ÉP1SC0PAT DE SAINT LIBOIRE
Situation de l'Eglise. — Saint Liboire. — Sa piété. — Eglises fondées par lui. — Son amitié avec saint Martin. — Sa mort et ses funérailles. — Saint Maurille, êtêque d'Angers. — Saint Hilaire d'Oise.
Après les désordres et les bouleversements qu'avait causés dans toutes les contrées armoricaines la présence des bandes saxones acharnées au pillage, à l'incendie, et surtout ennemies de la religion chrétienne, l'Evangile avait besoin d'être proclamé de nouveau, et il fallait pour ainsi dire reprendre en sous-œuvre l'apostolat delà contrée. Aussi l'épiscopat de saint Liboire est-il justement regardé comme la grande époque de la conversion de notre province. Dans toute la Gaule, mais surtout dans le pays compris entre l'Océan, la Seine et la Loire (4), le paganisme reçut alors les attaques les plus décisives. Plusieurs Eglises de la seconde et de la troisième Lyonnaises, datent leur origine de la moitié du ive siècle, c'est-à-dire que depuis celte époque elles peuvent présenter une suite de pasteurs assez complète, car l'Evangile avait été précédemment annoncé dans toutes ces contrées. Mais ce fut surtout par l'évangélisation des campagnes et par la conversion de leurs habitants, que celte époque fut glorieuse
(1) Tract us Armoricanus.
pour les Eglises gauloises et en particulier pour les Eglises armoricaines (1).
L'impulsion fut donnée par le grand thaumaturge de la Gaule, saint Martin. Sa vie tout entière fut une lutte contre le druidisme, si vivace encore dans toutes les contrées occidentales. Les travaux de cet admirable évoque ne cessèrent point avec sa vie; ils furent continués par ses disciples qui devinrent autant d'apôtres, et par les moines qu'il attira en grand nombre dans son diocèse, et dans les diocèses voisins de son Eglise; car partout où il prêchait il établissait un monastère. Bientôt l'ordre monastique devint si florissant, qu'on vit en peu de temps toutes les Gaules peuplées d'une infinité de saints religieux, qui tous reconnaissaient saint Martin pour leur père (2).
Mais, si saint Martin fut présent par son zèle à toutes les Eglises occidentales de la Gaule, aucune, après celle qu'il avait reçue à gouverner immédiatement, n'obtint de cet homme apostolique des soins aussi assidus que l'Église du Mans. Il la dirigea pendant long- temps par les conseils de la tendre amitié qui l'unissait à saint Liboire; il lui choisit un pasteur après la mort de son ami, et lui laissa un de ses disciples qui fut appelé à son tour à la gouverner.
Toutefois, il ne faut pas oublier qu'au moment où saint Liboire fut élu pour succéder à une suite d evêques, dont les noms et les gestes nous sont inconnus, la société chrétienne avait vu s'ouvrir pour elle une ère nouvelle. Elle n'avait plus à craindre les persécutions de l'empire ; elle recevait même les faveurs du pouvoir. Dès l'origine, les chrétiens avaient volontairement porté leurs querelles devant leur évêque, mais à celle époque ils furent obligés de le faire (3); de
(1) Sévère Sulpice, Vita beati Martini, num. 10.
(2) Ut juin il)i nullus locus sit, qui non aul cccicsiis frcquentissiini.>, aut monasteriis si t repletus. Nam ubi fana destruxerat, statini ibi aul ecclesiat, aul monasteria construebat. — Sévère Sulpice, Op. cit., num. 10. et passim. — Epistola ad Bassulam.
(3) Nouveau Traité de Diplomatique, tom. i, p
mémo les fonctions de défenseur, qui donnaient tant de pouvoir à celui qui en était revôtu, furent dès lors dévolues à l'évèque, et ce furent les vœux du peuple qui lui confièrent cette nouvelle dignité (1). Ainsi il fut désormais dans la cité pasteur et magistrat. Le premier qui nous soit connu, comme ayant exercé parmi nos pères cette double fonction, est saint Liboire.
Liboire (2) était né au sein d'une famille puissante dans la Gaule, et il parut doué, dès son enfance, de dons si remarqua* blés, que tout le monde, en l'admirant, attendait de lui de grandes choses (3). On le vit dès lors, plein de dégoût pour les vanités delà terre, s'appliquera acquérir la science des choses saintes. 11 trouva dans l'école catéchismale, sous la conduite de l'évèque et de son archidiacre, l'instruction qui devait le former pour être un digne conducteur du troupeau fidèle. Mais le Saint-Esprit agissait plus encore au fond de son âme, et le préparait à recevoir les grâces abondantes d'un ministère apostolique.
A la mort de l'évèque, il n'y eut qu'une voix dans le clergé et le peuple du Mans pour porter Liboire sur le siège vacant. Alors on vit briller avec plus d'éclat encore tout ce que l'on avait pu attendre de sa sainteté, de son zèle et de sa science. Les jours de son épiscopat furent des jours de bénédiction pour l'Eglise du Mans; le nombre des fidèles augmenta prodigieusement par la conversion des idolâtres, et l'erreur recula de plus en plus dans les ténèbres.
Cependant liboire, destiné à accomplir de si grands travaux pour la gloire de Dieu pendant son épiscopat, avait ressenti un éloignement des plus marqués pour ce ministère. Gomme le grand évêque de Tours, son ami, il avait essayé
(1) M. Aug. Thierry, Récits des temps Mérovingiens, iom. î, pag. im
(2) On trouve quelquefois, au lieu de Liborius, Leporius, Leporinus, ou même Liberius.
(3) Acta Sanctorum, ad diem xwnjulii, Vitœ sancti Liborii. — Ces vies sont au nombre de quatre. — Hic igitur in Galliis originem ducens, et parentum non ignobili ortus prosapia...— Vita tertia, num. 6.
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de s'y dérober, en cherchant à persuader au clergé et au peuple qu'il n'était point capabfô île soutenir une charge aussi pesante; mais ce fut en vain, on était trop convaincu que c'était la volonté de Dieu. 11 fallut se rendre à un choix unanime, et les évêques dé la province lui imposèrent les mains(i).
Contraint d'accepter la dignité épiscopale, Liboire sut conserver dans le haut rang que dès lors elle donnait, l'humilité et les pratiques d'un rang inférieur. Le peuple du Mans admira son assiduité à se trouver avec les clercs de son Eglise, pour célébrer les veilles et les heures destinées aux louanges de Dieu; on le vit toujours assidu à offrir le sacrifice de propitiation; au reste, il était tout entier aux exercices de piété et aux fonctions de son ministère. Une vie si parfaite et ornée de toutes les vertus contribua beaucoup à rendre ses prédications efficaces, tant pour convertir les idolâtres que pour éclairer et échauffer le zèle de ceux qui déjà avaient embrassé la vraie religion (2).
On dit que, sentant la grande puissance des solennités ecclésiastiques sur l'esprit des peuples, et rempli d'un sentiment profond de religion, il s'appliqua à donner au culte divin un développement qu'il n'avait encore pu acquérir dans notre cité. C'est pour cela que faisant, suivant les ordonnances des canons, une distribution régulière des revenus que son Eglise possédait, et des offrandes que les fidèles apportaient chaquejour, il eut soin d'en conserver une partie considérable pour la décoration des églises et l'ornement du culte; le reste fut distribué aux clercs et aux pauvres. Ce soin fut l'un
(1) Proindc quia tantus in eo cœlestis jubaris sjplendor celari diu non potuit, sanctitatis cjus ita rumor excrevit, nt totius inclytœ eivitatis Genomanicae populi ad mine sibimet eligendum pontificem, unanimiter corda concertèrent — Vita tertio., num. 8.
(2) Suscepto vero sacerdotio, nihfl ex studio sanctitatis, quam prius exercuerat, dereliquil : Neque illum tantéc dignitatis honores solitœ religioois mtitarc îecerunt mores, nec ecclesiasticoruin occupationes negoliormii qni.lqinni cv quotidiana Hi\ in." tandis el placationis servitute pi i tennittere coegerunt. — YUu tertio., num. 9, 10, il, etc.
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de ceux qui rendirent Liboire remarquable parmi tous les évêques des Gaules à celte époque (l).
Avec ce zèle et par la prédication continuelle qu'il exerça dans tout son diocèse, pendant la durée entière de son épiscopat, il parvint à fonder dix-sept églises en divers lieux. Ces fondations se firent, dit-on, à Goulans, à Sillé, à Rouez, à Champgenéteux, à Malicorne, à Assé-le-Boisne, à Àllonnes, ou, selon d'aulres auteurs, à Alençon, c'est-à-dire au faubourg de Monlsor, à Saint-Georges-de-la-Gouée, à Bannes, à Lucé-sous- Ballon, à Loulne qui est aujourd'hui le bourg de Saint - Georges - des - Bois, à Marçon, à Poillé, à Mayet, à Nuïllé-sur-Ouette et à Gosmes.
Il parait môme que Liboire parvint à convertir, dans le pays occupé par les Saxons, une population assez nombreuse pour y fonder une communauté chrétienne, et y consacrer une église au vrai Dieu. On doit remarquer aussi que le plus grand nombre des églises dont la fondation lui est attribuée, se trouve situé près du canton qu'habitaient ces terribles étrangers.
Les premiers historiens de notre grand évêque concluent son éloge, en disant qu'il fut toujours uni d'une étroite amitié avec saint Martin. Ge saint prélat remplissait alors lemonde du bruit de sa vertu et de ses miracles; on accourait de toutes les Gaules, de l'Italie et même des parties les plus reculées de l'Orient, pour profiter de ses exemples et de ses instructions. Aussi le nombre de ses disciples devint bientôt prodigieux; les monastères qu'il bâtit pour eux remplirent, en peu d'années, non seulement le pays desTurones, mais encore ceux des Andegaves, des Garnutes, des Cénomans. Des contrées bien plus éloignées, comme le pays des Ségusiens et des Allobroges, voulurent avoir de ses disciples et leur donnèrent des mo-
(1) Habuit \ir sanctus hoc prœ ccteris tum tcmporis pontificibus, rcligiônis et Dci amoris indicium spéciale, quod omnia, quœ ad ejus laudem jugiter celebramlam et ecclesiastici cultus officium pertinent, totis nisibus amplificare, provehere, atque udornare contendit..... — Vita tertia, num. 12, 13, 14.
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naslères. Saint Martin voyait avec joie celle propagation prodigieuse, et Sévère Sulpice célèbre le grand nombre de personnes que le saint évoque avait attirées sous la discipline claustrale, comme la plus belle gloire du puissant thaumaturge (1).
Cependant, au milieu de tant d'esprits excellents et d'âmes élevées que Martin réunissait autour de lui, une tendresse et une estime particulières l'unissaient à l'évêqueLiboire. Souvent dans les courses apostoliques qu'il ne cessait de faire, accompagné de quelques uns de ses disciples, à travers les campagnes armoricaines, pour en déraciner l'idolâtrie, il se dirigeait vers le pays des Cénomans, et venait se reposer près de son ami. De son côté, Li boire ne manquait pas d aller souvent visiter le grand évèque de Tours.
L'amitié de ces deux grandes âmes parut surtout au moment où Liboire fut appelé à jouir de la récompense de ses travaux. Ce saint évèque étant tombé, après un long ministère, dans une maladie très violente, comprit aussitôt que l'heure de sa mort ne tarderait pas. En même temps, saint Martin, qui se trouvait alors dans sa cité épiscopale, eut une vision céleste, et reçut ordre, par la bouche d'un ange, de se rendre dans la ville du Mans pour visiter le serviteur de Dieu. Il se hâta d'obéir au Ciel, et partit accompagné de quelques uns de ses disciples. En arrivant au Mans, il trouva l'évêque Liboire réduit à l'extrémité, et cependant tout occupé des louanges de Dieu et du bonheur du ciel. La présence de saint Martin causa une grande joie à son ami expirant; mais il n'est donné à personne, dit le narrateur ancien, de rapporter dignement leurs entreliens tout spirituels, tout célestes, tout divins, et de dire avec quels transports mutuels ils se virent, avec quelle douleur ils supportèrent une séparation momentanée. L'un allait recevoir la couronne éternelle; pour l'autre, elle était différée quelque temps encore; et Martin devait continuer à combattre pour
(1) Epis toi a ad Bassulam.
le camp du Seigneur (1 ). Enfin Liboire rendit son âme à Dieu le dix des calendes d'août, suivant l'opinion la plus probable (2)
Au bruit de sa mort, on accourut de toutes paris pour honorer sa sépulture, et aussi pour voir le grand Martin, la merveille de son siècle. Les évoques de la province vinrent suivant l'usage et la discipline de ces temps; mais soit que saint Viclrice qui était alors évèque de Rouen, et métropolitain de toute la seconde Lyonnaise ne fut pas présent, soit par égard pour saint Martin qu'il vénérait comme un maître (3), soit enfin à cause de l'amitié qui avait uni Liboire et Martin . le métropolitain n'usa pas des droits que lui donnait son rang, et l'honneur de présider aux funérailles fut déféré à Yêvêque de Tours. On transporta le corps de notre saint prélat dans la basilique des Apôtres, au cimetière des chrétiens, où reposaient ses prédécesseurs (4).
La sainteté de Liboire avait été signalée pendant sa vie par plusieurs miracles, mais elle le fut après sa mort par un bien plus grand nombre encore; cependant les historiens ne les ont mentionnés que d'une manière générale. On ne connaît avec leurs circonstances que ceux qui s'opérèrent lors de la translation de ses reliques à Paderborn en Weslphalie. au ixe siècle, comme nous le raconterons dans la suite de cette histoire.
(1) Vita Tertia, num. 15, 16 et 17.
(2) Le 23 juillet. — Les Gestes des Êvêques du Mans portent le 5 des ides de juin, c'est-à-dire le 9 juin. L'Eglise du Mans célèbre la fête de ce saint confesseur le 23 juillet, et elle regarde ce jour comme celui de sa mort. Autrefois, elle célébrait encore sa mémoire le 29 avril, jour de sa translation par saint Aldric, et le 28 mai, jour de la réception de ses reliques à Paderborn. A Aymeries, en Hainaut, aujourd'hui dans le département du Nord (canton de Berlaimont), on fait encore une fête particulière de saint Liboire, le 23 mai, anniversaire de la translation dans ce lieu d'une partie de ses reliques.
(3) S. Paulin de Noie, Epi s toi a xvm ad Victric. — Vita ejusdem, cap. iv.
(4) Vita tertia, num. 17.
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En même temps que saint Liboire gouvernait avec tant de gloire l'Eglise du Mans, un disciple de saint Martin, saint Maurilius, ou comme on l'appelle aujourd'hui saint Maurille, conduisait les fidèles de l'Anjou. Cet homme de Dieu avait abandonné les avantages d'une haute naissance pour venir se ranger sous la discipline du grand évêque de Tours; puis il passa chez les Andegaves, et bâtit à Ghalonnes un monastère qu'il gouverna sans cesser de prêcher l'Evangile dans loule la contrée. L'évêque d'Angers étant venu à mourir, le clergé et le peuple s'assemblèrent pour lui donner un successeur, et saint Martin s'y rendit aussi comme évêque comprovincial, afin d'assister à la consécration de l'élu. Mais les votes étaient depuis long-lempsparlagés, lorsque l'évêque de Tours déclara à l'assemblée des frères qu'elle devait faire choix de Maurilius, l'abbé de Ghalonnes. Maurilius résista, il préférait l'obscurité de son cloître à l'éclat du siège épiscopal, mais enfin il se rendit et saint Martin lui imposa les mains.
