‹ Histoire de l'Eglise du MansChapitre 19 sur 43 · ÉPISCOPAT DE THURIBE II · texte numérisé non relu

ÉPISCOPAT DE THURIBE II

Date de la mort de Thuribe II. — Nouvelle lacune dans notre histoire, — Invasion et ravages des barbares du Nord. — Tous ces fléaux sont la punition des crimes des chrétiens. — Le royaume du Mans établi vers ce temps-là. — Cause probable de la destruction de Tévêché des Diablintes.

La seconde année après le consulat de Viator, qui correspond à l'an 497, mourut un évêquedu Mans du nom de Thuribe, c'est le second, parmi ceux que nous connaissons, qui ait porté ce nom. Il est difficile de décider si ce second Thuribe fut le successeur immédiat de saint Victorius, car on rencontre encore ici une lacune déplorable dans les annales de l'Église du Mans; quoi qu'il en soit, on peut facilement reconnaître la cause du silence de nos historiens, pendant la période qui s'étend de saint Victorius à saint Principe.

Depuis les premiers ravages des Saxons, dont nous avons parlé précédemment, de nouvelles invasions s'étaient pro-

(1) Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. iv.

(2) M Ozanam, dans le Correspo?idant,tom, m, pag. 198.

THURIBE If. Jâl

duiles à des intervalles très rapprochés, et chaque fois notre pays avait été couvert de sang et de ruines. D'autres nations barbares, moins féroces il est vrai, moins ardentes pour le culte d'Odin qu'elles pratiquaient cependant, envahissaient la Gaule par le Nord, et depuis près d'un siècle gagnaient tous les jours quelque canton sur l'empire. Epuisé par des blessures que renouvelaient sans cesse les vices de son administration intérieure, il était devant les nations germaniques comme l'animal aux abois devant le chasseur. L'heure approchait où la fière maîtresse du monde, insultée, froissée, lorturée de toutes manières, allait descendre les derniers degrés de l'humiliation, et paraître aux yeux de tous comme une esclave déshonorée et sans maître, qui implore vainement la compassion et le secours.

Dans cet état d'épuisement et de misère, et lorsque quelques débris d'armées ne pouvaient plus garantir même les frontières des provinces soumises, les Armoricains, qui n'étaienl plus que simples alliés de l'empire, restèrent en proie à tous les ravages des conquérants par le glaive desquels la Providence effaçait les derniers vestiges de l'édifice romain. Dans ce cataclysme de l'ancien monde, les traditions, les antiquités, les monuments, tout fut emporté; à peine quelques débris des plus anciens souvenirs purent échapper; et quand la désolation et l'incendie ravageaient toute une contrée, quand à peine on pouvait trouver un abri contre la rapacité et la fureur des bandes barbares, ou des soldats qui fuyaient dans toutes les provinces, nul ne songeait à écrire tant d'événements déchirants. Ce silence de l'histoire atteste aujourd'hui les scènes d'horreur qui signalèrent l'enfantement pénible d'une nouvelle société.

H est triste de l'avouer, mais la vérité le veut, les chrétiens s'étaient attiré ces rudes châtiments de îa Providence par une vie indigne de leur caractère. Parmi ces Romains qui étaient entrés dans l'Eglise par l'entraînement de l'exemple, un grand nombre n'avaient rien déposé de leur vie molle et voluptueuse; jusqu'au milieu des débris d'une ville tombant en ruines sous les coups des barbares, on entendait

le peuple demander des spectacles et des jeux. Couverts de crimes, ces chrétiens que l'intérêt seul avait amenés au pied de la croix, aimaient mieux accuser la Providence des maux qui les accablaient, que de les envisager comme une punition méritée; plusieurs même allaient jusqu'à nier la Providence, tant était profond l'abattement qu'avaient jeté dans lésâmes, les souffrances et les afflictions qui étaient tombées sur tous. Salvien, né à Trêves, moine de Lérins et prêtre de l'Église de Marseille repoussa, dans un mémoire éloquent, les blasphèmes de ces chrétiens lâches autant qu'aveugles; il vengea la Providence de leurs injures et leur adressa de dures réprimandes. Voici le tableau qu'il trace des mœurs des chrétiens de son temps : « Ne faisons-nous pas tous nos efforts, je ne dirai « pas pour nous dispenser d'accomplir les lois de Dieu, mais « pour faire tout le contraire de ce qu'il nous ordonne? Dieu « veut que nous nous aimions les uns les autres, et nous ne « savons que nous déchirer, nous haïr; il veut que nous se- « courions les pauvres, et nous ne pensons qu'à envahir le bien « d'aulrui;il veut que tout chrétien soit chaste jusque dans ses « regards, et quel est celui qui ne se roule pas dans la boue de « 1 impureté? Je dirai encore une chose bien triste et bien « déplorable, l'Eglise elle-même dont la mission est dappai- « séria colère de Dieu, ne fait au contraire que l'irriter davan- « tage. A part un petit nombre qui fuit le mal, la société chré- « tienne n'est-elle pas unesentine de vices? Y trouverez-vous « quelqu'un qui ne soit ni ami du vin, ni de la bonne chère, « ni adultère, ni fornicateur, ni ravisseur, ni débauché, ni « voleur, ni homicide? J'en appelle à la conscience de tous les « chrétiens: quel homme n'a pas commis quelqu'un de ces « crimes? N'en est-il pas qui les ont commis tous (1)? »

Ce tableau, que tant de peintures semblables répandues dans d'autres écrits, nous assurent être vrai, doit représenter l'état de la société dans notre province aussi bien que dans le reste de la Gaule; pour nous en convaincre, au reste, il suffit de se rappeler sous quels traits les conciles auxquels

(1) Salvianus, de Gubernatione Dei, lib. ni.

