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INTRODUCTION. LXXXIX

écrivaient, et en particulier des traditions des Eglises grecques, s'accordent si parfaitement avec les plus anciens souvenirs des Eglises des Gaules. N'est-ce pas une preuve que de leur temps l'Eglise grecque tout entière tenait ce fait pour incontestable? Autrement, il eût été beaucoup plus simple pour eux de ne pas entrer dans ce détail, d'autant plus qu'il était certain d'autre part que saint Crescent était né en Orient, et qu'il y avait longtemps demeuré, travaillant avec saint Paul à répandre l'Evangile (1). Après avoir fondé l'Eglise de Vienne, Crescent laissa à saint Tropbime et aux autres évêques établis en assez grand nombre, probablement avant son arrivée, les contrées méridionales, et s'avança vers le nord, jusqu'à Mayence, métropole de la première Germanie (2).

Saint Front et saint Georges, tous deux disciples de saint Pierre, fondèrent également des Eglises dans le midi de la Gaule. Leur mission nous est attestée, non seulement par Rhaban Maur, dans sa Vie de sainte Marthe, mais encore par les plus anciens martyrologes, par les monuments de la Liturgie, et surtout par des Actes très anciens, exempts des additions apocryphes insérées à une époque postérieure dans d'autres Vies de ces saints évêques (3).

(1) Saint Jérôme, Strabon, Ammien-Marcellin, comme on peut le voir dans Dom Bouquet, Rerurn Gallic. et Francic. scriptores, tom. i, prouvent effectivement que les Grecs appelaient les Gaulois Galates, et la Gaule Galatie.

(2) Gallia Christiana, tom. v, col. 433. — On peut voir dans cet ouvrage de nouvelles autorités en faveur de notre sentiment; Dom Denis de Sainte-Marthe, dont le suffrage est lui-même une grave autorité, admet que saint Crescent gouverna l'Eglise de Mavence pendant 22 ou 23 ans, et que la fondation de cette Eglise a eu lieu vers Tan 80.

(3) Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, tom. H, pag. 387.

XC INTRODUCTION

Nous pourrions encore citer, à l'appui de la thèse générale que nous venons d'établir, si nous ne craignions d'abuser de la patience de nos lecteurs, une autorité très remarquable par elle-même, mais surtout par le lieu où nous la rencontrons : c'est celle de l'abbé Granet, éditeur des œuvres complètes du docteur de Launoy. Dans la préface qu'il a placée en tête du second volume des ouvrages du célèbre controversiste, il réfute complètement ce que celui-ci avait écrit sur l'origine des Eglises de la Gaule, et établit, par des raisons solides, que la religion chrétienne fut prêchée dans ce pays dès le temps des Apôtres, en sorte que son existence était déjà florissante au siècle de saint Cyprien (1).

3° Saint Julien a reçu sa mission de saint Pierre ou de saint Clément.

Dans tout ce qui précède, nous avons voulu démontrer que l'Evangile fut annoncé dans la Gaule dès le temps même des Apôtres, et prouver que le premier siècle de l'ère chrétienne vit fonder des Eglises dans les contrées les plus reculées de l'Occident; mais, au milieu des détails que nous avons été contraint d'accumuler, nous n'avons pas perdu de vue saint Julien et sa mission. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici, n'a eu d'autre but que de préparer le lecteur à saisir plus aisément la portée des autorités et des textes que nous avons à mettre sous ses yeux.

Il est nécessaire, en commençant l'examen de cette grande question, de ne se pas laisser préoccuper par l'espèce de contradiction qui semble exister entre les

(1) Joannis Launoii Opéra omnia, tom. il, pars r, Prœfatio editoris, pag. iii-ix.

INTRODUCTION. XCI

auteurs qui placent la mission de saint Julien au premier siècle, et qui l'attribuent, les uns à saint Pierre lui-même, les autres à saint Clément. Celle divergence s'explique d'elle-même quand on se rappelle certaines circonstances de la vie et du pontificat de saint Pierre. Selon le sentiment le plus autorisé chez les chronologistes, le Prince des Apôtres vint à Rome et y établit sa chaire en l'an 44; il l'occupa pendant vingt-cinq ans; mais il ne resta pas toujours dans la ville qui était devenue son siège. Sept ans après qu'il y fut entré, en l'année 51, l'empereur Claude rendit un édit pour chasser de Rome tous les Juifs. Saint Pierre fut contraint de s'éloigner, comme tous ceux de sa nation; il retourna à Jérusalem, et c'est là qu'il présida l'assemblée des Apôtres dont parle saint Luc (1). Claude mourut le 13 octobre en l'an 54, et Néron lui succéda; alors il fut libre à saint Pierre de revenir dans la capitale de l'empire; il y revint effectivement en l'année 57 (2).

Pendant une absence aussi prolongée, saint Pierre ne laissa point son Eglise sans la pourvoir de chefs revêtus du caractère épiscopal pour la gouverner; il paraît assuré que saint Lin, saint Ciel et saint Clément, comme vicaires de saint Pierre, gouvernèrent l'Eglise Romaine durant cette période. Tout ce qu'ils faisaient, ils le rapportaient à saint Pierre, et agissaient toujours en son nom. Comme d'un autre côté le nombre des chrétiens s'était beaucoup augmenté, ainsi que le disent tous les auteurs anciens, tant sacrés que profanes, à propos de la première persécution (3), ces trois évêques envoyèrent de

(1) Acta Apostolorum, xv, 20.

(2) Lactantius, de Mortibus Persecutorum, cap. il. — Foggini, de Romano divi Pétri itinere, Exercit. vi, vu, vin et passim; et les notes de Bianchini sur L'article du Liber Pontificalis relatif à saint Pierre.

(3) Tacitus, Annales, lib. xv, cap. xl. — Tertullianus, Apologetica,

XCII INTRODUCTION

nombreux ouvriers évangéliques dans toutes les contrées de l'Occident, les ordonnant et leur conférant la mission au nom du Prince des Apôtres. De là vient que les premiers écrivains, considérant, tantôt celui qui avait immédiatement transmis la juridiction, tantôt celui au nom duquel elle avait été conférée, ont mêlé les noms de saint Pierre et de saint Clément, parce que ce dernier semble avoir tenu le premier rang entre les trois vicaires du Prince des Apôtres (1).

Dans le cours du vie siècle la croyance générale de l'Eglise du Mans était que saint Julien, son fondateur, avait été envoyé de Rome par saint Pierre, ou par saint Clément, au nom du Prince des Apôtres; qu'il était venu chez les Cénomans et qu'il y avait établi une société chrétienne. Les monuments de la liturgie constataient ce fait que l'on avait reçu des ancêtres probablement par des documents écrits, et, sans aucun doute, parla voie d'une tradition appuyée sur des faits réels. Malheureusement ces monuments n'ont pas encore été retrouvés, peut-être ne le seronl-ils jamais; mais leur existence est incontestable aux yeux d'une saine critique, aussi bien que la plupart des faits qu'ils contenaient, ainsi que nous l'avons démontré (2).

Au commencement du ixe siècle, Rhaban Maur,

cap. v. — Orosius, Historia, lib. vu, cap. vu. — Sulpicius Severus, Historia sacra, lib. n, cap. xxix. — D'après ces textes et d'autres encore, Pagi, à Tan 64, §. 4, s'exprime ainsi : Haec itaque persecutio non localis, sed universalis fuit.

(1) Cette thèse, dont nous ne pouvons développer ici les preuves, sera établie solidement dans le second volume des Origines de l'Eglise Romaine. — On peut voir les notes de Bianchini, sur le Liber Pontificalis de l'Eglise de Rome, tom. n, passim, et Papebrock, Propylœum, ad Acta Sanctorum maii, pag\ 15*. — Voir aussi Mœhler, la Patrologie, tom. i, pag\ 59, de la traduction française.

(2) Voyez ci-dessus, §.1,

INTIIODUCTION. XCI1I

écrivant, avec mie science peu commune, Ja Vie de sainte Marie-Madeleine, énumère, au chapitre xxvii, les saints personnages fondateurs des Eglises de la Gaule, que, selon une tradition ancienne, Ton croyait être venus au premier siècle. 11 écrivait en Allemagne, pays dont il connaissait parfaitement tous les trésors littéraires ; il avait habile la Gaule et même le monastère de Marmoutier, voisin de notre province. On reconnaît aisément par la lecture de son ouvrage qu'il avait été soigneux de se procurer des documents anciens ; son caractère moral est d'ailleurs parfaitement établi- pour toutes ces raisons, on ne saurait dénier au témoignage de Rhaban Maur une véritable autorité. Or , parmi les apôtres de la Gaule, que l'on croyait à cette éqoque avoir été envoyés au premier siècle par saint Pierre, Rhaban Maur nomme saint Julien, premier évêque des Ccnomans (1).