Les fidèles du Mans ne tardèrenl pas à être informés de toutes les vertus du nouvel évêque d'Angers; l'éclat des miracles qu'il opérait était parvenu jusqu'à eux, et ils se les racontaient les uns aux autres. Un jour qu'il était venu visiter leur Eglise, et qu'il s'en retournait en paix vers sa ville épiscopale, après avoir accompli avec bénédiction son charitable ministère, il rencontra une famille désolée qui venait implorer son secours pour un pauvre enfant perclus de tous ses membres. Cette malheureuse famille habitait près d'un pont que l'on voyait des lors sur la rivière de l'Huisne, à une petite distance delà ville du Mans, sur la route qui conduisait dans le pays des Turones et des Andegaves, à Ponllieue (l). Les parents de cet enfant le déposèrent aux pieds du saint, poussant de grands cris et le suppliant d'avoir pitié de lui et d'euxmêmes. Bientôt tous les habitants du lieu accoururent joignant leurs prières à celles de ces parents désolés. Maurilius ne se rendit pas tout d'abord à leur demande; mais à la fin il céda, et subjugué par un mouvement surnaturel, il se prosterna
(1) Pons-Leu^ae.
pour prier. Bientôt les membres de l'enfant commencèrent à se dégager. Alors l'homme de Dieu le prit par la main, l'enfant se releva parfaitement sain, et l'évèquele rendit à ses parents, qui le reçurent avec de grands transports de joie, et le ramenèrent à leur maison en bénissant Dieu et leur bienfaiteur (I).
Liboire était uni par les liens de l'estime et de l'affection avec un autre saint personnage, qui édifiait l'Eglise du Mans à la même époque. Il se nommait Hilaire, et était né d'une famille gauloise, mais puissante par sa noblesse et ses richesses. Il abandonna jeune encore ses parents et l'Aquitaine qu'ils habitaient, et vint se retirer dans le Maine. Du sein de la solitude qu'il s'était choisie, il donna l'exemple de toutes les vertus, et quelque profonde que fût sa retraite, elle ne put entièrement cacher l'éclat de ses mérites; Liboire digne de les apprécier, aimait à le visiter et à jouir de ses entretiens.
Hilaire était disciple et fils adoptif du grand saint Hilaire de Poitiers, qui l'avait levé des fonds du baptême; il fit à l'école d'un si habile maître, de grands progrès dans les lettres, et fut de bonne heure élevé au sacerdoce. Il partagea, dit-on, les travaux du saint évêque: mais quand la faction arienne, devenue puissante par la protection de l'empereur
(4 ) Cum evocatus fuisset beatus Maurilius ob fratrum visitationem Cenomanieam civitatem, revertente eo post negotium confectum in pace, ad Pontem-Leugœ jacebat puer, quem parentes ejus obviam venienti sancto antistiti posuerant; qui omnem compagem membrorum obvolutus, ita ut glomus involvi solet, tenebatur astrictus. Ad beatum pontificem ululare miseri parentes pro filio infelici cœperunt, ut utriusque misèreretur. Nec aliud sacerdos facere potuit, non absque importunitatis violentia, petitione plebis instante, quam consueta clemenlia cogebat, et Domini suggerebat voluntas. Prosternit se in orationem diutius; nec longa interfuit inora, illo orante cœperunt contracti membra paulatim extendi, et venae suos aguoscere discursus. Apprehensa tandem a praesule ejus manu, protinus erigitur. Lscti parentes cum filio incolumi reddito vadunt domum, laudautes Deum, et gloriosi pontificis mérita pradicantes. — Acta Sanctorum, ad diem xm septembris, Vita sancti Mawilii, auctore sancto Magnobodo, num, 20.
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Constance, eut fait exiler en Phrygie ce grand docteur, le plus ferme appui de l'orthodoxie dans la Gaule, son disciple ne pensa plus qu'à suivre l'attrait qui l'appelait dans la solitude. Pour mieux réussir dans son dessein, et pour trouver un asile plus sûr contre le monde et toutes ses séductions, il quitta cette brillante Aquitaine où il était né, et dont les riches habitants avaient encore à cette époque, conservé toutes les habitudes polies, mais sensuelles des municipes galloromains (l). Notre pays offrait un spectacle différent, Hilaire vint y fixer son séjour.
En arrivant dans le pays des Cénomans, il rencontra sur sa route un pauvre presque nu; il n'hésita pas, coupa en deux son manteau, et lui en donna la moitié pour couvrir sa nudité. Passant un jour devant un temple consacré aux idoles, et voyant les païens s'y livrer aux plus honteux excès, et aux plus grossières superstitions, il sentit son zèle s'enflammer, renversa les idoles et détruisit le temple : les païens surpris de celte action ne firent pas la moindre résistance, et plusieurs ouvrirent les yeux à la lumière.
Hilaire, à son arrivée au Mans, aperçut à la porte de l'église cathédrale, un pauvre boiteux qu'il délivra de son infirmité. Il logea chez un homme appelé Marc, dont la femme, nommée Falca, était muette; le saint posa son doigt sur la bouche de celte femme, et aussitôt elle recouvra l'usage de la parole. Un homme qui avait le bras droit frappé de paralysie lui fut ensuite présenté, Hilaire pria pour lui, et bientôt cet infortuné se trouva parfaitement guéri.
Saint Liboire fil au serviteur de Dieu l'accueil le plus bienveillant; il l'engagea à s'établir dans son diocèse, et le pria d'y travailler à éclairer les peuples par sa prédication. Saint Hilaire remplit pendant tout le reste de sa vie ce ministère, avec beaucoup de zèle et de succès. La cellule qu'il s'était fait construire, et de laquelle il sortait chaque jour pour évangé-
(1) Villcmain, de l'Eloquence chrétienne dans le ivc siècle. — Saint Hilaire.
liser les populations voisines, était située, dit-on, aux environs de Caderœ (Gerans), où les idolâtres du pays avaient un sanctuaire vénéré (l).
Cependant saint Hilaire de Poitiers fut renvoyé dans son diocèse sur les instances de ceux-là mêmes qui l'avaient fait exiler. Les ariens engagèrent Constance à délivrer l'Orient d'un homme qui n'était, selon eux, qu'un brouillon et un perturbateur de la paix. Leur vœu fut exaucé; le saint évêque put rentrer dans les Gaules en l'année 360. 11 revint dans son diocèse avide de revoir son pasteur, et il le gouverna en paix jusqu'à sa mort, arrivée en 368. Notre saint ayant appris dans sa solitude de Cerans, que son maître avait cessé de vivre, voulut aller visiter son tombeau; mais à peine était-il arrivé au bourg tYAuciacus (Oise), qu'il fut saisi d'une fièvre chaude à laquelle il succomba peu de jours après. Il mourut aux calendes de juillet (2). Il fut enterré à Oise, et le nom de ce village ajouté au sien, sert constamment à ledésigner. Dès le vie siècle, on dédia, dans la ville du Mans, une basilique desservie par des moines, sous le patronage de notre saint ermite. Cependant son corps resta plus de cinq cents ans dans le lieu de sa mort; mais enfin, saint Aldric, déterminé par les miracles qui se faisaient continuellement au tombeau du saint solitaire, transporta ses reliques dans la ville épiscopale, commenous le raconterons dans la suite (3).
(1) On voit encore au bas de la butte de Bi'iion, dans la commune de Cerans, un peulvan et un dolmen, connus sous le nom de Table-dc- Vignolle.
(2) Le l*r juillet.
(3) Il n'existe aucun document ancien sur l'histoire de saint Hilaire d'Oise. Ce que nous avons raconté est tiré des leçons pour l'office du saint, composées par R. D. Portier, principal du collège de la Juiverie, au Mans, et aussi curé de Saint-Hilairc en la môme ville, qui ont été publiées dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, au 1er jour de juillet, pag. 39-42. Le P. du Sollier a mis en tête un commentaire dans lequel il exprime plus d'un doute sur les particularités contenues dans cette légende; ces doutes semblent assez fondés, pour la plupart. Cependant, il
SAINT VICTOR, Tî)
ÉPISCOPAT DE SAINT VICTOR Ier. — (390—422.)
Saint Victor, sous-diacre de l'Eglise du Mans. — Son élection miraculeuse àl'épiscopat. — Consécration de Maura. — Baptême de Victorius. — Soulèvement des Armoricains. — Saint Demetrius.
Lorsque saint Martin vint au Mans, sur la révélation qu'il avait eue, pour assister saint Liboire à ses derniers moments, il priait Dieu tout en continuant son voyage, de donner à notre Eglise un digne successeur de i'évêque qu'elle allait bientôt perdre. Gomme il approchait de la ville, toujours préoccupé delà même pensée, il aperçut, à quelque distance de la route qu'il suivait, voyageant sur son âne à l'ordinaire, et suivi de quelques disciples (1 ), un homme occupé à cultiver sa vigne, et une lumière surnaturelle lui fit connaître que cet homme était le successeur choisi par le Ciel pour tenir la place de Liboire (2).
C'était un disciple de I'évêque Liboire, et il se nommait
doit se trouver dans ces récits un fond très vrai, et le docte jésuite semble a\oir outrepassé les limites d'une juste critique, quand il exprime l'opinion que ce saint a bien pu ne venir dans le Maine qu'au temps de saint Innocent. Cette opinion est doublement inadmissible, d'abord parce qu'elle est entièrement gratuite, ensuite parce que l'époque de saint Innocent nous est mieux connue que celle à laquelle on rapporte la vie du saint anachorète. Nous n'avons point hésité à nous écarter de tous les hagiographes et historiens, en substituant le nom de saint Liboire à ceux de saint Victor et de saint Victorius, parce que des dates certaines exigent ce changement.
(1) Qui (Martinus) angelica revelatione venit ad Pontifîcis exe-
quias, comitantibus scilicet suis sanctissiinis diseipulis. — Yita prima sancti Liborii, num. 4.
(2 Acta Sanctorum, ad diem xxv augusti, Acta sancti Vi<6tori9y num. 1.
Victor. Liboire l'avait élevé au sous-diaconal dont il remplissait les fonctions dans l'église. Au reste, il vivait saintement avec sa femme, la pieuse Maura, et un fils âgé de dix ans, seul fruit de leur mariage. En dehors des fonctions de son ordre, il s'occupait à cultiver un petit coin de terre, occupalion qui convenait à son humilité, et à la simplicité des mœurs ecclésiastiques de ce temps-là. Mais au milieu de ses travaux extérieurs, son esprit s'occupait des choses de Dieu, et les historiens ont remarqué qu'au moment où saint Martin l'aperçut, il accompagnait son labeur du chant des psaumes, comme le pratiquaient ordinairement les chrétiens les plus pieux (I).
L'évêque de Tours ayant senti intérieurement que le Ciel avait fait choix de cet humble sous-diacre, pour succéder à son ami, l'envoie aussitôt chercher dans sa vigne. Celui-ci obéit sans retard, il arrive tenant encore à la main sa bêche, la tête couverte de poussière et les vêtements en désordre. Saint Martin de son côté, se hâte de descendre de dessus son âne, le salue avec respect et lui dit: a Bénissez-moi, seigneur Victor. » A ces mots le sous-diacre s'incline jusqu'à terre, et dit en se prosternant devant l'homme de Dieu : « Soyez béni, « vous, mon seigneur, et bénies soient vos paroles, puisque « vous daignez adresser des mots aussi flateurs à un pauvre « tel que moi. » — « Je vais vous étonner par des paroles « bien plus surprenantes, ajoute Martin, une grande faveur « vous est réservée, l'honneur des fonctions épiscopales(2). »
Victor, qui ne reconnaissait probablement pas le saint évêque de Tours, crut que cet étranger ne parlait pas sérieusement, et qu'il prenait plaisir à le railler. « Je vois bien,
(1) Cumque vcnisset ad oppidum civitatis, respexit, et vidit hominem operantem in vinea, eratquc clericus subdiaconi ordinem adeptus. Revelatura est in aurem ipsius sancti divinitus, eo quod ipse esset Buccessurus in episcopalem locum. — Acta sancti Victoris, num. 1.
(2) Cumque appropinquasset, salutavit cum Martinns pontifex, et
ait : Benedic me, Domine Victor. At ille inclinavit se promis in terrain, et adoravit eum, dicens: — Acta sancti Victoris, num 2.
« lui dit-il, que vous aimez à plaisanter; pour moi, ce n'est « point là mon affaire, je vais retourner à mon travail; ce- « pendant, si vous l'avez pour agréable, je vous suivrai, « et vous accompagnerai jusqu'à la ville. » L'homme de Dieu lui fit déposer sa bêche, et lui mit son propre bâton à la main; puis ils marchèrent de compagnie et arrivèrent bientôt à la cité (4).
En entrant au Mans, saint Marlin s'empressa de se rendre à la maison de l'Eglise, où il trouva saint Liboire expirant; après avoir eu avec lui les entretiens don! nous avons parlé plus haut, et accompli les funérailles, il convoqua l'assemblée du clergé et de tous les fidèles, afin d'avoir leurs vœux sur le choix du pasteur qui devait succéder à Liboire. Nous avons fait observer que saint Victrice, évêque de Rouen, et métropolitain de notre province, était probablement absent, ou qu'il avait délégué ses pouvoirs à saint Martin par égard pour ses vertus (2). Mais le clergé et le peuple refusèrent d'exprimer un vœu en présence de Marlin; ils le supplièrent tous d'une voix unanime de choisir lui-même celui qu'il jugerait digne d'être le père de celte nombreuse famille : « Fai- « tes ce que vous jugerez convenable, lui dirent-ils; car le « Seigneur est avec vous. » Saint Martin déclara alors ce que le Saint-Esprit lui avait révélé, que le sous-diacre Victor était celui que le Ciel destinait à la dignité d'évèque (3).
11 n'y eut qu'une voix dans l'assemblée pour applaudir à
(1) D'après la tradition, la vigne que cultivait saint Victor se voit encore à peu de distance du bourg de Rouillon, et de la maison dclaBatizièrc ou Baptizière; il y a aussi un petit jardin que Ton dit avoir appartenu également à saint Victor. Dans ce jardin, on voit un plan de rosiers dont l'origine, au dire des habitants du lien, remonte à notre saint évêque; ces rosiers n'ont pu être détruits jusqu'à présent, bien que la charrue les arrache chaque aimée. Enfin, on montre encore une petite maison située entre le bourg de Rouillon et la rue de Bauge, que l'on tient pour avoir été le lieu où demeuraient saint Victor, Maura et saint Victorius. — Polyptiques de l'Eglise du Mans, tom. i, pag. 262. — M. Guillois, Vies des Saints du Mui ne, tom. n, pag. 538.
'i>) Voir la note 5e, à la lin du volume.