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assista saint Victorius, dans les Églises dépendantes de la métropole de Tours, peignirent les mœurs des ecclésiastiques eux-mêmes.

Mais ce n'était point un châtiment passager que Dieu voulait infliger à l'ancienne société, c'était un renouvellement complet, par l'entrée des races nouvelles dans le christianisme. Ce fut un grand triomphe de la divine Providence. Des nations que le fanatisme païen avait mues d'abord, et qui servirent d'instrument entre les mains de Dieu, pour châtier les peuples ingrats envers lui, vinrent docilement soumettre leur tête au joug d'un culte dont elles avaient conspiré la ruine. Mais ces hordes païennes firent d'abord un nombre immense de victimes parmi les adorateurs du Christ, et, comme ledit un poète contemporain : « On vit les temples du Seigneur brulés, les vases sacrés profanés, les vierges et les veuves déshonorées, les plus tendres enfants égorgés dans leurs berceaux, les solitaires massacrés dans leurs grottes, les pasteurs enlevés à leurs troupeaux, chargés de chaînes, flagellés, jetés au feu (1). » Les auteurs de tous ces crimes s'étanl convertis plus tard à la foi qu'ils avaient perséculée, les légendaires ont quelquefois attribué les actions cruelles des Francs, aux proconsuls romains, et quelquefois à Attila, à Chrocus ou à d'autres.

Le Maine, qui depuis plusieurs siècles n'avait connu que de courts moments de repos, et avait vu ses villes et ses campagnes tant de fois sillonnées par les barbares, tomba, dans les dernières années du v siècle, sous la puissance d'une de ces nations. Une bande de Francs Saliens (Saliskes), sous la conduite vraisemblablement d'un chef appartenant à la famille qui avait produit le plus heureux des chefs de cette nation, Glovis, vint dans notre pays et s'en empara.

Bien qu'on ne sache point positivement à quelle époque doit être rapportée la fondation du royaume franc dont le Mans devint la capitale, de fortes conjectures, appuyées sur

(1) Carmen de Providentiel, poëmc contemporain attribué long-temps à saint Prosper.

les analogies les plus claires, autorisent à en fixer l'origine à la conversion de Glovis et au baptême de Reims (1). En effet, Hincmar rapporte qu'il y eut alors scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de l'ancien; la plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Glovis et s'en allèrent, sous la conduite d'un chef de sa famille nommé Régnachaire (Raghenaher), fonder au-delà de la Somme un autre royaume dont la ville principale était Cambrai (2). Pour l'époque qui suit l'an 497 ou la mort de Thuribe II, on a des détails plus précis sur l'histoire de l'Eglise du Mans; nos annales racontent comment cette ville fut prise par Glovis et soumise à son empire. Ajoutons qu'en l'an 51 1 les Francs qui s'étaient emparés du pays des Génomans, avaient déjà contracté une alliance si étroite avec cette nation etavec son clergé, qu'il fut difficile à Clovis de faire reconnaître son autorité dans le pays, tant les habitants étaient attachés à leur roi Régnomer (Reghenemer), que l'on croit frère du roi de Cambrai (3). Ce fait suppose un commerce assez long entre les Cénomans et les Francs, et autorise à rapporter la fondation du royaume franc du Maine, de 496 à l'an 497, sous l'épiscopat de Thuribe II (4).

11 est vraisemblable que ce fut vers ce temps-là aussi que la race des Diablintes cessa d'exister comme nation, et sa capitale d'être comptée au nombre des cités. Régnomer, ou l'un

(1) C'est le sentiment soutenu par Foncemagne [Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tom. vm, pag. 470.) Ce sentiment nous semble beaucoup plus autorisé que celui qu'a embrassé P Renouard (Essais historiques et littéraires sur la ci-devant province du Maine, tom. i, pag. 106); mais nous ne nous arrêterons point à ce qui ne regarde que l'histoire civile ou politique.

(2) Hincmar, Vita sancti Remigii. — Flodoard (Historia Ecclesiœ Remensis, lib. i, cap. xm), confirme le même fait et ajoute de nouveaux détails. -—Voir aussi M. Prior Armand, Histoire de saint Rémi, pag. 118.

(3) Gesta Domni Principii.

(4) Suivant les calculs de l'abbé Dubos (Histoire critique de l'établissement de la Monarchie), chacune de ces bandes de Francs ne se composait que de trois mille hommes; cette observation peut faire apprécier à quel point la nation des Cénomans se trouvait alors affaiblie par les ravages dont nous avons parlé.

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