Ce fut pendant le cours du même siècle, et probablement vers le milieu , comme le pensent les meilleurs critiques (2) , que l'on rédigea la première partie des Gestes des Evêques du Mans; il n'est pas douteux que la croyance à la mission de saint Julien au premier siècle ne fût alors universellement admise. Ce recueil eut pour rédacteur un chanoine ou un clerc de l'église cathédrale, et qui ne pouvait inventer un fait contradictoire à ce que l'Eglise du Mans promulguait solennellement au moins une fois par an, dans sa Liturgie. Or, cette précieuse chronique atteste , comme le récit de Rhaban Maur, la mission de saint Julien par saint Clément.

(i) Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, tom. n, col. 5*0.

(9) Tillemoiit , Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, tom. x, pag. 307. — Dom Ri\et, Histoire littéraire de la France, tom. v, pag. 144. — Dom Brial, iàid. tom. xiv, pag. 410.

xciv Introduction.

Nous voyons qu'à la même époque le culte de saint Julien était répandu non seulement dans la province qu'il avait évangélisje, mais encore dans un grand nombre d'Eglises qu'aucune relation connue ne rapprochait de la nôtre. Les martyrologes de saint Adon, d'Usuard et plusieurs autres parlent de notre saint évêque au six des calendes de février (1).

Un diplôme de Charlemagnej de l'an 802, dont parle René Choppin dans sa Coutume d'Anjou (2), constate que saint Julien jouissait longtemps avant ce temps-là d'un culte solennel dans la cité du Mans. Par ce diplôme, l'empereur donne aux prêtres, chanoines et clercs de l'église cathédrale de Saint-Gervais du Mans, le droit de percevoir la dixième et la neuvième partie des fruits sur certaines terres, et leur assujétit plusieurs monastères spécifiés en cette charte; or, parmi les monastères qui y sont nommés, nous trouvons celui du Pré, mentionné en ces termes : Monasteriwn Sancti Juliani in quo ipse requiescit in corpore (3). 11 n'en faut assurément pas davantage pour constater le fait d'un culte très solennel rendu à saint Julien; or, tout ce qui tend à constater ce

(1) Launoy, dans ses Dissertations contre Doni Bondonnet, dit positivement qu'aucun monument antérieur à Charlemagne ne constate le l'ait d'un culte rendu à l'apôtre des Manceaux; il va jusqu'à nier qu'Usuard en fasse mention. Ce sont là des vivacités naturelles à ce docteur; il est vrai que sur ce point, comme sur un si grand nombre d'autres, on reconnaît dans les divers manuscrits quelques variantes; même le P. du Sollier avait cru reconnaître que dans le fameux martyrologe manuscrit d'Usuard de Saiut-Germain-des-Prés, le nom de saint Julien avait été ajouté par une main postérieure, mais Dom Bouillart a fait voir rerrcur du docte jésuite. De son côté, Giorgi a constaté que ce nom devait être dans les plus anciens exemplaires du martyrologe de saint Adon.— Voyez une longue note de Giorgi, Martyrologium Adonis, pag. 68,

(-2) Liv. i, art. 37.

(3) Dom Bondonnet, Réponse aux trois Dissertations de Launoy. pag. 328-350.

Introduction. xcv

culte confirme déjà, en quelque chose, l'authenticité des récits conservés sur ce saint apôtre.

Nous avons une Vie de saint Pavace, troisième évêque du Mans, rédigée dans le premier tiers du ixè siècle ; l'auteur de cet ouvrage est très sobre de détails historiques; il se contente de rapporter fort au long quelques miracles opérés par le saint évêque. Cette Vie était, selon l'abbé Lebeuf et le P. du Sollier, destinée à être lue dans les Eglises nombreuses où Ton faisait dès lors la fête de saint Pavace. On y trouve dès le commencement saint Julien qualifié de Disciple des Apôtres (1).

Nous avons déjà vu que l'Eglise du Mans n'était pas seule au commencement du ixe siècle à croire que saint Julien était venu dans la Gaule à l'époque des Apôtres; nous sommes en mesure d'en fournir encore de nouvelles preuves.

Ce fut vers l'an 996 que Léthalde écrivit, à la prière de l'évêque Avesgaud, les Actes de saint Julien : on sait que « sans s'arrêter à la commune tradition et à la foi « des vieux registres, ni même à celle d'une légende maxc nuscrite de la vie de saint Julien, tirée du monastère « de Fleury, qui lui pouvait servir de modèle, il assure « que le saint évêque fut envoyé dans les Gaules, au com- « mencement de l'empire de Decius (2). » Heureusement nous savons de Léthalde lui-même qu'il n'a fixé cette date que par conjecture, pour se conformer au texte de saint Grégoire de Tours, texte que nous avons discuté plus haut; nous savons que tous les monuments que put

(1) Fuit namquc prredictus sanctus Pavacius in doctrina Apostolorum snpicntcr eruditus, cl prudcntcr edootus, a bcalo Clcmcnlc Pctri Apostoli tertio succcssorc, sanrto Juliano Cenomanicœ urbis primo episcopo et discipulo Apostolorum adjutor datus. — Acta Sanctorum, ad diem xxiv jultit Vitu sancti Pauacii, num. 1.

(2) Le Gorraisier, Histoire des Evéques du Man*, pag. 41.

XCVl INTUODUCTIO.V

consulter Léthalde, monuments que de son temps l'on jugeait anciens, s'accordaient, selon son propre témoignage, à rapporter la conversion des Cénomans par saint Julien au temps de saint Pierre ou de saint Clément (1).

Ainsi, à la fin du xe siècle, des monuments vénérables parleur antiquité constataient et la qualité de Saint donnée à notre apôtre, et sa mission au premier siècle de l'Eglise.

Peii de temps après, et du vivant de Léthalde, pendant l'épiscopat d'Avesgaud, les évêques et les abbés d'Aquitaine célébrèrent à Limoges, en 1 03 1 , un concile fameux qu'il importe beaucoup d'étudier dans la question qui nous occupe. Depuis plusieurs années, l'Eglise de Limoges était inquiétée dans le culte qu'elle rendait de temps immémorial à saint Martial, son fondateur, qu'elle honorait sous le titre d'apôtre, comme ayant été l'un des soixante-douze disciples du Sauveur. Cette qualification d'apôtre avait effrayé certains esprits; ils ne voulaient point qu'il fût permis de le donner à d'autres qu'à ceux qui furent choisis par Jésus-Christ même. Les évêques d'Aquitaine défendirent vigoureusement la tradition et les monuments de leurs Églises. A leur tête se trouvaient Gauzelin, archevêque de Bourges, Jourdain, évêque de Limoges, et l'abbé de Saint-Martial, dans la même ville. Pour terminer cette querelle, on s'adressa au Siège Apostolique; c'était Jean XIX qui l'occupait alors. Ce Pontife écrivit une lettre à Jourdain de Limoges et à tous

(1) Léthalde, Vita sandi Juliani, num. 1, 2, 3. — Acta Sanc.torum, ad diem xxvu januarii. — C'est une erreur très grave, au point de^ue où nous nous plaçons, de croire, comme le font à peu près tous les écrivains de notre province, que Léthalde n'a eu, pour composer sa Vie de saint Julien, que le récit des Gestes des Evêques du Mans. Heureusement il suffit de le lire lui-même avec attention pour reconnaître cette erreur.

INTRODUCTION, xcvii

les autres évoques des Gaules, pour leur déclarer que l'on pouvait continuer d'honorer saint Martial comme Apôtre, et que l'on ferait la même chose à Rome ; non que ce saint fut du nombre des douze, mais parce qu'il avait vu Notre Seigneur et avait été l'un des soixantedouze disciples. Après la réception de cette lettre, Jourdain tint un concile, en 1029, dans sa ville épiscopale, et il y fut décidé que saint Martial recevrait les honneurs d'Apôtre. Bientôt après, en J031 , Aimon, nouvel archevêque de Bourges, célébra aussi un concile dans sa ville épiscopale, et une résolution semblable y fut adoptée.

