennent la place des apôtres (3). Être avare, c'est être indigne du nom de prêtre (4). Ceux-là sont simoniaques qui vendent les sacrements, qui tirent de l'argent pour les messes, le baptême, les confessions, la prédication, la sépulture, comme le prix de ces fonctions sacrées (5). Hildebert a fait trois sermons contre la simonie, crime alors très-commun, et qu'il a combattu avec toute l'énergie de son zèle (6). On a vu précédemment combien Robert d'Arbrissel et ses disciples éprouvèrent de contradictions de la part du clergé simoniaque de notre diocèse. On trouve aussi beaucoup de traits propres à caractériser l'état du clergé manceau, à l'époque de Hildebert, dans les sermons que ce vigilant évêque prononça dans les assemblées synodales (7). Ces discours sont au nombre de huit ; un plus grand nombre s'est perdu; car l'on sait d'ailleurs, par une foule de chartes, que ces assemblées se tenaient régulièrement au Mans deux fois chaque année , à la Pentecôte et à la Toussaint (8). Dans l'un de ces discours, il exhorte ses prêtres à se rendre les modèles de leur troupeau , et à l'édifier par la prédication et la régularité de leur vie. « Ceux qui ne le font pas
(1) Serm. xc , col. 677.
(2) Serm. lxxvi , col. 615.
(3) Serm. xcn , col. 682.
(4) Serm. xcvi,col. 698.
(5) Ibidem.
(6) Serm. xcvi, cxxxiv, cxxxv, col. 697, 8G0 et 863.
(7) Surtout dans le sermon cxxxx, col. 863.
(8) Serm. lxxxvmi ù xcv, col. 6H2-697,
f)18 HISTOIRE DE L ÉGLISE DO MANS.
méritent, dit-il, d'être déposés. Lisez l'Écriture, ajoute-t-il, appliquez-vous à la lecture , pour y trouver de (moi vous édifier vous-mêmes, et des pâturages abondants pour fournira votre troupeau (1). » Le savant évêque revenait souvent sur l'obligation indispensable pour les pasteurs et les prêtres de lire et méditer l'Écriture sainte. On peut dire que les Pères , saint Ghrysostôme même et saint Jérôme , n'ont pas parlé avec plus de force et d'éloquence de cette lecture et des fruits qu'on en retire, « Vous trouverez, dit-il, mes très-chers frères, dans les livres saints, des fleurs et des fruits variés et en grand nombre pour la nourriture spirituelle des âmes dont le Seigneur vous a confié le soin. Ils vous fourniront abondamment ce qui est nécessaire pour guérir les brebis malades, et pour rassasier celles qui sont affamées, tci , vous verrez la simplicité de l'histoire , et vous entrerez dans les mystères de l'allégorie ; là, vous découvrirez la douceur de la morale , d'où vous recueillerez des règles de modestie , des préceptes d'une religion véritable et pure , des exemples d'une vie irréprochable et sainte. Vous y trouverez un fonds qui vous mettra en état d'enseigner les autres, de les persuader de la vérité de la foi catholique , de les instruire sur la pureté des mœurs , de leur prescrire la manière de bien vivre. Vous y puiserez ce qui convient aux personnes, aux lieux, aux temps, aux circonstances, etc. (2). » Rien n'est plus solide et plus instructif sur les devoirs des pasteurs , que le discours auquel nous venons d'emprunter ce passage : il contient en abrégé tout ce que doivent faire les prêtres chargés du saint ministère , pour s'en acquitter, soit en instruisant, soit en donnant le bon exemple. « Car, dit-il , que sert à un pasteur d'instruire par la parole , s'il tue par l'exemple ? (3) »
(1) Serm. xciv, col. 689.
(2) Vener. Hildeberti opéra, serm. xvi, col. 736-739.-— Cfr. 835, 1009, 1169, et passim.
(3) Quid prodest pascere verbo , si occidit exemplo? Serm. xvi , col. 736-739.
Los discours que prononça notre pieux prélat sur la sublimité et la dignité du sacerdoce chrétien ont reçu les plus grands éloges dans tous les temps; on les a comparés avec raison aux écrits de saint Jean Chrysostôme , de saint Grégoire de Nazianze et de saint Grégoire le Grand sur la même matière (1).
Les contemporains de Hildebert eux-mêmes surent apprécier son mérite; il fut souvent invité à prêcher dans des églises éloignées de son diocèse , et il se rendit quelquefois à ces invitations. On le voit prononcer à Paris trois excellents discours, l'un à la louange de sainte Geneviève (2), deux autres en Phonneur de saint Germain (3). On croit que ces discours furent prêches dans les abbayes dont ces saints étaient les patrons (4). Notre évêque prononça à Angers, dans J'église abbatiale de Saint-Nicolas, un bel éloge de la vie monastique, vers laquelle se tournaient toujours les aspirations de son cœur ; dans ce même sermon il exhorte les fidèles à fréquenter les églises où Pon conserve les reliques des Saints. Ce qui doit, ajoute-t-il, leur inspirer encore plus de respect pour celle de Saint- Nicolas, c'est que le Pape l'a dédiée lui-même (5). Hildebert fit aussi entendre sa voix dans les abbayes de Gluny et de Fontevrault , avec lesquelles il avait contracté des liens particuliers (6). Gomme tous les docteurs de son temps, notre évêque se montre dans ses discours très-instruit de ce qui concerne la vie monastique. Adressant la parole aux moines devant lesquels il parlait, il leur dit qu'ils ne doivent point regarder saint Benoit comme le premier instituteur de leur genre de vie; que ce saint patriarche n'a fait qu'ajouter certaines pratiques touchant la nourriture, les habits, les jeûnes, à ce qui s'était pratiqué dans
(1) D. Rivet , Histoire littéraire de la France, t. XI , p. 338.
(2) Serm. lxii, col. 538-544. — Cfr. les notes de D. Beaugendre.
(3) Serm. lxiii, lxiv, col. 544-556.
(4) D. Beaugendre, loc. cit.
(5) Serm. lxxxvii, col. G57-G62.
(G) Serm. ux, col. 524. — Cfr. les notes de D. Beaugendre, col. 148.
la primitive Église; que les trois choses dans lesquelles consiste la sainteté de leur état, savoir l'amour fraternel, la communauté des biens, et l'obéissance, ont été établies par Jésus-Christ même , lorsqu'il a fondé l'Église (i). On peut remarquer dans l'un des sermons que Hildebert prononça devant des moines, une sentence qui semble avoir inspiré à saint Thomas l'une des plus belles strophes de l'hymne du Saint-Sacrement (2). Dans plusieurs conciles, Tévêque du Mans fit briller sa science et son éloquence , comme on le verra bientôt , mais son attention principale était pour paître son troupeau de la parole qui donne la vie.
Hildebert prononça plusieurs sermons en la solennité du dimanche des Rameaux; et quelques-uns de ces discours sont venus jusqu'à nous (3). Dans aucun il ne fait allusion à la pompe extraordinaire que la procession des Palmes avait cependant dès lors en la ville du Mans. Il serait impossible d'assigner l'époque précise à laquelle on commença à donner à cette fête un aussi grand développement; chaque âge, en se succédant, y ajouta sans doute de nouveaux usages , comme il est constamment arrivé pour toutes les fêtes populaires. Les Manceaux étaient naturellement conduits à entourer cette procession d'une démonstration particulière, par la piété qu'ils ont toujours professée envers l'image du crucifix, ainsi que nous l'avons constaté au ixe siècle (4). 11 est probable que la grande pompe donnée
(1) Serm. cxvn , col. 804. — Gfr. Serm. cxvm , col. 805-808, et les deux suivants.
(2) In ara crucis fuit pretium ; in altari ferculum, sive poculum, in morte viaticum , in cœlo prœmium. — Voici l'imitation de saint Thomas dans l'hymne Verbum supernum :
Se nascens dédit socium , Convescens in edulium , Se moriens in pretium , Se regnans dat in pramium.
(3) Serm. xxix-xxxiii, col. 356-389.
(4) Histoire de l'Église du Mans, t. II , p. 157, et passim.
à cette procession , et les honneurs particuliers que l'on y rendait à l'image du Sauveur en croix, furent une protestation de la foi de nos aïeux contre les blasphèmes et les sacrilèges des henriciens, qui brûlaient l'instrument sacré de notre salut et vomissaient contre lui mille impiétés. L'épiscopat de Hildebert fut d'ailleurs témoin d'une innovation qui donna à la fête des Palmes un caractère particulier au Mans; nous en prendrons occasion de la décrire telle qu'elle a eu lieu jusqu'aux troubles religieux et politiques de la fin du xvme siècle.
On exposait dans l'église cathédrale , le mercredi de la Passion , une grande croix sur laquelle était attaché un christ de grandeur naturelle. Le vendredi, vers dix heures, revécue, le chapitre diocésain et celui de Saint-Pierre-dela-Gour conduisaient processionnellement "a l'église abbatiale de Saint-Vincent ce crucifix, qui y restait exposé à la vénération des fidèles jusqu'au dimanche.
Douze chefs d'anciennes familles, appelés mézaigers ou mieux maiseliers (1), jouissant, en vertu de ce droit héréditaire, de plusieurs privilèges, portaient le crucifix couché et recouvert d'un voile; les deux curés du crucifix dans l'église cathédrale, ceux de Gourdaine et de Saint-Ouen en aube avec l'étole, marchaient pieds nus, placés, les premiers à la tète et aux pieds du christ , les autres à l'extrémité des bras, accompagnant la croix jusqu'au haut de la nef de l'église de Saint-Vincent, où elle était déposée sur un tapis. Lorsque les curés désiraient être dispensés de l'obligation de marcher pieds nus, à raison de la rigueur du froid ou pour d'autres motifs, ils devaient se présenter au chapitre pour en obtenir la faveur souhaitée; mais
(1) Maiselier, et par corruption messaiger, boucher, de macellunl, selon Borel. — Douze familles du Mans possédaient le droit de messaige, lequel se transmettait en ligne directe et collatérale, et de l'épouse au mari. Les messaigers , ainsi que les francs bouchers , jouissaient de certaines exemptions de droits de prévôté , péages, etc., dans la ville, dans toute la province du Maine , et même en d'autres parties du royaume, Ils forniiitnl communauté et on tenaient registre,
î>22 HISTOIRE DE l/lir,LI.SE DU MANS.
depuis l'année 4030 environ, les chanoines leur accordèrent la permission générale d'user de chaussures.
Une compagnie d'hommes à cheval, nommés francsbouchers, et vulgairement lanciers, couverts d'une cuirasse, portant heaume et casque de 1er en tête , et armés d'une longue lance de bois d'aune, ferrée, escortait la croix à son retour de Saint-Vincent à Saint-Julien. Ils étaient commandés par un capitaine, un lieutenant et un major, et accompagnés de trompettes, violons et haut-bois, qui marchaient en tète.
Le jour des Rameaux, à sept heures du matin, la procession, à laquelle assistaient le chapitre de Saint-Pierrede-la-Cour, les officiers du présidial et le corps de ville, sortait de l'église cathédrale pour se rendre à l'abbaye de Saint-Vincent. Aussitôt que le clergé et les compagnies avaient pris leurs places respectives dans le chœur des moines, on chantait l'office de tierce, ensuite on bénissait les rameaux, qui étaient distribués au clergé séculier, aux religieux de Saint- Vincent et aux magistrats. Après l'adoration de la croix, le prédicateur de la station du carême à l'église cathédrale montait dans la chaire de Saint-Vincent. Pendant le sermon, le chapitre avec le présidial et l'hôtel de ville allaient prendre le modeste repas que l'abbaye devait leur servir , consistant en un échaudé pour chacun des convives, du pain, du beurre, de petites herbes, des raves et du vin, A ces mets obligés, les moines ajoutaient généreusement de petits pâtés.
Après le sermon fini , toutes les cloches de l'abbaye sonnaient pour annoncer le départ ; les maiseliers enlevaient la croix et la déposaient à la grande porte du monastère donnant sur la rue. Le christ était découvert, orné d'une couronne de fleurs naturelles . et placé debout sur un brancard, avec quatre bouquets aux angles du piédestal.
De leur côté , les lanciers , après s'être réunis chez leur capitaine , allaient chercher le guidon , et conduisaient le procureur du roi, revêtu d'une robe rouge, de son hôtel
à celui du lieutenant général de la sénéchaussée, où se trouvaient le greffier , les huissiers audienciers , tous en robes , et les sergents fieffés avec les ménétriers. L'assemblée déjeunait, et, à huit heures et demie , le cortège à cheval, excepté les ménétriers, se rendait à la porte de l'église de Saint- Vincent, pour accompagner la croix.
Ordinairement la procession sortait avant neuf heures de l'église , à moins que le prédicateur ne prolongeât son discours, auquel on cessait de prêter attention dès que cette heure fatale approchait. En effet, la multitude croyait, et les maiseliers même partageaient cette opinion non fondée, que si le crucifix restait après neuf heures dans l'église des bénédictins, il n'en sortirait plus et deviendrait la propriété de l'abbaye ; crue, par une conséquence naturelle, la procession n'aurait plus lieu, et que les privilèges des maiseliers et des lanciers demeureraient anéantis. Au?si, pour éviter toute surprise , les maiseliers se partageaient en deux corps; l'un dans l'église gardait à vue le crucifix; l'autre, stationné devant la porte extérieure, pour entendre sonner l'heure, entrait au premier coup de marteau , criant à haute voix : «Neuf heures sonnent. » Les premiers s'empressaient d'enlever la croix et de la porter dans la cour, où elle était placée sur le brancard. Les maiseliers attendaient alors sans inquiétude le clergé , à la suite duquel ils marchaient précédés des ménétriers; après eux venaient la compagnie du présidial , ayant la droite , et le corps de ville, la gauche ; les officiers de justice, à cheval, et les lanciers terminaient la procession.
En descendant la rue Saint- Vincent, le sergent porteguidon s'arrêtait devant la maison nommée l'Écu-de- Bretagne , pour réclamer les droits du comte , c'est-à-dire le quarteron de harengs que devait cette maison. Le sergent disait à haute voix : «La Bunèche à la cour?» Le propriétaire ou son locataire répondait de sa porte : « A la manière accoutumée. » Si personne ne paraissait, on interpellait encore deux fpis le seigneur de la Bunêche , défaut était donné, et le propriétaire condamné à l'amende.
524 HISTOIRE DE l/ÉGUSE DU MANS.
La Bunêche ou Beunêche était une terre fieffée de là paroisse de Rouessé.
On s'arrêtait ensuite devant la porte du château, qui se trouvait fermée. Des chantres, placés dans la galerie supérieure, chantaient l'hymne Gloria, laus , et un motet, puis la porte , frappée trois fois par l'évêque ou par le chanoine officiant , avec les mêmes cérémonies et chants qui sont encore en usage aujourd'hui, s'ouvrait devant la procession, qui traversait et se rendait à l'église cathédrale. Le concierge de la porte du château était obligé de donner des échaudés aux enfants de chœur. Depuis l'année 1619, cette dernière cérémonie se fait à la porte de la cathédrale. Un chanoine en aube montait sur le brancard lorsque la procession arrivait à l'entrée de la nef de l'église Saint- Julien, baisait le christ et y restait en adoration.
Lorsque la procession était entrée dans la cathédrale, les lanciers, revenant par la porte du château et la rue de l'Oratoire, se rendaient à la place des Halles pour y rompre leurs lances , en présence des officiers de justice. Le seigneur de la Bunêche, armé de toutes pièces, et monté sur un cheval ayant les quatre pieds blancs , devait s'y trouver. Le prieur de la Couture, nommé plus ordinairement le prévôt, le bailli et le procureur fiscal de l'abbaye, avec treize lanciers, y paraissaient aussi, avant d'aller occuper le poste de la Porte-Ferrée, nommée depuis Portede-la-Gigogne.
Après que le sergent fieffé avait, par trois secousses, essayé les armes, la joute commençait; chaque cavalier devait, dans trois courses au plus, rompre sa lance contre le poteau dressé à cet effet.
Les courses terminées, le lieutenant général, le procureur et les sergents avec les lanciers retournaient au palais en se dirigeant par la Porte-Ferrée, que gardaient le prévôt de la Couture, les officiers de la juridiction de cette abbaye, avec treize hommes armés de lances ou de hallebardes, rangés du côté droit de la Grande-Rue en montant. Le seigneur de la Bunêche devait également garder ce poste,
H1LDEBERT. 525
L'huissier y criait aussi par trois fois : « La Bunêche à la cour? » On répondait : « A la manière accoutumée. » La chevauchée continuait sa marche, et la garde se retirait.
Arrivé au palais, le cortège, ayant mis pied à terre, entrait dans la salle d'audience, où le lieutenant général faisait procéder, par le greffier, à l'appel des francs-bouchers et des sergents, tenus d'assister à la cérémonie. Ce magistrat donnait ensuite défaut au procureur du roi contre les absents et contre les cavaliers qui n'avaient pas rompu leur lance ; les uns et les autres étaient condamnés à une amende , consistant pour ces derniers dans la privation de la rétribution à laquelle ils auraient eu droit dans le cas contraire. Enfui le greffier délivrait à chacun des autres lanciers vingt-cinq sous , et dressait procès- verbal de tout ce qui s'était fait dans la fête (1).
Telle était en substance cette cérémonie, autrefois si célèbre, et qui attirait au Mans un concours considérable. Comme la fête du sacre pour les Angevins, elle tenait une grande place dans les habitudes religieuses du diocèse du Mans , et même des Églises voisines. L'importance qu'elle acquit contribua sans doute à diminuer l'éclat que la procession du sacre avait eu d'abord dans la ville du Mans. L'origine de cette fête moitié religieuse, moitié féodale, est restée obscure, ainsi que nous l'avons dit. Mais les traditions constantes de la province ont conservé le souvenir de l'événement qui donna occasion à l'établissement des lanciers, qui faisaient J'un des ornements les plus populaires delà solennité. Le comte Hélie, assistant à la procession des Rameaux, et se trouvant à la station que l'on faisait à
(1) Pierre Hennier, Cérémonial de l'Église du Mans, Ms. — Le Corvaisier, Histoire des évéques du Mans, p. 766. — Almanach ou Calendrier du Maine, 1758, p. 46 et suiv. — Observations historiques sur la procession du dimanche des Rameaux au Mans, Almanach, 1763, p. 161-206. — Gauvin, dans Y Annuaire de la Sarthe , 1832, 1838. — Idem , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 637. — Pesche , Dictionnaire de la Sarthe, t. III , p. 382; t. IV, p. 632. — La Province du Maine, 1845, n° 10, et 1846, p. 118. — Le Brun des Marottes, Voyages liturgiques en France .
l'abbaye de Saint-Vincent, y fut surpris par un corps d'ennemis , qui s'étaient cachés près du monastère; il fut enlevé et emmené prisonnier; mais il recouvra le même jour sa liberté par la bravoure et le dévouement de quelques familles du Mans (I). Pour ne plus devenir la victime d'une semblable surprise , le comte se lit accompagner à cette procession par une garde, qui lit bientôt partie du cortège, et qui , après avoir servi pendant quelque temps à protéger le souverain, n'eut plus d'autre objet dans la suite que d'augmenter la pompe et le culte rendu au Sauveur des hommes. La délivrance du comte Hélie donna occasion à l'établissement de cette espèce de tournoi , qui avait lieu sur la place des Halles (2). Ce fut vers l'an 1 HO que les lanciers commencèrent à ne plus accompagner le comte, et formèrent seulement la garde d'honneur du crucifix vénéré. Nous aurons occasion dans la suite de rapporter plusieurs événements survenus à l'occasion de cette fête.
La procession du dimanche des Rameaux était accompagnée de particularités plus ou moins remarquables dans divers monastères et paroisses du diocèse du Mans. A l'abbaye de la Couture, après la bénédiction des rameaux, les ecclésiastiques de Pontlieue, Sainte-Croix, Saint-Benoit, Saint-Nicolas et Notre-Dame-de-la-Couture venaient, croix levée, à l'église abbatiale, pour marcher ensuite processionnellement, dans Tordre désigné, avec les moines, curés primitifs de ces paroisses. Le cortège se rendait à la croix du grand cimetière de la ville, situé sous les murs de l'abbaye. La procession étant rentrée, chaque paroisse retournait à son église célébrer la grand'messe. Le clergé de ces paroisses précédait également, avec bannière et croix, l'abbaye de la Couture aux processions de Saint
(1) Selon une autre version , ce fut le crucifix qui fut enlevé , mais au temps du comte Hélie.
(2) Savare , Mémoires pour servir à l'histoire du chapitre royal de Saint-Pierre-de-la-Cour , Ms , fol. 176.— Affiches du Maine, 1784, n° du 5 avril. ~- Pesche, Dictionnaire de la Sarthe> t. IV, p. 6B3.
Marc et des Rogations, et assistait à la messe célébrée par les religieux dans les églises où sa station avait lieu. Les paroisses de Saint-Pierre-le-Réitéré et de Saint-Vincent accompagnaient, ces mêmes jours, les religieux de Saint- Vincent dans leurs stations (1).
