‹ Histoire de l'Eglise du MansChapitre 21 sur 43 · ÉPISCOPAT DE SAINT PRINCIPE · texte numérisé non relu

ÉPISCOPAT DE SAINT PRINCIPE

Situation de l'Eglise clans l'Armoriquc. — Changements apportés dans la discipline par suite de la conquête des Francs. — Saint Principe. — Ses travaux. — Pierre, chorévêque. — Le Mans assiégé et pris par Clovis. — Saint Principe au concile d'Orléans. — Sa mort et sa sépulture. — Martyre des saints Pérégrin, Maehorat etVivcntien. — Saint Léonard deNouaillé et saint Liphard.

L'Eglise du Mans et les autres Églises des Gaules entrèrent dans une ère nouvelle au commencement du vie siècle. A cette époque la conquête des Francs commençait à s'élendre sur tout ce vaste pays; déjà le Maine était soumis à un roi de cette race, et Glovis ne larda pas à se rendre maître de notre province.

Ce fut encore pour les Églises de l'Armorique une époque pleine de calamités. Exposées aux ravages que les Francs exerçaient souvent môme sur les territoires qui leur étaient assujettis, elles avaient encore à lutter contre le druidisme qui fit à cette époque un suprême effort pour rétablir ses sanctuaires. Telle était la sympathie des populalions celtiques pour ce vieux culte, que la lutte qui se ranima à cette époque entre les druides et les moines, qui furent l'instrument dont la Providence se servit surtout pour combattre ces ministres de l'erreur, dura plus d'un demi-siècle.

Les bardes, prêtres et poètes à la fois, étaient, comme on

lésait, plus anciens dans la Gaule que les druides eux-mêmes. Ils y étaient si populaires, si identifiés avec les mœurs de la nation cellique, que les druides firent tous leurs efforts pour se les associer, comme un instrument puissant, et leur politique habile parvint à ce but. Au commencement du vie siècle, les bardes n'avaient point entièrement abandonné leurs anciennes croyances, quant au fond ; mais ils les avaient accrues et modifiées d'éléments nouveaux; ils avaient fondé des sociétés mystérieuses, des communautés secrètes, dans lesquelles ils enseignaient les doctrines druidiques, mêlées d'idées exotiques qu'ils empruntaient, tant au paganisme romain, surtout au culte mithriaque, qu'au Christianisme luimême, mais principalement aux enseignements hérétiques des gnostiques orientaux.

Les institutions chrétiennes ne parvinrent que par degré et avec beaucoup de peine à supplanter les institutions païennes ainsi défendues. Le combat entre les vieux bardes et les moines chrétiens fut plus long et plus ardent encore, au moins de la part des défenseurs de l'erreur, dans les îles Britanniques que dans notre pays; on en trouve encore les traces dans les chants d'Aneurin, de Taliesin, de Merdyn. Mais cette lutte eut lieu aussi dans l'Armorique, et le personnage qui la représente à celle époque dans notre contrée, fut le fameux Merdyn. Cet homme, si célèbre dans les poèmes de laGhevalerie et de laTable-Ronde, sous lenom de l'enchanteur Merlin, ne nous apparaît que sous un nuage fabuleux. Hélait né dans les montagnes de la Calédonie ou de l'Ecosse; son berceau fut, au moins dans les imaginations populaires, entouré de merveilles. Les anciennes chroniques disent que Merdyn était le fruit du commerce mystérieux d'un démon et d'une religieuse, fille d'un roi d'Ecosse. Il ne parut jamais aux yeux des hommes que comme un être doué d'une puissance surnaturelle, bonne ou mauvaise; sa mémoire est restée en vénération parmi le peuple qui s'est accoutumé à regarder comme des jeux de son pouvoir surhumain, ces restes imposants d'antiquités, connus sous le nom de Slone henge, près de Salisbury. On prétend qu'il était très versé dans les se-

crelsde la nature; qu'il possédait à fond les mathématiques, et qu'il l'emportait de beaucoup sur tous ses contemporains' autant par les connaissances acquises que par la pénétration naturelle de son esprit. On dit encore qu'il fut honoré de la confiance de plusieurs princes, auxquels il se rendit cher par la sagesse de ses conseils, et par sa rare expérience qui lui faisait prévoir et annoncer le résultat de leurs entreprises

Quoi qu'il en soit des causes qui ont produit la haute fortune de Merdyn, il est certain qu'il s'acquit un empire immense sur les esprits par des impostures, ou par des prodiges dus à I intervention des puissances mauvaises. Ces prophéties furent accueillies avec enthousiasme, elles soulevèrent les populations de la Grande-Bretagne et de l'Armorique; elles ne disparurent point avec leur auteur, elles demeurèrent comme un fond de poésie et de superstition populaire, que les imaginations des différents siècles revêtirent de formes variées Par un trait d'adresse bien calculé, ces prédictions mêlent sans cesse les sentiments de patriotisme et d'indépendance nationale avec les souvenirs du vieux culte. Les attaques quelles dirigent contre les croyances chrétiennes sont déguisées sous un respect apparent; s'adressant surtout aux instincts des masses, elles attaquent moins les dogmes que les personnes chargées de les expliquer; elles distillent une haine profonde contre le clergé et surtout contre les moines Ces derniers s'y trouvent désignés à la haine du peuple par tous les moyens possibles : ce doit être au jugement de tout le monde la preuve que sous la robe monastique se trouvaient les plus actifs champions de la vérité chrétienne (1)

Les progrès que faisait tous les jours l'Evangile furent la première cause de ce redoublement de ferveur dans les collèges druidiques; mais l'invasion des peuples du Nord et les troubles qui suivaient l'arrivée de ces bandes terribles ne furent pas assurément étrangers à cet événement. Toutefois

(1 Voir un, savante dissertation snr les bardes parmi les peuple* < vl- Mjue*, par le baro» d'Eckstein.- Le Catholique, tom. II, pag 406 et *u Léo U volume* de ce recueil, pastim,

la conversion de ces barbares, qui ne tarda pas long-temps, dut faire éprouver aux partisans du druidisme et à ses propagateurs une cruelle déception.

Cette invasion et l'établissement dans toute l'Europe des peuples germains fournissaient à l'Eglise la plus favorable des occasions, pour recouvrer son indépendance et briser les liens qui la rattachaient à un pouvoir étranger. Telle ne fut point sa conduite, et elle se garda d'entrer dans une voie qui l'eût éloignée du but de sa mission dans l'ordre temporel. La Providence l'appelait à introduire les traditions antiques dans le mon de barbare, et à fondre les idées d'ordre puisées dans la constitution romaine avec les éléments de liberté apportés par les conquérants.

Ce rôle sublime fut compris; et le Sacerdoce pour le remplir resserra les nœuds de son alliance avec l'Etat. De cette union résultèrent des effets dont l'exposé est nécessaire, pour comprendre la situation réciproque des personnages qui vont être l'objet de nos récits .

Dans l'ordre politique, la royauté barbare, simple droit de commandement d'un chef sur sa bande, fut transformée en gouvernement véritable, fondé sur une base religieuse, et constitué d'après le modèle de celui que la grandeur des Césars rendait encore présent à tous les souvenirs. Grâce à la prédication chrétienne, il fut reconnu que le pouvoir vient de Dieu, et que selon la parole de l'Apôtre, la désobéissance est une révolte contre l'ordre établi par le Ciel lui-même. Cette doctrine organisa la royauté et mit un terme à l'anarchie des tribus germaniques. Ainsi le Christianisme apporta le premier élément de stabilité au monde social qu'avaient ébranlé des secousses inouïes: ainsi les trônes nouveaux s'appuyèrent dès leur origine même sur une base sacrée.