La même année, eut lieu le second concile de Limoges, où l'on (agita encore la question. Quelques uns soutenaient la négative, mais presque tous embrassaient l'opinion de Jean XIX, fondés sur ce que saint Martial avait vu le Sauveur et avait été l'un de ses disciples. Deux fois, dans ces débats, il fut parlé de saint Julien , premier évêque du Mans, et les adversaires remarquaient que saint Julien, quoiqu'il eût été envoyé par les Apôtres, par saint Pierre lui-même, n'avait cependant jamais reçu ni le nom, ni les honneurs accordés aux Apôtres (1). Ce fait seul suffirait pour attester l'opinion des Eglises de France, à cette époque. Dans une discussion aussi grave et qui dura plusieurs années, il est naturel

(1) Archiepiscopus (Bituricensis) ita respondit. ... Sed quia eontendunt de beato Dionysio, et aliis Patribus antiquis Galliarum : îiumquid Dionysius et Saturninus, génère gcntiles, ab ipso Jesu, antequam in cœlos ascendcret, àccepérunt potestatem ligandi atque solvendi cum bis qui Dominum in carne viderunt et sccnti sunt?...Quod deniquc de beatis Dionysio et Satnrnino dixi, eodem modo dictum pu ta de Ursino, de Austremonio, de Frontone génère Pelracorico, de .lidiano Cenomanensi génère Romano, et de aliis qui Apostolos viderunt in carne vcl \idere potueruut, qui lam a beato Pelro quain a beato Clémente sive successo- Hbus ijus, in Galliam post bcatum Martialcm pnedicare missi sunt. — I.abbe, Concilia, tom. ix, col. 880 et 894.

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de croire que de part et d'autre on réunit les monuments les plus anciens, et les plus authentiques qu'il fut possible de se procurer. Il est évident aussi que Ton ne fait que reculer la difficulté, quand on dit que les Actes de saint Martial connus aujourd'hui sont apocryphes.

Au commencement du xne siècle, Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, dans son Traité contre les Pétrobrusiens, alléguant l'autorité de la tradition que nos Eglises des Gaules ont reçue de leurs fondateurs, énumère les plus anciens de ces fondateurs, parmi lesquels il compte, entre les premiers, saint Julien, évêque du Mans (1). L'intention du saint abbé de rapporter la mission de saint Julien au temps des Apôtres est visible, puisqu'il le met au même rang que les sept premiers évêques dont la mission est si célèbre, et qu'il dit de saint Trophime, en particulier, qu'il avait été instruit par saint Paul.

En 1205, le chapitre du Mans envoya la Vie de saint Julien à l'Eglise de Paderborn, qui la lui avait demandée, et il l'accompagna d'une lettre dans laquelle il professe hautement la tradition que les siècles antérieurs lui avaient transmise (2).

En 1383, Clément VII, Pape d'Avignon, confirmant les privilèges du chapitre du Mans, s'exprime ainsi dans sa Bulle donnée à cet effet : ce Volentes itaque Ecclesiam « Cenomanensem, cujus gloriosus confessor Julianus, « qui de numéro septuaginta discipulorum existens « a B. Clémente ad partes illas destinatus gentilem

(1) Petrus Vcncrabilis, Contra Petrobrusianos hœreticos Epistola. — Maxima Bibliotheca Patrum, tom. xxn, pag. J051.

(2) Hic enim Julianus primus Genomanorum Apostolus, velut Abraham patriarcha, pa'cr sequentium Prœsulum et Cenomaneiisiura gentium in Christo... Missusa beato Clémente Pétri Apostoli successore. — Acta Saiictorumjanua.nl, tom. il, pag\ 762, num. 5.

INTRODUCTION. XCIX

(( populum, errore tenebrarum deposlto, ad fîdei Catho- « liccB cultum reduxit, prior extitit autistes, favore prosece qui gratiœ specialis, ob ipsius sancti Prœsulis révérence tiam etc. »

Quelques uns des auteurs qui nous restent à citer, et les deux pièces que nous venons d'alléguer ne remontent pas, il est vrai, à l'antiquité la plus reculée; toutefois, leur témoignage n'en est pas moins important, parce qu'il est rendu par des personnages d'une haute gravité, et que l'on est fondé à croire capables de discerner entre une tradition ancienne et une tradition récente.

Vincent de Beauvais, dans son Spéculum historicité (1), rapporte que le premier évêque du Mans, honoré par l'Eglise sous le nom de saint Julien, confesseur, n'est autre que Simon le lépreux, dont il est parlé dans les saintes Ecritures, qui reçut Notre Seigneur dans sa maison, et qui fut envoyé par les Apôtres dans la Gaule pour prêcher la foi aux Cénomans.

Pierre de Natalibus (2), évoque d'Equilia, et saint Antonin (3), archevêque de Florence, suivent le même sentiment; ce dernier parle de quatre saints du nom de Sùk lien, et il dit à ce sujet : ce Primus fuit Genomancnsis « Episcopus; et hic dicitur fuisse Simon ille leprosus, <( quem Christus a lepra mundaverat : qui et Christum ce ad convivium invitaverat. Qui Christi discipulus, post ce adscensionem Domini , ab Apostolis Genomanensis «Episcopus est ordinatus, et multis clarus virtutibus^ ce très mortuos ressuscitans, demum in pace quievit. »

On lit dans le Martyrologe d'Usuard, édité à Florence en 1486, l'éloge suivant de saint Julien : ce Cenomannis^

(1) Lifo, ix, cap. cxin et exiv.

(2) Lib. m, cap. xxxv.

(3) Historiarum opus, part, i, tit. 6, cap. 25, §. 4,

C INTRODUCTION

« sancti Juliaiii, Episcopi primi ipsius civitatis. Hic Simon « leprosus fuisse dicitur, qucm Dominus a lepra sana- « vit, et qui Domintim ad convivandum invitavit : qui « post adscensionem Domini ab Apostolis Episcopus orc< dinatus est. Hic multis clarus virtutibus, 1res mortuos « suscitavit, et poslniodum in pace quievit. »

François Maurolyco, dans son Martyrologe, formule ainsi : « Genomannis, Juliani primi ejus urbis Episcopi, « vitœ sanctilate ac miraculis gloriosi : quem perhibent « fuisse Simonem leprosum, Christi hospitem (1). »

Galesini dit simplement que saint Julien, premier évêque du Mans, fut envoyé par saint Pierre.

En 1583, les Censeurs romains, chargés par le Souverain Pontife de retoucher le Martyrologe, ajoutèrent à l'ancien éloge de saint Julien ces paroles : « Quem sanc- « tus Petrus illuc ad prœdicandum Evangelium misit. »

Du Saussay, dans son Martyrologe gallicatiy rapporte la mission de saint Julien à saint Clément.

Ajoutons que l'Eglise du Mans, jusqu'en 1748, a constamment professé dans la Liturgie la mission de saint Julien par saint Pierre ou par saint Clément. Si un moment elle adopta la Légende rédigée par Léthalde, elle retrancha tout ce qui désignait une date positive, mais plus tard elle reprit l'ancien texte, comme nous le prouvent les Bréviaires que nous avons cités plus haut.

Il résulte de l'ensemble de ces différents textes, 1° que l'opinion émise par Léthalde ne prévalut pas dans l'Eglise du Mans> attendu que la tradition et les monuments antérieurs à cet écrivain parurent toujours dignes d'une plus grande confiance que ses conjectures; 2° que le sentiment qui fait remonter la mission de saint Julien au premier siècle de l'ère chrétienne, est appuyé

(1) Martyrologium ad vi kalendas februarii.

INTRODUCTION. Ct

sur des monuments plus anciens de plusieurs siècles que ceux qui la rapportent au troisième; 3° que ce sentiment a toujours été le plus généralement admis par les Eglises même les plus éloignées de la nôtre; 4° qu'il est le seul admissible d'après les règles d'une saine critique.

4° Aucune raison sérieuse ne peut être alléguée contre le sentiment de ceux qui rapportent la mission de saint Julien au premier siècle de l'Eglise.