Dans plusieurs paroisses rurales, on voit encore des croix de granit remarquables par les sculptures qui les décorent; elles servent de but à la station , dans la procession du dimanche des Rameaux (2). Parmi.les plus belles, on peut citer celles de Saint-Pierre-sur-Erve , de Saint-Georges-du- Rosay,de Saint-Léonard-des-Hayes et celle de Solesmes (3). A la Ferté-Bernard , pour représenter d'une" manière plus expressive l'entrée du Christ à Jérusalem, on louait un âne avec sa selle pour le prêtre célébrant, qui arrivait ainsi monté jusqu'à la porte de l'église. Cette coutume s'observait encore dans un certain nombre de localités de notre diocèse (4). Plusieurs de ces usages sont évidemment postérieurs à l'épiscopat de Hildebert; toutefois , ils peuvent se rapporter à la célèbre procession du Mans, et peut-être aussi aux souvenirs rapportés de Terre -Sainte par les pèlerins.
Hildebert favorisait de tout son pouvoir le développement de ces solennités, propres à entretenir le sentiment religieux dans le cœur des peuples. Il portait aussi ses regards sur les besoins des Églises étrangères à son diocèse, et répondait à un grand nombre de consultations sur le dogme, la morale et la discipline. Consulté par Gautier, archidiacre de Séez, puis évêque de Laon , pour savoir si une veuve qui n'avait jamais habité avec son mari, pouvait épouser le frère de celui-ci; il répond négativement, et comme on n'avait pas eu d'égard à sa première lettre, il en adresse
(1) Cauvin, Annuaire de la Sarthe, 1837, p. 20.
(2) On les nomme Groix-Buissée ou Groix-Boissée, à cause des rameaux que l'on y attache.
(3) On voit à Argentré et à Forcé des croix remarquables aussi par les sculptures qui les décorent, quoiqu'elles ne soient qu'en bois.
(4) La Province du Moine, 184S, n° 10.
une seconde à l'évêque de Séez , le pressant d'empêcher ce mariage, ou de le déclarer nul, s'il était célébré (1).
Hildebert était déjà intervenu plusieurs fois dans les affaires de l'Église d'Angers; mais en 1101 , Geoffroy de Mayenne, évêque de cette ville, s'étant consacré à la vie religieuse dans l'abbaye de Cluny (2), l'élection de son successeur fut très- tumultueuse; et le peuple, malgré les principaux du clergé, lit élire Raynaud des Prés , nommé encore Raynaud de Martigné, d'une terre près de Laval appartenant à sa famille (3). Ce clerc tirait son origine du diocèse du Mans; il était de la famille de Mayenne, mais il n'avait pas l'âge compétent, et n'était pas encore dans les ordres sacrés. Hildebert, Geoffroy, abbé de Vendôme, les abbés de Saint-Serge, de Saint- Aubin et de Saint- Nicolas s'élevèrent contre l'élection; et l'évêque du Mans écrivit plusieurs lettres toutes remplies d'une vigueur épiscopale. A l'archevêque de Tours, il déclare qu'il ne peut assister à la consécration du jeune prélat, élu contrairement aux canons, et il l'exhorte à la différer. Dans deux autres lettres adressées à Raynaud lui-même, Hildebert l'engage à renoncer à son élection , et il emploie des raisons très-solides. Quant à Geoffroy de Vendôme, il manifesta son opposition avec sa véhémence habituelle : « Vous avez été choisi par la populace seule , écrivait-il à Raynaud, laquelle a fait une sédition plutôt qu'une élection La
(1) Lib. II, epist. i et n.
(2) Chronicon sancti Albini , ad an. 1093. — Labbe , Bibliotheca manusc, t. I, p. 282. — D. Bouquet, t. XII, p. 485. — Vener. Hildeberti opéra;, col. 173.
(3) La famille de Martigné , ou plutôt des Prés , branche de la maison de Mayenne, était alors très-puissante. — Cfr. Ménage, Histowe de Sable', part. 1, p. 179. — Cauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 167. — Bilard, Analyse des documents historiques, etc., nos 88, 162, 374. — D. Martène, Ampliss. collect., t. I, col. 1059. — En 1185, Guillaume des Prés, Cartularium sancti Vincentii Cenom., Ms., fol. 11.— Les historiens de l'Anjou prétendent que Raynaud de Martigné était originaire de leur province, et de l'ancienne famille de Martigné-Biiand. — Cfr. Albert Lemarchand , dans la Reçue de l'Anjou, 1854 , p. 253.
HILDEBERT. o29
vanité et la violence ont seules éclaté dans cette affaire : car une certaine comédienne eut plus de force pour proclamer votre élection par les mes , que la maturité du peuple et
rhonneur du clergé Hilclebert, évéque du Mans, n'a
pas voulu se trouver à votre sacre , et il a dit que c'était
plutôt une exécration qu'une consécration Un évéque,
sans une vocation canonique , est comme un arbre sans racines; s'il pousse quelques feuilles, il ne portera jamais de fruits, et il sera maudit de Jésus-Christ, comme cet arbre stérile dont il est parlé dans l'Évangile Il n'appartient qu'aux vicaires de Jésus-Christ d'élire et de consacrer les éyèqucs. Les clercs sont vicaires de Jésus-Christ pour les élire, et les évoques pour les consacrer. Si un évéque est entré par une autre porte, il ne doit pas se mettre au
rang des évêques, mais au rang des voleurs » Toutes
les démarches de Geoffroy et de Hildebert n'eurent cependant aucun effet. Marbode, évéque de Bennes, soutint l'élection de tout son pouvoir, et parvint à la faire prévalider. Les choses changèrent entièrement de face dans la suite : Kaynaud devint l'ennemi de iMarbode , et Hildebert chercha à apaiser ces brouilleries; mais il ne réussit pas (1). Quant à Raynaud des Prés, nous le verrons plus tard sur le siège archiépiscopal de Reims.
Hildebert, qui montrait tant de fermeté lorsque les circonstances l'exigeaient, savait apprécier cette qualité dans les autres prélats. Dans une de ses lettres, il félicite Serlon, évéque de Séez, qui avait montré beaucoup de zèle en défendant le droit d'asile des églises, et il l'encourage
(1) Hinc Hildcbertus , vir religiosus , qui post uictropolitanum in provincia primus erat episcopus,non tacuit : qui a vestra consecratione, licet a suo métropolitain) vocatus, seipsum absentavit , et execrationem esse potins quam consecrationem , apostolica et evangelica veritate prœdica-
vit Geoffroy de Vendôme, lib. III, epist. xi. — Voir les notes du
P.Sirmond.— Cfr. ibidem, lib. III, epist. xm et xiv. liibliotheca Maxima Patrum, éd. Lug.; t. XXI, col. 103 et seq. — Hildebert, lib. II, epist. iv, v et vi, col. 81 , 83 et 85.— Barthélémy Roger, Histoire de V Anjou, p. 224.
— Pavillon, Histoire du bienheureux Robert d' Arbrissel , p. 5t5, n° 15.
- Gallia christiana (velus ), t. Il, p. 130.
690 HISTOIRE D2 LEGL1SK DU MANS.
à continuer ses combats pour la liberté de l'Église (li. Pierre 11, évoque de Poitiers, avait rempli sa charge avec une grande fermeté , et était mort en exil pour la justice ; Hildebert composa deux épitaphes à sa louange (2).
C'était surtout par les conseils de Geoffroy, abbé de Vendôme , que Hildebert avait résisté si fortement à l'élection de Raynaud des Prés (3). Ces deux illustres personnages furent longtemps unis d'une étroite amitié; l'abbé de Vendôme , l'un des prélats les plus puissants de France à cette époque, rendit plusieurs services à l'évêque du Mans ; mais cette bonue intelligence ne se maintint pas toujours sans nuage. Sur la demande de Hildebert, Geoffroy envoya au Mans l'un de ses religieux nommé Jean , habile architecte , et, selon l'usage, il lui remit une obédience qui fixait l'époque à laquelle il devait rentrer au monastère. Mais ce religieux ne fut pas fidèle à observer l'ordre de son supérieur; il resta au Mans , vivant dans la maison et dans la familiarité de l'évoque. Geoffroy écrivit cinq ou six lettres à celui-ci pour lui rappeler la promesse qu'il lui avait faite de lui rendre son religieux après que ses travaux seraient achevés. L'abbé fit les mômes démarches auprès du moine Jean; mais l'évêque et le moine artiste promettaient toujours et n'exécutaient jamais leurs promesses. Geoffroy se vit obligé de menacer Jean de l'excommunication. Hildebert lui répondit que ce religieux, qui avait déjà fait le pèlerinage de Jérusalem , était de nouveau parti pour les lieux saints , et il eut l'air dans sa lettre d'approuver une conduite aussi peu régulière. On ne sait si Jean exécuta en effet ce voyage à cette époque; ce qu'il y a de certain, c'est que ce moine était encore au Mans quelque temps après , travaillant pour l'évêque , et dans un commerce
(1) Lib. II, epist. vu, col. 79 et 80.
(2) Ven. Hildeberti opéra, col. 1320. — Cfr. Gallia christiana (nova), t. II, col. 1167-1170.
(3) Hildebert et Geoffroy eurent quelques conférences à ce sujet à Chàteau-du-Loir et à la Ghartre. — - Geoffroy de Vendôme, lib. III, epist. xm et xiv.
HILDEBERT. 53 i
intime avec ce prélat. Geoffroy, instruit de tout, écrivit une lettre à tous les évoques, et en particulier à Hildebert, par laquelle il déclara Jean excommunié jusqu'à ce qu'il fût rentré dans le cloître (I).
Ce fut peut-être alors que Hildebert écrivit une lettre très-vive à des religieux du diocèse de Chartres qui avaient refusé de donner l'hospitalité à l'évêque diocésain (2). On croit que ces moines étaient ceux de l'abbaye de Vendôme ; mais ils n'avaient agi ainsi que pour maintenir leur exemption, très-violemment attaquée par le prélat, malgré les titres incontestables sur lesquels elle s'appuyait (3).
D'autres sujets d'irritation ne tardèrent pas à se joindre à ceux-ci. Pierre de Chaources (4) se permit des violences Contre un moine de Vendôme , et lui ravit un serviteur et deux ânes : Geoffroy pria l'évêque de contraindre son diocésain à respecter la justice; mais il n'obtint pas immédiatement l'effet de sa requête (5). Ulric de Saint-Calais causa de grands dommages à l'abbaye de Vendôme, et fut excommunié par l'évêque du Mans avec les chevaliers qui avaient pris part à ses déprédations ; mais la sentence fut levée avant qu'ils eussent restitué; et Geoffroy se plaignit à Hildebert : il lui reproche dans sa lettre que, depuis qu'il occupe le siège de saint Julien, l'abbaye de Vendôme a été dépouillée d'une valeur de plus de deux cents livres (6), et n'a pas reçu vingt sous (7) d'indemnité. 11 lui
(1) Geoffroy de Vendôme, lib. III, epist. ixiv, xxix, xxx et passim, et les notes du P. Sirmond.
(2) Hildebert, lib. I, epist. xi, col. 33-37.
(3) Geoffroy de Vendôme , lib. Il, epist. xi, xxi, xxn , xxiv, xxvi,
(4) Petrus de Caortiis. — Dans une lettre à l'un de ses amis, Geoffroy de Vendôme prend la défense de Hugues le Chaources ( Hugo Chaorcinus ), qui avait revêtu Thabit monastique au prieuré de Saint- Clément de Craon. Lib. V, epist. xn.
(5) Geoffroy de Vendôme, lib. III, epist. xxvin.
(6) Environ 112640 fr.
(7) Environ 563 fr.
332 HISTOIRE DE l/ÉGLI»E DE .MA.YS.
demande ensuite si c'est ainsi qu'il oblige ses amis? (I) Hamelin de Montoire avait été excommunié par Hildebert et Gérard, évèque d'Angoulème et légat du Saint-Siège, en punition des torts qu'il avait causés à l'abbaye de la Trinité; il fut cependant admis à la communion par les prêtres manceaux. De là, nouvelles plaintes de Geoffroy, qui prie Hildebert de ne pas laisser la justice périr entièrement dans son diocèse (2).
Au moment où ces difficultés étaient le plus vives, Euphrosine, comtesse de Vendôme, veuve alors de Geoffroy de Pruilly, et depuis longtemps ennemie de l'abbé de la Trinité, éclata par des hostilités ouvertes. Elle essaya de reprendre la terre de Savigny-sur-Braye, qu'elle avait été obligée de céder quelques années auparavant, et où les moines avaient fondé un prieuré. Geoffroy lui reprocha de s'être emparée avec violence du monastère , d'avoir brisé les coffres qui contenaient le grain des moines , déposés pour plus de sûreté dans l'église même, et d'avoir distribué ce grain aux gens de sa suite (3). Il la dénonça immédiatement à l'évêque du Mans, et demanda qu'elle fût excommuniée. Hildebert était naturellement porté à l'indulgence et à la douceur ; il apporta dans cette affaire ses ménagements et ses lenteurs ordinaires. Il répondit aux plaintes de l'abbé de la Trinité qu'il était prêt à lui rendre j ustice ; mais qu'il ne pouvait condamner la comtesse sans l'entendre , et qu'il les ajournait tous deux à sa cour. Geoffroy se révolta contre cette décision; en effet, l'injustice de la comtesse était évidente. « Nous avons été spoliés, écrivait l'abbé ; qu'on nous rende d'abord ce qu'on nous a pris, on nous jugera ensuite (4-).» Ses lettres à Hildebert, en cette circonstance, sont empreintes d'une aigreur qui approche de l'injure ; il va jusqu'à lui reprocher
(1) Lib. III, epist. xv.
(2) Lib. III, epist. xvm.
(S) Lib. III, epist. xv.
(4) hoc. cit.
HÎLDEBEÎIT. 533
ses infortunes (1). « Quelle sécurité pouvez-vous nous offrir, lui dit-il, vous qui n'en trouvez nulle part pour vous-même , vous que nous avons vu fuir devant vos diocésains? Nous Favons vu, et nous en avons rougi de honte (2). » Dans la même lettre il lui rappelle quelques services qu'il lui avait rendus jadis à Vendôme , et il ajoute crûment: «J'ai chanté pour vous; j'espérais que vous sauteriez pour moi. » C'était pour l'abbé de la Trinité une belle occasion de renouveler ses déclamations ordinaires contre les femmes; il n'y manqua pas, et recommanda malignement à l'évêque de se tenir en garde contre les séductions du sexe (3). Enfin Hildebert se montrant toujours trop lent au gré des opprimés, Geoffroy eut recours à son protecteur ordinaire, le légat du Saint-Siège, qui frappa la comtesse d'une sentence d'excommunication, à l'aide de laquelle il fut facile de soulever contre elle ses vassaux. Ne pouvant résister à l'orage, Euphrosine rendit le prieuré de Saint-Pierre de Savign y-sur- Braye, et céda le pouvoir à son fils aîné Geoffroy Grise-Gonnelle (4).
Dans ces débats et ceux qui eurent lieu relativement à un cimetière que l'évêque du Mans avait permis aux moines d'établir à l'église de Saint-Nicolas de la Chartre, et auquel les chanoines de Tours s'opposèrent (5) , la
(1) Hildebert écrivit sur le même ton à Geoffroy. Dans ses voyages , cet abbé se faisait suivre de douze chevaux au moins. Avec ce train, il logeait dans les évêchés et les monastères qui se trouvaient sur sa route. Au reste, il pouvait bien exiger comme un droit l'hospitalité qu'il exerçait lui-même comme un devoir. Hildebert écrivit à l'abbé de Vendôme de venir le voir avec une suite moins nombreuse, s'excusant sur ce qu'il n'était pas assez riche pour défrayer tant de gens à la fois. Geoffroy comprit l'intention ironique du prélat, et renonça au voyage. Voir Hildebert, lib. 111 , epist. xvi. — Geoffroy de Vendôme, lib. IV, epist. vu, x,
(2) Lib. III, epist. xvi.
(3) Lib. III, epist. xxi.
(4) Geoffroy de Vendôme, lib. I, epist. m. — VArt de vérifier les dates, t. XII, p. 489. — Simon, Histoire de Vendôme, t. I, p. 92. — De Péligny, Histoire archéologique du Vendo/iioù, p. 238-240.
(5) Lib. III, epist. xxvn,
charité ne fut cependant pas complètement éteinte. Geoffroy parle ordinairement à Hildebert avec l'accent d'un fils qui se plaint de la lenteur d'un père , en (jui il ne laisse pas d'avoir entière confiance. L'évêque du Mans ne s'irrita pas non plus pour quelques paroles trop \i\es; il reconnut même qu'il les avait provoquées, et ayant eu connaissance des chagrins qu'éprouvaient les moines de Vendôme, il leur écrivit des lettres qui excitèrent la sensibilité et la reconnaissance de l'abbé (1). Le reste de la correspondance entre Hildebert et Geoffroy témoigne de l'estime et de l'affection réciproques qu'ils se portaient. Depuis, Hildebert concourut à la restitution que Geoffroy de Mayenne fit à l'abbaye de Vendôme des trois églises de la Chartre , Notre-Dame , Saint-Vincent et Saint-Nicolas (2).
Un commerce d'amitié , qui ne fut jamais troublé par aucun nuage, existait entre notre évêque et saint Anselme, archevêque de Cantorbéry. Hildebert envoie un jour au primat d'Angleterre un de ces éventails que le ministre qui servait le prêtre à l'autel employait pour empêcher les mouches d'approcher du calice , et lui explique le sens mystique de ce meuble liturgique (3). Anselme lui fit une réponse où l'on reconnaît tout son cœur et son esprit (4). Dans une autre circonstance , Hildebert témoigne à Anselme un grand désir de recevoir plus souvent de ses lettres^ et le prie, puisqu'elles sont si rares, de le dédommager en les faisant plus longues. « Car je souffre, dit-il, de me trouver à la fin d'une lettre, lorsque je ne fais que commencer à en goûter le plaisir (5). »
Dans ce commerce d'amitié, ces deux grands évêques agitaient souvent les questions les plus graves de la
(1) Lib. III, epist. xx.
(2) Le Gorvaisier, Histoire des évêques du Mans, p. 116. — Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. II, p. 279.
(3) Yen. Hildeberti opéra, lib. I, epist. n, col. 4. — Sancti Anselmi opéra, lib. III, epist. clxii.
(4) Lib. II, epist. xi.
(5) Lib. III, epist. vi, col. 173 et 174.
théologie et de la philosophie. En 4098, au concile de Bari, l'archevêque deCantorbéry réfuta de vive voix, en présence du pape Urbain II, l'erreur des Grecs touchant la procession du Saint-Esprit. Hildebert lui écrivit peu après pour le presser de composer un traité sur cette matière (1). Anselme se rendit aux désirs de son ami, et il lui adressa son traité, l'un des plus profonds qui aient été composés sur ce sujet. L/évêque du Mans l'en remercia par une lettre écrite avec une grande effusion de cœur (2).
Une liaison non moins honorable pour notre prélat fut celle qu'il eut avec saint Bernard (3) ; nous en verrons des preuves précieuses dans la suite; mais Hildebert était plus étroitement uni avec saint Hugues, abbé de Clnny (A). II lui écrivit plusieurs fois, le visita dans son monastère, et aspira toute sa vie au bonheur de se décharger du ministère pastoral pour aller vivre sous sa conduite. Après la mort de saint Hugues, arrivée le 29 avril li 09, Hildebert fut prié par Ponce, successeur de ce saint abbé, d'écrire sa vie. Il le fît avec toute l'affection dont il était rempli pour un aussi saint et aussi admirable personnage (5). Hildebert conserva avec plusieurs religieux de cette abbaye des relations qui se continuèrent tout le reste de ses jours.
Malgré les agitations auxquelles il fut exposé et les soins de son ministère pastoral, Hildebert composa, à la prière de Seimare, la vie de sainte Radégonde (6). C'est ainsi que
(1) Lib. II, epist. ix.
(2) Lib. II, epist. mi.
(3) Lib. II, epist. xviu et ni. — Sancti Bernardi opéra, epist. xx.
(4) Lib. III, epist. vu.
(5) Vener. Hildeberti opéra, col. 909 et seq. — Bibliotheca Cluniacensis, p. 414. — Acta Sanctorum, ad diem xxix aprilis ; Vita sancti Hugonis abbatis-, p. 623-648.
(6) Vener. Hildeberti opéra , col. 886 et 910. — Acta Sanctorum, ad diem xm augusti ; Vita sanctœ Radegundis , p. 83-92. — Dans cette Vie, Hildebert omet plusieurs traits relatifs à la sainte princesse dont il parle , entre autres la guérison miraculeuse d'une religieuse du Mans , nommée Clirodegildis, racontée par saint Grégoire de Tours, de Gloria Martyrum, lib. I, c. v. D. Beaugendrc a fait graver en tête de la Vie <je
53G HISTOIRE DE i/ÉGLJsE LU MANS.
le plus grand nombre des opuscules de notre saint évêque se trouvent avoir été écrits à la prière de ses amis. Les prélats les plus distingués de son temps par leurs vertus et leurs talents entretenaient quelque commerce avec lui. Guillaume de Champeaux ayant quitté en H 08 la ville de Paris, où il enseignait avec éclat, pour se retirer dans un faubourg, près d'une chapelle dédiée à saint Victor, Hildebert le félicite de sa retraite et lui donne d'excellents avis sur la philosophie chrétienne (1). Sept lettres adressées par saint Yves, évêque de Chartres, àl'évèque du Mans, témoignent de l'estime que cet illustre prélat faisait de ses vertus et de ses lumières (2). Elles roulent presque toutes sur des questions de droit, pour lesquelles Hildebert avait consulté son ami. Il lui demande quelle conduite il doit tenir à l'égard d'un sous-diacre dont la réputation a été diffamée; l'évêque de Chartres répond qu'il peut admettre la justification de ce clerc appuyée de son serment et de celui de plusieurs prêtres ou clercs , dans le nombre que le prélat voudra exiger (3). Hildebert consulte encore saint Yves sur la disposition qu'il avait faite de certaines propriétés de son Église , et sur les discussions survenues à ce sujet avec l'abbé d'un monastère, ainsi que sur l'ordre des appellations (4). Une juive s'était convertie dans le diocèse du Mans, et elle voulait ensuite se séparer de son mari ; Yves répond que si l'époux qu'elle avait avant son baptême est
sainte Radéf/onde une vignette très-curieuse, d'après un Ms. Hildebert y est à genoux aux pieds de la sainte, qui lui met une couronne sur la tête. D'après les deux vers inscrits au bas de cette vignette, on ne peut douter qu'elle n'ait été exécutée sous les yeux de Hildebert lui-même.