D'un autre côté le Christianisme posa alors , comme il l'avait fait sous les empereurs romains, en opposition à l'idolâtrie politique qu'ils voulaient établir, ce principe fondamental, que la véritable patrie de l'homme est le ciel. Il suit rigoureusement de ce dogme que le citoyen a une destination individuelle distincte de celle de l'Etat: par conséquent le

SAINT PRINCIPE. iùï

devoir et le droit d'y tendre, sans^qu'aucune autorité sociale puisse l'en empêcher. De ce principe naquit la distinction du Sacerdoce et de l'Empire, en même temps que la liberté individuelle; César ne domina plus que sur les corps et sur les affaires de ce monde: les âmes, les consciences ne relevèrent que de Dieu et de ses ministres. Le pouvoir de l'Eglise grandit encore quand elle se trouva en face des royautés germaniques, beaucoup plus faibles que la monarchie impériale. Enraciné sur le sol jadis romain, fort d'une hiérarchie et d'une constitution entièrement développées, maître des peuples par l'influence religieuse et la supériorité des lumières, le clergé pénétra de toutes parts dans l'Etat, et la force des choses fit tourner à son profit les restrictions mêmes que les rois tentèrent d'imposer à sa puissance. Nous ne pouvons qu'indiquer rapidement le côté opposé du tableau, les prérogatives que la puissance temporelle exerça dans l'Eglise sous la première race de nos rois (l).

Au premier rang des droits ecclésiastiques que s'attribuèrent les rois mérovingiens, on doit compter la défense faite par eux de s'assembler en concile sans l'agrément du souverain. Outre cela, il fallait envoyer les canons au monarque, si l'on voulait qu'ils fussent promulgués légalement par un édit adressé aux magistrats et au peuple. Il semble même que quelquefois les objets de la délibération de ces assemblées auraient été déterminés par le prince (2).

Ces restrictions apportées à la juridiction ecclésiastique sont assurément oppressives; mais vues de haut, elles doivent être signalées comme le moyen dont la Providence se servit pour répandre dans le monde barbare les principes du droit chrétien. Parla sanction royale les canons devinrent lois de l'Etat, et les conciles furent tranformés en assemblées législatives. Dès lors les décrets canoniques, pleins de l'esprit des

(1) L'abbé Clouct, Histoire ecclésiastique de la province de Trêves, tnm. I.

(2) Comcilium Aureliamnse i, Epistola ad Rcgem. — Dom Lab.it, Concilia Gorlliœ, Umd. i, col. 843.

jurisconsultes romains, et rédigés par les plus habiles docteurs de l'Orient et de l'Occident, se trouvèrent en présence des codes barbares: la lutte s'établit, l'intelligence l'emporta sur la force, et l'Eglise devenue bientôt l'arbitre suprême du droit, marcha rapidement vers les jours où les peuples et les souverains devaient s'incliner sous ses décisions. Ainsi s'éleva-1- elle par les obstacles mêmes qui semblaient devoir comprimer son développement.

Cette époque vit porter à l'antique discipline une attaque plus profonde encore: les rois se rendirent maîtres des nomi nations épiscopales, et la sainte liberté des élections disparut dès les premiers temps de la conquête des Francs dans les Gaules. Toutefois les histoires de quelques Eglises signalent des nominations royales, assez long-temps avant l'époque à laquelle on en rencontre dans les annales de l'Eglise du Mans. L'immense pouvoir dont les prélats commençaient à jouir et dont Clovis put, de ses propres yeux, mesurer l'étendue, lorsque l'influence épiscopale lui ouvrit les portes de plusieurs de nos cités, fut sans doute le motif qui rendit cette intervention politiquement nécessaire; mais bien qu'un tel changement fût de la nature la plus grave dans l'ordre spirituel, bien qu'on n'eût jamais vu les empereurs s'arroger une telle autorité sur les Eglises des Gaules, il n'existe aucun vestige d'un traité formellement consenti sur ce point, entre les chefs de la hiérarchie et les monarques du royaume très chrétien. Bien plus, les évêques sentirent de bonne heure, du vivant même de Clovis, les nombreux inconvénients qui étaient la suite de ces nominations royales; on verra quelques uns des évêques du Mans dans les conciles auxquels ils assistèrent, prendre avec les autres pères des mesures indirectes pour prévenir ces malheurs, réclamer même quelquefois la liberté des élections; mais ces démarches obtinrent rarement leur but. Cet abus, si fécond en embarras pour le clergé, amena dans le sacerdoce comme dans l'empire une invasion de barbares : les rois donnèrent les chaires épiscopales aux officiers de leur palais; ainsi des hommes aux mœurs violentes et scandaleuses prirent place dans les rangs du clergé, et peu s'en fallut qu'ils

n'envahissent la hiérarchie tout enlière, lorsque Charles- Martel, voulant ressusciter l'esprit guerrier des Francs qui commençaient à s'énerver, s'avisa de distribuer en masse aux compagnons de ses nombreuses expéditions les évèchés et les abbayes. On conçoit ce que devint la discipline sous de tels prélats, et les annales de notre Eglise, aux temps de Badégisileet de Gauziolèneen fourniront de tristes exemples.

En échange des services qu'il recevait tous les jours du clergé, Glovis combla ce corps de faveurs et de privilèges. Il envoya au Pape une couronne d'un très grand prix (i), et quant au clergé de ses Etats, nonseulementil le maintint dans ses anciennes possessions, mais il lui en accorda de nouvelles, et les largesses qu'il prodigua furent dignes d'un vainqueur, maître absolu du territoire et des hommes. Or, dans les idées germaniques, associer quelqu'un au partage des terres conquises, c'était l'associer aux honneurs et aux privilèges de la conquête. Ainsi dès l'origine de la monarchie, le clergé fut mis au rang des Ieudes royaux. C'est même à leur tête que ses chefs sont constamment rangés dans les lois, les historiens, les actes publics: Sacerdotes atque proceres — Episcopi et cœteri Ieudes, répètent-ils presque a chaque page; et de peur qu'on ne méconnût cette éminente position, la loi du Wehrgeld en fixant les amendes à payer par les meurtriers, mit sur le même rang les évêques, les ducs, les prêtres et les Ieudes, les diacres et les guerriers francs en état de servir à leurs frais (herimanni) .

Aux immunités des terres nobles, l'Eglise joignit, sous les Mérovingiens, l'exemption du ban militaire, seule charge qui pesât sur les bénéfices laïques; et elle conserva en outre tous les privilèges accordés aux prêtres dans le droit romain, soit chrétien, soit païen. Le principal de ces privilèges était la franchise de tout jugement séculier; on a vu les évêques de la province de Tours réclamer fortement contre les atteintes portées à ce droit, qui du reste est fondé sur la notion primitive du sacerdoce chrétien. Cette immunité fui reconnue par

(1) Sigcbortus Gcmblacensis, ad nu/non 510.

l'édit de Clotaire, en 615, sauf le cas de flagrant délit en matière criminelle; encore fallut-il alors que le juge laïque requit pour procéder, l'assistance des prélats, et qu'il les laissât prononcer seuls sur le sort des prêtres et des diacres. En vertu de ce droit, les rois eux-mêmes lorsqu'ils eurent à se plaindre des évêques, furent obligés de plaider contre eux devant les conciles; on en verra un exemple mémorable sous l'épisopat de saint Domnole.