'3) Acta sancti Victoris, num. i. — Vitœsancti Liborii.
ce choix; mais il ne fui pas facile de déterminer Viclor à accepter le fardeau de l'épiscopat. Quand bien même son humilité ne lui eût point exagéré les raisons qu'il alléguait pour s'en défendre, il semblait au premier abord que les motifs sur lesquels il pouvait appuyer son refus étaient des plus graves, et beaucoup de personnes de l'assemblée durent penser que rien ne saurait les détruire. Mais le choix de Dieu devait s'accomplir. Victor fit valoir son incapacité et son état d'homme marié. Mais son incapacité n'élait qu'apparente, et sa rusticité couvrait des qualités supérieures. Il est vrai qu'à celte époque plus que jamais, l'épiscopat demandait dans celui qui y était élevé, l'union de la vertu et de l'intelligence: les évêques avaient élé appelés dans les conseils de l'Etat, souvent ils étaient à même de paraître au palais impérial pour les intérêlsde leur troupeau, pour les prisonniers, les pauvres, les malheureux de toute espèce. Saint Martin lui-même se montra plusieurs fois à la cour, pour présenter au maître de l'empire ses requêtes. D'ailleurs dans les cités où la plus grande partie de la population était déjà chrétienne, on avait remis entre les mains de l'évêque les fonctions les plus honorables et les plus délicates de l'administration municipale. Celte investiture d'une si haute influence n'avait point élé donnée par des rescrils impériaux, quoique ceux ci même n'aient pas entièrement manqué; c'étaient les peuples, qui par acclamation, avaient voulu réunir sur la lête du pasteur, auquel ils étaient accoutumés à donner le doux nom de Père, le litre de défenseur de la cité. Si l'on ajoute à cette nouvelle difficulté attachée dès lors inséparablement à la dignité épiscopale, l'état de Irouble et d'agitation où étaient à celte époque les provinces armoricaines, ainsi que nous allons bientôt le raconter, on concevra les terreurs de Victor. Cependant elles ne furent point écoutées : le peuple qui l'environnait et qui le proclamait évêque, savait quels trésors le Saint Esprit avait renfermés en lui.
Mais un obstacle plus puissant semblait d'abord devoir faire échouer les unanimes désirs du clergé et du peuple; c'était le mariage dans lequel Viclor était engagé. La discipline qui
imposait la continence à tous les ordres supérieurs au sousdiaconat était universellement reçue, elle ne pouvait en aucun cas souffrir d'atteinte. Mais le Ciel qui avait inspiré l'élection, confirma son ouvrage en plaçant.dans les cœurs de Victor et de Maura, le souhait d'une parfaite continence. Victor ne fit pas difficulté d'avouer que tel était son désir. Alors l'évêque de Tours envoya ordre à Maura de venir le trouver au milieu de l'assemblée : elle accourut aussitôt, et en arrivant sa prosterna, suivant l'usage constant de ces siècles, aux pieds des évèques réunis, et de saint Martin qui les présidait, a Femme, lui ditMarlin, consentez- vous à ce que vo- « Ire époux devienne évêque du Mans ?» — « Seigneur, « répondit- elle toute étonnée, je suis indigne de voir une « telle merveille de la bonté de Dieu. » — « Mais, dit Martin, « si cela arrive, que trouverez-vous à y opposer ou à dire? » — « Si je puis voir cette merveille de la droite de Dieu, dit- « elle alors, je désire que mon mari me soit désormais comme « un frère, que je sois pour lui une sœur, et que tous deux « nous ne soyons uniquement occupés qu'à servir Dieu. »
Ces paroles comblèrent les désirs de l'assemblée. Les évèques. le clergé et le peuple pressèrent saint Martin d'ache ver ce que tous les cœurs désiraient si vivement. L'homme de Dieu qui partageait la joie de la multitude, imposa les mains à Victor, et le fit asseoir dans la chaire de saint Julien (1).
Cependant la grâce divine continuait d'agir avec une grande force dans l'âme de la pieuse Maura. Non contente du sacrifice qu'elle venait d'offrir à Dieu, elle pria saint Martin de lui imposer sans plus tarder le voile de continence, contractant par là un lien plus intime avec l'Egliseet de nouvelles obligations. Martin qui s'était fait l'apôtre de la vie religieuse, dans tous les développements que pouvait inspirer l'Esprit de Dieu, applaudit à cette résolution, et dorma de sa propre main a Maura le voile et la bénédiction des veuves.
Ainsi, et ce fait en est la preuve, il n'y avait pas seule-
(l) Acta saneti Victoris, imm. 4.
ment dans l'Eglise du Mans des monastères de moines et de vierges, mais on y voyait dès lors des veuves, pratiquant la vie pénitente qu'imposait le voile de continence (1).
Toutefois, nous devons faire observer que dans cette circonstance, toutes les prescriptions des canons ne furent pas observées. Ainsi, bien que les Constitutions Apostoliques fussent certainement connues et suivies généralement dans les Eglises de la Gaule, à celte époque, et qu'elles défendissent de donner le voile aux veuves qui le demandaient, avant qu'on eut suffisamment éprouvé la solidité de leur résolution (2), saint Martin se rendit néanmoins tout aussitôt aux vœux de Maura, probablement par une inspiration particulière du Ciel, et aussi à cause de l'opinion de vertu dont jouissait cette sainte femme (3).
11 ne restait plus à Victor et à Ma tira qu'un seul vœu à satisfaire. Le fils qu'ils avaient eu de leur mariage était âgé de dix ans, et n'avait point encore reçu le baptême; les pieux parents souhaitèrent qu'il le reçutdes mains de saint Martin. Avant que l'homme de Dieu s'éloignât de la ville du Mans, Maura avec sa naïveté et sa candeur ordinaires, lui exprima le désir qu'elle ressentait de le voir conférer à son fils le caractère de chrétien; l'évêque de Tours accueillit celte proposition avec bonté. 11 conféra donc à cet enfant le sacrement de baptême, et lui donna le nom deViclorius; mais il ne voulut point laisser à un autre le soin de le lever des fonds bap-
(1) Acta sancti Victoris, num. 7. — Voyez D. Mège, Dissertation oit l'on explique l'origine, l'excellence et les avantages de l'état de Virginité, avec divers Traités de saint Ambroise sur te même sujet.
(2) Lib. vin, cap. xxv.
(3) Tune benëdixit eum (Vietorein) ipse pontifex cœlesti benedictionc et tradidit illi pontificalem lionorem. Scd dum ha?c ancilla Dei Maura facta esse cognovisset, gaudio magno rcplcta est, et ait : Domine descendat de manu vestra mutabilis vestis super câput meum, Ut placeam Cliristo, et sit innovatus spiritus reetus in visecribus meis, et lavet me ma nus tua sancta abimmunditiis meis.Cui ait virDei : Impleat Dominus desiderium tuum secundum petitionem cordis tui. Et factum est ita. Cumque acee-
pisset benedÎGtionem quam postulaverat — Acta sancti Victoris,
num. 7.
SAINT VICTOR. Si
lismaux. C'était, conformément aux mœurs de cette époque, un engagement solennel et irrévocable de regarder et de traiter désormais cet enfant comme son fils; nous verrons comment saint Martin fut fidèle à remplir cette obligation (1).
Enfin, après que saint Martin eut entièrement rempli le but de son voyage, lorsque déjà les autres évêques de la province étaient retournés à leurs Églises, l'évêque de Tours et l'évoque du Mans se donnant des gages de communion, s'embrassèrent et se firent de louchants adieux (2). Martin emmena avec lui lejeune Viclorius, son fils spirituel. Le Ciel, qui destinait cet enfant à de grandes choses, voulut confier son éducation à un maître aussi habile. Tel avait été aussi le désir de Maura (3). C'est qu'en effet il n'était personne alors qui n'eût entendu parler de la sainte discipline qui régnait parmi les disciples de Martin, et souvent les Églises de la Gaule venaient chercher leurs pasteurs, au milieu des clercs qu'il formait dans son école.
Le nouvel évèque du Mans travailla long-temps à sanctifier son troupeau, car son épiscopat fut de beaucoup d'années; enfin il s'endormit dans le Seigneur probablement le sept des calendes de septembre (i), et fut enterré dans la basilique des saints Apôtres, à côté de saint Liboire son maître et de ses autres prédécesseurs. Les nombreux miracles opérés à son tombeau, y attirèrent la foule des fidèles, et ce fut là le commencement du culte que l'Eglise du Mans lui a rendu de temps immémorial.
Pendant cet épiscopat une grande révolution, dans laquelle l'Eglise joua un rôle important, s'accomplissait dans tout le pays compris entre la Seine et la Loire.
(1) Acta sancti Victoris, uum. 8.
(2) Post hœc Nero prsedicti pontîfices communicantes àd inviccm, et vaïedicenles alterutrum. — Acta sancti Victoris, uum. 9.
(3) Domine, peto ut baptizetur (ilius meus de manu tua, et sit Bpirituulis filius tuus, et serviat tibî cunctù diebus vitœ siue.... — Acta snneti
Victorif, num. 8.
(4) L'Eglise du Mans célèbre la fête de saint Victor le 26 août; ce qui autori i i p Bsci 'pu! ettjnortce même jour.
Les causes de ce soulèvement et ses résultais prendraient trop de place dans noire récit, pour qu'il nous fut possible de les raconter; mais nous ne pouvons passer entièrement sous silence un incident, dont les conséquences furent si étendues et qui toucha de si près l'Eglise du Mans (1 ).
La Gaule ne fut jamais heureuse sous le gouvernement des Romains. Comme un malade pâle, décharné, défiguré par une longue fièvre brûlante, selon la comparaison d'un ancien (2), altérée de la soif ardente de sa liberté perdue, elle essaya mitle fois de la recouvrer; mais ces tentatives furent aussi inutiles que fréquentes. Si la résolution et le courage ne firent point défaut aux Gaulois, leur impuissance vint du manque d'ordre, de discipline et de conduite militaire. De leur côté les empereurs s'attachèrent à gagner la noblesse gauloise, et ils y réussirent; la nation fut trahie par ses chefs. Le peuple cependant continua à souffrir, à se plaindre et à se soulever de temps en temps. Les historiens romains parlent de ces paysans, ces Bagaudcs comme ils les appellent par dérision, et ils les traitent avec un souverain mépris; mais Salvien et les écrivains ecclésiastiques contemporains font retomber le blâme de ces rébellions sur la mauvaise administration de l'empire. C'est qu'en effet aux causes qui avaient amené les divers soulèvements des premiers Bagaudes, se joignait pour les Armoricains, lors de leur grande révolution, un motif religieux. Les Saxons, dont nous avons déjà parlé, étaient des persécuteurs acharnés du nom chrétien, et l'empire n'avait pu sauver de cette invasion nos contrées, que d'ailleurs il continuait d'épuiser par ses impôts. Les Huns et lesAlains, que les empereurs avaient appelés à leur secours, et cantonnés comme auxiliaires sur le territoire d'Orléans et sur les frontières des Armoriques, étaientou païens ou ariens; infidèles ou hérétiques, à la manière des barbares, ils ne su-
(1) Peut-être aussi ne sera-t-il pas sans utilité de s'arrêter un moment sur cette révolution, son véritable caractère ayant été méconnu et nié par quelques contemporains.
(2) Paul Orose, Historia, lib. xi, cap. xu, et lîb. vu.
rent pas respecter les croyances des peuples parmi lesquels ils habitaient, aussi les vit-on exciter une indignation générale par leurs sacrilèges profanations (l).
Toutefois ce sentiment, puisé dans le respect pour les choses saintes, n'aurait peut-être pas eu assez de force, à cette époque, sur l'esprit de nos pères pour produire à lui seul le soulèvement de tout le pays, si ces barbares n'eussent exercé à l'envi sur la population les plus indignes traitements. Enfin, dès que l'esprit chrétien eut commencé à jeter des racines un peu profondes dans le sol armoricain, il répandit des idées d'ordre, de subordination , en même temps que celles des droits légitimes de l'homme et du respect qui est dû à sa dignité, et l'on vit les différentes cités s'unir entre elles et réussir, en 410, à chasser les magistrats romains.
Le christianisme répandu par la parole des évêques et des moines qui, depuis saint Martin surtout, remplissaient, missionnaires actifs et populaires, toutes les campagnes de ce vaste pays, aida donc à l'heureux succès de l'insurrection nationale des Armoricains. 11 en advint que dans ce changement de la société, les chefs des Eglises reçurent généralement le gouvernement des affaires temporelles dans chaque cité (2).
Une insurrection si bien combinée et si heureuse inquiéta les Romains, et pour la réduire promplement, ils firent envahir l'Aquitaine par des bandes visigothes, infestées d'arianisme. Honorius fit cession de celle contrée presque entière à Wallia, leur chef, et on vit ainsi une nouvelle puissance hérétique s'établir, vers 412, dans un pays voisin du nôtre. Toutefois notre province fut, il parait, préservée de ce venin, grâce aux généreux efforts de ses habitants, qui se maintinrent avec courage dans l'indépendance qu'ils avaient noblement reconquise. Vingt-deux cités, la plupart appartenant
(1) Sidoine Apollinaire, Panegyricus Avili, vers. 246. — Paulin, Vita sancti Martini, lib. vi, sers. 116.
(i) MM. Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution tom. i, i>ag. 17.
au territoire armoricain, Paris, Meaux, Auxerre, Troyes, Chartres, Sens, Rouen, Baveux, Avranches, Evreux, Séez, Lisieux, Goutances, Tours, Rennes, Angers, Nantes, Quimper, Vannes et deux autres villes de Bretagne qui n'existent plus, et enfin le Mans, conservèrent leur franchise. Saint Sidoine Apollinaire, l'éloquent évêque de Glermont , nous apprend que les Saxons, qui avaient d'abord répandu la terreur dans toute notre contrée, aidèrent puissamment les Armoricains à maintenir leur indépendance (1).
En vain le préfet du prétoire des Gaules, Exuperantius, fut chargé de négocier avec ces cités; en vain Honorius et Théodose publièrent leur édit de 418, dont les dispositions semblent faire revivre quelque souvenir des antiques Assemblées nationales des Gaules; les cités indépendantes restèrent inébranlables.
Après avoir chassé les magistrats romains, elles se constituèrent en républiques, et les évêques furent mis à la tête du sénat municipal, fonction qu'ils conservèrent long-temps par la confiance que les peuples avaient en eux, et parle vif attachement que ces prélats témoignèrent pour les intérêts publics (2).
Les cités, afin de se maintenir, se formèrent tout d'abord en confédération; mais celte union, dont les forces furent souvent épuisées par les luttes contre les anciens maîtres de
(1) Panegyricus Auiti, vers. 369.
(2) Tractus Armoricani provinciae seliberarunt, ejectis Romanis prœsidibus, et propria quadam republica ex arbitratu suo constituta. Id fuit circa annum ccccxi,— Notitia dignitatum imperii. — Zozime, dans le fragment qui nous est resté du sixième livre de son Histoire des Empereurs, se contente de dire que les Armoricains se constituèrent un gouvernement à leur guise. — M. Aug. Thierry, dans ses Considérations sur l'Histoire de France, chap. n, traite d'hypothèse cette république des provinces armoricaines , et Montesquieu, Esprit des Lois, liv. xxx chap. xxiv, avance que cette république est restée invisible dans les historiens. Ces assertions ne détruisent point les preuves alléguées par l'abbé Dubos à l'appui de son sentiment. — Voyez encore sur la Confédération armoricaine, D. Bouquet, Rerum Gai lie. et Franc. Scriptores, tom. i,pag. 587,633 et 644; l'abbé Lebeuf. Mémoires concernant l'histoire ecclésiastique et civile d' Auxerre, 2e éd. tom. i, pag. 62; M. Bûchez, Actes du congrès de l'Institut historique, tom. n.
la Gaule, finit par s'affaiblir et on la vit à la fin resserrer ses frontières entre les bords du Loir et ceux de la Loire. Ainsi notre province et la Bretagne restèrent toujours indépendantes. D'ailleurs l'empire était menacé d'une façon plus dangereuse du côté du Rhin; ses légions et son meilleur'général, Aëtius, furent obligés de porter de ce côté-là leurs efforts; il fallut donc négocier. Les provinces armoricaines gardèrent leur franchise, elles devinrent alliées de l'empire et maîtresses de leur administration intérieure. Mais le résultat le plus heureux qu'obtinrent le Maine et la Bretagne, ce fut de ne pas recevoir dans leur sein ces garnisons ariennes, qu'un pouvoir dégénéré entretenait à sa solde, et qui occupaient les forts placés sur leurs frontières (l).