(1) Lib. I, epist. i. -• Gfr. Hugonin, Essai sur la fondation de T école de Saint-Victor de Paris, p. 8, 54.
(2) Divi Yvow's, Carnotensis episc, opéra, edit. Fronto ; epist. lxxiv, cïlviii, clxvii, ccvi, ccxx, ccxxx et ccxxxn. Le P. Fronto a joint de longues notes à chacune de ces lettres; on y trouve des particularités curieuses.
(8) Epist. ccvi> (4) Epist cas,
son parent à un degré prohibé, il faut les séparer; dans le cas contraire, ils doivent rester unis (1).
Si notre évêque recourait au savant canoniste de Chartres, il était lui-même très-souvent consulté par de hauts et puissants personnages, tels que Marbode , évêque de Rennes; Guillaume, archidiacre d'Angers (2); Gautier, archidiacre de Séez (3); SerJon, évêque de Séez (4); Aimery, évêque de Clermont (5). Hildebert était encore uni d'amitié avec Guillaume, évêque de Winchester, qui le pria de lui envoyer les divers opuscules qu'il avait composés (6). Pour -satisfaire à ce désir, notre prélat lui fit parvenir un recueil de poésies dans lequel il s'était appliqué à joindre l'utile à l'agréable, et auquel il donna lui-même pour ce sujet le titre de Floridus aspectus. Il avait aussi quelques relations avec Turstin, qui fut promu à l'archevêché d'York (7) ; avec Raoul , ce Manceau que l'on a vu jouer un rôle si important en Angleterre comme évêque de Durham ; avec Odon, évêque rie Bayeux, frère de Guillaume le Conquérant, et dont on a parlé précédemment; avec l'évêque de Beauvais (8), et sans doute avec une foule d'autres prélats dont les noms ne sont pas venus jusqu'à nous par l'éloignement des temps.
On admire dans les lettres de Hildebert adressées aux ecclésiastiques, le théologien surtout, le canoniste, le pieux et subtil interprète des saintes Écritures. Dans les lettres qu'il adressait aux princes, on reconnaît une autre qualité de son esprit, portée aussi à un degré supérieur. Par exemple, écrivant à Geoffroy Plantagenet (9) , comte
(1) Epist. ccxxx.
(2) Append. epist. n. — D'Achery, Spicilegium, t. XIII.
(3) Lib. II, epist i.
(4) Lib. II, epist. n.
(5) Lib. II, epist. m.
(6) Lib. III, epist. m.
(7) Lib. I. epist. i.
(8) Lib. III, epist. ix.
(9) Selon D. Beaugendre, cette lettre est adressée à Foulques le Réchin; selon VHittoire littéraire de France, t. XI , p. 285 , elle est écrite au
d'Anjou et du Maine , on le voit disserter avec une haute sagesse sur le gouvernement de ses états. Ce prince détail engagé à l'aire le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice ; Hildebert se garde bien de combattre la pratique des pèlerinages, qu'il sait être approuvée par l'Église ; mais il fait voir au jeune comte qu'il est des devoirs essentiels à chaque état, et qu'il faut remplir avant tout. Il lui donne de sages avis sur la justice qu'il doit rendre à ses sujets, sans acception de personnes , sur le choix de ses ministres et sur l'obligation pour un prince de défendre les pauvres opprimés par les grands. Chacune de ces vérités est exposée avec un accent qui lui donne une nouvelle force (1).
Les lettres que l'évêque du Mans écrivit à Henri Ier, roi d'Angleterre, attestent qu'un fréquent commerce existait entre le monarque et le prélat, et que celui-ci jouissait d'un puissant crédit à la cour de Londres (2). Notre saint évèque possédait une plus grande faveur encore auprès de Mathilde, épouse du roi d'Angleterre; les lettres qu'il lui adressa sont en très-grand nombre et remplies d'une tendre charité (3). Les vertus héroïques de cette sœur de sainte Marguerite la rendaient cligne d'un tel commerce. Elle fut d'ailleurs l'une des bienfaitrices les plus généreuses de l'Église du Mans à cette époque, comme la suite le montrera. Hildebert fut aussi en relation avec Cécile , fille de Guillaume le Conquérant; elle consacra sa virginité à Dieu et mourut abbesse de la Sainte-Trinité de Caen, en 1126. L'évêque du Mans avait prêché quelquefois en présence de cette princesse , et il lui adressa plus tard un
comte Foulques le Jeune; mais D. Brial a prouvé qu'elle était destinée à Geoffroy Plantagenet, et écrite en 1131 ou 1132. Voir Rerum Gallk. et Franc. Scriptores, t. XV, p. 327.
(1) Lib. 1, epist. xv, col. 48-50.
(2) Lib. II, epist. xlvi ; lib. III, epist. xm. — D. Luc d'Achery, Spicilegium, t. XIII, p. 260. — D. Bouquet, t. XV, p. 327.
(3) Lib. I, epist. vu et ix; lib. III, epist. xi. — Voir les notes de D. Beaugendre.
petit poëme (1). On possède aussi une courte pièce métrique de notre prélat, dans laquelle il fait l'éloge de l'Angleterre, du roi et de la princesse que celui-ci doit épouser. On croit que ces vers ont été composés à l'occasion du second mariage de Henri Ier, en 1121, avec Adélaïde, fille de Geoffroy, comte deLouvain (2).«
Bien qu'il possédât ainsi la bienveillance des puissants de ce monde, notre prélat n'en était pas moins fortement attaché aux règles de la discipline. Écrivant à l'archevêque de Rouen, Guillaume Bonne-Ame, il déclare qu'il a refusé de donner son consentement au mariage du comte de Mortain avec la iille de Gaultier de Mayenne. Gaultier avait ce mariage fort à cœur; il y voyait un moyen de terminer la guerre que le comte lui faisait depuis longtemps ; mais la parenté formait un obstacle. L'archevêque de Rouen et ses suffragants furent d'avis que, dans une semblable occasion, il fallait, pour le bien de la paix , se relâcher de la sévérité des canons. Hildebert seul fut d'une opinion contraire, et soutint son sentiment (3).
S'adressant une autre fois à l'abbé d'un célèbre monastère , probablement Ponce de Cluny, il combat l'usage, pratiqué clans cette maison , de donner l'eucharistie trempée dans le vin (4). Dans une lettre à Gonon, évêque de Palestrine et légat du Saint-Siège, il félicite ce prélat sur son zèle et sa fermeté ; il l'exhorte à ne pas déshonorer sa légation par l'appât de la cupidité (5). A beaucoup de lettres remplies de la même vigueur épiscopale pour le maintien de la discipline ou contre les tyrans qui opprimaient le peuple, on en pourrait ajouter un grand nombre d'autres
(1) Vener. Hildeberti opéra, col. 1366. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXXIV, num, 159.
(2) Vener. Hildeberti opéra, col. 136G.
(3) Lib. Il, cpist. xiv. — Selon D. Brial, celte lettre est adressée à Serlon, évêque de Séez. Voir Rerum Gallic. et Franc. Scriptores, t. XV, p. 317.
(4) Lib. II, epist. xv. Rapprocbez l'épi t. xix du même livre. (5 Lib. TI, epist. xvi.
qui témoignent de la sensibilité de Hildebert envers ceux qui possédaient son amitié. Ce grand évèque est surtout admirable lorsqu'il console ses amis tombés dans l'infortune; sa plume, conduite par son cœur, semble plus féconde encore à trouver des expressions pour adoucir leurs peines. C'est dans une lettre en faveur d'un moine fugitif, mais repentant, que l'on trouve cette belle maxime : « La miséricorde est le plus bel ornement de la nature humaine ; ne pas savoir user d'indulgence, c'est se rendre semblable aux bètes (1). » Beaucoup de ses lettres renferment de ces pensées touchantes -, ce sont même les plus nombreuses dans la correspondance de notre prélat. On y remarque aussi plusieurs fois l'expression de sa piété envers l'Église Romaine (2) . L'esprit de soumission de Hildebert envers le Siège Apostolique, se manifestait en toute circonstance. Préchant devant une assemblée de prélats , et parlant de l'unité de l'Église, il dit : « Pierre est le fondement sur lequel l'Église est bâtie, et c'est par la foi de Pierre que tous les membres de l'Église sont unis ensemble. » Il exhorte ensuite tous ceux qui l'entendent à aller visiter les tombeaux des Apôtres et le Pape, pour lui demander conseil sur la manière dont ils doivent gouverner leurs Églises au milieu des tempêtes dont elles sont assaillies. « Tous les jours, dit-il encore , il s'élève des orages dans l'Église, parce qu'il en est qui voudraient rompre l'unité , en semant la discorde. Ils attaquent les pasteurs de l'Église, espérant effrayer les membres en frappant le chef. L'Église ne souffre pas seulement de la part des étrangers, mais de la part même de ceux qu'elle renferme dans son sein. Mais ce n'est pas un déshonneur pour nous d'être traités par nos frères comme Jésus-Christ l'a été ; ni une gloire pour eux de faire ce qu'a fait Judas Pour vous qui êtes
(1) Lib. II, epist. l. — Cfr. Lib. I, epist. xvn, dans laquelle Hildebert console Etienne de Garlande, archidiacre de Paris, tombé dans la disgrâce du roi. D. Bouquet, t. XV, p. 324.
(2) Lib. II, epist. xxi, xxn, xlvii. — D. Bouquet, t, XV, p. 320, 321, 323, 824, 3-26.
enfants de l'Église , défendez l'Église. Que personne ne vous séduise par de vains discours. L'Église ne saurait être corrompue. Celui-là n'aura point départ aux récompenses de Jésus-Christ , qui abandonne l'épouse de Jésus- Christ. Qui n'a pas l'Église pour mère , ne peut avoir Jésus-Christ pour père. » L'éloquent orateur continue avec la même force de pensées et d'expression , et conjure vivement ses auditeurs de s'attacher fortement à la Chaire Apostolique, et de ne se conduire en toutes choses que par ses enseignements (l). Il nous reste plusieurs poëmes de ce grand homme dans lesquels il exprime avec énergie les mêmes sentiments (2).
Constamment occupé à correspondre avec les prélats et les princes de son époque , Hildebert savait encore trouver le temps d'écrire des lettres remplies de la tendresse la plus vive et la plus paternelle, à de simples moines, à des vierges et à des recluses. Ces lettres , par la piété qu'elles respirent, la pureté delà morale qu'elles exposent, peuvent être mises à côté de ce que les Pères de l'Église ont laissé de plus beau en ce genre. Elles méritent particulièrement d'être rapprochées de celles de saint Anselme de Cantorbéry et de saint Bernard (3). Les contemporains de notre prélat en firent la plus grande estime; le saint abbé de Clairvaux, écrivant à Hildebert lui-même, en loue la beauté, la clarté , le laconisme agréable et la vaste érudition. Pierre de Blois témoigne qu'on les faisait apprendre par cœur dans les écoles , et il se félicite de s'en être rempli la mémoire dans sa jeunesse (4).
(1) Serm. xcvin, col. 707-712.
(2) Venerab. Hildeberti opéra, col. 1334 et 1335. — Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France, t. XI, p. 387 et suiv., ont parfaitement réfuté les écrivains protestants, qui attribuent à la ville pontificale un distique que Hildebert adresse à Rome païenne.
(3) Les lettres de Hildebert ont été traduites par Cbardon, Tourangeau. (La Croix du Maine, p. 66.)— D. Beaugcndre, avant d'entreprendre Tédition des œuvres de Hildebert, avait fait une traduction de ses lettres; elle est restée manuscrite. ( L'Histoire littéraire de France, t. XI, p. 309.)
(4) Voir ces textes et d'autres en tète des œuvres de Hildebert réunis
SUITE DE l'ÉPISCOPAT DE HILDEBERT.
Hildebert assiste à plusieurs conciles. — Saint Brunon de Segni au Mans. — Le légat Gérard d'Angoulême visite à plusieurs reprises l'Église du Mans. — Raoul archevêque de Cantorbéry. — Mort du comte Hélie ; portrait de ce prince. — Agnès, veuve d'Hélie, entre dans le cloître. — Les princes se disputent la possession du Maine. — Hildebert est retenu prisonnier par Rotrou, comte du Perche. — Il écrit pour le Pape Paschal II et contre Henri V. — Geoffroy, doyen du Mans, devient archevêque de Rouen. — Fondation du prieuré de Villiers-Gharlemagne. — Hildebert se rend à divers conciles. — Réédification et consécration de l'église cathédrale du Mans. — Construction d'un grand nombre d'églises. — Dons du comte Foulques le Jeune et d'Éremburge en faveur du chapitre. — Offrandes nombreuses au tombeau de saint Julien. — Plusieurs propriétés restituées au chapitre. — Adélaïde, reine d'Angleterre, associée à l'Église du Mans. — Miracles opérés par saint Julien.
Sans détourner un moment ses regards de son diocèse, Hildebert prenait part à un 'grand nombre de réunions épiscopales où. son zèle pour l'Église l'attirait. En 1 105, le duc et la duchesse de Bretagne , Alain Fergent et Ermengarde , réunirent en la ville de Nantes une nombreuse assemblée de prélats. On y voyait, outre Hildebert du Mans, Raoul de Tours, Benoît de Nantes, Marbode de Rennes, Benoît de Quimper, Morvan de Vannes, Judicael d'Aleth, Guillaume, abbé de Saint- Florent, Lambert, abbé de Saint-Nicolas d'Angers , Justin , abbé de Redon , Brick, abbé de Vertou, et Fouchei , abbé de Beaulieu, près de Loches. Ces illustres personnages confirmèrent rétablissement que Févêque de Nantes , oncle du duc de Bretagne, avait fait d'un monastère de chanoines réguliers à
par D. Beaugendre, Vener. Hildeberti opéra, p. lxii-lxv. — D. Brial, Rerum Gall. et Franc. Script., t. XV, p. 312. — Du Plessis-Mornay, Vignier, Ulyricus et Bayle attribuent à Hildebert une lettre très-violente contre la cour de Rome; mais l'imposture est très-clairement dévoilée dans VHistoire littéraire de la France, t. XI, p. 310.
H1LDEBERT. 543
Saint-Médard de Doulon. C'est malheureusement le seul acte qui nous reste de ce concile (1).
Le 15 février de l'année suivante, 1-106, Hildebert lut nommé par le Pape Paschal 11 pour juger une cause trèsgrave qui s'était élevée au sujet de l'élection d'un abbé de Saint-Aubin en la ville d'Angers. Les suffrages des moines s'étaient partagés entre Archambaud et Payen-Aleric, tous deux moines du monastère. L'évèque d'Angoulême, légat du Saint-Siège, Raynaud des Prés, évèque d'Angers, Geoffroy de Vendôme, et d'autres personnages d'une grande autorité prirent une part très-active à cette affaire. Le Pape lui-même écrivit plusieurs lettres à ce sujet. Tl semble prendre le parti de Payen-Aleric, dont la cause succomba cependant à la fin, après le jugement des commissaires apostoliques (3).
La même année , le Souverain Pontife nomma légat en France saint Brunon, cardinal et évèque de Segni. Ce prélat avait reçu la mission de parcourir les provinces occidentales et d'implorer des secours pour la Terre-Sainte. Brunon avait déjà visité le Mans à la suite du Pape Urbain II; à ce second voyage , il passa dans notre ville un temps assez considérable, et il y tint plusieurs assemblées de prélats et de seigneurs (3). Durant le séjour de ce légat, saint Barthélémy , abbé de Marmoutier, vint le prier de faire rendre au prieuré de Saint-Guingalois de Ghâteaudu-Loir l'église de Ghahaignes. Elle appartenait à ce prieuré en vertu d'un don de l'évèque Gervais; mais
(1) D. Martène, Thésaurus anecdotorum, t. I, col. 316. — D.Lobiueau, Vies des Saints de Bretagne, t. II, p. 377. — D. Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 84. — Idem, Preuves de l'histoire'de Bretagne , t. 1, col. 509, 517 et 518.
(2) Chronicon sancti Albini, apud Labbe, Biblioth. manusc, t. I, p. 276, 282. — Idem, Concilia, t. X, col. 742. — Geoffroy de Vendôme, lib. I, epist. v et vi. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXXI, n° 18 ; Append. t. V, n° 85. — D. Bouquet, t. XII, p. 480.
(3) Tandem cum Cenomannis esset* prœsentavit se abbas Majoris
Monasterii cum monacbis suis D. Martène, Thésaurus anecd., t. IV,
col. IW.
Geoffroy de Mayenne s'en était emparé et en avait gratifié l'un de ses officiers. Ebrard (I), prieur du monastère de Saint-Guingalois , s'était opposé à cette usurpation ; mais il avait échoué , et plusieurs membres du clergé du Mans avaient soutenu la cause des usurpateurs. Les moines avaient eu recours au Saint-Siège, qui avait ordonné à l'évêque Hildebert de faire restituer l'église , ou de se présenter devant Yves de Chartres, qui jugerait la cause. L'évêque du Mans avait promis de s'occuper de cette restitution; mais comme il différait de remplir son engagement , l'abbé de Marmoutier profita de la présence du légat au Mans pour demander justice. En effet, malgré tous les subterfuges inventés par Émery, détenteur de l'église de Chahaignes, Brunon reconnut les droits des moines et chargea Hildebert et le comte Hélie, au nom de saint Pierre, défaire exécuter la sentence. Cet arrêt fut prononcé le 16 avril 1106. Quarante jours après , Brunon présida un concile fort nombreux à Poitiers. Bohémond , prince d'Antioche , vint y implorer le secours des chrétiens d'Occident, et une foule de chevaliers y prirent la croix. Le légat y confirma de nouveau la sentence relative à l'église de Chahaignes, et adressa à l'évêque du Mans des lettres pour le presser de la faire exécuter (2).
En vertu de ces ordres, Hildebert excommunia Emery, mais celui-ci se montra longtemps sourd aux cris de sa conscience. Après sa mort, Simon de la Chartre, son fils, s'empara de l'église de Chahaignes; les moines renouvelèrent leurs plaintes à Hildebert , et plus tard à Guy d'Étampes ,
(1) Il est très-probable que cet Ébrard , prieur de Saint-Guingalois, était le neveu du vénérable Ebrard, abbé de Saint-Calais , qui avait, à l'exemple de «on oncle, abandonné le vicomte de Chartres, et d'immenses richesses, pour embrasser l'humilité de la croix. — Cfr. D. Martène, Histoire deVabbaye de Marmoutier, Ms., t I, p. 560.
(2) D. Martène, Histoire de Vabbaye de Marmoutier, Ms. — Idem, Thésaurus anecdot., t. IV, col. 127-130. — D. Mabillon, Annales 0. S. £., lib. LXXI, no 18. — D. Bouquet, t. XII , p. 18, 145 , 281 , 405 et 562. — Mapsi, Concilia, t. XIX.
HILUEBERT. 54o
son successeur; mais ils ne purent obtenir aucune justice, ce qui les obligea de s'adresser au Pape Innocent II, qui fit examiner leurs titres et les confirma dans la possession de l'église. Ils prièrent PévêqueGuy de leur donner l'investiture selon l'usage; mais ils ne purent rien obtenir, ni par l'ordre du Saint-Père, ni par les témoignages qu'ils produisaient. Enfin, ayant envoyé deux de leurs frères, Jean de Vivoin et le prieur de Château -du -Loir, ils furent investis de l'église de Saint-Jean de Chahaignes. Depuis, s'étant rencontrés avec Simon de la Chartre en la cour de l'évêque du Mans, les moines prouvèrent de nouveau la légitimité de leurs droits, et Simon renonça à les contester désormais. L'affaire étant ainsi terminée , et les religieux de Marmoutier ayant été remis par l'évêque en possession de cette église, ils voulurent bien cependant, sur la demande du prélat, en concéder la jouissance viagère à Simon et à Émery, son neveu, et arrêtèrent à ce sujet avec lui diverses conditions (1).
L'empereur Bohémond, dont il vient d'être parlé , visita aussi notre pays à la même époque (2). Dans les dangers extrêmes où se trouvaient les chrétiens d'Orient, ce prince avait fait un vœu à un saint solitaire né dans le Maine au ve siècle, saint Léonard de Noaillé. Après avoir offert ses prières au tombeau du thaumaturge, il parcourut nos contrées, afin d'y recueillir des secours d'hommes et d'argent.
Si la simple propriété d'une église entraînait quelques fois d'aussi longues contestations, comme on vient de le voir par rapport à l'église de Chahaignes, les démêlés entre les princes étaient beaucoup plus fréquents encore. Le comte Hélie ne prenait cependant plus guère les armes que pour soutenir ses alliés. Il se trouvait cette même année \ 106 au siège de Candé, avec Geoffroy Martel, auquel il avait marié sa fille unique. Ce jeune prince, héritier présomptif du
(1) Bitord, Analyse de$ documents historiques, nos 310, 311 et 312.