L'Eglise possédait dès lors deux espèces de juridiction sur les laïques: la spirituelle, qui s'exerçait par les censures; la temporelle, dentelle avait été investie d'abord par l'adhésion volontaire des fidèles qui obéissaient à l'avis de l'Apôlre, de ne point porter les querelles des chrétiens devant les païens, et qu'en suite les empereurs avaient législativement reconnue. Sous le premier rapport, la puissance ecclésiastique reçut un grand accroissement de l'édit du roi Childebert, qui attribua à l'excommunication des effets analogues à ce qu'on nomme aujourd'hui la mort civile. Aussi, à la recommandation de saint Léon-le-Grand, les évêques durent employer cette redoutable puissance avec beaucoup de modération.

Une autre carrière, dans l'ordre purement séculier, fut ouverte à l'activité desprélats : on les voit siéger à tous les plaids royaux, s'asseoir à côté des comtes au tribunal ordinaire, et même exercer un droit de réforme et de cassation sur les sentences des magistats inférieurs. Cette dernière prérogative établie par un édit de Clotaire, mit souvent les évêques en lutte avec les comtes; mais, afin d'éviter les conflits, on s'accorda dans la plupart des villes à réunir en une seule cour la justice des deux dignitaires.

Ce fut à titre de Défenseurs des cités que l'on admit les évêques aux assemblées judiciaires. Ce noble rôle de défenseurs, ils l'avaient déjà rempli, souvent au péril de leur vie, pendant les invasions des barbares; et sans citer des exemples étrangers, que tout le monde connait, on verra tout à l'heure, saint Principe, en qualité de défenseur de la cité, arracher à la bande irritée de Clovis les clercs et les citoyens tombés en son pouvoir. La loi donnait à l'Eglise pour clients-nés les veuves.

et les orphelins, et il fut défendu de les actionner en justice sans sa participation. Après la conquête, aucun habitant des villes gauloises, aucun membre du peuple vaincu n'eut de relation directe avec le gouvernement central, si l'on en excepte un petit nombre de nobles gallo-romains qui s'empressèrent de prendre les mœurs, les noms et toutes les allures des Francs dont ils recherchaient les alliances, et les évêques qui se rendaient quelquefois au palais afin d'intercéder pour leurs concitoyens.

Rien aujourd'hui ne saurait donner une idée de l'immensité du pouvoir, que l'influence religieuse mettait alors entre les mains du sacerdoce. En décrivant les fiers Germains dans leurs forêts primitives, Tacite les représente tremblants devant les prêtres, se laissant docilement frapper et enchaîner par les hommes qui se donnaient pour organes des dieux (1). Le clergé chrétien hérita de cet empire : il lui eût suffi, pour régner, d'être, chez cette nation devenue chrétienne, ce que les ministres des faux dieux avaient été au sein des ténèbres idolâtriques. L'ascendant des vertus, la pureté de l'enseignement, les bienfaits de tout genre devaient nécessairement doubler cette influence (2).

Après la mort de Thuribe II, le clergé et le peuple élurent pour lui succéder, saint Principe. Ce personnage était né d'une famille gauloise, puissante et riche; il était étroitement uni par les liens du sang et de l'amitié avec saint Rémi, évêque de Reims, et depuis si célèbre comme apôtre des Francs. Il est vraisemblable que notre saint prélat naquit dans la seconde Belgique, comme son illustre parent, vers le temps oùValentinienlll gouvernait l'empire, 425-455; il fut élevé avec saint Rémi et un frère de celui-ci qui se nommait aussi Principe, et qui fut dans la suite évêque de Soissons. Ils partagèrent tous les trois cette éducation chrétienne et savante que les hommes les plus lettrés du vu* siècle ont comblée d'éloges (3). Ce fut

(1) Tacitus, de Germania, cap. vu.

(2) Clouct, Histoire ecclésiastique de la province de Trêves ', tom. i.

(3) Venantius Fortunatus, Vita sancti Remigii. — Gregorius Turonensis, Historia Francorum, lib. n, cap. xxxi.

par ce moyen que Dieu disposa Principe au gouvernement difficile de notre Eglise. En effet, unépiscopat qui commençait au milieu des troubles, et qui devait s'achever avant que la paix fut entièrement rétablie, était une rude épreuve. Principe la soutint dignement. 11 sut, malgré les tempêtes dont il fut continuellement agité, augmenter le nombre des fidèles et consolider l'Eglise du Mans (î).

Pour attirer les bénédictions du Ciel sur ses travaux, il ne cessait de joindre à une prière continue de très grandes austérités. Toute sa vie il jeûnait la quatrième et la sixième férié de chaque semaine; dans l'hiver il ne prenait aucune précaution contre le froid, et dans l'été il ne faisait rien pour éviter les incommodités de la chaleur; il visitait souvent les hôpitaux, servait lui- même les malades, et secourait les pauvres dans toutes leurs nécessités Tous les jours il célébrait la messe, et quand la vieillesse et les infirmités ne lui permirent plus de se tenir debout, il se faisait aider par deux diacres, pour ne pas cesser cette pieuse pratique En un mot, dit l'auteur de sa vie. sa conduite retraçait les mœurs que l'on trouve dans les monastères. Toutes ces particularités delà vie de notre saint évêque, nous ont été transmises par des disciples qui vivaient avec lui.

Dieu récompensa la sainteté de Principe par le don des miracles. Il rendit la vue à un aveugle, et ce prodige consola la douleur très grande que ressentait la mère de cet infortuné (2).

Il guérit encore un grand nombre d'autres infirmités de différente nature, et ces prodiges joints aux œuvres de sa charité lui attirèrent la vénération et l'amour de tout son troupeau. Zélé pour les fonctions saintes et pour le culte divin, il répara beaucoup d'églises que la vétusté et plus encore les ravages des guerres avaient renversées. On porte jusqu'à

(1) Acta Sanctomim, ad diem xvi septembris, Vita sancti Principii.

(2) Hic (Principius) caecum illuminavit, et matri jugitcr flenti videntem reddidit. — Ce passage des Gestes de saint Principe a fait tomber plusieurs écrivains dans une erreur singulière; ils se sont imaginés que cet évoque avait rendu la vue à sa propre mère; il n'y a rien de cela dans le texte,

trente le nombre des églises nouvelles qu'il construisit: témoignage certain du grand progrès que faisait la religion chrétienne. Cependant ces avantages furent souvent balancés; aux causes extérieures de trouble que nous avons énumérées, il faut joindre des divisions intestines, des querelles domestiques dans la province, qui contrarièrent pendant toute lavdurée de son épiscopat le zèle de notre saint évêque.

A toutes ces entraves, à toutes ces calamités, saint Principe vit encore se joindre une catastrophe politique des plus violentes. Clovis, impatient de voir toute la Gaule soumise à sa puissance, n'épargnaitaucun crime pour parvenir au terme où aspirait son ambition. En l'année 510, il paie des traîtres qui amènent devant lui, chargé de chaînes, le roi de Cambrai, Régnachaire : « Pourquoi, lui dit-il, as-tu souffert qu'on te liât « ainsi honteusement? Il valait mieux mourir. » Et à l'instant il lui fendit la tête d'un coup de hache. Puis, se tournant vers Rechaire, frère de Régnachaire: « Si tu avais secouru ton a frère, lui dit-il, il n'aurait pas été ainsi enchaîné. » Et il le frappa aussi de sa francisque. Ces deux malheureux princes étaient les proches parents de Clovis. Il fit ensuite périr Régnomer possesseur du Maine, ainsi que plusieurs autres chefs, et tous ses plus proches parents, de peur qu'ils ne disputassent l'empire à lui ou à ses fils (1).