Cependant, à la fin du ive siècle, il y avait dans le pays des Cénomans une colonie de Suèves encore païens, comme nous l'apprend la Notice de l'Empire. Ces Suèves, dans leur pays originaire, n'étaient séparés des Saxons que par l'Elbe, et ils partageaient leur zèle fanatique pour la religion d'Odin. C'est ainsi qu'à des époques très rapprochées, le flot de l'invasion barbare ramenait dans notre pays des idolâtres, quand la population gauloise elle-même avait déjà en grande partie abandonné ses faux dieux.
Saint Martin en venant, comme nous l'avons rapporté, visiter l'Eglise des Cénomans, ne lui donna pas seulement un saint pour évèque, mais attira encore dans notre pays un serviteur de Dieu, dont les bienfaits vivent jusqu'aujourd'hui dans le souvenir des peuples qui les ressentirent. Demetrius (2), avait porté les armes avec l'évêque de Tours, et l'on ajoute qu'il était né comme lui en Pannonie; mais par un trait d'une plus heureuse ressemblance, il s'était de son côté avancé dans les voies de Dieu, et n'avait de goût que pour
(1) L'abbé Dubos, Histoire critique de l 'Etablissement de la Monarchie, liv. ii, cbap. xiv
(2) Le nom de saint Demctrius se trouve dans plusieurs martyrologes. — Le Conaisicr, Histoire des Etoffues du Morts, pfeg. 88-95, rapporte fort au long l'histoire de ce saint personnage; il nous apprend qu'il l'avait tirée de deux manuscrits différents. Les fautes de chronologie et les
86 HISTOIRE DE lV,GMSE DU MANS.
les choses du ciel. Le bruit de la sainleté de Martin, remplissait toute la Gaule et volait même bien au-delà. Demetrius ayant enlendu les merveilles que l'on racontait de lui, résolut d'aller le trouver, et de demander son secours pour faire de nouveaux progrès dans la piété. Il se rendait directement à Tours, mais ayant appris que le serviteur de Dieu élait au Mans, il tourna ses pas vers celte ville. Au moment où il y arriva, saint Martin était déjà reparti et s'était dirigé vers le pays des Andegaves : Démet rius se mit de nouveau en voyage dans l'espoir de le rejoindre bientôt. Le saint évèque voyageait ordinairement à petites journées, sur un âne, accompagné toujours de quelques moines, ses disciples et les compagnons de ses travaux. D'ailleurs, il s'arrêtait souvent, afin d'annoncer aux païens la parole du salut. Demetrius arriva sur le déclin du jour dans une grande forêt, située entre Oise et des forges que l'on nomma depuis du Deffais de Vadré, au lieu où l'on voit aujourd'hui la paroisse de la Fontaine Saint- Martin. Cette forêt, alors fort étendue, renfermait un sanctuaire très fréquenté des païens de toute la contrée; on y adorait la déesse Isis ou quelque divinité gauloise déguisée sous ce nom étranger. Demetrius rencontra des bûcherons qui l'accueillirent avec humanité, et le logèrent dans leur cabane. Pendant la nuit, il vil en songe le saint évêque de Tours venir au-devant de lui; en effet, le lendemain il rencontra saint Martin non loin du lieu où il s'était arrêté.
Heureux de se voir après une longue séparation, ces deux amis bénirent ensemble la divine Providence qui les réunissait, et chantèrent quelques psaumes à sa louange, suivant une coutume pratiquée souvent alors par les serviteurs de Dieu, au moment d'une rencontre et avant tout autre entretien; puis ils donnèrent cours à la joie mutuelle qu'ils éprou-
iiivraisemblances y sont en grand nombre; mais, comme il le remarque judicieusement, parmi ces tables il se trouve des vérités qu'il est utile de recueillir. Le fond de cette bistoire repose sur des monuments respectables, et sur une tradition ancienne; nous avons tâcbé de dégager les données véritables des erreurs que l'ignorance y avait ajoutées.
valent, et continuèrent leur route, parlant toujours des choses de Dieu.
Ils arrivèrent bientôt près du sanctuaire de l'idole, et ils y rencontrèrent un seigneur gaulois, homme puissant dans la contrée, qui immolait un bouc à la déesse, pour la guérison d'une jeune fille que le démon tourmentait depuis plusieurs années. Martin et Demetrius entrèrent dans le temple, mais dès qu'ils y furent, les démons, ne pouvant supporter leur présence, se mirent à faire un grand bruit : un orage épouvantable s'éleva sur la forêt, de toutes parts on voyait briller les éclairs et on entendait gronder le tonnerre ; la terre tremblai!, et l'idole qui était d'une grandeur démesurée, après s'être agitée sur son autel, tomba en se brisant. Tous ceux qui étaient présents à ce speclacle, furent saisis d'épouvante: mais saint Martin les rassura, et par ses prières, non seulement il fit cesser l'orale, mais il força les démons à prendre la fuite; il guéri! aussi la jeune fille, en commandant aux esprits mauvais de la quitter.
II n'en fallut pas davantage pour convaincre ces idolâtres de la puissance du Dieu que Martin annonçait. Ils s'empressèrent de demander le baptême. Le saint évêque accueillit avec joie leur demande; ils furent promptement initiés à la foi; mais, afin de leur inspirer une juste horreur pour l'idolâtrie, Martin ne voulut pas leur conférer le baptême dans un lieu souillé par tant de sacrifices impies, et il ordonna à tout le monde de sortir du temple. Près de là coulait un ruisseau qui faisait marcher une forge; l'eau n'en parut pas assez pure au saint évêque pour le sacrement qu'il allait administrer; il adressa au Ciel une fervente prière; puis frappant de son bâton un rocher voisin, il en fit jaillir une fontaine qui porte encore le nom de fontaine Saint Martin (I).
La source qui alimente celle fontaine jaillit au fond d'une
(1) Cette fontaine se voit dans la paroisse du môme nom, à quatre lieues de La Flèche. Elle est devenue le but de l'un des plus anciens pèlerinages de la province; on y a\ait même fondé, avant la révolution, un prieuré de religieuses qui portait le même nom que la paroisse; h dont nous aurons à parler daus la suite.
cavité creusée dans le rocher, et que la limpidité de l'eau laisse facilement apercevoir dans toute sa profondeur. Cette cavité affecte la forme d'un cône tronqué, et l'on voit au fond l'empreinte du pied 'l'un cheval On rapporte à ce sujet qu'un seigneur de la famille de Champagne, nommé Bellery. espèce d'esprit fort, comme il s'en rencontrait quelquefois dans les manoirs du moyen-âge, voulut un jour, par dérision, faire boire son cheval dans celte fontaine où venait prier le peuple dévot; mais l'animal ayant posé le pied sur le rocher, y enfonça jusqu'à la cuisse et ne put le retirer, que son maître frappé de frayeur, n'eût témoigné son repentir à saint Martin.
Le saint évêque donna, dans ce même lieu, le baptême à un grand nombre de personnes (l). Il exhorta ensuite Demetrius à rester dans ce canton, afin d'affermir dans la foi ces nouveaux chrétiens, et de travailler à la conversion des païens. Demetrius suivit ce conseil; il sut joindre à la vie de prière d'un ermite le zèle ardent d'un apôtre : beaucoup d'idolâtres furent convertis par ses prédications.
La vie de ce personnage fut signalée par plusieurs prodiges. Il guérit deux lépreux en les lavant avec l'eau de la fontaine dont nous venons de parler. Une troupe de démons s'étaient retirés dans une forêt voisine, d'où ils attaquaient les passants, et tourmentaient en mille manières les habitants deMézerai, de Ligron et de Courcelles; ces esprits de ténèbres prirent la fuite, et disparurent dès qu'ils aperçurent Demetrius qui s'avançait vers eux, portant dans ses mains la sainte Eucharistie. Le serviteur de Dieu rendit aussi la vie à un enfant qui s'était noyé dans le ruisseau delà forge, en le plongeant dans l'eau de la fontaine Saint-Martin.
Demetrius mourut étant parvenu à un âge très-avancé; son corps fut déposé dans un oratoire qu'il avait fait bâtir, et qui fut, dans la suite, consacré en l'honneur de saint Martin (2).
(1) On dit plus de deux mille cinq cents personnes. ($i) La légende fixe la mort de saint Demetrius à Tan 454; mais il est impossible que cette date soit vraie, ou il faut rejeter le commencement
En 1818, (les ouvriers occupés à creuser les fondements d'une chapelle ajoutée à l'église paroissiale de la Fontaine- Saint-Marlin, retirèrent de la terre des ossemeuts que l'on jugea avec raison être ceux de saint Demetrius, parce que c'était dans ce lieu même que, de temps immémorial, on croyait qu'il avait été enterré, et que l'on venait implorer son secours. Ces ossements furent recueillis avec respect et déposés dans une châsse, et on les vénère dans toute la contrée (4).
ÉPISf.OPAT DE SAINT VICTORIUS Ier. — (422 — 490.)
L'Eglise du Mans devient suffragante de celle de Tours. — Saint Vietorius disciple de saint Martin. — Il est sacré évêque par saint Brice. — Ses vertus et ses miracles. — Il assiste à plusieurs conciles. — Sa dévotion pour saint Martin et pour les saints Gervais et Protais. — Sa mort. — Saint Germain d'Auxerre.
Au moment où l'empire allait succomber dans les Gaules, une nouvelle division des provinces fut faile au nom de l'em-
de cette histoire, et dire simplement que Demetrius était l'un des disciples de saint Martin, que ce grand évêque, dans sa lutte contre l'idolâtrie, élevait dans son monastère de Marmoutier, puis établissait partout où il passait, pour y travailler à déraciner le culte des fausses divinités. En effet, saint Martin, suivant l'opinion la plus sûre, né en 316, entra au service dans sa quinzième année, en 331; il servit vingt-cinq ans, et quitta les armes en 356. Si saint Demetrius s'était trouvé sous le ceinturon militaire avec l'évèque de Tours, et qu'il fut mort en 454, sa vie aurait dépassé de beaucoup les limites ordinaires de la vie humaine. On a donné à saint Demetrius le titre de martyr; cela vient probablement de ce qu'o l'a confondu avec saint Demetrius, martyr à Thessalonique, en 307, et dont on faisait autrefois l'office dans le diocèse du Mans.
(1) Vers la même époque, les habitants firent décorer la fontaine miraculeuse d'un petit portique de forme pyramidale, orné de colonnes de marbre, etM. l'abbé Guvard, depuis vicaire -général de Montauban, etc., composa l'inscription qui rappelle l'origine merveilleuse de cette eau. — Pèse lie, Dictionnaire de la Sarthe, toin. il, pag. 443. — M. Guillois, {/Evangile en action, tom. m, pag. 141,
pereur Honorius, vers la fin du iv« siècle, ou quelques années après. Jusqu'à ce jour, la cité des Génornans et celle des Diablintes avaient appartenu à la seconde Lyonnaise; et depuis le commencement du ive siècle, où l'Eglise avait adopté d'une manière plus rigoureuse pour elle-même, les divisions que la puissance civile s'était tracées, et qu'elle avait établi en Occident des métropoles ecclésiastiques, selon le nombre des provinces, ces deux Eglises avaient été suffraganles de celle de Rouen. Leurs évêques avaient dû, conformément à la discipline de ce (emps-là, recevoir l'onction épiscopale des mains de l'évêque, qui en qualité de métropolitain, présidait à toute la seconde Lyonnaise, être confirmés dans leurs sièges par lui; assister aux conciles provinciaux qu'il convoquait, et relever en plusieurs autres points encore de cette autorité archiépiscopale, dont les droits élaient alors beaucoup plus étendus qu'ils ne le furent dans la suite.
Mais, au temps où nous sommes parvenus, nos deux cités commencèrent à faire partie de la troisième Lyonnaise, dont Tours était la métropole, et nos évêques furent désormais soumis au métropolitain de Tours, aux mêmes titres qu'ils l'avaient été à celui de Rouen. Ce changement, cependant, apporta une nouvelle dignité honorifique à notre Eglise; elle fut désormais la première de la province après la métropole, et ses évêques ont porté jusqu'à nos jours la qualité de premier suffragant ou Protothrône.
Ce fut lorsque ces dispositions élaient déjà établies, que saint Victorius Ier fut appelé à occuper le siège que saint Victor, son père, laissait vacant par sa mort. Déjà on a vu comment, à l'âge de dix ans, cet enfant reçut le baptême des mains de saint Martin, et comment il fut adopté en qualité de fils spirituel par l'évêque de Tours, qui voulut en faire l'un de ses disciples les plus chers (l).
Le troisième jour après leur départ du Mans, étant arrivés sur les bords de la Loire, ils rencontrèrent un aveugle qui
(1) Acta sancti Victoris, uuni. 8.
SAINT VIGTORIUS, 91
attendait une barque pour traverser le fleuve et aller de l'autre côté demander l'aumône. Le saint prélat dit à l'enfant : « Allez, mon fils, vers cet homme; lavez-lui les yeux « avec l'eau du fleuve, et dites-lui de venir ici. o L'enfant remplit promptement cet ordre, et aussitôt l'aveugle fut guéri. Ce pauvre homme rendu tout à coup à la lumière, s'écria dans l'accent de la reconnaissance : « Je vous rends grâces, « Dieu du ciel et de la terre, de ce que, par votre ordre et « par cet enfant que vous m'avez envoyé, mes yeux se sont « ouverts. » Il remercia ensuite saint Martin et le jeune Victorius, passa avec eux la Loire et demeura quelques jours près du saint pontife, recevant les soins de son jeune disciple (1).
L'application continuelle de saint Martin aux fonctions de son apostolat, ne l'empêcha point de former par ses leçons et par ses exemples plusieurs grands évêques et plusieurs prêtres illustres, qui ont été les soutiens de l'Eglise par leurs vertus et par leur doctrine. On doit remarquer parmi eux saint Brice, son successeur sur le siège de Tours; saint Victrice, évêque de Rouen; saint Maxime de Ghinon; saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande; saint Héros, évêque d'Arles; saint Gaudence, évêque de Novare; saint Floret et saint Flavien, son frère; les saints prêtres Regrigerius et Romain; Victor, surnommé l'homme de Dieu; saint Martin de Brives, en Limousin; saint Sévère Sulpice, le célèbre historien; saint Clair et une foule d'autres, parmi lesquels il faut compter notre saint Victorius.
Dès le commencement de son épiscopat, saint Martin vit accourir à lui ces illustres disciples, et l'une de ses plus persévérantes occupai ions fut de les former à la vertu. Bientôt leur nombre s'accrut tellement, que ne pouvant les réunir tous dans la maison de l'Eglise, et dans l'humble habitation qu'il s'était construite pour lui-même près de la cathédrale, il établit le monastère de Marmoulier sur la rive droite de la Loire, dans un lieu désert et éloigné du tumulte. C'é-
(1) Ada Sancti Vicions, nuin. 9 et 10.
92 HISTOIRE DE L'iÎGLISE DU MANS,
tait là, dans ce monastère devenu depuis si célèbre, que le grand évêque élevait dans les exercices de la vie monastique les saints personnages, que toutes les Eglises des Gaules ambitionnaient pour leurs pasteurs. Rien n'est admirable comme la vie que menaient ces pieux enfants de saint Martin ; mais leur premier soin était de retracer les exemples de leur maître.