(2) Cartularium ttcatœ Maria Curitat. Andef/.,n° 39(5.
54t> HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MANS.
Maine, y fut atteint d'une blessure mortelle le 10 mai, et mourut le 7 septembre. Hildebert composa l'épitaphe qui fut gravée sur son tombeau , dans l'église de Saint-Nicolas d'Angers (I). Au mois d'avril précédent, Hélie et Geoffroy s'étaient joints à Henri Ier, roi d'Angleterre, pour arracher la Normandie des mains de Robert, frère du monarque anglais. Ils assiégèrent ensemble Bayeux, qui fut incendié; Caen, qui fut obligé de se rendre; et au moment où ils commençaient à mettre le siège devant Falaise, Hélie, gagné par les prières des Normands, se retira; ce qui obligea le roi Henri d'abandonner ses desseins sur cette ville (2). A la bataille de Tinchebray, le 27 septembre, le comte du Maine vint encore au secours du roi Henri ; il tua pour sa part vingt-cinq fantassins ennemis, et, par une manœuvre habile, il détermina la victoire en faveur de son allié (3). Ce fut alors qu'il résista courageusement aux suggestions perfides de Robert de Bellême, qui voulait l'engager dans un parti contraire au roi d'Angleterre (4). Depuis ce temps jusqu'à l'époque de sa mort, qui ne tarda pas beaucoup, Hélie semble s'être abstenu de prendre les armes et avoir maintenu la paix dans le Maine (5).
En l'année 1107, Girard, évêque d'Angoulême, fut envoyé par le Pape Paschal II, pour visiter, en qualité de légat, les principaux diocèses de la province de Tours et d'autres Églises voisines, et aussi pour rétablir la pureté de la discipline ecclésiastique partout où il en rencontrerait le besoin. A cet effet, le Souverain Pontife adressa une lettre aux évèques de ces contrées pour leur recommander de seconder son légat, et de se rendre aux conciles auxquels
(1) Vener. Hildeberti opéra, col. 1324. — D. Bouquet, t. XII, p. 67, 405, 480, et passim. — Salmon, Chroniques de Touraine, p. 55 et 130. — D. d'Achery, Spicilegiurn, t. X, p. 498.
(2) Orderic Vital, apud D. Bouquet, t. XII, p. 698.
(3) Ibidem,?. 700 et 701.
(4) Ibidem, p. 702.
(5) D. Bouquet, loc. cit. — L'Art de vérifier les dates , t. XIII, p. 100 et 101.
IULDEUERT. 547
il les convoquerait (1). Sous le successeur de Hildebert, le cardinal-légat Girard fit une seconde ibis la visite de l'Église du Mans, ainsi que nous le rapporterons (2).
Dans la première visite, le légat s'occupa de la réforme de l'abbaye d'Évron, et notre pieux évêque y prit une grande part (3).
Toujours soumis aux volontés du Siège Apostolique, Hil~ debert se rendit en 1109 au concile de Loudun, présidé par Girard d'Angoulême. On ne connaît pas les décisions qui furent prises dans cette assemblée; il n'a été conservé que deux sentences prononcées par les Pères, la première en faveur des moines de Tournus contre les injustes prétentions del'évêque et du chapitre de Nantes; la seconde pour les religieux de Marmoutier, contre des chanoines qui leur disputaient la jouissance d'une église fi).
Notre diocèse et Hildebert en particulier firent cette même année deux grandes pertes, par la mort de saint Anselme de Cantorbéry et de saint Hugues de Cluny. Ces deux illustres personnages avaient constamment secouru notre pieux évoque de leurs prières et de leurs avis dans toutes ses difficultés , et dans tous les besoins de l'Église du Mans (5).
Après la mort d'Anselme , le siège de Cantorbéry demeura vacant durant cinq ans. Pressé de lui donner un successeur, le roi ne voulait pas faire un choix téméraire • il cherchait et ne trouvait pas un homme digne d'Anselme et de Lanfranc. Enfin, après bien des ajournements, auxquels la cupidité ordinaire du fisc ne fut pas entièrement
(1) D. d'Àchery, Spicilegium , t. III, p. 131. — Labbe, Concilia, t. X, col. 685.
(2) Ed. Bilard, Analyse des documents historiques, etc., n° 154.
(3) Vener. Hildeberti opéra, lib. II, epist. xxv.
(4) D. D'Achery, Spicilegium, t. VI, p. 24. — Labbe, Concilia, t. X, col. 762 et 763.— Mansi, Concilia, t. XX.- D. Mabillon, Annales 0. S. fi , lib. LXXI, no 80-82. — Histoire de l'abbaye de Tournus, p. 339.
(5) Vr.ncr. Hildeberti opéra, lib. I, epist. m, et passim. — D. Mabillon, Annales 0. S. jB. lib. LXXI, n° 72-74.
o48 HISTOIRE DE L'ÉGLISE 1>C MANS.
étrangère, le roi prit le parti de convoquer un concile à Windsor (1), et de demander l'avis de cette assemblée sur cette grave question. Le roi penchait pour l'abbé d'Abendon ; mais cet abbé , de race lombarde , avait peu de partisans dans le conseil. La délibération fut longue et animée. «Et d'ailleurs, disaient quelques membres, n'avons-nous pas eu déjà trop d'archevêques étrangers? Le pays ne manque certes pas d'hommes recommandâmes à plus d'un titre; nous avons Raoul, évèque de Rochester, qui sera Tégal des anciens par son renom, qui surpassera les anciens et les modernes par l'aménité de son caractère. Si Ton regarde à sa naissance, il est de l'illustre race des Normands; si l'on interroge sa vie, elle est irréprochable. Il est le seul dont la piété puisse braver les atteintes de l'envie ; car elle est discrète et modeste. Si l'on recherche ses titres littéraires , il a épuisé toute la science d'Athènes. Exigez -vous de l'éloquence , la parole découle de ses lèvres comme un ruisseau de miel : ajoutez à cela qu'il se distingue par l'élocution pure , élégante, qui est particulière aux gens du Maine , sa patrie (2). » Ces raisons déterminèrent la majorité ; les suffrages lurent pour Raoul , et le roi sanctionna l'avis de ses conseillers. L'élection de Raoul eut lieu le 26 avril M \ ht , aux applaudissements du clergé et du peuple.
Raoul , entré fort jeune au monastère de Saint-Martin de Séez , avait été appelé par ses frères , après dix ans de séjour, au gouvernement de cette abbaye. Les persécutions de Robert de Bellème l'obligèrent à chercher un refuge en Angleterre. Il y vécut longtemps sans emploi, parcourant les monastères ; partout on lui faisait bon accueil ; car l'agrément de son commerce ne le recommandait pas moins que ses bonnes mœurs. Ce n'était pas là toutefois une condition fort honorable; et Raoul, craignant qu'on
(1) Labbe, Concilia, t. X, col. 793. — Mansi, Concilia, t. XXI.
(2) Si eloquenliam exigas, melleo quodam lapsu ex ejus ore fluit oratio : cui accedit genialis loci, id est Cenomanici, accuratus et quasi depexatus sermo. — Wilheltnus Malmesburiensis.
ne le confondît avec une foule de clercs cupides qui après la conquête avaient passé le détroit, recherchait surtout la société de l'archevêque de Cantorbéry, avec lequel il avait eu quelques relations dès sa jeunesse. C'est par la protection de ce prélat qu'il obtint le siège de Rochester. On dit que quelques jours avant la consécration de Raoul , saint Anselme pria le Seigneur de lui manifester par un signe s'il avait cette élection pour agréable , et qu'une voix du ciel lui répondit par ce verset des livres saints : « Ils seront semblables aux anges de Dieu (1). » Raoul ne se montra pas indigne de la haute confiance qu'Anselme lui avait témoignée ; et le choix qui l'appela à remplacer son protecteur sur le siège de Cantorbéry , fut approuvé par tous les fidèles. Le roi d'Angleterre ayant eu dans la suite une assez grave contestation au sujet de ce prélat avec la cour de Rome, Raoul partit pour la ville sainte. 11 ne réussit pas à son gré auprès du Pape; et clans son voyage il fut atteint d'une paralysie, à laquelle il succomba l'an 1J22. Au dire de ses biographes , on ne connaissait en lui aucun défaut , si ce n'est une humeur plus enjouée qu'il ne convenait peut-être chez le primat de l'Église d'Angleterre. On a de Raoul six lettres épiscopales ; et quelques auteurs lui attribuent, mais sans fondement suffisant, un petit nombre d'homélies d'ailleurs perdues (2).
Au commencement de l'an 11 10, Hildebert se rendit à un concile célébré dans l'abbaye de Saint-Renoit-sur-Loire, par le légat Richard, évêque d'Albano. Les archevêques de Sens, de Reims , de Tours et de Rourges s'y trouvaient présents, avec les évèques comprovinciaux et un grand
(1) Matth., xxn, 30.
(2) D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXVIT, n° 77 ; lib. LXXT , no 59; lib. LXXII, no 69; lib. LXXIIl, no 2. - Histoire littéraire de la France, t. X, p. 336-340. — Barth. Hauréau, Histoire littéraire du Maine, t. I, p. 101-104. — Les six lettres de Raoul ont été imprimées dans VHistoria novorum du moine Eadmer, Londres, 1623. — D. Gerberon les a reproduites dans son édition des Œuvres de saint Anselmr, Paris, 1675.
550 HISTOIRE l'i: L'ÉGLISE Dl MANS.
nombre d'abbés. On confirma les droits de plusieurs abbayes , et l'on iit probablement quelques règlements disciplinaires (I).
Le diocèse du Mans jouissait de la paix depuis plusieurs années, lorsque la mort du comte Hélie , arrivée le 14 juillet 1H0, donna occasion à de nouveaux troublée, qui eurent des suites funestes pour notre Église. Animé des plus profonds sentiments de piété pendant toute sa vie , Hélie les fit éclater surtout au moment de sa mort. Il fut assisté dans ses derniers moments par l'évèque Hildebert. Ce prélat composa l'épi taphe du comte, et ensevelit son corps dans l'église abbatiale de la Couture (2). On lui éleva, à gauche de l'autel majeur, un tombeau sur lequel il était représenté en habit de guerre, maillé jusqu'à la plante des pieds, le casque ou pot de fer en tête, avec son écu de forme triangulaire, chargé d'une croix ancrée, la hache d'armes pendante à la ceinture dans un large fourreau (3). Ce tombeau était regardé comme l'un des plus beaux monuments de ce genre; et en 1124 Foulques le Jeune, comte d'Anjou, voulut en avoir un semblable (4). Restauré en 1641 , par les soins de D. Michel Laigneau , prieur de la Couture , ce tombeau a disparu depuis que l'abbaye a été supprimée. Cependant l'inscription composée par le zélé prieur a été posée sur le premier pilier du chœur, à droite (5).
(1) Labbe, Concilia, t. X, col. 766. — Mansi, Concilia, t. XXI. — D. Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXXI , n. 97. — Chronicon saiicti Pétri vivi Senonensis, ad an. 1110. — D. Bouquet, 't. XII, p. 283.
(2) Jura tuens, et pacis amans, maximus armis, Helias, censor scelerum, patronus honesti, Justitia et quidquid in principe mundus adorât Occidit, et pariter pax et decus urbis et orbis Excidit, Helia patrie beu! et rébus adempto.
(3) D. Montfaucon a fait graver ce tombeau dans les Monuments de la monarchie française. Il veut que Técusson ait été ajouté longtemps après la mort d'Hélie.
(4) D. Martène, Thésaurus anecdotor., t. I, col. 356.
(5) Nouveau traite' de diplomatique, t. IV, p. 378.— -VArt de vérifier
HJLDEBEItT. 551
Le comte Hélie a été loué par tous les historiens. « C'était , dit Orderic Vital , un seigneur brave , rempli d'honneur, et aimable par ses vertus sociales. Il était d'une haute taille, d'une force extraordinaire, nerveux, et sans embonpoint. Il avait le visage basané, la barbe hérissée , et les cheveux tondus comme un prêtre. Il parlait avec agrément et facilité. Les gens tranquilles et soumis n'avaient qu'à se louer de sa douceur; mais il traitait rudement les brouillons et les rebelles. Il observait et faisait observer rigoureusement les lois de la justice. Pénétré de la crainte de Dieu, il pratiquait avec ferveur tous les exercices de la religion. Sa piété tendre et affectueuse lui faisait souvent verser des larmes dans la prière. Il jeûnait fréquemment, et passait régulièrement tous les vendredis sans manger. Les églises trouvèrent en lui un zélé défenseur, et les pauvres un père charitable (1). » Le comte Hélie avait un frère nommé Hénoc , qui se consacra à Dieu dans l'abbaye de la Couture, sous l'abbé Juhel, et en faveur duquel il fit donation à ce monastère , vers l'an 1092 , de la terre du Liminier et de la métairie de Boitfart (2). L'abbaye de Saint-Vincent et les autres monastères du Maine ressentirent les elï'ets de sa pieuse munificence, qui s'étendit même sur les cloîtres des provinces voisines , en particulier sur Saint-Aubin d'Angers, Saint-Martin de Séez et le Mont-Saint-Michel. Beaucoup de simples églises paroissiales eurent part à ses largesses. Il donna à tous les curés du Passais le droit de faire paître leurs porcs dans les forêts de Passais et d'Andaine. Aussi, après sa mort, tous les
les dates, t. XIII, p. 100. — Rcnouard , Essais historiques sur le Maine, t. 1 , p. 249. — Pcsche, Dictionnaire de la Sarthe, t. III, p. 347. — Richelct, le Mans ancien et moderne, p. 108.
(1) Orderic Vital, Historia ecclesiastica, lib. X, p. 7G9. — D. Bouquet, t. XII, p. 639 et 671.
(2) Medictariam de Boiffart et terram de Liminario monasterio de Gultura dédit cornes Helias pro monachatu Enoch fratris sui. — Historia Culturœ, Ms. — D. d'Achcry, Spvïlef/ium , t. VII, p. 190. — Gauvin , Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 64.
552 HISTOIRE U£ l/ÉGLTSi: DU MANS.
curés furent obligés de se rendre chaque année à l'abbaye de la Couture; pour prendre part à la célébration de l'anniversaire de ce généreux comte , le mercredi de la Pentecôte. Cette coutume se pratiquait encore à la fin du xive siècle (1).
Le chapitre de l'église cathédrale faisait également mémoire du comte Hélie le 14 juillet. Le Nécrologe rappelle qu'au commencement de son consulat , ce seigneur confirma au chapitre tous les droits que Hugues , fils de Geoffroy Martel, avait remis entre les mains de l'évéque Hoël , comme indemnité des pertes qu'avait encourues l'Église, et des injures personnelles que ce prélat avait souffertes , pendant les troubles précédents. En vertu de cette donation , le cloître des chanoines , les maisons épiscopales, le bourg de Coulaines , toutes les terres des chanoines dans l'étendue entière du comté du Maine demeuraient exempts de toutes coutume, exaction, diablage ou droit qui se levait sur les blés après la moisson, sauf les amendes pour l'incendie et le rapt. Le comte Hélie ratifia aussi les dons que son beau-père, Gervais de Château-du-Loir, avait faits à saint Julien , sur la terre des évêques et des chanoines qui est au delà de l'Huisne. Lorsque l'on commença à reconstruire l'église cathédrale, comme nous allons le rapporter, Hélie contribua pour la somme énorme de cent quarante-sept pièces d'or. A la persuasion de Hildebert , il donna encore un reliquaire (2) d'or et d'argent; eniin, à sa mort, il légua à la cathédrale une coupe d'or très -pur, du poids de quarante-huit onces, pour en faire une croix, deux marcs d'argent pour un encensoir, et cinq marcs d'argent pour les chanoines. Par une juste reconnaissance, le chapitre célébrait tous les ans l'anniversaire de ce prince (3).
(1) Pièces justificatives, n<> LV.
(2) Lectum.'
(3) Martyrologium capituli Cenom. , V idus jul. , fol. 100. — Iri Adventu corporis sauctse Scbolasticae , cum parte corporis sancti Benedicli,
La veuve du comte Hélie, Agnès, fille de Guy Geoffroy, comte de Poitiers, mariée d'abord à Alphonse, roi de Castille et de Léon, et répudiée par lui, prit la résolution de se consacrer à Dieu dans la vie du cloître aussitôt après la mort de son second mari, dont elle n'avait pas eu d'enfants. Hildebert s'empressa de féliciter la princesse sur sa résolution; il l'appelle une servante et une fille de Jésus- Christ; il.la loue de ce qu'au lieu d'aller visiter les lieux saints, comme elle en avait eu d'abord le désir, elle s'est consacrée à Dieu dans un monastère. Il lui dit , à ce sujet, que ce n'est pas en visitant le tombeau du Sauveur que nous devenons ses disciples, mais en portant sa croix (1).
La mort du comte Hé lie entraîna un déluge de maux sur le diocèse du Mans. Foulques le Jeune, comte d'Anjou, qui avait épousé Eremburge, fille et héritière d'Hélie (2) 9 fit hommage à Louis le Gros , roi de France , pour le comté du Maine ; Henri Ier, roi d'Angleterre, lui déclara la guerre à ce sujet, et entra dans notre province à main armée pour contraindre Foulques à le reconnaître pour son suzerain (3). Le comte d'Anjou venait d'ailleurs de donner retraite au jeune et infortuné Guillaume Cliton , fils de Robert de Normandie , et à l'instigation d'Amaury de Montfort, son oncle, il cherchait de tout son pouvoir à nuire au roi d'Angleterre (4). Le succès de la guerre fut d'abord heureux pour le nouveau comte du Maine , mais funeste pour l'Église du Mans et pour son évêque. Rotrou, comte du Perche et seigneur de Nogent-le-Rotrou , se
(1) Lib. I , epist. v. — Cfr. les notes de D. Beaugendre , loc. cit. — Alfred, Annales Ecclesiœ anglicanœ, t. IV, ad an. 1125 , n° 23. — Histoire littéraire de la France , t. XI , p. 282. — Du Pin , Bibliothèque , xii* siècle, p. 495.
(2) Aremburgis , Heremburgis , Guiburgis , Ercnentrudis , Sibyllis , Arengardis, née du comte Hélie et de sa première femme Mathilde de Château-du-Loir.
(3) Robert Du Mont.
(4) Orderic Vital, Hùtoria ecclesiastira,\\h. XI, p. 840.— D. Bouquet, t. XII, p. 709.
$54 histoire de l'église lu mans.
déclara pour le duc de Normandie , sou suzerain, et prit les armes contre Foulques. Le comte du Perche était un riche seigneur, cpii s'était fort distingué par sa bravoure dans la Palestine , et qui, à en juger par les fondations qu'il a faites , avait beaucoup de piété (1). Mais il avait plus de valeur que de forces réelles, et dans un combat qu'il livra au comte d'Anjou, il fut fait prisonnier et enfermé dans la tour du Mans. Lorsqu'il se vit.entre les mains de ses ennemis, exposé à perdre la vie dans une prison, il parut songer à mettre ordre aux affaires de sa conscience. Il fit appeler Hildebert, se confessa à lui , fit son testament en faveur des Églises, et le remit à notre prélat en le conjurant avec de fortes instances de le porter lui-même à la comtesse Béatrix , sa mère , afin qu'il fût ponctuellement exécuté. Le prélat s'acquitta fidèlement de la commission, et il se rendit à Nogent-le-Rotrou , où la comtesse le reçut avec de grandes démonstrations de politesse , et lui donna le baiser d'usage (2). Le lendemain Hildebert fut arrêté , jeté en prison et dépouillé de tout ce qu'il avait. Le doyen Hugues et Fulcard, chantre de l'Église du Mans, qui avaient accompagné le prélat, partagèrent ses fers , parce que Humbert Chevreau , sénéchal du Perche , soupçonnait ces deux chanoines d'être cause de l'emprisonnement du comte. La comtesse les fit conduire dans la prison publique de Mortagne , où on leur fit subir les plus indignes traitements, en représailles de ceux qu'endurait au Mans le comte Rotrou. Yves de Chartres, qui se trouvait sur les lieux (à Nogent, où la comtesse faisait sa résidence ordinaire ) , fit tous ses efforts pour obtenir la liberté de notre prélat. Mais ni ses prières, ni ses larmes, ni l'excommunication même , ne firent impression sur l'esprit d'Humbert , principal auteur de cet
(1) L'Art de vérifier les dates, t. XIII , p. 176 et suiv.
(2) Au moyen âge, le salut habituel pour les femmes comme pour les hommes, était le baiser; c'est pour cela que saint Bernard l'interdit aux chevaliers du Temple. Gantu , Histoire universelle, t. X , p. 106.
H1LDEBERT. 555
attentat, qui fût également inflexible aux sollicitations des abbés, des religieux et d'un anachorète vénéré de tout le monde , qui n'est autre sans doute que saint Bernard de Tyron. Cet illustre solitaire avait de grandes obligations à Hildebert et à Rotrou ; c'était par les libéralités du comte , dont il avait prédit la captivité et la délivrance (1), qu'il venait de fonder l'abbaye de Tyron.