Nous avons déjà parlé longuement du fameux texte de saint Grégoire de Tours, sur lequel s'appuient tous ceux qui retardent la prédication de l'Evangile dans la Gaule jusqu'au milieu du me siècle. Quant au passage de Sévère Sulpice, que l'on allègue pareillement en faveur du même système, il est évident que ce dernier écrivain s'est trompé, du moins en quelque chose (1). Quand il dit que la religion chrétienne ne fit que des progrès très lents au-delà des Alpes, il est d'accord avec tous les autres historiens, et en cela son témoignage est tout-à-fait admissible ; mais quand il affirme que ce fut seulement dans la persécution de Marc-Aurèle que l'on vit, pour la première fois, des martyrs dans la Gaule, il est évident qu'il contredit des Actes de Martyrs antérieurs à son époque. Sa phrase, à force de rechercher une brièveté extrême, est tombée dans l'inexactitude. On peut même indiquer positivement la source de cette erreur : les premiers martyrs de la Gaule dont parle Eusèbe en son Histoire, sont ceux de Vienne et de Lyon, qui souffrirent sous Marc-

(t) Voici le texte : Sub Aurelio deinde, Antonini fïlio persecutio quinta agitata. Ac tiun prinium, intra Gallias, martyria visa, serins trans Alpes, Dei religione suscepta. — Sulpicius Severus, Historia sacra, lib. II, — Maxirna Bibliotheca Patrum, tom. vi, pag. 344.

Cil INTRODUCTION.

Aurèle; do là Sévère Sulpice, qui a restreint toute l'histoire des persécutions à quelques lignes, a cru pouvoir dire que les premiers martyrs de la Gaule avaient versé leur sang pour Jésus-Christ dans cette persécution.

On a encore objecté contre le sentiment de ceux qui rapportent la mission de saint Julien au premier siècle, qu'au nie siècle, et même plus tard, la seconde et la troisième Lyonnaise étaient encore plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie , que si le pays des Cénornans avait fait exception à cet état commun , saint Grégoire de Tours aurait dû rapporter un fait aussi extraordinaire (1).

Sans doute il y avait encore un grand nombre d'idolâtres attachés à leurs vieilles erreurs au ive et même au ve siècle, dans tout le pays qui s'étend entre la Seine et la Loire; on pourrait même en trouver un nombre considérable dans le fond de la presqu'île Armorique, plusieurs siècles après; mais c'était surtout dans les campagnes, par suite de l'isolement dans lequel vivaient les paysans (Pagani) à cette époque. On peut répondre encore que les Gaulois, fort attachés au culte druidique et aux ministres de cette religion, présentaient aux ouvriers évangéliques un genre de difficultés tout particulier.

11 ne faut pas oublier non plus que dans les contrées que nous habitons, le christianisme fut exposé non seulement à la persécution des empereurs et de leurs officiers, mais encore à la haine et aux cruautés atroces des adorateurs d'Odin, dont les incursions commencèrent au moins dès le milieu du me siècle. Ce que l'on sait du caractère de ces bandes fanatiques autorise à croire que le progrès de la vraie religion eut beaucoup à souffrir des ravages causés par ces barbares.

(1) Gamin, Géographie ancienne du diocèse du Mon*, pag. 127.

INTRODUCTION. CHi

Mais, de ce que le christianisme se serait lentement étendu dans les campagnes, il ne faut pas se hâter d'en conclure qu'il ne s'était pas plus répandu dans les cités; car c'est une erreur grave que de regarder le christianisme à sa naissance comme une société secrète (1). Jamais la religion de Jésus-Christ n'eut ce caractère; aux jours de la persécution, ses ministres et ses fidèles furent obligés de se cacher; mais la prédication évangélique commença toujours dans les grandes villes et dans les centres de population les plus considérables. Quant au silence de saint Grégoire de Tours sur les commencements de l'histoire ecclésiastique du Maine, il est facile de l'expliquer. Nous avons démontré plus haut que cet historien n'avait que des notions très vagues sur les origines de nos Eglises et même sur celles de l'Eglise de Tours, et qu'il ne se donna pas la peine de faire à ce sujet de longues recherches. D'un autre côté, on reconnaît facilement, en lisant ses livres de Gloria Martyrum et de Gloria Confessorum, que le but qu'il se proposait en les écrivant était de faire connaître certains traits qui n'avaient pas encore été recueillis par l'histoire, et non d'en composer un corps complet de documents.

Mais il faut, ajoute-t-on, admettre entre l'épiscopat de saint Pavace et celui de saint Liboire une vacance du siège épiscopal fort longue, et contraire h ce que disent les Gestes des Evêques du Mans. Nous répondons : au lieu d'une vacance du siège épiscopal, peut-être devrait-on dire une lacune dans la liste des évèques, ainsi que nous le démontrerons bientôt, encore cette lacune pourraitelle bien n'être pas aussi grave qu'on se l'imagine. D'ailleurs, elle est facile à expliquer par l'ignorance dans le premier collecteur des Actes de nos Evêques. Il s'est con-

(1) Expression de Chateaubriand, Etudes historiques.

CIV INTRODUCTION

lente de réunir les noms que lui présentaient les monuments semi-officiels qui lui tombaient sous la main, dans un ordre qui semble généralement conforme à la vérité, mais sans prendre garde aux intervalles qu'il pouvait laisser. Son texte nous fournit même la preuve de plusieurs omissions déjà remarquées avant nous dans le corps de l'ouvrage. Ces lacunes autorisent à en supposer d'autres; mais nous traitons ce sujet ailleurs Une vacance, enfin, s'explique facilement quand on veut tenir compte des circonstances de temps auxquelles elle répond. Les ravages des barbares Saxons, ennemis si acharnés de la vraie religion, les persécutions des empereurs, qui cessèrent à peine, font comprendre suffisamment comment les chrétiens de notre province ont pu se trouver pendant un temps sans chef spirituel, ou, tout au moins, comment les documents historiques recueillis avec peine ont pu faire, au milieu de tant de hasards, un triste naufrage. Si l'histoire civile des Gaules présente tant de pertes du même genre à déplorer toutes les fois que l'on veut remonter vers sa source, comment les annales de la société chrétienne, dans laquelle les personnes lettrées n'entrèrent pas les premières, n'offriraitelle pas aussi ses obscurités et ses lacunes?

Saint Julien, ajoute-t-on, reçut des habitants du Maine un accueil si différent de celui que firent à saint Gatien les habitants de Tours, qu'il semble impossible de rapporter la mission de ces deux apôtres au même temps. Saint Gatien fut obligé de se cacher hors des murs de la ville, et malgré ses vertus, ne parvint, à convertir qu'un très petit nombre d'idolâtres; saint Julien, au contraire, fut reçu parle premier magistrat delà cité; il convertit bientôt un nombre considérable de ses habitants de toutes les classes, même des plus élevées, et en reçut des dons pour son Eglise. Il faut donc, disent nos

INTRODUCTION. CV

adversaires, reconnaître ici deux époques, Tune durant laquelle l'Eglise ne s'avançait qu'au milieu des persécutions; l'autre fut celle où ayant vaincu par sa patience, elle était déjà l'objet de la faveur des empereurs et de tous les puissants.

S'il était nécessaire d'admettre, avec toutes ses circonstances, le tableau de la conversion de nos pères, tel que nous le présentent les Gestes des Evêques du Mans, peut-être cette objection aurait-elle quelque force; mais nous l'avons déjà fait observer, il faut soigneusement distinguer dans cet ouvrage ce qui appartient aux documents anciens, de ce qui a été ajouté par le collecteur sur des renseignements moins exacts. Nous avons reconnu que la conversion des Cénomans ne s'opéra point aussi subitement qu'on le dit; saint Julien éprouva de la résistance et souffrit des persécutions, au rapport de notre Pontifical même et de Léthalde; l'hésitation qu'il montra avant d'entrer dans la ville, et la manière dont il s'y présenta font voir qu'il pouvait s'y attendre à une réception peu favorable. Quant à l'accueil qu'il y reçut, il fut en réalité assez semblable à celui que saint Ursin rencontra à Bourges, au rapport des Actes authentiques de ce saint évêque et de saint Grégoire de Tours.