Sévère Sulpice nous dépeint ainsi les entretiens que Martin avait avec eux : « Sa conversation roulait toujours sur la « nécessité de fuir les séductions, et de déposer le fardeau du a monde pour suivre en liberté le Seigneur Jésus. Il nous a citait souvent l'exemple de l'illustre Paulin, qui, méprisant « d'immenses richesses pour suivre Jésus-Christ, était presque « le seul qui, dans notre temps, accomplit à la lettre la parole « de l'Evangile. Il nous animait à l'imiter, et trouvait notre ce siècle heureux d'avoir un tel modèle, qui montrait possible « ce qui pouvait passer pour impossible auparavant; un riche « abandonnant ses richesses et les donnant aux pauvres. « Quelle gravité! quelle dignité dans ses paroles! comme il « parlait avec zèle et entraînement de la vertu ! avec quelle « facilité il expliquait la Sainte-Écriture! Je sais, ajoute ici « Sévère Sulpice, que quant à sa science, j'ai rencontré beauce coup d'incrédules ; j'avoue que par lui-même il était sans cr études ; mais j'en atteste Jésus-Christ et notre commune es- « pérance, jamais je n'ai entendu sortir de la bouche d'aucun « autre homme, autant de science exprimée dans un langage « plus parfait. Ce fut un faible avantage au milieu de toutes « ses vertus; mais enfin, cette grâce même ne lui a pas « manqué (1). » Nous savons d'ailleurs que saint Martin estimait les études, comme la meilleure préparation aux fonctions saintes du sacerdoce, et qu'il les considérait comme un complément des exercices de la vie monastique ; dans son monastère deMarmoutier, les jeunes religieux n'avaient point d'autre travail manuel que la transcription des livres (2).
(1) Sévère Sulpice, Vita B. Martini.
(2) Sévère Sulpice, loc. cit.
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Les voyages que saint Martin faisait souvent, accompagné de quelques uns de ses disciples, lui fournissaient des occasions de leur distribuer des enseignements salutaires, sous les formes les plus gracieuses. Ayant trouvé un jour sur sa route, une brebis nouvellement tondue, il leur dit, en la leur montrant, avec un léger sourire : «Tenez, mes frères, celle-ci « a accompli à la lettre le précepte de l'Évangile ; elle avait « deux robes, et elle en a donné une à celui qui n'en avait a point ; c'est ainsi que vous devez en user. »
A quelques pas de là, il rencontra un pâtre à demi-nu, qui conduisait un Iroupeau de bœufs et de pourceaux : « Voici, « leur dit-il, avec le même agrément, voici une image « d'Adam chassé du Paradis terrestre, et réduit à garder les « pourceaux ; pour nous, mes frères, dépouillons-nous du « vieil Adam, revêtons-nous du nouveau. » Ce troupeau était entré dans une prairie, où il avait déjà fait beaucoup de dégât. Une partie de l'herbe avait été broutée par les bœufs, et les pourceaux avaient anéanti l'autre jusqu'aux racines, en fouillant la terre. « Voyez, continua le saint, en quel état est « maintenant cette prairie. La partie où sont les bœufs, a « perdu ses fleurs ; elle n'offre plus qu'un reste de verdure ; « c'est un symbole du mariage. Sans doute, il ne dépouille pas « les chrétiens de l'habitude de la grâce divine; mais il en en- « lève la fleuret le parfum. L'endroit que les pourceaux ont « ravagé, c'est la figure de la fornication. Son effet est de pri- « ver les chrétiens non seulement des avantages et des fleurs a delà virginité, mais encore du don inestimable de la grâce. « Elle réduit la terre de leur cœur à une sécheresse et à une « aridité qui les empêchent de porter ni fleurs, ni fruits. 11 « reste cependant encore une petite partie de la prairie où « l'herbe est demeurée intacte ; elle est émaillée de fleurs « nombreuses et variées; c'est l'image de la virginité, tou- « jours belle, toujours brillante, toujours parée de la diver- « site des vertus. Ainsi, ceux qui égalent l'état du mariage « à celui de la virginité, se trompent aussi bien que ceux « qui comparent le mariage à la fornication. Oui, les uns et « les autres sont dans l'erreur : la fornication a toujours été
94 histoire i>r; l'lglisk dl ma.ns.
« un crime, le mariage esl une chose permise; mais la virer ginité est seule digne de la gloire, et «les honneurs que Dieu « prépare à ces âmes choisies, qui ont l'avantage de suivre « l'Agneau partout où il va (I). »
Telles étaient les leçons que le jeune Victorius recevait de saint Martin lui-même, ou par ses soins, de la bouche des anciens religieux, préposés par le saint évèque à l'éducation des plus jeunes. Cependant, comme des liens particuliers unissaient l'évêque de Tours avec le fils de Viclor et de Maura, il l'attacha plus particulièrement à sa personne, et se fit plus souvent accompagner par lui dans les voyages qu'il entreprenait pour la gloire de Dieu (2).
On croit que ce fut dans les dernières années de sa vie, que saint Martin fit le voyage de Chartres pour visiter saint Valentinien, évêque de celte ville. Ce voyage est célèbre par les miracles qui le signalèrent, et plusieurs ont cru que l'évêque de Tours l'avait entrepris pour assister à un concile assemblé dans la cité des Carnules. Un bon nombre de ses disciples accompagnaient Martin dans ce voyage, et parmi eux se trouvait Victorius. Ils passèrent par un bourg très peuplé, mais qui n'élait habile que par des idolâtres. C'était presque sur les limites du diocèse du Mans, au lieu où l'on voit aujourd'hui la ville de Vendôme. Les habitants des lieux qui se trouvaient sur le passage du saint allaient à sa rencontre le plus loin qu'ils pouvaient; ceux de ce village, quoique infidèles, eurent aussi la curiosité de le voir, et répandirent dans tout le pays que l'homme de Dieu devait les honorer de sa présence. Le bruit qui en courut attira une multitude infinie de peuple, qui, comme une armée, couvrait toute la campagne. Le saint fut surpris de voir tant de monde assemblé, et sentit en lui-même un mouvement extraordinaire de l'esprit de Dieu. Il reconnut qu'il serait à propos de faire quelque miracle éclatant pour la conversion de ce peuple. On le vit à l'instant frémir de
(1) Sévère Sulpice, Dialogus primus, num. 2. (g2) Acta sandi Victoris, num. 11 et 14.
tout son corps, et il annonça la parole de Dieu avec tant de force, tant d'élévation, qu'il semblait parler non la langue d'un homme, mais celle d'un ange. Ses paroles étaient vives et entrecoupées de sanglots.
Pendant ce temps-là, une femme qui venait de perdre son fils unique, fut inspirée de fendre la presse et de l'apporter à l'homme de Dieu. Elle lui baisa humblement les pieds et le conjura de lui rendre son fils. Martin, voyant le moment favorable pour la conversion de ce peuple, connut par un mouvement intérieur, que le Ciel ne manquerait pas de l'exaucer. Il prit hardiment le cadavre entre ses mains, et ayant fléchi les genoux au milieu de la campagne, il rendit l'enfant vivant à sa mère. Les assistants poussèrent un cri d'admiration, et commeils reconnurent que le prodige avait été fait au nom de Jésus-Christ, ils confessèrent hautement le Seigneur, et se jetèrent à l'instant aux pieds du saint évêque pour lui demander le baptême. Sans différer, il leur imposa les mains et les fit catéchumènes, les disposant par celle cérémonie à recevoir l'initiation. Puis il confia le soin d'instruire toute celte population à Victorius et à quelques autres de ses disciples, et il continua son voyage. A son retour, Martin trouvant les catéchumènes instruits el préparés, leur administra le baptême. C'est ainsi que notre saint évêque a mérité d'être regardé comme l'apôtre du Vendomois (1).
Il y avait déjà plusieurs années que Victorius était ainsi attaché à saint Martin, lorsque celui-ci mourut, en 397; cette perte fui vivement sentie par tout l'Occident; mais les peuples de l'Armorique le pleurèrent plus que tous les autres. Débarrassé de son plus vigoureux adversaire, le druidismë songea à relever la tête. Mais saint Martin n'était pas disparu tout entier, il vivait encore dans les disciples qu'il avait formés; son esprit reposait sur ses nombreux monastères, d'où partirent tant de zélés continuateurs de ses travaux. Viclo-
(1) Sévère Sulpice, Dialogué seciwdus, nuin. 5. — L'abbé Simon, Hii* toire de Vendôme, tom. m, pag. 14.
96 histoire DR l'église dl màns.
rius, cependant, ne rentra pas au Mans après la mort de son maître, el. continua à édifier l'Eglise de Tours par ses vertus. Toutefois, saint Martin lui avait annoncé, dans un esprit prophétique, qu'un jour il serait évêquedu Mans, et l'avait instruit de ce qu'il aurait à faire pour la gloire de Dieu (1 ).
La renommée des qualités de Victorius se répandit jusque chez les Cénomans; aussi, lorsque plusieurs années après, l'Eglise du Mans fut devenue veuve de son pasteur, le clergé et le peuple demandèrent d'une voix unanime Victorius pour leur évêque. On envoya à Tours des députés pour lui porter la nouvelle de 'son élection; il céda à leur empressement, et reçut la consécration épiscopale des mains de saint Brice, successeur de saint Martin (2).
Dieu témoigna par des miracles combien celte élection lui était agréable, et l'arrivée du nouvel évêque dans le diocèse qu'il venait gouverner, fut signalée parla guérison d'un malade qui le pria de lui rendre la santé (3). Sa réception dans la cité épiscopale s'accomplit avec beaucoup de solennité : le clergé et le peuple allèrent au-devant de lui, hors des murs de la ville, et le reçurent avec de grandes démonstrations de respect et de joie. Un chœur nombreux chantait des psaumes, et l'on portait le pontife sur un siège d'honneur, selon l'usage dès lors introduit dans notre cité (4).
(1) Gesta domni Innocentis. — Les habitants du Maine ont conservé une grande dévotion envers saint Martin, et ils ont donné des marques" de leur piété envers lui, en le prenant pour patron de quatre-vingt-dixsept églises paroissiales, de plusieurs prieurés et d'un grand nombre de chapelles. Il y avait aussi autrefois des confréries en son honneur à Allonnes, à Andouillé, Ballots, Beaufay, Ghampfrémont, Châtillon-sur-Colniont, Charigé-lès-le-Mans, Cheiniré-le-Gaudin, EcOinmoy, Lombron et Porit lieue. — Cauvin, Géographie ancienne du diocèse du Mans\ pag. 139. — M. l'abhé Lochet, Recherches sur l'histoire des Confréries établies dans le diocèse du Mans, pag. 171-175.
(2) Acta sancti Victoris, num. 14 et 15.
(3) Acta sancti Victoris, num. 16.
(4) éed cura accessissent ad oppidum civitatis, e^eunt plèbes populique, et omnis clerus, convocati in unum, occurcntcs susceperunt eum, lau-
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Le cortège, en entrant, passa devant la prison publique placée, suivant la coutume, à la porte de la ville. Les malheureux qui s'y trouvaient détenus, entendant cette explosion de la joie commune et le chant des psaumes et des hymnes, comprirent que c'était le signal de l'arrivée du nouveau pasteur, et ils se mirent à implorer son secours. Dieu écouta leurs prières, et fut touché de la confiance qu'ils avaient dans les mérites de son serviteur; tout à coup leurs chaînes se rompirent d'elles-mêmes, au grand étonnemenl des gardes, et ces captifs sortirent de la prison, publiant à haute voix les vertus de l'homme de Dieu dont la puissance miraculeuse les avait délivrés des fers. Victorius leur imposa silence; mais, dans leur reconnaissance, ils s'emparèrent du siège sur lequel on le portait, et ils ne laissèrent point ce fardeau qu'ils n'eussent déposé le saint prélat devant l'autel de l'église cathédrale. Le nouveau pasteur, les exhorta à éviter désormais les fautes qui les avaient fait encourir la vindicte des lois, et leur distribua de l'argent pour les rétablir dans leurs affaires (<).
Un prodige si éclatant prépara la conversion de beaucoup d'infidèles qui étaient restés attachés à leurs erreurs. Il y avait aussi danslediocèsedes hérétiques, que l'on croit vraisemblablement avoir été des ariens, ils se convertirent en grand nombre par les travaux apostoliques de Victorius. La suite de son épiscopal répondit à des commencements si glorieux; on remarqua son assiduité dans les fonctions saintes, et son zèle pour combattre l'idolâtrie qui cherchait à renaître sur le sol armoricain (2).
La sainteté de Victorius ne brilla pas moins par l'éclat des
dantes Dominum cum inagnn psallentium clioro, quoadusquc ingressi sunt civitatem : levavcruntque cum in cathedrani honorilicc, ut consuetudo cxposcebal:.... — Acta sancti Victoris, num.17.
(1) Acta sancti Victoris, iiuin. 17 et 18.
(2) Sed cum h;cc plebs populi cognovis^et, continue» beretici, qui non ruerant crcdentcs, pcticrunt baptismum, et conversi sunt non minûna pats populi, et baptisatisunt innomme Patrie, et Filii, et Spiritus sancti... — A< i" sancti Victoria, nmn. 18.
miracles qu'il opéra. Grégoire de Tours, qui nous l'apprend, raconte en preuve le fait suivant. Un incendie dévorait la cité, et d'énormes globes de feu poussés par le vent, étaient chassés de tous côtés. Victorius, comme le bon pasteur, ne pouvant supporter de voir la bergerie confiée à ses soins, en proie aux artifices de satan, vint se jeter au-devant des tourbillons de flammes. Il élève la main, fait le signe de la croix sur l'incendie, et le fléau s'arrête à l'instant, La ville, ainsi délivrée, rendit mille actions de grâces à son évêque (1). On bâtit peu de temps après, dans ce même lieu, une petite chapelle, pour conserver à la postérité le souvenir de cette merveille. Elle devint dans la suite l'oratoire d'un hôpital appelé les Ardents.
Saint Victorius assista en 444. à un concile célébré dans les Gaules. Jusqu'à ce jour, les Actes de ce concile n'ont point été retrouvés; il est donc impossible de savoir si c'est du concile tenu cette année, par saint Hilaire d'Arles, dans l'affaire de l'évêque hérétique Chelidonius, que les historiens de l'Église du Mans (2) ont voulu parler. Il est cependant très probable que c'est de celte célèbre assemblée qu'il est question ici; en effet, on ne trouve point à cette époque d'autre concile dans les Gaules, et ceux qui précédèrent ou suivirent de plus près, n'étant point réunis pour des causes aussi importantes que celle qui fut traitée dans celui que présida saint Hilaire, durent naturellement rassembler un moindre nombre d'évêques (3).
(1) Victorius Cenomanorum episcopus, magnis se virtutibus sœpius declaravit. Nam ferunt quodam "vice, dum civitas ipsa cremaretur ineendio, et validis globis flaimme hùc illùcque impellcnte vento propellerentur, hic quasi pastor bonus non proférons ecclesiasticas caulas ab insidiis sataiicB devastari, obviam se turbini obtulit, élevât aque manu, facto signo crucis c contra, illico omne cessavit incendiuin, liberataque civitas gratias pastori retulit, eo quod non permiserit res suas ab iraminenti igné vorari. — Gregorius Turonensis, de Gloria Confessorum, cap. lvi.
(2) Le Corvaisicr, pag. 105.— D. Boudonnet, pag. 136. — D. Colomb, pag. 29.
(3) Dom Labat, Conciliorum Galliœ collectio, studio monachorum Congregationis sancti Mauri, toin. i, col. 483-504.
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Sept ans plus tard, en 451, saint Victorius écrivit, avec d'autres évoques des Gaules, à saint Léon-le- Grand, pour lui témoigner le respect avec lequel il avait reçu la lettre dogmatique, que le Pontife avait adressée à saint Flavien, patriarche deGonslanlinople. Les prélats gaulois s'exprimaient ainsi :
« Au seigneur Léon, vraiment saintet bienheureux eh Jésus-Christ, digne de l'honneur apostolique.