Hildebert, qui ne s'était pas attendu à une pareille récompense de sa charité, écrivit de sa prison une lettre circulaire dont voici la suscription : « A tous les évoques , à tous les prêtres et à tous les enfants de l'Église , Hildebert, évêque du Mans et prisonnier de Jésus-Christ, salut. Heureux ceux qui souffrent sans l'avoir mérité ! car c'est un grand bonheur dans l'adversité que d'être innocent lorsqu'on passe pour coupable : c'est ce qui fait que je me glorifie dans mes fers; et la cause de ma captivité me la rend douce. Que mes coévêques et mes amis l'apprennent, cette cause, afin qu'ils prient pour moi le Seigneur, pour lequel je souffre. Vive Dieu! vive son Fils et FEsprit-Saint de l'un et de l'autre ! Je ne dirai que la vérité. » Hildebert continue en rapportant les circonstances de son arrestation ; puis il ajoute , après avoir retracé les efforts tentés par les religieux du voisinage pour le délivrer : « Enfin, dit-il, on eut recours à Rotrou, et on lui représenta ma captivité et son ignominie. 11 répondit avec un cœur double, en mandant qu'on me mit en liberté; et afin de persuader qu'il parlait sincèrement, il envoya à sa mère une partie de ses cheveux, qu'il s'était coupés , lui disant qu'Humbert lui avait fait une aussi grande injure que s'il l'avait entièrement tondu. Mais rien ne toucha Humbert. J'ai donc recours à vous, mes chers frères et coévêques, vous qui êtes mes amis et ceux de Dieu. Je vous conjure de prier pour moi et de compatir à mes maux, car je ne veux pas qu'on traite de ma rançon. Racheté une fois par le sang de Jésus-Christ, je ne demande point qu'on me rachète une
(1) D.Mabillon, Annales 0. S. B., lib. LXXI, n°* 111 et 113.
556 HTSTOTRE DE i/ÉGLlSE DU MANS.
seconde fois. Ce sang est ma rançon. Ce serait donner atteinte à la liberté de L'Église que de procurer la mienne par cette voie. Je ne fais pas assez de cas d'une vie qui dure si peu, pour l'aimer et me la conserver à prix d'argent. J'aime mieux la voir en danger, que de fouler aux pieds la liberté commune pour sa conservation. Que ma mort soit avantageuse à mon Église, à laquelle j'ai été inutile pendant que je l'ai gouvernée. 11 est d'un évèque, sinon de vivre, du moins de mourir pour tous (I). »
Hildebert écrivit encore sur sa détention une lettre particulière à l'évêque de Séez', Serlon d'Orgères (2) , dans le diocèse duquel il se trouvait alors, étant dans la prison de Mortagne. 11 s'y plaint pathétiquement de ce que le prélat n'était pas venu le consoler dans sa prison. Il le prie de lui rendre une visite, non en personne, mais par l'alfection de la charité et par ses prières. Ce sera, dit-il, lui rendre visite que de prendre part à son affliction, en priant pour lui et en frappant, à l'exemple de saint Pierre, qui coupa l'oreille de Malchus, celui qui persécute Jésus-Christ dans sa personne , c'est-à-dire en excommuniant Humbert Capréolus, ce maître d'hôtel de Rotrou qui le retenait en prison. Il emploie toute son éloquence pour y engager l'évêque de Séez. Après une longue allégorie sur les deux glaives des disciples de Jésus-Christ, dont l'un est entre les mains du prince, et l'autre dans celles du pontife, qui doit s'en servir quand il est nécessaire, il ajoute que puisque le roi ne tire pas pour sa délivrance le glaive qu'il porte, l'évêque doit tirer celui qui lui est confié. « Vous le portez en vain, dit-il, si vous ne coupez et ne livrez à Satan cet enfant de la mort (3). »
Toutes les tentatives faites par Hildebert et ses amis n'amenèrent aucun résultat. Mais quoique le comte Foulques le Jeune eût presque constamment vu ses armes
(1) Lib. II, epist. xvn. — D. Bouquet, t. XII, p. 547; t. XV, p. 317 et 318. — Hebert-Duperron , De vener. Hildeberti vita et scriptis, p. 37.
(2) Gallia ckri$tiana> t. X,col. 684.
(3) Lib. II , epist. xvnt.
couronnées du succès dans cette guerre, il se trouva contraint de faire la paix, lorsque Robert de Bellême, son principal appui, fut tombé entre les mains du roi d'Angleterre. Foulques alla trouver le monarque anglais, Fan 1113, la première semaine de carême, en un lieu nommé Petra Peculata; là il lui fit hommage pour son comté du Maine, et, afin de cimenter Ja paix, il promit sa fille Mathilde en mariage à Guillaume Adelin, fils de Henri. Hildebert recouvra alors la liberté, dont il était privé depuis deux à trois ans (I).
Du fond de sa prison , Hildebert n'avait pas perdu un instant de vue les grands intérêts de l'Église, violemment attaquée alors par l'empereur Henri V. Depuis longtemps elle combattait pour arracher les évêques au servage de la féodalité, et conquérir la liberté des élections ecclésiastiques. « Il le faut, avait dit saint Grégoire VII, quelque dommage qu'en souffre la féodalité ; d'ailleurs ce n'est pas une innovation, ce n'est qu'un des plus anciens droits de l'Église. » Cette parole fit loi, et la Papauté combattit généreusement pour obtenir le but fixé par le concile de Rome de 1075, «que quiconque accepterait de la main d'un laïque un évêché, une abbaye ou même une fonction ecclésiastique inférieure, serait déposé; et que tout prince qui donnerait l'investiture de pareille dignité serait exclu de la communion de l'Église. » Le Siège Apostolique était alors occupé par Paschal II , aussi actif que Grégoire VII , mais moins ferme et connaissant moins la société. Henri V', empereur d'Allemagne , sut tromper ce Pontife trop indulgent, par une conduite équivoque. Il continuait cependant toujours à investir, par la crosse et l'anneau, les évêques et
(1) Rerum Gallic. et Franc, scriptores, t. XV, p. 317 (a).— D. Briant, Cenomania , le P. Longueval, liv. XXIII, à Tan 1109, et Y Art de vérifier les dates, t. XIII, p. 178, rapportent aussi la délivrance de Hildebert au traité de 1113 ; nous préférons ce sentiment à celui adopté par V Histoire littéraire de la France , t. XI , p. 208 , et suivi par beaucoup d'autres , qui la rapportent au traité de 1114, entre Louis le Gros, roi de France, et le roi d'Angleterre.
les abbés, et à violer, en d'autres points encore, les canons des conciles. Le Pape publia divers décrets relatifs à la liberté des élections; il excita ainsi l'irritation de Henri qui, à la tête d'une armée, marcha sur l'Italie, afin d'y terminer la querelle (1110). Le Pontife, cédant en partie aux menaces de l'empereur, consentit à ce que l'Église renonçât aux biens temporels , si le prince se désistait de l'investiture.
Paschal préférait voir l'Église pauvre et libre plutôt que riche et asservie. On attaqua vivement le Pontife, et l'on taxa son accommodement de sacrilège; cette opposition lit revenir Paschal sur son décret, quoiqu'il eût été une des conditions du couronnement de l'empereur; celui-ci, de son côté, ne voulut plus renoncer, comme il l'avait promis, aux investitures, et prétendit être couronné sans aucune condition. N'ayant pu l'obtenir du Pape, il l'emmena prisonnier ainsi que plusieurs cardinaux (1).
La conduite du Pape fut envisagée de différentes manières par les prélats. Hildebert fit paraître à cette occasion son tendre attachement pour le Saint-Siège. Dès qu'il eut appris que Paschal était prisonnier, i! écrivit en ces termes à l'un de ses amis : « Que les yeux de ceux que la charité rend sensibles à la douleur de leur chef se répandent en larmes La pourpre des martyrs orne encore l'Église dans sa
vieillesse. La fureur des persécuteurs reparait, et par la mort précieuse des enfants de Dieu, elle semble vouloir éteindre lès restes du monde. Piome et le Siège Apostolique sont en
proie au pillage des Allemands Le Pape est conduit en
captivité, et le diadème pontifical est foulé aux pieds des méchants; la chaire de sainteté, à laquelle toutes les
nations étaient soumises, est renversée Notre tête est
tranchée; et les autres membres du corps ne se dessèchent point de douleur! Le général de l'armée de Jésus-Christ est prisonnier; comment le soldat tiendra-t-il ferme? Bon Jésus, où est la vérité de votre promesse , si vous ne demeurez
(1) Baronius, Annales ecclesiastici , ad ann. 1111 , n° 2 et scq. — D. Mabillon, Annales 0. S. B.,Y\b. LXXIl, nos 1, 2, 3, 21, 22, 23 et 24.
pas éternellement avec votre Église; de quoi aura servi votre prière, si la foi de Pierre vient à défaillir? Confirmez, Seigneur, confirmez la foi de votre Église, pour laquelle vous avez prié. »
Hildebert, parlant de l'empereur Henri dans la même lettre, dit que ce prince a rendu son nom fameux par deux grands prodiges, ou plutôt par deux grands crimes, qu'on n'a jamais vus réunis qu'en lui seul. « Car, ajoute-t-il, où trouver quelque autre qui ait fait prisonnier, et son père spirituel, et son père selon la chair? Heureux le Pape Paschal, qui a si dignement gouverné le Siège Apostolique, qu'il a mérité de souffrir comme les Apôtres! On n'est pas membre d'un tel chef, on n'est pas fils d'un tel père, quand on ne souffre pas avec lui , et qu'on ne ressent pas les outrages qui lui sont faits (1). »
Notre saint évêque semblait oublier sa propre captivité pour donner tout son intérêt aux douleurs de l'Église affligée dans son chef. Ayant appris que plusieurs catholiques se soulevaient contre le Pape Paschal, au sujet des investitures qu'il avait enfin accordées, il écrivit une apologie pour la défense du Souverain Pontife. Après avoir donné de grandes louanges à Paschal , il ajoute : « Mais comme le monde n'est que malice, et qu'il y a des esprits envieux et des cœurs pleins d'amertume, on ne manquera pas de me dire : Vous élevez jusqu'au ciel celui que nous avons vu trembler avant le combat, se rendre plutôt que de donner son sang, faire un traité honteux avec l'ennemi, déserter, quitter les armes et aller se cacher. Le courageux athlète qui ne sait ni combattre, ni vaincre ! Tachons de confondre les ennemis de la justice qui tiennent ces discours. Si le Pape Paschal s'est livré aux impies pour la justice et pour l'Église, s'il a présenté sa tête au glaive, qu'a-t-il pu faire de plus saint et de plus courageux? A-t-on jamais accusé un capitaine de lâcheté parce qu'il s'est exposé aux coups pour ses soldats? Si le Pape a cédé dans la suite, s'il
(1) Lib. Il, epist. xxi, col. 107-109.
5t>0 HISTOIRE DE L ÉGLISE DU .MANS.
a paru fuir afin d'arrêter la main levée pour frapper ses sujets; s'il a suspendu ses coups, en accordant ce qu'on demandait, en faisant une trêve jusqu'à ce qu'il eût réparé les murs de la ville et dressé ses machines , qu'y a-t-il de plus prudent? » Hildebert Joue ensuite Paschal de ce qu'ayant voulu renoncer au Souverain Pontificat, il n'était remonté sur son siège qu'après y avoir été contraint par les prières et les larmes du clergé et du peuple romain. Touchant les investitures accordées par Paschal, il dit « qu'il est de la prudence de celui qui gouverne de porter ou d'abroger les lois selon les conjonctures; que nous devons interpréter en bonne part ce que font les supérieurs, lorsque nous ne savons pas leurs raisons; que ce n'est point aux brebis à reprendre le pasteur; qu'après tout, le Pape Paschal a annulé, dès qu'il a été libre, ce qu'il avait fait par force dans les fers; qu'enfin il avait paru comme un athlète qui, après avoir reçu quelques blessures, retourne au combat avec plus de courage et plus de précaution (1).»
L'évêque du Mans , qui gémissait sur les malheurs de l'Église Romaine, avait à pleurer sur les maux qu'endurait son propre troupeau, que la famine visita à la même époque (2). En même temps (1112), le doyen du chapitre, Geoffroy, qui avait été le compétiteur de Hildebert pour l'évêché du Mans, fut élevé sur le siège métropolitain de Rouen. Geoffroy était Breton; il eut un frère nommé Judicaël , évêque d'Aleth. Il était savant , éloquent et zélé pour la vraie doctrine; son mérite et sa vertu, ou selon d'autres l'avantage de son extraction noble, lui obtinrent la dignité de doyen du chapitre du Mans. Dès ce temps-là, il fut uni avec Yves de Chartres (3) et il jouit dans notre diocèse d'une singulière considération. Le comte Hélie voulut le faire asseoir sur la chaire de saint Julien après la mort d'Hoël, comme nous l'avons rapporté. Par l'entremise
(1) Lib. II, epist. xxn, col. 109-114.
(2) Labbe , Biblioth. manusc, t. I , p. 289.
(3) Divi Yvonis Carnot. epist., lu.
HiLDEBERT. obi
de ce prince, et aussi par son mérite personnel, Geoffroy s'avança dans Ja faveur de Henri Ier, roi d'Angleterre. Après la mort de Guillaume-Belle-Ame, le monarque le fit venir en Angleterre, et le nomma à l'archevêché de Rouen. Il entra fort avant dans les querelles entre les rois de France et d'Angleterre. Toutefois ces occupations ne lui firent pas oublier les soins qu'il devait à son Église; il travailla beaucoup pour maintenir la discipline, et surtout pour exclure le concubinage de son clergé. Ces bonnes qualités lui méritèrent cle plus en plus l'amitié de l'évèque de Chartres, qui écrivit en sa laveur au Pape, au moment où Geoffroy voulut entreprendre le voyage de Rome (1). Avant sa mort, il donna tous ses biens aux Églises et aux pauvres, et dans le poste élevé qu'il occupait, iln'oublia pas l'Église du Mans. Orderic Vital et les autres historiens lui ont accordé de justes éloges; il est seulement à regretter que les qualités de ce prélat aient été un peu ternies par une vivacité excessive et une humeur trop altière , qui l'engagèrent dans plusieurs fausses démarches (2).
Rendu eniin à la liberté , Hildebert s'empressa de travailler avec son ardeur accoutumée à tout ce qui pouvait procurer l'avantage de l'Église. Dès l'année il!4, il se rendit à Tours , et étant venu à Marmoutier pour y honorer saint Martin , il donna à cette abbaye l'Église de Villiers- Charlemagne, avec tous ses revenus. Il fît ce don du consentement du chapitre , et dans le but de cimenter l'union étroite qui existait de tout temps entre l'Église du Mans et l'abbaye de Marmoutier. Peu de temps après, un puissant seigneur nommé Chotard et Théoquise son épouse, en expiation de leurs péchés, donnèrent au monastère la
(1) Divi YvonisCarnot. epist., ccliv.
(2) Orderic Vital , Historia ecclcs. , lib. X et XIII. — D. Mabillon , Annales 0. S. R.} lib. LXXI, n° 109, etpassim. — Callia christiana, t. XI, col. 41 et 42.— D. Pommcray, Histoire des archevêques de Rouen, p. 301-312.— Histoire littéraire de la France, t. XI , p. 621. — Faillie, Histoire de l'Église métropolitaine de Rouen , t. I , p. 349-365. — D. Bouquet, t. XII, p. 671, 775, 784 , et passim.
$62 HISTOIRE DE L'ÉGLISE Dl .MANS.
moitié de cette église qu'ils prétendaient leur appartenir, avec toutes les dîmes et quelques autres biens. Telle fut
l'origine du prieuré de Sami-Marliii de \ dliers-Cbarlcmagne, qui fut longtemps conventuel et d'un revenu considérable, A la fin il était réuni à L'office du sacristain de l'abbaye (1).
Vers le même temps, l'évêque du Mans se Uouwiit dans le chapitre de l'abbaye de Saint-Gildas avec Guillaume, évoque de Poitiers, Renaud Dos Vvr<, évéque d'Angers, et plusieurs dignitaires des Égliseë voisines (?). Peu de jours après cette réunion, Hildebert se rendit au concile de Charroux, que présida le légat Gérard , é\ê<jue d'Angoulême (3).
En 1117, on retrouve notre prélat dans l'abbaye de Tulle avec Renaud Des Prés, évéque d'Angers; ils y furent accueillis par Eubolus de Turenne (i). L'année suivante, 11 18, Hildebert se rendit à un concile nombreux réuni à Angoulême, sous la présidence de Gérard, évèque de cette Église et légat du Saint-Siège. On y traita diverses questions de droits et d'intérêts privés, objets de contestation entre les Églises et les évoques (5). Notre prélat assista encore dans la môme année à un autre concile réuni à Poitiers, sous la présidence du légat (6). Eniiu, à quelques mois de là, Hildebert se trouva présent à une assemblée très-nombreuse à Argentan, en la cour du roi
(1) D. Martène , Histoire de l'abbaye de Marmoutier , iMs., part. 1 , t. I , p. 622. — Aud. Salmon , Chroniques de Touraine , p. 394. — Baluze, Miscellanea, t. VII , p. 202. — Le Paige, t. II, p. 581.— Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 226, 552. — Plusieurs pièces manuscrites du cabinet de M. La Beauluère.
(2) Pavillon , Histoire du bienheureux Robert d'Arbrissel.
(3) D'autres rapportent ce concile à Tannée 1115. — D. Martène , Thésaurus aneçdot., t. IV, col. 133-136.
(4) Gallia christiana, t. II, col. 665.
(5) Labbe, Concilia, t. X.— Pavillon, Histoire du bienheureux Robert d'Arbrissel, p. 556. t- Le Gallia christ iana (nova), t. II, col. 1114, met ce concile en 1117.
(G) D. U&hiUon , Annales 0. S U., lib. LXXUI , iium. 17.
IIILHEBKHI. 563
d'Angleterre (1). On sait que Hiidebert vécut toujours dans une parfaite intelligence avec le roi Henri Ier , et qu'il entra assez avant dans la familiarité de ce prince , ainsi que le témoignent les lettres qu'il lui écrivit (2).
Le zèle de Hiidebert le porta à se rendre au concile qui s'ouvrit le 20 octobre 1119 , dans la cathédrale de Reims. Le Pape Calixte II le présidait en personne; le roi de France, beaucoup de cardinaux , d'évèques et d'abbés s'y trouvaient présents; on s'y occupa à terminer des points en litige entre diverses Églises; on excommunia l'empereur Henri V , et on promulgua deux canons contre la simonie et les investitures laïques. Hiidebert se fit remarquer dans cette assemblée ; il ne s'y éleva cependant pas à la considération à laquelle parvinrent Gérard d'Angoulême, Atton de Viviers , Geoffroy de Ghartres et Guillaume de Champeaux, évéque de Chàlons-sur-Marne (3).
Avant de quitter la ville de Reims, le Souverain Pontife donna une marque éclatante de l'intérêt qu'il portait à l'Église du Mans. Instruit des heureux fruits que la parole de saint Vital de Mortain et de ses compagnons produisait dans le diocèse, il adressa à notre évêque et aux seigneurs de Mayenne et de Saint-Hilaire une lettre dans laquelle il les exhorte à favoriser de tout leur pouvoir cet illustre solitaire et ses disciples (4). Ces exhortations du Pontife contribuèrent sans doute à augmenter les libéralités des seigneurs manceaux envers l'abbaye de Savigny. Le diocèse du Mans venait d'ailleurs de faire deux pertes considérables par la mort des bienheureux Robert d'Arbrissel et Bernard de Tyron , appelés au ciel l'année précédente (5). Déjà les religieux de Savigny étaient si nombreux , et en
(1) Gallia christiana, t. XI , Instrum., col. 111.
(2) Lib. II, epist. xlvi; lib. III, epist. xm.
(3) Labbe , Concilia, t. X, col. 865.
(4) D. Martène, Amplis*, collect., t. I , col. G59. - Hélyot, Histoire des ordres monastiques et religieux, t. VI , p. 111.
(5) D. Mabillon, Annnles 0. S. \i.} lib. LXXIII, n« 17, 5-2.— HYI\of. loc. ril., p. 11C.
:>C>'i HISTOIRE DE L ÉGLISE DU MANS.
même temps la pauvreté y était si extrême, que le saint fondateur fut obligé de les distribuer par colonies dans toutes les forêts et les landes du voisinage. On remarqua que le plus grand nombre s'établit dans le diocèse du Mans, surtout dans le Bas-Maine (1). Hildebert ne manqua pas de seconder les intentions du Souverain Pontife en favorisant les disciples de saint Vital dans le diocèse; et vers la même époque il assista, avec quatre autres évêques, à la dédicace de la basilique abbatiale de Savigny (2).
Le II janvier de l'année suivante, \\ 20, notre prélat prit part à un acte solennel par lequel Geoffroy , évèque de Chartres, établit un collège de chanoines réguliers dans l'église de Saint-Maurice de la même ville. L'acte fut signé dans un chapitre générai de l'abbaye de Sainte-Marie (3).