Si nous en croyons les Gestes des Evêques du Mans, saint Thuribe, successeur immédiat de Saint Julien, mourut martyr, des suites de la persécution qu'il souffrit de la part des habitants d'un village voisin du Mans. Ce trait, et mille autres semblables, répandus dans notre histoire jusqu'à l'épiscopat de saint Innocent, font disparaître ce fantôme d'une Eglise s'élevant, comme par enchantement, sous la main de saint Julien. Quant aux terres données à saint Julien, nous avons fait voir ailleurs la source de cette erreur; nous n'ajouterons qu'un mot sur l'argument qu'on nous op-

CVI INTRODUCTION

pose : c'est qu'en histoire il est très dangereux de raisonner par comparaison; le génie de deux populations très voisines peut être tout différent, et les vues de la Providence sur l'une ou sur l'autre peuvent conduire les événements par des voies opposées. Nous en avons un exemple célèbre dans un fait que nous rappelions tout-àl'heure. Les dispositions avec lesquelles les habitants du Berry reçurent saint Ursin, furent bien différentes de celles que les habitants de la Touraine montrèrent à saint Gatien; cependant, ces deux peuples sont voisins, et leurs deux saints apôtres leur furent envoyés par saint Pierre à la même époque.

On objecte encore contre le sentiment que nous avons embrassé le nom donné par les Actes de notre apôtre au magistrat dont il fit l'un de ses premiers néophytes, et l'on dit que l'institution des Défenseurs ne remonte pas au-delà de Constantin. Nous répondons à cette objection dans la note lre, et nous faisons voir que des savants placent l'institution de cette magistrature avant l'ère chrétienne. On ajoute que ce Défenseur, selon une tradition ancienne, devint le fondateur de l'Eglise d'Angers, après avoir reçu sa mission de saint Julien, et d'un autre côté, dit-on, il est presque certain qu'il faut reconnaître ce même personnage dans l'évêque qui, au rapport de Sévère Sulpice, s'opposa au sacre de saint Martin. Ainsi tout contribuerait à rapprocher la mission de saint Julien des premières années du ive siècle.

Ce n'est point ici le lieu d'étudier les origines de l'Eglise d'Angers; tous ceux qui l'ont entrepris jusqu'à ce jour n'ont rencontré dans la liste de ses premiers évêques que des noms sans ordre certain et des dates flottantes; des arguments fondés sur de semblables moyens sont réellement hors d'état de détruire les témoignages positifs que nous avons allégués plus haut. Quant à la

INTRODUCTION. CVII

tradition qui rapporte la fondation de l'Eglise d'Angers à un disciple de saint Julien, toute glorieuse qu'elle serait pour notre Eglise, elle nous semble peu fondée, et peut n'avoir d'autre origine qu'une similitude de noms entre deux personnages qui n'onl rien de commun que ce rapport fortuit.

En se reportant aux premières années du ive siècle, disent nos adversaires, on ne trouve dans toute l'étendue de la deuxième et de la troisième Lyonnaise que trois sièges épiscopaux dont l'origine soit incontestablement antérieure à cette époque : Tours, Rouen et Nantes; encore ces Eglises ne datent-elles que du milieu du 111e siècle. Comment celle du Mans aurait-elle fait une exception aussi considérable au milieu de toutes les autres? La base de cette objection a déjà été détruite; nous avons prouvé que saint Gatien, fondateur de l'Eglise de Tours, était venu, non au milieu du me siècle, mais dans le cours du premier siècle. Ce fait admis, et comment refuserait-on de l'admettre? il n'y a rien de surprenant qu'une Eglise voisine ait été fondée dans le cours du même siècle. Ajoutons qu'il y avait une raison toute particulière qui pouvait appeler les apôtres de la Gaule, partis pour la plupart de Rome et de l'Italie, à venir évangéliser les Cénomans; outre la grande renommée de ce peuple à cette époque et son rôle important dans toute l'étendue du sol gaulois, ses enfants avaient été faire d'importantes conquêtes en Italie; ils remplissaient une partie de la Gaule Cisalpine, et la tradition de cette filiation, qui s'est conservée jusqu'à nos jours, devait être alors beaucoup plus vivace.

Ajoutons que les apôtres des premiers siècles, tout en recherchant les plus grands centres de population, ne s'astreignirent jamais à suivre la circonscription tracée par l'Empire; nous ne voyons rien qui annonce une

CVII1 INTRODUCTION

semblable tendance avant la fin du me siècle (1). C'est ainsi que nous voyons saint Denis et ses compagnons choisir pour théâtre de leur prédication le peuple des Parisii, quoique ce peuple fut assurément l'un des moins considérables de la Gaule (2). Enfin on ordonnait quelquefois dans les premiers siècles des évêques des Nations, qui allaient répandant la semence de la parole évangélique chez les différents peuples, et se fixaient là où ils rencontraient un terrain plus favorable; saint Julien a pu être du nombre de ces évêques missionnaires.

Nous dirons aussi un mot de l'une des principales raisons sur lesquelles s'appuyait le P. Papebrock, pour rapporter la mission de saint Julien au me siècle. Ce savant trouvait une preuve, irréfragable selon lui, de la vérité de son système dans ce titre écrit en vermillon en tête des Actes de saint Julien, sur le manuscrit des Gestes des Evêques du Mans : « Incipiunt Gesta Domni Juliani, « primi Cenomanicœ urbis Episcopi, qui fuit tempore c( Decii, et Nervae ac Trajani ïmperatorum; sub quibus « et Joannes Apostolus et Evangelista Apocalypsin et « Evangelium scripsit. » Or, disait le docte jésuite, l'Apocalypse a été écrite sous Domitien, après que cet empereur eut relégué l'Apôtre saint Jean dans l'île de Pathmos ; l'Evangile du même Apôtre fut écrit la première année de l'empire de Nerva, de 96 à 98. A Nerva succéda Trajan, qui régna de 98 à 117. Mais Dèce ne monta sur le trône que bien longtemps après ces trois princes, son empire commence à Tan 249, et finit en 251 . Il est donc à croire que le collecteur des Actes des Evêques du Mans, ne trouvant dans les originaux qui lui servaient de guides que le nom de Dèce pour date, a ajouté de lui-même,

(1) Dom Bacchini, de Ecclesiasticœ Hierarchiœ Originibus, pag\ 21)1.

(2) Dulaure, Histoire de Paris. tom. I.

INTRODUCTION. CIX

fidèle du plan qu'il s'était imposé de faire remonter la mission de saint Julien au premier siècle, deux noms d'empereurs qu'il savait avoir gouverné l'empire au temps où vivait saint Clément (1).

Nous répondrons simplement. Cette objection repose toute entière sur une inadvertance de copiste. Le manuscrit des Gestes des Evêques du Mans a été transcrit au moins une fois, et n'est point l'autographe, comme le prouvent diverses ratures et répétitions échappées au copiste. D'ailleurs, il est écrit en caractères du xme siècle, dans toute la partie qui nous occupe. Ajoutons que ce titre, par là même qu'il est écrit en vermillon^ ne peut avoir une autorité aussi grande que le texte luimême (2).

Cette conclusion , autorisée par un grand nombre d'exemples semblables, est plus rigoureuse ici que partout ailleurs, puisque le nom de Decius se trouve contredit, non seulement par le texte entier, mais encore par tout le reste du titre. D'ailleurs la cause de celle erreur n'est-elle pas évidente? Au lieu de Decii, on aura écrit d'abord avec abréviation , comme il arrivait souvent, Domitiani; un copiste peu attentif et peu instruit, a pu facilement prendre un nom pour un autre ; de là toute l'erreur. Ainsi substituez le nom de Domitien à celui de Decius, et les règnes se succèdent en ordre, sans aucun embarras, de l'an 81 à l'an 117; correspondant précisément avec la date assignée au pontiiïcat de saint Clément par l'historien Eusèbe, de la douzième année du règne de Domitien jusqu'à la troisième du règne de Trajan (3). Finissons par cette preuve décisive. Le ma-

il) Acta Sanctorumjunii, tom. m, pag. 858.

(2) Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Marie*Madeleine en Provence, tom II, pag. 575 (a).

('S) Euscbe, Historia ecclesiastica, lib. m, cap. xv, liv. — Saint Je-

CX INTRODUCTION

nuscrit qui L'enferme les Gesta Episcoporum Cenomanensium renferme aussi une liste des mêmes prélats, cette liste commence par une phrase conçue dans les mêmes termes que le titre qu'on nous oppose, mais a la place de Decii on lit Domitiani. Or, cette liste est écrite de la même main que tout le commencement de cette copie; preuve évidente que l'objection ne repose que sur une aberration de copiste, et il est surprenant qu'un critique comme le P. Papebrock, ait attaché tant d'importance à un si faible argument.