« Ravennius (d'Arles), Rusticus (de Narbonne), Venerius (de Marseille), Gonslantius (de Gap), Maximus (de Riez), Armentarius, Florus (de Saint-Paul-Trois-Châleaux), Sabinus, Valérien (de Cemèle), Constantin (d'Uzès), Neclarius (de Digne), Maxime, Asclepius(d'Apt), Maxime (d'Avignon), Ursus (de Senezj, Ingenuus (d'Embrun), Juste, Valerius (de Mende), Superventor, Chrysaphius (de Sisleron), Fonteius (de Vaison), Petronius (de Die), Ydatius, ^Etherius (de Maguelone), Eulalius,Eustachius(deTours),Fraternus(deGlandève), Victurus (du Mans), Eugenius (de Nîmes), Hilarus, Verus (d'Orange), Amandus, Gerontius, Proculeianus, Julien (de Cavaillon), Helladius (de Lodève), Armentarius, Honoratus (de Toulon), Eparchius, Anemius (d'Albij, Dynamius, Maxime, Ynanlius et Palladius.
a Nous eussions désiré écrire plus promptement à Votre Béatitude, pour la remercier du beau présent qu'elle nous a fait en nous envoyant la letlre qu'elle a adressée à l'église d'Orient pour affirmer la foi catholique; mais les longues dis tances qui nous séparent, et l'intempérie extraordinaire de la saison ne nous ont permis de nous rassembler que bien difficilement Voire Apostolat nous pardonnera sans doute, et n'attribuera ni à la négligence, ni au mauvais vouloir, un relard qui n'a eu pour cause qu'une absolue nécessité. Si nous n'avons pas eu le bonheur de vous manifester plus vite notre joie, elle n'a pas été moins vive au fond de nos cœurs.
« Grâces à Jésus-Christ, nous avons lu, avec bonheur, la lettre de Votre Béatitude, et en la communiquant aux autres évoques des Gaules, nous les avons comblés de la même allégresse; nous n'avons eu qu'un sentiment pénible, c'est en dé-
plorant avec vous le malheur de ceux qui abandonnent la foi catholique et tombent clans les ténèbres de Terreur.
« Tous ceux qui aiment le mystère de noire rédemption ont gravé sur les tables de leur cœur, comme le symbole de la foi, la lettre deVotre Apostolat. Ils la gravent aussi dans leur mémoire, afin d'être plus en état de confondre les hérétiques. Le grand nombre d'entre nous y a reconnu avec joie l'expression de sa foi, et se félicite d'avoir toujours cru conformément à une tradition confirmée par l'exposition qu'en a faite Votre Apostolat (1).
« Quelques uns, redevenus plus vigilants, se réjouissent des instructions qu'ils y ont puisées, et de l'occasion qui leur est offerte d'affermir leur foi en toute confiance, appuyés sur l'autorité du Siège Apostolique.
« Qui pourrait rendre à Votre Apostolat de dignes actions de grâces pour ces magnifiques paroles, qui, comme des pierres précieuses, ornent non seulement les Eglises des Gaules, mais celles de tout l'univers? C'est à votre science, après Dieu, que le fidèle est redevable d'être plus ferme dans sa foi et l'infidèle de pouvoir facilement s'éclairer; à la lumière de votre inslructionaposlolique, il peut reconnaître ses erreurs, résister aux inspirations du démon, cet ennemi de la vérité et du salut des hommes, et suivre ce que dit, par votre bouche, notre Seigneur Jésus-Christ, touchant le mystère de son incarnation.
« Nous eussions désiré écrire sur le même sujet à votre fils, le très glorieux et très fidèle prince ( l'empereur Marcien); nous l'eussions congratulé de son orthodoxie, et nous eussions exprimé l'empressement avec lequel notre faiblesse se fait gloire de vous suivre dans le Christ. Un message d'Orient nous a fait connaître que celte démarche n'était pas nécessaire. Le Seigneur dans sa bonté a voulu que celte
(1) Quae Apostolutus vcstri scripta, ita ut symboium iidei, quisquis redemptionis sacramenta non negli^it, tabulis cordis adscribit. et tenaci, quod ad confundendas liœreticoi'iim errores paratior sit, mémorise commendavit. . .
SAINT VICTORIUS. dOl
hérésie qui avait pris naissance dans les ténèbres, éclatai dans les jours de Votre Apostolat. Pour la gloire de votre sollicitude, l'erreur des méchants n'a pu long- temps demeurer cachée; pour la gloire de votre foi, l'hérésie n'a plus trouvé d'adhérenls,ceux mêmequ'elleavait gagnés, elle lésa perdus. Que le Seigneur donc, nous l'en prions, daigne conserver Votre Apostolat; en le faisant, il jettera un regard de miséricorde sur son Église répandue dans tout l'univers. En effet, par celte vigilance dont vous donnez tant de preuves, ceux qui ont souci de leur âme, sont rendus plus attentifs sur la foi; ceux qui étaient relâchés, sentent se réveiller leur sollicitude, par l'ascendant d'un si grand exemple.
« Nous ne cessserons donc de remercier le Seigneur notre Dieu, d'avoir donné au Siège Apostolique, qui, par la bonté du Christ, a été pour nous la source et le principe de la religion, un Ponlife d'une si haute sainteté, d'une foi si grande, d'une science si sublime. Nous lui demanderons de conserver long-temps à ses Eglises, le présent qu'il leur a fait en vous élevant au Pontificat.
« Pour nous, inférieurs en mérites, mais égaux en foi. nous sommes prêts, si on essaye (ce qu'à Dieu ne plaise!) d'attaquer l'Église Catholique, nous sommes prêts, avec le secours du Seigneur, à sacrifier nos vies, avec Votre Béatitude, pour la vérité de la foi, à nous immoler à l'auteur de notre salut, au rémunérateur de l'éternité. »
Cette lettre fut écrite dans un concile qui se tint probablement à Arles; aussi voit-on que la plupart des évêques étaient des provinces méridionales; saint Ëuslochius de Tours et saint Victorius du Mans, sont les seuls qui paraissent y être venus des contrées occidentales de la Gaule; car il n'y a pas lieu de s'arrêter à la chicane du P. Longueval, qui voudrait donner a entendre que ces deux évêques signataires de la lettre synodale, auraient occupé deux sièges inconnus, et non ceux de Tours et du Mans. En effet, il est conslant que l'on ne trouve à l'époque de ce concile, tenu en 451, sur les listes des évêques des Gaules, aucun autre Ëuslochius, ni
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aucun aulre Victurus ou Victorius que les deux prélats de notre province. Le pyrrhonisme historique peut quelquefois être à la mode; mais nous n'admettons ses assertions que lorsqu'il prend la peine de les justifier par des arguments raisonnables, et ici les arguments sont la chose du monde à laquelle l'historien semble avoir le moins songé (1).
On s'explique facilement la raison qui empêcha les autres évèques éloignés d'Arles, de se rendre à cette assemblée ; la disette dont celte année avait été frappée avait empêché les évêques de la province d'Arles de venir à Rome, et on peut croire aussi que les ravages des barbares, qui désolaient alors les contrées septentrionales de la Gaule, suffisaient pour retenir un grand nombre de prélats dans leurs Eglises.
Ravennius d'Arles présida ce concile, et à la fin de la lettre il écrivit de sa main ces paroles : « Priez pour moi, Seigneur très heureux, Pape; digne de vénération pour votre dignité apostolique. » Tous les autres évèques accompagnèrent leur signature de formules respectueuses ; celle de saint Yictorius est ainsi conçue : « Je vénère Votre Apostolat et je le salue. »
La lettre du concile d'Arles fut portée à Rome par Ingenuus d'Embrun, qui n'arriva qu'après le départ des légats du Pape pour le concile de Chalcédoine.
« Nous eussions bien désiré, répondit saint Léon aux évêques gaulois qui avaient signé celle lettre, recevoir la lettre de Votre Fraternité à l'époque où vous nous l'aviez promise. Nous eussions pu alors donner ce témoignage de vos sentiments à nos frères que nous avons envoyés en Orient pour y prendre, à notre place, dans le synode, la défense de la foi catholique. Nous n'en avons pas reçu pour cela, avec moins de joie, votre lettre si long temps attendue, et que nous a apportée notre Frère et Co-évêque Ingenuus ; en la lisant, nous avons acquis la preuve, et nous en avions déjà l'espérance, que la doctrine céleste était vivante en vous, grâce aux lumières de l'Esprit-Saint, etc.. »
(1) Longueval, Histoire de l'Eglise gallicane, liv. iv, à l'an 451.
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Après avoir raconté aux évoques des Gaules comment le concile de Ghalcédoine avait condamné Eutychès, le Pape termine sa lettre en ces termes :
« Rendez grâces à Dieu, Frères très chers, et que Votre Dileclion prie avec nous, afin que nous ayons bientôt la joie de voir revenir en bonne santé nos frères dont nous désirons ardemment le retour, et que nous puissions vous apprendre plus complètement tout ce qui a été fait, avec le secours du Seigneur. Nous ne voulons pas que notre Frère Ingenuus reste ici plus long-temps à les attendre; nous avons hâte de vous apprendre que nous devons nous réjouir, apprenez-le à nos Frères d'Espagne, et que tous sachent ce que Dieu a fait. »
Les légats du Pape tardèrent peu à revenir d'Orient. Léon s'empressa d'écrire aux évêques des Gaules et de leur envoyer copie de la sentence prononcée contre l'hérésie. On était alors en 452 (<l).
La même année en laquelle saint Léon-le Grand adressa ces lettres à saint Victorius et aux autres évoques gaulois dont il avait reçu les lettres, on tint un autre concile dans les Gaules auquel assista encore l'évêque du Mans. Il ne nous reste de cette assemblée qu'une lettre circulaire envoyée par les Pères à tous les évêques et les prêtres de la troisième Lyonnaise. Celte lettre est un monument précieux qui nous fait connaître l'état de la société chrétienne dans notre contrée au milieu du ve siècle; elle constate quels progrès avait faits la puissance ecclésiastique, puisque dès-lors les juges laïques, envieux de l'autorité du clergé, accueillaient avec empressement les occasions d'appeler à eux les causes qui devaient ressortir des tribunaux ecclésiastiques, selon les canons et les lois de l'empire. C'est à cet abus que les évêques Léon de Bourges, Victorius du Mans, Euslochius de Tours et les autres prélats qui signèrent en même lemps cette lettre, mais dont nous ignorons malheureusement les noms, veulent porter remède.
Les premiers empereurs chréliens avaient accordé aux
(1) Dom Lafoat, Concilia Galliœ, tom. I. col. 535-550.
l(H HISTOIRE DK L'Éfil.ISE DU MANS.
évêques le privilège de juger légalement toutes les causes des clercs, et personne n'avait le droit de traduire devant les tribunaux civils quiconque appartenait à l'un des degrés de la cléricalure. Le tyran Constantin, pendant sa courte domination sur les Gaules, avait enlevé ce privilège aux évoques; après la défaite de cet usurpateur, Théodose et Valentinien envoyèrent à Armalius, préfet du prétoire des Gaules, une constitution de laquelle nous citerons la disposition suivante :
« Nous rétablissons, de noire plein gré, les privilèges de l'Eglise et de tous les clercs, que le tyran Constantin leur avait ôtés.
« Nous réservons au jugement de l'évêque les clercs que cet ambitieux impie avait ordonné de traduire indifféremment devant les tribunaux séculiers. On doit, à cet égard, maintenir ce qui fut décrété autrefois; car il n'est pas permis de soumettre au jugement des puissances temporelles ceux qui sont revêtus d'un ministère divin (1). »
Valentinien III, révoqua depuis cette législation et réduisit par une loi, les privilèges de la cour épiscopale. Les clercs, cependant, d'après celte loi, pouvaient prendre l'évêque pour arbitre de leurs différends, si leurs parties y consentaient ; mais ils avaient droit de recourir aux tribunaux séculiers, et un laïque avait de même le droit de les y poursuivre (2).
11 paraît que plusieurs clercs usèrent de la faculté que leur conférait la loi de Valentinien; de leur côté les juges laïques faisaient ce qu'ils pouvaient pour les attirer à leurs tribunaux, et c'est pour remédier à cet abus que nos prélats écrivirent la lettre suivante :
(1) Privilégia Ecclesiarum omnium quaû saoculo nostro tyrannus inviderat, prona devotione revocamus... Clericos etiam quos indiscretim ad saeculares judices debere deduci infaustus prœsumptor dixerat, episcopali audicntiœ reservamus; fas enim non est, ut divini muneris ministri, temporalium potestatum subdantur arbitrio. — Codex Theodosianus, lib. xvi, tit. il, de Episcopis, leg. xlvii.
(2) Novellœ Valentiniani, tit. xii, de Episcopali judicio. Voyez le commentaire de Godefroy.
SAINT YICT0RIU9. 105
« Aux Seigneurs, frères bienheureux et vénérables en Jésus-Christ, Sarmatius, Chariaton et Desiderius, évèques, et aux prêtres de toulos les Eglises de nos provinces.
(« Les puissances du siècle ont voulu entourer Tordre sacerdotal d'un tel respect, que ceux que Dieu a placés pour commander au monde sous le titre d'empereurs ont permis aux évêques de juger les causes suivant les lois divines.
« Ce privilège, appuyé sur l'ancien droit et souvent confirmé par les lois, nous trouvons que beaucoup de clercs n'en tiennent aucun compte aujourd'hui; car, sans recourir au jugement épiscopal, ils s'adressent aux tribunaux séculiers.
« Nous avons donc pensé qu'il ne fallait pas tolérer plus long-temps celte injure faite à la loi divine et à notre ordre, et qu'il était nécessaire d'établir la règle qu'on devrait suivre à l'avenir.
« C'est pourquoi nous avons décidé que quiconque, sans avoir recours à l'évèque de son Eglise, s'adresserait au tribunal civil, serait repoussé des parvis sacrés et chassé du saint autel; que personne donc, après ce décret que nous avons porté d'un commun accord, n'ait la témérité d'agir contrairement à ce qui est prescrit.
a Que ceux qui ont erré auparavant se corrigent comme ils le doivent, et que ceux qui servent Dieu sous l'observance cléricale sachent qu'à l'avenir ils seront rejetés du clergé, s'ils n'ont pas recours au jugement des évêques, et s'ils s'adressent aux tribunaux laïques. Nous avons voulu que cette décision fut notifiée à tous, afin que, fondée comme elle l'est sur la justice et le droit, elle obtienne un plein effet dans toutes les affaires des clercs.
« Si un laïque poursuit un clerc, ce clerc devra d'abord demander à comparaître devant l'évoque; si le laïque s'y refuse, il pourra paraître devant le tribunal séculier, avec l'autorisation préalable de l'évèque (1 ) »
Quoique cette lettre ne porte la signature que des évêques que nous avons nommés, on la croit écrite en quelque
(1) Dom Labat, Concilia Galliœ, col. 573.
concile nombreux, auquel n'assistèrent pas les trois évoques Sarmatius, Ghariaton et Desiderius, dont on ignore d'ailleurs les sièges.
Les dispositions que rappelle cette lettre furent bientôt confirmées de nouveau dans une assemblée d'évêques où saint Victorius se trouva encore.