L'ambitieux Clovis s'avança ensuite vers la cité des Cénomans à la tête de ses bandes. La présence de ces conquérants dans notre pays fut le signal des plus gandes calamités. LesCénomans ayant entrepris d'opposer une vigoureuse résistance, Clovis traita ce peuple avec rigueur; une partie des édifices furent renversés, et les personnes ne furent pas plus respectées. Dans le premier moment toutes les conditions furent confondues, les clercs et les laïques furent réduits en esclavage. Heureusement le clergé avait déjà conquis une grande influence sur l'esprit du vainqueur; Clovis se faisait même accompagner ordinairement par de saints personnages qui, assu-

(1) Circtforius Turoncnsis, Historia Francorum, lib. II, cap. IV. — Labbc, liiUiothcca manuscriptovum , tom. i, pag. 88.

raient aux ecclésiastiques le moyen de se faire entendre (l). L'évêque des Cénomans usa de l'ascendant que lui donnaient près du vainqueur ses vertus, son autorité dans la cité et sa parenté avec saint Rémi. On a même conjecturé qu'il fit intervenir la médiation du grand évêque de Reims (2). Quoi qu'il en soit de ce dernier fait, il est certain que le zèle de Principe ne fut point infructueux; Clovis avait trop d'intérêt à se ménager l'amitié des évêques, pour refuser les demandes que lui adressa notre prélat: tous les clercs recouvrèrent leur liberté, le carnage cessa , et les calamités qu'une semblable conquête entraîne après elle, furent beaucoup adoucies.

L'année qui suivit le siège et la prise du Mans, Clovis, à la prière de saint Rémi de Reims et de saint Melaine de Rennes, fit assembler un concile de toute la Gaule soumise à son autorité, dans la cité d'Orléans. On se réunit au mois de juillet. Le but de cette assemblée était de réparer les maux que les guerres avaient causés à la discipline ecclésiastique. Les trente et un canons de ce concile ont presque tous pour but de renouveler quelque point de la discipline ancienne; ils tendent à maintenir les immunités ecclésiastiques, mais surtout la tenue décente des clercs. On y découvre (au ivcvetau vne canon surtout) les liens qui unissaient déjà la jeune royauté mérovingienne etl'épiscopat des Gaules. Les évêques souscrivirent au nombre de trente-deux les décrets de ce concile, et ils adressèrent à Clovis le résultat de leurs délibérations, avec une lettre dans laquelle ils lui donnent la qualification honorable de fils de l'Eglise catholique. L'évêque du Mans assista à cette assemblée, et sa signature se voit avec celles des autres pères (3).

Saint Principe ne survécut que peu de temps au voyage qu'ilavail faite Orléans; il mourut le seize des calendes d'oc-

(1) Vita sancti Remigii; Vita sancti Fridolini; Vita sancti Vedasti; Vita sancti Melendi; Vita sancti Severi, etc., etc.

(2) L'Art de vérifier les dates, tom. xm, pag. 84. — Renouard, Essaishistoriques sur le Maine, tom. i, pag. 109.

(3) Dom Labat, Concilia Galliœ, tom. i, col. 843.

tobre de la même année (1). Les funérailles se firent avec la pompe convenable: les évêques comprovinciaux accoururent rendre à ses dépouilles mortelles les derniers devoirs, et accompagnés de tout le clergé et des disciples que lui-même avait formés dans son école épiscopale, ils ensevelirent son corps près de ses prédécesseurs, dans la basilique des saints Apôtres, au-delà de la Sarlhe. De nombreux miracles s'opérèrent à son tombeau, et y attirèrent les fidèles pendant tout le temps que la cité des Cénomans eut le bonheur de conserver ses précieuses reliques.

Ainsi quenousl'avonsditplushaul,cefut au temps de saint Principe que l'évêché des Diablintes dut être supprimé par suite de la conquête de son territoire, et réuni à celui de l'Eglise du Mans. Le nombre des fidèles augmentait avec rapidité dans les campagnes, depuis surtout que les moines travaillaient à les évangéliser: mais comme il n'était plus possible à un évêque seul de veiller sur tout ce vaste troupeau et d'accomplir toutes les fonctions sacrées, quelesusagesliturgiqueseldisciplinaires de l'Eglise réservaient au pasteur revêtu du caractère épiscopal, un évêque rural, sous le nom de Chorévêque, remplit désormais et pendant plusieurs siècles, les fonctions que l'évêque titulaire de notre Eglise ne pouvait accomplir par luimême. Ce fut surtout à la campagne, dans les églises des villages et dans les basiliques des moines, que le chorévêque dut remplacer l'évèque; celui-ci paraissait principalement pour les solennités du culte dans l'église cathédrale, ou dans les principaux centres de population. La dignité du chorévêque conférait, dans un diocèse aussi étendu que l'est désormais celui du Mans, une charge bien importante; elle servit d'ailleurs de transition entre la discipline primitive, qui réservait personnellement à l'évèque l'administration solennelle des sacrements, et l'usage moderne d'après lequel de simples prêtres sont institués pour exercer habituellement ce divin ministère. Les plus anciens monuments représentent les chorévêques comme revêtus du même caractère sacramentel que les pré-

(1) Le 16 septembre, jour auquel l'Eglise du Mans célèbre la fète de ce saint.

lats à la juridiction desquels ils étaient soumis (l). La discipline changea sur ce point dans la suile : les chorévêques ne furent plus que de simples prêtres, espèce de vicaires-épiscopaux remplissant, dans l'ordre pastoral, le ministère que l'archidiacre exerçait par rapport à la juridiction. Les capitulâmes des rois carlovingiens abolirent l'ancien office chorépiscopal; mais cette suppression demeura en fait comme non avenue, pour beaucoup d'Eglises des Gaules où on trouve encore des traces de cette dignité jusqu'au xne siècle (2). Toutefois dans l'Eglise du Mans, on ne connait aucun chorévêque postérieure David, qui était honoré de celte prélature du temps de saint Aîdric, ce qui laisse à penser que les capitulants carlovingiens furent fidèlement observés par nos prélats.

Le dignitaire qui remplissait sous saint Principe les laborieuses fonctions de chorévêque, portait le nom de Pierre; c'est là tout ce que l'histoire dit de lui.

Les désordres de l'invasion, cause de tant de troubles pour notre Eglise, occasionnèrent un événement tragique qui a pris place dans les souvenirs hagiographiques de notre province.

Eumolenus, noble franc, déjà établi sur le territoire des Génomans, accompagna, avec son fils Baimarus, Glovis dans son expédition contre Alaric, roi des Visigoths; ces guerriers prirent part à la bataille de Vouillé, ou Vouglé, à trois lieues de Poitiers, et ils eurent pour lot dans le butin fait sur l'ennemi, une jeune Espagnole nommée Flaminia, d'une rare beauté. Cette esclave fut aussitôt emmenée par ses maîtres dans le domaine où ils faisaient leur demeure, et que les anciens documents nomment Centena Genetunsis (3J.

(1) Concilium Antiochenum, ad ann. 341, can. x. — Et pour les Gaules, on peut voir le trait rapporté par Floiloard, Historia Ecclesiœ Remensis, liv. il, chap. xviii, et par M. Clouet, Histoire ecclésiastique de la province de Trêves, tom. i, pag. 239.

(2) L'abbé Clouet, op. cit., pag1. 239.

(3) C'est aujourd'hui probablement Le Genest, paroisse autrefois de l'archidiaconé et du doyenné de Laval, présentement du canton de Loiron, sur la rive gauche du Vicoin.