Telles sont les principales difficultés que les critiques modernes ont opposées à l'opinion qui nous semble vraie; nous pensons y avoir suffisamment répondu; s'il s'en présente d'autres encore dans le cours de l'ouvrage, nous tâcherons d'y satisfaire. Il nous reste à examiner le système inventé par le P. Papebrock.

5° Le système chronologique établi par le P. Papebrock no/fre point une méthode assez certaine pour être seul suivi, dans la supputation des années des différents épiscopats.

Le P. Papebrock en publiant en 1685 son Propylœum aux Acta Sanctorum du mois de mai, mit au jour un système nouveau sur la chronologie des Pontifes Romains. Ce système présente des données plus positives qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé; malheureusement il est quelquefois sujet à erreur dans l'application. On peut dire cependant qu'il repose sur une base très certaine :

rôme, Catalogus scriptorum Ecciesiœ, cap. xv, confirme le sentiment iTEusèbe sur ce point. — Nous ne voulons point soutenir ici cette chronologie, qui est cependant admise par de graves auteurs ; la question sera examinée dans les Origines de l'Eglise Romaine. — Bianchini, Vitœ Romanorum Pontificum Anastasii Bibliothecarii, loin, h, pag. clxxviii etpassim.

INTRODUCTION. Cxi

il s'appuie sur ce que, de toute antiquité, et probablement d'après une tradition apostolique, la consécration des évêques fut toujours réservée au dimanche. Outre la coutume universellement suivie dans l'antiquité et attestée par un très grand nombre de monuments (1), nous en avons pour garant une lettre fameuse de saint Léon le Grand aux évêques de la province de Vienne. Dans cette lettre, ie Pape prescrit à ces prélats de ne point ordonner d'évêque un autre jour que celui du dimanche, déclarant même invalide toute ordination faite contrairement à cette loi qui remonte à la plus haute antiquité (2).

Telle était la règle invariable de l'antiquité, tel est le fondement du système que nous examinons. On ne peut nier que cette manière de compter ne présente de grands avantages. Pour en tirer parti, il suffît de connaître le nombre d'années, de mois et de jours qu'a duré chaque pontificat. A l'aide d'une table chronologique et de la lettre dominicale, on peut alors retrouver non seulement l'année, le mois et le jour de l'ordination et de la mort de chaque pontife, mais encore les années, les mois, les jours de la vacance du siège. Rien n'approche de la précision et de la simplicité de ce système; mais est-il admissible, tel que le présente son inventeur?

En 1701, Papebrock publia le troisième volume des Acta Sanctorum de juin. 11 y traite, au dix-neuvième

(1) Bianchini, Ânastasii Bibliothecarii, de Vitis Romanorum Pontificum, tom. n, pag. 25.

(2) Non passim, scd die legitimo Ordinatio celebretur : nec sibi constarc status sui noverit firmitatem, qui non die sabbati vespere, quod luressit in prima sabbati, vel ipso Dominico die fueril ordinatus. Sol uni enim majores nostri Rcsurrectionis Dominicœ diem boc honore dignum judicavéroQt. - Sancti Leonis Magni Opéra, edit. Bailerioi, tom. i, col. 639. Epist. x, alias 89.

CX1I INTftODUCTION.

jour, de saint Innocent, évêque du Mans, et à cette occasion il fait à la chronologie de nos prélats l'application de son système. Les raisons qui l'ont déterminé sont, d'un côté, la sûreté incontestable de sa méthode, sa précision et les grands avantages qu'elle présente; d'un autre côté, il est certain que sur les différentes listes anciennes des Evoques du Mans, on rencontre pour la durée de chaque épiscopat le même nombre d'années, de mois et de jours.

Ce travail, qui est fort long, est conduit par le savant Bollandiste depuis saint Julien jusqu'au bienheureux Geoffroy de Loudon, en 1234. Voici la méthode qui y est suivie : Papebrock admet comme certain que saint Innocent est mort la même année que saint Benoît, c'està-dire l'an 543, selon les recherches et les supputations de Dom Mabillon, reçues comme incontestables parmi les savants; de là il remonte, à l'aide de la lettre dominicale, à l'ordination de saint Innocent qui eut lieu le 21 juin 496. Avant lui, saint Principe avait gouverné l'Eglise du Mans pendant 28 ans, 1 mois et 21 jours; ce qui oblige à croire qu'il fut sacré le 26 juillet 464, et qu'il mourut le 16 septembre 493, laissant le siège vacant pendant 2 ans, 10 mois et 5 jours.

Le prédécesseur de saint Principe avait été saint Victorius, ordonné le 14 mai 422; cet évêque siégea 41 ans, 3 mois et 18 jours; il mourut le 1er septembre 463, et le siège vaqua 10 mois et 23 jours. Saint Victor, père et prédécesseur de saint Victorius, avait été ordonné le 11 janvier 397; il gouverna le diocèse pendant 24 ans, 5 mois, 14 jours, et mourut en 421, le 25 août; son église resta veuve pendant 8 mois et 20 jours.

Antérieurement à saint Victor, saint Liboire avait occupé le même siège; il fut ordonné en 347$ le 17 juin;

INTRODUCTION. CX111

il siégea 49 ans, et mourut eu 396, le 9 juin; l'Eglise célèbre sa fête le jour de sa translation, 17 juillet; le siège demeura vacant après lui 7 mois et 4 jours. Saint Pavace, auquel avait succédé saint Liboire, fut ordonné le 22 août 303; il siégea 43 ans, et mourut le 24 août 346; le siège vaqua 9 mois, 13 jours.

Le prédécesseur de saint Pavace, saint Tburibe fut sacré le 3 octobre 297; il dirigea l'Eglise du Mans pendant 5 ans, 6 mois et 13 jours, et mourut martyr sous Dioclétien le 16 avril 303. Son siège ne resta vacant que 4 mois et 3 jours.

Enfin saint Julien, le fondateur de notre Eglise, et le prédécesseur de tous ces prélats fut ordonné à Rome par saint Fabien, et posa sa chaire au Mans le 17 octobre 247, un peu avant que Dèce commençât à gouverner l'empire. 11 siégea 47 ans, 3 mois et 10 jours, et mourut le 27 janvier 294. Son siège demeura vacant 3 ans, 8 mois et 6 jours. Tels sont les résultats rigoureux de ce système, que le savant Jésuite applique égale^ ment à la suite de notre histoire jusqu'au xme siècle.

Comme la plupart des hommes, qui les premiers ont émis un système, le P. Papebrock s'attacha au sien, et en fit l'application à tous les Evêques du Mans, dont il eut occasion de parler dans la suite de son grand ouvrage. Ses successeurs dans l'œuvre des Bollandisles marchèrent sur ses traces. L'autorité scientifique de ce grand homme, qu'ils regardaient justement comme leur maître, les empêcha de soumettre à un examen rigoureux la méthode qu'il leur avait transmise; cependant, au bout d'un certain laps de temps, il paraît que des doutes s'élevèrent dans l'esprit de plusieurs à ce sujet, car ils ne s'expriment plus avec la même hardiesse qu'ils le faisaient d'abord; ainsi le P. Pinius, dans le quatrième volume d'août publié en 1739, parlant de l'époque à la-

CX1V INTRODUCTION

quelle a commencé l'épiscopat de saint Innocent, laisse voir déjà une grande hésitation (1).