Peu de temps après une solennité beaucoup plus imposante réunissait au Mans un grand nombre de prélats. Les désordres des guerres entre les princes, et même entre les seigneurs de la province , n'avaient pas empêché les Manceaux de continuer la construction de leur cathédrale. Hildebert ayant hâte de voir ce bel édifice consacré à Dieu, n'attendit pas que les travaux fussent entièrement terminés pour en célébrer la dédicace. Cette cérémonie eut lieu le dimanche de Foctave de Pâques de Fan 1 120 , jour auquel se rencontraient cette année les Grandes Litanies. Cette église fut dédiée sous le patronage de la sainte "Vierge, des saints martyrs Gervais et Protais, et de saint Julien confesseur (4). Deux archevêques, trois évêques et nombre d'abbés y assistaient, avec une foule de dignitaires ecclésiastiques de la province et des diocèses voisins. Le comte Foulques le Jeune et Éremburge sa femme s'y
(1) Acta Sanctorum, addiem XXoctobris, de sancto Serlone, n° 32. (8) -Ibidem, n° 13.
(3) Gallia christiana, t. VIII , Instrum., col. 320.
(4) In honore et nomine sanctœ et gloriosa? , semperque virginis Mariœ et beatorum martyrum Gervasii et Protasii,et piissimi confessons Juliani. — D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 321. — Cfr. Officia propria insignis Ecclesiœ Cenomanensis , 1854, p. 55 et 56.
HTLDEBERT. $&h
étaient également rendus avec une nombreuse suite de bai-ons, de chevaliers, et un peuple immense. Guilbert , métropolitain de la province de Tours , consacra l'autel majeur en l'honneur du Sauveur, de Notre-Dame, et des saints martyrs Gervais et Protais. Geoffroy , archevêque de Rouen, que l'on a vu naguère doyen de l'Église du Mans, fit la consécration de l'autel du sépulcre de Saint-Julien, c'est-à-dire de l'autel où reposaient les reliques du saint apôtre du Maine. Pour Hildebert , il dédia l'autel de Notre- Dame du Chevet (1), en l'honneur de la Mère de Dieu et de tous les Saints. Marbode, évêque de Rennes, quoique accablé de vieillesse et presque entièrement privé de la vue, voulut donner à notre Église et à notre prélat une marque de sympathie, et accomplit la consécration de l'autel de Saint-Pierre et Saint-Paul et de tous les apôtres, situé dans le côté droit de l'Église. Enfin Renaud de Martigné , évêque d'Angers, consacra l'autel du Crucifix. Toutes ces consécrations se firent simultanément , selon les prescriptions rituelles (2).
On assure que Hildebert était un très-habile architecte, et que, aidé des conseils du moine Jean de Vendôme, il dirigea lui-même les travaux de i'édilice (3). Quoi qu'il en soit, les occupations multipliées de la charge pastorale ne permettent guère d'attribuer à Hildebert une part principale dans la conduite des travaux de la cathédrale. Le moine Jean pouvait mener à lui seul cette œuvre importante ; et le Maine ne manquait pas de religieux ou de prêtres séculiers en état de la diriger. On sait, en effet, que ce ne fut que dans le cours du siècle suivant que l'on commença à confier à des laïques la construction des églises. Plusieurs portions de la nef actuelle de notre
(1) Noster sane Hildebertus consecravit altarc quod est in supc-
riori et digniori crypta D. Mabillon, Vetera analecta, t, III, p. 320.
(2) D. Mabillon, loc. cit. — D. Bouquet, t. XII, p. 551.
(3) Godard, Cours d'archéologie sacrée, p. 216. -- Charma, Notice biographique, litt. et phil. sur Lan franc, p. 159. — Hébert Dnperron, De vm. W1(lpf,prti vit a. p. 77, 82 et 1»',9.
506 HISTOIRE DE L^ÔtMÊ DU MANS.
église cathédrale peuvent se rapporter à l'édifice élevé au temps de Hildebert; mais la partie la plus remarquable qui date de cette époque est le portail latéral, chef-d'œuvre de l'architecture romane au moment où l'ogive commençait à s'établir dans notre province. On reconnaît dans les sculptures qui le décorent comme trois pages de l'Histoire sainte se rapportant à la personne du Sauveur. Dans Tintérieur de la nef, on retrouve tous les caractères archi tectoniques qui se remarquent à l'extérieur, et qui désignent la dernière époque du style latin. Les chapiteaux des colonnes et des piliers surtout sont remarquables : ornés de feuillages divers, de figures monstrueuses et imaginaires, de harpies, de tigres, de griffons, de serpents, de colombes buvant dans un calice, ils reproduisent la plupart de ces scènes historiques ou symboliques par lesquelles les artistes antérieurs à l'âge où domina l'ogive aimaient à figurer les dogmes de la foi chrétienne, soit en empruntant des images aux traditions ecclésiastiques ou juives , soit en s'inspirant des souvenirs païens ou orientaux. La partie inférieure de la grosse tour paraît être de la même époque que la nef; mais le portail principal remonte peut-être à une époque antérieure. On remarque sur l'un et sur l'autre des figures allégoriques qui semblent remonter à une époque moins avancée de la statuaire.
La construction de l'église cathédrale ne fut pas un fait isolé dans notre diocèse; on retrouve encore en plusieurs endroits des traces des constructions que la piété de nos pères éleva alors en l'honneur de Dieu et des Saints. De l'épiscopat de Vulgrin à celui de Hildebert , l'architecture religieuse parcourut dans le Maine l'une de ses plus brillantes périodes. Il est peu de province en France où les églises romanes soient aussi multipliées (1); toutefois le Bas-Maine est beaucoup moins riche en monuments religieux de cette époque que la partie plus voisine du Mans (2).
(I) Richard, Guide du voyageur dans la France monumentale, p. 561. -(2) Ibidem, p. 584.
HTLDERERT. 567
Peut-être doit -on attribuer cette pénurie aux ravages des guerres; cependant on trouve encore clans le département de la Mayenne quelques églises qui datent de cette époque, telles que Saint-Martin de Laval, Notre-Dame d'Avesnières, Saint-Pierre-de-la-Poterie, Notre-Dame de Mayenne, Saint- Sulpice de Grenoux, Notre-Dame de Bais, la chapelle de Saint-Crespin d'Évron et une partie de l'église abbatiale , la chapelle, de Montaigu à Hambers, Saint-Front de Mézangers, Saint-Thuribe d'Assé-le-Béranger , Saint-Martin d'Aron , Saint- Martin de Deux-Évailles, Saint -Georgessur-Erve, Saint-Georges-de-Gesnes, Saint-Pierre d'Épineule-Seguin. Un grand nombre d'autres églises du Bas-Maine présentent des parties plus ou moins considérables dont la structure remonte évidemment du xe au xne siècle ; mais presque toutes ont été gravement modifiées par des reconstructions. Le plus grand nombre de ces églises était décoré de peintures murales dont on retrouve de temps en temps des fragments malheureusement défigurés par de prétendues améliorations des temps modernes , comme à Ambrières, Commer, Saint-Ouen-des- Valions , Saint-Crespin d'Évron. Les fresques qui décorent si richement l'église du prieuré de Saint-Gilles de Montoire n'ont pas subi les mêmes dégradations, et peuvent donner une idée du talent de nos artistes à cette époque (1). Les édifices du xie siècle offrent encore quelques autres particularités sur lesquelles nous ne nous étendrons pas ici, de peur de dépasser les bornés de cet ouvrage ; il nous suffira de remarquer que ces églises sont généralement assez petites , et seraient insuffisantes pour les besoins de la population actuelle; cependant il est constaté d'autre part que les églises de ces temps-là étaient aussi remplies d'autels , de tombeaux, de meubles servant pour le culte ou pour l'ornementation, qu'elles sont vides et nues aujourd'hui. ïl est pareillement constaté que la population de notre pays était à peu près
(1) M. de Péligny en a donné des vues très-intéressantes dans son Histoire archéologique du Vendomois.
568 HISTOIRE 1>K l'ÉaUBE DU MANS.
Ja même alors (jue de notre temps; comment donc ce*
temples pouvaient-ils se trouver en rapport avec les besoins des fidèles si zélés de notre province? La difficulté sera résolue quand on se rappellera le grand nombre des prêtres, et surtout les monastères, les chapitres, les ermitages qui se rencontraient dans presque toutes les paroisses. On peut remarquer que la plupart des églises de cette période qui ont survécu aux ravages du temps, celles qui paraissent avoir été construites dans des conditions plus avantageuses de solidité et de grandeur, étaient alors sous la dépendance des abbayes, et furent l'œuvre des moines. Ce furent aussi deux moines qui marquèrent le commencement et la fin de cette période , Vulgrin et Jean le Maçon , tous deux religieux de l'abbaye de la Trinité de Vendôme, tous deux dépositaires des traditions d'une même école. Après eux, les édifices sacrés qui s'élevèrent dans le diocèse du Mans, comme dans tout l'ouest de la France , revêtirent une physionomie plus brillante, mais certainement moins mystérieuse. On attribue à Hildebert la construction de l'église actuelle de Saint-Genest de Lavardin, lieu de sa naissance, et de plusieurs autres dans le diocèse (1).
Les soins de ce grand évêque pouvaient s'étendre sans se partager. Après la solennité de la consécration de l'église cathédrale, Hildebert et les autres prélats qui l'avaient accomplie , prièrent Je comte Foulques et Éremburge de donner quelque marque de leur munificence à l'Église. Ces princes en prirent aussitôt l'engagement; et peu de temps après ils accordèrent une foire de trois jours , le samedi, le dimanche et le lundi, pour chaque anniversaire de la fête de la dédicace. Ils abandonnèrent au chapitre tous les droits que les comtes percevaient autrefois pendant ces trois jours , tant dans la ville que dans les faubourgs, ainsi que toutes les coutumes et amendes, ne se réservant
(1) La Province du Maine, lre an., n° 4, et passim. — Voir sur la belle église de Lavardin. de Pétigny, Histoire archéologique du Vendumois, p. 73.
HÎLDEBERT. 569
que le cas où il y aurait effusion de sang. Il fut réglé en même temps que les revenus de cette concession seraient partagés par moitié entre Ja mense épiscopale et la mense canoniale (I).
Après que l'acte de cette donation eut été lu à haute voix, et qu'il eut été approuvé par les barons et le peuple, le comte Foulques prenant dans ses bras son jeune fils Geoffroy, qui fut dans la suite roi d'Angleterre, le déposa sur l'autel de Saint-Julien, et s'écria rempli d'enthousiasme : « 0 saint Julien, je te confie mon fils et mes états; sois le protecteur et le défenseur de l'un et de l'autre ! » Il laissa encore son fils quelque temps sur la table sacrée, et se prosternant devant les reliques vénérées de notre saint apôtre, il y répandit beaucoup de larmes à la vue d'une nombreuse assemblée (2). Ce fait se passa vers le milieu du mois de mai de la même année 1120; et Foulques partit peu de jours après, le 26, avec Renaud de Marti gné, évêque d'Angers, pour la Terre-Sainte, où il se signala par sa libéralité. Guillaume de Tyr dit qu'il entretint, pendant un an, à ses frais, cent chevaliers du Maine et de l'Anjou (3). A son retour , il fonda , à la prière d'Éremburge, le 4- septembre 1121, Fabbaye cistercienne du Loroux, au diocèse d'Angers (4). Hildebert ne tarda pas à exercer la plus grande influence sur l'esprit d'un seigneur si rempli de piété, et il en usa pour lui donner (k^ avis aussi avantageux à ce prince lui-même qu'aux états soumis à sa puissance (5).
De toutes parts on semblait rivaliser pour envoyer au
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. Itl, p. 321. — D. Bouquet, t. XII, p. 551.
(2) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 321 et 322.
(3) Guillelmus Tyrensis, Historiœ rerum in partibus transmarinis gestarum, lib. XIV, c. I. — D. Bouquet, t. XII, p. 519.
(4) Chronicon Turonensc , ad. an. 1121. — VArt de vérifier les dates, l. XIII, p. G4. — Bodin, Recherches sur l'Anjou, t. I, p. 268, 175 et 276.
(5) Lib. î, epist. iv.
MO HISTOIRE DE t/ÉfttfSE ni KANS.
tombeau de saint Julien des marques de piété el de vénération. Geofroy, fils de Geofroj de Mayenne , s'était établi dans la Pouille , au milieu des Normands, qui avaient fondé une colonie très-puissante en cette partie de l'Italie. Il y avait acquis lui-même une grande existence, et il \ possédait des richesses considérables. Touché de reconnaissance envers Dieu, il "fit vœu de donner toute sa chapelle <à saint Julien. Se disposant ensuite à partir pour Jérusalem , il demanda à Févêque du Mans des hommes auxquels il put remettre ces objets précieux. HiMebert lui envoya Gervais Payen, archidiacre, et Hugues de Lavardin, archiprêtre de notre Église. A leur retour, le clergé' sortit en procession pour leur faire un accueil plus convenable. Parmi les objets précieux dont ils étaient dépositaires , on remarque une image et un cheveu de la sainte Vierge, une dent de saint Jean-Baptiste et un doigt de saint Démétrius, martyr. Chacun de ces objets était contenu dans un reliquaire de grand prix ; une table d'autel portatif toute revêtue de lames d'or et d'argent, et renfermant une côte de saint Etienne, premier martyr; deuxlivres, un Évangéliaire et un Sacramentaire , élégamment ornés d'ouvrages d'or et d'argent ; un calice, deux bassins , deux candélabres, petits, il est vrai, mais admirables par la richesse de leur travail : ces objets étaient d'or et d'argent ; deux anneaux d'or avec des pierres précieuses , un encensoir d'argent, deux bâtons dorés , deux boîtes précieuses , une croix d'or et d'argent ornée de pierreries, rubis, topazes et autres au nombre de quarante ; deux chasubles avec des orfrois remarquables, deux chapes de soie, un petit manteau, une aube, une étole et un manipule. Les broderies d'or dont tous ces ornements étaient enrichis en augmentaient le prix. Après son retour de Jérusalem , Geofroy de Mayenne résolut de faire un nouveau pèlerinage au tombeau de saint Julien. Hildebert, ayant été averti de son arrivée, et s 'étant fait accompagner des principaux membres du clergé et des citoyens les plus distingués de la ville, sortit au-devant de cet illustre pèlerin et lui fit une
splendide réception. L'église avait été parée de ses plus riches ornements; et les châsses placées sur des étagères autour de l'autel majeur, resplendissaient des feux que répandaient les candélabres nombreux et les couronnes de lumière. Ce lut au milieu de cet appareil religieux que Geofroy fut introduit dans le sanctuaire de saint Julien, qu'il désirait depuis si longtemps visiter. Il y pria avec une ferveur sensible, et fit don de deux étendards tissus d'or et de soie verte. Hildebert et les chanoines s'empressèrent de le recevoir avec toute sa suite dans leurs propres demeures. En reconnaissance de tant de largesses , les chanoines résolurent de célébrer chaque année un anniversaire pour Geofroy de Mayenne; et c'est ce qui s'est observé jusqu'à la fin du xviif siècle (i)
Dès l'an 1116, Adam, né dans le diocèse du Mans, et alors chanoine du Saint-Sépulcre à Jérusalem, avait envoyé par deux nobles croisés du Maine, Raoul de Beaumont et Guillaume de Brétel (2) , un reliquaire en forme de croix renfermant du bois de la vraie croix , des pierres du mont des Olives, de Gethsémani, de Gabbatha, du Calvaire et du tombeau de Notre-Seigneur. Hildebert fit une translation solennelle de ces précieux objets, le mardi de Pâques de la même année (3).
L'archidiacre Gervais Payen , qui fit le voyage d'Italie pour recevoir les dons de Geofroy de Mayenne, fut luimême un modèle de générosité. Il donna à l'église de Saint-Julien des sommes considérables d'argent et plusieurs maisons. Il fit exécuter pour la somme énorme de deux cent cinquante livres, monnaie du Mans (4-), un couronnement
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 323 et 324. — Martyrologium capituli Cenoman., Ms., fol. 1 84, v.
\2) G. de Braitello , Brétel, Brestcl, terre seigneuriale à Rouessé-
Fontaine.
(3) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 312.
(4) On sait que la livre du Mans valait le double de la livre tournois et de la livre de Normandie. — Au pouvoir actuel de l'argent celle somme équivaut donc à 281600 fr.
•*"2 HISTOIRE DE i/ ÉGLISE DU MANS.
ou baldaquin «l'argent pour l'autel de Saint -Julien. Le pieux archidiacre stipula en même temps que dans les cas de famine, ce riche ornement serait le premier vendu, pour soulager les nécessités des pauvres. En effet, on le vendit en 1234, la première année de l'épiscopat du bienheureux Geoffroy de Loudon. Pour empêcher les absences des chanoines, si préjudiciables à la régularité de l'office divin , Gervais Payen fonda des distributions manuelles. Il donna aussi une somme pour entretenir des cierges qui brûleraient continuellement et a perpétuité devant les autels de la sainte Vierge et des saints martyrs Gervais et Protais. Pour assurer cette fondation , le chapitre acheta pour trente livres, monnaie du Maine (4) , la métairie de Mont-Gaudelein, à Bélin (2). Gervais Payen exerça pendant longtemps ses hautes fonctions dans TÉglise du Mans ; il fut aussi très-favorable à l'abbaye de Saint-Aubin d'Angers (3).
Un autre dignitaire de notre Église, Fulcard, chantre et chanoine, déposa sur l'autel de Saint -Julien quarante sous (4) , une coupe d'argent et un coussin d'étoffe précieuse (5). Il donna encore trois anneaux d'or et trois pièces d'or pour faire une croix nouvelle. Outre ces dons, Fulcard, par ses qualités et ses talents, fut utile au chapitre du Mans, qui conserva soigneusement son souvenir. C'est ce même Fulcard qui avait partagé la prison deHildebert(6). Guillaume Le Verrier, chanoine, personnage remarquable, regardé comme chef et peut-être fondateur d'une école de peintres verriers qui ont travaillé au Mans jusqu'au xive siècle, fit plusieurs offrandes à l'église cathédrale; la plus remarquable de toutes est celle de vingt sous qu'il
(1) Soit 33792 fr. de notre monnaie.
(2) Martyrologium capituli Cenoman., Ms., fol. 177, r.
(3) Bilard, Analyse des documents historiques, etc, nos 231 et 232.
(4) Soit 2252 fr. — (5) Cutcitram de pallio.
(6) Martyrologium capituli Cenoman., fol. 51. — Cfr. Bilard, Analyse des documents historiquess etc., nos 231, 232 et 284, et Livre Blanc, W 109, 172 et 185. — D. Martèno, Ampli**, collect. ,t.l, col. 562 et 580.
HILDEBJiRT, 573
donna pour faire écrire un Passionnai ou recueil des actes des martyrs destinés à être lus dans les offices de la nuit (1). Ce pieux chanoine légua en mourant sa maison à Hildebert et au chapitre, pour qu'elle fût vendue, et que le prix en fût distribué aux églises et aux indigents. Sa maison fut vendue douze livres , qui furent distribuées, selon les intentions du donateur, aux églises, aux monastères et aux prêtres les plus pauvres. La cathédrale préleva trente-huit sous pour faire écrire un Homéliaire pour le temps du carême (2). Un nommé Gausbert donna entre autres choses à la cathédrale une bibliothèque, c'est-à-dire, dans le langage de ce temps-là , le corps complet des saintes Écritures (3).
Les chanoines du Mans n'ont pas oublié de mentionner parmi leurs bienfaiteurs Geoffroy qui, après avoir occupé longtemps la dignité de doyen , devint archevêque de Rouen. Il leur donna en effet ce qu'il possédait dans l'église de Saint-Jean-d'Assé , une pièce de terre, deux chapes précieuses et une coupe d'argent (4).
Arnaud de La Chaussée (5) avait enlevé aux chanoines l'église et le bourg de Saint -Jean -des -Échelles, qu'ils tenaient de la libéralité de l'évêque Mainard ; mais il reconnut vers cette époque le péché qu'il avait commis, en fit l'aveu et remit ces propriétés entre les mains du chantre Fulcard, afin que le chapitre en jouit après la mort de son fils (6). Mais Guillaume Goët, qui s'était le premier emparé de cette propriété, et l'avait réunie à son fief, réclama ses droits prétendus , et le chapitre se vit obligé de lui accorder une somme de cent trente-cinq sous, monnaie du Maine (7). Plus tard, Gautier L'Épervier s'empara de nouveau de l'église et du bourg de Saint-Jean-des-Ëchelles , et
(1) Martyrologium capit. Cenom., Ms., fol. 54, v. (î) Livre Blanc, n° 185.
(3) Martyrologium capituli Cenoman., fol. 5Î, r.
(4) Ibidem, fol. 19Î.
(a) Arnaldus de Calceata.
(6) Livre Blanc, no 172.
(7) Soit 7614 fr. Livre Blanc, nM75.
571 tflsTOiRE dk l'église du MANg.
ne s'en dessaisit que par composition , moyennant une somme de cent sous, monnaie du Mans (1).
Audrand de la Guierche s'était emparé depuis longues années de l'église de Sainte-Gemme , près de Ballon, que le chapitre avait reçue de l'évêque Gervais; il la restitua à cette époque , et donna même une terre de son patrimoine. Les chanoines lui accordèrent à lui et à sa famille la société et le bénéfice de Saint-Julien , c'est-à-dire qu'à la mort de chacun d'eux ils seraient recommandés dans l'église cathédrale, et que l'on sonnerait les cloches comme pour un chanoine (2). Par les soins de Hildebert, le chapitre acquit aussi plusieurs propriétés d'un revenu plus ou moins considérable (3). Ainsi Drogon de Malmouche restitua les églises paroissiales de Saint-Hilaire-des-Landes (A) et de Saint-Martin-des-Loges (5). Notre grand prélat lut d'ailleurs l'un des principaux bienfaiteurs de l'église de Saint-Julien; il lui donna des livres, des chapes, des ornements pour l'usage des prêtres et des diacres; il offrit aussi des tapisseries pour orner les murs de l'édifice et des tapis de pieds. Il fit faire de riches portes au chœur , et restaura les tables des autels de Saint-Julien et des saiuts Gervais et Protais, employant pour cela l'or que son prédécesseur Hoël lui avait destiné, et suppléant de son propre fonds à ce qui manquait encore (6). Pour montrer sa dévotion envers les saints dont la dépouille enrichissait encore notre église cathédrale , il fit fabriquer à ses frais des châsses revêtues de lames d'or et d'argent, et il y fit la translation solennelle des reliques des saints Thuribe, Victor, Innocent, et des autres saints pontifes dont l'Église
(1) Livre Blanc, n° 176.