Flâminia appartenait à une famille riche et chrétienne, et elie comptait trois frères engagés dans le service de Dieu. Inquielsdu sort de leur sœur et voulant à tout prix l'arracher à sa cruelle destinée, ils s'engagèrent à parcourir toute la Gaule à l'effet de découvrir sa retraite, et de procurer sa liberté. Ils la cherchèrent long-temps, avec beaucoup de peine et sans fruit; enfin arrivés au pays des Cénomans ils apprirent où était leur sœur. Déjà la pensée de pouvoir la délivrer par leurs prières ou au moyen d'une rançon faisait renaître la joie dans leur esprit, lorsqu'ils virent toutes leurs espérances s'évanouir.

Eumolenus avait appris leur dessein, il envoya à leur poursuite des soldats, qui se jetèrent sur eux avec fureur. Le premier qui se présenta à leurs coups fut le plus âgé, nommé Pérégrin, et ils regorgèrent sur la place. Us blessèrent ensuite grièvement le second, nommé Machoraf, mais ils lui firent grâce de la vie, lui ordonnant cependant avec menace de s'é loigner promptement du pays Le dernier, appelé Viventien, leur échappa; il se réfugia dans le Sonnois, où un homme puissant, nommé Samon, le reçut dans sa maison et l'employa à son service. Vivenlien, après être resté quelque temps dans la domesticité de cet homme, apprit le métier de cordonnier qu'il exerça ensuite le reste de ses jours, gagnant sa vie du travail de ses mains, et donnant le reste de son temps à la prière, au jeûne, à la visite des malades et aux exercices de toutes les vertus chrétiennes.

La perfection de son travail, qui le faisait rechercher de toutes parts, et surtout sa piété et la pureté de ses mœurs, censure indirecte des débordements de plusieurs ouvriers de la même profession, excitèrent leur jalousie, et bientôt ils lui portèrent une haine implacable. L'un d'entre eux l'ayant rencontré sur le bord d'une fontaine, au fond d'un bois fort épais, où il travaillait, se jeta sur lui, le frappa de plusieurs coups de couteau, et jeta son cadavre dans la fontaine.

Une sainte femme, nommée Dodène, instruite de la mort de Viventien par une révélation divine, en avertit les habitants d'un village voisin, appelé Monceium (Moncé-en-Sonnois).

Ils accoururent avec les prêtres du pays à cette fontaine, où. l'on voyait d'ailleurs jour et nuit, depuis le moment où le crime avait été commis, briller une lumière éclatante. Ils y trouvèrent le corps sans aucune corruption, bien qu'il y eut déjà deux mois qu'il reposât dans celle eau. Ils l'ensevelirent honorablement, et se mirent en chemin pour le transporter dans leur église, dédiée à saint Pierre, afin de l'y enterrer. Mais en passant sur une lerre apparlenant au seigneur de Moira (Moire), nommé Bertrand, le corps devint d'un poids excessif et l'on dut renoncer à aller plus loin. Ainsi la volonté de Dieu, qui voulait que ces saintes reliques reposassent en ce lieu, se prononçait, et tout le monde la reconnut à ce signe. Après donc que les vénérables dépouilles de Vivenlien eurent été enterrées dans ce lieu, on bâtit dessus un marlyrium; bientôt les peuples y accoururent en foule pour demander la guérison de leurs maux, et les malades attaqués de la fièvre y venaient surtout en grand nombre. La fontaine elle-même dans laquelle le corps du martyr avait été précipité, ne pouvait rester sans honneurs; on y puisait de l'eau que l'on faisait boire aux malades, et il plut au Ciel de lui donner quelquefois une vertu miraculeuse. Plus tard, l'oratoire bâti sur la tombe du martyr ne put contenir la foule de ses clients, il fallut construire au même lieu une église plus spacieuse. Mais au ixc siècle, les reliques de saint Vivenlien furent transportées avec celles de saint Principe, au monastère de saint Laumer de Blois. (1) A la même époque, l'Eglise du Mans fut glorifiée par la

(1) Acta Sanctorum, ad diem iv augusti, de sanctis martyribus Peregrino, Machorato et Viventanio, apud Cenomanos in Gallia. — Gonon, Fitœ sanctorum Patrum Occidentis, lib. iv, pag. 258. — Tamayas, Martyrologium Hispanicum. — Les anciens Bréviaires à l'usage du diocèse du Mans» — Le Corvaisier, pag. 108-112, d'après un ancien cartulaire du chapitre de Saint-Pierre. — Dom Colomb, pag. 32. — Pesche, Dictionnairè de la Sarthe, tora. v, pag. 645. — M. Guillois, V Evangile en action, tom. ii, pag. 437. — Ces deux derniers ajoutent, à ce que nous avons dit, les détails suivants : La fontaine de saint Viventien n'existe plus; elle se trouvait dans la paroisse appelée aujourd'hui Saint-Vincent-des-

naissance de deux frères, qui ont mérité par leurs vertus detre élevés sur les autels; ils se nommaient Léonard et Liphard. Une tradition ancienne veut qu'ils aient été les fils du malheureux roi Régnomer, mais les monuments anciens ne confirment pas cette croyance. Toutefois, il est certain qu'ils naquirent dans le sein d'une famille illustre et de la race des Francs. Clovis, dont la politique adroite n'oubliait rien pour s'assurer de puissants alliés, voulut retirer luimême Léonard de la fontaine baptismale (l).

Ce jeune seigneur montra de bonne heure l'exemple de toutes les vertus et une grande maturité de jugement. Etant parvenu à l'âge de l'adolescence, époque de la vie à laquelle la plupart des jeunes Francs de race illustre étaient livrés et recommandés aux chefs de la nation, pour être élevés dans leurs palais et formés aux exercices de la vie guerrière, Léonard ne voulut servir que le roi du ciel (2). La réputation de saint Rémi de Reims l'attira dans l'école que ce grand évêque dirigeait, et dès lors il cessa d'appartenir à l'Eglise du Mans. On le voit ensuite s'appliquer à la prédication de l'Evangile, à l'exemple et sous la conduite de l'apôtre des Francs, refuser un évêché que lui offrait le roi, revêtir l'habit monastique avec son frère saint Liphard, dans l'abbaye de Micy, et sur une révélation divine, s'en aller en Aquitaine, convertir plusieurs idolâtres au pays de Bourges, enfin se fixer avec quelques disciples dans une forêt nommée alors Pavus (Pauvain), à dix milles ou quatre lieues environ de Limoges. Le bruit des vertus de Léonard, les miracles qu'il opéra en faveur de la reine, dans un enfantement dif-

Prés, autrefois Saint- Viventicn, paroisse dont l'église est encore sous le vocable de ce saint martyr. La chapelle dédiée sous son invocation, et qui n'avait pas cessé d'être très fréquentée jusqu'à la Révolution, a été convertie en grange. — La fête de ces saints a été retranchée du Bréviaire inanceau dans l'édition de 1823.

i Glodoveus.. ut graves affirmant testes, Leonardum puerum c sacro baptismatis fonte suscepit, quod parentes cjus impriinis cliaros haberet. — Surins, ad dicm vi novembris, Vitusandi Lconardi, cap. i. (2) Notait régi terreno miliiare,ut fecerant majores cjus, etc. Ibidem.

iH HISTOIRE DE L'ÉGLISE DU MANS.

ficile, et de plusieurs prisonniers qu'il délivra de leurs fers, attirèrent de nouveau l'attention du roi sur lui; le monarque lui donna une partie considérable de la forêt dans laquelle il s'était établi. De là est venu le nom de Nobiliac ou Noblac que celle forêt a porté dans la suite; car les biens que les rois donnaient alors aux Églises et aux monastères étaient assimilés aux terres nobles. Saint Léonard lui-même est connu aujourd'hui, et depuis de longs siècles, sous le nom de saint Léonard de Noblac, Nobiliac ou Nouaillé.