Le quatrième des Nones d'octobre, c'est-à-dire le 12 de ce même mois, les évoques Léon deBourges, Eustochius de Tours, VictoriusduMans, Ghariaton, Rumoridus et Viventius, dont les sièges ne sont pas connus, s'assemblèrent dans la ville d'Angers pour l'ordination de Talasius, élu évêque de cette Église. Ils rédigèrent douze canons de discipline qui nous sont restés.
On y trouve les règlements qui suivent : 4° Les clercs seront soumis aux ordonnances des évêques; ils ne porteront point leurs causes devant un tribunal laïque, sans la permission de l'évêque ; ils ne passeront point sans son autorisation d'un lieu à un autre ; ils ne voyageront point sans ses lettres testimoniales; 2° Les diacres seront soumis en toute humilité aux prêtres; 3" Les clercs s'abstiendront de toutes violences; 4° Les prêtres éviteront la familiarité des femmes étrangères, cause de la ruine de plusieurs ; ils n'auront chez eux que leurs sœurs, leurs tantes ou leurs mères. Les contrevenants ne seront point promus à un ordre plus élevé que celui auquel ils sont parvenus, et s'ils sont prêtres le saint ministère leur sera interdit. Les pères ajoutent ensuite un article qui caractérise les désordres du temps. « Si quelque ecclésiastique, disent-ils, a travaillé à prendre ou à livrer une ville et qu'il vienne à être découvert, non seulement il sera privé de la communion, mais même il ne peut être admis à la table des fidèles ; il est excommunié. »
Le cinquième canon frappe d'une excommunication semblable celui qui renonce à accomplir la pénitence qui lui a été imposée ; la même peine est portée contre les vierges consacrées à Dieu, infidèles à leurs promesses. Par le sixième, sont excommuniés les hommes qui épousent des femmes dont les maris sont vivants. Le septième a quelque rapport avec
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une partie du quatrième ; il déclare que les ecclésiastiques qui ont quitté la cléricature et ont embrassé la vie militaire, sont repoussés avec justice par l'Église qu'ils ont abandonnée. Le huitième, statue que les moines qui désertent la voie qu'ils ont embrassée, et qui, sans lettres testimoniales, sans affaires certaines, parcourent des provinces étrangères, s'ils ne s'amendent pas, ne seront reçus à la communion ni par leurs abbés, ni par les prêtres. Le neuvième défend à tout évèque d'oser conférer à un clerc déjà soumis à un autre, un ordre supérieur. Le dixième canon est exprimé en des termes si obscurs, que nous regardons, avec d'habiles critiques, comme impossible d'en découvrir sûrement la signification. Le onzième veut que l'on ordonne pour prêtres ou pour diacres ceux-là seulement qui n'ont eu qu'une femme et qui l'ont épousée vierge. Le douzième veut que le refuge de la pénitence soit ouvert pour tous ceux qui confesseront leur erreur; et après qu'ils auront reconnu l'énormilé de leurs péchés, il sera à la disposition de l evêque de leur en accorder le pardon (1).
Au commencement de l'épiscopat de saint Perpetuus, métropolitain de Tours, en 461 , dix évêques se trouvèrent réunis dans celte ville, à l'occasion de la fête de saint Martin, que l'Occident tout entier honorait avec une dévotion particulière, mais dont le souvenir était personnellement cher à saint Perpetuus et à saint Victorius. Aussi l'évèque du Mans est-il du nombre de ceux qui se trouvèrent à Tours pour cette solennité et qui y formèrent un concile. Les Actes de celte assemblée nous apprennent que ces prélats voyant les désordres introduits jusque dans le clergé, par la perturbation générale de la société, résolurent de mettre par écrit le résultat de leurs conférences et c'est ce que l'on appelle les canons du premier concile de Tours.
Un seul objet occupe l'attention des pères, le maintien des règles canoniques relatives à la conduite et à la moralité des clercs. Le premier canon se compose d'une courte exhorta-
(1) Dom Labat, Concilia Galliœ, col. 569,
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tion aux prêtres et aux ministres de l'Église en général pour les engager, par les motifs les plus énergiques, à vivre dans la sainteté qui convient à leur état : « Il a été dit aux prêtres et aux ministres de l'Église ; Vous êtes la lumière du monde ' ils doivent donc, dans toutes leurs actions, se diriger selon la sainteté et avec la crainle de Dieu, afin de plaire à la divine clémence, et de donner le bon exemple aux fidèles. Si la chasteté, suivant la doctrine apostolique, est recommandée aux simples chrétiens, combien l'est-elle davantage aux prêtres et aux lévites qui servent à l'autel de Dieu, qui doivent, à tout moment, être prêts à se présenter devant Dieu, à lui offrir le saint sacrifice et à baptiser ! »
Pour retrancher la source de tous les désordres, les pères adressent à tous les clercs une puissante exhortation à s'abstenir de l'ivrognerie, et ordonnent que celui qui s'y livrera encore soit puni selon l'ordre auquel il appartient.
Pendant que les pères étaient assemblés, on leur apprit que quelques prêtres établissaient, dans les églises mêmes auxquelles ils étaient préposés, des tavernes où l'on buvait et où l'on tenait des propos déshonnêtes. Les prélats déplorent cet abus, et ordonnent que le prêtre qui, désormais commettra de semblables excès sera déposé, et les laïques excommuniés.
Le troisième canon revient sur une disposition déjà prise dans le concile d'Angers : que les prêtres évitent, sous peine d'excommunication, la familiarité avec les personnes du sexe.
On apprit aussi aux évêques du concile que des prêtres, qui avaient été dégradés, et qui parcouraient le pays visitant en pénitents les tombeaux des saints, avaient été mis à mort ; on priva de toute dignité ecclésiastique les auteurs de ces homicides. Puis les pères ajoutèrent :
( Que le clerc à qui les canons permettent de prendre une femme, n'épouse qu'une vierge ;
« Que le clerc qui retourne à la vie laïque, ou embrasse la milice séculière soit frappé d'excommunication;
a Que le corrupteur dune vierge sacrée soit privé de la communion;
« Que l'homicide ne soit point admis à la table sainte jus-
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qu'à ce qu'il ait pleinement satisfait à l'expiation ordonnée par les canons;
« Que celui qui renonce à remplir la pénitence qui lui a été imposée soit privé de la communion et du commerce des fidèles;
« Que Tévêque qui usurpe sur les droits d'un autre évêque en lui enlevant des clercs, ou en étendant les limites de son diocèse au-delà des bornes fixées par les pères, soit excommunié;
« Que le clerc qui a reçu les ordres d'une manière illicite n'en puisse remplir les fonctions;
« Que les clercs ne puissent voyager sans les lettres testimoniales de leurs évêques;
« Que les clercs se gardent d'exercer des usures (4). »
Il est à remarquer que la plupart des canons de ce concile, si utiles d'ailleurs pour la connaissance des mœurs cléricales à cette époque, ne font que renouveler les lois antérieurement portées dans les conciles d'Orange, de Vaison et d'Arles, lois déjà promulguées peu d'années auparavant pour notre province dans le premier concile d'Angers. Cette insistance des évêques de la province à renouveler les mêmes dispositions disciplinaires est une preuve du besoin général que l'on en ressentait, et de la difficulté avec laquelle elles étaient appliquées. Ces désordres invétérés jusque dans le clergé sont aussi une démonstration de ce que nous avons dit précédemment sur l'état violent où l'invasion barbare jeta notre malheureux pays; ces clercs et ces prêtres qui quittent leur vie de charité et de dévouement pour faire la guerre et parcourir les provinces en portant les armes; ces orgies autorisées par des prêtres jusque dans le sanctuaire; ces pénitents mis à mort jusque sur les tombeaux des saints, en un mot, tous ces désordres supposent la perturbation la plus effroyable dans l'ordre social tout entier.
(1) Dom Labat, Concilia Galliœ, coli 583-592.— Voir sur les signatures de ce concile, Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésïasUque, «oui. xvi, pag. 400. —De Mann, Dissèfthtiô de pfimatu, cap. Lrtx. — Dom T.t-in, Nouveau Traité de Diplomatique) tom. v, pag. 368.
Les Actes du concile de Tours sont signés par neuf évêques : Perpeluus de Tours, qui présida comme métropolitain et évêque de la cité; Victorius du Mans; Léon, évêque métropolitain de Bourges; Eusèbe de Nantes; Amandius de Ghâlons-sur-Marne; Germain, évêque métropolitain de Rouen; Athenius de Rennes; Mansuelus, qui signe évoque des Bretons, et qui av;iit probablement été forcé de quitter sa patrie ravagée par les Saxons, et de chercher, avec une partie de son peuple, un refuge dans l'Armorique. Le dernier signataire des Actes du concile de Tours est un prêtre nommé Jocundinus, amené au concile par l'évêque Venerandus, qui était aveugle, et dont on ne connaît point le siège. Talasius d'Angers reçut les Actes de ce concile qu'on lui envoya dans sa ville épiscopale, et les approuva.
Vers le même temps, saint Perpetuus fit bâtir une basilique magnifique sur le tombeau de saint Martin. La chapelle que saint Brice y avait fondée, ne pouvant plus contenir la multitude des peuples que l'éclat des miracles qui s'y faisaient continuellement y attirait de toutes parts, il résolut de jeter les fondements de ce superbe édifice, qui a été l'un des plus beaux ornements des Gaules, et qui a toujours été considéré comme le lieu le plus saint de tout ce vaste pays. Saint Grégoire de Tours et saint Odon, abbé de Cluny, nous ont laissé les plus magnifiques descriptions de la splendeur et de la richesse de ce temple; saint Perpetuus, 'qui possédait de grands biens, n'épargna rien pour le rendre digne du sacré dépôt qu'il devait renfermer, et ses amis, jaloux de contribuer à honorer la tombe du grand Martin, travaillèrent encore par leurs largesses à en augmenter l'éclat.
L'édifice étant achevé, et toutes choses étant disposées pour en faire la dédicace, Perpetuus invita Victorius et les autres évêques voisins, aussi bien que les abbés et d'autres illustres personnages du Maine et des Eglises les plus rapprochées. Pour rendre la cérémonie plus célèbre, l'évêque de Tours crut devoir transférer dans ce même jour le corps de saint Martin, qui ne lui paraissait pas être dans un lieu assez honorable. Mais lorsqu'il voulut, avec les autres évêques
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et les abbés, enlever la châsse qui renfermait les saintes reliques, elle demeura immobile, et ils ne purent la soulever; ils redoublèrent leurs veilles et leurs prières, mais leurs efforts restèrent impuissants jusqu'à ce qu'un ange, revêtu de l'apparence et du costume d'un abbé, vint les aider. Ce miracle eut lieu en présence d'un peuple immense accouru du Maine et des provinces voisines, avec les moines et le clergé (1).
Quelque temps après le concile de Tours, Perpeluus se rendit à la cité des Venètes (Vannes), pour y ordonner un évèque. Il s'y trouva avec ses comprovinciaux Palernus, Albinus, Athenius, Numechius et Liberalis; et profila de l'occasion pour tenir un concile dans lequel on renouvela la plupart des canons de celui de Tours. On y rédigea aussi quelques nouveaux décrets, et les uns et les autres sont très importants pour connaître l'état des Eglises de notre contrée. Saint Victorius, aussi bien que Talasius d'Angers, ne purent s'y trouver, mais les pères leur firent connaître les résolutions qu'ils y avaient prises, en les priant de les vouloir appuyer de leur autorité, et de s'y conformer ensuite s'ils jugeaient qu'elles dussent être observées. C'est celte lettre qui nous a été conservée, et qui tient lieu des Actes; elle renferme seize canons de discipline.
Les homicides et les faux témoins sont excommuniés ; les époux qui quittent leurs femmes pour en prendre d'autres sont excommuniés pareillement; les pénitents qui abandonnent les exercices de la pénitence, les vierges qui sont infidèles à leurs vœux, encourent la même peine; les clercs qui voyagent sans lettres testimoniales de leurs évêques ne doivent point être reçus à la communion; la même pénalité est prononcée contre les moines qui se trouvent dans un cas semblable. On veillera avec soin à ce que les moines ne quit-
(i) GrcgoriusTuronerms, Ilisloria Fra?ic, lil>. II, cap. xiv, ci de Miracuïis hrtili Martini, lib. i, cap. VI. — Otlo Cluniacensis, Scrmo de corrtbwtionè èemeta tkisiHcœ... — VcnantuisFortunatus, lib. iv. — Sidoniltt Apollinurit., Epis t. 18. ad Luc.
tent pas la communauté pour vivre en des cellules séparées. L'abbé ne pourra accorder celle permission qu'à ceux qui seront d'une vertu éprouvée, ou que leurs infirmités dispenseront de suivre la règle; encore ces cellules devront-elles êlredans l'enceinte du monastère, et sous la surveillance de l'abbé.
Les abbés ne pourront avoir sous leur juridiction plusieurs celles ou plusieurs monastères, à moins que les incursions des barbares n'obligent à réunir plusieurs monastères dans une même enceinte.
Qu'il ne soit point permis aux clercs de se présenter devant les tribunaux laïques, sans en avoir obtenu la liberté de leur évêque : et si, par hasard, un ecclésiastique a une contestation avec son évêque pour des intérêts temporels, il peut demander le jugement des autres évêques; le jugement laïque, jamais. La peine d'excommunication est prononcée contre l'infracteur.
Qu'un évêque ne s'arroge point le droit d'élever à un ordre supérieur celui qui en a déjà reçu quelqu'un des mains d'un autre évêque, de peur que cette injure ne trouble la concorde fraternelle.
Les prêtres, les diacres, les sous-diacres, tous les clercs auxquels il est défendu de prendre des femmes, s'abstiendront d'assister aux repas qui se font pour les noces.
Les ecclésiastiques ne pourront désormais s'asseoir à la table des Juifs, ni les recevoir à la leur.
Surtout que les clercs évitent l'ivrognerie, à cause de ses suites déplorables; celui qui sera trouvé coupable sur ce point, sera excommunié pendant trente jours ou soumis à une peine corporelle.
Le clerc qui demeure à la ville, et qui ne se trouve pas à matines, sans une excuse raisonnable de santé, sera privé pendant sept jours de la communion.
Il nous a semblé bon, ajoutent les pères, que l'ordre des choses saintes et la psalmodie fussent uniformes dans notre province; de même que notre foi est une dans la Trinité; ainsi, nous devons avoir une seule règle dans les Offices et veiller
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à ce qu'aucune diversité ne porte à croire que nous différons dans notre dévotion (1).
Un dernier canon défend aux clercs de pratiquer la coutume superstitieuse déjà très répandue, et connue sous le nom de sort des saints (i).
Saint Perpetuus, qui avait présidé ce concile, établit dans son Eglise pour les jeûnes, les stations et la célébration des fêles, un ordre qui peut nous donner une idée de ce que Victorius, qui avait aussi approuvé les décisions du concile de Vannes, dût établir dans l'Eglise du Mans (3).
A l'époque où fut célébré le concile de Vannes, saint Victorius était déjà parvenu à un âge très avancé, et c'est probablement ce qui l'empêcha d'y assister; cependant, son zèle ne se ralentissait point; ses vertus et ses mérites semblaient acquérir de jour en jour un nouvel éclat. Malgré les désordres de la société et les misères publiques qu'entraînaient à leur suite tant d'invasions barbares, tant de bandes cupides et cruelles parcourant les provinces, il ne laissait pas d'apporter tous ses soins à relever l'éclat du culte divin. Ri-
(1) Voyez Dom Guéranger, Institutions liturgiques, tom. i, pag. 131.