Ainsi les continuateurs et les disciples eux-mêmes du P. Papebrock n'ajoutèrent pas constamment une foi entière à sa méthode, et s'ils la suivirent le plus souvent, ils s'en écartèrent cependant dans quelques circonstances. Dom Liron , dans son Nouveau Catalogue des Evéques du Mans, dressé d'après les chartes et les monuments originaux, et l'auteur des Polyptiques de l'Eglise du Mans, censurent également le système de Papebrock, mais ni l'un ni l'autre ne l'attaque dans ses bases; ils le taxent d'inexactitude et d'arbitraire, mais sans prendre la peine de développer leur pensée. 11 en est de même des différents historiens que nous avons pu consulter sur la chronologie des Souverains Pontifes; les plus savants, comme Bianchini, Vignoli,Marangoni, les deux Pagi, les Bénédictins dans Y Art de vérifier les dates, Dom Coustant dans son Recueil des Lettres des Papes, tous ces auteurs s'écartent fréquemment du principe fondamental de Papebrock, ils le combattent sur des points de détail; aucun ne montre le vice de son système. Le P. Sébastien de Saint-Paul est le seul écrivain que nous connaissions, qui ait cherché à renverser la méthode du savant Bollan-

(1) Verum quidquid sit de initio sedis db illo aditœ, in tanta ac tam diversa série chronologica Episcoporum Genoinanensium, quam cmeudatum iri speramus a continuatoribus novae editionis Galliœ Christian^ ;

quidquid, inquam, sit; sedebat sait e m Innocentius anno 533 — Acta

Sanctorum augusti, toni. iv, pag. 785, n° 9. — Un peu plus loin, parlant de saint Domnole, Pinius dit : Sed ea, qua) de exordio episcopatus ejus lego, intricata etiam snnt. — Enfin, un peu au-dessous, parlant de saint Rigomer, solitaire du Maine, qui a vécu jusqu'au temps de saint Domnole, le docte éditeur de sa Vie s'exprime ainsi : Sed quia de sensu biographi non satis constat, nec de initio sedis sancti Domnoli; ideo in exordio hujus commentarii eum signavi medio circiter seculo vi; quod in lata temporis extensione intelligi volo. — Acta Sanctorum, loc. cit. n° 10.

INTRODUCTION. CxV

diste, malheureusement cette critique est aussi maladroitement dirigée qu'il est possible, et elle ne touche point le côté faible du système (1). Aussi, dans sa réponse, Papebrock triompha aisément d'un si faible adversaire (2). Nous devons donc essayer, non de renverser le principe sur lequel s'appuie ce système, que la consécration des évoques devait avoir lieu le dimanche et cela de toute antiquité, mais de démontrer que ce principe, s'il demeure seul, ne peut, dans l'application, conduire à la connaissance toujours certaine de la vérité.

D'abord, quelque générale et absolue qu'on la suppose, cette règle ne souffrait-elle pas ses exceptions? Il faut en convenir, dans des circonstances que nous ne pouvons bien sûrement apprécier aujourd'hui, il y eut des consécrations épiscopales à d'autres jours que le dimanche, et cela même dans l'Eglise Romaine, qui donna toujours l'exemple de la fidélité aux traditions et aux règles canoniques. C'est ainsi que saint Télesphore fut ordonné par saint Sixte un mercredi; saint Hygin un vendredi, et saint Galixle un samedi. 11 est vrai que des historiens cherchent à tout concilier, en remettant du moins l'intronisation de ces Papes au dimanche (3); encore le font-ils sans fondement bien solide. La seule raison sur laquelle ils puissent s'appuyer, c'est celte règle qui rapporte l'ordination des évêques au dimanche ; mais sur quelle raison reposait cette règle? pour quel motif l'Eglise l'avait-elle établie? Les usages discipli-

(1) Exhibit! o errorum quos P. Daniel Papebrochius suis in Notis ad Acta Sanctorum commisit, pag. 58.

(2) Respon&io Dianclis Papebroc/u'i ad Exhibitionem errorum, toni. i, pag. 59.

(3) Papebrock, Propylœum ad Acta Sanctoruth maii, pag. 21*, 27*. — Bianchini, Anastasii Bibliothecarii, de Vitis Uomanorv.m Pontifie* m. tuni. n, pag. cxxxvi,96.

fcXVI INTRODUCTION.

naires de ces temps le disent assez; comme tout le peuplé devait concourir à l'élection du pasteur, comme toute promotion à l'épiscopat, qui se serait faite sans ce concours de la volonté universelle du troupeau, était regardée comme entachée d'un vice radical, la prudence des législateurs ecclésiastiques leur avait t'ait choisir le jour de l'assemblée de tous les fidèles, le dimanche, pour cet acte solennel. Mais le dimanche ne voyait pas seul ces assemblées de tous les fidèles; ils se réunissaient aussi pour les solennités les plus importantes, pour les fêtes instituées dès l'origine en l'honneur des mystères principaux de la vie de Notre Seigneur; aux anniversaires de la Nativité du Sauveur, de son Ascension, aux fêtes des Apôtres et des Martyrs. Aussi, voyons-nous l'Eglise permettre dès l'origine que la consécration des évêques put avoir lieu également ces jours-là. Rien ne prouve que la prescription du Pontifical, tel que le maintient aujourd'hui et depuis des siècles l'Eglise Romaine, ait subi sur ce point de notables modifications , et, lorsqu'il réserve cette importante fonction de la consécration des évêques au dimanche ou aux fêtes des Apôtres, il est indubitable qu'un tel usage a les plus fortes racines dans l'antiquité. Aussi le P. Papebrock, dont il s'agit ici de combattre Je système, non comme absolument faux, mais comme trop exclusif, convient-il lui-même que ces ordinations ont pu avoir lieu quelquefois aux fêtes solennelles qui se rencontraient hors du dimanche (1).

Et certes il faut bien qu'il en soit ainsi pour expliquer les consécrations de saint Télesphore, de saint Hygin, de saint Calixte, dont nous avons parlé plus haut; car,

(t) Àpparet ex consuetudiae plurium consequenter seculorum, Ordinationes Episcoporum, prœsertim Romanorum semper in Dominica aut saltem in festo soleniniori oelebrari, etc. — Papebrock, op. cit., pag. 12*.

INTRODUCTION. CXVII

lors même que l'on prouverait que ces consécrations ont eu lieu le dimanche, les textes qui disent qu'elles ont été accomplies à d'autres jours n'en seraient pas moins anciens,et démontreraient toujours que l'on admettait certaines exceptions à la règle générale. Or, si dans l'Eglise de Rome elle-même cette loi pouvait souffrir des exceptions, comment veut-on en faire la base absolue et unique d'un système chronologique applicable h d'autres Eglises?

Ajoutons encore qu'on doit se garder d'appliquer trop rigoureusement aux catalogues des évêques des Eglises particulières les règles dont on peut user pour les catalogues des Papes. 11 est hors de doute que ces derniers présentent une autorité dont les premiers n'approchent point. Les catalogues des Pontifes Romains intéressaient l'Eglise toute entière, et étaient répandus en tous lieux; au contraire, les listes d'évêques ne sortaient guère des pays dont elles représentaient les traditions. Sans doute l'Eglise du Mans est du très petit nombre de celles qui ont conservé des listes assez exactes de leurs premiers pasteurs; on peut même ajouter une confiance assez entière a ce que ces catalogues rapportent sur le nombre d'années, de mois et de jours de chaque épiscopat, pour les raisons que nous avons fait connaître plus haut; mais, malgré cette exactitude habituelle et lors même que l'on pourrait la supposer encore plus grande, nous croyons qu'il serait impossible d'établir sur ces seules données une certitude absolue. Voici nos raisons :

1° Les Actes de saint Julien racontent que ce saint apôtre accablé par la vieillesse et le travail pastoral, désigna saint Tburibe comme son vicaire et se retira luimême dans une solitude, connue aujourd'hui sous le nom de Saint-Marceau, qu'il y vécut quelque temps et enfin y mourut. Mais les catalogues de nos Evêques, les

CXVII1 INTRODUCTION

Actes de saint Julien et ceux de saint Thuribe ne nous apprennent point si les 47 ans, 3 mois et 10 jours de l'épiscopat de notre premier évoque s'étendent jusqu'à sa mort, où s'ils s'arrêtent au jour où saint Thuribe fut consacré pour être son vicaire et son successeur. De même nous ne savons pas si les 5 ans, 6 mois et 13 jours de l'épiscopat de saint Thuribe doivent commencer du jour ou saint Julien l'établit à sa place, ou seulement à la mort de ce dernier. Car, quoiqu'en disent certains canonistes modernes, les évêques consacrés du vivant de leurs prédécesseurs pour leur servir de vicaires sont nombreux dans l'antiquité, et les historiens les plus exacts en font foi (1).

2° En second lieu, il faut venir jusqu'au xie siècle pour trouver sur les listes de nos Evêques une mention de la durée des diverses vacances du siège du Mans. Le système de Papebrock nous fournit sans doute un moyen de suppléer à ce silence de nos annales; mais ce moyen n'est pas aussi sûr qu'il le paraît au premier abord. En effet, il faut convenir que dans un aussi grand éloignement que celui qui nous sépare des premiers siècles de notre Eglise, il a pu se rencontrer, par des causes inconnues aujourd'hui, plusieurs vacances du siège du Mans plus ou moins longues. La lettre Dominicale engagerait à réduire ces vacances à une durée médiocre, si on se bornait à l'invoquer exclusivement; mais peutêtre doit-on compter en plusieurs cas, non d'après la lettre Dominicale la plus rapprochée, mais d'après quelqu'une de celles qui la suivent, parce que l'Eglise du Mans aura été sans pasteur dans tout cet intervalle.