Cependant, quoique ce saint eût quitté notre pays depuis long-temps, son nom y était toujours célèbre par les exemples de vertu qu'il y avait donnés, par les miracles qu'il faisait continuellement, et enfin à raison de l'illustration de la race à laquelle il appartenait. Beaucoup de membres de sa famille, des alliés et des amis, touchés de tant d'exemples si frappants, vendirent leurs biens, les donnèrent aux Églises et aux pauvres, et, quittant la province du Maine, allèrent avec tous leurs proches trouver Léonard et le prier de les conduire dans les voies de Dieu. Le saint homme lesaccueillitavec bonté, et leur donna une part considérable de la forêt qu'il avait reçue du roi, afin qu'ils y vécussent du travail de leurs mains (1).

Quant à saint Liphard, il entra d'abord dans la carrière séculière, et il s'y concilia l'admiration et l'affection de tous ceux qui lui étaient soumis. On admirait dans ce seigneur la douceur d'un clerc, dit son biographe, Il habitait alors le pays d'Orléans. Lorsqu'il eut atteint sa quarantième année, Dieu se fit entendre à lui; il quitta la dignité dont il était revêtu, et qui semble avoir été celle de comte, et il alla se cacher

(1) Vita sancti Leonardi, cap. vu. — Le Gointe, Annales Ecclesiastici Francorum, ad annum 559. — Les notes de Godcscard, Vie de saint Léonard, ermite en Limousin, au 6 de novembre. — Pesclie, Dictionnaire de la Sarthe, tom. v, pag 343. — M. Guillois, VEva?igile en action, tom. m, pag. 252. — M. Prior Armand {Histoire de saint Rémi, pag'. 178), donne saint Léonard comme né en Provence; mais il n'y a aucun fondement à cette opinion. On peut voir dans cet auteur de curieux détails sur l'école de saint Rémi.

SAINT VICTORIUS II. 14&

dans le monastère de Micy, sous la conduite de saint Maximin. Il vécut dans la compagnie de son frère, saint Léonard, et d'un grand nombre d'autres saints moines, qui vinrent plus tard peupler les déserts de notre province. Au bout de quelque temps, il se retira dans la solitude avec saint Urbitius, sur les ruines d'un vieux château détruit par les Vandales. 11 mourut dans ce lieu et donna origine au célèbre chapitre de Meung-sur- Loire, au pays d'Orléans (4).

ÉPISCOPÀT DE SAINT VICTORIUS II. — (511 — 530. )

Victorius II évoque du Mans. — Assemblée d'évêques à Angers. — Sépulture de saint Melaine à Rennes. — Saint Paterne, évêque d'Avranches, vient dans le Maine et y fonde des monastères.

Le successeur de saint Principe sur le siège épiscopal du Mans fut Victorius II, dont les actions sont peu connues, quoiqu'il ait gouverné notre Eglise pendant un temps assez long.

A la même époque, un saint célèbre dans les annales de la province et dans celles delà Gaule, gouvernait l'Eglise de Rennes; c'était saint Melaine. Ce grand évèque parcourait sans cesse le territoire confié à sa sollicitude pastorale; un jour que, dans l'une de ses courses apostoliques, il se trouvait sur les frontières du Maine, on lui apprit qu'une dame d'un rang dislingué, nommée Eva, et qui habitait le diocèse des Cénomans, était depuis douze ans en proie à une maladie si cruelle, que depuis ce long temps elle n'avait pu sortir de son lit de douleur sans le secours d'un bras étranger. Les parents et les amis de celte dame étaient accourus auprès du saint évêque; ils le conjuraient tous de lui rendre la santé,

1 Surius, Vita sancti Liphardi, ad diem III junii. — Dom fif&billon, Acta Sanctorum. 0. S. B. aœcul. i, pag. 154. — Guynn, Histoire de t'È(/tiscd'0)ieons, iom. i, pag. 117 .—Acta Sanctormn, ad diem tll/umïj peg, MO. — Gonon, Vitœet Sententiœ Patrum Occident is, ^9$, 192.

persuadés que ses prières et ses mérites avaient le pouvoir d'obtenir de Dieu ce miracle Melaine se rappelant cette sentence du Seigneur : « J'ai été infirme et vous m'avez visité (l) », se rendit chez la malade. Dès qu'il fut entré dans la maison, il fit sur Eva le signe de la croix, l'oignit d'huile sanctifiée, en récitant l'oraison dominicale (2), et elle fut aussitôt parfaitement guérie.

Elle se leva, et ayant rendu ses actions de grâces au Très- Haut, fit au saint évêque l'abandon de tous ses biens pour le service de l'Eglise et des pauvres, et s'attacha à lui pour servir Dieu le reste de ses jours sous sa conduite (3).

A une époque postérieure à cet événement, Melaine et Victorius du Mans se trouvèrent à une assemblée d'évêques qui se tint à Angers. Outre les deux prélats que nous venons de nommer, on y vit encore saint Aubin, évêque d'Angers; saint Laudus ou Laud, évêque de Goutances; saint Massus ou Mars, évêque de Nantes. Les évêques se réunirent dans la basilique de la Mère de Dieu (4).

C'était le premier jour du carême, et les prélats déférèrent unanimement à saint Melaine l'honneur d'offrir le saint sacrifice. Après la messe, avant de se séparer, il distribua aux quatre évêques des eulogies en signe de charité et de communion, et il les bénit tous (5).

Trois d'entre eux, Victorius, Aubin et Laud consommèrent leurs eulogies; mais Mars, préférant le jeûne à la charité, laissa tomber la sienne dans son sein, au lieu de la manger.

(1) Matthœus, cap. xxv, vers. 43.

(2) ... Et ex oleo sacrato cum oratione dominica illam linivit... etc. — Acta Sanctorum, ad diem vi januarii, Vita sancti Melanii.

(3) Vita sancti Melanii. — Le P. Albert-le-Grand, Vies des Saints de la Bretagne-Armorique, édition de M. de Kerdanet, pag. 687.

(4) Cette basilique était au même lieu où Ton bâtit depuis la célèbre abbaye du Ronceray, fondée le 14 juillet 1028, par Foulques Nerra, pour des religieuses Bénédictines. On prétend que cette assemblée se tint dans les grottes que l'on voit au même lieu. — Helyot , Histoire des Ordres monastiques, tom. v, pag. 291. — M. Godard-Faultrier, l'Anjou et ses Monuments, tom. i, pag. 338, et les notes de M. de Kerdanet, loc. cit.

(5) Il ne s'agit point ici de la sainte Eucharistie, comme quelques uns

SAINT VICTORIUS II. 14^

Ces saints prélats prirent ensuite congé les uns des autres, et, après le baiser de paix donné réciproquement, chacun retourna dans son diocèse.