(2) Dom Labat, Concilia Galliœ, col. 593. — On ignore la date précise à laquelle se rapporte ce concile; Dom Colomb dit (pag. 30), que les uns le mettent en 465, et que Dom Lobineau {Histoire de Bretagne, tom. i, pag. 8), le rapporte à l'année 468. Dom Labat se contente de dire qu'il fut tenu non multo post 461.
(3) Voici Tordre établi par saint Perpetuus.
Hic (Perpetuus) instituit jejunia, vigiliasque, qualiter per circulum anni observarentur, quod bodieque apud nos tenetur scriptum, quorum ordo hic est :
1°. De Jejuniis. — Post Quinquagesimam (id est a Pcntecoste), quarta et sexta feria usque natale S. Joannis. — De calendis septembris usque calendas octobris bina in septimana jejunia. — De calendis octobris usque depositionem domni Martini bina in septimana jejunia. — A dépositions donini Martini usque Natale Domini terna in septimana jejunia. — De natali saucti Hilarii usque médium februarium bina in septimana jejunia.
2°. De Vigiiiis. — Natali Domini, In ecclesia. (ïd est in ecclcsia catbedrali)
Epiphania, in ecclesia.
valisant de zèle avec saint Perpetuus qui enrichissait la cité de Tours de nouvelles basiliques, et augmentait la splendeur des anciennes, Victorius environnait de toute la magnificence qui était en son pouvoir le culte des saints; il se rendait quelquefois aux fêtes de saint Martin pour honorer son ancien maître près de ses dépouilles sacrées.
Victorius imita la vénération que le grand évoque de Tours avait montrée envers les saints martyrs Gervais et Prolais. Ces saints élaient restés long-temps sans honneur; mais en l'an 386, Dieu permit qu'ils apparussent à saint Ambroise, qui gouvernait alors l'Eglise de Milan, et qu'ils lui révélassent le lieu où leurs reliques reposaient dans l'oubli. Le saint docteur s'empressa de rendre à ces deux martyrs les hommages qu'ils méritaient, et pendant le carême de la même année, il en fit une translation très solennelle qui fut accompagnée de beaucoup de miracles. Le bruit s'en répandit bientôt dans toutes les Eglises d'Italie, des Gaules, d'Espagne et même d'Afrique; saint Ambroise écrivit une lettre circulaire aux clercs de toute l'Italie pour leur apprendre ce grand événement (l). Il distribua des reliques de ces saints martyrs à quelques évêques de ses amis; saint Martin ne fut point ou-
Natali S. Joannis, ad basilicam domni Martini.
Natali S. Pétri episcopatus (idest festu mCathedrae S. Pétri), ad ipsius basilicam.
Sexto (al. quinto) calendas aprilis Resurrectione Doniini nostri Jcsu Christi, ad basilicam domni Martini.
Pascha, in ecclesia.
Die Ascensionis, in basilica domni Martini.
Die Quinquagesimo (id est Pcntccostcs), in ecclesia.
Passione S. Joannis, ad basilicam in baptisterio.
Natali SS. apostolorum Pétri et Pauli, ad ipsorum basilicam.
Natali S. Martini, ad ejus basilicam.
Natali S. Sympboriani, ad basilicam domni Martini.
Natali S. Litorii, ad ejus basilicam.
Item Natale S. Martini, ad ejus basilicam.
Natali S. Briccii, ad domni Martini basilicam.
Natali S. Hilarii, ad domni Martini basilicam. — Grcgorius Turonensis, Historia Francorum, lib. x, cap. xxxi. num. 6
(1) Epis toi a 53.
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blié dans cette circonstance, ainsi que nous l'apprend saint Grégoire de Tours, d'après une lettre de saint Paulin de Noie, lettre dont le texte est malheureusement perdu (\).
L'évêque de Tours seconda parfaitement les vues de saint Ambroise; il répandit le culte des deux saints milanais dans toutes les parties des Gaules où son zèle le portait; dans plusieurs lieux il déposa une partie des reliques qu'il avait reçues d'Italie, et l'on éleva des basiliques pour honorer ces précieux gages; c'est ce qui arriva à Vienne (2) et autre part. Il laissa à ceux de ses disciples qu'il chérissait plus particulièrement, quelques fragments de ces reliques; c'est ce qu'il fit au moins pour saint Victorius, auquel il ordonna de les déposer dans l'église cathédrale desCénomans (3). Victorius obéit à cet ordre de son maître, et il plut à Dieu de rendre le culte de saint Gervais et saint Protais très célèbre dans notre cité par les éclatants miracles qu'ils y opérèrent dès les premiers moments. En même temps on bâtissait dans la cité de Tours une basilique en l'honneur des mêmes saints; mais nulle part, dans toutes les Gaules, la dévotion envers les martyrs de Milan n'attira un aussi nombreux concours de peuple que dans l'église cathédrale du Mans. Bientôt il fut sensible aux yeux de tout le monde que saint Martin, en recommandant leur culte à saint Victorius, avait parlé par un esprit prophétique.
L'église cathédrale avait besoin d'être restaurée, d'ailleurs elle ne suffisait plus aux besoins de la population devenue chrétienne ; saint Victorius entreprit de la réparer; mais la mort ne lui permit point de voir l'accomplissement de ce désir. Sans doute, depuis notre premier apôtre saint Julien, on avait fait subir beaucoup de modifications à cet édifice; le nombre des fidèles qui s'était toujours accru, et surtout les ravages des guerres et des invasions, avaient dû rendre nécessaires ces travaux dont l'histoire n'a point autrement conservé le souvenir.
(1) Ht'sto/w Francorwn, lib. x, cap. xxxi, num. 5.
(°2) Oollombcl, Histoire rie la sainte Eylisede Vienne, tom. I. (3) Geita Dotnni Innocentis.
En 465, selon Baronius, saint Victorius reçut du Pape saint Hilaire une mission fort honorable. Auxane, dont on ignore le siège, mais qui semble avoir été évêque d'Aix, avait obtenu un décret du Saint Siège qui lui donnait la juridiction sur une partie du territoire qui appartenait précédemment à Ingenuus, évêque d'Embrun et métropolitain des Alpes Maritimes. Celui-ci crut qu'Àuxane s'était procuré ce décret sur un faux exposé, et se plaignit à saint Hilaire de la sentence portée par son prédécesseur, saint Léon-le-Grand. Le Pape qui, comme il le déclare lui-même, avait à cœur de maintenir les Eglises en possession de leurs droits et privilèges, nomma trois évêques du plus grand mérite pour terminer ce procès, Léonce de Fréjus, saint Véran de Vence, et saint Victorius du Mans. II leur écrivit, à cette occasion, une lettre remplie des plus belles et des plus généreuses pensées, et dans laquelle on remarque cette parole que Baronius appelle une sentence d'or : « La grandeur et le fruit de notre « ministère ne consistent pas à gouverner beaucoup de « pays, mais à gagner un grand nombre d âmes à Jésusce Christ (1). »
Enfin, parvenue une vieillesse plus que nonagénaire, saint
(1) Baronius, Annales Ecclesiastici, ad annum 465, nura. 27.— Labbe, Concilia, tom. iv, col. 1038. — Tillemont dit qu'on ne connaît pas le siège de l'évoque Victorius, auquel est adressée la lettre de saint Hilaire; l'évêque du Mans qui portait ce nom était trop loin, selon le célèbre critique. Cette raison n'est pas convaincante. Dans une cause comme celle qui divisait Ingenuus et Auxane, le Souverain Pontife dut choisir des juges jouissant de la plus grande considération : saint Victorius était environné d'une estime universelle qu'il devait à ses vertus, à son grand âge (il avait alors près de cent ans), et à la qualité de disciple chéri de saint Martin. Ajoutons que Victorius était alors, dans toute la Gaule, le seul prélat encore vivant qui eût été formé par ce saint évêque. D'ailleurs la distance entre la Gaule méridionale et nos contrées de l'Occident n'avait pas empêché saint Victorius de se trouver avec saint Eustochius de Tours $ au concile qui fut célébré, en 451, dans une cité du Midi, que l'on croit être la ville d'Arles. Tillemont pense aussi que l'évêque Léonce, dont il est parlé dans cette même lettre, occupait le siège d'Arles; mais Baronius apporte des raisons beaucoup plus solides pour prouver que ce Léonce était évêque de Fréjus. —Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique, tom, xv, pag. 821.
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Viclorius mourut le jour des calendes de septembre(l), sous le consulat de Fauste-le-Jeune et de Longin, au rapport des Gestes des Évêques du Mans, c'est-à-dire en l'année 490. Ses dépouilles mortelles furent ensevelies dans la basilique des Apôtres, au-delà de la Sarthe, auprès de son père et des saints évêques, ses prédécesseurs. Saint Grégoire de Tours nous apprend que son tombeau devint bientôt célèbre par les nombreux miracles qui s'y opérèrent, et qui continuaient même de son temps (2).
Quoique l'Eglise du Mans soit privée, depuis plusieurs siècles, des reliques précieuses de notre saint évêque, elle ne laisse pas de conserver pour lui une grande dévotion. La paroisse de Rouillon, près du Mans, dans laquelle on croit qu'il est né, l'honore d'un culte particulier; une confrérie a été établie depuis long-temps en son honneur dans l'église de ce village, qui le regarde comme son second patron (3).
Pendant l'épiscopat de saint Victorius, en l'année 447, les cités armoricaines se virent délivrées d'une guerre qui aurait porté un coup terrible à la foi; elles durent ce bienfait à la charité de l'un des plus grands évêques de toute la Gaule au ve siècle, saint Germain d'Auxerre. En 446 ou 447, la confédération armoricaine envoya un secours puissant aux Bretons insulaires attaqués sans cesse par les Fioles, les Scols et les Saxons; cette intervention mit les Bretons en état de remporter plusieurs victoires sur des ennemis auxquels la faiblesse de l'empire les laissait en proie, et de proclamer leur indépendance. Aétius, qui (entait alors un effort désespéré pour soutenir les débris de la puissance romaine, envoya contre les ci lés confédérées Eocharich, chef des Alains établis sur les territoires d'Auxerre et de Nevers, soldat féroce et
(1) Le 1er septembre; c'est le jour auquel l'Eglise universelle célèbre sa mémoire. — Martyrologium Romanum.
(*i) ... Et ad lui, jus (Victorii) sepulcrum saepius infirmi sanantur. — Gregorius Turonensis, de Gloria Confesso?*um, cap. lm.
(:* Polyptiques de l'Eglise du Mans, tom. i, pag\ 277. — M. Locbet, Recherchée sur l'histoire des Confréries établies dans le diocèse du flan*, pag. 169.
idolâtre, comme le reste de ses bandes : c'était livrer la province au pillage. Lorsque la nouvelle en fut venue dans le pays, la consternation se mit parmi les peuples, qui, se voyant près d'être entièrement ruinés par ces païens, eurent recours au saint évêque d'Auxerre, dont chacun connaissait le crédit auprès de Dieu et des hommes. Us lui envoyèrent un messager pour lui exposer les dangers qui menaçaient la foi dans toute l'Armorique, si Eocharich s'en rendait le maître. Leurs députés rencontrèrent le saint prélat au relour de son second voyage dans l'île des Bretons; mais, comme le péril élait extrême, Germain crut qu'il n'y avait pas un moment à perdre, et s'élant informé de la marche des troupes des Alains, il alla à leur rencontre, passa au milieu d'eux sans s'effrayer, et se fit conduire à la tente d'Eocharich. 11 l'aborda par des prières et des soumissions qui ne firent guère d'impression sur l'esprit de ce barbare; il employa ensuite les menaces qui n'eurent pas plus d'effet. Voyant que rien ne le touchait, et qu'il était déjà à cheval prêt à faire avancer ses troupes, Germain prit la bride du cheval, l'arrêta tout court, et retarda ainsi la marche de l'armée (1).
Eocharich, plein d'admiration pour tant de charité et de courage, promit au saint évêque d'épargner l'Armorique si l'empereur et Aétius lui pardonnaient.
Germain se chargea d'obtenir ce pardon, et Eocharich ne doutant point qu'il ne vint à bout de tout ce qu'il entreprendrait, fit retirer ses bandes. On vit alors le grand évêque, brisé de vieillesse et de travaux, mais joyeux d'avoir arraché la malheureuse Armorique au traitement cruel qui la menaçait, entreprendre le voyage de Ravenne, qui ne fut qu'un long triomphe par les applaudissements des peuples,
(1). Suivant les conjectures de l'abbé Lebeuf, cet événement arriva sur les confins des diocèses d'Orléans et de Chartres, près des bourgs actuels de Santot, Luyères, Andeglou et Huestre. — Saint Germain avait d'ailleurs parcouru notre pays, dont il avait été nommé commandant par l'empereur. — Lebeuf, Mémoires concernant l'Histoire ecclésiastique et civile d'Auxerre , tom. i,pag. 58... 62...
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qui accouraient de toutes paris pour vénérer le saint confesseur. Après avoir obtenu la grâce qu'il demandait, il mourut à Ravenne même, mais notre pays était sauvé (1).
Pendant ce voyage, les Armoricains rétablirent leurs affaires, et se mirent en état de refuser les condilions de la paix, qui leur furent proposées. Les Romains, toujours affaiblis par la perte de plusieurs provinces, et ne voulant pas que les Alains devinssent plus puissants qu'ils ne l'étaient déjà, imposèrent silence à ces barbares, et laissèrent les Armoricains dans l'indépendance où ils s'étaient établis. Trois ans après, Attila entra dans les Gaules, s'empara de plusieurs villes et jeta la consternation partout. Pour arrêter ce torrent, Aétius assembla des troupes, et invita les alliés de l'empire à lui venir en aide contre un ennemi commun. Avec ce secours, il chassa Attila d'Orléans, et le poursuivit jusqu'aux plaines de Châlons, où il le défit entièrement, en l'année 451 . Victorieux du plus redoutable ennemi de l'empire, il congédia les troupes auxiliaires et suivit de près le barbare qui repassa le Rhin.
Les Alains, qui s'étaient rendus suspects dans le cours de cette guerre, et qui furent accusés d'avoir livré Orléans à Attila, encoururent l'indignation des Romains et de leurs alliés. Les Armoricains saisirent cette occasion pour se venger des maux que ces redoutables voisins leur avaient faits, et se rendirent maîtres d'une partie de leur territoire (2).
En effet, les Alains avaient plusieurs fois pénétré dans notre pays, si voisin de celui qu'ils occupaient, et ils y avaient exercé tous leurs ravages.
Mais si, au milieu de ces courses de barbares, l'ordre civil eut beaucoup à souffrir, l'Eglise endura de bien plus grands maux encore. Pour apprécier les ravages des Alains, il suffit de se rappeler que Salvien, dans son admirable livre du Gou-
(1) Aata Sanctorum, addiem xxxi(/tt/zï;Constaatius, Vita sancti Ger-. infini, libi ii. — Doin Morice, Histoire de Bretagne^ tom. i, pag. M. — Saint Germain d'Auxcrre est honoré comme patron dans huit églises paroissiales du diocèse du Mans.
(2) Dora Morice, loc. cit.
vernement de Dieu, signale deux fois ces barbares comme n'ayant voulu aucunement entendre parler de la religion de Jésus-Christ, et comme adonnés à la luxure la plus effrénée (1).
Le fléau s'appesantit pen dant quatre ou cinq ans sur notre malheureuse contrée, non d'une manière continue, mais par des courses souvent réitérées. On se figure aisément les basiliques renversées, les prêtres, les solitaires et les vierges chrétiennes mis à mort, et à la place de tant de sanctuaires vénérés, des autels érigés à Odin, autour desquels ses fanatiques adorateurs faisaient, pour honorer leur idole, des orgies qu'ils accompagnaient de chants lubriques et de sacrifices humains (2).