Les exemples analogues qui se voient dans les annales d'un si grand nombres d'autres Eglises semblent auto-

(1) Bianchini, op. cit. — Papebrock, op. cit.

INTRODUCTION, CXIX

riser cette remarque; et pour la nôtre, il faut bien reconnaître tout d'abord qu'entre l'épiscopat de saint Pavace et celui de saint Liboire, il y a lieu d'admettre l'une de ces longues vacances. Ce fait suffirait à lui seul pour démontrer combien la méthode défendue par le P. Papebrock est insuffisante, et capable d'égarer celui qui n'aurait pas égard à d'autres données.

3° Enfin , il n'y a presque pas d'Eglises , à part l'Eglise de Rome, dont les listes épiscopales n'offrent quelques lacunes; on sait assez à quelles causes les attribuer; les annales de l'Eglise du Mans n'en sont point exemptes, ainsi qu'il sera prouvé plus bas. La rigueur extrême avec laquelle Papebrock conduit l'ordre des temps , la manière absolue avec laquelle il enchaîne un épiscopat à l'autre, donnent aisément à comprendre comment les moindres omissions sur la liste peuvent entraîner une aberration de chronologie, qui seule suffit pour produire un bouleversement dans toute l'histoire. Si, afin d'éviter cet écueil, on en vient, comme l'a fait le P. Papebrock, à supposer des erreurs de copiste sur le nombre d'années, de mois, de jours assignés à la prélature de chaque évêque , on tombe dans un autre inconvénient également très grave, celui de déranger, en faveur d'un nombre incertain, beaucoup d'autres nombres qui peuvent être très certains.

Ce n'est pas, encore une fois, que nous entendions soutenir toutes les années, tous les mois, tous les jours assignés par les Gestes de tel ou tel évêque, comme étant ceux qui répondent au temps de son épiscopat; nous croyons au contraire, avec le P. Papebrock lui-même (1), qu'il a pu se glisser beaucoup d'erreurs dans un si grand nombre de transcriptions, et à travers une telle multi-

(1) Responsio, tom. i, pag. 59, n° 133,

CXX INTRODUCTION

tude de caractères souvent presque imperceptibles; mais ce n'est pas une raison de venir accroître la confusion, en procédant d'après une méthode qui n'est propre qu'à sacrifier à des données tout-à-fait arbitraires les seuls renseignements qui soient venus jusqu'à nous.

Le système de Papebrock pour être applicable supposerait dans les manuscrits une perfection de détails et de transcription que tout paléographe avouera, être presque introuvable; il suppose, d'un autre côté, dans les originaux une exactitude qui n'existe pas; c'est pourquoi nous ne le suivrons point servilement dans cette histoire, en nous réservant toutefois d'en faire l'application lorsque les circonstances la rendront possible.

LISTE CHRONOLOGIQUE DES ÉVÊQUES QUI ONT GOUVERNÉ L'ÉGLISE DU MANS JUSQU'AU VIIIe SIÈCLE.

En terminant cette longue Introduction, nous devons ajouter quelques mots sur l'ordre chronologique des Evêquesqui ont gouverné l'Eglise du Mans, pendant les sept siècles que comprend ce premier volume. Presque tous les auteurs qui ont écrit sur l'histoire du Maine ont traité le sujet qui va nous occuper; mais on doit surtout remarquer les travaux de Dom Bondonnet, du P. Papebrock et de Dom Liron.

Dom Bondonnet a le premier porté la lumière dans l'obscurité de cette chronologie. Son ouvrage, écrit pour réfuter les assertions téméraires de Gorvaisier, reproduites par les frères Sainte-Marthe dans le Gallia Chris-* tiana (vêtus), est beaucoup trop diffus, mais il est rempli de vues très sages. On y trouve une investigation pro-

INTRODUCTION. CXXI

fonde des monuments anciens, beaucoup de sagacité et des connaissances variées L'auteur possédait assurément les qualités d'un critique et d'un chronologiste judicieux. Si son sentiment n'est pas suivi aujourd'hui sur tous les points, c'est que le savant Bénédictin n'a pas osé prendre sur lui de suppléer aux lacunes qui se rencontrent dans le Pontifical. Bondonnet ne connaissait probablement pas les deux autres listes épiscopales du xme siècle, que nous allons publier.

Le système du P. Papebrock est suffisamment connu du lecteur par ce que nous en avons dit; nous pouvons nous dispenser d'en parler plus an long.

Dans son Nouveau Catalogue des Evêques de l'Eglise du Mans, augmenté et vérifié sur les anciens monuments , Dom Liron a posé les bases d'une chronologie à laquelle les travaux subséquents de l'érudition apporteront vraisemblablement peu de modifications. Cet écrivain publia son travail en 1 728. Il put consulter un plus grand nombre de documents anciens que ceux qui l'avaient précédé dans la même carrière, et il sut tirer avantage de leurs observations. On voit en effet qu'il cite à tout moment Dom Bondonnet, Dom Briant, le P. Papebrock et ses continuateurs, le P. Le Gointe, Tillemont, Baillet, Bulteau, etc.

Le travail de Dom Liron a été soumis pour ainsi dire à une contre-épreuve; Dom Bouquet et ses continuateurs Dom Houdiquier, Dom Poirier, Dom Housseau, Dom Précieux, Dom Clément, Dom Brial, etMM. Daunou et Naudet, en faisant entrer presque en entier les Gestes des Evèques du Mans dans le grand Recueil des Historiens des Gaules et de la France, ont été obligés de soumettre la plupart des chartes et documents de notre histoire ta un nouvel examen, et ils se trouvent en tous les points ;i peu pris d'accord avec le chronologiste Bénédictin.

f.XXII INTRODUCTION.

Ajoutons que V Histoire des Evêques du Mans, publiée en 1837 sous le nom de Dom Colomb, accepte la chronologie de Dom Liron, depuis la mort de saint Victorius 1er, en 490. Le désaccord que l'on remarque entre Dom Liron et l'auteur de cette histoire, relativement aux dates des cinq premiers évêques qui ont gouverné notre Eglise, est le résultat nécessaire des systèmes différents qu'ils ont embrassés sur la mission de saint Julien. Dom Liron croit que ce saint apôtre a vécu au premier siècle, et l'auteur inconnu de l'histoire attribuée à Dom Colomb rapporte sa mission au milieu du troisième (1). Enfin M. l'abbé Voisin a donné, à la fin du premier volume de l'ouvrage qu'il a intitulé Polyptiques de l'Eglise du Mans, un nouveau catalogue chronologique des Evêques du Mans. Dans ce travail, il n'admet pas les additions que Dom Liron avait cru devoir ajouter à la liste du Pontifical. 11 ne se retrouve d'accord avec Dom Liron, Dom Colomb et presque tous les autres historiens, qu'à partir de l'an 960, excepté pour les évêques Francon 11, saint Aid rie et Robert, sur lesquels les monuments anciens ne laissent pas de difficulté.

Nos recherches ne nous ont rien fourni qui pût nous obliger à nous écarter de l'ordre chronologique établi

(1) Quoique, pour nous conformer à l'usage reçu, nous citions cette histoire sous le nom de Dom Colomb, nous ferons observer que Ton peut raisonnablement douter que ce savant Bénédictin en soit Fauteur. D'abord ni Dom Tassin ni aucun biographe ne la lui attribuent, et cependant ils font connaître les ouvrages manuscrits que cet auteur avait laissés. En second lieu,on ne reconnaît point le talent, le caractère et surtout les idées et les opinions bien connues de Dom Colomb, dans cet abrégé de notre histoire. Enfin, lorsque nous avons dépouillé à la Bibliothèque nationale la correspondance autographe entre Dom Colomb et Dom Housseau, nous avons été frappé du silence complet que gardent les deux Bénédictins sur cet ouvrage; cependant Dom Colomb transmet à Dom Housseau de fréquents renseignements pour l'histoire de notre province, que ce dernier avait entreprise.

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