Ils n'avaient pas fait plus de dix milles hors de la ville, que Mars sentit sous ses vêtements la présence et les étreintes d'un serpent; l'eulogie avait disparu. Ce prodige lui fait ouvrir les yeux ; il reconnaît qu'il est puni pour n'avoir pas assez estimé le signe de la charité que lui a remis l'évêque de Rennes; il court se prosterner aux pieds du bienheureux Melaine, et lui découvre ce qui lui est arrivé. Le saint pontife le relève avec bonté et lui dit : « Allez, mon frère, allez prornp- « lement trouver notre frère le seigneur Aubin; confiez-lui « ce que vous avez fait et ce qui vous est arrivé. » Il le fit aussitôt, et Aubin lui dit : « Soyez assuré que je prierai le « Seigneur pour vous; mais allez trouver notre frère l'évê- « que Victorius, racontez- lui tout ce que vous avez fait, et « priez-le de conjurer pour vous la miséricorde divine. » Mars part de nouveau et vient dans la cité des Cénomans trouver Victorius, auquel il raconte tout ce qui lui était arrivé. Le saint prélat considérant cette sentence de l'Ecriture : « Que tout a jugement soit porté sur la parole de deux ou de trois lé- « moins, » lui dit : « Retournez, mon frère, au saint évêque « notre frère le seigneur Melaine ; je crois que par ses prières « et ses mériles vous serez délivré. »

Sur cet avis, Mars reprend son voyage; il arrive, accablé de fatigue, près du bienheureux Melaine; il trouve le saint

l'ont entendu : dans les premiers siècles, on apportait pour la messe des pains azymes ou non fermentes, que Ton bénissait d'abord sur la table diaconale, et dont les uns étaient ensuite portés à l'autel, où le prêtre les consacrait pour les communiants, taudis que les autres étaient distribués aux fidèles qui ne recevaient point le sacrement. On en envoyait même aux absents dans leurs maisons. Plus tard, les culogies furent de pain fermenté, et les anciens documents attestent que les cathédrales faisaient porter chaque dimanche le fermentum aux titres ou paroisses des \illes. ( Voir VEpitre de saint Innocent à. Decentius. — Dont Constant, Êplstolœ Bomanorwn Pontificum, t«>m. i, col. 8a5. ) Les Papes et les évêques envoyaient, quelquefois même au loin, des eulogies à des personnes pou» lesquelles ils avaient de la considération.

148 HISTOIRE DE l/iÎGLISE DU MANS.

évêque en prière dans la basilique de son monastère de Platz; il lui expose sa situation, et comment Victorius lui a conseillé d'aller chercher auprès de lui sa délivrance. L'évêque de Rennes passa toute la nuit dans une sainte veille, priant pour ce prélat qui venait réclamer son secours. Le lendemain il lui donna l'absolution, répandant sur lui avec abondance les bénédictions du ciel. Cette absolution causa à Mars et à Melaine une double joie, car l'eulogie reprit sa première forme, et l'évêque de Nantes prenant ce pain, le consomma avec bonheur (1).

Melaine ne survécut pas long-temps à cet événement. Sentant sa dernière heure approcher, il se retira dans la solitude de Platz; il avait commencé lui-même à servir Dieu dans le cloître, et était toujours resté singulièrement zélé pour la vie monastique. Là, il rendit son âme à Dieu au milieu des larmes de ses moines, après avoir annoncé le jour de son bienheureux trépas, et s'être muni du corps et du sang du Seigneur. Des anges apparurent à saint Aubin d'Angers, à saint Victorius du Mans, à saint Laud de Coutances et à saint Mars de Nantes, pour les avertir de la mort du saint pontife, et leur enjoindre d'aller au lieu où reposait son corps, afin de lui rendre les devoirs de la sépulture. Us se réunirent dans le monastère de Platz, où ils trouvèrent déjà une multitude de peuple accouru au bruit de la mort de Melaine. On fit d'abord pour l'âmedu vénérable défunt les recommandations ordonnées par l'Eglise; la nuit suivante se passa en veilles et en prières, et le jour d'après on célébra la messe dès le grand matin. Le saint corps fut ensuite déposé dans un bateau, qui remonta miraculeusement le cours de la Vilaine, jusqu'à la distance de trente milles (2). Pendant ce temps-là, lesévêques, les clercs et les moines, suivis d'une grande foule, accompagnaient le convoi sur le rivage, chantant des litanies et des cantiques d'action de grâces. A l'approche de la ville de Rennes, tous les habitants, clergé et peuple, transportés de joie de recevoir

(1) Vita sancti Melanii, num, 21-22.

(2) Douze lieues environ.

dans leurs murs un si précieux gage de bénédiction, sortirent au-devant avec les croix, les cierges et les bannières (I ). Dieu se plut à glorifier ce triomphe par plusieurs miracles signalés (2). Enfin les quatre prélats placèrent de leurs propres mains le corps de saint Melaine dans le lieu que Dieu luimême leur avait désigné. On bâtit dans la suite une basilique sur ce tombeau, et auprès un monastère où il s'opéra degrands miracles par les mérites du saint (3).

L'évêque Victorius suivit bientôt dans la tombe son glorieux ami, saint Melaine; car, quoiqu'il soit impossible de préciser la date de sa mort, les chronologisles s'accordent à croire qu'elle n'a pu dépasser que de très peu de temps l'année 530.

Malgré le silence regrettable des historiens sur la plupart des actions de Victorius II, tout ce que l'on sait de cet évêque donne une grande idée de ses mérites et de sa vertu. On verra bientôt qu'il fut très zélé pour la propagation de la vie monastique, qui prit sous son épiscopatde très grands développements dans le diocèse. Il était en grande estime auprès des plus saints évêques de notre contrée, comme les traits que nous venons de rapporter de lui en font foi, et l'auteur presque contemporain et fort grave delà vie de saint Melaine, le désigne toujours par les qualités de saint et de bienheureux, comme saint Melaine lui-même. Victorius leva des fonts baptismaux un jeune homme auquel il imposa le nom d'Innocent, et que l'on apprendra à connaître lorsqu'il viendra à son tour s'asseoir aussi sur la chaire épiscopale du Mans. Victorius l'éleva comme un fils, l'instruisit et lui ouvrit les portes du sanctuaire; de son côté, Innocent conserva toujours une tendre vénération pour la mémoire de son maître. Il fit

(1) Gum crucihus, et cercis et vcxillis.— -Vita sancti Melonii, num. 32.

(2) Vita sancti Melanii, num. 33 et 34. — Dom Lobineau, Vies des Saints de Bretagne, édit. Trcsvaux, tom. i, pag. 126. — Le P. Albert-le- (Irand, op. cit.

(3) Dom Morice, Histoire de Bretagne, tom. I, pag. 934.

iSO HISTOIRE DE L?j':GI.ISE DU MANS.

élever une basilique en son honneur, y transporta ses reliques et voulut y être enterré lui-même après sa mort.

Sous répiscopatdeVictoriuset sous le suivant, les monastères déjà nombreux dans notre province s'y multiplièrent prodigieusement. Les propagateurs de la vie claustrale, à cette époque, dans notre Église, furent deux saints illustres, long-temps célèbres dans la dévotion de nos pères, et qui paraissent aujourd'hui trop oubliés. Les vies de ces deux saints personnages sont étroitement unies, comme leurs âmes le furent constamment. Ce furent saint Paterne et saint Scubilio.

Paternus, ou comme l'on dit aujourd'hui Paterne, naquit dans la cité de Poitiers, au temps où Glovis commençait à régner (1).

Il tirait son origine d'une famille considérable dans toute l'Aquitaine; il fut élevé dans la piété par les soins de sa mère nommée Julita, qui étant demeurée veuve pendant près de soixante ans, s'occupa avec le plus grand soin de l'éducation de son fils. Dès les premières années de son enfance, il fut prévenu par une inspiration céleste de rechercher le joug du Seigneur, et il embrassa la vie monastique dans la solitude d'Ansion (2). L'abbé lui confia les fonctions decellérier, et Dieu témoigna par les grâces qu'il lui donna pour s'acquitter saintement de cet emploi, aussi bien que par la conservation miraculeuse d'une tunique que sa pieuse mère avait tissée de ses propres mains, qu'un jour il confierait à ce jeune religieux un gouvernement plus important.