(2) Ibidem, n° 109.
(3) Ibidem , n<> 185. — Cf. Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 330.
(4) Le Paige, Dictionnaire historique du Maine, t. I, p. 411.
(5) Ibidem, p. 520.
(6) D. Mabillon, Vetera analecta, t. 111, p. 324. — Martyroloyaun capit, Cenoman., fol. 204.
HILDEBERT. OiO
du Mans possédait les restes vénérés, entiers ou en partie. Il rendit les mêmes devoirs à sainte Ténestine , sainte Ada et saint Hilaire d'Oizé (J). Ayant encore découvert plusieurs corps saints qui reposaient dans des chasses endommagées par le temps, il en fit une translation, et les déposa tous ensemble dans un grand sarcophage de pierre situé derrière l'autel de Notre-Dame du Chevet. La quantité de chasses, d'ornements et d'objets précieux dont l'église de Saint -Julien se trouva alors enrichie, porta Hildebert à faire construire , près de la cathédrale , un trésor et un revestiaire; et pour les garantir contre l'incendie et les voleurs, il voulut que ces deux édifices fussent voûtés.
Dans un règlement sur l'usage des objets précieux et des ornements de son église, Hildebert nous fait connaître le soin religieux qu'il apportait à leur conservation. Il commence par dire que ces richesses sont le rachat des péchés et le patrimoine des pauvres , et que l'évèque qui en néglige la garde mérite d'être déposé. Il ne reconnaît que trois cas où il soit permis d'aliéner ou de donner en gage quelques-uns de ces ornements : les nécessités évidentes du chapitre , la reconstruction de l'église cathédrale, et les besoins des pauvres dans les temps de disette. Ce règlement parut si sage, que Guy d'Étampes et Hugues de Saint-Calais, ses deux successeurs immédiats, le renouvelèrent solennellement (2).
On voit , d'après ce que l'on vient de rapporter, que la dévotion envers saint Julien n'avait pas faibli dans cette première moitié du xne siècle. La reine d'Angleterre Adélaïde , seconde femme de Henri Ier, à laquelle Hildebert adressa dans la suite des lettres remplies d'intérêt, sollicita, par l'intermédiaire de l'abbé de Saint-Vincent, la faveur d'être admise au nombre des filles de l'Église du Mans, et d'avoir part aux prières qui s'y faisaient. Hildebert
(1) Acta Sanctovmn junii, t. III, p. 855. - Guillois, V%9S des saints du Maine, t. II, i>. 382.
(2) Lare Blanc, n° 218,219 et «20.
->"♦> HISTOIRE UJi L ÉGLISE 1)LT MANS.
s'empressa d'annoncer à cette princesse que sa demande
avait été favorable ment accueillie. 11 prend de là occasion d'exhorter cette reine, qui n'avait pas d'enfants, à adopter pour siens les pauvres de Jésus-Christ, qui seront pour elle les meilleurs avocats au tribunal de Dieu. Il finit en la remerciant des laveurs dont elle a comblé les moines de Saint-Vincent, qu'il appelle ses fils et ses frères (I). On peut remarquer, en passant, que la lettre de Hildebert à la reine d'Angleterre est la plus ancienne pièce connue de celles qu'on nomme lettres d'affiliation, et que ces sociétés de prières et les diplômes qui les constatent ne sont point aussi récents que des esprits frondeurs veulent le croire. Elles commencèrent par les monastères , comme nous en avons vu précédemment des exemples.
Le Ciel sembla multiplier les miracles pour accroître la dévotion des peuples envers l'apôtre du Maine. Foulques le Réchin, comte d'Anjou, conservait un vif ressentiment contre le comte Hélie de la Flèche, soit parce que celui-ci ne lui rendait pas l'hommage pour son comté , soit parce qu'il avait porté secours au comte de Blois son ennemi. S'étant emparé de la Flèche et de Château-du-Loir , il rencontra dans cette dernière place le trésorier de l'Église du Mans, qui avait avec lui une châsse remplie de saintes reliques, savoir : la mâchoire de saint Julien, quelques os de saint Guingalois, et peut-être aussi de saint Marceul et de saint Goronat. Foulques voulut s'emparer de ces reliques; mais le chanoine refusa de les livrer et offrit tous ses biens pour les racheter. Nonobstant , le comte rompit les serrures, ouvrit la châsse et lut les écritures. Mais une frayeur subite le saisit , et tout aussitôt il s'inclina humblement pour vénérer les saintes reliques. Au même moment , il sentit sa tête tourner du côté des reins avec des douleurs intolérables. Ses officiers lui représentèrent que c'était une punition de son indiscrétion, et l'exhortèrent à rendre la châsse au trésorier; mais Foulques fit vœu, s'il
(1) Lib. I, epist. xiv.
était délivré , de faire transporter ces reliques dans une église d'Anjou, où elles seraient honorées d'un culte particulier. Sa prière fut aussitôt exaucée, et il rapporta en effet les restes précieux dans 1 "église de son château d'Angers. On en fît dans la suite une seconde translation très-solennelle en l'église de Saint-Laud-lès-Angers, lorsque le chapitre qui desservait d'abord l'église du château y fut transféré (i). Telle était la confiance des Manceaux en la protection de saint Julien , que tous, chevaliers et soldats, ne livraient point bataille sans avoir imploré à haute voix le secours de ce saint patron : le comte Hélie , au rapport d'Orderic Vital, donnait l'exemple de cette pieuse pratique (2).
La paix qui régnait dans le Maine, depuis quelques années, contribua sans doute à l'état de prospérité dont jouissait notre Église. Henri Ier, roi d'Angleterre, n'imita pas les exemples de ses prédécesseurs qui avaient persécuté Hildebert. Loin de là, il sut apprécier ce grand caractère et le favorisa constamment. L'évêque du Mans se montra de son côté très-attaché au monarque anglais. Ayant appris la mort tragique du jeune Guillaume, fils de Henri, qui périt le 25 novembre 1 120, dans le célèbre naufrage de la Nef-Blanche, au moment où il s'en retournait triomphant , après avoir reçu l'investiture du duché de Normandie , Hildebert s'empressa d'écrire au roi d'Angleterre. Pour apporter quelque soulagement à la douleur de ce père infortuné, il emploie tous les motifs de consolation que l'on peut puiser dans la religion et dans la philosophie. Sa lettre est remplie d'excellentes maximes sur la constance avec laquelle l'homme chrétien et sage doit se soumettre à tous les événements de la vie (3).
(1) Barth. Roger, Histoire de l'Anjou, p. 208.
(2) D. Bouquet, t. XTI, p. 6G9.
(3) Lib. I, epist. xn.
.'iTS histoire de l'église do .\ia.y-.
SUITE ET FIN DE l'ÉPISCOPAT DE HILDEBERT.
Règlement sur les prières à faire pour les chanoines défunts. — Efforts de Hildebert pour faire restituer au clergé les églises qui lui avaient été enlevées. — Abbaye de Saint-Vincent, la Coulure. — Réforme de l'abbaye d'Évron. — Prieurés dépendants de Saint-Aubin et de Màrmoutier. — Confraternité entre le chapitre du Mans et l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers. — Fondation de l'abbaye de Beaulicu. — Hildebert au premier concile général de Latran. — Concile de Chartres de 1124. — Hildebert monte sur le siège de Tours. — Concile de Nantes de 1127. — Hildebert combat pour la liberté de l'Église. — Il se déclare pour Innocent II. — Mort de Hildebert. —École épiscopale du Mans. — Aperçu sur les écrits de Hildebert. — Analyse de sa Somme théologique et de quelques-uns de ses traités.
L'épiscopat de Hildebert fut une époque de prospérité pour le chapitre du Mans , comme nous l'avons déjà remarqué. Notre grand évêque apporta tous ses soins à développer au sein de ce corps, et dans tout le clergé en généra], cette régularité qui assure la décence du culte divin et la religion des peuples. Dans une assemblée solennelle de tous les chanoines, il promulgua un règlement délibéré en commun , et qui lui a mérité les plus grands éloges de la part de ses contemporains. 11 établit qu'à la mort de chacun des chanoines, depuis le jour de son trépas jusqu'à l'anniversaire du jour où il avait obtenu sa prébende, tous ses revenus seraient distribués aux prêtres de l'église cathédrale qui n'étaient pas revêtus de la qualité de chanoine, et que chacun recevrait au moins cinq sous (4). En retour de cette aumône, ces clercs seraient tenus de célébrer pendant un an, et dans l'église cathédrale, la messe , les heures et les yigiles des morts à l'intention du chanoine décédé. De plus, chaque chanoine dirait la messe durant trente jours à l'intention du défunt. Si les
(1) Soit 141 fr.
revenus de la prébende n'étaient pas entièrement épuisés par cette aumône , l'excédant devait être employé à soulager les pauvres , ou aux réparations de l'église cathédrale. Hildebert abandonna aux chanoines la provision des prévôtés et des archidiaconats, qui se conféraient antérieurement dans la cour épiscopale. Il leur fit don de la rente en cire que devait payer à i'évêque la paroisse de Châteaudu-Loir; et ce fut désormais avec cette cire que furent formés les dix-huit cierges que Ton plaçait, selon l'usage, au-dessus de la porte du chœur (!).
Enfin Hildebert parvint à force de constance à faire rentrer dans le domaine du chapitre plusieurs églises que des seigneurs laïques lui avaient enlevées. De ce nombre étaient les églises de la Dorée, Jublains, Sainte-Marie-de- Gourdaine, dans la ville du Mans, Notre-Dame de Neuville, Poncé, Ruillé-sur-Loir, Troô, la chapelle de Saint-Quentin, près de Montmirail, Saint-Georges-du-Plain, Sargé, près du Mans; la moitié des églises de Saint-Jean-d'Assé, de Goulans, de Monhoudou, Nogent-le-Bernard et du Tronchet. Dans la paroisse de Brains, il assigna aux chanoines une pièce de terre, mesurée sur ce que deux bœufs peuvent labourer en un jour. Ne pouvant faire rentrer complètement aux mains du chapitre certaines églises qui avaient appartenu à ce corps, il lui assura cinq sous de revenu sur chacune d'elles. Telles étaient les églises de Saint-Ouen, d'Assé, et celle de Saint-Ulface. Il réserva pour la mense épiscopale l'église de Saint-Siméon de Passais et celle de Ceaulcé (2).
Lorsque le doyen Geoffroy fut monté sur le siège archiépiscopal de Rouen, le décanat fut confié à Hugues de Saint-Calais , qui plus tard occupa la chaire de saint Julien. Hugues avait partagé la prison de Hildebert à
(1) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 323. — Sur l'usage de ces cierges, voyez Dancel dans la Revue archéologique de Didron, t. XII, p. 349 et suiv. — Cahier, Mélanges archéologiques, t. III, liv. l" et 2*.
(2) D. Mabillon, Vetera analecta, t. III, p. 325. — Martyrologium capit. Cenoman., fol. 204.
Nogent-le-Kotrou et à Mortagne. D'autre» chanoine? se signalèrent, comme on l'a vu, par leurs pieuses générosités envers l'église cathédrale. Si d'un côté la fondation des distributions manuelles par l'archidiacre Gervais Payen , fait présumer que l'assiduité des chanoines au chœur laissait quelque chose à désirer, Hildebert nous apprend d'autre part qu'on se levait encore à minuit pour chanter matines , et que l'on revenait au point du jour pour l'office des laudes (1). La régularité d'ailleurs qui régnait dans ce clergé lui attirait de toutes parts des dons considérables; mais on peut assurer que généralement il faisait le plus noble usage de ces richesses. IL contracta avec l'abbaye de Saint-Aubin une société de prières , et il lui remit tous les droits qu'il pouvait prétendre sur les églises qui en dépendaient (2). Aussi, dans la suite, la propriété de l'église de Quélaines ayant été disputée aux religieux de Saint- Aubin par ceux de Saint-Faron de Meaux, les premiers implorèrent le secours des chanoines du Mans et ils triomphèrent (3). La même année, l'évêque Hildebert confirma les donations consenties par le chapitre en faveur de l'abbaye angevine ; et plus tard Hamelin et Guillaume, ses successeurs, renouvelèrent cette confirmation (A).
Il existait depuis longtemps un lien de fraternité entre le chapitre du Mans et l'abbaye de Saint-Vincent. Néanmoins, au commencement de l'épiscopat de Hildebert , il s'éleva une fâcheuse contestation entre quelques chanoines de la cathédrale et le monastère. La mort d'un chanoine, homme de bien , en avait été l'occasion ; quelques-uns de ses confrères soutinrent qu'il a^ait déclaré avant sa mort souhaiter être inhumé dans le cimetière de l'abbaye de Beaulieu ; d'autres qui avaient été présents lorsqu'on lui administra les sacrements, soutenaient au
(1) Histoire littéraire de la France, t. XI, p. 395.
(2) Livre Blanc, n» 110.
(3) Ibidem, \\° 187.
(4) Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. 271.
contraire qu'il avait demandé expressément d'être enseveli dans celui de Saint-Vincent avec ses pères ( expression par laquelle il désignait les évoques du Mans) et ses frères. Mais pendant que les chanoines faisaient pour lui les prières accoutumées dans l'église , des gens exaltés enlevèrent le corps et allèrent l'enterrer, comme celui d'un sacrilège, loin de l'enceinte de la ville, dans un lieu qui n'avait pas encore été bénit. L'évoque était alors absent. Aussi tut qu'il fut de retour, l'abbé de Saint- Vincent et la communauté lui portèrent leurs plaintes , demandant qu'on déterrât le corps et qu'on l'inhumât selon l'usage clans leur cimetière.
Le prélat ne put rien gagner sur l'esprit des séditieux ennemis du monastère ; ils en vinrent jusqu'à menacer de mort quiconque serait assez hardi pour entreprendre de toucher au cadavre du chanoine. Ils n'exceptaient que l'évèque de leurs menaces. L'abbé et les moines , voyant qu'ils ne pouvaient ni par prières ni par autorité faire reconnaître leur droit, en appelèrent au Pape; et Hildebert écrivit en leur faveur, à Urbain II, une lettre dans laquelle on trouve le récit de cet événement. Il fait remarquer au Souverain Pontife que l'abbaye de Saint- Vincent a été fondée par ses prédécesseurs pour être le lieu de leur sépulture et de celle des chanoines ; que c'est par ce motif qu'ils y ont uni une prébende de l'église cathédrale , afin que ceux qui prient sans cesse pour eux leur soient joints par les liens de la charité fraternelle ; que quoique les habitants de cette partie de la ville, qui est du fief de Tévèché, soient enterrés dans le cimetière (c'était un des griefs des chanoines dyscoles), il y a cependant un endroit séparé pour les clercs. Hildebert prie le Pape d'avoir égard à la pauvreté du monastère, de lui conserver ses anciens droits, et de briser par son autorité l'inflexible obstination des méchants (I).
On ignore si le Pape Urbain II prononça sur cette affaire ;
(t) Venerabilis Hildeberti opéra, col, 198-200, — D. Mabillon, Œuvres poethume», t. III, p. 408 et '.ou.
mais ce différend s'accorda dans la suite à la satisfaction des deux parties (1).
11 s éleva plus tard quelques difficultés entre le chapitre et l'abbaye au sujet de diverses propriétés dont les titres étaient incertains; sous l'évêque Hildebert et l'abbé Hainnulfe, on conclut une convention qui mettait fin à ces débats ; il y eut des concessions de part et d'autre , et l'on remarque particulièrement les dispositions suivantes : les moines accorderont aux chanoines un cimetière séparé de celui des laïques, et près de celui qui leur est propre; ils célébreront un trentain pour chaque chanoine décédé. De leur côté, les chanoines célébreront un trentain pour les abbés de Saint-Vincent , et sept messes avec autant de vigiles des morts pour chacun des moines qui viendront à quitter la vie (2).
L'abbaye de Saint -Vincent fut gouvernée par quatre prélats au temps de Hildebert. Ramuulle » dont il a été parlé précédemment, la conduisit jusque vers M 02 ou 1403. 11 lui procura de grands avantages, entre autres dix ou douze églises et la seigneurie du faubourg de Saint -Vincent au Mans (3). Guillaume II lui succéda. 11 avait été moine de Marmoutier. On connait peu le détail des actions de cet abbé; il fit rendre à son monastère l'église de Champagne; et, à sa prière, Hildebert accorda une confirmation de toutes les possessions de l'abbaye en J 100. Les soins que se donnait Guillaume II pour la conduite de sa communauté ne l'empêchaient pas de se souvenir de celle dont il avait été tiré, de regarder toujours l'abbé de Marmoutier comme son père, et de lui obéir comme son disciple. Ce fut par son
(1) Instrumentum de concordia facta inter Genomanenses canonicos sancti Jnliani et monachos sancti Vincentii. — D. Martène, Amplis. collectât A, col 579.
(2) Livre Blanc, n°3 116 et 117.
(3) Compendium historiée sancti Vincentii, Ms. — Cartulaire de Saint -Vincent , Ms. Biblioth. Tmpér., ancien fonds latin, n° 5444. — D. Martène, Amplissima collectio, t. I, col. 570, 579, et passim. — D. Mabillon, Annales 0. S. J)., Append. t. IV, p. 578.
ordre que l'an 1109, il alla trouver Gaudin de Malicorne pour prier ce seigneur de se relâcher du droit de transport en laveur des religieux de Marmoutier. Pour obtenir plus aisément ce qu'il demandait, Guillaume prit avec lui Hildebert, son évoque, persuadé que le seigneur de Malicorne ne pourrait rien lui refuser. Ils obtinrent ce qui était l'objet de leur désir, à la condition d'inscrire le nom de Gaudin et de ses parents sur Je nécrologe de Fabbaye. Tous les mémoires de Saint -Vincent représentent Guillaume comme un excellent abbé , qui conduisit son monastère avec beaucoup d'économie et de sagesse (1). Après Guillaume II , la chaire abbatiale lut occupée pendant peu de temps par Raoul (2) , qui lut bientôt remplacé par Guillaume Ht, surnommé de Bouère, sans doute du lieu de sa naissance (3). Hildebert fait son éloge en deux mots, en disant qu'il était un religieux accompli (4). Ses vertus seules le portèrent à cette dignité, dans laquelle il fit briller le zèle, l'amour de la discipline et la prudence que Ton avait déjà remarqués en lui pendant qu'il était prieur claustrai du monastère. Devenu abbé, il en augmenta les revenus par de nouvelles acquisitions et par le don que Hamelin de Ballon fit de plusieurs possessions situées en Angleterre. Il conclut aussi un concordat avec Gautier de Glinchamp (5), et s'attira l'estime de tout le monde, mais principalement de Hildebert et de la reine d'Angleterre Adélaïde, épouse de Henri Ier (6). Comme la charge abbatiale lui semblait trop pesante , Hildebert le consola dans une lettre, en lui faisant voir que l'action et la contemplation ne sont point incompatibles, et que l'on peut
(1) Biblioth. Impér., Ms. de Gaignières, 09 5445.— D. Martene, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, part. 1 , t. I, p. 650. — Idem, Ampliss. collectât.], col. 599.
(2) Ce prélat n'est pas mentionné sur toutes les listes.
(3) Guillelmus de Boeria, de Boeriis.
(4) Vir consummataï religionis.
(5) Le même dont il est question dans la seconde lettre du second livre des épitres de Hildebert.
(6) Hildeberti opéra, lib. I, epist. xiv.
584 HISTOIRE DE i/ÉGLISE DU MANS.
les allier ensemble (4). Les moines de Saint-Vincent ayant eu un procès à soutenir contre ceux de Jumiéges pour les églises de Saonne et de Gourgains (2) , lorsque Hildebert était déjà archevêque de Tours , l'abbé Guillaume eut recours à son témoignage; et l'archevêque le donna en lui prodiguant des marques d'affection . ainsi qu'à son monastère (3). En terminant ce que nous avons à dire sur l'abbaye de Saint -Vincent à cette époque , nous ne devons pas omettre de remarquer que Hildebert fit une translation solennelle du corps de saint Domnole dans la Irtisilique de ce monastère (4).
L'abbaye de Saint -Calais conserva les pieuses traditions du vénérable Ébrard, qui avait dû mourir dans les premières années de Hildebert. Gosbert (5) lui succéda; mais on ne connaît pas les événements arrivés sous cet abbé , ainsi que sous ses deux successeurs Gautier (6) et Robert (7).
Lorsque Hildebert prit possession du siège du Mans, Fabbaye de la Couture jouissait d'une florissante prospérité sous la conduite de l'abbé Juhel. Odon de Bures (8) lui succéda. Ce nouvel abbé tut zélé pour son monastère, dont les possessions s'accroissaient sans cesse par de nouvelles fondations. De son temps Geoffroy de Malicorne entreprit d'enlever à l'abbaye de la Couture une partie des droits dont elle jouissait sur ses fiels; mais on acheta de lui la paix pour une somme de quarante-cinq sous de deniers (9). Robert Chalopin et Hervé Garmerella donnèrent à la
(1) Lib. I, epist. xxn.