(1) Nous avons une excellente vie de saint Paterne, composée ou au moins revue par saint Fortunat, évêque de Poitiers, peu de temps après la mort de celui dont on y raconte les gestes. Dom d'Achery et Dom Mabillon avaient d'abord publié, dans le premier siècle bénédictin, une autre vie de ce saint; ils donnèrent ensuite celle-ci comme beaucoup meilleure, dans le supplément au ne siècle de leurs Acta Sanctorum Ordinis sancti Benedicti,\>SLg. 1100.— Le P. Henschenius a reproduit cette même vie avec d'excellentes remarques, dans les Acta Sanctorum, au tome second d'avril pag. 425-430.

(2) Ce monastère a été nommé depuis Saint-Jouin, au diocèse de oitiers.

SAINT VICTORIUS H. 4^1

Après avoir passé dans les exercices de la piété la plus fervente les années de son adolescence, Paterne forma, avec un moine de son monastère nommé Scubijio, le dessein de se retirer dans un pays éloigné, pour y jouir d'une plus grande solitude et d'une union plus parfaite avec Dieu. Ils partirent donc ensemble, emportant seulement avec eux un psautier, et s'en allèrent au pays de Goutances. Scubilio, quoique le plus âgé, témoin des vertus de Paterne, voulut le traiter comme un frère et lui fit porter le manteau monastique. Ils s'arrêtèrent dans un lieu voisin de l'Océan, nommé Sesciac, depuis Ghezay, où ils trouvèrent beaucoup d'idolâtres auxquels ils annoncèrent l'Evangile. Leur zèle les poussa jusqu'à renverser les idoles et empêcher les sacrifices qu'on leur offrait; mais le peuple de ce pays indifférent à leur prédication, le fut également à l'outrage fait à ses dieux, et laissa les deux solitaires vivre en paix dans la caverne qui leur servait de demeure. Dieu fit en leur faveur plusieurs miracles.

Quoique la vie que menaient Paterne et Scubilio fût extrêmement retirée, ils ne purent se dispenser de recevoir des disciples que l'exemple de leur sainteté avait attirés à Dieu. Paterne leur bâtit des cellules dans les environs de sa caverne, et eut soin de les visiter de temps en temps pour les instruire. Enfin le spectacle detantde vertus loucha les populations voisines; il se convertit un grand nombre de personnes, et le nom de nos deux saints moines se répandit jusque dans cette Aquitaine qu'ils avaient abandonnée, et même jusque dansla solitude d'Ansion. Saint Generosus, qui étaitalorsabbé de ce monastère, désireux de faire rentrer dans son troupeau ces pieux fugitifs, vint les trouver, modéra les pénitences de Paterne qu'il trouva excessives; mais il ne put priver tant de monastères d'un si zélé directeur, et se contenta d'emmener avec lui, pour trois ans seulement, le bienheureux Scubilio.

Ce fut alors, vers l'année 512, que saint Leonlianus, évoque deCoutances, ordonna Paterne diacre et ensuite prêtre. Notre saint travaillant désormais avec plus d'efficacité, vint à

bout de détruire le paganisme dans tout le pays de Chezay. Bientôt par l'effort de ses mains habiles et laborieuses, les plus belles fleurs de sainteté ornèrent celte contrée auparavant stérile; et non seulement il forma le peuple à la vie chrétienne, mais les moines, comme des essaims nombreux, s'envolèrent de cette grotte qu'il avait embaumée du neclar de la piété, vers tous les pays voisins pour y fonder de saintes colonies (1).

On les vit se répandre dans les territoires de Goutances, de Baveux, d'Avranches, de Rennes et jusque chez les Cénomans. Partout ils fondèrent des asiles où leur foi éclata par des œuvres divines (2).

Les traces de ces antiques monaslères sont effacées depuis long-temps de notre sol; mais, d'après le récit des historiens anciens, il dut y avoir un grand nombre de ces fondations dans la première moitié du vie siècle, puisqu'ils racontent que depuis saint Martin, on n'avait pas vu l'élément monastique arriver à une aussi merveilleuse fécondité.

La simplicité des mœurs claustrales gagnait les populations des campagnes. Les monastères de ce temps-là se composaient de quelques cabanes, en proportion du nombre des solitaires; au milieu, se trouvait un petit oratoire où l'on célébrait les offices. Ces cabanes, qu'on appelait cellules, l'oratoire lui-même, étaient construits de matériaux grossiers pris sur les lieux. 11 y avait un enclos, dans lequel on cultivait de l'orge, du seigle, des légumes et quelquefois un petit nombre de plants de vigne, pour avoir le vin nécessaire au saint sacrifice et au besoin des moines; on y faisait paître quelques vaches, dont le lait servait à la nourriture des habitants, et aussi quelques volailles dont la chair n'était point alors considérée comme contraire au principe de l'abstinence. Les vêtements étaient de peaux de chèvres ou de brebis; la

(1) Spelunca vero quœ talcs accolas excepit, tam nobilis floris odore fragrare cœpit, ut velut de patris fundamine matrisque alveolo,cum totius rcligiositatis nectarc hâta atque nutrita, monachorum plurima fundercntur examina. —-Fortunat, Vita sancti Paterni, num 7.

(2) Fortunat, Vita sancti Paterni. — Anciens Bréviaires du Mans.

SAINT VICT0R1US II. iS5

laine élait laissée dans sa couleur naturelle. L'ameublement des cellules répondait parfaitement à cette simplicité, et les disciplesde saint Martin n'avaient à lui offrir, quand il venait les visiter, qu'un peu de paille pour se reposer pendant la nuit. Les moines s'occupaient principalement à la psalmodie et à la prière mentale, à la lecture el à l'instruction des peuples qu'ils évangélisaient, et à l'éducation des enfants pour lesquels il y avait ordinairement des études régulières et assez complètes. Le reste du temps était consacré au travail des mains (1).

Saint Paterne fut appelé à gouverner l'Eglise d'Avranches, mais il n'abandonna point pour cela la conduite de ses monastères; pendant plus de cinquante ans, il vint fréquemment dans notre diocèse visiter les chœurs monastiques qu'il y avait établis (2).

Dans une visite qu'il faisait au monastère de Chezay, il tomba malade, et rendit son âme à Dieu au milieu de la psalmodie de ses disciples, le jeudi après l'octave de Pâques, qui, cette année, était le seize des calendes de mai de l'an 565. La même nuit mourut saint Scubilio. Saint Laud, évêque de Coulances, et saint Lascivius, évêque d'une Eglise dont on ignore le nom, ou peut-être simple chorévêque, vinrent ensevelir les restes précieux de ces deux serviteurs de Dieu; ils firent apporter le corps de Scubilio et le déposèrent dans un même tombeau, avec celui de saint Paterne (3).

Le nom de saint Paterne et le souvenir de ses bienfaits envers le diocèse du Mans, furent long-temps chers à nos pères; on verra au ixe siècle saint Aldric lui consacrer un autel dans

(1) Quibusdam caprinis inducbantur pcllibus. Quid plura? Quo

indtimento in die et eodem iuduebantur et in nocte. Videamus et de vietn. Panem triticeum, nisi tantum ex quo confici sacrificium solebat, non comederunt; sed modico vescebantur pane bordeaceo. — Gurdestin, Vita sancti Wengualœi, apud Albert-lc-Grand, Fies des Saints de la Bretagne- Armoriquc, pag. 7G9. — Sévère Sulpiee, Vita beati Martini, nuni. 7, 8, et passim. — Idem, THalog. il, num. 8 et passirn.

'i Baillet, au xvi avril, Fie de saint Voir.

(3) Fortunat, Vita sancti Paterni,

la cathédrale. Au commencement du xui', on fonda en son honneur un prieuré dans la paroisse qui porte son nom; et l'église de Saint-Poix, près de Gossé-îe-Vivien, le reconnaît encore pour patron.

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