(2) Cortegaëm.
(3) Lib. III, epist. xxi.
(4) Compimdium historiée' sancti Vincentii, Ms.
(5) Gosbert ne figure pas sur les listes des abbés de Saint-Calais. Nous le mentionnons d'après une charte du prieuré de Savigny , à Désertines. — Pièces justificatives, n° liv.
(6) On voit cet abbé en 1148.
(7) Robert signe une charte de l'abbaye de la Couture, relative au prieuré de Saint-Mars de Ballon, en 1149.
(8) Odo de Buris.
(9) Soit 12(i7 fr,
Couture une partie de la foret de Brigne (t). Cette forêt ne relevait d'aucune paroisse, mais seulement de l'Église du Mans; les fondateurs donnèrent ensuite une terre pour construire une église, établir un cimetière , un bourg et élever un logement pour les moines , qui reçurent en même temps la seigneurie du lieu (2). Vers cette époque, Dreux de Villaine offrit à la Couture l'église de Saint- Médard de Vernie, ancienne propriété de l'Église du Mans. L'abbé députa vers la femme du donateur deux moines de son monastère, Martin et Yves de Thorigné, pour obtenir son consentement. Dreux de Villaine , sa femme, ses enfants, ses frères et ses autres parents reçurent chacun une somme assez considérable. Cependant , un peu plus tard , Normand de Tennie s'opposa à cette donation, mit la saisie sur les biens des moines, et les retint pendant deux ans. Enfin, contraint par les censures de l'Église , il se présenta, pendant le temps du carême, aux portes du chapitre de l'abbaye , accompagné .de son frère et de son écuyer, et fit une pleine satisfaction. Il accorda même de nouveaux droits à l'abbaye, et reçut une somme de quarante sous (3). Hunaud , prêtre de Notre- Dame de la Couture, donna à l'abbaye l'église et le cimetière
(1) Brignia, Braga. — La Garenne-aux-Gerfs , bouquet de bois situé entre Bousse et Saint-Germain-du- Val, dans le diocèse d'Angers, est tout ce qui reste delà forêt de Brigne. A l'extrémité nord, on observe le hameau et la chapelle du même nom.
(2) Parmi les signataires de cette charte , on remarque Guido de Mathereis , Paganus de Dinan, Paganus de Cepeio, Ghristophorus de Bufa, Gaudinus, presbiter de Chimireio, Garterius de Guramella,
Ernulfus de Anegia, Gaudinus, nepos abbatis Hugo de Balaone, tune
prior de Solemiù
(3) Drogo de Villena dédit ecclesiam de Verneia, cum omnibus per-
tinentibus Testes : Paganus decanus , Fulcherius archidiaconus
Apud Villeneiam uxor Drogonis erat; ad quam abbas misit duos ex monachis suis Martinum et Yvonem de Toriacho , quac libenter anuuit habens quinque solidos et recepit beneficium ecclesia? per manum Martini monachi tiliique sui similiter Normagnus de Tanneia HistQ-
ria Culture? , Ms.
de Conlie, avec leurs dépendances et la dime de Montpion, et plusieurs autres propriétés (1).
Sous l'épi scopat précédent, Hubert Ribole avait fondé Je prieuré de Tennie, en faveur de la Couture, et plusieurs membres de la famille de Tennie avaient donné leur consentement (2) ; mais au temps de Hildebert , Foulques de Tennie entreprit de se mettre en possession de tous les biens possédés par ce prieuré. Il exerça contre les religieux plusieurs violences, et alla jusqu'à brûler l'église de Saint-Pierre à Mézières-sous-Lavardin, qui avait été accordée avec le cimetière aux moines de la Couture. Ceux-ci s'adressèrent à Hildebert, le priant de leur faire rendre justice; mais Foulques se montra longtemps rebelle à toutes les remontrances et demeura dans les liens de rexcommunication. Enfin , cédant aux exhortations de son oncle Guillaume de Tennie , prieur du monastère de la Couture , de Guillaume de Sillé, de Foulques Ribole et autres de ses parents , il restitua aux moines ce qu'il leur avait enlevé, et reçut en jouissance viagère la moitié de la terre de Boiffart (3).
En 1112, l'abbé Odon racheta de Hildebert et du chapitre de la cathédrale les églises de Tennie , Loué, Ballon, Saulges, PezéetAvoise (-4). Ces églises avaient été enlevées au monastère par la violence des laïques, puis transmises à l'église cathédrale ; afin de les recouvrer, l'abbaye donna une somme de dix livres pour l'évêque et de soixante pour les chanoines.
Reginald ou Raynauld, que l'on croit descendu de l'illustre famille de Sourches, fut abbé après Odon. Il marcha sur les traces de ses prédécesseurs , et assura la prospérité de son monastère, n'épargnant pour cela ni travaux ni démarches. En 112!, il conclut, par l'intermédiaire de Hildebert , un accord avec Jean de Poillé, par
(1) Pièces justificatives, n° lvi.
(2) Pièces justificatives, n° xxxvn.
(3) Historia Culturœ.
(4) Pièces justificatives, n° lvii.
lequel ce seigneur, que l'évêque du Mans appelle son cher camarade, renonce aux droits qu'il prétendait sur l'église de Saint-Denys de Poillé, et consent à recevoir une pension annuelle de cinquante sous, monnaie du Maine (1). Geoffroy Le Brun fît don de tout ce qu'il possédait à Saint- Remy de Sillé. Garin Goyn et Julienne sa femme entrèrent dans la confraternité de l'abbaye de la Couture, à laquelle ils donnèrent deux parts des dimes de Bunachia. De plus, il fut convenu que s'ils voulaient s'engager dans la fraternité du monastère, en recevant l'habit de la religion, ils y seraient admis , et enterrés à leur mort dans le cimetière des moines, auxquels on donnerait neuf sous pour les funérailles. Le successeur de l'abbé Raynauld fut Guillaume , dont il sera parlé à l'épiscopat suivant.
Lorsque Hildebert fut préposé au gouvernement de la province de Tours, il n'oublia point l'abbaye de la Couture, dans laquelle il avait admiré tant de pures et modestes vertus. Il en donna une marque bien éclatante dans la lettre qu'il écrivit pour recommander les intérêts de ce monastère aux bontés de son successeur (2). L'estime que le comte Hélie professait pour cette abbaye se manifesta de plusieurs manières, ainsi que nous l'avons raconté. Ses deux frères aînés Geoffroy (3) et Enoch déposèrent le harnais pour revêtir la coule des enfants de saint Benoît en cette abbaye. Ce fut à l'occasion de la profession du second de ces chevaliers, que le comte donna les métairies de Boilïart et de Liminier (4).
Les autres abbayes du diocèse du Mans jouissaient de la même prospérité, sauf celle d'Évron, qui faisait une
(1) Soit 1410 fr. — Gonventio super ecclesiam de Poillé inter abbatem
et monachosde Cultura et Johannein Testes : R. Andegavensis epi-
scopus, Andeg. decanus et P. Cantor.; W. archidiaconus Cenoman. et deeanus de Curia , et multi alii. — Historia Culturœ, Ms.
(2) Pièces justificatives, n° lviii. Quoique cette lettre, encore inédite de Hildebert nous soit parvenue par des copies peu exactes, nous croyons devoir la donner ici.
(3) Goisbertus, dans l'inscription qui se lit en l'église de la Couture. ('») Pièces justificatives, nos i.v et lv a.
exception malheureuse. Sous un abbé indigne, le désordre s'introduisit dans cette sainte demeure. Hildebert, pour y porter un prompt remède , envoya Guillaume , abbé de Saint-Vincent , pour rétablir l'observance ; mais ce digne prélat ayant essayé de détruire le mal , trouva l'entreprise au-dessus de ses forces. Hildebert tenta plusieurs ibis de faire par lui-même les corrections sévères qu'il croyait nécessaires, mais ce moyen ne réussit pas davantage. Alors il cita l'abbé , dont le nom a été jugé indigne de passer à la postérité, devant Gérard, évèque d'Angoulème et légat du Siège Apostolique , afin qu'il rendît compte de sa conduite. Le prélat coupable lit toutes les promesses que Ton exigea de lui ; mais, de retour dans son abbaye, il reprit son ancienne manière d'agir; sa conduite devint même plus scandaleuse encore. Hildebert en référa de nouveau au légat apostolique, et lui demanda des avis sur la conduite qu'il devait tenir à l'égard de l'abbé d'Évron, qu'il appelle dans sa lettre une bête féroce (1). Entrant dans le détail de sa vie, il le peint comme un homme sans zèle, adonné à plusieurs vices et fort ignorant (2). Le représentant du Saint-Siège délégua sans doute ses pouvoirs à Hildebert pour déposer un prélat aussi indjgne, et pour mettre à la tête du monastère un abbé capable d'y faire revivre la régularité. En vertu de ces pouvoirs, Hildebert tira de l'abbaye de Marmoutier Daniel le Chauve avec quelques autres religieux; et l'on vit bientôt la piété , la régularité, l'étude refleurir dans le sanctuaire d'Évron (3). Entre les règlements que Daniel le Chauve établit pour son monastère, on remarque celui qui prescrit de célébrer l'anniversaire
(1) Bestia.
(2) Lib. II , cpist. xx et xxv. — Cfr. Les notes de D. Beaugendre.
(3) Sur Daniel le Chauve, voir Yves de Chartres, epist. lxxxii, et les notes de l'éditeur, le P. Fronto. Divi Yvonis opéra, part. 2, p. 40 et 226. -~ Geoffroy de Vendôme, lib. I, epist. m, lib. III, epist. xx, et les notes du P. Sirmond.— Vers Tan 1123, l'abbé Daniel d'Évron signe une charte d'Adalard de Chàteau-Gontier en faveur de l'abbaye de Saint - Aubin d'Angers. Bibliotheco, ma.rima Patrum, edit. Lugd., t, XXI, col. 115.
solennel, le 20 août de chaque année , pour les parents de tous les religieux , et de faire dîner ce jour-là trois pauvres au réfectoire. Hildebert , désireux d'encourager une si louable observance, confirma en M 25 toutes les possessions du monastère. Daniel mourut dans une vieillesse très-avancée, en 1143 ou 1144. Ses successeurs marchèrent longtemps sur ses traces ; et les fidèles, édifiés de tant de vertus , continuèrent de donner à l'abbaye des marques de leur pieuse munificence (1).
Presque tous les monastères de notre diocèse reçurent à la même époque de riches dons de la part des barons les plus pieux. Geoffroy de Loreio donna, vers 1109, au prieuré de Tuffé l'église de la Ghapelle-Saint-Remy ; et Simon de Ce thon , seigneur suzerain , confirma cette donation (2). Hugues Delisle et Hugues Timon donnèrent l'église deSaint- Hilaire-le-Lierru (3), en recevant l'habit monastique, dans le même sanctuaire , des mains du prieur Albert (4). Ce monastère eut cependant beaucoup à souffrir de la part de quelques seigneurs voisins , surtout de Rotrou , seigneur de Montfort et de Bonnétable , Bernard de la Ferté , Payen de Montdoubleau et Geoffroy JMorin, qui tua de sa main un moine du prieuré , nommé Robert de Valencieriis (5).
Des violences de cette nature n'étaient qu'accidentelles, et la disposition générale des esprits était très-favorable aux institutions monastiques. L'évêque Hildebert les favorisait de tout son pouvoir , ainsi que nous l'avons rapporté. De même qu'il avait accordé à l'abbaye d'Évron une confirmation de toutes les propriétés dont elle jouissait dans le diocèse du Mans, il accorda des chartes semblables aux abbayes de Saint- Aubin (6), de Marmoutier (7), et
(1) Gerault, Notice historique sur Ècron, p. 14 et 137.
(2) Biblioth. Impér., fonds Saint-Germain, n° 583.
(3) Ecclesia sancti Hilarii Hederati.
(4) Biblioth. Impér., loc. cit. — (5) Ibidem.
(6) Pièces justificatives, n° lix.
(7) Pièces justificatives, nos lx et lxi.— Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, passim.
.V.IO HISTOIRE DE L'ÉftLISK DU .MA.NS.
vraisemblablement à toutes les autres. L'abbaye de Saint- Aubin fonda à cette époque le prieuré de Saint-Pierre d'Avezé.Ce fut désormais l'une de ses plus riches dépendances; et elle en fut redevable à la libéralité de Guillaume Ghesnels et d'Adélaïde sa femme (1). Cette famille Chesnels se signala à la même époque par un grand nombre d'autres fondations pieuses. Vers le même temps, Foulques, Samuel et Hugues de Mathefelon fondèrent, en faveur de la môme abbaye, le prieuré de Saint-Pi erre-dela-Cropte. Plusieurs seigneurs, comme Payen Boguerel et Rainaud de Alneto , ayant reçu l'habit monastique en ce prieuré, dans les derniers temps de leur vie, en augmentèrent la dotation, qui devint considérable (2). Le chapitre du Mans confirma aussi toutes les possessions de l'abbaye de Saint- Aubin dans notre diocèse (3).
On a déjà vu en partie ce que Hildebert fit en faveur de l'abbaye de Marmoutier. En 1147 ce pieux évèque , à la prière de l'abbé Guillaume , qu'il nomme , selon son usage , son confrère , confirma la fondation du prieuré de Saint -Martin de Louvigné (4), à laquelle il semble que Foulques deMarboet (5) ait eu une bonne part. Il fit la donation de ce prieuré à l'abbaye de Marmoutier dans le chapitre du monastère d'Évron, en présence et du consentement de Foucher son diacre et de Foulques Marboet. Ce monastère devint considérable par l'union de celui de Montigné , dont l'origine est peu connue. La conventualité se maintint pendant longtemps à Louvigné (6).
Comme Hildebert joignait un grand zèle à une haute
(1) Pièces justificatives, n° lxii-lxv.
(2) Pièces justificatives, n° lxvi-lxix.
(3) Cartulaire de Luclié, aux archives de la Sarthe. — Livre Blanc. — Gauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans, p. lxxvii.
(4) Lupiniacus.
(5) De Marboeto.
(6) Vener. Hildeberti opéra, Appendix, col. vu. — D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, part. 1 , t. I, p. 626. — Livre des visites de l'abbé de Marmoutier, Ms. Archives de Tours.
HILDEBERT. oOl
piété, il fit rebâtir l'abbaye de Saint-Georges-aux-Bois, qui avait été entièrement ruinée, et y mit des chanoines réguliers comme l'avait fait Geoffroy Martel, premier restaurateur de ce monastère en 1045 (1). Hiklebert espérait que ces chanoines feraient revivre la piété des anciens moines, pour lesquels l'abbaye de Saint-Georges avait été fondée dès l'origine. Mais à peine l'établissement de ces religieux était-il accompli , qu'ils tombèrent dans un relâchement si grand, que Matthieu, leur abbé, renonçant à sa profession, abandonna son monastère. Hildebert, dans la douleur que lui causa un tel événement , donna l'abbaye de Saint- George$-aux- Bois aux moines de Marmoutier, et conjura l'abbé Guillaume d'y établir ses disciples. On conserva jusqu'au xvme siècle les lettres de notre évêque dans les archives de Marmoutier ; mais il parait qu'elles n'eurent pas leur effet; les chanoines de Saint -Georges n'avaient sans doute pas tous imité les désordres de leur abbé, et ils continuèrent de desservir l'antique sanctuaire fondé par Childebert et Ultrogothe (2).
Peu de temps après l'érection du prieuré de Louvigné , vers M 19 , Robert Pavon , prêtre du diocèse du Mans , homme sage et d'une conscience timorée , craignant que l'église de Notre-Dame de Mayenne , dont il était en possession , ne tombât en mains laïques , résolut de la donner à des religieux. ïl jeta les yeux sur ceux de Marmoutier ; et, pour assurer sa fondation, il alla trouver Hildebert, lui remit son église en présence des archidiacres Payen et Faucher. Hildebert la transmit aussitôt à Marmoutier, et en investit Fromond , qui était prieur , par le signe d'un petit bâton qu'il lui mit dans la main (3).
(1) Vid. supra, p. 166.
(2) D. Martène, Histoire de l'abbaye de Marmoutier, Ms.
(3) Id. ibid., part. 1, t. II. — Ceci ne doit s'entendre que d'une partie de l'église de Notre - Dame de Mayenne; car le chapitre de l'église cathédrale en possédait une autre partie, comme le prouve la charte suivante : Universis catliolicc iidei cultoribus qui litteras viderinl présentes vcl audierint , Halduinus , Cenomanensis Ecclesie decanus , cum
.V,)2 histoire i>e l'église du MANS.
Il y avait déjà longtemps que l'abbaye de Marmoutier possédait le prieuré de Saint-. Martin à Mayenne (i). Du temps que Hildebert gouvernait le diocèse du Mans, et l'abbé Albert l'abbaye de Marmoutier, le prieuré de Saint- Martin était desservi par deux religieux , qui , par leur piété , s'acquirent l'estime et l'affection de tout le pays. Juliel , seigneur de Mayenne , conçut pour eux une si grande affection , qu'il résolut de les établir dans la chapelle de son château et de leur assigner un revenu suffisant pour y entretenir un bon nombre de religieux. Dans le temps où Juhel roulait ce dessein dans son esprit, Guillaume , abbé de Marmoutier, arrive à Mayenne. Juhel le croit envoyé par la Providence, lui expose ses projets et' le presse de les accomplir. En homme prudent, Guillaume loue les vues du seigneur de Mayenne ; mais il lui faîf voir qu'il faut d'abord consulter l'évêque du Mans et obtenir son consentement. Juhel se rend au Mans , invite Hildebert à venir à Mayenne , l'investit de la chapelle de son château par la corde de la cloche, et le prie d'en transmettre l'investiture à l'abbé Guillaume et à ses religieux qui étaient présents. Tout s'accomplit comme Juhel l'avait désiré , avec le consentement d'Adeline sa mère et de Félicie sa sœur. Ce seigneur ajouta encore à sa fondation tles revenus considérables, entre autres l'église de Lassé et
toto beati Juliani capitulo, salutem in Domino. Noverit caritas vestra, quia nos donno Roberto de Follis , presbitero béate Marie de Meduana , pro Dei amore ejus benignitate concessimus , ut Danielem nepotem suum in partem sue reciperet ecclesie , scilicet ecclesie béate Marie de Meduana, que ad nostrum pertiuet dominium. Concessimus etiam, ut si idem Robertus jam dictam ecclesiam vivens dimitteret , vel vitain riniret, Daniel predictam possideret ecclesiam. Hoc tamen in eadem retinuimus ecclesia , ut et domnus Robertus et Daniel decem solidos Genomannice monete , nobis in capitulo nostro singulis annis redderent. Dominus vero Robertus, quoniam ejus voluntati satisfecimus , décimas et alia que ipse emerat pro decessum suum et Danielis nepoti sui, nostre donavit ecclesie. Ad hujus vero rei raunimentum litteras présentes lieri et sigillo nostro roborari precepimus. — Livre Blanc , n° 213. — Livre Jaune, fol. 51 , v.
(1) Histoire de l'Église du Mans, t. II, p. 133.
des terres dont le détail sciait ennuyeux; et comme l'abbé Guillaume se chargea de faire construire les lieux réguliers à ses frais , il lui permit d'appliquer à Marmoutier ce qu'il jugerait à propos des biens qu'il venait de donner, pourvu qu'on entretint toujours dans la chapelle de son château un nombre suffisant de religieux. Il demanda aussi que le prieuré de Saint-Martin , situé au delà de la rivière, fût transféré et soumis à celui-ci, pour en être une dépendance (1).
Comme Juhel prenait fort à cœur cette affaire , et qu'il espérait procurer un grand soulagement à l'âme de Geoffroy son aïeul, de Gautier son père , d'Hamelin son frère, de ses autres parents , et plus encore à lui-même, il en pressait l'exécution avec beaucoup de chaleur. Deux places voisines de sa chapelle, appartenant à deux de ses vassaux, étaient nécessaires pour la construction des bâtiments. Juhel exhorta ceux-ci à les céder aux serviteurs de Dieu : Renauld Draulin offrit la sienne de bonne grâce ; mais Guérin Probus refusa énergiquement de vendre ou de donner son bien. A cette réponse insolente, Juhel s'emporta, lui dit qu'il était son colibert , qu'il avait le droit de le vendre lui-même , de prendre son bien et de le donner à qui bon lui semblait; il allait même le percer de son épée, si Clémence sa femme, l'évèque Hildebert, l'abbé Guillaume n'avaient enlevé le malencontreux vassal , et ne l'eussent fait passer dans une salle voisine.
Après que ce premier mouvement d'irritation fut calmé, quelques gens de bien entreprirent de réconcilier cet imprudent vassal avec son seigneur, et représentèrent à Juhel qu'il s'était mépris en s'emportant de la sorte contre Guérin ; qu'il ne pouvait traiter cet homme de son colibert, puisque le seigneur Gautier son père l'avait affranchi, et qu'ainsi il n'avait aucun droit sur son bien. Mais Juhel leur répliqua qu'ils se trompaient eux-mêmes ; que lorsque son père avait affranchi Guérin , il était en âge de
(1) Pièces justificatives, n° lxxi.